Les écrits de Raphaël
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Une aube de ténèbres


         L’histoire de ce projet serait presque plus longue que le roman lui-même. J’exagère, bien entendu, mais... Non, elle est assez simple à résumer, en fait. Tout commence il y a plus de dix ans. J’imagine un meurtre sadique dans un village perdu, des gendarmes et un officier de police qui mènent l’enquête conjointement, une bande de jeunes... Je laisse tomber et efface tous les fichiers, insatisfait de mon travail. Le temps passe. Je reprends le projet à zéro. Le village perdu, initialement prévu en Bretagne, passe en Normandie. Le résultat ne me satisfait toujours pas. J’efface donc tout. Puis je reprends tout. Cette fois, le village cesse d’être perdu : c’est une presqu’île qui attire les touristes grâce à son architecture satanique.
        Je cesse d’énumérer les aléas de l’histoire et livre enfin la version «définitive» : l’officier de police a été remplacé par un écrivain spécialiste du paranormal... qui n’est pas qu’écrivain... Enfin, vous le découvrirez !


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Prologue


Lancourtville, presqu’île de la baie de Cabourg.
Une destination très prisée des touristes en raison de son architecture unique.
Un endroit calme, à l’exception de quelques quartiers sensibles.

    Dans un doux et bref désordre sonore, l’orchestre affine son accord, puis se tait. Sous les applaudissements calmes mais francs d’un public que Clarisse imagine nombreux, le chef entre en scène, monte sur son estrade et salue. Il a les traits vagues des songes, comme si plusieurs visages connus s’y brouillaient.
    Enfin, c’est son tour. Sanglée dans sa longue robe noire, elle quitte les coulisses, se dirige vers le long Steinway qui l’attend, la face cuivrée de son couvercle prête à renvoyer les notes vers la salle. Sur le métal doré, les reflets des cordes dessinent de longues lignes.
    Clarisse offre sa main au chef, qui y pose discrètement ses lèvres, salue ces spectateurs que l’obscurité de la salle l’empêche de distinguer et s’assoit sur la banquette, penchée sur le clavier. Une bouffée de trac s’invite dans son ventre. Sa partition semble s’enfuir de sa mémoire.
    Elle prend une profonde respiration. La petite angoisse s’en va. Son coeur reprend un rythme raisonnable. Les notes lui reviennent. La nervosité la quitte peu à peu.
    Ce sera un beau concert.
    Clarisse pose ses mains sur les touches et lève son visage vers le chef. Il se tourne vers l’orchestre et lève les bras. Les musiciens, jusque là encore au repos, saisissent leurs instruments.
_ Clarisse Franquelin...
    D’où vient cette voix grave et glougloutante ?
    Impassible, le chef commence à diriger, l’orchestre à jouer.
    Sur la face de cuivre du couvercle du piano, derrière les cordes, se reflète un immense visage immonde aux yeux verdâtres. Entre les rides de sa peau parcheminée suinte une humeur à la répugnante couleur de pus.
_ Le temps est proche, Clarisse Franquelin...
    La bouche a révélé des chicots putrides, une langue noire et fourchue.
    Clarisse se lève péniblement de la banquette, comme si ses jambes avaient pris le parti de cette apparition monstrueuse. Elle ne désire rien d’autre que fuir, mais son corps lui refuse cette simple requête. Même tourner le dos à cet instrument si familier autrefois et maintenant si effroyable semble impossible.
_ Très proche...
    Et l’orchestre continue, sa musique semble incongrue.
    C’est le moment du solo de piano. Clarisse, de ses doigts aussi lourds que du plomb, commence à jouer.
    Et sous les cordes, l’affreux visage ricane...

    Clarisse Franquelin se réveilla dans l’obscurité. Un oeil incandescent la guettait, une toile lourde l’emprisonnait...
    Peu à peu, elle reprit ses sens.
03:27, indiquait son bon vieux réveil. Ses diodes rouges avaient, pendant un instant de panique, eu l’air d’un regard malveillant.
    Elle osa sortir son bras de sous le drap, que son toucher avait confondu avec une lourde toile, et chercha à tâtons l’interrupteur de la lampe de chevet. Bientôt, une douce lumière dissipa l’obscurité de la chambre, révéla le décor familier. Le deuxième lit, que Charlène occuperait dans quelques heures. Les deux grandes commodes. La petite salle d’eau.
Foutu cauchemar !
    Un grattement à la porte la tira de ses pensées. Clarisse soupira, se leva et alla ouvrir.
    Falstaff, le setter irlandais de la famille, entra dans cette pièce qui lui était autorisée... sous certaines conditions.
_ Heureusement que t’es là, toi... chuchota-t-elle afin de ne pas réveiller ses parents, qui dormaient un peu plus loin dans le couloir.
    Clarisse ferma la porte.
_ Falstaff ! Descends de là ! Tu sais bien que t’as pas le droit...
    D’habitude plutôt obéissant, le chien venait de transgresser un interdit : il était monté sur le lit de sa jeune maîtresse.
_ Bon. On dira rien aux parents, OK ?
    Falstaff se coucha. Il allait être, pour cette nuit, une peluche formidable.
_ Toi alors...
    Clarisse regagna son lit, poussa légèrement le setter irlandais afin de se dégager une place. L’animal ne broncha même pas.
_ Mon nounours ! C’est la dernière fois que j’accepte ça, hein ?
    Sa tentative de sévérité avec ce chien auquel elle avait tendance à pardonner un peu trop de bêtises faillit déclencher un éclat de rire, qu’elle réprima. En pleine nuit, ce n’était pas génial...
03:29
    Clarisse éteignit la lumière et se laissa sombrer dans un sommeil sur lequel Falstaff allait veiller.
    Le reste de la nuit se déroula sans encombre.
    Pour elle, du moins.





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Chapitre I


    Alors que Clarisse Franquelin se rendormait, le chien de la famille couché à ses côtés, une 205 diesel se gara sur un parking de Lancourtville. Anthony Gosta enclencha le frein à main, mit au point mort, éteignit les phares et coupa le contact. Hélène et lui s’embrassèrent longuement et quittèrent le véhicule. En contrebas, le ressac semblait saluer les jeunes amoureux. A l’horizon, la nuit et la mer se mêlaient en un bleu sombre piqueté d’étoiles et de reflets.
    En bas d’un grand escalier s’étendait la plage de la Grande Fosse. Anthony passa son bras autour des hanches d’Hélène, qui lui caressa le dos avant d’enlacer ses épaules, puis de se blottir contre lui. Ils se dirigèrent sans hâte vers l’escalier, écoutaient le ressac qui chantait rien que pour eux.
    Enfin, ils commencèrent à descendre les marches. Leurs pas sur la pierre ressemblaient à des percussions planantes sur la mélodie du flux et du reflux de la mer. Une fois en bas, Anthony quitta ses chaussures et ses chaussettes, Hélène ôta ses escarpins. Des parfums d’iode et de sel caressaient leurs narines.
    Ils marchèrent quelques minutes en silence. Le sable fin, silencieux sous leurs pas, caressait leurs pieds nus. La lune baignait leurs visages d’un doux blanc.
    D’un accord commun et tacite, ils finirent par se laisser tomber assis face à la mer. Face à eux, la lune dessinait sur l’eau sombre une longue route d’argent. Les vagues allaient et venaient en une référence à la fois humble et amicale.
    Alors que la nuit et la plage offraient à leurs yeux leurs camaïeux de clair-obscur, ils savouraient cet instant, conclusion d’une soirée qui aurait pu n’être qu’excellente. Des cousins d’Hélène, à Caen, les avaient invités tous deux en boîte. Un plan qui en valait un autre et qui suffisait à bien s’éclater. Anthony avait souhaité... un petit quelque chose en plus. C’était la jeune fille qui avait eu l’idée d’une balade romantique sur la plage après la discothèque, et son petit ami mesurait à présent à quel point c’était une bonne idée.
_ Tu crois que ça mène où ? demanda-t-elle en désignant la route d’argent.
_ En Angleterre. Tu sais qu’ils ont fait un deuxième Shuttle ? Il passe par là, justement !
    Hélène eut un petit rire.
_ Pas terrible, comme humour, s’excusa Anthony. Mais je suis limite claqué, je fais ce que je peux !
    Elle chatouilla la hanche du garçon.
_ Limite claqué... T’as passé ta soirée à boire...
_ N’importe quoi ! J’ai fait gaffe à pas m’enfiler une seule goutte d’alcool !
_ Admettons... Mais t’as quand même maté les filles sur la piste, t’es allé draguer pendant que j’allais me reposer au bar...
_ Attends ! J’ai peut-être maté, c’est vrai ! Mais dragué, c’est pas vrai !
_ Hum hum...
_ Hélène, tu te fais des films ! De toutes façons, elles étaient trop moches à côté de toi...
    Ils se regardèrent en silence, rirent et s’embrassèrent.
    La lueur de la lune donnait à la peau d’Hélène une teinte pâle où se détachait le brun de sa chevelure bouclée. Mais même avec cette tête de vampire que la nuit lui dessinait, Anthony la trouvait sublime.
    Leur histoire avait commencé au groupe scolaire Guillaume le Conquérant. Ils étaient alors dans la même classe de première S. Ca avait commencé par des amis communs qui les avaient présentés lors d’une sortie tous ensemble en boîte, par une attirance qu’on n’osait pas s’avouer, par un verre ensemble...
    Aujourd’hui, ils préparaient tous deux une licence à l’Université de Caen, mais dans des spécialités différentes. Anthony était en STAPS, Hélène en sciences pharmaceutiques.
    La mer, par son ressac, semblait se réjouir de leur amour, les berçait...

    Quatre silhouettes s’avançaient vers eux. Quatre formes lointaines, vagues.
_ Tiens ! remarqua Anthony. Y en a qu’ont eu la même idée que nous...
_ Que moi...
_ Bon, si tu veux !

    Les quatre ombres grandissaient, se précisaient peu à peu. Sans doute portaient-ils des vêtements sombres. Noirs ?
    Bientôt, la lueur de la lune les révéla. Quatre hautes statures. Quatre visages identiques : longs, affublés de boucs, des yeux sombres. Ils les regardèrent longuement.
_ Bonsoir, salua Hélène, mal à l’aise sous ces quatre paires d’yeux qui les scrutaient.
    Ils ne répondirent pas, mais se déplacèrent lentement. Un pied se soulevait, se reposait sèchement dans le sable. L’autre pied...

    Dans le cerveau inquiet d’Anthony, les pensées se bousculaient, se téléscopaient.
Ils sont quatre. Ils nous rattraperont si on court ! Non, peut-être pas. Bon, au STAPS, on me demande de courir vite, mais est-ce que ça va être assez ? Et puis, y a Hélène. Il faut qu’on se barre ! Il faut que je la sauve ! Il faut qu’on se barre ! Il faut que je la sauve ! Faut qu’on sauve notre peau ! Faut que je sauve la sienne ! Faut que je sauve la mienne !

    Les quatre hommes encerclaient le jeune couple. Leurs visages impassibles les toisaient. Aucun sourire ne se dessinait sur leurs bouches, aucun muscle de leurs faces ne se tendait ni ne se crispait.
    Un silence interminable s’installa. Même le ressac, si romantique quelques instants plus tôt, paraissait lourd, à présent.

Faut qu’on leur montre notre peur le moins possible, on risquerait de les exciter...
    Anthony se leva et retourna d’un pas rapide vers l’escalier, se faufila entre deux hommes. Sa petite amie l’imita aussitôt.

    L’ombre de l’escalier se rapprochait. Apparemment, les quatre hommes ne les suivaient pas.
_ Des ding... commença à chuchoter le jeune homme, interrompu par un sifflement de fusée de feu d’artifices.
    Puis il hurla. Son corps, projeté en avant, dégringola.

_ Anthony ! s’écria Hélène en se penchant vers lui pour l’aider à se relever.
    Elle constata quelque chose d’étrange : l’une des deux jambes était bien plus courte que l’autre.
    Il manquait le mollet. Le sang s’écoulait de la cuisse, dessinait une flaque noirâtre sur le sable.
    Hélène hurla, entendit le sifflement par-dessus sa voix et se tut lorsque son cou explosa. Elle tomba en avant. Seule sa trachée reliait encore sa tête et son corps.
    Anthony sentit une déchirure atroce entre ses jambes et, tout en perdant connaissance, entendit son bassin craquer.
    Pendant son inconscience, sa tête éclata en une gerbe de sang, de cervelle et d’os.


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Chapitre II


    Alors que la 205 d’Anthony Gosta se garait en haut de la plage de la Grande Fosse, un homme s’éveilla en sursaut dans un appartement de Paris.
    Quelque chose venait d’arracher Roland Zaretti à son sommeil. Il alluma sa lampe de chevet, chaussa ses épaisses lunettes et quitta son lit aussi vivement que possible.
    Une menace très grave se tramait. Un mot avait été chuchoté à son esprit : Lancourtville.
    Pieds nus, revêtu d’un pyjama dont son ventre trop gras dépassait, Roland marcha vivement vers son salon. Le contact froid du carrelage dissipa brutalement les dernières brumes du sommeil. La lueur jaune d’un réverbère traversait une des fenêtres.
    Ce chuchotemment n’avait rien de nouveau pour lui. A chaque fois, ce n’était que le nom d’un lieu, totalement inconnu ou au contraire célèbre. Un simple nom. C’était à lui de prendre connaissance du reste.
    Et ça, ce n’était pas le plus difficile. Le pire, c’était ce qu’il fallait y résoudre.
    Roland ouvrit un placard, en sortit un Scrabble et un Tarot de Marseille qu’il posa sur la table du salon. Pour beaucoup de gens, il ne s’agissait là que de jeux, et c’était une bonne chose. Mieux valait ne pas imaginer ce que recelaient les objets les plus ordinaires...
    Il ouvrit la boîte du Scrabble, déplia le plateau sur la table et vida à côté les lettres enfermées dans le petit sac de tissu, posa un L dans une case en haut du plateau. Puis un A. Puis un N... Bientôt, LANCOURVILLE fut lisible.
    Tout en retenant son souffle, Roland mélangea les cartes du Tarot de Marseille, puis en tira une de la main gauche.
    La Mort, qui flottait sur un Styx débordant de mains coupées. L’Arcane sans Nom.
    Une deuxième carte. Un mendiant dont un chien mordait la jambe. L’Arcane sans Chiffre.
Pas ça, par pitié...
    Une troisième carte. Le Diable.
Non !
    Toutes trois étaient à l’endroit. Le pire présage...

    Roland se retourna vers son PC et tendit la main. L’ordinateur s’alluma. Le système démarra sans hâte, comme toujours. En dépit de la puissance de la configuration, le programme était tout de même lourd. Enfin, ce fut prêt.
    Tout en marchant vers son bureau, il mania la souris sans y toucher afin de lancer le navigateur et, bien que loin du clavier, tapa une adresse Internet. Bientôt, le site de l’hôtel-restaurant la Tour Noire fut entièrement visible.
Réservations
    Il s’assit devant son bureau et, cette fois en contact avec l’ordinateur, choisit la date du jour qui allait bientôt se lever.
Type de chambre : Simple.
Durée du séjour :
    Impossible de taper indéterminée. Roland aurait bien voulu qu’une semaine suffise, mais... On verrait bien. Ca pouvait être sa dernière demeure, après tout.
Petits-déjeuners : oui.
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Chambre simple. 47 € * 7 = 329 €
Petit-déjeuner. 4€ * 6 = 24 €
Total : 343 € TTC
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     A présent, le billet de train.

    Quelques minutes plus tard, Roland Zaretti était en bas de chez lui, une valise en mains, réveillé tant bien que mal par une toilette rapide et un café, un billet de train pour Caen et un pour le car vers Lancourtville réservés par Internet.
    Il se retourna vers son immeuble. Peut-être était-ce la dernière fois...

    Avant tout, deux ou trois questions à poser à ses bons vieux indicateurs...


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Chapitre III


Gendarmerie de Lancourtville, indiquait une grande pancarte en lettres bleues sur fond blanc au-dessus du grand porche rouge. Des visages grimaçants longeaient la courbe de pierre, leurs regards cruels semblaient se darder vers Sophie Carron qui, revêtue de son uniforme, osa entrer dans la grande cour. Un grand édifice rouge se dressait au fond, ses hautes fenêtres triangulaires veillaient sur les deux fourgons stationnés.
    Six grandes marches montaient vers une grande porte de bois. Sophie déverrouilla, tourna la poignée surmontée d’une tête cornue et ouvrit. Puis elle s’installa au bureau d’accueil de la gendarmerie.
8 h 30 indiquait l’horloge au-dessus de la porte.
    Dans peu de temps, l’adjudant-chef Drennard arriverait, la saluerait froidement tout en filant vers son bureau. Les autres gendarmes le suivraient de quelques minutes. Dans quelques heures, si la journée était agitée, un appel signalerait une bagarre dans le lotissement du Lac de Feu ou au café Chez Emilien. Quant à Serge Roubit, le standardiste de nuit, on lui signalerait quelques ivrognes. La routine, quoi ! L’adjudant-chef Drennard irait voir sur place avec deux officiers et tout rentrerait dans l’ordre. A Lancourtville, les délinquants se divisaient en deux catégories : les petits cons désoeuvrés -assez nombreux dans les HLM du Lac de Feu- et les skins -une bande de trois. Les uns et les autres avaient un point commun : la lâcheté. Du coup, les interventions des gendarmes se résumaient à se ramener sur place en camion, à sortir et à embarquer les plus véhéments. Rien de bien méchant...
    L’attente du premier appel allait être ennuyeuse à souhait. Sophie sortit du bureau un crayon, des sudokus et des mots croisés.

11 h 17
    Sophie gommait toute une grille de sudoku où un chiffre se répétait dans une ligne lorsque le téléphone sonna.

