Les écrits de Raphaël
BlogMes sits amisQuelques mots sur moiLivre d´OrRemerciements


Vengeance mastérisée


    Tony Caretto, le producteur de cette histoire, est une caricature de ce qui se fait de pire dans le milieu des producteurs. C’est un milieu où l’on trouve de tout…

Lire l’histoire


– OK, ouais ! Attends deux secondes, je mate l’agenda.
    Tony Caretto balaya du revers de la main les quelques CD gravés –de toute façon, il se foutait de ces démos comme du string de sa première copine- qui cachaient le semainier.
– Bon. Tu disais ? Jeudi… Merde ! Je suis à Marseille. Mais ouais ! Le festival Phocea Rock ! Putain, c’est un nouveau truc, mais ça a l’air de déchirer grave ! T’as pas vu l’affiche ?
Bzzt !
– Deux secondes, l’interphone vient de sonner. Merde, il est planqué où ?
    A nouveau, il flanqua par terre des démos, qui elles aussi le laissaient indifférent. Son bureau et les rayonnages fixés aux murs étaient de véritables capharnaüms de piles désordonnées de CD. Les stocker n’était rien d’autre que de la frime : il refusait de produire plus des trois quarts des groupes qui sollicitaient les services de Caretto Music Company.
– Putain, saloperie d’interphone !
    Il pressa le bouton.
– Je suis au téléphone, là ! J’espère que ça urge !
– Monsieur Caretto, excusez-moi de vous déranger, mais Pierre Doumeck avait rendez-vous avec vous à…
– Quoi ?
    Tony feuilleta le semainier.
– Oh merde ! J’avais zappé ! Bon, fais-le monter.
    Il coupa l’interphone. En bas, la black bien roulée qui servait d’hôtesse d’accueil allait lui envoyer l’autre merdeux.
– T’es toujours là ? Bon, on se voit quand pour… Qui déjà ? Ouais, OK ! Attends… Samedi, j’ai que dalle ! Putain, t’as du bol ! D’habitude, je suis grave surbooké le samedi, baratina-t-il. Mais là, ça va le faire !
    Il raya sur la page du samedi le nom de Bobby, un
(trouduc)
jeune chanteur avec qui il devait parler d’une démo (qui devait se trouver dans la corbeille, en fouillant bien…).
    La porte s’ouvrit. Tony salua
(l’autre petit con)
Pierre Doumeck d’un large sourire hypocrite et lui désigna un siège.
– Samedi, OK ? Deux heures… Je note ça… Sinon, ça va, ta petite famille ? Pas vrai ? Remarque, un canon comme ta gamine, ça reste pas célibataire longtemps ! Attends, pour seulement dix-sept ans, elle est grave roulée !
    A nouveau, la porte s’ouvrit.
– Deux secondes…
    Une brunette au corps d’enfer, sanglée dans un débardeur et un jean, entra dans le petit bureau.
– Bonjour, monsieur Doumeck. Monsieur Caretto…
    Elle tendit timidement un album.
– Bordel de merde ! gronda Tony en arrachant le CD des blanches et fines mains.Il était planqué où, ce putain de CD ?
– Il était…
    La fille toussota.
– Il était dans un des studios…
– Fais chier, bordel ! Je cours après cette saloperie de CD depuis je sais plus combien de mois ! Si jamais je chope le connard qui se permet de me le planquer, il se chope mon pied au cul ! Bon, t’as l’intention de squatter ici ? Tu vois bien que je suis au téléphone !
    Elle se dépêcha de quitter le bureau et referma la porte derrière elle.
– La conne ! Putain, t’y crois, toi, Pierre ? Salut, au fait. T’as vu la gueule de conne ? Elle avait l’air plus intello le jour où elle a vu son premier mec à poil, je te parie ! Bon, j’en ai plus pour longtemps.
    Tony reprit le téléphone.
– Excuse, hein ! Mais le boulot… Bon, donc, samedi, deux heures. Ca roule, mec ! A plus ! Bye !
    Il raccrocha.
– Pff… Un pote qu’a un super groupe à me faire écouter. Attends, je vais te faire voir la chanteuse, je suis sur leur site…
    Il tourna le PC portable de son bureau vers Doumeck. Sur la page Internet s’affichait la photo d’une superbe métisse revêtue d’une courte robe vert émeraude. Des traits noirs au bout de ses paupières entouraient ses yeux bleu turquoise.
– Canon, hein ? Putain, je vais te produire ça, moi…
– Ou l’arnaquer…
– Fous-toi de ma gueule, mec ! rit Tony. Bon, t’es pas venu pour mater une pétasse, j’imagine.
    Il retourna le PC vers lui.
– Je suis à toi, mon grand !
– Faudrait qu’on parle des ventes de mon album.
Et merde ! Il a flairé l’embrouille !
– T’es trop pressé, petit mec ! Tu sais ce que c’est… Je t’explique : y a une tonne de CD qui sont sortis. Et puis y a le MP3 qui fout la merde… Tu sais que HADOPI, ça sert à que pouic, en fait ! Tout le monde contourne !
– Monsieur Caretto, si je percute bien, mon album se vend pas terrible.
– Les grands mots ! Mais non, t’inquiète ! Il se vend comme un nouvel album d’un jeunot, c’est tout ! Faut le faire connaître ! Je bosse sur la diffusion, mais c’est pas gagné ! Enfin si, ton CD, y a de la promo, mais y a d’autres promos en même temps, tu sais ce que c’est !
    Doumeck hocha la tête.
– Je sais ce que c’est, oui. Mais comment vous expliquiez que la FNAC Montparnasse soit déjà en rupture de stock ?
