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Terre de sang


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   Une alarme ! L’homme aux yeux de métal allait abandonner Gaspard à son sort, nu, entravé contre cette table dans des chaînes qui l’étouffaient, des maillons qui s’enfonçaient dans ses muscles, râclaient sa peau… Il tremblait dans la ferraille, qui cliquetait.
   Incendie ? Attaque ?
– Tiens ! Une intervention ! annonça le commissaire d’un ton badin.
   Le prisonnier leva la tête et le vit face au mur d’instruments, figé comme un amateur de vins qui hésitait entre de trop nombreuses bouteilles de grands crûs.
– Les collègues vont avoir un peu de boulot. Moi qu’aurais voulu leur demander de nous amener votre orchestre… Au fait, vous avez peut-être changé d’avis ! Vous voulez peut-être répondre à mes questions…
   Gaspard se tut.
J’aimerais tant mourir…
   Tout de suite.
– Non ? Je vous aurais laissé votre chance. Vous avez pas voulu en profiter, tant pis pour vous ! Ah, je pense que ça devrait vous délier la langue !
   Le commissaire se pencha. Quelque chose claqua. Il se tourna et s’approcha. Dans sa main brillait une pince aux courtes et larges mâchoires. Pour couper ? broyer ? Gaspard voulut bondir et courir, mais ne parvint qu’à enfoncer encore plus les chaînes dans son corps. Il tourna la tête, éloigna son regard de l’horrible instrument…
– Bon allez, on tente une dernière fois, il est pas trop tard. Qu’est-ce que vous savez sur le Binoclard ?
   Ne rien répondre. Un air glacé passait dans sa trachée, charrié dans ses halètements. Son ventre se creusa de peur, comme aspiré, toucha ses intestins gelés. Il respira, entendit un affreux souffle râpeux. Le sien, dans sa gorge contractée…
– Toujours rien ? Et moi qui vous croyais intelligent…
   Gaspard sentit quelque chose se glisser sous un de ses ongles.
   La pince. Il comprit ce qu’elle était. Et surtout la douleur qu’elle allait lui infliger.

   Sur les écrans de propagande posaient des hommes et des femmes aux grands sourires, vêtus de toges rouges ornés de pièces dorées.
– Notre empire peut vous offrir de belles carrières au sein de ses banques.
   Indifférentes, des colonnes humaines défilaient dans les rues, se rassemblaient dans des avenues.
   Sur les images, des uniformes noirs succédèrent aux habits rouges.
– Et pourquoi pas dans ses Milices ?
   D’interminables lignes de guenilles, de longs cheveux décoiffés et mal lavés, de mentons peu rasés, envahissaient les trottoirs et les chaussées. Sur leur passage, collabos et gerkis en toges rouges s’écartaient, intrigués, offusqués. Et effrayés, c’était ça qui se lisait le plus dans les regards. Les véhicules roulants s’arrêtaient sans oser utiliser leurs alarmes d’avertissement.
– Posséder et gérer son propre commerce est si simple ! récita la voix alors qu’apparaissaient des humains épanouis devant de grandes vitrines noires.
   Les modules de détection, tentacules déployés et fébriles, balayaient cette foule de leurs faisceaux bleuâtres à la recherche d’armes. Elle défilait, ne vibrait d’aucun son plus fort que ses pas et les bavardages dans ses rangs. Les lueurs bleues la laissaient de marbre.
– Oui, tous ces métiers sont accessibles aux terriens de bonne volonté ! Il leur suffit de se présenter à l’hôtel du gouverneur, où les différentes démarches leur seront expliquées.
– Ouais ! Suffit de dénoncer qui on veut ! osa crier… la voix de Juliette.
   Des rires fusèrent.
– Mes parents me parlaient pas mal de mai soixante-huit, raconta Luc à Pierre. Ils étaient à fond dedans !
– Oh ?
– Je te promets ! Je pouvais fumer ce que je voulais, ils s’en foutaient ! Pas dans la baraque, hein, je te rassure ! Attends, ça aurait pué…
   Ailleurs, on se présentait…
   Des paroles banales où l’anxiété perçait dans des tons. Des sourires qui cachaient mal la peur dans les cœurs. Toute cette foule redoutait les représailles. Tous savaient que les lasers de la Milice les brûleraient.
   Mais aucun ne souhaitait renoncer. Dans toutes les mémoires se dressait, grâce aux récits de témoins, une femme armée face aux gerkis. Une navette en semait d’autres.

– Commissaire, pourrais-je d’abord voir ces rassemblements ? demanda S’Krunn.
   Les agents avaient quitté la salle pour se poster dans l’entrée. Wyoss avait constaté que les défilés convergeaient vers la Milice, très vulnérable depuis l’attaque du Binoclard.
– Vous les verrez à travers les capteurs visuels de la navette. Exécution !
– Je pense établir une meilleure stratégie en bénéficiant préalablement d’un aperçu de la situation.
– Vous perdez un temps précieux.
   Mais pourquoi donc cette réticence à intervenir ?
– Je pense au contraire en gagner beaucoup.
   N’avait-il pas tiré sur des humains ? Bien sûr que si. Il en avait tués en grand nombre, de ces êtres si… inférieurs ?
– Commissaire, je souhaite juste…
– Hâtez-vous d’intervenir ou je vous fais arrêter pour insoumission !
   Un crime grave dans la Milice. Ceux qui s’en rendaient coupable le payaient d’une lourde humiliation, enchaînés au châssis d’un module volant, ainsi exposés dans toute la ville pendant plusieurs jours.
– Bien, commissaire, répondit S’Krunn.
   Il parvint à se hâter hors de la salle, sous la cheminée, et à commander un châssis. Qui jaillit et s’arrêta devant lui. L’escalier se déploya en claquements secs. Il s’avança. Première marche. Deuxième. Troisième. La plate-forme.
   Tirer sur des citoyens désarmés. Si facile pour lui qui avait gagné ses galons de capitaine dans bien d’autres conquêtes de l’empire.
Alors pourquoi n’est-ce pas une joie ?
   S’Krunn commanda l’assemblage. Du même geste que d’habitude ? Ses mains lui semblaient trop molles…
   Le châssis s’éleva. Des pièces s’y fixèrent, le plongèrent dans une obscurité de plus en plus épaisse.

   Indifférent aux sarcasmes,
– Bourre-nous le mou, saloperie !
ricanements,
– T’auras d’autres choses à raconter dans pas longtemps !
huées et doigts d’honneur de la foule qui défilait, l’écran de propagande clamait ses informations :
– Jusqu’alors, nul ne savait rien du groupuscule dirigé par l’infâme terroriste connu sous le seul surnom de Binoclard.
   À ce nom, quelques visages se dressèrent et se tournèrent.
– Ces lâches individus se cachaient sous cet anonymat
   Puis de plus en plus. Les manifestants se figèrent, captivés.
– pour commettre leurs crimes odieux.
   La légende ! La terreur des gerkis !
– Grâce au travail acharné de nos miliciens, nous sommes enfin en mesure de diffuser des images de ces infâmes renégats. Les voici !
   Un visage barbu apparut. Sous les sourcils brillaient… deux rondelles…
– Regardez bien cet homme ! Le Binoclard !
– Putain, mais il est aveugle !
– Il est le responsable de ces abjects attentats qui sèment la peur dans notre pays depuis toutes ces années !
– C’est chez nous, espèce de saleté !
   Vint cette adolescente aux yeux bleu sombre.
– Nous avons déjà pu vous montrer le visage de cette jeune fille. La meurtrière du bienveillant gouverneur Srawk !