    Alors que la standardiste de la gendarmerie achevait une grille de mots croisés commencée la veille, Heinz Schleimmer garait son vieux break Mercedes en haut de la plage de la Grande Fosse. Il coupa le contact du diesel, qui emplissait le parking de ses claquements disgracieux, ouvrit la portière, sortit et emplit ses poumons de bon air normand.
    Une vague odeur désagréable titilla ses narines, puis fut aussitôt oubliée.
    Heinz était-il allemand ou français de coeur ? Après ses études d’histoire à la Sorbonne et son retour à Berlin pour enseigner cette matière, il avait trouvé une réponse qui amusait beaucoup ses amis : le ventricule gauche pour l’Allemagne, le ventricule droit pour la France ! Gisela, son épouse, avait bien vite partagé sa passion pour le pays de Voltaire et de Victor Hugo. Elle avait un peu de mal à parler la langue de Molière, mais ne se décourageait pas. Carl, Peter et Johann appréciaient surtout Paris et la mer. Les marches en montagne les fatiguaient un peu, obligeaient leurs parents à les traîner par la main... Bah ! Ca passerait...

    Sophie décrocha le téléphone.
_ Gendarmerie de Lancourtville, bonjour.
_ Venez vite ! supplia une voix gutturale.
    Un allemand, sans doute. Mais il parlait rudement bien le français.
_ La plage de la Grande Fosse. Il y a...
    La standardiste griffonna le lieu.
_ Plage de la Grande Fosse, d’accord. Qu’est-ce qui se passe ?

    En marchant vers l’escalier, la famille Schleimmer avait déjà le plaisir d’écouter le ressac.
_ Quand la mer chante, c’est plus joli qu’à l’opéra ! remarqua Johann.
    Heinz et Gisela rirent de bon coeur. Les enfants sortaient souvent de ces perles !
_ Ca pue ! grimaça Carl.
    Une odeur de charogne les saisit à la gorge.
_ Je vais voir de près, dit Heinz. Surtout, vous ne descendez pas, d’accord ? Vous m’attendez ici !
    Il descendit les marches. Pour empester à ce point, ça pouvait difficilement être une simple mouette morte.
    Enfin, les deux cadavres apparurent. D’énormes mouches bourdonnaient autour, se partageaient avidement les plaies...
    Heinz, l’estomac cisaillé par une nausée gluante, remonta les marches quatre à quatre.
_ Papa, qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda Carl, sa voix paraissait lointaine.
    Il sortit son portable et
_ Ne descendez surtout pas ! Gisela, emmène les enfants à la voiture, tout de suite !
composa le numéro de la gendarmerie.

_ Monsieur Schleimmer, je vais vous demander de rester là où vous êtes. La gendarmerie va avoir besoin de votre témoignage.
_ D’accord. Je ne bouge pas.
_ Une équipe va arriver tout de suite.
_ Merci.
    Sophie raccrocha et, ses notes à la main, fonça dans le bureau de l’adjudant-chef Drennard.


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Chapitre IV


    Noëmie Drennard s’éveilla sans hâte. Elle bâilla longuement, massa la base de son nez, ouvrit ses paupières encore lourdes. Ses yeux myopes lui révélèrent l’affichage rouge et un peu flou du réveil qui voulut bien lui donner l’heure : 9 h 02.
    D’après Jérôme, le grand dragueur de la Bande, ses problèmes de vue ne gâchaient en rien la beauté de ses yeux verts... ni tout le reste. Compliment qui datait des premiers jours où ils sortaient ensemble et encore entendu alors que la rupture avait été prononcée avant la fin du lycée.
    Sacré Jérôme... Jamais moins de trois copines à la fois ! D’ailleurs, Noëmie avait sympathisé avec Charlène Franquelin pour l’avoir comptée dans ses "rivales". Mais quand il acceptait d’en rester à l’amitié avec une fille, il était vraiment sympa. Et ce côté dragueur impénitent avait quelque chose d’attirant. C’était une sorte de fantasme...
    Elle repoussa la couette, se leva, chaussa ses lunettes et ses pantoufles, ouvrit ses volets.
    Un tour dans le placard lui permit de saisir son bikini noir et sa petite robe jaune sans manche. Dans pas longtemps, Charlène serait revenue de Toulouse et toute la Bande serait réunie. Le programme serait alors tout trouvé : bronzage et baignade, balade et histoires morbides dans les rues sataniques de Lancourtville, un verre et/ou une glace à la terrasse des cafés (Chez Bruno, surtout)...
    Jusqu’alors, tout ça s’était passé sans Charlène. Ce n’était pas la mort... mais il manquait quelqu’un. C’était toujours comme ça avec la Bande : un seul membre manquait et... "tout était dépeuplé". Oui, c’était un peu ça : on s’éclatait en regrettant l’absence du ou des amis.
    Noëmie, en chemise de nuit et pantoufles, quitta sa chambre, ses affaires sous le bras, et passa devant celle encore fermée de son frère Frédéric. Comme de coutume, il se lèverait vers onze heures, descendrait dans la cuisine pour se préparer le lait chaud qui lui permettrait à la fois de se nourrir et de ne pas se couper l’appétit pour le déjeuner...
    Bon, d’accord, il avait su mériter ses vacances. Quand on avait réussi un concours administratif, on avait le droit de traîner jusqu’à pas d’heure au lit, non ?

    Noëmie s’enferma dans la salle de bains et se doucha. Les premiers jets d’eau achevèrent de la réveiller...
    Une fois sa toilette finie, elle arrêta la douche, en sortit, se sécha, se vêtit et descendit à la cuisine.
    Sur le bord de la fenêtre, la chatte blanche aux yeux oranges se dressa et appliqua ses pattes sur la vitre. Son museau s’ouvrit en un petit miaulement à peine sonore.
    Noëmie ouvrit.
_ Patsy ! T’as fait une belle balade cette nuit ?
    La chatte sauta sur une chaise. Elle reçut quelques caresses de sa jeune maîtresse.
_ Alors, t’as chassé ? T’as chassé ? Minouche !
Rrrooonnn... Rrrooonnn...
_ Allez, on va manger un morceau, d’accord ?
    Noëmie sortit d’un placard la petite boîte remplie de croquettes et en versa dans la gamelle de Patsy. Puis elle s’occupa de son petit déjeuner à elle : bol de lait chauffé au micro-ondes, céréales, jus d’orange frais.
Croc ! Croc ! Croc croc !
    Le museau dans la petite soucoupe qui lui tenait lieu de gamelle, la chatte dégustait son petit déjeuner. Sa maîtresse tourna le visage vers elle et sourit.
Mimi...
    C’était une bête encore jeune : pas encore deux ans. Chasseuse invétérée, elle ramenait régulièrement des oiseaux, des mulots... Pas toujours morts, hélas !

    Peu après onze heures, alors que Patsy digérait ses croquettes sur un fauteuil dans le salon, Frédéric descendit, revêtu de son pyjama froissé, les cheveux en bataille et les yeux à peine ouverts.
_ Salut Fred ! Tu t’es couché tôt, je parie... Enfin, tôt ce matin !
_ M’en parle pas ! Soirée Seigneur des anneaux chez Jérôme.
_ Pas les trois films, quand même !
_ Si.
    Noëmie gloussa.
_ Vous avez fait fort, les mecs !
_ Après, on s’est fini la soirée avec une grande bouteille de Despe.
_ A vous deux, quand même !
    Frédéric secoua la tête en souriant.
_ Ouais, c’est ça ! Dis-tout de suite qu’on est des alcoolos !
_ En tout cas, t’as été discret cette nuit.
_ Sérieux ?
_ J’ai rien entendu. Mais rien !
_ Je suis rentré vers deux ou trois heures du mat, je sais même plus. Putain, je comate, moi, mais grave !

    Le téléphone sonna. Frédéric se leva pour répondre, mais Noëmie fut nettement plus vive
_ Laisse, j’y vais.
que son grand frère encore ensuqué.
_ C’est papa qui nous appelle ! annonça-t-elle depuis le salon. Allô, papa ? Merde, t’es pas sérieux !
    D’où il était, Frédéric se doutait bien que quelque chose clochait, et pas qu’un peu.

_ OK ! Je préviens Fred. Ouais, t’inquiète, on fera gaffe ! Tu penses que ça pourrait être les Molosses ?
    Alors ça, ça craignait. Les Molosses étaient la bande de néonazis de Lancourtville. Ca avait l’air plus grave que les bastons auxquelles ils étaient habitués.
_ OK ! A ce midi.
    Noëmie raccrocha.
_ Fred, papa a retrouvé deux cadavres sur la plage.
_ Hein ? Putain !
_ Faut qu’on fasse gaffe. Vu la boucherie, c’est sûrement un vrai taré...


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Chapitre V


    Roland Zaretti traversa l’avenue Jean Jaurès. Devant lui s’étendait le Parc de la Villette, si animé le jour et si vide la nuit. En fait, ce n’était pas si désert que ça. Certains endroits avaient une vie... que la plupart des gens préféreraient ignorer.
    Il longea la silhouette de la Cité de la Musique, puis l’ombre de la Cité des Sciences et de l’Industrie.

    Enfin, l’Ourcq. Au bord se tenaient d’étranges formes humaines auréolées de blanc. Paul s’approcha d’elles sans nulle crainte. Ces spectres -ceux qu’il connaissait, du moins : apparemment, de nouvelles têtes avaient pris leurs habitudes ici- n’avaient aucune hostilité. Et au pire, un mauvais esprit qui aurait voulu lui chercher des poux dans la tête aurait été maté assez vite...
    Loin d’être des ennemis, ils étaient bien utiles. Dès qu’un phénomène paranormal bien virulent se produisait quelque part dans le monde, ils étaient au courant. Les nouvelles allaient vite dans l’Entre Deux Mondes...
    Les fantômes le saluèrent de la main, de leurs voix éthérées... Roland leur répondit, puis s’arrêta devant une silhouette d’homme revêtue d’un uniforme de la Wechmart.
_ Bonsoir, Hermann.
_ Herr Zaretti ! Que puis-je pour vous ?
    Roland connaissait les grandes lignes de l’histoire d’Hermann Hesse. Soldat allemand pendant l’Occupation, il avait été, après la défaite de son pays, admis dans un hôpital militaire. On l’avait retrouvé mort : il s’était suicidé en avalant une surdose de médicaments. Son visage, sous l’aura spectrale, portait encore sa couleur bleuie. Sans doute faudrait-il chercher des petites lignes, mais ce ne serait pas pour ce soir. Des questions bien plus urgentes se posaient.
_ Je vais avoir à faire à Lancourtville. Qu’est-ce que tu sais sur la presqu’île ?
    Le fantôme haussa les épaules.
_ Je n’étais pas en poste là-bas, Herr Zaretti. J’en sais ce que tout le monde en savait à mon époque et ce que tout le monde en sait à la vôtre.
_ Je fais partie de ce tout le monde, alors, me le rappelle pas, s’il te plaît.
    Au Moyen-Âge, cette île avait été le domaine du baron Geoffroy de Lancourt, un sataniste qui y avait fait construire d’innombrables monuments à la gloire du Diable. Aujourd’hui, ils étaient l’attrait principal de ce qui était devenu une presqu’île prisée des touristes.
    Curieusement, le mal ne s’était jamais manifesté en ces lieux qui auraient dû être maudits. Pas même une apparition. Jusqu’à cette nuit, où le nom de Lancourtville avait été chuchoté dans l’esprit de Paul.
_ Il vient de s’y passer quelque chose, et c’est qu’un début. J’ai été réveillé.
_ Je peux me renseigner.
_ Bonne idée ! Je veux du nouveau dans deux heures maximum.
    Hermann sursauta.
_ C’est un peu court...
_ Je sais, mais j’ai un train qui part ce matin. Va donc te renseigner à la source !
_ Attendez, lieutenant Hesse.
    Un spectre revêtu d’une soutane lacérée s’approcha.
_ Bonsoir, monsieur Zaretti.
_ Bonsoir, Claude. Excuse-moi, mais j’ai pas trop le temps de discuter ce soir...
    Le père Claude Fourques avait été sauvagement assassiné par trois néonazis. Les déchirures de son vêtement laissaient voir les plaies béantes que leurs couteaux avaient creusées dans sa chair.
_ Croyez bien que je ne souhaite pas vous faire perdre votre temps. Je vous ai entendu parler de Lancourtville.
_ T’en sais un peu sur ce qui s’est passé cette nuit ?
_ Hélas, non. Mais je connais cette ville. J’y ai été prêtre pendant deux ans.
_ Intéressant, ça. Pourquoi y a même pas eu une apparition dans une ville où un baron sataniste a fait construire des édifices diaboliques ?
_ Monsieur Zaretti, il est vrai que cette ville a le mérite de ne pas être hantée, ce qui est surprenant quand on connaît son sinistre passé. Mais vous seriez surpris d’apprendre qu’en certains endroits, je me suis senti... oppressé. Le pire est la plage de la Grande Fosse.
_ Oppressé ?
_ Oh ! Aucun fantôme ne m’observait. Mais c’était une présence pire encore...
_ Un démon ?
_ C’est fort possible.
    Roland savait qu’un fantôme ne faisait pas le poids contre un démon. Envoyer Hermann en Enfer n’était pas une solution.
_ Hermann, on laisse tomber. Un peu plus, et je t’envoyais à un très mauvais sort. Merci, Claude.
_ Oh ! C’était bien peu de choses !
_ Bon, on en revient à ton histoire. Donc, tu penses qu’y a des démons sur la plage ?
_ Pas sur la plage même. Je pense qu’il s’agit d’une sorte de portail de l’Enfer.
_ Un portail de l’Enfer, répéta pensivement Roland.
    Plusieurs fois, il s’était rendu à Lancourtville. Le Puits des Damnés, sur la Grande Place, n’avait jamais vibré de la plus petite onde négative. Quant à cette plage, son plus rude adversaire y avait été une bruine qui s’était déclenchée alors qu’il aurait bien voulu y étendre sa serviette.
    Le prêtre avait dû exciter les démons qui s’étaient trouvés derrière le... portail. C’était ainsi qu’il avait ressenti leur présence haineuse.
_ Merci beaucoup, Claude.
_ Dites-moi, monsieur Zaretti, vous ne comptez pas y aller, j’espère !
_ J’y compte pas. Je le dois.
_ Alors soyez prudent.


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Chapitre VI


_ Mesdames messieurs, dans quelques instants, notre train arrivera en gare de Cabourg, son terminus.
    La voix traversa les écouteurs posés dans les oreilles de Charlène Franquelin, couvrit la chanson de Renaud que son portable lui diffusait, piqua son cerveau ensuqué par les heures de voyage.
_ Avant de descendre, assurez-vous de ne rien oublier à votre place. La SNCF et son personnel vous souhaitent une bonne journée.
    Toulouse-Paris en corail de nuit. Paris-Caen en TGV. Caen-Cabourg en TER. Le genre de périple après lequel on était forcé de passer une bonne nuit. Elle s’étira sur son siège, se secoua, arrêta la musique, retira les écouteurs, les débrancha, enroula le câble et les rangea dans un compartiment de la housse de téléphone qu’elle portait en bandoulière. Un lent flot de voyageurs prit ses bagages et se dirigea, arrêté plus d’une fois, vers les portes de sortie.
    Charlène ramassa la housse de son PC portable, qui trônait à ses pieds, et la posa sur ses genoux en attendant de pouvoir s’insérer dans le flux humain. Par la vitre apparaissait, au-dessus du quai, un ciel bleu voilé de gros nuages blancs et sympathiques. Du beau temps normand, quoi...
    Une grande joie se disputait ses nerfs avec sa fatigue. La récompense de son long voyage était de se retrouver chez elle... et de revoir la Bande. C’était incroyable de voir autant d’amitié entre des jeunes aussi différents. Jérôme et son interminable liste de copines, dont Nora, qu’il plaquait, retrouvait, replaquait... Thomas l’infatigable déconneur. Ludovic, sa gourmandise insatiable et ses kilos en trop. Blanche, la fille du maire, la petite aristo révoltée. Frédéric et Noëmie, les enfants du chef de la gendarmerie.
    Et Clarisse, sa grande soeur, avait bien entendu une place à part dans le coeur de Charlène.
    Le train s’arrêta. Le flot de voyageurs commença à sortir.
    Elle enfila la sangle de la housse sur son épaule, se leva et attendit. Lancourtville, c’était pour même pas dix minutes. Non, même pas cinq. Ca faisait du bien !

    La sortie, enfin ! Charlène saisit sa valise sur le gros porte-bagages et quitta le train. Une fois sur le quai, elle profita des roulettes et aperçut, au bout, un grand signe joyeux.
    Clarisse.
    Elle ne put retenir un grand sourire, ni s’empêcher de courir en dépit du poids de sa valise et de son ordinateur portable.
_ Ca va ma grande ?
    Les deux soeurs se regardèrent. Puis s’étreignirent.

    Ces derniers temps, ça avait été galère pour se voir...
    Clarisse, après un prix de piano au Conservatoire de Paris et des études en musicologie, était partie se perfectionner à New York. Elle en était revenue bardée d’un nouveau prix. Un tel parcours lui avait permis d’obtenir un entretien pour devenir professeur de piano dans un institut pour aveugles à Nantes.
    Charlène était partie à l’Exia de Toulouse afin d’étudier l’informatique. Cette année, elle en revenait nantie d’un diplôme d’Analyste Programmeur et ce n’était pas terminé. La rentrée marquerait le début d’un cycle supérieur : trois ans récompensés par un diplôme d’Architecture et Management des Systèmes d’Information.