    Tony parvint à donner à son visage l’air sidéré.
– C’est quoi, ton histoire ?
    Il était bien au courant. En fait, Rêve de rubis, l’album de Doumeck marchait très fort et rapportait beaucoup à son label. Une vraie poule aux oeuf d’or, mais les oeufs d’or, c’était trop précieux pour être partagés…
– Monsieur Caretto, j’arrive pas à comprendre : comment vous faites pour pas savoir comment un CD que vous avez produit se vend ?
– Bon, y a une embrouille avec la FNAC Montparnasse. Ils se sont tout foutus dans la poche, ces enculés ! Tu sais, j’ai déjà eu des emmerdes avec des commerçants !
– Vous savez,  j’ai rencontré des gens très intéressants, dernièrement… Red Cadillac !
Pas eux, merde !
    Red Cadillac était un groupe qui avait subi la même arnaque. Ils avaient claqué la porte.
– Attends ! Tu sais, c’étaient des petits cons à l’époque, ces mecs-là. Ils m’ont pris en grippe à cause d’un concert qui s’est mal passé. C’était moi le responsable s’ils s’étaient plantés ! Tu vois le niveau ? C’est carrément pathétique !
    Doumeck secoua la tête.
– Et la même année, vous en avez entubé d’autres. On fait comment ? Vous me filez le fric qui me revient ou je romps le contrat ?
– Qui c’est qui voudra de toi ? Je te rappelle un truc : quand t’as débarqué ici, t’avais rien d’autre que des chansons enregistrées avec Cubase et gravées sur un CD. Aujourd’hui, Rêve de rubis a une super pochette et un son démentiel !
– Qui voudra de moi ? Le Chat-Huant, ça vous dit quelque chose ?
Oh putain ! Il est allé voir ces…
– OK ! Barre-toi chez eux… Barre-toi !
    Tony pressa un bouton caché sous son bureau.
– T’auras même un joli cadeau en prime…
    La porte s’ouvrit. Doumeck sursauta et se retourna sur sa chaise. Quatre colosses entrèrent, le dernier referma derrière eux. Leurs muscles semblaient étouffer dans leurs costumes noirs.
– Dites, les gars, vous pouvez m’emballer un cadeau d’adieu pour ce petit con ?
    Le petit con ouvrit la bouche pour poser une question, mais une main puissante empoigna sa nuque et le décolla de la chaise. Un autre colosse ouvrit une petite porte où le merdeux fut balancé. Puis les quatre baraques entrèrent dans cette petite pièce. Tony vit la porte se fermer et soupira de regret.
Je vais pas entendre la suite !
    Pierre Doumeck n’était pas le premier à se faire casser la gueule dans cette pièce totalement insonorisée, pas plus qu’il n’était le premier à se faire gruger. Mais aussi longtemps que les jeunots préféreraient se tourner vers un concurrent que de subir les magouilles de tonton Tony, les quatre balèzes auraient du boulot. Quand on avait du talent, on roulait pour Caretto Music Company. Aller voir ailleurs signifiait faire gagner à un autre le fric qui revenait de droit à monsieur Caretto. Mais si on y allait avec les dents pétées et le larynx défoncé, on se trouvait un peu con devant un producteur. Et on perdait tout.
Y en a toujours un qui se marre le dernier, et c’est jamais ces petits merdeux !
    La porte s’ouvrit. Surpris, Tony vit entrer un balèze.
– Monsieur Caretto…
– Quoi ?
– On a cogné comme d’hab. Mais ça lui a pas réussi.
– Evidemment que ça lui a pas réussi ! Je vous paye pour ça, merde !
– Faudrait que vous veniez voir… Il bouge plus…
– Vous faites chier, les mecs ! jura Tony en se levant.
    Il entra dans la pièce. Doumeck gisait, les yeux révulsés…
– Mais qu’est-ce que vous avez branlé, les mecs ? Je vous avais pas demandé de le buter !
    Le petit con était mort.
– On a rien capté ! On cognait et il s’est foutu à étouffer, le truc qu’arrive quand on prend un coup dans le ventre, quoi ! Mais là, ben…
– Je suis pas aveugle, OK ?
    Sans doute avait-il succombé à une faiblesse cardiaque ou respiratoire, ou une saloperie du même genre. Peu importait. Mais ce qui importait maintenant, c’était : comment se débarasser du cadavre ?
– Bon. Que je réfléchisse et qu’on répare vos conneries.
    Tony quitta la pièce, se jeta dans son fauteuil et plongea son visage dans ses mains. Il massa son nez de haut en bas, de bas en haut… puis :
– Toi, va me chercher les deux plus grandes housses dans le studio.
– Les deux plus grandes housses ? demanda le balèze.
– Tu peux pas te gourer ! Grouille !
    Le colosse quitta le bureau.
– Vous deux, vous me le repliez, vous me le roulez en boule, faut pas qu’il prenne de place. Et grouillez-vous avant qu’il devienne tout raide ! Toi, t’as ta bagnole ?
– Ouais.
– Nickel. Tu files au Leroy-Merlin le plus proche, t’achètes cinq pelles et cinq pioches, tu reviens ici et tu les laisses dans ton coffre.
– Vous voulez l’enterrer, c’est ça ?
– Non, je veux le charcuter avec des outils de jardin pour qu’il est l’air d’un mort-vivant. Evidemment que je veux l’enterrer ! Qu’il est con ce mec !
– Ben… Vous allez faire ça où ?
– Y a assez de bois autour de Paris, je me démerderai ! Bon, tu files ?
    Le gorille quitta le bureau à son tour.