   Une sueur glacée trempait le corps de Gaspard. Et une douleur brûlante irradiait son doigt. Dans la peau et la chair. Jusqu’à l’os.
   Une forme floue apparut à travers les larmes qui embuaient ses yeux. Du noir et un grand éclat gris… La main noire qui brillait. La pince. Et son ongle arraché…
   Quelque chose tomba sur son menton. Léger. Mais dur…
– C’était sur votre doigt y a pas longtemps.
– Arrêtez ça !
– Le Binoclard, vous savez quoi sur lui ?
C’est un vieil ami ! J’ai payé des armes et des véhicules camouflés pour lui !
   Tout avouer. Et mourir… Pour que cesse cette souffrance… Oui, ça valait le coup d’enterrer leur jeunesse…
   Joseph salive devant cette partition. Le concerto de Poulenc !
– La classe !
   Soliste le temps de quelques concerts, j’aurai l’honneur de le jouer, et l’orchestre du conservatoire va m’accompagner.

– Dépêchez-vous, Guirrinez !
– Et toi, tu penses passer en CFE cette année ?
– Je le sens pas…

– Quelques mots, et on vous retape !
   La musique avait permis à deux garçons de se connaître. Tous les deux passionnés. L’un doué, pas l’autre. Le premier gagna des prix et des concours qui lui valurent de diriger des orchestres. Jusqu’à celui de l’opéra de Toulouse. Le deuxième abandonna, mais réussit une toute autre carrière.
– Vous savez qu’il vous en reste neuf ? Ça peut durer longtemps !
   Parler balaierait tout ça, mais empêcherait la pince de mordre un autre ongle, de le soulever, de le décoller du bout du doigt…
– Et après, y a les os !
   Non ! Que tout cela cesse ! Juste quelques mots !
– Vous savez combien y en a dans le corps ?


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   Cl’Witt ramena sa main en arrière, la navette ralentit, puis s’arrêta.
– Il y ave une ville dans peu de kilomètres. Nous allerons pouvoir nous reposer.
– C’est le ravitaillement qui m’inquiète, alarma Corentin. On a sûrement été filmés à la Milice.
   À aucun moment de la fusillade, il n’avait pensé à cette évidence. Lui qui avait connu la vidéosurveillance dans les bus de Toulouse !
– On a fait un plan dans l’urgence, justifia le Binoclard d’un ton agacé. Alors des détails comme les déguisements, on n’a pas eu le temps. Donc oui, on a sûrement nos gueules sur tous les écrans de propagande de France en ce moment. Mais on n’avait pas le choix !
Merci pour la modestie !
   Ce mec se prenait pour qui ? D’accord, il avait assuré, tout à l’heure dans le sous-sol. Et sans voir, en plus. Balèze ! Un ou deux exploits comme ça devant sa bande avaient dû lui assurer leur respect. D’ailleurs, se passer de ses yeux ne paraissait pas le déranger tant que ça.
– Ouais, d’accord, mais maintenant, comment on fait pour passer inaperçus en ville ?
– On l’a déjà fait, de piquer de la bouffe, signala Carole.
– Sauf que personne était vraiment fiché ! Alors que maintenant que la Milice connaît nos gueules…
   Sa foutue lâcheté lui gela l’estomac. Les caméras l’avaient filmé, lui aussi…
– Bien vu…
– Dès qu’on va se ramener dans une ruine, ça va faire la queue à toutes les bornes !
   Comme ce dégueulasse de Thierry, pas mal de gens attendaient la bonne opportunité pour céder à la tentation d’une belle vie de collabo.
– À condition qu’on nous voie… sourit Micky.
   Mystérieuse…
– T’aurais pas une idée, des fois ? demanda le Binoclard.

– Il… haleta Guirrinez. Il…
   Alain sourit. Enfin, ça changeait de disque ! Ce minable allait vider son sac !
– Parlez-moi un peu de lui…
– Je ne le connais pas…
   Il aimait ça ou quoi ? Le commissaire plaqua le bord d’une mâchoire de la pince sous le bout d’un ongle. Après l’auriculaire droit, le gauche ! Il referma, tourna d’un côté, de l’autre…
   La petite couche rose nacrée décolla. Guirrinez hurlait, grimaçait… Encore…
   Alain commença à soulever. Une chair à vif commença à apparaître.
– Je vous en supplie ! Arrêtez !
   Un peu plus de rouge luisait sous l’ongle oblique. Et ce branleur criait de plus belle, pire qu’une gonzesse. De nouvelles larmes coulèrent de ses yeux. Alain finit de soulever et tira. L’ongle céda. Il l’agita au-dessus du visage encore crispé, mouillé de sueur et de pleurs
– Oh ! C’est à qui ?
et ouvrit la pince. Le petit morceau tomba au-dessus de la bouche ouverte qui haletait.
– Vous me décevez, Guirrinez. Dire que je vous croyais intelligent !
– Tuez-moi, chiala l’autre.
   Même pas aussi excitant que Bouvier et Roy. Ah, ces deux-là ! Ils lui avaient tenu tête, au moins ! Pas longtemps… Mais ce dégonflé, ça allait vite devenir pénible !
– Au fait, quand je disais qu’il en restait encore neuf, enfin, plus que huit, maintenant…
– Tuez-moi !
– J’ai oublié de compter les ongles des orteils !
– Tuez-moi ! Je vous en supplie !
– Donc, finalement, il en reste dix-huit. Au temps pour moi ! Mais vous inquiétez pas : les gerkis peuvent vous faire repousser ce que je vous ai arraché, y a pas de soucis !
   Pas grâce à leur médecine à eux, mais à celle d’une toute autre colonie.
– Si vous répondez bien à toutes mes questions, on vous soigne et on vous libère. Et même mieux : j’essaie de convaincre le gouverneur de vous réembaucher. Vous aviez l’air de bien aimer votre boulot ! Mais si jamais vous continuez à me mentir comme ça…
– Je vous jure ! sanglota Guirrinez. Je ne connais pas le Binoclard !
   Annulaire droit…

– Attends ! protesta Corentin. Tu peux vraiment faire ça ?
– Micky a pas fini de te surprendre, expliqua le Binoclard.
   Elle venait de parler de courir sur les ruines et de sauter entre les balcons des immeubles.
– Tu te rappelles de cette espèce de cheminée par laquelle on a décollé ?
Oui ! La navette montait vite, et pourtant, ça en finissait pas !
– Elle est rentrée par là.
   L’ancien chauffeur de bus sentit sa mâchoire s’affaisser. L’aveugle marqua une pause comme s’il s’en rendait compte malgré ces rondelles qui remplaçaient ses yeux et conclut :
– Si tu te demandes comment elle a fait, demande-lui les détails.
– Sandra, il te reste un sac ? demanda Stéphane.
   Elle secoua la tête, penaude.
– Tout est resté dans la ruine.
– On en avait déjà parlé au moment de planifier ton évasion, expliqua Carole. Ta sœur a proposé de nous fabriquer des sacs ou d’aller les rechercher à la ruine, mais on était trop dans l’urgence.
– Je vais faire sans, décida Micky. Cl’Witt, descends-nous.
   Le pilote gerkis amena ses mains tendues vers ses flancs.
– Non, attends ! coupa Stéphane. Déjà que tu risques d’être reconnue…
– Être reconnue… répéta Marc.