    Les deux soeurs avaient déjà été séparées. A quinze ans, l’aînée était partie suivre une année de lycée à Edimbourg. Deux ans plus tard, lorsque la cadette avait atteint cet âge, elle avait fait de même, mais à Madrid.
    Chaque fois, c’était la même joie dans les retrouvailles entre ces deux filles qui s’adoraient.

_ On se prend une glace ou un verre avant de repartir ? proposa Clarisse.
_ Ca va pas trop le faire. Je suis limite claquée, là.
_ Tu m’étonnes ! Et encore, t’as pas eu droit au décalage horaire. Essaie de faire New York - Paris un jour, tu vas voir !
_ C’est clair ! Bon, j’ai trop envie d’être à la maison.
    Charlène vit une expression attristée passer sur le visage de sa grande soeur.
_ Ca a pas l’air de te faire plaisir !
_ Oh ! C’est... Tu veux que je porte un sac ?
_ Attends ! Il t’est arrivé un truc ?
_ Non, tout baigne ! Enfin...
_ Clarisse, tu me fais flipper grave !
_ Je veux pas t’embêter avec ça...
_ Comme tu veux.
_ Tu veux que je te porte un sac ?
_ T’inquiète, ça va all... !
    Clarisse, sans attendre la fin de la réponse, s’empara de la housse du PC portable et enfila la sangle sur son épaule.
_ Je suis garée juste sur le parking.
_ Ca roule !

    Charlène entra dans la Twingo et boucla sa ceinture. Clarisse s’installa au volant et introduisit la clef dans le démarreur.
_ On était tous trop contents quand t’as eu ton diplôme ! Thomas a dit que tu devais une tournée à la Bande.
_ Dans ses rêves, ouais !
_ Allez... insista Clarisse en démarrant.
    Elle recula,
_ Me dis pas que t’aurais préféré planter tes études que payer ta tournée !
puis engagea la voiture vers la sortie du parking.
_ Fred invite toute la Bande ce soir. Demain, c’est ton tour.
_ Fred ? Qu’est-ce qu’il a à fêter ?
_ Concours administratif.
_ Rien que ça ! C’est cool, ça ! Il va bosser où ?
_ Un musée à Strasbourg. Il parle déjà d’organiser le prochain réveillon chez lui.
_ Mmh... Réveillon en Alsace... Bien au chaud ! T’as pas une super mine, toi ! T’es sûre que ça va ?
_ Charlène, faut vraiment mieux qu’on en parle à la maison, OK ?
_ Comme tu veux ! Jérôme et Nora, ils en sont où ? Plaqués ou maqués ?
_ Maqués. Ensemble. Mais ils arrêtent pas de draguer chacun de leur côté. Tu vois le genre !
_ Ouais ! Je les connais trop bien !



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Chapitre VII


    Alors que le corail Lunéa qui emmenait Charlène Franquelin depuis Toulouse se rapprochait de la gare d’Austerlitz, Roland Zaretti quittait le métro Saint-Lazare.
Soyez prudent en deux endroits. La plage de la Grande Fosse et le Puits des Damnés.
    L’avertissement du père Claude Fourques tournait dans son cerveau. Il connaissait bien ces deux endroits. La plage était une belle étendue de sable fin en contrebas d’une falaise. Les touristes qui s’y étalaient -à plusieurs reprises, il avait été dans le nombre- ne redoutaient rien d’autre qu’une Manche trop froide. Le Puits des Damnés était situé au centre d’une petite place de Lancourtville. En dehors de sa forme triangulaire et des visages hideux sculptés à même sa pierre rouge, il n’avait rien d’effrayant. Au contraire, il contribuait à la fascination qu’éprouvaient les visiteurs pour l’architecture diabolique. Unique au monde, clamaient d’une seule voix les guides touristiques. De partout, on venait admirer les édifices écarlates, les sculptures démoniaques, les bas-reliefs monstrueux... Et ça n’était pas prêt de s’arrêter : le milliardaire américain Hiram Waltek avait découvert un temple !
    Pour les spécialistes du paranormal, la presqu’île de Lancourtville était non seulement une énigme, mais aussi et surtout une immense déception. Une ville fondée par un baron sataniste qui s’était plu à massacrer ses serfs indociles aurait dû fournir un festival d’apparitions spectrales, de manifestations démoniaques... Mais non ! Rien de tout ça !
    Roland était connu comme écrivain et spécialiste des phénomènes inexpliqués. Depuis bien des années, il intervenait là où l’inexplicable se manifestait. Mais jusqu’à aujourd’hui, Lancourtville ne fut rien d’autre qu’une destination de vacances.

    Il parcourut le tableau des départs. Le TGV Paris-Caen partirait de la voie 6. Il marcha vers le quai, imposa à ses jambes la tranquilité dont sa peur voulait les priver.
    Oui, la peur. Les trois cartes n’annonçaient que malheur, destruction, fatalité et mort.

    Bien que peu rempli, le wagon promettait d’être plutôt bruyant. Une grand-mère accompagnait ses deux petits-enfants, qui, entre deux sermons, se chamaillaient, fouillaient dans la glacière, jouaient avec la poubelle... Une jeune maman nourrissait son bébé d’une compote que, malgré une faim qui le faisait crier, il n’avait pas très envie de manger...
    Roland posa sa valise sur une des étagères du porte-bagages, ouvrit la porte et entra dans le compartiment.
Place 67, indiquait son billet.
    Il chercha, fronça ses sourcils -réflexe inutile et machinal censé aider ses yeux myopes- en lisant les numéros des places, avança parmi les sièges
_ Excuse-toi, enfin ! gronda la grand-mère.
_ Pardon, monsieur ! dit d’une voix souriante la petite fille qui venait de le bousculer.
et put enfin s’asseoir.
    D’autres passagers arrivèrent, une housse de PC portable sur l’épaule, un gros sac sur le dos, une grosse valise à la main... Certains semblaient être à la même place, en fait, c’était une erreur de voiture...
_ C’est là.
_ Oh ! Où tu vas ? On est assis là ! T’as la tête dans le cul ou quoi ?
_ Ouais, comme dans Hancock !
    Personne ne le reconnut. C’était un avantage de la vie d’écrivain : même célèbre, on passait bien moins souvent à la télé que les acteurs. Du coup, on jouissait d’une paix relative.

    Peu à peu, les bâtiments et les voies ferrées de la gare cédaient la place à la campagne.On regardait un film sur son ordinateur, on s’embrassait, on se racontait des souvenirs de voyages... La grand-mère rappelait à l’ordre ses petits-enfants. La jeune maman berçait son bébé.
    Un portable sonna. Roland reconnut une de ses mélodies. Il quitta la voiture et, debout dans la plate-forme, lut l’écran de l’appareil.
Inconnu.
    Mais la forte odeur de soufre que dégageait le téléphone ne trompait pas quant à l’origine de l’appel.
    Roland tenta d’oublier la terreur qui le saisit, glissa la façade et s’efforça de répondre d’une voix posée :
_ Allô ?
    Bien réussie, la voix. Après tout, dominer sa peur n’était qu’une question d’habitude.
_ Roland Zaretti ? demanda une voix grave et bourdonnante, à la fois visqueuse et râpeuse.
Les démons peuvent pas avoir ma peau par téléphone interposé se répéta-t-il pour forcer à revenir cet aplomb qui fondait, puis gelait en une peur bleue.
    C’était un petit mensonge : un démon pouvait, par sa seule voix, posséder un esprit faible. Mais Roland savait se protéger contre une telle horreur.
_ C’est moi.
    Un ricanement hideux, mélange affreux et improbable de grincements rouillés et de vols d’essaims de frelons, lui répondit. Les nuits passées dans les maisons hantées, les rencontres avec des feux follets dans les cimetières, les combats contre les djinns l’avaient aguerri, mais pas au point de le rendre inconscient. Parfois à son grand regret : ça aurait pu lui éviter de ressentir la terreur d’aujourd’hui...
_ Nous savons ce que tu projettes...
_ Ca m’étonne pas.
    L’Enfer connaissait les puissances qui avaient chuchoté aux oreilles de Roland pendant son sommeil. Dans l’Au-Delà comme dans le Monde Terrestre, l’espionnage était une arme redoutable. Etonnant de voir à quel point deux mondes aussi lointains pouvaient se ressembler...
    Un type sanglé dans un costume cravate s’engouffra dans la plate-forme, son portable en main.
_ C’est pas un problème, monsieur. Donc, vous voulez le dossier pour ?

_ Tu aurais dû désobéir, Roland Zaretti.
_ C’est marrant, ce que vous dites.
_ Cela t’amuse, dirait-on... En quoi cela t’amuse-t-il de t’engager dans un combat perdu d’avance ?
    Paul avala sa salive. Le démon -un des Grands Chanceliers de Pandemonium, sans doute, mais il était impossible de distinguer leurs voix- n’avait pas tout à fait tort.
_ Ce qui est marrant, c’est que j’ai eu envie de désobéir. Mais alors très envie ! Mais je me suis demandé s’il fallait mieux mourir en me battant ou mourir de honte d’avoir rien essayé.
_ Tu as toujours été un bon petit soldat, Roland Zaretti. Qu’imagines-tu ? Que ton Maître te gratifiera d’une médaille à titre posthume ?
    Roland ne répondit pas. Les paroles du cadre, pourtant juste à côté de lui, semblaient lointaines à ses oreilles
.
_ Non, y a pas de souci. Je suis dans le train, et vous savez qu’on peut trav...
_ Tu n’auras aucune reconnaissance, Roland Zaretti !
_ Je m’en fous !
    Sa voix fut bien trop brusque. A côté de lui, le cadre sursauta.
_ Tout va bien, monsieur. Un problème avec un éditeur.
_ On dirait que je te dérange, Roland Zaretti...
_ On se reverra à Lancourtville.
    Il referma la façade.
_ Ca a l’air de chauffer avec votre éditeur, s’étonna le cadre, qui avait terminé sa conversation.
_ Certains sont infects, répondit Roland en rangeant son portable dans une poche de sa veste. Mais d’autres sont sympathiques. Y a de tout !
    Puis il regagna son compartiment sans attendre le Vous seriez pas Roland Zaretti, des fois ? qui, parfois, était de rigueur. Ces admirateurs bavards n’étaient pas bien méchants, pas même quand on s’excusait de n’avoir que peu de temps à leur consacrer. Mais après une conversation avec un Chancelier de l’Enfer, il n’était pas d’humeur...


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Chapitre VIII


     Moins de dix minutes après son appel, Heinz soupira de soulagement en voyant le camion entrer sur le parking. Le ciel lumineux de l’été étouffait légèrement les éclairs du gyrophare.
    Le fourgon s’arrêta d’un vigoureux coup de frein. Le moteur fut coupé, les portières s’ouvrirent, les gendarmes posèrent un pied hors du véhicule, puis l’autre. Heinz vit l’un d’eux s’approcher de lui. Il dépassait ses collègues d’une bonne tête. Son uniforme semblait étouffer des muscles qu’on devinait puissants. Son képi laissait deviner un crâne totalement chauve.
_ Monsieur Schleimmer ?
_ C’est moi.
_ Philippe Drennard. Vous nous avez signalé deux morts sur la plage, c’est bien ça ?
_ Deux morts ? Monsieur Drennard, c’est horrible ! Ils ont été dépecés...

    Philippe sursauta.
_ Vous pouvez me répéter ça, s’il vous plaît ?
_ Je vous dis qu’ils ont été...
    Schleimmer grimaça et secoua la tête. Son visage était aussi pâle que de la craie, ses traits trahissaient sa nausée.
_ Bon. On va avoir besoin de votre témoignage.
    Philippe se tourna vers le fourgon.
_ Berlaudier !
    Un gendarme dont le ventre un peu gros avait bien envie de sortir de la veste d’uniforme s’approcha.
_ Vous allez prendre la déposition de monsieur Schleimmer.
_ Bien, on va voir ça. Vous venez avec moi, monsieur Schleimmer ? Je vois que votre famille est dans la voiture : ils peuvent...
_ Je préfère éviter ça à mes enfants. Vous permettez, monsieur Berlaudier ? Je vais dire à ma femme que je vous suis.
_ On va avoir besoin de son témoignage à elle aussi.
_ Je ne pense pas. Elle n’a rien vu. Je suis le seul à avoir vu ces...
    L’allemand secoua la tête et plaqua sa main sur son ventre comme pour contenir une envie de vomir.
_ D’accord, dit Berlaudier. On va prendre votre déposition.

    Bernard Lebonze, Julien Tourandot et André Patulacci descendirent trois marches de l’escalier vers la plage derrière l’adjudant-chef Drennard. Une puanteur amère et sucrée de putréfaction les prit à la gorge, les arrêta net.
_ Bon, on y va.
    A chaque marche, l’odeur s’épaississait, violait un peu plus les narines. Elle ne tarda pas à paraître s’insinuer jusque dans les pores de la peau.
    Bernard chercha un sujet pour éloigner son esprit de la puanteur de charogne. Drennard s’imposa...
    Déjà quinze ans que l’officier dirigeait la gendarmerie de Lancourtville. Un parcours surprenant : élément bien noté du GIGN, il avait demandé son affectation dans cette presqu’île où les problèmes d’insécurité étaient plutôt ordinaires. Un poste bien plus ennuyeux, donc. Un type rompu à la résolution de prises d’otage, entraîné au combat et au maniement des armes... qui choisissait de coffrer des petits branleurs et des néonazis de seconde zone.
    La raison de cette mutation n’avait rien d’un secret. Elle tenait en...
_ Oh putain ! s’écria Drennard en détournant la tête.
    Ses subordonnés distinguèrent sur le sable deux formes à peu près humaines que de grosses mouches se disputaient.

C’est une enquête. C’est une putain d’enquête ! Faut absolument...
    Les jambes de Philippe mirent un temps fou à accepter cette idée. Mais il finit par avancer un pied. Puis l’autre.
    Combien de temps s’était écoulé entre le bas de l’escalier et ce carnage ? Philippe se força à s’accroupir et à examiner les macabres restes.
    Le premier cadavre était celui d’une jeune fille. Du cou explosé, seule un tuyau visqueux qui devait être la trachée subsistait. La tête et le buste formaient un angle hideux. Des fragments de cervicales émergeaient de chairs sanguinolentes.
    Un bruit de vomissement l’arracha à son examen. Il vit Tourandot se tourner vers lui, la main crispée sur le ventre.
_ Excusez-moi, chef...
    Philippe se redressa et s’approcha du jeune gendarme. A presque trente ans, il ressemblait encore à un adolescent. Ses cheveux blonds toujours en bataille s’échappaient joyeusement du képi.
_ Y a pas de problème. Je vous comprends, vous inquiétez pas. Votre réaction est normale. Bon, je pense que c’est des armes à feu qui ont fait ça : c’est pas un couteau qui ferait éclater de la chair et des os. Emmenez Lebonze avec vous et essayez de me trouver des douilles. Vu la position des corps, les tueurs devaient se trouver par là.
_ Sur quelle distance ?
_ Sur cent mètres, ça devrait suffire. Allez-y ! Patulacci ?
    Le teint habituellement bronzé du gendarme était aujourd’hui pâle.
_ Essayez de me trouver des balles perdues.
_ D’accord.
    Philippe revint vers les cadavres et s’accroupit.
Un jeune couple. Ils ont dû vouloir se faire une balade romantique sur la plage...
    Un mollet du garçon gisait à deux pas de son corps. Le bassin disloqué donnait aux jambes des angles impossibles. Le bas-ventre n’était plus qu’un trou béant où, entre des essaims de mouches, luisaient les intestins et les reins. La tête n’était plus qu’une bouillie sanglante de fragments de crâne et de cerveau.
    Deux globes oculaires bleus semblaient émerger du sable comme deux yeux accusateurs.
    Philippe se redressa et, d’un pas plus rapide qu’il ne l’aurait voulu, s’éloigna vers l’escalier. Dégueule pas ! lui ordonnait son esprit. Dégueule pas ! Il sortit son portable de la poche de la veste de son uniforme, chercha dans le répertoire un numéro et appela.
_ Bureau du juge Blaix, bonjour.
_ C’est l’adjudant-chef Philippe Drennard, de la gendarmerie de Lancourtville. Il y a eu un
carnage
double meurtre.