    Trois coups à la porte. Sûrement le gros blaireau qui revenait avec les housses.
– Ouais ? Super, c’est pile poil celles-là. Rangez-moi le petit merdeux dans les housses. Si y a un poil qui dépasse, je vous vire.

    Alors que les trois hommes fermaient enfin les housses, on frappa trois coups à la porte.
– Ouais ?
    Le dernier colosse entra.
– C’est fait, monsieur Caretto.
– OK ! Les housses, ça en est où ?
– Il est… bien caché dedans. Putain, ça me fait drôle de toucher un cadavre…
– T’iras te laver les mains, pauvre con ! Bon allez. On se retrouve dans ce bureau à l’heure de la fermeture. Si on vous pose des questions, vous dites que j’ai des trucs à voir avec vous. Et surtout, pas un mot de vos conneries. Compris ?
    Les quatre têtes se hochèrent.
– Ca roule. Barrez-vous !

    La journée passa, entre coups de téléphone, organisation d’enregistrements, réception de démos qui finissaient à la corbeille pour la plupart… Les décolletés des secrétaires qui apportaient un CD, rappelaient un rendez-vous égayaient ces heures un peu longues.
    Enfin vint le moment de la fermeture. Les quatre gorilles se pointèrent comme prévu. C’était une de leurs rares qualités, à ces abrutis : on pouvait compter sur eux.
– OK ! Personne vous a posé de questions ?
    Ils haussèrent les épaules, secouèrent la tête.
– Nickel ! Bon, vous allez choper le corps de Doumeck. Vous me le laissez dans ses housses, évidemment ! On descend avec au parking.

    Tony savait qu’ils ne croiseraient personne à cette heure, et ça ne rata pas. Pas un pélerin pour leur poser des questions gênantes. Oh ! C’est quoi dans les housses ? Un cadavre, pauvre naze ! Jusqu’ici, tout était d’enfer. Il emmena ses
(connards)
gorilles jusqu’à sa Mercedes Classe M, ouvrit le coffre.
– T’as les outils ?
– Ouais, j’ai pu en avoir.
– Va me les chercher.
    Alors que ses amis embarquaient le cadavre, le balèze fila à sa voiture, en revint chargé des pelles et des pioches qu’il déposa dans le coffre du 4*4.
– Ca roule ! dit Tony en claquant le hayon. Maintenant, grimpez.