   Un océan de haillons et de poings levés. Une grande marée grise et hirsute de visages furieux. C’était à cela que ressemblait cette foule de pauvres qui bousculait les riches humains et gerkis, escaladait les autorouleurs…
Et des vagues de courage…
   S’Krunn chassa ses pensées. La Milice maintenait l’ordre sur les territoires de l’Empire. Des regards haineux se braquaient vers sa navette. Mais aussi… des moqueurs ? Des bouches osaient rire. D’irrévérencieux postérieurs se dénudaient. Et… ne voyait-il pas des toges dans tout ce gris ? Ornées de lyres dorées… Guirrinez ne portait-il pas le même type de tenue ?
   Voici qu’apparaissaient d’autres coiffures soignées et mentons rasés. Des mains aux ongles propres brandissaient les étoffes rouges de vêtements arrachés.
   De riches humains se révoltaient eux aussi. Ils reniaient ce régime auquel ils avaient pourtant choisi de se soumettre. Leur peur volait-elle en éclats ?
   S’Krunn ferma un poing. Des hologrammes apparurent, ornés de viseurs. Déployés, les canons flexibles n’attendaient plus que les gestes du pilote pour cracher leurs décharges. Désigner une des images, tourner le poignet. Rien de difficile.
   Et il hésitait ! Malgré son ordre d’éliminer cette menace, l’ironie et la haine de cette foule…
   Un petit objet vola, se rapprocha… Une pierre ! La carrosserie tinta. Un autre caillou. Encore un. Une pluie de plus en plus violente…
   Un carré se dessina et afficha en gris sur son fond noir Communication. Wyoss. Pas besoin d’en lire plus. S’Krunn toucha Accepter.
– Grwach ! Que faites-vous donc ?
– Vous avez refusé que j’évalue la situation avant de prendre une navette. Je n’ai donc d’autre choix…
– Tirez immédiatement !
– Commissaire, je ne suis pas sûr que ce rassemblement soit dangereux. Ces gens ne sont pas armés…
   Rien d’autre que ces durs projectiles qui ricochaient.
– Tirez, ou je vous condamne à l’exposition !
   Un euphémisme qui désignait ce que les terriens avaient appelé, en des temps reculés, carcan, pilori, manteau de la honte… On entravait de pesantes chaînes les chevilles et les poignets du condamné, on serrait le plus fort possible autour de la cage thoracique un lourd harnais orné d’anneaux. Puis on soulevait le tout, on le laissait suspendu en plein cœur de la ville. Au-dessus, une enceinte clamait sans cesse les délits reprochés.
   La carrosserie tintait sous les cailloux…
– Bien, commissaire.

– C’est bizarre, remarqua Alban au milieu des rires, des sifflets et des huées.
   Les pierres ricochaient sur le métal.
– Quoi ? demanda Pierre.
– Ben regarde ! Les canons !
   Déployés, ils l’inquiétaient bien assez, merci ! Sauf que… Mais oui !
– T’as raison !
   Les flexibles ne se tordaient pas, les gueules ne bougeaient pas. Depuis combien de temps ?
   Il donna une tape dans le bras de son ami.
– Tu crois qu’on leur fait peur ?
– J’en suis pas sûr. Tu sais ce que les CRS aimaient bien faire en mai soixante-huit ?
   Oui. Sur ordre de leurs chefs, ils laissaient les jeunes manifestants balancer des caillasses sur leurs fourgons pendant de longues minutes. Puis ils entendaient On intervient ! alors qu’ils bouillaient. Aujourd’hui, ça pouvait prendre des proportions beaucoup plus graves : les CRS n’utilisaient que des matraques et des lacrymos… Pas la Milice, qui préférait de loin le laser.
– Attends, les gerkis sont pas fins à ce point-là ! Quand ils ont envahi la Terre, ils ont pas fait ça en douceur !
   Les canons flexibles remuèrent.
On intervient !


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   Le Binoclard secoua la tête.
– J’y crois pas une seconde.
– C’est n’importe quoi ! s’indigna Aurélie.
   Marc venait d’expliquer l’idée derrière sa tête : Micky, reconnue, pouvait déclencher un mouvement contre les gerkis. Une pure folie !
– Attaquer la Milice, c’était n’importe quoi aussi, insista-t-il.
   Le ton calme et le sourire aux lèvres.
– Et on l’a fait !
– C’est Corentin qu’a raison, balança Carole. Si Micky fait un pas dehors, tous les habitants de la ruine vont se bousculer aux bornes.
   Yann désigna de sa main d’os et de débris les deux jeunes résistants.
– Regarde ce qui s’est passé avec Stéphane et Sandra. Ils voulaient juste se planquer. T’as vu comment ça a fini ?
– Moi j’ai vu, intervint Ahmed. J’ai cru comprendre que dans la ruine, y avait Corentin et une femme en plus de ce Thierry.
   Il marqua une pause, attendit qu’on le corrige. Son regard passa d’un compagnon à l’autre. Les visages se hochèrent, les épaules se haussèrent. Aurélie se rappelait même le prénom de cette femme. Louise. Seule survivante de sa petite famille.
– OK ! La femme est morte pour avoir réagi, et Corentin s’est fait arrêter.
   Le gros roux baissa son regard. Triste ? Honteux ?
Il a rien à se reprocher ! Mais comment lui faire admettre ?
– Et pourtant, tous les deux, ils ont vu les mêmes écrans de propagande que Thierry. Ils étaient au courant tout pareil pour les récompenses ! Et y en a qu’un à être allé à la borne !

   Les canons flexibles se figèrent et bourdonnèrent. Des rayons bleutés jaillirent. Quatre corps explosèrent. Des souffles d’humeurs balayèrent des rangs de la manifestation, qui dégringolèrent en un pêle-mêle de pieds, de mains, de hurlements. Leurs puanteurs cuivrées et acides violaient les nez. Les quatre têtes sautèrent. Des flots de bile et de sang arrosèrent la foule, charriaient des éclats de vertèbres et de côtes, des lambeaux d’entrailles. Les intestins s’écrasèrent contre des poitrines, les renversèrent. Les bras volèrent, frappèrent des cous, des visages, des nuques, des dos. Les pas trébuchaient sur des membres, écrasaient des os, piétinaient des foies…
   Plus aucun rire moqueur ne résonnait dans les rues. Les voix qui raillaient la navette quelques instants plus tôt criaient à présent toute leur horreur.
   Les canons se tordirent une nouvelle fois. Leurs gueules fixèrent des corps allongés et agités qui tentaient de se dégager de ces débris sanguinolents. Une affreuse teinte rouge et tiède imbibait les haillons. Une jambe arrachée décolla d’un ventre, rejetée d’un geste plein de répugnance. Un bras voltigea, sa main semblait s’agiter en un salut grotesque.
   Les rayons jaillirent. Quatre bassins éclatèrent. Des troncs bondirent, des intestins y pendaient. Les bouches beuglaient une souffrance sans nom.
– Alban ! cria la voix d’une jeune femme.
   Chargée de terreur, de colère et de désespoir.
– Salauds ! hurla quelqu’un d’autre.
   Qui se dressa, immobile dans un chaos de pieds précipités, de jambes affolées. Il déchira ses haillons gluants de sang, exposa son torse maigre.
– Pierre, fais pas ça !
   Une gueule se pointa vers le sternum saillant.
– Allez-y, tirez.
– Non !
– Tirez !