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Chapitre IX


Des Mots et du Soleil
Projet du parc forestier
    Sur le bureau de Ghislain de Clèvres, les dossiers s’étalaient.
Temple de Hiram Waltek
    Y compris celui-ci.
    Ghislain ne se rappelait que trop bien comment tout avait commencé. Avant sa première rencontre avec Hiram Waltek, sa vie lui paraissait merveilleuse. Un château perché sur une falaise, de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, sa réélection à la mairie de Lancourtville et au Sénat... Ses responsabilités au Palais du Luxembourg l’obligeaient à quitter Lancourtville trois jours par semaine, et ce séjour à Paris était l’occasion de tromper Bérangère, son idiote d’épouse, un laideron dont la seule qualité était la fortune colossale de sa famille. L’appartement de fonction -plus de deux cents mètres carrés en plein Quartier Latin- était le théâtre de nuits torrides en compagnie de prostituées de luxe.
    Une vie de rêve. C’était bien cela. Seule Blanche venait assombrir ce tableau délicieux... Elle était la quatrième de ses six enfants, et posait à la famille de Clèvres bien des soucis. Cela avait commencé à l’âge de onze ans. Le malheur voulut qu’au groupe scolaire de Lancourtville, elle se retrouve dans la classe d’une certaine Charlène Franquelin. Et il avait fallu qu’elle sympathise avec cette petite merdeuse de gauchiste ! Son caractère, qu’on aurait cru terriblement timide, devint de plus en plus insolent. Les disputes, auparavant rares, furent monnaie courante. L’année suivante, Blanche fut inscrite interne dans un collège privé de Caen, dont elle passa son temps à s’échapper. Revenue au château, elle fuguait régulièrement.
    En dehors de cette ingérable gamine, Ghislain ne connaissait que le bonheur. Puis vint le jour où tout bascula. L’été dernier...
    D’abord, la sonnerie du téléphone. Avec le recul, ce son habituellement anodin lui paraissait... trop strident, ou trop grave... Quelque chose était plus effrayant que d’habitude. Mais ce jour-là, tout ce qu’il remarqua fut l’inscription Secrétariat sur l’écran de l’appareil.
_ Oui ?
_ Monsieur le Maire, nous avons la visite de monsieur Hiram Waltek, et il aimerait vous parler.
_ Eh bien, fixez-lui un rendez-vous ! répondit d’abord Ghislain.
    Il avait pris son petit déjeuner en lisant un mot de
cette sale petite conne !
Blanche : J’ai dormi chez Frédéric et Noëmie. On passe la journée avec la Bande. A plus !
    Et même pas de signature, bien entendu. Il en était encore particulièrement énervé. Mademoiselle découchait, et c’était tout ce qu’elle trouvait à dire !
_ Monsieur Waltek voudrait vous voir tout de suite.
    Lancourtville n’était pas une grande ville, mais comme dans toute mairie, on y était d’ordinaire reçu uniquement sur rendez-vous. Les secrétaires -ce jour-là, c’était Charles, mais ça aurait pu être Catherine, ou Valérie...- exigeaient de connaître la requête au moins dans les grandes lignes.
    Hiram Waltek n’était pas quelqu’un d’ordinaire. C’était une des cinq plus grandes fortunes du monde, un des plus riches PDG américains. Hi-tech, sport, parfumerie, hôtellerie, restauration... On ne comptait plus les entreprises dont il était le principal actionnaire. Bon, d’accord, depuis la crise, sa situation était un peu plus délicate. Mais un type pareil qui avait des intérêts à Lancourtville, ça ne pouvait pas être mauvais... et ça méritait bien d’être reçu sur-le-champ.
    Toute mauvaise humeur s’évapora. Ghislain ne sut que plus tard que cette simple phrase
_ Je vais le recevoir tout de suite.
déclencherait une série d’évènements atroces...
    Il descendit à l’accueil. Hiram Waltek l’y attendait, assis sur un des fauteuils de cuir en dessous du panneau d’affichage où étaient accrochées diverses annonces, des publicités pour des activités... Malgré la chaleur, il portait son incontournable costume bleu pâle. Comme sur les nombreuses photos que prenaient de lui les magazines people, son oeil droit disparaissait derrière un monocle d’un noir de jais. Toute célébrité, tout milliardaire, star ou homme d’affaires, avait ses excentricités. Waltek, c’était le monocle.
_ Monsieur Waltek ! Soyez le bienvenu à Lancourtville ! Si j’avais su plus tôt que vous étiez de passage...
_ Bonjour, monsieur le Maire.
    Les consonnes se diluaient en un magma de phonèmes à peine articulés dans son accent américain.
_ J’apprécie beaucoup votre ville.
    S’ensuivit un échange de politesses à la suite duquel
_ Eh bien, montons dans mon bureau.
    Waltek vint à l’essentiel :
_ Monsieur le Maire, mon département hôtellerie aimerait s’implanter dans votre ville.
_ Vous allez droit au but, et c’est une qualité que j’apprécie. Je ne vois aucun inconvénient à vous recevoir, mais pourquoi vous déplacez-vous personnellement ? Votre division hôtellerie a bien un directeur, non ?
_ C’est délicat, toussota le PDG. Il y avait effectivement un directeur, mais il a... hum... Il a détourné d’importantes sommes. J’ai été dans l’obligation de m’en séparer. Il est vrai que j’aurais dû nommer un remplaçant, mais il y avait des projets importants à gérer et j’ai été obligé de prendre une décision urgente. En attendant de trouver une meilleure solution, j’ai choisi d’assumer moi-même la direction de la division hôtellerie.
_ D’accord. Je crois voir où vous voulez en venir : vous auriez besoin d’un terrain pour votre hôtel.
_ C’est bien cela, monsieur le Maire.
    Ghislain joignit les bouts de ses doigts, pressa ses indexs et ses majeurs sous son menton et soupira :
_ C’est un peu délicat, voyez-vous... Nous avons beaucoup de projets d’aménagements, et...
_ Même à la pointe ouest de l’île ?
    Ghislain sursauta.
Comment peut-il être aussi bien renseigné ?
    Ce n’était pas sorcier. La pointe ouest de l’île n’était qu’une étendue d’herbes folles.
_ Effectivement, aménager cette portion de terrain n’est pas à l’ordre du jour.
_ Vous seriez donc prêt à me céder ce terrain ?
_ Eh bien, la mairie peut vous le vendre. Mais vous devriez réfléchir : je ne pense pas que ce terrain soit viable pour votre projet d’hôtel.
_ Que voulez-vous dire ?
_ Tout d’abord, il n’est pas considéré comme constructible. La loi française -je vous avoue que j’ignore si c’est également le cas aux Etats-Unis- est très stricte à ce sujet. Toute construction sur un terrain non prévu pour cet usage vous expose à une amende, ainsi qu’à l’obligation de détruire la construction.
_ Je comprends. Et je crois que c’est à vous qu’il décombe... C’est bien le mot ?
_ Qu’il incombe.
_ Pardon ! Qu’il incombe d’effectuer les contrôles adéquats.
_ En effet.
    Et c’était sur ce point que les ennuis allaient pouvoir commencer...


Chapitre précédent            A suivre


Chapitre X


    La Twingo quitta le pont de Cabourg, qui menait à Lancourtville.
Hôtel-restaurant La Tour Noire, indiquait un panneau vers la gauche.
    Clarisse enclencha son clignotant, ralentit et serra la ligne de pointillés. Une voiture la croisa, deux la dépassèrent par la droite avant qu’elle ne tourne et s’engage sur l’étroit chemin goudronné.
    Peu à peu, la silhouette de l’étrange construction dont l’hôtel-restaurant portait le nom se précisait.
    Une sonnerie retentit dans la voiture. Nora, affichait l’écran du GPS.
    Charlène ne put retenir un sourire. Au début du trajet, elle avait remarqué la présence de l’appareil, collé au pare-brise par une ventouse. Un message blanc sur fond noir était apparu sur l’écran : Connecté à Clarissefranquelin.
_ Tu t’en es bien sortie pour configurer le Bluetooth de ton portable ? avait-elle demandé malicieusement.
_ Je progresse avec ces bestioles... Je progresse ! Plus vite que toi en musique...

    Clarisse, sans écouter le
_ No comment !
de sa soeur, toucha le bouton Accepter.
_ Salut, Nora. Nora ?
_ Attends un peu ! conseilla Charlène. C’est pas top comme kit mains libres... C’est un peu lent !
_ Clarisse ? Ouais, c’est Nora.
_ Salut. Charlène est à côté de moi.
_ Cool ! Pas trop claquée, Charlène ?
_ Salut, ma belle ! M’en parle pas ! J’arrive de Toulouse !
_ Ca va pas le faire ! Y a une journée plage !
    Du coin de l’oeil, Charlène surprit l’air effaré de Clarisse.
_ Clarisse a pas l’air partante...
_ Mais c’est bon, Clarisse, merde ! On va pas se foutre en l’air pour...
_ Nora ! J’ai encore rien dit à Charlène !
_ Attendez, vous deux ! Qu’est-ce que t’aurais dû me dire ?
    Clarisse soupira.
_ Ecoute, faut mieux qu’on en parle une fois à la maison. D’ailleurs, on est arrivées, là.

_ Monsieur Waltek, soupira Georges Franquelin, ça fait un an que vous passez votre temps à remettre ça sur le tapis.
    Et de partout, en plus. Monsieur Franquelin, je vous appelle de Malte. Je vous prie d’excuser la liaison. Monsieur Franquelin, mon temps est compté : je dois signer un accord important avec des chinois.
_ Et ça fait un an que je vous réponds la même chose.
    A savoir : non. Mais ça n’empêchait pas l’américain d’insister.
_ Alors aujourd’hui, on va varier les plaisirs. Je ne vais pas vous répondre non, je vais vous répondre : vous m’emmerdez.

    La voiture put se garer sur un EMPLACEMENT STRICTEMENT RESERVE. Clarisse coupa le contact, saisit son portable dans sa poche, ouvrit le clapet, le porta à son oreille et éteignit le GPS.
_ Qu’est-ce que je devrais savoir ? insista Charlène en débouclant sa ceinture. Et me fais pas le coup du C’est pas important ! C’est rien du tout ! OK ?
_ Charlène, prends le temps de te poser d’abord. Je te promets que je te dis tout après. Nora, la plage, tu crois vraiment que... Pff...
    Charlène sortit de la voiture, la contourna, ouvrit le coffre et y saisit la housse du PC et sa valise.
    A ses yeux s’offraient l’hôtel-restaurant de ses parents et l’édifice plein de mystère où habitait la famille. Comme à chaque retour dans ce foyer, les souvenirs affluaient. Combien de fois avait-elle vu, par la fenêtre de la chambre qu’elle partageait avec sa soeur, son père accueillir des clients importants ? Combien de voitures avait-elle vu se garer dans ce parc ? Les plaques d’immatriculation étaient pour les deux jeunes filles des passeports pour des voyages : un 13 leur suffisait pour se croire à Marseille, un 75 dessinait dans leur imagination la Tour Eiffel, le mot California brillait comme le soleil de Los Angeles...

_ A ce prix-là, en plus ? Vous rigolez ou quoi ?
    La Tour Noire avait une immense valeur sentimentale aux yeux de Georges. Nicole et lui avaient acheté ce qui n’était qu’un manoir en ruines, l’avaient rénové et transformé, au fil des années, en une affaire plus que florissante.
_ C’est de l’arnaque ! Vous croyez racheter quoi ? Quand le manoir était en ruines, il coûtait bien plus cher que ça !
    C’était un mensonge.

    Le manoir qui abritait l’hôtel n’avait rien de surprenant à Lancourtville. C’était une bâtisse plutôt imposante en granite, dotée de deux étages. Tout le long de ses façades était sculpté de bas-reliefs grimaçants. Le haut perron grimpait vers un portail de bois massif au-dessus duquel se nichait une petite statue de démon à tête d’âne, la bouche de pierre était déformée par un rictus cruel.
    La tour qui le flanquait, c’était autre chose. Sa pierre, d’un noir d’encre privé de l’éclat de l’opale, était déjà une énigme. L’origine volcanique était peu probable... mais c’était la seule solution plausible. Au moins aussi déroutante était sa forme. A l’école, le jour où le cours de maths portait sur le triangle isocèle, Charlène s’était exclamée C’est comme chez moi ! Il avait fallu qu’elle invite ses copines afin qu’elles veuillent bien la croire. Trois hauts murs formaient la tour. La pointe de leur triangle se dardait vers le centre de Lancourtville.

    La mâchoire de Georges descendit, sa bouche béante laissait échapper son incompréhension.
_ Où vous êtes allé chercher un truc pareil ?
    Il se força à rire.
_ Ben voyons ! Et ça aurait marché ?
    Hiram Waltek ne mentait pas, contrairement à ce dont Georges tentait de le persuader. Mais pas de se persuader lui-même... Et quand on avait fait un truc pareil, il fallait payer la facture un jour ou l’autre.
_ Faudrait aller voir un psy. Allez, bon vent, monsieur Waltek ! Et n’insistez pas !
    Georges pressa un bouton sur le combiné, le téléphone fut raccroché. Sa main tremblante refusa de poser correctement l’appareil sur son socle du premier coup.

    C’était incompréhensible, une forme pareille. Franchement pas pratique pour l’aménagement. Bon, d’accord, ça avait le mérite d’être original. Un peu comme...
_ On a rendez-vous à la plage !
    La voix de Clarisse tira Charlène de ses pensées.
_ OK !


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Chapitre XI

    Bien avant que Clarisse Franquelin ne quitte la Tour Noire pour aller chercher sa soeur, Roland entrait dans le vestibule de la réception.
_ Bonjour monsieur, salua la jeune employée.
    C’était une métisse aux yeux bleu turquoise, sanglée dans une veste rouge à boutons dorés.

    Marie retint le large sourire qui lui démangeait la bouche.
Roland Zaretti en personne ! Mais c’est dingue ! Je vais donner une clef de chambre à Roland Zaretti !
    Epouvante, thriller, science-fiction, essais sur le paranormal... Il avait tâté de tout ce qui pouvait faire peur, et avec succès. Et ça compensait son physique pas même quelconque, mais vraiment très moyen. Trop gros, pas très grand, des cheveux rares et coiffés au pétard...
    Marie contenait à grand-peine son excitation. Ses muscles avaient envie de trembler, mais parvinrent à ne pas s’y laisser aller. Son visage veilla bien à demeurer professionnel.

_ Bonjour, mademoiselle. J’ai réservé par Internet une chambre au nom de Roland Zaretti.
    Il tendit le reçu imprimé cette nuit.
_ Merci, monsieur.
    La jeune femme lut le papier, pianota rapidement sur son ordinateur.
_ Bien. Donc, vous avez six nuits et six petits déjeuners entièrement réglés. Ce n’est pas la première fois que vous venez, semble-t-il.
_ Non, en effet.
_ Un problème, monsieur ?
    Roland savait qu’il avait pâli.
Aucun problème. Juste que je vais avoir à affronter le Mal dans votre belle île ! Ce sera peut-être mon dernier séjour chez vous. Enfin, vous aurez le plaisir d’enterrer un écrivain...
    Il parvint à sourire.
_ Non, tout va bien. J’ai fait un voyage un peu long. Je suis vraiment pas raisonnable ! Qu’est-ce que j’avais besoin de partir si tôt le matin, moi...
    Roland chassa de ses pensées le sort incertain qui l’attendait. Le souvenir de Robert Milettes, l’ancien réceptionniste, un type plutôt âgé, revint à son esprit.
_ Dites-moi, c’est la première fois que je vous vois.

_ C’est possible, monsieur, répondit Marie. J’ai été embauchée au mois de février.
    Un frisson la parcourut lorsqu’elle pensa à l’histoire de son prédécesseur. Evidemment, Franquelin n’en avait pas soufflé un mot lors de l’entretien d’embauche.
_ Toutes mes félicitations ! Vous aimez bien ce travail ?
_ Oui, beaucoup ! Et puis, le personnel m’a vraiment bien accueilli.
    Elle se garda bien de préciser les trucs bizarres qu’on racontait sur le précédent réceptionniste. Ca aurait peut-être intéressé le spécialiste du paranormal, mais elle n’y croyait pas beaucoup.
(Le père Milettes ? Tu sais pas encore ? Oh putain ! C’est trash, je te préviens !)
C’était tellement gros ! Ca ressemblait trop
(Carrément dégueu, je te dis !)
à ces conneries qu’on se racontait autour d’un feu de camp....
_ Dites-moi, monsieur, vous voulez peut-être que je prévienne monsieur Franquelin que vous êtes là !
_ Non, je vous remercie. Je vais lui faire une surprise ce soir. Je voudrais m’installer dans ma chambre, s’il vous plaît.
_ Oui, bien sûr.

Il s’est passé des drôles de trucs, on dirait... pensa Roland alors que
Marie Kominga
la réceptionniste décrochait du pupitre la petite carte magnétique qui ouvrirait la porte de la chambre.
Votre prédecesseur s’est suicidé, c’est ça ? Il s’est...
_ ...troisième étage. Vous vous rappelez où est l’ascenseur ?
    Perdu dans ses réflexions, Roland ne se fit néanmoins pas répéter ce que la jeune femme venait de lui dire. C’était facile à deviner.
_ Je m’en rappelle.
_ Vous connaissez nos horaires ?
_ On va voir... Le petit déjeuner est servi jusqu’à dix heures, on peut déjeuner entre midi et deux heures, et on peut dîner entre sept heures et neuf heures.
_ C’est parfait ! Bienvenue à la Tour Noire, monsieur Zaretti !

    Alors que l’ascenseur l’emmenait vers le troisième étage, Roland réfléchit à ce que le trouble de Marie Kominga lui avait appris. Percevoir les pensées inquiètes ou agressives des autres n’était qu’une partie de son pouvoir. La réceptionniste n’avait pas pu s’empêcher de penser à des choses terribles, et il avait voulu en savoir plus : peut-être était-ce en rapport avec les évènements de cette nuit.
    Bon, d’accord, les informations sur le suicide d’Albert Milettes se résumaient à des racontars du personnel de l’hôtel. Mais si seulement la moitié était vraie...
Se tuer d’une manière aussi atroce impliquait quelque chose de beaucoup plus grave qu’une dépression.
    La porte de l’ascenseur s’ouvrit. Roland saisit la poignée de sa valise et quitta la cabine.
J’ai été embauchée au mois de février.
    Ca, c’était curieux. En creusant les fondations de l’hôtel que Hiram Waltek projetait de construire à Lancourtville, des ouvriers avaient découvert une statue démoniaque. Le temple satanique n’avait pas tardé à suivre. Et tout ça se passait fin janvier.
Et Albert Milettes se serait suicidé à ce moment là ?
    C’était à vérifier.