    La voiture roulait depuis trois bons quart d’heure. La route défilait, le soleil bas aveuglait les yeux et rougissait le ciel. Tony prit une sortie.
– C’est total désert. Le genre de coin où on pourra réparer vos conneries sans que personne les apprenne un jour.
    Un bois se présenta bientôt.
– Le premier coup que j’ai tiré, c’était derrière ces arbres.
– Et qu’est-ce qui s’est passé avec cette copine ? demanda un des gorilles.
– C’était pas une copine, pauvre con. Juste une pétasse que j’ai draguée, et j’ai cherché un coin où la sauter, plus original qu’un plummard, et j’ai déniché ça. Plus tranquille, tu crèves ! Pas de putes qu’attendent leurs clients, pas de pédés qui se retrouvent… Personne la nuit ! Et le jour, y a pas trop de monde, alors c’est facile de te planquer ! C’était ça ou baiser derrière une porte vite fait.
    Tony engagea le 4*4 sur un sentier, avança, tourna et s’arrêta. Il coupa le moteur et alluma les feux de route.
– On va enterrer le merdeux le plus loin possible.

    Les quatre balèzes portaient les pioches et les pelles, le cadavre de Pierre Doumeck, pendant que leur patron se contentait de les guider sur le chemin de lumière dessiné par les phares. Bientôt, on arriva presque au bout du faisceau.
– Ici, ce sera nickel. Au boulot, les mecs !
    Tony regarda ses quatre abrutis creuser une fosse. Les feux de route de sa Mercedes projetaient des ombres sur un fond blafard.
– Plus vite que ça, les mecs ! Qu’on aille se pieuter !
    Ils disparurent dans la fosse, d’abord jusqu’aux genoux, ensuite jusqu’au bassin, enfin jusqu’au cou.
– OK ! Maintenant, balancez-moi ce connard là-dedans et rebouchez-moi tout ça !

    Une fois que tout ça fut terminé, Tony ramena ses quatre pauvres cons au parking, leur fit jurer de garder le secret une dernière fois et gagna la place de l’Etoile, où il gara la classe M sur le trottoir, en sortit, franchit la grille du luxueux immeuble.
    La porte claqua derrière lui. Des voisins seraient réveillés, mais il s’en branlait complètement.