   Castipiani… Comme l’abominable proxénète de Lulu. Un nom bien trouvé…
   Il avait abandonné Gaspard. La douleur de ses ongles arrachés vibrait encore au bout de ses auriculaires et annulaires. Les entraves cisaillaient son corps nu, ses côtes bloquées sous les maillons ne s’écartaient qu’à peine pour laisser ses poumons respirer.
   Un hologramme chargé de caractères gerkis s’était matérialisé face à ce psychopathe. Qui avait touché un petit bloc de ces lettres tour à tour cunéiformes et arrondies. L’image de Wyoss avait succédé à tout ce texte.
– Commissaire Castipiani, nous devons nous mettre en sécurité au plus vite.
– J’ai un interrogatoire en cours.
– Notre Milice est attaquée ! Réfugiez-vous !
   Il avait soupiré. Puis :
– J’y vais !
   Avant de quitter la pièce. En laissant le prisonnier seul sur cette table, allongé au milieu de ces horribles instruments. Une sueur grasse et froide mouillait sa peau. Ses larmes coulaient sur son visage, brûlaient ses yeux de leur sel amer, nimbaient sa vue d’un voile liquide. Au bout de ses doigts mutilés de leurs ongles, la chair à vif démangeait.
   Parler arrêterait-il toute cette souffrance ? Oui. Quelques mots, et il mourrait !
Et Joseph aussi…
   Vendre un ami pour tout cesser. Rien qu’un instant de paix ! La liberté ? Non, la mort, bien sûr. Peu importait, pourvu que tout s’arrête ! Il le savait : les prochaines tortures l’amèneraient à cette honte. Si la pince ne parvenait pas à l’y pousser après avoir arraché les ongles de ses doigts et ses orteils, un autre instrument s’acharnerait sur lui.
– Et après, y a les os ! Vous savez combien y en a dans le corps ?
   Cette affreuse promesse de Castipiani ! Prononcée de cet effroyable air gourmand…
Pardonne-moi, Joseph !

   Des tourbillons humains où se mêlaient haillons et toges. Des têtes qui sautaient comme des bouchons au-dessus de champagne sanglant. Des bras et des jambes qui roulaient. Des oreilles qui volaient comme des gros insectes étourdis. Des pieds qui trébuchaient sur des troncs moribonds, écrasaient des entrailles…
   Et des cris. Suraigüs. Hystériques. Mêlés aux explosions liquides des torses, des ventres et des crânes. Ils vibraient
– Pierre, fous le camp ! voulut hurler Juliette par-dessus tout ce chaos. Mais aucune syllabe ne voulut sortir. Ce massacre s’infiltrait en torpeur glacée dans chacun de ses pores, coulait dans ses nerfs et gelait ses muscles. Sa gorge comprimée verrouillait ses mots. Son estomac se chargeait de nausées, mais ce malaise froid et gluant les y coinçait, les obligeait à s’y accumuler, toujours plus pesantes.
   Debout au milieu des cadavres déchiquetés et des mourants, des fuyards qui détalaient ou rampaient, son ami offrait sa poitrine nue et bombée à la navette. Qui ne le visait pas… Les canons crachaient leurs lumières bleues sur d’autres corps. Qui éclataient en gerbes d’os, de sang, de sucs, de boyaux, de neurones… Mais pas sur lui ? Ce mec servait sa vie sur un plateau, et la patrouille hésitait ?
   Une poigne saisit le coude de Juliette
– Reste pas là !
et l’entraîna.
– Hé ! protesta-t-elle.
   D’un ton à peu près vif. Comme si la main qui venait de l’arracher à ce carnage en absorbait l’horreur.
   Mais sans essayer de se dégager.
– Suis-moi, je te dis !
   Une rue remplie de petits groupes qui détalaient en pleurant ou en hurlant. On la plongea dans un de ces flux, qui la bouscula, indifférent. Dans un autre.
   Mais elle ne résista pas. Tout, plutôt que de voir encore cette chair exploser !
   Vint une nouvelle rue, pleine de la même panique folle.
– Ils sont complètement à l’ouest aujourd’hui, regarde !
   D’abord, Juliette ne remarqua que ces défilés chaotiques. Puis elle entendit :
– Même pas foutus de protéger leur tour ! Non mais regarde !
   Aucun engin ne montait la garde devant le bâtiment.
   Juliette se tourna vers ce type. Blanc et blond, plus âgé. Les yeux bruns. À ses côtés, une petite dizaine de gars comptaient des pierres dans leurs mains. Deux ou trois portaient les toges rouges des terriens qui acceptaient un métier pour les gerkis. Ou qui bénéficiaient d’une récompense après…
– Ils font quoi, ceux-là ?
– Ils sont avec nous, t’inquiète !
– Mouais…
– Écoute, c’est des gars qui voulaient bosser, c’est tout. Ils ont dénoncé personne, ils ont juste expliqué ce qu’ils savaient faire, et maintenant, ils bossent.
– OK… Et là, vous voulez attaquer la Milice avec vos pierres ?
– J’espère que t’as pas tout balancé sur la navette !
   Elle secoua la tête.
– Réfléchissez deux secondes. Vous croyez vraiment qu’ils ont été assez cons pour tout nous laisser ?

– S’il vous plaît ! hurla Gaspard.
   De la voix parvenait à sortir de son corps à bout de forces. Les douleurs et l’épuisement se mêlaient dans ses nerfs.
   Les assaillants de la Milice. Sa seule carte pour se sortir de là !
– Aidez-moi !
   Étaient-ils loin ? Pouvaient-ils entendre ses appels ?
Cette pièce est insonorisée, pauvre idiot !
   Ou pas… Et si un peuple aussi cruel se délectait des cris des suppliciés ? Et ensuite, les attaquants sauraient-ils briser ses chaînes ?
   Peu importait. Tenter quelque chose… Même la chance la plus mince !
– Je suis prisonnier par ici ! S’il vous plaît !
   Il essaya de lever le pied pour frapper cette table. Les chaînes plaquaient sa jambe, les maillons fendirent un peu plus dans sa peau, s’enfoncèrent dans sa chair.
   Ses poumons haletaient sous les entraves qui pressaient ses côtes, ses souffles râpaient sa gorge irritée à force de crier.


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– Les mains à plat sur le mur, ordonna l’agent.
   Un salaud d’humain collabo. Encore mal rasé et décoiffé, mais déjà vêtu d’un uniforme noir sans galon.
– Bien écartées !
   Juliette s’exécuta. Ses genoux vibraient de peur.
– Je t’ai aussi dit d’écarter tes pattes ! aboya le pourri.
   Rien de bon. Son regard lubrique brillait avant même qu’il ne l’emmène dans cette petite pièce carrée.
– Je vois qu’un plan… avait balancé un mec dans la petite bande.
   Très simple. Que quelqu’un se constitue prisonnier et fasse l’imbécile pour les occuper. Distraits, ils encaisseraient des caillasses, on les dépouillerait de leurs armes…
   Ridicule. Ça ne pouvait pas fonctionner pour attaquer des combattants endurcis. Et pourtant, elle y avait cru. Au point de se proposer pour remplir ce rôle.
   C’était ça ou ne rien tenter. Une simple manif tournait au carnage, et on ne se défendait pas ? Et Pierre se serait sacrifié
(Mais non ! Je l’ai pas vu exploser !
Ben voyons !)
pour rien ? Et tous ces gens éclatés ? Ce rassemblement aurait perdu tout son sens. Les gerkis avaient osé le réprimer en envoyant cette sale navette !
   Peu importaient ses raisons maintenant.
   Elle avait trouvé dans le vestibule de la tour une petite patrouille déjà en joue.
   Fallait s’y attendre, non ?
   Un
(traître !)
humain s’était approchée, lui avait tordu un bras dans le dos et l’avait entraînée.
   Dans cette pièce. Rien que lui et elle… Des paumes palpèrent une de ses jambes. Moites. Pesantes. Lentes.
– Oh ! C’est quoi, ça ? Des caillasses ! C’était pour la manif, je parie ! Quand je pense qu’y avait un capitaine qui vous prenait pour des pacifistes ! La grosse blague ! Enfin bon, maintenant, il canarde tes potes, on va pouvoir finir cette journée tous tranquilles.
   C’étaient des humains qui mouraient sous les lasers de la navette ! Des gros geysers de chair et de sang, des yeux qui roulaient sur les chaussées, des cervelles qui se déversaient… Et ça ne dérangeait pas ce type qu’on massacre les siens ?
   Quelqu’un cria. En dessous… Des syllabes floues…
Vouléééé ! Irisoyéééé !
– Tu faisais partie de mes potes y a pas longtemps, je me trompe ? osa balancer Juliette.