_ Bonjour, Louise, salua Roland en ouvrant sa porte.
_ Monsieur Zaretti ! répondit la femme de chambre qui poussait son chariot dans le couloir. Ca alors ! C’est moi qui me suis occupée de votre chambre ce matin. Je vous ai mis des draps, j’ai ouvert la fenêtre pour aérer... D’ailleurs, elle est encore ouverte.
_ Merci. Je vous fais confiance. Dites-moi, Louise, j’ai vu que monsieur Milettes avait été remplacé.
    Elle sursauta, puis balbutia :
_ Oui... Il a... Il a pris sa retraite. Il était plus tout jeune, vous savez !
    Roland sut qu’elle mentait, perçut les images affreuses du suicide qui traversaient sa tête.
_ Je l’aimais bien. Il était vraiment aimable ! Mais sa remplaçante a l’air à la hauteur.
_ Marie ? Oui !
_ Quand est-ce qu’il a pris sa retraite ?
_ Oh... Au mois de janvier... Excusez-moi, j’ai des chambres à faire.
_ D’accord. Je vous retiens pas plus, Louise. Bon courage !
_ Merci !
    Roland entra dans sa chambre, plus inquiet que jamais.
    Le suicide de Robert Milettes et la découverte du temple satanique avaient eu lieu à la même période. Coïncidence ?


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Chapitre XII


    Ghislain de Clèvres ouvrit la pochette Des mots et du soleil, saisit les premières feuilles et ôta le trombone qui les liait.
Chers amis lancourtvillois.
    J’aimerais vous dire quelques mots avant...

    Il secoua la tête et entoura de parenthèses cette phrase trop plate. Mais que trouver d’autre ? Le festival de théâtre de rue n’existait pas encore depuis cinq ans : un anniversaire était prématuré. Bon, la suite.
    Plongé dans ce discours d’inauguration, son esprit s’éloignait des souvenirs de cette première rencontre avec Hiram Waltek.
Pardon ! Qu’il incombe...
_ d’effectuer les contrôles adéquats.
_ En effet.
    Waltek joignit les bouts de ses doigts et hocha la tête.
_ Il faudrait vraiment que ce terrain soit constructible. Songez aux emplois que je pourrai créer dans votre ville...
    Ghislain eut un petit rire et soupira sans se départir de son sourire.
_ Effectivement. Eh bien, nous vous vendons ce terrain, nous entamons une procédure de modification et une fois votre terrain -il s’agira bien de votre terrain- sera constructible.
_ Monsieur de Clèvres,
    Ce n’était plus Monsieur le Maire, et ce n’était pas très bon signe.
_ ces procédures sont un peu longues...
    Ghislain fronça les sourcils.
_ Où voulez-vous en venir ?
_ C’est délicat à expliquer. Et disons-le franchement, je peux comprendre que cela vous... choque.
_ Venez-en au fait.
_ Bien sûr... En fait, il faudrait que je puisse commencer les travaux de construction sitôt le terrain acheté.
_ C’est totalement irrégulier.
_ Dites-moi, monsieur de Clèvres, vous êtes maire de cette ville, mais également sénateur.
_ En effet.
_ Et en tant que sénateur, vous avez un appartement de fonction.
    Ghislain sentit son coeur accélérer dans sa poitrine. Ca sentait la tentative de corruption...
    Bon, d’accord. Sa morale pouvait souvent être un peu élastique. Sur la famille, par exemple. Bérangère, son épouse, vieillissait, ce qui la rendait de moins en moins appétissante au lit, sachant qu’elle n’avait jamais été une bombe. Pourquoi se serait-il privé de la tromper avec des prostituées de luxe ? Mais de là à se laisser acheter et à salir la ville qui l’avait élu !
_ Deux cents cinquante mètres carrés, cinq pièces, énuméra Waltek, dont deux salons -un grand et un plus petit- avec vue sur la Seine.
_ Je préfère ne pas imaginer comment.... comment vous pouvez être aussi bien renseigné.
    Ce n’était pas très difficile à imaginer. Quand on avait une telle fortune dans les poches, c’était facile de contacter les bonnes personnes, d’avoir accès aux bons dossiers...
Il a même réussi à consulter des dossiers du Sénat !
_ Sachez une chose : si vous souhaitez m’impliquer dans vos combines, je ne marche pas. Sortez.
_ Et les emplois dans votre ville ?
_ C’est ma ville, comme vous venez de le dire. Et j’y fais ce que je veux !
_ Dites-moi : c’est bien Notre-Dame que l’on peut admirer depuis votre petit salon ?
Comment peut-il savoir tout ça ?
Bah ! Il l’aura localisé et aura...
Mais non ! C’est impossible d’en savoir autant !

_ Et la salle de bains est superbe. Ce marbre bleu, ces robinets d’or...
    Le doute n’était pas permis. L’appartement avait été visité !
Mais il n’y a jamais eu aucune trace d’effraction !
_ Sortez ! siffla Ghislain.
    Waltek se leva
_ Votre honnêteté est toute à votre honneur. Mais que vous le vouliez ou non, nous sommes appelés à nous revoir.
et quitta le bureau.
    Dans la tête de Ghislain, les pensées tournoyaient.
Il est sûrement au courant pour les putes... Il a dû me faire espionner et...
J’aurais dû me rendre compte de quelque chose ! Comment...
Non ! Il a juste fait visiter l’appartement.
Sans trace d’effraction ?
Il aura payé des cambrioleurs chevronnés ! Après tout, les serrures sont un peu vieilles...

    Son esprit voulut bien accepter cette explication.

    Ghislain décrocha son téléphone et composa le numéro de Michel Xavier, son secrétaire particulier.
_ Monsieur le Maire ?
_ Je viens de lire votre discours. Il faudrait revoir quelques points. Voulez-vous venir voir ?
_ Bien, Monsieur le Maire. J’arrive tout de suite.
Clic !
    Cette séance de travail éloignerait ses pensées de cet e-mail...

    ...qu’il reçut le lendemain de cette rencontre. Sur l’écran s’affichait sa boîte de réception. Un nouveau message mit du temps à arriver.
Qui peut m’envoyer des pièces jointes ? Encore du spam !
    Enfin, un objet apparut : Notre entrevue. Suivi d’un nom d’expéditeur : Hiram Waltek.
    Ghislain eut un frisson
(Deux cents cinquante mètres carrés, cinq pièces, énuméra Waltek, dont deux salons -un grand et un plus petit- avec vue sur la Seine.
Dites-moi : c’est bien Notre-Dame que l’on peut admirer depuis votre petit salon ?)

et ouvrit le courrier.
Bonjour Monsieur de Clèvres.
    J’en sais très long sur vous, et je doute que vous aimeriez que celà devînt le cas de vos concitoyens et de votre famille. En effet, la jeune Blanche a beau ne pas vous estimer beaucoup,
    C’était inconcevable, et pourtant vrai. Comment Waltek pouvait-il le connaître à ce point ? Pas de doute : Ghislain était espionné.
elle tomberait de très haut si jamais une certaine photo tombait sous ses yeux.
    Sur l’écran apparaissait une image jointe. Des projecteurs crachaient leurs lueurs multicolores dans une grande salle aux murs noirs. Sous les faisceaux verts, bleus et rouges, des hommes de tous âges s’agglutinaient autour d’une fille quasiment nue et allongée sur la moquette, lui caressaient avidement les jambes et la poitrine.
    Ghislain eut un hoquet en reconnaissant son visage.
    Il semblerait que vous ayiez préféré le très beau couple lesbien qui a dansé ensuite.
    Comment pouvait-il le savoir ?
    Vous avez beaucoup de goût ! Jusqu’ici, votre famille vous concèderait sans doute le droit de vous distraire. Mais Bérangère apprécierait-elle ce qui suit ?
   
Une autre image jointe apparut. Le velours rouge qui recouvrait les murs suffit à Ghislain pour deviner le spectacle qui l’attendait. La bouche béante de surprise et d’effroi, il revit cette fille nue à l’exception du bandeau sur les yeux et des menottes qui l’attachaient aux montants du lit. Et lui-même la pénétrait.
    Je préfère vous dispenser de la vidéo : vous vous y entendriez employer un langage particulièrement ordurier, tout à fait indigne de votre rang.



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Chapitre XIII

_ Yeah ! Falstaff !
    Charlène n’eut à peine le temps de poser un pied sur le carrelage de l’entrée que déjà, le setter irlandais était sur elle, dressé, des jappements joyeux plein le miuseau. Elle saisit les pattes offertes,
_ Comment tu vas mon gros chien ?
l’embrassa au dessus de l’oreille
_ Qui c’est qu’est content de revoir la maîtresse ?
et le relâcha. Il continua de japper autour de la jeune fille, qui le gratifia de caresses, alors qu’elle avançait dans ce niveau de la tour.

    Nicole Franquelin consultait le site du Saumon bleu, une brasserie qui venait d’ouvrir à Caen,
(Pas mal, le décor ! Ils ont fait des frais là-dessus)
lorsqu’elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et Falstaff aboyer.
    Elle quitta le bureau.
_ Salut maman !
_ Bonjour, Charlène. T’as fait bon voyage ?
_ J’aurais préféré plus court, mais ça va... Allez, Falstaff, c’est bon, maintenant !
_ Ca fait un moment qu’il t’a pas vue...
    Nicole contempla ses deux filles. Toutes deux étaient superbes, mais tellement différentes. Clarisse, à vingt-deux ans, ressemblait à une poupée de porcelaine, dont sa peau avait la blancheur délicate. Sa longue chevelure brune, bien que raide, semblait douce. Même lorsqu’elle souriait, ses yeux noirs scintillaient comme si des larmes y perlaient. Cette apparence fragile trahissait son caractère timide. Charlène, au contraire, était extravertie. Elle était de deux ans la cadette. Sa peau avait un joli hâle doré. Ses cheveux étaient d’allure soyeuse comme ceux de sa soeur, mais au lieu d’être droits, ils ondulaient très légèrement, sans pour autant friser. Ses yeux, entre le bleu et le vert, évoquaient une mer chaude.
    Toutes deux étaient brillantes, mais dans des domaines totalement différents. Clarisse révéla très tôt des dons extraordinaires pour le piano. Charlène se montra très vite passionnée par la science. L’informatique l’attirait particulièrement.
_ En fait, on passe un peu en coup de vent : je récupère, et on file à la plage avec la Bande.
    Nicole fronça les sourcils.
_ C’est pas très prudent...
_ Je suppose qu’il faut pas que je sache...
_ Maman ! Tout va bien se passer...

    Charlène regardait tour à tour sa mère et sa soeur.
_ Bon, ça va, les cachotteries. Qu’est-ce qui se passe ?
    Clarisse lui posa ses mains sur les épaules.
_ Un double meurtre. Philippe a été appelé ce matin sur la plage : un type a trouvé deux cadavres.
    Charlène eut l’impression d’un coup de poing au ventre.
_ Fred et Noëmie ont fait le tour de la Bande pour nous prévenir, continua Clarisse.
_ C’est pas possible... Les Molosses sont pas capables de ça, quand même !
_ C’est la seule piste.
_ C’est pour ça que la plage est peut-être pas une bonne idée... dit Nicole.
_ J’ai pas arrêté de le dire à Nora ! Mais d’après elle, si on vient tous ensemble, on risque rien !
_ Tu crois que ça me rassure ?
_ En plein jour, y aura beaucoup de monde.
_ Je file prendre une douche, annonça Charlène. On en reparle après ?
_ OK !

    Charlène quitta le salon et monta l’escalier.
_ Maman, on n’est plus des ados !
_ C’est pas ça qui m’inquiète.
_ Je te signale que la Grande Fosse en plein jour, c’est : plein de cafés, plein de monde... Alors franchement, si on prend plein de risques avec tout ça, ce serait vraiment plein de loose ! T’es d’accord ?
    Nicole eut un petit sourire.
_ C’est pas faux. Mais tu comprends, cette histoire...
_ Et moi alors, tu crois que ça me fait rien ? Nora trouve que le meilleur truc à faire, c’est de se prévoir des plans tranquilles comme on fait d’habitude.

Un double meurtre. Philippe a été appelé ce matin sur la plage : un type a trouvé deux cadavres.
    Cette nouvelle résonnait dans la tête de Charlène. Lancourtville n’était pas le genre de ville où on retrouvait deux cadavres. Les Molosses, les skins du coin, étaient plutôt abonnés au vandalisme, aux agressions et à ce qu’on appelait pudiquement des incivilités. Contrairement à la feignasse qui lui tenait lieu de prédécesseur, Philippe serrait la vis à ces petits cons.
    Et s’ils avaient changé ? S’ils avaient décidé de se montrer sous leur vrai jour ?
    Charlène tenta de ne plus y penser.

    Georges quitta le manoir d’un pas trop nerveux sous le regard surpris de la jeune réceptionniste. Son regard tomba sur la Twingo de Clarisse.
Merde, les filles ! Faut pas qu’elles sachent !
    Il chassa de son esprit cette conversation avec Hiram Waltek. Peu à peu, ses mains cessèrent de trembler, ses muscles se décrispèrent. Et ce fut d’un pas tranquille qu’il s’avança vers la tour triangulaire où logeait la famille.

    Clarisse renifla, son visage déformé par une grimace de surprise.
_ Qu’est-ce que ça sent ?
    Nicole haussa les épaules.
_ Ben... Je sens rien !
    L’odeur venait de disparaître.
_ J’avais l’impression que ça sentait le soufre.
_ Du soufre ? Alors là, vraiment... T’as une drôle d’imagination !
_ C’était qu’une impression !
    La porte s’ouvrit, puis se referma.
_ Tu rates ta fille de peu, Georges !
    En haut, une douche coulait.
_ D’accord... Je vais l’attendre.
_ Ca va, papa ? T’as l’air stressé ?
_ Trois fois rien ! mentit Georges en se laissant tomber sur un fauteuil. C’est Waltek. Il veut racheter la Tour Noire.
_ Encore ?
_ Tu sais ce que c’est ! Il devait faire construire son hôtel, mais il a découvert un temple en faisant creuser les fondations. Mais il veut absolument un hôtel dans le coin !
_ Faut pas trop parler de ce mec-là à Charlène...
    Hiram Waltek possédait, entre autres entreprises, une société de développement de logiciels. Il était un des plus virulents adversaires des licences libres, de l’Open Source... tout ce qui représentait le monde pour lequel Charlène travaillait en participant à des projets de programmes ouverts.
_ T’es sûr que ça va ?
_ Il m’énerve, c’est tout !

    Clarisse sentit ou sut que son père lui cachait quelque chose. Ce n’était même pas le ton de la voix qui sonnait faux, ni un stress qui paraissait excessif. C’était autre chose. De l’intuition ? Tout simplement. Oui, c’était ça, évidemment.

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Chapitre XIV

    Le hayon de l’ambulance claqua.
_ Vous aurez les rapports d’autopsie au plus vite, promit le médecin légiste Xavier Farelles à Philippe.
    Il parvenait à parler d’un ton à peu près neutre, mais ses yeux et son visage trahissaient son dégoût.
_ Merci. La prochaine fois qu’on se voie, faudrait que ce soit dans un cadre un peu moins...
    La dernière fois que Philippe et Farelles avaient travaillé ensemble, c’était lors de l’enquête sur la mort atroce d’Albert Milettes, le réceptionniste de la Tour Noire. Et depuis, ils ne s’étaient pas revus.
_ Je préférerais, moi aussi... Mais bon...
    Les deux hommes se tournèrent vers la Manche, comme si ses flots bleus pouvaient daigner témoigner de l’horreur de cette nuit.
_ Je pense que le seul témoignage qu’on ait pour l’instant va pas beaucoup nous aider, lâcha Philippe. Il a juste trouvé les cadavres.
_ Bon. Je vous tiens au courant de l’enquête.
    Farelles donna une rapide poignée de main à Philippe, puis fila.

    L’affaire Milettes... Une drôle d’enquête, quand on y repensait... D’abord, un appel à la gendarmerie.
_ Gendarmerie de Lancourtville, bonjour...

    Sophie ne perçut d’abord qu’un sanglot. Puis :
_ Albert...
_ Albert ?
_ Albert... Il est mort...
    Elle jeta un oeil rapide à l’écran du téléphone.
Milettes, Albert
0238439876

_ Respirez... Respirez à fond !

    Danièle Milettes, l’épouse d’Albert, venait de retrouver le cadavre de son mari. Arrivés sur place, Philippe et ses hommes avaient trouvé...

_ Albert... sanglotait-elle dehors pendant que Berlaudier et Lebonze l’éloignaient de la maison. Albert ! hurla-t-elle.
    Il gisait dans la cave, couché sur le flanc, effondré comme un misérable pantin privé de ses fils. Sa main raidie agrippait encore le long couteau de cuisine planté dans sa gorge. Sur la lame, le sang séchait. Autour du pauvre corps, une immense tache rouge sombre s’étendait. Et, entre ses bras et ses jambes, comme un bébé couvé, un tas de chairs sanguinolent dégageait une puanteur où se mêlaient le cuivre chaud, les sucs digestifs...
C’est pour l’enquête... se répétait Philippe en s’avançant. Faut que je le fasse !
    Il s’accroupit devant le cadavre et se força à l’examiner, l’estomac soulevé par les odeurs répugnantes. D’innombrables plaies lacéraient les cuisses et les bras.
Il s’est acharné sur son corps. Il a choisi des endroits où y avait des artères. Il voulait que ça pisse le sang !
    Le tas de chairs couvé était bien ce qu’il avait cru deviner : les entrailles. Le ventre était ouvert d’un flanc à l’autre, puis du bas de la poitrine au nombril.

    L’autopsie n’avait décelé aucune trace de drogue, et aucun autre alcool que celui des deux ou trois verres de vin bus pendant son dernier dîner. Il était donc parfaitement lucide.
    L’enquête de proximité avait ap...
_ J’ai la déposition de monsieur Schleimmer, annonça Guy Berlaudier. Il a juste vu les cadavres, et il pense qu’il peut pas nous aider plus que ça.
_ Je m’en doutais un peu, répondit Philippe sans détourner son regard de la mer. Dites-moi, le suicide d’Albert Milettes, vous y avez cru ?