    Enfin l’appartement ! Les fenêtres du salon offraient une vue sur l’Arc de Triomphe et ses pierres illuminées, sur le grand rond-point de la place de l’Etoile où les voitures circulaient sans rien respecter d’autre qu’une vision quasi-méditerranéenne du code de la route. Indifférent, Tony sema les vêtements qu’il quittait en marchant vers la salle de bain et, déjà nu, s’y enferma, se doucha, se sécha et quitta la pièce sans prendre la peine de se couvrir. Vivre nu était une habitude et un plaisir. Quoi, ça pouvait gêner, sa petite taille, son gros ventre et ses poils jusque sur le dos ? Il était chez lui, merde !
    A présent, un bon whisky, un bon cigare et une bonne musique.
J’aurai plus jamais le petit con sur le dos !
    Tout nu, il se prépara un whisky glace, coupa un cigare et l’alluma, puis se vautra sur un fauteuil. Une bouffée de tabac tourna dans sa bouche, puis une gorgée d’alcool descendit dans sa gorge, la brûla doucement.
La zique, maintenant !
    Tony se leva et passa le doigt et le regard sur ses nombreux CD.
Oh putain ! Le CD du petit merdeux ! Excellent !
    Mais oui ! Ca lui rappellerait que, Doumeck mort, les bénéfices de son album iraient dans… sa poche à lui ! Qui d’autre en faire profiter ? Doumeck n’avait rien légué à personne !
Sa copine est pas trop mal foutue, je crois… Putain, elle va se sentir toute seule dans son lit, celle-là ! Faudra y remédier…
    Tony sourit à cette pensée odieuse, savoura l’érection qui lui tendit le bas-ventre et saisit Rêve de rubis. La chanson qui donnait son titre à l’album était justement dédiée à Fabienne, la copine. C’était sa chevelure rousse qui lui avait valu le doux surnom de rêve de rubis.
    Il ouvrit le lecteur, y glissa le CD et, télécommande en main, s’installa.
    Lecture.
    Rien ne se passa.
– C’est quoi, ce bordel ? Putain, du matos à six mille euros la bestiole !
    Aucune musique ne daigna sortir des enceintes.
    Furieux, Tony balança la télécommande sur le sol. Un petit couvercle sauta, les piles en jaillirent.
– Fait chier ! rugit-il.
– Salut, Tony.
    Il sursauta, regarda partout autour de lui. Personne. Cette voix lui rappelait quelqu’un…
– Je sais, poursuivit…
Doumeck ! Mais c’est pas possible !
– Je suis censé être enterré dans ton bois.
    La voix provenait des enceintes.
– Bon, Tony, qu’est-ce que je vais faire de toi ? Tes quatre potes, c’est réglé. Ca a été vite fait. Ils ont mis l’autoradio, et j’ai eu le coup de bol qu’ils écoutent tous les quatre la même station. Super pratique ! Cette station a diffusé… quelle chanson, déjà ? C’était pas Rêve de rubis. Ah oui ! C’était Tristes sables. Quand leurs voitures ont explosé, ça a pas été triste… Y avait pas de circulation, c’était facile… J’ai pas fait de dégâts collatéraux !
– T’es mort, Doumeck… T’es mort !
– Merci, je sais. J’avais prévu un petit restau avec Fabienne. Au fait, pense pas trop à te la faire. Aide-moi plutôt à trouver une solution pour te buter.
    Tony sentit une chair de poule se former sur sa peau. Il eut l’impression que son corps nu était affreusement vulnérable.
– J’ai pas trop d’idées, là, tu vois. Je peux faire des tas de choses !
Le CD ! C’est sa putain de zique qu’a fait venir le fantôme !
    Tony se précipita sur la chaîne.
Pout !
    Les enceintes se disloquèrent. Des étincelles apparurent sur les appareils, leurs cadrans explosèrent. Une fumée et une odeur d’électronique brûlée s’en échappèrent.
    Il éclata d’un rire nerveux et sauvage, mélange de sa peur pas encore dissipée et de la joie qui l’envahit soudain.
– Tu viens de te tuer pour de bon, pauvre merdeux !
– Crois pas ça…
    Son rire mourut dans sa gorge. Un drôle de battement retentit. Tony se tourna.
    Le cuir du fauteuil où il aurait bien voulu s’envoyer son whisky se gonflait, s’applatissait. Comme… un coeur ?
    Il se précipita sur le meuble, furieux,
– T’es là-dedans, c’est ça ? Fumier !
hurla en déchirant le dossier, l’assise…
    Une chair sanguinolente et palpitante apparut.
    Tony dégringola sur son tapis, des lambeaux de cuir à la main. Il se redressa, stupide et effrayé, recula sur les fesses comme pour fuir son fauteuil écorché.
– T’es pas en train de perdre la boule, Tony.
– Ferme ta putain de gueule !
– J’arrête pas avant que tu te sois suicidé. Tu sais ce que ça fait de se faire péter la gueule ? Mon coeur a encore moins aimé que moi. Y avait un petit souffle. Bon, ben voilà, c’est la vie… Enfin, façon de parler !
    Tony aurait tellement aimé éclater de rire ! Mais son cerveau malade de trouille lui refusait cette réaction.
– Qu’est-ce que tu veux ?
– Réfléchis. Si tu venais de te faire tuer, envelopper dans des housses de vieux matos et balancer dans une fosse qu’on peut même pas appeler une tombe, qu’est-ce qui te plairait ?
Evidemment, que je le sais. Evidemment !
– Non ! pleura Tony. Pas ça ! Fais pas ça ! Je voulais pas que tu crèves !
– Ouais, mais t’as voulu que je souffre. Que tu m’aies arnaqué, j’aurais pu vivre avec. D’autres prods m’auraient payé comme il fallait. Mais la raclée, ça non ! Surtout que tes connards m’ont pété plusieurs côtes. Que du bonheur ! Tu sais quoi ? Même maintenant que je suis mort, je les sens, mes côtes cassées. Même maintenant que j’ai plus de corps, c’est mon âme qui me fait mal à la place ! J’espère que ça ira mieux dans l’Au-delà, parce que là, franchement… Et en plus, tu pensais à t’envoyer Fabienne ! Tu vois, je suis pas jaloux. Enfin, j’étais pas jaloux. Fabienne, j’étais pas possessif avec elle. J’espère qu’elle refera sa vie. Mais rien que d’imaginer tes sales pattes sur elle, ça me ferait gerber si j’avais encore un estomac !
– Pierre, écoute-moi ! Je toucherai pas à Fabienne. T’as ma parole !
– Parole de Tony Caretto ?
    Tony sentit quelque chose de poisseux sous son corps nu.
    Quelque chose de rouge imbibait sa moquette.
Oh merde ! La moquette saigne !
    Une pièce carrelée. Vite !
    La cuisine ! Il se releva, s’y engouffra et s’y enferma, se laissa tomber contre un mur, soupira. Son souffle expulsait du fond de son ventre toute la peur balancée par l’autre salaud qui aurait dû être mort.
    Au plafond, une étincelle brilla dans l’ampoule, grossit pour devenir une lueur rouge,
Merde ! Ici aussi !
– Tu croyais t’en tirer comme ça ?
puis une lune,
– Dégage ! hurla Tony en plaquant ses mains sur ses oreilles et en crispant ses paupières.
puis un véritable petit soleil.
Prisss !
    Le verre de l’ampoule éclata, plongea la cuisine dans l’obscurité.
Crrrissss ! Crisss ! Crisss !
    Tony perçut vaguement ce bruit sinistre. Il libéra ses oreilles, voulut comprendre ce que c’était. Ca venait du sol. Quelque chose le grattait. Des griffes ? Non. C’était…
    Des éclats de verre. L’ampoule brisée rampait vers lui.
Pas ça, bordel !
    Il jaillit hors de la cuisine, sentit quelque chose de poisseux sous ses pieds. D’affreux clapotis montèrent à ses oreilles. Une puanteur chaude et cuivrée attaqua ses narines.
    Le sang qui imbibait la moquette.
– Non ! hurla-t-il avant d’éclater en sanglots hystériques.