– S’il vous plaît ! hurla Gaspard.
   Seul ses souffles rauques lui répondirent, irritèrent la soif qui commençait à tenailler sa gorge, sa langue sèche.
– Je suis prisonnier !
   Des pas avaient claqué au-dessus. Si lui entendait…
   Les chaînes frottèrent son bras, lui donnèrent l’impression d’arracher sa peau…
– Par ici ! cria-t-il encore.
   En continuant à s’agiter… Il sentit… son coude… décoller de la table…
   Libre ?
   Gaspard osa lever sa tête et la tourner. Des maillons serraient encore sa main, son poignet, son avant-bras…
   Mais plus au-dessus.
   Il pouvait donc se dégager ? Tout son visage se détendit, sa bouche se courba en un sourire. Quelques efforts pour se libérer !
   Ne rêve pas, ça ne suffira pas !
   Il tenta d’étouffer ce pessimisme et tira son bras.
   Et où iras-tu, tout nu avec tes ongles arrachés ?

– Bien vu ! se moqua Thierry.
   Un vieux rêve, ce boulot. Un seul obstacle : l’exigence des gerkis. Ces abrutis voulaient bien laisser les humains bosser, mais à condition de commencer en bas de l’échelle. On pouvait y échapper en dénonçant. Une opportunité s’était présentée : Stéphane et Sandra. Enfin, sa vie changeait !
– Ça t’excite, l’uniforme ? grinça la black entre ses dents.
   Sa tentative d’insolence ne parvenait pas à cacher sa peur. Depuis combien de temps n’avait-il pas vu une fille aussi bien foutue ? Ça avait toujours manqué dans la ruine. Rien d’autre que la vieille Louise à portée de queue. Rien de bien terrible dans le quartier non plus. Pas un coup tiré depuis… l’Invasion ? Non, pas tout ce temps, quand même ! Presque vingt ans ! Et aujourd’hui, dans cette pièce…
– Tu veux faire la maline ? T’as été chopée avec des caillasses pour la Milice, je te signale ! T’es dans une sacrée merde, t’as pas l’air de t’en rendre compte !
   Pas trop mal, comme journée. Un boulot, et une séance de crac-crac. Une raideur entre ses jambes lui confirma qu’il savait encore bander après toutes ces années de privation.
   Une négro…
   Thierry ne les avait jamais aimés, ceux-là. Pas plus que les bougnouls. Des profiteurs. D’allocs en aides, ça gagnait l’équivalent d’un gros salaire sans rien branler de sa journée. Ça ne bossait pas, mais ça roulait en grosse berline.
   Mais ce spécimen, là… Le cul d’enfer et les bons petits seins sous les haillons…
– Mais t’es pas encore foutue, je te rassure.
   Il plaqua sa main sur une épaule et tourna la fille face à lui. L’angoisse essayait de teinter de pâle cette petite gueule sombre.
– Tu peux te sortir de là.

   Gaspard poussa un cri bref, puis grimaça. Il crut sentir son visage suer deux fois plus. Une chaîne appuyait sur les plaies au bout de ses doigts. La chair que les ongles arrachés laissaient à vif…
   J’ose m’en plaindre ?
   Et Joseph ? Rendu aveugle, il ne s’était pas laissé abattre. Malgré ses orbites vides qui saignaient en deux ruisseaux de larmes rouges. La souffrance de son corps battu.
   Il avait rampé dans les rues pour s’éloigner de ses bourreaux, profité des rondelles fourrées à la place de ses yeux pour trouver un nom de guerre, entraîné les sens que la torture lui avait laissés… Une bouffée de honte chauffa le visage de Gaspard.
   Avant de lui insuffler une nouvelle force. Son ami n’aurait-il pas déjà réussi à se libérer ?
   Bien sûr que non. Mais lui ne renoncerait pas ! Pas plus qu’il ne souhaitait abandonner la musique malgré ses difficultés.
– Mes parents veulent que j’arrête le piano…
   Ça ne ressemble pas à une plaisanterie. Et il fallait bien en arriver là un jour. Joseph n’a jamais eu de grandes dispositions. Jusqu’alors, il parvenait à compenser en travaillant dur. Plus encore que moi, qui ai pourtant toujours passé des heures chaque jour face au clavier. Mais le niveau auquel il est parvenu dépasse ses limites. Il ne peut pas lire vite des accords de plus en plus complexes. Ses mains, ni assez rapides ni assez souples, ne peuvent pas jouer ces lignes mélodiques vives.
   Il a haussé les épaules.
– Faut mieux, d’après eux.
   Gaspard tira encore. Ses doigts mutilés crièrent leur douleur sous les maillons, ses mâchoires se crispèrent pour contenir les cris qui menaçaient de jaillir, comme s’ils risquaient d’expulser cette énergie déjà trop faible qui l’envahissait.
   Non ! Elle suffirait !
Tiens bon !
   La voix de Joseph résonnait dans son esprit, l’exhortait.
   Il tira encore. Ses plaies glissèrent sous le métal, un grognement s’échappa d’entre ses dents serrés. Des larmes mouillèrent ses yeux, se mêlèrent à la sueur de ses pommettes en une espèce d’acide salé.
   Un effort !
Avant que ce fou ne revienne…
   La Milice admettait des humains dans ses rangs : ceux qui lui donnaient des renseignements de valeur. Mais combien parvenaient au grade de commissaire ?
   Est-ce le moment de se demander des choses pareilles ?
   Non. Il fallait se libérer. Et vite !
   Gaspard contracta les muscles de son bras et commença à le tirer vers le haut de la table. Tout son corps se crispa. Les maillons râpèrent sa peau.
   Il tenta de se moquer de cette douleur et cette fatigue de plus en plus lourdes.

– En vendant des potes, c’est ça ?
   Juliette aurait donné n’importe quoi pour que son ton paraisse sarcastique. Mais elle n’y entendait que sa peur.
– T’as tout compris, beauté.
   De sa main, il lui effleura la tempe,
– Tu nous dis qui t’as vu à la manif,
descendit vers la mâchoire
– tu nous dis aussi ceux
(sale patte !)
– qui font des trafics ou d’autres conneries, et on les arrête.
   Il empoigna le menton.
– Ça te va ?
   Juliette crut sentir une trace gluante et tiède comme de l’urine sur sa peau.
Sa sale patte !
   Soit ce taré la défonçait, soit elle vendait des amis. Ou des inconnus…
Non, tu rigoles ! Tu vas envoyer à la mort des gens qui t’ont rien fait !
   
La première à fustiger ces collabos, comme ce connard qui avait dû dénoncer du monde pour porter ces belles fringues noires. Elle allait devoir changer de camp !


