Les écrits de Raphaël
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Tonton Macoute


        Cette histoire aurait dû être envoyée à un appel à textes sur le thème des zombies. Malheureusement, un virus informatique m’a causé des problèmes bien plus urgents. Le temps que je les résolve, la date de clôture s’est approchée... et je n’ai pas eu le temps de finir ma nouvelle.
        Je me suis posé une question : comment surprendre sur un thème aussi éculé ? J’ai eu la réponse grâce à deux films : le Dracula de Francis Ford Coppola et le Frankenstein de Kenneth Brannagh. Ces deux films ont, eux aussi, des sujets usés, car vus et revus. Mais leurs réalisateurs ont eu, l’un et l’autre, la même idée, simple, et pourtant extraordinaire : remonter aux sources du mythe.
        Il faut savoir que le zombie n’est pas n’importe quel mort-vivant : c’est un mort "relevé" par un sortilège vaudou...
        D’autres précisions pourraient être nécessaires pour comprendre l’histoire. Elle est fictive, mais certains éléments sont bien réels. Notamment Baby Doc, alias Jean-Claude Duvallier. De même, Tonton Macoute, à l’origine une sorte de croquemitaine haïtien, a bien été le surnom donné à sa police.
        Et le supplice du Père Lebrun décrit dans la nouvelle a été réellement infligé...


Lire l’histoire


    A travers les vitres sales et rayées, la lumière du soleil de Marseille nimbait le hangar délabré d’une clarté crasseuse. La Mercedes rallongée entra, l’odeur de sa fumée d’échappement s’ajouta à la senteur sèche et grisâtre de la poussière. Lucas Bozzini avala sa salive. Ses hommes glissèrent leur main sous leur veste. Les doigts se crispèrent sur les crosses des .7.65.
_ Faites gaffe, rappela Lucas.
    Comme à chaque mission de ce genre, une inquiétude acide taquinait ses nerfs. Théodore Croixville s’était imposé comme une pointure du milieu marseillais. Lucas avait tout intérêt à être pris pour un trafiquant, et non pour ce qu’il était réellement : le capitaine Lucas Bozzini de la brigade des stups.
    Il avait confiance en ses lieutenants. Des types sûrs, comme lui rompus à l’infiltration. Cette pensée ne le soulagea qu’à moitié. Dans ce métier, chaque mission, même lorsqu’elle était loin d’être la première, pouvait très bien être la dernière.
    La longue voiture s’arrêta. Les deux portières arrières s’ouvrirent, laissèrent sortir quatre colosses. Leurs muscles puissants roulaient sous leurs costumes noirs. Puis vint Théodore Croixville. La lumière sale semblait tomber droit sur le petit homme, comme un projecteur laiteux. Son corps ventripotent semblait étouffer dans le costume bleu marine aux énormes boutons dorés. Derrière ses doubles foyers à large monture, les yeux brillaient d’une trompeuse bienveillance. En dépit de la lourde chaleur, aucune sueur ne brillait sur sa peau noire.
    Vingt ans dans la police avaient appris une chose à Lucas : ne jamais sous-estimer un adversaire. Trop de ses collègues avaient commis cette erreur et l’avaient payée très cher. Il savait qu’il devait jouer serré avec ce petit gros myope comme une taupe qui n’arrivait même pas à la hauteur de la poitrine de ses porte-flingues. Ce nabot à lunettes était bien plus dangereux qu’il n’y paraissait. Théodore Croixville avait été l’un des officiers les plus redoutés de la police de Baby Doc. Les tristement célèbres Tontons Macoutes ! Contraint de s’exiler lors de la chute du dictateur, il avait choisi la France comme terre d’accueil et Marseille pour se tailler une place dans la pègre.
    Et aujourd’hui, un superbe flag se préparait spécialement pour ce type.
Tiens ! Ses gorilles sont blancs...
    Lucas ne laissa rien paraître de sa surprise. Etrange que Croixville n’ait pas choisi d’anciens sbires -donc, haïtiens comme lui- pour sa sécurité !
_ Vous avez l’argent ?
    Le petit gros éclata de rire.
_ Je voudrais voir votre camelote d’abord ! exigea-t-il d’une voix chargée d’un fort accent.
    La camelote en question était censée sortir d’un labo. En réalité, c’était un mélange entre plusieurs paquets d’héroïne saisis récemment.
_ C’est pas comme ça que ça marche, Croixville.
_ Ah ! Alors ça, c’est vraiment dommage ! rit l’haïtien. Parce que je n’ai pas un centime sur moi !
    Lucas sursauta.
_ Vous vous foutez de moi ! Vous me fixez un rencard et vous vous ramenez sans le fric ?
    Croixville secoua la tête, un grand sourire aux lèvres.
_ Vous avez amené la drogue, Bozzini...
    Il haussa les épaules.
_ Pour moi, c’est tout ce qui compte !