    Tony ne vit pas la table basse en verre fumé se soulever lentement, puis foncer vers son crâne. Le cadre de métal le heurta, l’assomma. Il tomba sur la moquette sanglante…

…et ne reprit conscience que combien de temps plus tard ? Quelques minutes ? Quelques heures ? Ses yeux ne s’ouvrirent que péniblement, sa peau nue touchait du cuir. Et ses pieds baignaient dans le sang qui imbibait la moquette, son nez en respirait l’odeur.
    Enfin, ses paupières acceptèrent de se soulever.
– Qu’est-ce que tu m’as préparé, sale petite ordure ? cracha-t-il.
– Même pas peur, c’est ça ? répondirent les restes des enceintes.
– Ta gueule, fumier ! Ta gueule, ta gueule, ta gueule !
    Tony s’appuya sur les accoudoirs du fauteuil pour se lever. Le cuir parut trop mou sous ses main… puis céda, révéla quelque chose de rouge et de suintant. Incrédule, il en déchira un peu plus, puis encore un peu plus.
    Il bondit vers l’arrière, entendit une voix aigüe glapir Ah !. C’était sa voix.
    Une chair sanguinolente luisait sous la lumière du lustre, palpitait. Le fauteuil n’était plus un meuble, mais quelque chose de vivant ! Sa peau de cuir se déchira lentement, tomba comme une cosse vide.
    Se barrer de cet appart. C’était ça qu’il fallait ! Tony fonça dans la salle de bain où son peignoir l’attendait. Tout plutôt que rester à poil ! Le robinet du lavabo s’ouvrit, du sang coula sur l’émail, éclaboussa la faïence. Le tuyau de la douche se dressa comme un serpent, son pommeau cracha du fluide rouge, s’agita, asperga les murs, le sol et le plafond. Des clapotis répugnants résonnaient dans la petite pièce.
C’est moi le prochain, c’est ça ?
    Il contint son envie de fuir, retira le vêtement de tissu-éponge de son crochet. Ses doigts tremblants le laissèrent échapper.
– Merde !
    Il s’accroupit pour le ramasser et le vit se teinter de rouge.
– Pas ça. Pas ça, putain !
    Le jet sanglant de la douche lui arrosa les cheveux et le dos. Il hurla, le pommeau visa sa bouche ouverte. Un affreux goût cuivré inonda sa bouche et descendit dans sa gorge. Il toussa en vain pour s’en débarrasser, puis vomit. A la saveur corrompue du whisky digéré succéda l’amertume acide de la bile. Sur sa peau coulait l’épais sang de la douche, qui parcourait son dos, son bassin, ses jambes…
– Tony ? T’aimes ça ?
    Il ne put répondre que par un pitoyable sanglot alors que le sang l’arrosait encore.
– Il te manque quelque chose ? Allez, je vais te frotter, mon grand.
    Tony ne vit pas le gant de toilette flotter vers le robinet, se tremper du sang qui en coulait et s’approcher de son corps. Il sentit une caresse poisseuse, d’abord sur ses épaules.
– T’aurais préféré Fabienne ? Tu m’excuseras, mais elle est pas disponible. De toute façon, t’es pas son genre. En plus, tu pues le sang ! Mais c’est dégueulasse !
    Tony pleurait, triste et minable, pendant que le gant lui frottait le dos.
– Qu’est-ce que tu veux ? articula-t-il entre deux sanglots.
    La voix de Doumeck ne répondit pas. Le gant frottait ses cuisses, lentement comme l’aurait fait la douce main d’une femme. Le sang s’étalait langoureusement sur sa peau…
– Bute-moi.
    Aucune réponse.
– Bute-moi, bordel de merde !
    Le gant le toucha entre les cuisses, étala du sang sur son sexe.
    Tony sentit une raideur.
Oh merde !
    Le gant ensanglanté caressa sa verge, la durcit.
– Tu vas adorer ça, Tony !
    Il voulut saisir le tissu-éponge, le pousser loin de sa peau, mais une serviette s’envola vers lui, se noua autour de ses poignets et le força à se relever.
– Fais pas ça ! pleura-t-il. Fais pas ça !
– Exactemement ce que je demandais à tes salopards, répondit la voix de Doumeck pendant que le gant empoignait son pénis de plus en plus dur.
    La main invisible le mania. Lentement pour commencer, puis de plus en plus vite. Tony sentit sa semence monter, monter.
    Il hurla, sa gorge fut secouée de sanglots hystériques qui se muèrent en une hilarité démente.
– Je t’emmerde, petit fumier ! articula-t-il entre deux rires fous. Je t’emmerde ! C’est à la petite Fabienne que je pense !
    Son érection se vida en une douce fontaine.
– Je lui défonce le cul ! Ha ha ha ! Je lui défonce le cul !
    Le gant libéra sa virilité épuisée. Puis la porte de la salle de bain s’ouvrit.
    Tony grinçait encore de son rire fou lorsque la serviette le tira par les poignets hors de la pièce, le traîna sur la moquette sanglante, le hissa sur le fauteuil de chair. Il crut vaguement entendre :