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   Un rire à la fois joyeux et nerveux secouait Gaspard. Il avait réussi ! Malgré la douleur. Et il pouvait maintenant s’asseoir sur cette table, épuisé, couvert de sueur. Mais libre ! Au prix de longs efforts. D’abord un bras. Puis l’autre main… Les paumes moites appuyées sur le métal froid, les poussées malgré la peau qui glissait… Le corps tiré sous les chaînes qui le retenaient, enfonçaient leurs maillons comme autant de dents…
   De ses doigts, il sécha les larmes qui noyaient ses yeux. Puis aperçut quelque chose. Pas loin. Ses vêtements arrachés, qui gisaient. Les petites lyres dorées brillaient sous la lumière grise, rappelaient ce passé à la tête d’un orchestre. Finie, cette époque. Maintenant commençait un avenir de mendicité dans les ruines. Ou de fuite, emmené parmi… ces gens qui attaquaient…
   Pourquoi ne venaient-ils pas ?
   Était-ce le moment de se questionner ainsi ? Ce commissaire fou allait revenir d’une minute à l’autre ! Et lui restait assis, nu, en train de se poser des questions sur son futur, de savourer cette liberté qu’il risquait de perdre à nouveau ?
Et pour de bon, cette fois…
   D’autres ongles arrachés…
– Vous savez combien y a d’os dans le corps ?
   Côtes. Tibias. Fémurs. Hanches. Mâchoires. Et le crâne…
   Assez ! Il se glissa sur la table, se dressa et courut vers ses lambeaux de vêtements. Un vestige de pantalon. Il le roula entre ses jambes, autour de sa taille et de ses cuisses. La toge déchirée. Il la passa contre son dos et son torse, sur ses épaules. Les bottes.
   Une arme… Les instruments de torture ! Gaspard se tourna vers le mur. Des pointes brillaient…

– T’en penses quoi ? pressa Thierry, le menton de la black pris dans sa poigne.
   Qu’il serra encore plus.
– T’en penses quoi ?
   Les mâchoires se serrèrent. Les yeux se fermèrent comme pour contenir des larmes qui coulaient. Sans y parvenir.
   Elle savait ce qui l’attendait. Avant la mort ou la déportation. Avait-elle vu son érection ?
   Il la lâcha et lui envoya une baffe, puis une autre.
– T’en penses quoi ?
– S’il te plaît…
   Mais… ça commençait à supplier ! Bon, ça ! C’était nouveau, ce pouvoir. Et grisant ! Il l’avait aimé, son boulot de banquier ? Pas tant que ça. Ça payait bien, et après ? Non. Milicien, ça permettait bien autre chose. Et puis, un humain aussi pouvait y monter en grade. Comme ce Castipiani.
– Ce que tu me demandes… pleurnicha la négro.
– Ouais ?
– Laisse-moi du temps pour y réfléchir !
– C’est tout réfléchi, putain ! gueula Thierry.
   Le moment de décocher son vrai deal arrivait…
– C’est ça ou la mort en public !
   Encore quelques secondes, histoire qu’elle balise un peu plus.
– Tu comprends ça ?

C’est bien moi ? s’interrogea Gaspard en fixant les pointes que ses doigts serraient.
   Oserait-il en planter une dans la chair d’un adversaire ? Comme si c’était le moment d’en douter ! Ce psychopathe aux yeux de mercure allait revenir
(Je n’entends pas encore le bruit de ses pas…
Peu importe ! Il faut faire vite !)
et lui s’interrogeait sur des choix qui n’existaient plus ? Près de vingt ans plus tôt, les gerkis avaient gagné une bataille par laquelle ils avaient conquis la Terre. Une guerre avait commencé. Gaspard avait cru survivre en les convaincant de trouver des musiciens et de lui donner pour métier de les diriger. Quelle lâcheté ! Il avait juste fui un conflit dans lequel Joseph, bien plus courageux, s’était plongé.
   Terminée, cette couardise qui l’avait empêché de suivre la bande de son ami. Ils étaient devenus d’implacables tueurs parce que ce monde les avaient ainsi changés. C’était ça ou accepter ces horribles envahisseurs.
   Gaspard marcha d’un pas chancelant vers la porte. Une douleur gelait le bout de ses doigts mutilés. Ses haillons lui donnaient l’impression de peser sur ses hématomes, là où des chaînes avaient pressé sa peau.
   Il poussa un bref soupir, comme pour expulser tout ça. Et commença à avancer. Trop lent… Il secoua la tête comme si ça suffisait pour chasser sa peur et se força à accélérer. Derrière ce battant l’attendait…
Personne !
   Sortir de cette salle de torture, et vite ! Mais pour aller où ? Les miliciens l’avaient traîné jusque là, déjà étourdi. Pas l’idéal pour retenir un trajet…
Et Joseph ? Combien de temps a-t-il rampé, les yeux arrachés, battu comme plâtre ?
   À qui le tour, maintenant ?
Je suis en moins piteux état !
   Cette lamentable plaisanterie suffit à lui rendre un peu de courage. Il présenta sa paume face à la porte et la décala à gauche. Le battant coulissa, révéla l’incertitude
(Mort ? Liberté ?
Ces assaillants qui ne viennent pas ! Pourquoi ?)

qui attendait Gaspard.

– Ça t’a pas gêné de… commença Marc.
   C’était la première fois qu’Aurélie le voyait hésiter à se montrer franc. Ça ne dura pas.
– Enfin, t’as tué d’autres gerkis, quoi. Et désarmés, en plus !
   Au-dessus de la plate-forme posée, les quartiers de la carrosserie flottaient. Micky et Yann parcouraient les ruines. Ils en trouveraient bien quelques-uns pour déclencher un soulèvement. Les autres recevraient une main hérissée de verre et de ferraille dans leurs tripes…
– Telle est la volonté de
Woulereuh ? Woulgrr ?
répondit Cl’Witt.
– Qui ça ?
– Le grand… créereur
   Hein quoi ?
– de l’univers !
   Ah ! Créateur !
– Mais ton dieu, là, il te laisse tuer tes semblables ? demanda Aurélie.
– Nous devoirons être des guerriers.
   Et ça impliquait de…
   Elle pensa à ces cultes sanglants. Les Aztèques et leurs sacrifices humains. Les carthaginois qui brûlaient des enfants en priant Baal d’expier leurs péchés. Les islamistes qui tiraient sur des innocents et détruisaient d’antiques ruines.
   Pas de la religion. Du fanatisme.

– S’il te plaît… pleura la négro.
   Tout bon, ça ! Violer… Ça aussi, c’était nouveau, pour Thierry. Lui qui avait toujours déployé des tonnes d’artifices pour draguer. La belle bagnole, le grand appart, des restaus de luxe… Et le fric que ça coûtait ! Tous ces découverts… Bon, il avait pu les éponger en plaçant les thunes de quelques clients aux bons moments… Et puis, ça lui avait permis de tirer des sacrés coups. Mais ça ! Plus rapide et… aussi jouissif ? Sans doute que oui. Ça l’excitait !
Le prestige de l’uniforme !
   Il sourit, oublia cette plaisanterie et commença d’un ton tout doux :
– En fait, on peut s’arranger autrement, si tu préfères.
   Maintenant ! Pas mal pour un premier viol : presque pas de contrainte physique ! Autant d’efforts en moins ! Une fille qui devait choisir entre ça et…
– Arrête de chialer et écoute ! Tu vois, cette pièce, y a pas une caméra, pas un micro, rien !
   Elle le fixa, le regard horrifié. Et il poursuivit :
– Ça nous fait une sacrée intimité, hein ?
   Elle bondit vers l’arrière, heurta le mur, s’y plaqua. Leva une main tremblante, c’était censé la protéger ?
– Attends…
   Et lui s’avança. Vers sa proie… Qui semblait vouloir s’enfoncer dans le ciment pour fuir. Et qui brandissait sa paume comme un bouclier pathétique.
– Non, fais pas ça…
   Sous ses yeux écarquillés, sa bouche se tordait en une courbe de peur.
   Bien roulée, cette fille… Quel beau morceau ! Toute ferme… Une espèce d’acier pesait et se dressait sous le pantalon de Thierry.