    Guy sursauta.
_ Le suicide d’Albert Milettes ? Ben euh...
    Drennard se tourna vers lui.
_ Oui ou non ?
_ Je sais toujours pas, en fait.
    L’enquête de proximité avait révélé un changement d’humeur ces derniers temps. Une dépression qui avait surpris son entourage : Georges Franquelin, propriétaire et directeur de la Tour Noire, n’avait pas vraiment une réputation de harceleur. Exigeant sur la qualité du service, oui. On ne dirigeait pas un des meilleurs hôtels-restaurants de la région sans un minimum d’autorité. Mais son personnel appréciait ses manières sympathiques, ses critiques constructives sur le travail...
    Etre employé par un tel patron n’aurait jamais dû provoquer une dépression, et surtout pas assez grave pour amener à se torturer jusqu’à la mort. Alors, on avait cherché d’autres causes. En vain.
    Drennard n’avait jamais vraiment cru au suicide, mais plutôt à un meurtre très habilement maquillé. Qui avait pu commettre une telle boucherie ? Milettes n’avait, selon ses proches, aucun ennemi. Peut-être Emilien Lamburteaux, fils de collabo et connu pour ses idées d’extrême droite, aurait pu en vouloir à ce fils de résistant. Mais de là à un meurtre aussi sauvage...
    En l’absence totale de traces autres que celles de Milettes, il avait fallu classer l’affaire : suicide.
    Guy devina ce qui, selon Drennard, rapprochait cette mort suspecte des deux meurtres d’aujourd’hui : ces blessures atroces.
_ Vous pensez que c’est le même meurtrier, c’est ça ?
    Son chef parvint à lui sourire, puis saisit son portable et appela un numéro du répertoire.
_ J’ai bien du nouveau, monsieur le juge. Mais pas sur cette enquête. Je pense qu’elle est liée à une affaire qu’on a classée y a pas longtemps. Le dossier Albert Milettes. Je sais, mais vous savez bien que j’y ai jamais vraiment cru. Tiens tiens... Très bien. Merci, monsieur le juge.

    Philippe raccrocha.
_ Blaix rouvre le dossier Milettes. Il a jamais trop cru au suicide, lui non plus.
_ On n’avait retrouvé aucune trace, à part...
_ Oui, je sais. Ca prouve juste qu’on a affaire à quelqu’un de fortiche. Il va falloir qu’on prévoie une visite aux Molosses.
_ Vous les voyez capables de...
_ Y a plus grand-chose qui m’étonne. Bon, on retourne à la caserne pour faire le point.

    Alors que le fourgon roulait vers la caserne, qu’à travers les vitres défilaient les murs rouges et les bas-reliefs grimaçants de Lancourtville, Philippe ne put s’empêcher de songer à cette tranquillité rompue, d’abord par un faux suicide, aujourd’hui par ce double meurtre.
_ Vous pensez à quelque chose, adjudant-chef ? demanda Lebonze.
    Philippe réalisa qu’il était en train de sourire.
_ J’étais juste en train de me dire que c’était bien la peine de demander ma mutation ici. Au GIGN, on enquêtait pas sur des boucheries pareilles...
    Le GIGN... Ca avait failli être toute sa vie !
    Jeune tête brûlée, il avait, sur décision de ses parents, devancé l’appel au service militaire, où les chefs sauraient bien mater ce petit voyou. Pour la discipline, ce ne fut pas très concluant, mais pour les aptitudes, ce fut une révélation. A tel point que l’armée souhaita l’intégrer dans un corps d’élite. Philippe choisit le Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale. Il y gravit plusieurs échelons, en devint l’un des meilleurs officiers.
    Puis vint ce jour... La famille préparait le troisième anniversaire de Noëmie. Frédéric, qui avait alors cinq ans, boudait parce que la fête ne serait pas pour lui... Puis le téléphone sonna.
_ Philippe, c’est pour toi, appela Claudine. C’est urgent...
_ Pff... Je te laisse tout le boulot...
_ T’inquiète pas pour ça !
    Il prit l’appel.
_ Drennard, j’écoute.
    Il raccrocha bien vite. Le GIGN exigeait sa présence pour un briefing... Philippe embrassa Claudine, ne put que saluer rapidement Frédéric qui boudait toujours aussi fort et souleva Noëmie dans ses bras.
_ Papa doit s’en aller, ma petite puce.
    Elle le fixait de ses grands yeux, où passait une tristesse inhabituelle.
    Philippe se rappellerait, au cours de cette intervention, cet étrange regard. Elle a deviné que ça se passerait mal !
_ Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu vas avoir trois ans demain !
    Noëmie se blottit contre lui.
_ Papa...
_ Ma petite puce ! Je te promets que je serai là pour ton anniversaire !
    Il embrassa sa fille, la reposa et quitta le pavillon sous le regard de l’enfant.


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Chapitre XV


    L’homme sortit du bois, épousseta et lissa sa chemise bleue et son jean noir, ajusta les sangles de son sac sur ses épaules. Il frappa ses pieds l’un contre l’autre et les essuya sur l’herbe afin de retirer de ses baskets la terre qui les maculait. vant lui se dessinait une petite route.
Bon. Ce n’est pas l’idéal pour l’auto-stop.
    Un moteur vrombissait au loin. Son bruit se rapprochait.
Quel pessimiste !
    L’homme se tourna vers le son du moteur et leva le pouce.
    Une calandre fut bientôt visible, un petit écusson ovale bleu s’étendait entre les deux phares. Un capot gris apparut à son tour. Enfin, une petite carrosserie ralentit et s’arrêta un peu après l’homme, qui courut vers la portière. La vitre de la Ford Fiesta descendit, laissa s’envoler quelques paroles accompagnées par une musique rythmée.
_ Vous allez où ? demanda le jeune homme mal rasé au volant.
_ A Lancourtville.
_ Je vais pouvoir vous rapprocher : je vais à Caen.
_ Ce sera parfait.
_ Ah ben super ! Ben montez, alors !
    L’homme ouvrit la portière, posa son sac sur le plancher, s’installa sur le siège et boucla sa ceinture.
_ C’est parti ! annonça le jeune homme en redémarrant. Ca vous va, la musique ?
_ C’est très bien.
_ C’est une playlist en MP3.
    Une clef USB se dressait, plantée sur l’autoradio.
_ Dites donc, ça craint grave, pour le stop ! Y doit y avoir personne, par là...
_ Je crois que j’ai eu beaucoup de chance de vous trouver...
_ Ouais, c’est clair ! Je suis en balade dans le coin. Y a des tonnes de trucs à voir ! Lancourtville, vous connaissez ?
Je ne connais que trop bien ! pensa l’homme. Mais il mentit :
_ Eh bien, j’ai eu l’occasion de visiter la ville.
_ Ah ! Super chouette, hein ?
Mon pauvre ami ! Vous ignorez l’horreur que cache cette architecture !
_ Très original, en tout cas.
    Un panneau apparut sur la gauche. CAEN 27 devint peu à peu lisible. Le jeune homme alluma son clignotant, serra les pointillés blancs et ralentit.
_ Et puis la plage... Comme ça, la plage ! J’adore cette ville ! Mais y a pas que ça en Normandie ! Le souterroscope, vous connaissez ? demanda-t-il en braquant à gauche.
_ J’en ai entendu parler.
_ C’est à voir ! Au fait, je m’appelle Gérald.
_ Gabriel.
_ Tu fais quoi ?
_ Eh bien... La même chose que toi : je découvre la région.
_ Ouais, OK ! Mais je veux dire : dans la vie... Ton taff, quoi !
_ Mon... taff ?
_ Ton boulot, quoi !
_ Ah oui... J’aimerais beaucoup en avoir, du... du taff.
_ Merde ! Excuse !
_ Oh, tu ne pouvais pas savoir. J’espère bien que ce petit séjour en Normandie me changera les idées.

Roland Zaretti en personne !
    Marie Kominga en frissonnait encore. Ce type n’avait pourtant rien d’un beau mec. A moins d’apprécier les petits gros dégarnis et myopes, bien entendu. Quant à l’élégance, ce n’était pas ça non plus. Une classe digne de Woody Allen, et encore... Le pantalon, la chemise et les chaussures ressemblaient bien plus à du Tati qu’à de l’Armani.
    Roland Zaretti était vraiment discret. Même la presse people ne savait pas grand-chose de lui : jamais de photo sur la plage, jamais d’article sur sa nouvelle copine... D’ailleurs, était-il marié à une illustre inconnue depuis des années, célibataire endurci ou homo ?

_ Merci, Gérald. Je suis enchanté de t’avoir connu.
_ C’est tout bon pour moi. Salut, Gabriel. Bonnes vacances ! Et puis bonne chance pour trouver du boulot.
_ Merci. Au revoir, Gérald.
    Gabriel ferma la portière et regarda la petite voiture redémarrer. D’autres véhicules passèrent. A un angle de la grande place, des pneus crissèrent, un klaxon retentit.
Je ne me ferai jamais au bruit des grandes villes...
    Il put enfin traverser. Des arrêts de cars l’attendaient.
Pardonne-moi de t’avoir menti, Gérald. Je ne suis pas chômeur. Mon... taff, comme tu dis, peut être dangereux.

    Comme la plupart des gens, Marie connaissait Roland Zaretti grâce à ses romans, ses ouvrages et articles sur le surnaturel... et son site. Site sur lequel on pouvait, comme sur un blog, laisser un message pour témoigner d’expériences paranormales. Beaucoup étaient certainement bidons...

_ Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, annonça le chauffeur au micro, notre car vient de s’arrêter à Lancourtville, son terminus. Avant de descendre, assurez-vous de ne rien oublier à votre place. J’espère que vous avez effectué un agréable voyage et vous souhaite une bonne journée.
    La porte s’ouvrit dans un énervant chuintement pneumatique, les passages se levèrent
_ Jérôme, ton sac ! C’est pas vrai, celui-là...
_ C’est pas trop tôt ! J’ai les pattes en coton, là !
et descendirent en un flot ronchon.
_ Putain, ils se grouillent, là, devant ?
    Sans hâte,
_ Il est où, le PC ?
_ T’es bigleux ou quoi ?
Gabriel ramassa son sac,
_ Wow ! Je m’attendais pas à ça !
_ T’as vu ? C’est canon, comme ville !
enfila les sangles, laissa passer
_ Oh ! Merci, monsieur, c’est très gentil ! lui dit une vieille dame.
le flot et sortit.
    Une odeur putride de Mal où se mêlaient le soufre et la pourriture viola ses narines. Les voix
_ Allez ! On file à la plage !
_ Jérôme !
_ Ouais, je suis à Lancourtville, là.
_ Bon, c’est où l’hôtel ?
_ Ah tu viens me chercher ? Super, merci. A tout de suite.
ressemblèrent à un magma sonore grave, lent et ouaté.
    La puanteur disparut soudainement. Aucun doute, les puissances de l’Enfer avaient commencé leur oeuvre.
    Avant tout, trouver Roland Zaretti.

Trop craquant, celui-là !
    Marie se para de son plus beau sourire lorsqu’entra le jeune homme blond, mince et musclé à la fois. Son coeur s’accéléra lorsqu’elle vit les yeux bleus remplis de douceur.
_ Bonjour monsieur.
_ Bonjour mademoiselle.
    Sa voix était douce et grave, polie sans être maniérée.
_ Auriez-vous une chambre disponible, s’il vous plaît ?
_ Ah ! Vous aurez plus beaucoup de choix, vous savez !
_ Ce n’est pas un problème.
_ D’accord. Pour combien de temps ?
_ Une semaine.
    Marie cliqua et pianota.
_ Alors, il reste deux chambres à quarante-sept euros. Ce que je vous conseille : c’est vraiment les mieux équipées. Après, on a moins cher, mais vous avez les sanitaires et la douche sur le palier...
_ D’accord. Je vais prendre une de ces deux chambres.
_ Très bien. Pour une semaine, disions-nous. Avec les petits-déjeuners ?
_ Oui, s’il vous plaît.
_ D’accord. Ce qui nous fait une réservation au nom de ?
_ Domblanc. D O M B L A N C.
_ Votre prénom ?
_ Gabriel.
_ Trois cents quarante-trois euros, s’il vous plaît. Je vous laisse introduire votre carte. Merci. Vous pouvez taper votre code !
    Un ticket s’imprima. Marie le détacha de la caisse et prit une clef.
_ Donc, c’est la 326. Au troisième étage. Vous avez un ascenseur là-bas.
_ D’accord.
_ Tous les repas se prennent dans le restaurant que voici. Le petit-déjeuner est servi de sept heures à dix heures. Le déjeuner est servi de midi à quatorze heures. Et le dîner est servi de dix-neuf heures à vingt-et-une heures.
_ C’est entendu. Merci, mademoiselle.
_ C’est moi. Bon séjour à la Tour Noire, monsieur Domblanc.


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Chapitre XVI


    La nouvelle du double meurtre ne s’était pas vraiment répandue. Aucun appel à la prudence, rien. Seuls la famille Drennard et leurs amis étaient ou courant. Un coup de Ghislain de Clèvres, sans doute : mieux valait jouer avec la sécurité que de plomber la saison touristique de Lancourtville...
    Comme bien souvent dès qu’un rayon de soleil pointait le bout de son nez, la plage de la Grande Fosse était remplie de touristes qui se baignaient, se rôtissaient... Le sable fin crissait sous les pieds nus et les sandales, s’infiltrait dans les vêtements laissés, les empreintes des corps allongés s’y dessinaient. Des familles s’installaient vers le pied de la falaise.
_ Je vais me baigner. Qui c’est qui vient avec moi ?
_ Ah ! Mais arrête de bouger comme ça ! Tu crois que c’est pratique pour la crème !
    Sur leurs serviettes, des jeunes s’étalaient, offraient leur peau à la chaleur de cette tranquille journée d’été, l’écouteur du baladeur MP3 fiché dans l’oreille. D’autres, allongés sur le ventre, tournaient les pages d’un livre.
_ Tu donnes la main ! Allez, n’aie pas peur de l’eau ! disaient des mères aux petits qu’elles emmenaient se baigner.
    Une équipe de volley de plage s’applaudissait du point qu’elle venait de marquer, ses joueurs et joueuses se tapaient les mains, les serraient, puis la partie reprenait. D’autres, un pied couvert d’une chaussette, frappaient un ballon dans une partie de foot faussement acharnée, riaient des buts
_ Ah ! Je l’ai pas vu ! Bien joué !
encaissés... Des amis, des pères et des fils, des mères et des filles, se renvoyaient un freesbee, une balle... Des adolescents couraient dans la Manche, s’empressaient de s’immerger.
_ Waouh ! Trop bonne ! Quand on y est, ça le fait grave !
    Des hommes seuls s’allongeaient sur le ventre, comme par hasard tournés vers des filles à la poitrine nue. Comme par hasard, elles adoptaient des postures qui mettaient en valeur leurs corps jeunes et fermes, les offraient au soleil et aux regards. Des châteaux de sable se dressaient, puis s’écroulaient sous les talons joueurs des enfants qui les construisaient. Des surfeurs riaient sur les vagues un peu trop calmes. Des véliplanchistes avançaient lentement, mais souriaient malgré le vent un peu faible.
    Indifférente au tohu-bohu des estivants, la mer chantait son ressac.

    En haut de l’escalier, Blanche de Clèvres vit arriver une silhouette grasse, qui grignotait quelque chose. Elle lui adressa un signe. Une main pataude lui répondit.
    Peu à peu, la silhouette se précisa, révéla un gars grand et presque obèse. Un t-shirt noir étouffait les pectoraux mous et le ventre rebondi. La sueur luisait sous ses cheveux bruns mal coiffés et sa barbe de trois jours.
_ Salut, Ludovic !
_ Deux secondes.
    Il enfourna la dernière bouchée de pain au chocolat et aux amandes et, les joues dilatées par la nourriture en attente d’être mâchée, s’essuya les lèvres du dos de la main puis, à peu près nettoyé, déposa deux bises sur le visage de Blanche.
_ Tu piques !
_ C’est ça les mecs. On est les premiers ?
_ Ouais, mais on va pas attendre trop longtemps.
    Un moteur grondait, se rapprocha. La Peugeot 207 CC grise entra en trombe dans le parking,
_ Oh non ! rit Ludovic. Putain, le bourrin !
contourna des places déjà pleines.

_ Insiste pas, Jérôme ! s’énerva Nora Charreau sur le siège du passager. Tu vois bien qu’y a pas de place !
    Les bafles de l’autoradio chantaient un dub planant.
_ Ouais, c’est clair ! La vache ! Personne sait ce qui s’est passé cette nuit, c’est clair ! Tiens, en voilà une !
    Jérôme Lapereau dépassa la place.
_ Mauvaise pioche ! lui dit Nora, rieuse et agacée.
_ Quoi ?
    Il vit qu’une voiture bien plus petite que ses deux voisines était garée.
_ Super... Bon, on fait quoi ? On aurait dû venir à pattes...
_ Quinze fois que je te l’ai dit ! Regarde, voilà la Bande. Il manque plus que nous !
_ Tu rigoles !
    Jérôme avança la voiture. En haut de l’escalier de la plage, Thomas Sintôme, Clarisse et Charlène, Frédéric et Noëmie embrassaient Blanche et Ludovic.
_ Bon, je vais trouver une place plus loin.

    La voiture grise s’approcha du petit groupe, puis freina. Sa peinture métallisée brillait sous le soleil.
_ Encore les derniers avec votre super bagnole ! plaisanta Thomas. Et voilà !
_ Ouais bon, ça va ! répondit Jérôme.
    Comme toujours, il arborait un look dans le plus pur style Miami vice : chemise bleue qui tentait d’imiter la soie aux trois premiers boutons dégrafés, veste gris clair, Ray-Ban dernier cri, brushing plus que soigné... Nora n’était guère plus discrète. Des épingles dorées maintenaient en une natte jetée sur son épaule ses longs cheveux blonds, des paillettes entouraient ses yeux bleus, scintillaient sur ses pommettes...
_ On cherche où se garer et on vous rejoint, dit-elle.
_ Ca roule ! répondit Thomas.