– T’as l’air de bien aimer ça, finalement…
    Peu à peu, son hilarité se mua en grognements qui traversaient un sourire idiot. La serviette le libéra et dégringola sur la moquette, il la suivit du regard.
    Il sursauta. Sa gorge n’émit plus aucun son, les coins de sa bouche retombèrent.
    La moquette dégorgeait du sang, en formait un étang rouge. Qui montait…
    Tony retira ses pieds, dont la plante commençait à baigner dans le sang, et les posa sur le fauteuil.
    Qui était de chair.
– Ah !
– Je t’ai laissé le canapé, railla la voix de Doumeck. Tu peux y aller !
    Au sol, le sang montait.
    Le fauteuil de chair palpita.
– Doumeck…
    Le canapé semblait loin. Si loin… Tout ce sang à traverser…
– Doumeck !
– Quoi ?
– Qu’est-ce que tu veux ?
– T’écouterais la réponse, au moins ?
– Oui… Oui !
    Le sang cessa de monter.
– Je veux que tu donnes tous mes enregistrements à Fabienne. Je veux que tu reconnaisses mon assassinat. Je veux aussi que tu rendes à tous ceux que t’as produits la thune que tu leur as piquée…
Le fumier ! Il va me faire perdre mon fric et aller en taule !
– Tony ?
    Il ne répondit pas.
– Tony ? Allez, quoi ! Tu sais, tu vas pas profiter de tout ça si tu refuses. Tu devines pourquoi…
– Tu devrais me remercier, petit con !
– Remercier de quoi ?
– Je t’ai lancé, merde ! Je t’ai lancé ! Tu sais ce que ça veut dire ?
– Ca veut pas dire arnaquer, normalement.
– Et c’était pas un assassinat ! Je voulais pas qu’ils te tuent ! Je voulais qu’ils te cassent la gueule !
– Le résultat est le même : je suis mort par ta faute.
– Non ! Tu les as déjà tués, tes ass… enfin, tes tueurs !
– Tony, me prends pas pour un con ! Tes quatre potes, c’étaient des armes, OK ? C’est toi qu’as appuyé sur la détente ! Faut que tu paies, mon petit pote ! Bon, à part ça, je t’ai dit ce que je voulais. T’en penses quoi ?
– J’en pense
(que j’irai en taule et que je perdrai tout mon fric !)
que je t’emmerde !
– OK ! J’ai toute la nuit devant moi…
    La moquette recommença à dégorger du sang, qui bientôt souleva sur ses flots rouges et visqueux le canapé, la table basse…
– Réfléchis bien à tout ça, Tony. Tu sais que j’en ai d’autres, comme ça ?
    Tony tendit son poing fermé, majeur dressé.
    La voix de Doumeck éclata de rire.
– T’as envie de goûter à autre chose ? Je t’amène ça tout de suite.
    La moquette cessa de saigner. Le cuir du canapé palpita, forma de grosses poches qui se tendirent,
– Qu’est-ce que t’inventes encore ? cracha Tony, secoué d’un rire hystérique et de sanglots piteux.
puis se déchirèrent.
– Non !
    Tony se recroquevilla sur le fauteuil de chair.
– Pas ça !
    Du canapé déchiré jaillissaient des colonnes d’asticots qui se déversèrent dans le lac de sang qui couvrait le sol. Un flot ininterrompu qui dessinait dans le liquide rouge des lignes blanches et grouillantes vers le fauteuil.
    Les vers grimpèrent sur la chair sanguinolente du meuble.
– Arrête ça ! Arrête ça !
– Tu fileras tous mes enregistrements à Fabienne ?
– Que dalle !
    Tony sentit des petits trucs se tortiller entre ses orteils, sut que c’étaient les asticots, qui grimpaient sur ses pieds, ses chevilles…
– Réfléchis-y bien.
    Ses mollets.
    Ses genoux.
Je vais paumer des thunes et aller en taule…
    Ses cuisses.
Ces saloperies vont me foutre la paix si je cède…
Non ! Je veux mes thunes !
    Son entrejambe. Sa toison. Ses aines. Ses fesses. Son nombril.
– Tu fileras tous mes enregistrements à Fabienne ? demanda à nouveau Doumeck.
    Tony sentit les asticots entrer dans son sexe, grouiller sur son ventre.
– T’as gagné ! pleura-t-il. T’as gagné !
    Le flot de vers monta vers sa poitrine.
– T’arrêteras d’arnaquer tous ces jeunes groupes ?
    Il ne répondit pas.
– Tony ? OK, j’ai compris.
    Le flot de vers monta jusqu’à ses épaules.
– Tony, j’attends ta réponse ! Est-ce que
    Son cou.
– tu vas être correct avec ces jeunes ?
– Je t’emmerde ! hurla Tony.
    Des asticots étouffèrent son hurlement en entrant dans sa bouche. Il en recracha, mais d’autres s’engouffrèrent, se bousculèrent pour pénétrer son gosier.
– Tant pis pour toi !
    Un chatouillis dans son nez se mua très vite en un grouillement.
    Tony plongea trois doigts dans sa bouche, deux dans ses narines. Il tenta d’extraire les vers.
    Mais le flot blanc continuait, continuait…