   Des foules. Qui fuyaient, hurlaient de colère et de peur. Les flux se croisaient, se téléscopaient.
   Sur les hologrammes, S’Krunn vit de nouveau quatre terriens exploser en gerbes de sang, d’os et d’entrailles. Les déluges de leurs débris renversaient leurs amis. Des bras heurtaient des têtes et des flancs, on piétinait des crânes et des poumons… Comme sur d’autres planètes, où les habitants avaient éclaté sous ses décharges.
   Mais cette fois, pourquoi ne parvenait-il pas à s’en réjouir ? Lui qui, comme toute sa race, exultait devant la mort et la souffrance des êtres inférieurs. Ne bafouait-il pas, en montrant cette étrange faiblesse, la parole sacrée de Wool’Rh, le dieu-étoile qui avait créé son monde ? Ce Père qui avait engendré la race la plus puissante de l’univers, celle qui devait maîtriser tous les peuples ?
Tous les astres sont nôtres. Par la perfidie, mes plus indignes enfants vous en ont spoliés, vous, mes plus nobles descendants ! Il est de votre devoir de reconquérir ces territoires. Méritez-les par la force et vous vous en montrerez dignes ! Montrez-vous dignes de posséder ces territoires et vous mériterez les Lumières de la Dimension Éternelle !
   
Des commandements répétés depuis toujours, et qui avaient poussé les gerkis à créer des astronefs de plus en plus puissants, des armes de plus en plus destructrices. À organiser la Milice, police, armée et service de renseignement combinés en une seule institution. Et leur empire, au fil des siècles, s’était étendu sur d’innombrables systèmes solaires. Aucune atmosphère ne pouvait empoisonner leurs poumons capables de respirer n’importe quel gaz. Aucune température ne pouvait geler ni bouillir leur sang à chaleur variable. Des dons du Seigneur Wool’Rh.
   Et aujourd’hui, pourquoi s’en rendait-il indigne ?
   Il cessa d’y penser et dirigea les canons flexibles sur… de tout jeunes humains. Des enfants. Qui couraient dans ces foules aux côtés d’adultes incapables de… les rassurer. Ce qu’avaient pu tenter des parents lors d’une rafle, douze ans plus tôt, à Paris. Agent dans une patrouille dont le capitaine avait donné l’ordre surprenant de…


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   La porte de l’ascenseur s’ouvrit, les rayons allaient cribler… la paroi du fond…
   Aucune arme ne bourdonna.
   Plaqué sur le côté, les pointes serrées dans son poing, Gaspard fronça ses sourcils. Aucun milicien n’avait entendu ? Ne devaient-ils pas garder leur tour alors qu’on les attaquait ?
   Il souleva un pied, rapprocha sa semelle du sol, le toucha et osa y peser. De ce pas lent et silencieux, il se glissa le long de la cloison de métal, le tissu de ses hardes frottait.
On va m’entendre !
Mais non !

   Dans le coin.
Mes pas !
   Toujours trop bruyants. L’épaule contre le bord de l’ouverture. Son oreille de chef d’orchestre, exercée à écouter la justesse, le rythme et les nuances d’un orchestre symphonique
(Bien trop petit ces derniers temps ! Et il manque plein d’instruments…
À quoi bon s’en plaindre maintenant ?)
traqua des sons dans le couloir.
   Des tirs. Mais plus loin. Vers l’entrée ? Voilà qui expliquait bien des choses ! La Milice parvenait à repousser ses assaillants dans la rue !
   Il serra un peu plus ses pointes. Le métal de ces armes ridicules
(Que faire s’ils se mettent à me tirer dessus ?
Tais-toi donc !)
le rassura de son contact pourtant froid. Au bout de ses doigts mutilés, ses plaies vibraient de picotements. Son corps s’y habituait.
   Il inspira, laissa l’air parcourir ses narines, descendre dans ses poumons en un flux de douceur fraîche. Expira, charria hors de son sang les peurs et les souffrances de ces dernières minutes ou heures.
   Et osa jaillir de la cabine. Dans un couloir vide. Il se dirigea vers la gauche, où résonnait la rumeur des tirs. Ses bottes lui parurent claquer contre le sol malgré son pas prudent, couiner… On allait le repérer et le canarder ! Il se plaqua le dos contre le mur et continua sa marche raide. Ses jambes, prises dans des gangues d’angoisse, refusaient de se plier, comme les longues pattes d’un héron.
   Mais il avança. La rumeur de la fusillade lui semblait se préciser à chaque pas. Les canons allaient se tourner vers lui…
Non !
   Pas le moment d’y penser ! Sortir de là avant tout !
Avec ces miliciens dans l’entrée ?
   Qu’est-ce qui valait le mieux ? Mourir sous leurs lasers ou subir d’autres tortures ?
– Vous savez combien y a d’os dans le corps ?
   Joseph aurait envisagé un troisième choix : se tirer de là vivant. Mais Gaspard n’osait pas l’espérer. Sauf peut-être…

– Ça va pas te faire de mal, tu vas voir ! assura Thierry.
   Son sexe long et dur étouffait dans son pantalon. Une chaude humeur de plaisir, douce et électrique, montait.
– Si t’y mets un peu du tien, évidemment !
   La peur semblait vider la peau de sa couleur nègre pour n’y laisser que cette espèce de pâleur grise. Les yeux s’agrandissaient, dénudaient leurs globes blancs où des veines violacées se dilataient.
   Et tout ce corps tremblait. Si bien foutu !
– Si t’es gentille, ça va super bien se passer, parole ! C’est OK ?
   La fille ne répondit pas. Rien d’autre que son regard écarquillé, sa bouche ouverte qui aurait bien aimer exhaler un semblant d’insolence. Avant l’Invasion, ces gens-là défiaient les flics qui venaient les arrêter, se marraient en expliquant à une assistante sociale que, privés de boulot, ils ne pouvaient pas se passer de toutes ces belles aides dont ils privaient des blancs pourtant dans une merde bien plus épaisse… Maintenant, ces cons avaient appris le respect !
– Attends ! commença-t-elle. Y a… Dans le quartier…
– C’est avant, ça ! On n’en est plus là, Blanche-Neige !
– Écoute-moi ! Dans la ruine… Enfin, dans le quartier… Y a un marché noir…
– Tu m’en parleras après.
– Non, attends ! C’est pas des blagues ! Je t’y emmène avec une patrouille !