    Plusieurs minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles Thomas résuma à Charlène les nouvelles.
_ Bon. Alors, Ludo a pas réussi à maigrir. Il a tout essayé, tout ! Grignotage, sucreries, MacDo... Tout, je te dis ! Ben tu vois le résultat ! Fred nous largue ! Il fa tans l’esd ! Les étés là-bas sont aussi pourris que nos hivers, mais ça a pas l’air de le déranger. Bon, c’est vrai, on bouffe bien. Tiens, ben Ludo, t’as pas envie de tenter un concours administratif ? Comme ça, t’irais là-bas, ce serait cool ! Noëmie... Alors Noëmie... Ben, Noëmie, quoi... Elle est sympa...
_ T’abuses ! coupa Noëmie, faussement offusquée. J’ai eu ma licence !
_ Merde ! T’as été licenciée ! Putain, c’est pas vrai ! Les salauds ! Mais t’as droit au chômage, au moins ?
_ Pff... Je t’expliquerai !
_ Bon, Noëmie, elle m’expliquera les nouvelles ! Clarisse, comme tu l’as pas vue depuis un an...
_ Thomas... coupa Charlène. On s’est vues.
_ Ah ouais ?
_ Aujourd’hui même. Clarisse et moi, on est soeurs !
_ Pas vrai !
_ Jérôme et Nora... Ils arrivent !
    Ils s’approchaient, main dans la main.
_ A part ça, rien à raconter. Blanche s’entend nickel avec ses parents.
_ C’est un peu exagéré ! Avant, on faisait que de s’engueuler, maintenant, on se parle même plus. Y a du progrès !
_ Chut ! Les v’là ! Les v’là ! Jérôme et Nora ! On parlait de vous, justement ! En bien, hein, on est d’accord !
_ Il disait juste que la chemise de Jérôme était naze, plaisanta Frédéric.
_ Mais ta gueule ! A part ça, Jérôme, tu nous présentes ta copine ?
_ OK ! Alors, je vous présente Nora, ça fait depuis hier qu’on est ensemble, et ça se passe super bien !

    Alors que la Bande descendait les marches sans cesser d’échanger des blagues, Noëmie ne put s’empêcher de remarquer à nouveau le contraste entre Jérôme et Thomas. L’un était l’archétype du beau gosse et en rajoutait à coups de looks ravageurs. L’autre était petit et maigre, flottait dans un t-shirt et un bermuda trop amples pour lui et devait porter des verres à double foyer pour compenser sa myopie. Tout jeune, il avait été un souffre-douleur parfait. Personne ne voulait parler à ce petit gringalet bigleux. Sauf Noëmie. En sixième, le hasard les avait mis dans la même classe. Elle avait eu la curiosité de s’approcher de ce gars à qui tout le monde tournait le dos, il lui avait révélé beaucoup d’humour. Ce fut aussi l’année où Charlène et Blanche devinrent ses meilleures copines. Clarisse était la grande soeur d’une de ses meilleures amies et avait le même âge que Frédéric, qui avait deux bons amis : Jérôme et Ludovic. Peu à peu, tous sympathisèrent, devinrent inséparables... La Bande était formée. Les études les éloignèrent les uns des autres. Clarisse entra l’année de son bac au Conservatoire de Paris, puis, son prix en poche, s’envola pour New York. Charlène fut admise à L’Exia de Toulouse. Jérôme et Nora finirent par quitter le lycée au bout de trop d’échecs en terminale, mais prirent l’habitude de vivre aux crochets de leurs laxistes parents. Thomas entra au cours Florent. Blanche fut inscrite en Droit à Grenoble.
    Mais chaque été, c’était avec le même plaisir qu’ils se retrouvaient. Leur amitié resterait intacte.

    Après une petite marche sur la plage, la Bande finit par trouver un petit espace de sable où s’installer.
_ Ouais, on se pose là ! approuva Jérôme en laissant tomber son sac.
    Il l’ouvrit et en sortit une serviette.
_ Ca t’arrange bien, hein ? ironisa Nora.
_ Ouais ! Y a la mer pas loin, y a le soleil... plaisanta Thomas. Et le sable est tout fin ! Sérieux, il est plus fin qu’ici ailleurs ! Prends-en une poignée si tu me crois pas !
    Il ne mentionna pas les deux charmantes jeunes femmes vêtues d’un simple string qui se reposaient à deux pas...
_ Je te crois... dit Nora en hochant la tête, un sourire ironique aux lèvres.


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Chapitre XVII


    Peu avant l’arrivée d’une certaine Bande, Gabriel Domblanc
(Ces fausses identités sont tout de même bien ridicules !)
descendit les marches de la plage de la Grande Fosse. Sur le sable, la foule se prélassait, indifférente aux atrocités de cette nuit. Mais ses sens d’ange furent assaillis par cette violence dont subsistaient encore des vibrations. Les images de ces deux jeunes qui couraient sur le sable, de leurs chairs qui explosaient, défilèrent dans son esprit. Il entendit les projectiles des flamboyeurs siffler, la jeune fille hurler...
    Gabriel secoua la tête, comme si ce simple geste suffisait à chasser ces visions. Sans doute les malheureux humains qui allaient mener l’enquête croiraient-ils au travail d’un... quel mot emploieraient-ils ? Ah oui, psychopathe. Comme si la folie humaine était le seul mal de ce monde !
    Il fallait les éloigner de l’enquête. Sans quoi ils mourraient. D’après les renseignements dont il disposait, Philippe Drennard ne serait pas facile à dissuader. C’était un ancien du GIGN, habitué à risquer sa vie. Sa dernière mission était déjà loin, à présent, et s’il était encore là pour en parler, c’était par une chance extraordinaire. Il s’agissait d’une prise d’otage à Orly. Les médias de l’époque en avaient beaucoup parlé. La télévision avait bouleversé tous ses programmes à grands coups de flashes spéciaux afin de tenir au courant -plus exactement tenir en haleine- ses spectateurs d’un attentat revendiqué par d’anciens membres d’Action Directe. Philippe Drennard préparait le troisième anniversaire de sa fille Noëmie lorsque le GIGN l’appela pour intervenir. Il apprit lors du briefing que tout l’aéroport était pris en otage : bureaux, salles d’attente... La mission tourna vite à la fusillade. Plusieurs gendarmes perdirent la vie, d’autres furent blessés. Drennard faillit lui-même mourir. Il s’était retrouvé, seul et sans munitions, face à un terroriste. Ses réflexes, son courage et sa connaissance du combat rapproché ne le sauvèrent que de justesse. L’aéroport fut finalement libéré, mais le GIGN avait subi des pertes assez lourdes... Le lendemain fut étrange pour Drennard. Ca aurait dû être l’anniversaire de sa petite fille, mais au lieu de s’en réjouir, il écoutait rire ses enfants, pensait à ses camarades morts...
    Ce fut sa dernière mission pour le GIGN. Sa carrière se poursuivrait à un poste tranquille. Fort justement, l’adjudant-chef Paulet, chef de la gendarmerie de Lancourtville, prenait sa retraite. Drennard lui succéda.
    Non, il ne serait pas facile à convaincre. A moins que...
Certes, mais ne va-t-il pas me demander comment je peux connaître ses enfants ?
    C’était délicat. Mais c’était la seule solution.
    En attendant, il fallait trouver Roland Zaretti.
Quelle foule ! Un humain renoncerait.
    Gabriel sourit à cette idée. Les ondes mentales de Roland vibraient pour l’instant dans l’eau salée.
Parfait ! Nager loin de la plage nous permettra de trouver un endroit discret...
    Il se déchaussa, retira sa chemise et son pantalon, se dirigea vers la mer, courut se baigner. Un humain l’aurait-il trouvée froide au premier contact, puis excellente une fois qu’on y nageait ? Bien chaude ? Sans doute, quand on voyait le nombre de baigneurs... Gabriel n’en saurait jamais rien lui-même. Son corps d’ange était aussi insensible à la température qu’à la douleur.
    Les ondes le guidèrent jusqu’à :
_ Roland.
    L’homme se retourna et sourit.
_ Gabriel ! Je m’y attendais pas ! Tu vas bien ?

    Roland entendit la voix de l’ange dans sa tête :
_ J’ai été choisi pour te seconder.
_ C’est un peu compliqué, tu sais... répondit Gabriel de sa bouche.
_ Comment ça ?
_ C’est pas souvent que le Seigneur t’envoie, dis donc ! C’est dangereux à ce point ?
_ J’ai un mal fou à trouver du... taff.
_ Il y a eu un double meurtre sur cette plage.
_ Quoi ? Avec les diplômes que t’as ?
_ Je sais, j’ai senti les vibrations en arrivant. Une vraie boucherie ! Du travail au flamboyeur.
_ Tu sais, Roland, études ou pas, maintenant..
_ Sais-tu ce que cela implique ?
    Bien sûr que Roland savait ! Les flamboyeurs étaient les armes des anges, déchus ou non. Seuls des démons osaient s’en servir contre deux jeunes qui n’avaient rien d’autre à se reprocher que de s’être trouvés sur leur chemin...
_ Oui, c’est sûr. C’est pas gagné !
_ Bon, c’est pas la première fois que des démons s’échappent de l’Enfer.
_ J’essaie de passer de bonnes vacances quand même.
_ Au Paradis, nous avons de bonnes raisons de penser qu’ils ne se sont pas échappés.
_ T’as raison, c’est ce qu’il faut.
_ Est-ce que t’es en train de me dire que... Ca va ?
_ Excuse-moi, j’étais ailleurs. Tu disais ?
_ Pardonne-moi. J’ai senti un autre medium.
_ Je disais que t’avais raison de profiter de ton été ! Regarde : j’ai un manuscrit qui m’attend, eh bien, il attendra que j’aie fini de nager et de bronzer !
_ Hostile ?
_ Je ne sais pas.
_ Bah ! On verra bien...

_ Prends garde à tes paroles, Roland. Ce medium est bien plus puissant que toi.

    Ce qui n’était pas bien difficile. Roland voyait les esprits et communiquait avec eux, ressentait les dangers qui le menaçaient et les atrocités anciennes ou récentes commises en un lieu... Mais seuls divers objets et amulettes, ainsi qu’une grande connaissance de la magie, lui conféraient des pouvoirs de sorcier. C’était un don fort rare, mais bien faible, comparé à ce dont d’autres, plus rares encore, étaient capables. Cela n’avait pas suffi pour que le Seigneur s’intéresse de près à ce tout jeune niçois...
    Trente ans plus tôt, Roland Zaretti n’était qu’un adolescent mal dans sa peau, honteux de son ventre trop gros et de sa trop petite taille. Depuis son enfance, il encaissait du mieux qu’il pouvait les moqueries de ceux qui auraient pu être ses amis. Même sa propre famille le trouvait... bizarre. Non pas pour son amour immodéré de la lecture. Pour ça, il était tout simplement incroyable. Il ne lisait pas un livre, il le dévorait ! Les employés de la bibliothèque de son quartier connaissaient et aimaient beaucoup le petit Roland. Tiens ! Roland ! C’est des très bons choix, tout ça ! T’en as pris trop, aujourd’hui. Bon, c’est pas grave, pour cette fois... Mais si ! Allez !
    Ce qu’on trouvait bizarre, c’était son imagination. Ca commença alors qu’il n’avait que huit ans, alors que ses parents et lui visitaient le château de Versailles.
_ Roland ? l’appela son père en le voyant s’approcher d’une fenêtre. Roland ! La visite, c’est par là !
_ J’arrive.
_ Tu crois peut-être qu’on a le temps de t’attendre ? Allez, viens !
_ Regarde, y a un duel dans le parc.
_ Un duel dans le parc ?
    Son père ne vit rien. Mais lui venait de voir deux mousquetaires qui croisaient le fer.
_ Tu dis n’importe quoi ! Allez, tu nous fais perdre notre temps ! On y va !
    Les deux combattants disparurent.
    Plus tard, au collège, il signala à un surveillant la présence dans les toilettes d’un homme gravement blessé.
_ T’es sûr ? Bon, je vais voir ça.
    Mais toute trace de cet homme avait disparu. Roland jura qu’il n’avait rien inventé, mais il ne fut pas cru. Le surveillant le menaça même de retenue si ça continuait.
    L’année suivante, d’anciens élèves organisèrent une exposition sur l’histoire du collège. Roland y apprit sur un panneau illustré de photos que lors de la construction, les toilettes s’effondrèrent. Seul un ouvrier ne put être évacué à temps... Son portrait apparaissait. C’était le visage de l’apparition blessée.
    Il eut dix-sept ans lorsque son don se manifesta vraiment. Ses parents venaient d’acquérir une maison dans le marais poitevin. Ca devait être une calme résidence de vacances.
    Mais ce fut un cauchemar permanent. Dès la première nuit, Roland constata un phénomène étrange. Dès qu’une pièce n’était plus éclairée par aucune lumière, des voix y hurlaient. Y compris la chambre qu’il occupait.
    Roland n’osa jamais en parler à ses parents, sans quoi, il aurait fini interné.
    Un jour, alors qu’il se baladait dans les chemins qui entouraient la maison, il rencontra un... Non, ce n’était pas un homme, il le sentait.
_ Tu sais ce que je suis, Roland Zaretti.
_ Co... Comment vous savez que je m’appelle comme ça ?
_ Il y a tant de choses que tu ignores sur toi. Tu as raison de refuser de te croire fou. Ce sont des âmes que tu entends hurler la nuit. La maison que tu occupes est bâtie sur une nécropole.
    L’être, à sa surprise, lui parla de toutes ses visions.
_ Attendez ! Comment vous savez tout ça ?
_ Viens avec moi. N’aie pas peur.
    Roland voulut protester, mais sut que ce type n’était pas dangereux. Il ne le pensa pas, il ne le devina pas. Il le sut. L’être l’emmena à travers un chemin devant un arbre dont le tronc devint soudain aveuglant. Roland se sentit traîné, puis rouvrit les yeux dans un... parc ? Une forêt ? Au bord de la mer ? Au pied de la montagne ? Un sable fin et une herbe fraîche se partageait un sol doux. Des pics d’opale, de jade, de rubis et de saphir se dressaient en une chaîne merveilleuse. Des cascades limpides se jetaient dans un océan d’un bleu-vert transparent. Des arbres étendaient leurs couleurs d’automne.
_ Certains des végétaux que tu admires ont disparu depuis deux siècles. D’autres n’ont jamais existé dans ton monde.
_ Dans mon monde ?
_ Nous sommes au Paradis, Roland Zaretti. Je m’appelle Gabriel, et je suis un ange. Mais viens avec moi : le Seigneur veut te parler.
_ Attendez ! Vous voulez dire... Dieu ?
_ C’est ainsi que les humains de religion chrétienne l’appellent, et il ne t’en voudra pas si ce nom t’échappe. Mais ici, nous l’appelons : le Seigneur.


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Chapitre XVIII


    Xavier Morvan arrêta la Peugeot 607 devant le portillon de la villa.
_ Voilà, Monsieur le Maire.
    Il coupa le contact, sortit de la voiture, la contourna et ouvrit la portière de Ghislain, qui quitta la banquette de cuir.
_ Xavier, j’aimerais que vous me fassiez un petit nettoyage. La moquette n’est pas très propre. Quant aux vitres, je trouve que vous pourriez les soigner davantage.
_ Ce sera fait, Monsieur le Maire.
_ Je pense en avoir pour un moment avec Monsieur Waltek. Pourquoi n’en profiteriez-vous pas pour vous occuper de cette voiture ?
_ C’est une bonne idée, Monsieur le Maire. Je m’en occupe tout de suite.
_ Je vous appelle dès que mon rendez-vous est terminé. J’espère bien poser mes semelles sur une moquette propre et regarder à travers des vitres véritablement transparentes.
_ Oui, Monsieur le Maire. Je vais m’en occuper. Est-ce que je peux vous poser une question, Monsieur le Maire ?
_ Mes souhaits sont-ils donc si difficiles à comprendre ?
_ C’est pas ça... C’est juste que...
_ Que ?
_ Eh bien... Pourquoi vous recevez pas Monsieur Waltek directement à la Mairie ?
    Ghislain serra les poings. De ses yeux qui se refroidirent et se durcirent, il vit Morvan trembler, fondre presque.
_ C’est vous qui voyez, évidemment... balbutia ce petit con de chauffeur. Mais...
_ Xavier, Monsieur Waltek a insisté pour me recevoir personnellement. Il y a des éléments concernant le temple satanique que nous devons voir ensemble.
    Cette raison aurait été de loin préférable. Mais c’était un mensonge...
_ Si nous avions convenu que cela se passerait sur la plage de la Grande Fosse, auriez-vous trouvé quoi que ce soit à y redire ?
_ Euh... Non, Monsieur le Maire.
_ A présent, allez vous occuper de cette porcherie roulante et fichez-moi la paix !