Le lendemain

– Et voilà ! annonça Odile Vindron, souriante, à monsieur de Ploarelles. Je vous laisse vérifier ? Vous n’hésitez pas, s’il y a quelque chose à reprendre…
    Elle venait de terminer le ménage de l’appartement.
– Je vous fais confiance. J’ai toujours été satisfait jusque là, vous le savez bien !
– Comme vous voudrez. Au revoir, monsieur de Ploarelles.
– Au revoir, Odile.

    Bon. Qui c’était, maintenant ? Ah oui, Tony Caretto. La chambre allait encore puer le cannabis, un vrai bonheur !
    Odile déverrouilla la porte de l’appartement et entra. Sur la moquette gisaient les vêtements de Caretto, semés de l’entrée à la salle de bains. La routine : monsieur rentrait, se déshabillait, prenait une douche et finissait la soirée tout nu, en fumant et en buvant. Puis il se couchait en laissant son cendrier plein et son verre sale sur la table basse. D’ailleurs, ils y étaient.
    Mélange de mépris, de négligence et de fainéantise, ce type était de loin le plus antipathique des clients d’Odile.
    Tiens ! Qu’est-ce qu’il fichait, vautré sur son fauteuil de cuir ?
    Nu.
– Oh ! Je suis désolée, monsieur Caretto ! s’excusa-t-elle en se tournant. Je ne vous avais pas vu.
    Il ne répondit pas.
– Euh… Je vais m’occuper de la salle de bain.
    Odile entra dans la pièce, ouvrit un placard, y prit ses produits et ses chiffons. Elle ramassa la serviette laissée par terre et la déposa dans la corbeille à linge, astiqua la douche et le lavabo…
Bizarre qu’il m’ait pas engueulée, ce gros con !
    Bon, il devait être sorti du salon.
    Elle quitta la salle de bain.
    Caretto était encore nu sur le fauteuil.
– Oh ! Excusez-moi !
    Quelque chose ne collait pas…
    Son regard. Ses yeux étaient vides.
– Oh ! Monsieur Caretto ! On a abusé des bonnes choses ? Allez, je vais vous arranger ça !
    Elle prit un peignoir dans la salle de bain, s’approcha de Caretto et le vêtit rapidement.
– Voilà ! Je m’occupe de votre chambre.
Et pas de la chaîne hi-fi, pauvre con : c’est le seul truc dont tu prends soin !
    Effectivement, les appareils étaient nickels. Leur métal noir brillait. Ces grandes enceintes laissaient Odile rêveuse. Elle qui se contentait d’un transistor !
Au fait, ils étaient bizarres, ses yeux…
    Prise d’un doute, elle retourna vers Caretto.
    Ce n’était pas le regard d’un drogué. C’était… C’était…
    Il avait perdu la boule.

– Oh ! Je suis désolé, monsieur Caretto ! prononça de loin une voix lointaine que Tony crut reconnaître. Je ne vous avais pas vu !
    Il toussait, crachait les asticots, les arrachait de son nez, se tordait sur le fauteuil de chair. Ses pieds pataugeaient dans le sang qui inondait l’appartement…



Envoyez-moi votre avis

Revenir en haut de la page

© 2015 Raphaël TEXIER copyright