_ Je vois... ricana Lucas.
    Il tentait de cacher le malaise qui le gagnait. S’amener à ce rendez-vous sans le fric et s’en vanter autant, c’était mauvais signe... Soit il avait un gros atout dans sa manche, soit il était dingue. Dans un cas comme dans l’autre, le flag pouvait devenir une foirade monumentale.
_Seulement, poursuivit-il,
(Ca va ! Ma voix est à peu près égale...)
les mauvais payeurs, avec moi, ça vit pas très vieux...
_ Oh ! Des menaces ?
    Un signe de la main de Croixville, et quatre .357 se dégainèrent, mais Lucas et ses lieutenants furent bien plus vifs. Alors que les déclics des crans de sûreté résonnaient dans l’air sale du hangar, les 7.65 des policiers étaient déjà prêts. Ils crachèrent leurs balles. Les gorilles bondirent comme des carpes. Leur chute flasque souleva un épais nuage de poussière qui semblait, sous la lumière laiteuse des vitres, briller comme une aura crasseuse. Leur front défoncé laissait voir la masse grisâtre du cerveau, le métal de la balle brillait d’un éclat terne. Des éclats d’os dépassaient des lèvres de la plaie comme de petites échardes.
    Lucas s’avança vers le petit haïtien ventru, qui, debout parmi les quatre cadavres, seul et désarmé, riait de bon cœur.
_ Ça te fait marrer, enfoiré ? Allonge le fric !
_ Vous pensez vraiment avoir tué mes hommes, Bozzini ? se moqua Croixville.
    Le policier s’arrêta, surpris.
    Et comprit, une boule de peur glacée dans l’estomac, qu’il avait sous-estimé son adversaire lorsque les quatre cadavres...
Se relèvent ?
    Mais oui ! Et ils s’avancèrent sans hâte. Leur front perforé ne suintait d’aucun sang, laissait voir le plomb fiché dans le crâne. Les cervelles formaient une répugnante mousse grisâtre sur les lèvres des blessures.
    Lucas, comme dans un cauchemar,
Je vais me réveiller ! C’est pas possible !
vit ses lieutenants tremblants de peur, le visage exsangue, les yeux pleins de terreur et de désespoir, viser les poitrines de ces...
Zombies ?
    Une nouvelle canonnade déchira l’air poussiéreux du hangar, un déluge de feu et de projectiles, un tonnerre de métal. Les balles, fauves de plomb, miaulaient, fonçaient vers la chair, avides de sang. Les douilles sautaient, plongeaient dans la couche de poussière. Des trous sanguinolents se creusèrent sur les poitrines des
zombies
C’est pas possible...
zombies !
gardes du corps de Croixville, qui riait de bon cœur, frappait joyeusement ses énormes cuisses, tamponnait d’un mouchoir de soie ses yeux myopes larmoyants de joie.
    Enfin, le tonnerre de détonations cessa. Seuls leurs échos et le rire du trafiquant déchiraient encore le silence lugubre.
    Le torse criblé de trous où les balles luisaient comme les yeux d’un démon, les
Non ! Non !
quatre zombies avançaient. La poussière crissait sous leur pas d’une sinistre tranquillité.
    Pendant que ses gorilles rechargeaient leurs armes, Lucas dégaina la sienne d’une main tremblante. Il saisit son poignet, serra pour étouffer les secousses. En vain.
    Ses lieutenants, enfin prêts, arrosèrent leurs adversaires. De nouvelles plaies béantes et sanguinolentes se creusèrent dans les ventres. Des balles brillaient, cernées d’une hideuse mousse de chair.
    Et les gardes avançaient toujours, narguaient cette mort qui aurait dû les emporter en son sein.
    Lucas poussa un hurlement sauvage, comme pour expulser de son corps la peur sans nom qui l’étreignait. Son tremblement voulut enfin cesser et son arme cracha, explosa les quatre gorges.
    Leur trachée déchiquetée laissait voir une hideuse matière violacée.
De la barbaque putréfiée !
    Mais les plaies béantes ne daignèrent pas saigner.
    Et ils avançaient.
    Bientôt, ils saisirent les hommes de Lucas à la nuque et au menton, les soulevèrent sans le moindre effort. Indifférents aux trépignements furieux et désespérés, aux coups furieux qu’ils recevaient au ventre, aux tibias, aux visages, ils
Crac !
tournèrent les têtes de leurs victimes, visages vers l’arrière.
    Lucas vit ses lieutenants cesser de se débattre. Leurs jambes pendaient mollement. Leur tête pendait à leur cou brisé, visage vaguement dirigé vers le sol. Les cadavres furent balancés sans ménagement sur le sol poussiéreux.
_ Bande d’enfoirés ! hurla-t-il en tirant ses dernières balles sur les quatre abominations.
    Qui fondirent sur lui, saisirent ses bras et lui arrachèrent son arme sans effort. Une bouffée de la puanteur amère de décomposition qui jaillissait de leurs blessures agressa son nez. Il grimaça, se ressaisit, leva son pied et le balança dans un ventre criblé de balles. Le zombie, projeté, dégringola comme une masse.
Mais se releva. Son corps mort et pourtant vivant, meurtri et pourtant puissant, semblait vierge de toute douleur.
    Lucas fut plaqué face contre terre. De la poussière se faufila dans ses narines, pénétra sa bouche, s’insinua dans sa gorge. Il suffoqua. Il sentit des mains agripper ses pieds et ses chevilles. Les tourner. Ses os lui semblèrent hurler leur souffrance lorsqu’ils se brisèrent. Il ouvrit la bouche pour laisser échapper un cri et de nouveau, l’épaisse couche de crasse grisâtre y entra, âcre. Il suffoqua encore.
    Un éclair de douleur s’alluma dans sa nuque lorsqu’un pied s’y abattit...