    Xavier regagna sa place de chauffeur et redémarra.
Connard ! pensa-t-il alors que l’image du
(père de Clèvres !)
maire rétrécissait dans son rétroviseur. Il le vit sonner à l’interphone.
_ Connard, va ! cracha-t-il tout haut.
    Ghislain de Clèvres était un patron franchement désagréable. A part des bonjour et des au revoir très froids, les instructions et les réflexions désobligeantes, il ne savait rien dire ou presque.
Pas de cravate fantaisie, s’il vous plaît ! La moquette n’est pas très propre ! J’aimerais des vitres transparentes !
    Et là, c’était le pompon ! Xavier lui posait une question de rien du tout, et la réponse était une invitation à aller se faire cuire un oeuf ? Et merde ! Et le coup de la porcherie roulante. Porcherie roulante ! Ce n’était pas lui qui vidait les cendriers, qui passait l’aspirateur... Porcherie roulante ! Xavier regrettait de ne pas être titulaire. Son contrat se terminait dans un mois, et il croisait les doigts pour une reconduction. Mais entre le chômage et un patron aussi con, quel était le moindre mal ?
    Ce type en était déjà à son troisième mandat et semblait encore assez populaire pour un quatrième. D’accord, Lancourtville jouissait d’un certain dynamisme grâce à lui. Le festival de théâtre de rue Des Mots et Du Soleil n’attirait pas que les habitants de la région. Il était assez courant d’y croiser des parisiens. De même, Rock Marin, qui permettait à des jeunes musiciens de se produire sur la plage, dos à la Manche, drainait pas mal de visiteurs.
    Pour ses électeurs, de Clèvres était un maire efficace. Même l’opposition était obligée de le reconnaître. Mais pour son personnel, c’était un...
_ Gros con !
    Xavier pensa à la petite Blanche, qui était une sacrée épine dans le pied -ou plutôt dans le mocassin verni- du Petit Père Ghislain. Une sacrée petite rebelle, disait-on. Si seulement elle pouvait coucher avec les Molosses... L’opposition pourrait bien se marrer ! Monsieur le Maire, comment un père incapable d’élever correctement sa fille peut-il prétendre gérer une ville comme la nôtre ? Mais ça semblait mal barré. Blanche de Clèvres n’avait rien fait de plus grave que de s’inscrire au NPA, ce qui n’était pas mal vu les parents qu’elle avait. Rien que ça, ça devait le faire chier, le Petit Père Ghislain ! Mais ce n’était pas tout : au moment des manifs étudiantes contre le projet d’autonomie des universités, elle avait été filmée par une caméra de France 3 alors qu’elle participait au blocage de sa fac à Grenoble ! La gueule du vieux con à ce moment-là ! Imaginer la scène permit à Xavier de digérer le coup de la porcherie roulante.
_ Je t’emmerde !

    Alors que la Peugeot 607 s’éloignait, Ghislain sonna à l’interphone.
_ Oui ? accueillit une voix grave et monocorde.
_ Ghislain de Clèvres. Je suis attendu.
_ Je sais, Monsieur le Maire. Je prie Monsieur le Maire de bien vouloir patienter.
    Les mots du domestique étaient polis, mais son ton était d’une neutralité glaciale. Ses syllabes ne chantaient qu’une seule et même note, comme celles des robots dans ces vieux films de science-fiction où des machines intelligentes aidaient l’homme ou l’asservissaient.
_ Merci, Dox.
    D’où venait ce nom ridicule ?

    Au bout de quelques secondes, la porte coulissa, révéla le majordome. Ses énormes muscles réparties sur une stature quasi-géante semblaient étouffer dans sa chemise blanche au col orné d’un noeud papillon et son gilet noir rayé de doré. Des lunettes teintées cachaient ses yeux, les enveloppaient jusqu’au coin.
    Ghislain eut envie d’un mouvement de recul, mais parvint à se contenir.
_ Bonjour, Dox.
_ Bonjour, Monsieur le Maire. C’est un plaisir que de revoir Monsieur. Si Monsieur veut bien me suivre...
    Le plus terrifiant était sa peau, d’une blancheur crayeuse. C’était la pâleur d’un... cadavre ? Cette morveuse de Blanche, qui se gavait de navets effroyables en compagnie de ses petits... merdeux de copains -la Bande, qu’elle disait !- aurait sans doute pris Dox pour un mort-vivant ou un vampire ou une idiotie du même acabit. C’était ridicule : ce visage parfaitement rasé, cette peau d’un blanc cadavérique sur laquelle se détachaient les cheveux bruns sentaient le savon, l’aftershave et le déodorant.
_ Dox, avait expliqué Waltek un jour, souffre d’une forme d’albinisme. Ce qui explique son teint anormalement pâle. De même, ses yeux sont trop sensibles à la lumière, ce qui l’oblige à porter des verres fumés. Mais sa maladie est un peu différente de l’albinisme le plus répandu : vous aurez remarqué que ses cheveux sont colorés.
    Quelque chose sonnait faux dans cette explication, mais Ghislain avait appris dès un certain E-Mail que mieux valait ne pas chercher à comprendre les mystères qui entouraient Hiram Waltek.
_ Ca oui, je veux vous suivre, Dox. Je crois que votre maître a
(déconné sur toute la ligne !)
dépassé les bornes !
_ Cela ne me regarde pas, je pense. Monsieur règlera ce problème avec Monsieur Waltek.
    Le Maire suivit Dox sur un chemin de cailloux blancs qui traversait un grand parc. Au bout se dressait une villa blanche qui aurait bien voulu être aussi grande qu’un château.

    Hiram entendit trois coups sur la porte du salon.
_ Entrez !
    Le battant coulissa, laissa voir Dox.
_ Monsieur le Maire est là, Monsieur Waltek.
_ Merci, Dox. Sers un...
_ Rien, merci ! coupa de Clèvres en entrant brusquement.
    Il s’assit sèchement sur un fauteuil.
    Hiram haussa les épaules.
_ Pas de rafraîchissements, semble-t-il. Laisse-nous, Dox.
_  Bien, Monsieur.
    Le domestique se retira, coulissa le battant derrière lui.
_ Vu votre énervement, je n’ose vous demander quel bon vent vous amène !
_ Vous pouvez m’expliquer ce que ça veut dire, ces deux morts sur la plage ?
_ Ah ! Vous voulez parler de l’incident de cette nuit ?

    Ghislain sentit son visage blêmir et sa mâchoire trembler. Ses mains se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil.
_ Vous appelez ça un incident ?
    Waltek lui avait parlé de quatre hommes de confiance qui viendraient afin de régler... certaines affaires. Ce temple suscitait pas mal de rumeurs qui pourraient se transformer en enquête qui soulèveraient des questions qui fâcheraient. Et comme par hasard, la nuit de leur arrivée, qu’est-ce qu’on trouvait ?
_ Monsieur de Clèvres, mes amis ne voulaient aucun témoin, et ils croisent la route de ces deux jeunes. Que voulez-vous que je vous dise ?
_ C’est tout ce que vous trouvez à dire ? Monsieur Waltek, écoutez-moi : j’ai eu, ce matin, le chef de ma gendarmerie au téléphone. Il aurait voulu que je fasse fermer la plage de la Grande Fosse à cause d’un véritable carnage ! Il m’a parlé de ces deux jeunes assassinés.
_ Se doute-t-il de quelque chose ?
_ Il pourrait ! Bon sang, Waltek, vous vous rendez compte ? Dans quoi vous me faites tremper ?
    Le milliardaire éclata de rire, son monocle faillit tomber. Il le rattrappa juste à temps et le remit rapidement en place. Ghislain crut voir...
Non, c’est impossible !
_ Voyons, de Clèvres ! Ne me dites pas que vous pleurez de futurs électeurs ! Anthony Gosta rêvait de s’installer à Marseille en tant que professeur de sport et sa petite amie Hélène Verseault était prête à chercher du travail dans une pharmacie de cette même ville !
Mais comment il sait tout ça ?
_ Ecoutez-moi, Waltek ! Je connais assez Philippe Drennard pour affirmer que c’est un homme intelligent et opiniâtre.
_ Il vaudrait mieux qu’il le soit, s’il veut remonter... ne serait-ce que jusqu’à vous. Allez, Ghislain, calmez-vous un peu ! Voulez-vous que je demande à Dox de vous servir un whisky ? De l’écossais, en plus. Le meilleur !
_ Bon sang ! Qu’est-ce que c’est que vos bouchers ? Vous vous rendez compte ! Et ces jeunes ont juste eu le malheur de les voir... Hé ! Mais attendez ! Comment ont-ils débarqué sur la plage ?
    Waltek haussa les épaules, puis se leva. Il prit un petit boîtier dans sa poche et pressa un bouton.
_ Dox, apporte deux scotchs glace. Monsieur de Clèvres et moi aimerions trinquer.
_ Bien, Monsieur.
    Puis :
_ Monsieur de Clèvres, j’aimerais vous répondre. Vous voulez savoir dans quoi je vous fais tremper ?
    Il soupira.
_ C’est très complexe. Si complexe que je doute que vous y croyiez. Qu’il vous suffise de savoir une chose : si vous vous montrez régulier, vous aurez... Vous aurez... Réfléchissez ! Sénateur, est-ce ce vraiment ce dont vous avez rêvé ? Et cette fille à qui vous n’arrivez même plus à parler ? Et votre épouse si laide que vous éprouvez le besoin de la tromper avec des créatures de rêve que vous payez très cher ?
    Ghislain vit Waltek s’approcher de lui. Il ne put s’empêcher d’imaginer ce trou béant derrière le monocle...
Mais non ! C’est impossible !
    Ca l’était, bien sûr. Son imagination devait lui avoir joué un sale tour, voilà tout...
    Et pourtant...
_ Sachez que si vous vous montrez régulier, vous serez récompensé par une fortune bien plus grande que celle que votre laideron n’aurait jamais pu vous donner, un pouvoir bien au-delà de vos minables responsabilités de sénateur ! Quant à la petite Blanche, elle ne sera plus un souci !
    Trois coups à la porte.
_ Ah ! Je crois que nos scotchs sont prêts. Entre, Dox !
    Le battant coulissa, laissa entrer le majordome, un plateau sur la main. Ghislain vit le colosse albinos s’approcher de lui.
    Toute colère avait disparu.
Fortune... Pouvoir... Fortune... Pouvoir...
    Waltek avait raison, après tout ! Ces deux petits branleurs, qu’étaient-ils ?
_ Pardon de m’être emporté pour... un accident de parcours, dit-il en prenant son verre.
_ Eh bien, tout s’arrange !


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Chapitre XIX


    Nora se leva de sa serviette, gorgée d’indolence par ce soleil d’été qui irradiait la plage de sa chaleur.
_ Je vais me baigner. Qui c’est qui m’accompagne ?
    Jérôme tourna la tête
_ Pas moi !
puis la redirigea vers les bimbos en string.
_ T’as un super angle de vue, c’est clair !
_ Quoi ?
_ Laisse tomber !
_ Je te suis ! dit Charlène. Tu viens avec nous, Clarisse, ou tu veux continuer à écouter la zique ?
_ Je vais nager un peu, tiens.
    Frédéric et Noëmie attendaient, debout. Thomas resta sur sa serviette.
_ Sans moi. Vous n’êtes pas sans ignorer que je nage comme un poisson dans l’air !
_ T’as toujours pas appris ? s’étonna Charlène.
_ Pff... A mon grand âge.
_ Comment on coupe la zique sur ton portable ? demanda Clarisse.
_ Tu vois pas un truc avec un gros carré sur l’écran ? Ben tu le touches !
_ Ah ouais ! C’est comme sur un lecteur CD, en fait !
_ Et elle sait en plus...
    Clarisse toucha l’image au carré, posa le portable
_ C’est pas mon appareil ! sourit-elle. T’imagines, si je t’efface ton répertoire ?
et se leva.
    Ils avancèrent sans hâte vers la mer.
_ Clarisse, quand tu veux faire un truc pareil, le portable te demande de confirmer. Alors t’appuies sur non !
_ Charlène, Clarisse t’écrase avec un autre genre de clavier, plaisanta Noëmie.

    Thomas regarda le petit groupe s’éloigner, puis rapprocha sa serviette de celle de Jérôme.
_ J’en profite... sourit-il à voix basse en s’intallant.
_ T’as raison. Pas trop mal, hein ?
    Devant leurs yeux, la fille se retourna, offrit ses fesses nues et sa chute de reins au soleil.

_ Nora, t’as pas peur que Jérôme en profite pour draguer ? demanda Noëmie.
_ J’ai pas peur. Je sais qu’il va le faire !
_ Et ça te dérange pas ?

_ Clarisse ? s’inquiéta Charlène. Ca va pas ?

_ Attends que je croise un beau keum, et j’en profite aussi. On est comme ça ! T’as pas compris ?
_ J’arrive pas à comprendre pourquoi vous restez ensemble. Si c’est pour vous tromper...
_ Cherche pas à comprendre. Tu sais ce que je fais, si Jérôme saute la fille de la plage ?
_ Je préfère pas le savoir.

    Clarisse sentait d’étranges vibrations. Elles taquinaient d’abord son cerveau, puis descendaient tout le long de son corps.
_ Clarisse ! entendit-elle vaguement.
    Quelque chose lui saisit le bras et la tira. Machinalement, ses pieds... avancèrent ou reculèrent ?
_ Clarisse !

_ Je m’invite ! dit tout de même Nora.
    Noëmie éclata de rire.
_ Carrément !
_ Ben ouais !
_ Dites, les filles, coupa Frédéric, on a perdu les frangines !

    Des voix résonnaient dans la tête de Clarisse.
plus puissant que toi
T’es sûr ?

_ Clarisse ! entendit-elle plus précisément.
    C’était la voix de Charlène.

_ Tu paries que je me la fais ? se vanta Jérôme.
_ Tu déconnes !
_ T’as vu le cul qu’elle a ? Puis les seins, en plus ! Oh purée !
_ Attends ! Mais y a Nora sur la même plage !
_ Pff... Tu sais, Nora, quand on était en vacances à Paris, on s’est fait un peu de shopping chez Virgin. Celui des Champs-Elysées. J’étais en train de mater les DVD, je lui tournais le dos... Ben je l’entends qui tchatche avec un mec ! Et pas de cinéma ! Elle y va carrément ! Bon, c’était quand même pas je te suce ?, mais c’était limite !

    Les voix résonnaient encore.
Calteor... Très dangereux...
    Autour de Clarisse, une soeur et des amis s’inquiétaient.
_ Putain, mais c’est quoi ?
    Frédéric.
_ Elle a déjà fait ça, avant ?
    Nora.
_ C’est bizarre, on dirait pas de l’épilepsie...
    Noëmie.
_ C’est la première fois qu’elle fait ça ! Clarisse ! Réponds !
_ On dirait qu’elle... Mais regarde ses yeux ! Elle guette quelque chose !
_ T’as raison !

    Jérôme regarda la fille se retourner. Allongée, elle offrait ses seins nus au soleil.
    Il se leva et s’approcha.
_ Salut !
    Thomas plaqua la main sur sa bouche pour museler le fou rire qui menaçait de le secouer.
Il est grave !
    Son hilarité
(Oh ! Merde)
fondit.
    A quelques mètres de la mer, Charlène, Frédéric, Noëmie et Nora se rassemblaient autour de Clarisse.
    Et ça n’avait pas l’air d’aller fort.

_ Ca t’ennuie si je m’installe par là ? demanda Jérôme.
    La fille haussa les épaules.
Putain ! Les seins qui remontent ! Dément !
_ Ca me dérange pas ! répondit-elle avec un petit accent.
    Jérôme vit Thomas courir vers la mer.
Tiens ! Il va se baigner avec les autres, finalement !
_ Cool ! Attends...
    Il ramassa sa serviette et l’étendit à côté de la belle presque nue, s’installa.

_ Qu’est-ce qui se passe ? demanda Thomas.
_ C’est Clarisse, répondit Frédéric. On n’arrive pas à percuter ce qui lui arrive.
_ Merde ! Clarisse !
    Elle sursauta, regarda d’un air stupéfait ses amis et sa soeur. Charlène la serra dans ses bras.
_ Tu nous as trop foutu la trouille !
_ Je suis désolée...

_ T’es du coin ? demanda Jérôme.
_ Non. Je viens de Metz.
_ Wow ! C’est pas à côté ! Je connais le coin à fond, si tu veux !
_ Ah ouais ?
    Elle s’appuya sur un coude pour se tourner vers Jérôme.
Excellent ! Elle me kiffe déjà !

    Noëmie posa sa main sur l’épaule de Clarisse.
_ Qu’est-ce qui t’arrivait ? Tu répondais pas ! T’avais l’air de regarder par là, mais en guettant quelque chose ! Qu’est-ce que t’as vu ?
_ Je... J’ai rien compris.
Ca s’est mis à parler dans ma tête ! J’ai senti des trucs bizarres qu’arrivaient de par là-bas !

_ Je m’appelle Jérôme.
_ Bérénice.
_ C’est cool comme prénom ! T’as eu le temps d’essayer les restaus ? T’en as des trop cools dans les parages !
    Elle eut un petit rire.
_ Tu rigoles ! Avec mon budget, c’est camping et casseroles de pâtes !

_ J’ai senti un truc bizarre... osa dire Clarisse.
    Elle ne pourrait rien cacher bien longtemps. Et puis au moins, ils ne la jugeraient pas.
_ Comment ça ? demanda Charlène.
_ C’est pas facile à dire... Comme si y avait quelque chose qui... Qui m’appelait.
Autant tout déballer !
_ Et puis... Y avait deux voix.
    De nouveau, Charlène serra sa soeur contre elle.
_ T’as peur qu’on te prenne pour une dingue ? T’inquiète pas pour ça ! Il t’est arrivé un flash. T’es pas la première !
_ Un flash ? demanda Thomas.
_ J’y croyais pas trop avant, dit Frédéric. Mais ce qui me paraîtrait bizarre, ce serait que Clarisse perde la boule sans raison, comme ça !
_ Je crois que c’est passé... rassura Clarisse. Je suis vraiment désolée !
_ Allez, t’inquiète ! dit Nora. On va se baigner ? Dis, Thomas, Jérôme, avec la meuf en string, il en est où ?
_ Oh, je crois que... Enfin, je sais pas...
_ T’inquiète ! Je te demande pas s’il me trompe ou non, je connais la réponse. Je veux savoir si ça marche entre eux ou pas, c’est tout !


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