    Une éternité plus tard, ses yeux s’ouvrirent péniblement, ne lui révélèrent que des couleurs floues. Il cracha à plusieurs reprise de la poussière mouillée de salive mais ne parvint pas à se débarrasser de ce goût sec et grisâtre. Ses pieds brisés chantaient leur souffrance à pleine voix. Ses avant-bras refusèrent de bouger, prisonniers de... de quoi, au fait ? Il ne reconnaissait pas la texture de la corde. Un odeur d’essence viola ses narines.
    Bientôt, l’entrepôt voulut bien cesser d’être flou. Combien de temps était-il resté dans le cirage après ce coup à la nuque ? En tout cas, assez longtemps pour qu’on lui passe un pneu autour du corps...
Il ne put retenir un cri d’horreur lorsque l’odeur d’essence et ce cercle de caoutchouc écrivirent dans son esprit deux mots. Deux portes ouvertes sur un monde d’agonie.
Père Lebrun
    Des pas, étouffés par la poussière. Lucas tourna la tête. Croixville s’approchait, lent comme un cauchemar, son visage noir fendu par le blanc éclatant d’un large sourire.
_ Dites-moi, Bozzini... dit-il d’un ton narquois pendant que sa main boudinée fouillait une poche de son costume. Ne trouvez-vous pas étonnant que Baby Doc ait laissé un homme de mon gabarit entrer dans sa police ?
    Il sortit l’objet.
_ Arrête ça, fumier ! cracha Lucas en reconnaissant un briquet. C’est censé me faire peur ?
    Sa voix tentait vainement de dissimuler la terreur que son visage moite trahissait.
    Ce n’était pas seulement le Père Lebrun, ce pneu imbibé d’essence qui allait brûler sa chair, qui l’effrayait. C’était l’histoire que son cerveau reconstituait...
Baby Doc entend parler d’un certain Théodore Croixville, un type capable de ressusciter les cadavres pour en faire des zombies. Il se dit qu’un pouvoir pareil, ce serait pas mal chez les Tontons Macoutes...
Clac !

Le briquet venait de s’ouvrir. Une flamme se dressait, jaune, droite et tremblante.
_ Ce n’est pas censé faire peur, capitaine Bozzini...
(Il sait tout !)
C’est censé faire mal. Très mal !
Croixville l’approcha sans hâte du pneu. Un wouf souffla aux oreilles de Lucas. L’haïtien, secoué par un rire joyeux, referma le briquet.
Clac !
    Lucas sentit une vive brûlure sur ses bras. Il savait que les flammes le lécheraient, le consumeraient... Il ne put s’empêcher d’imaginer de hideuses cloques noirâtres sur sa peau et hurla de terreur.
_ Vous voudrez bien m’excuser, capitaine Bozzini ? J’aimerais relever vos lieutenants, si ça ne vous ennuie pas...
    Rongé par les flammes qui le recouvraient peu à peu, tel une douche de mort et de douleur, Lucas ne put répondre.

    La brûlure gagnait son visage. D’abord à peine plus forte qu’un vulgaire coup de soleil. Puis comme un four. Puis comme un métal chauffé à blanc. Un couinement de porc à l’agonie lui échappa lorsqu’il sentit des larmes bouillir sur sa peau gonflée de cloques, puis s’évaporer.
_ Oh ! Il faut que je vous laisse... Vos amis ont sûrement hâte d’être relevés.
    A travers le voile flamboyant du brasier qui le tuait, il vit Croixville s’approcher des quatre cadavres au cou brisé, disposés en cercle. Le sorcier se tint bientôt debout au centre.
    Lucas poussa un hurlement de douleur que lui-même n’entendit pas lorsque ses oreilles fondirent. Il eut l’impression abjecte que ses chairs se desséchaient, tombaient de ses os. L’atroce puanteur grillée de son corps monta à son nez...

    Le soleil couchant traversait péniblement les vitres sales qui teintaient son rouge d’un brun-gris malsain. Le capitaine Lucas Bozzini, pointure de la brigade des stups, n’était plus qu’un squelette dans un tas de cendres froides lorsque les quatre cadavres qui avaient été ses lieutenants s’animèrent d’une vie sans âme. Ils se relevèrent péniblement, gauches comme de grotesques bébés. Les têtes pendaient mollement aux cous brisés.
    Théodore laissa échapper un grand éclat de rire. Huit gardes du corps au lieu de quatre ! Une vraie petite armée...



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