   Un renfort, bien sûr ! Cette idée sautait au cerveau de Gaspard ! Ces pas au-dessus de la salle de torture…
   Non. Qui était-ce ? Un des assaillants ? La Milice semblait concentrer ses tirs sur… l’extérieur…
   À présent tout proche de la fusillade, plaqué contre un mur invisible depuis l’entrée, il l’écouta. Les armes bourdonnaient. Et les décharges explosaient… dehors…
   Que savait-il de cette tour ? À force d’interroger ces notables gerkis qui l’avaient pris pour un ami pendant toutes ces années ? Et ses questions qui passaient pour de la curiosité ! Lui seul avait su que les réponses serviraient au Binoclard tôt ou tard.
Je l’ai payé cher !
   Quatre ongles arrachés. Plus aucun métier. L’obligation de fuir ou de se battre. Mais la liberté ! À condition de prendre des risques. Là, maintenant.
   Réfléchir d’abord… Gaspard se remémora ce que Cl’Witt avait dit sur cette tour. Un seul accès piéton, une cheminée pour les engins volants. Sous-sol : les cellules, la base de départ des navettes, les salles d’interrogatoire. Étages : les bureaux des officiers. Et à ce niveau… Le vestibule. Et après… Les salles des aveux et dépositions, où on interrogeait ceux qui se constituaient prisonniers, témoignaient, dénonçaient ou portaient plainte.
   On y avait donc emmené quelqu’un. En pleine attaque…
Mais qu’ai-je donc à perdre !
   À part six ongles… Gaspard braqua son regard vers le vestibule. Vide. Alors que les armes bourdonnaient… Et cette porte. Derrière, peut-être un allié à délivrer. Ou…
   Peu importait. La chance lui sourirait ou le malheur le tuerait.
   Il osa avancer sa tête. Pas trop loin du mur. La tourner… vers…
   Un rang de miliciens, yeux et pistolets pointés vers l’extérieur, tirait. Une décharge après l’autre. Combien d’humains les attaquaient donc ?
Ils sont occupés. Je n’ai plus rien à perdre. Ils sont occupés, je n’ai plus rien à perdre. Ils sont occupés je n’ai plus rien à perdre. Ils sont occupés je n’ai plus rien à perdre occupés rien à perdre occupés rien à perdre
   Gaspard s’élança, fixait la porte. Qui grossissait. Les armes bourdonnaient sur le côté, un rayon allait l’atteindre. Non, personne ne le visait, tous se concentraient sur l’extérieur ! Un canon se tournait… Non !
   La porte. Gaspard présenta sa paume et balaya. Le battant coulissa. Pas assez vite… Si, une ouverture ! Pas assez large. Si ! À peine…
   Il déboula dans une petite pièce nue, son cœur battait comme un tambour hystérique dans sa poitrine. Ses nerfs vibraient sous sa peau, grisés d’adrénaline. Dans son ventre, la gangue de peur s’était allégée le temps de sa course, mais revenait. Encore plus lourde.
   Agir !
   Devant lui se dressait un milicien… aux cheveux gris et hirsutes… L’humain de tout à l’heure ! Et son pistolet, là, à sa hanche…
   Agir !
   Gaspard sentit un de ses bras se dresser comme un serpent. Il vit une pointe dépasser du pantalon, une couleur rouge s’écouler autour… Entendit le milicien pousser un cri… Bondit en arrière, l’estomac lourd de nausée. Le pistolet jaillit, happé entre deux mains noires aux paumes claires.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? siffla une voix.
   De femme. Africaine. Qui apparut, fourra le canon dans une narine de l’homme et le força à passer devant elle et se plaqua contre son dos. Elle les tourna face à la sortie de la pièce.
– Oublie l’otage, lui dit Gaspard.
   D’une affreuse voix blanche. Et entre ses dents serrées qui tentaient de contenir son envie de vomir.
– Tu rigoles ou quoi ? C’est lui notre ticket de sortie !
– Les gerkis ont une notion très particulière du respect de la vie. Celui qui est tué par ses compagnons pour servir leur cause gagne son paradis.
– Tu veux dire qu’ils buteraient ce mec
   Qui blêmit.
– au lieu de le protéger ?
– Tu as tout compris.
– T’es de quel côté ?
– Du tien. Et crois-moi, cet otage nous serait complètement inutile.
   Le visage gonflé de colère, la femme extirpa le canon du nez. Elle l’envoya derrière sa taille et en frappa les testicules du milicien. Qui poussa un minable couinement.
– Tu te marres encore ?
   Un autre coup.
– Je suis pas gentille, c’est ça ?
– Arrête ! interrompit Gaspard.
La pointe dépasse de la fesse et du sang coule…
   Il secoua la tête pour en chasser la grisaille de malaise qui engluait son esprit,
– Il faut sortir de là !
saisit le bras de l’africaine et la tira.

– Eh ! protesta Juliette. Ce salaud voulait me violer !
   Depuis l’instant où il l’avait jetée dans cette pièce. Il voulait lui soutirer la chaleur de son sexe, pas des informations.
– Et si la Milice débarque maintenant, voit ce que tu viens de faire
   Le traître, ses mains plaquées contre ses couilles, tombé sur les genoux, se tordait de douleur.
– et nous arrête ? J’ai eu bien assez de mal à sortir de leur salle de torture
   Lui ? D’où pouvait-il sortir ? Les cheveux bien coupés et le menton rasé de près trahissaient un collabo, mais pas ses haillons. Même pas son espèce de lambeau rouge comme une toge…
– et crois-moi, je préfère t’éviter ça!
   Et il semblait en savoir long sur les gerkis ! Comme un pote à eux… mais pourquoi et comment s’était-il retrouvé prisonnier ?
– T’es qui, putain ?
– Je te répondrai quand nous serons sortis de là. Il faut me faire confiance !
   Après tout, ce mec venait de la sauver, non ? Une pointe dans le cul de l’autre ordure…
– OK ! soupira-t-elle.
   Résignée. C’était lui ou personne d’autre, les réponses à toutes ses questions attendraient.


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– Que signifie ceci ? demanda le commissaire Wyoss sur un hologramme.
   Sur d’autres, des corps explosaient encore en déluges de bras, de têtes et de sang.
– La foule est dispersée, répondit S’Krunn en visant… deux hommes, une femme…
   Il ne restait plus que des hordes hystériques de jambes qui couraient, de visages qui hurlaient…
– Nos agents repoussent une attaque de nos bureaux en ce moment même !
   Des révoltés qui osaient attaquer ? Sans autres armes que leurs misérables cailloux ?
Et leur courage…
   Blasphème ! Oser qualifier ainsi ces créations dégénérées du Seigneur Wool’Rh ! Ces usurpateurs qui avaient volé cette planète à ses vrais maîtres !
– Commissaire, je vous prie de croire que…
– Assez ! Renforcez nos agents sur-le-champ !
   Leurs pistolets ne suffisaient donc pas à éliminer de simples humains ?
– Si jamais un seul d’entre eux est blessé, je vous fais exposer !
   Les vêtements ôtés de force. Les poignets enchaînés derrière le dos. La barre sous les aisselles. Les chaînes qui le soulevaient. Les citoyens qui se moquaient du délinquant nu et pitoyable.
– Bien, commissaire.
   D’un geste, le capitaine effaça l’hologramme. Puis il pilota la navette vers l’entrée de la tour. Les écrans flottants laissaient voir des colonnes d’humains qui fuyaient. Il actionna ses canons. Une deuxième fois. Une autre. Geysers de chair.

– On fonce ! décida Gaspard en s’élançant vers l’ascenseur.
   Il entendit des pas courir derrière lui. L’africaine ! À gauche, le rang de miliciens tirait toujours sur les cailloux et les assaillants. Dehors, des cadavres bondissaient et s’écrasaient, se heurtaient, la tête, la gorge ou le torse percé d’un répugnant trou rouge fumant. Et une ombre se dessina… La forme d’une navette !
   L’ascenseur. Gaspard présenta sa paume et balaya. Le battant coulissa,
– Vite !
il plongea dans la cabine. La jeune femme s’engouffra à son tour. Il leva une main et dressa son pouce.
– Comment tu sais manipuler leurs trucs ? demanda-t-elle alors que la cabine montait.
– Officiellement, je dis bien : officiellement, j’étais un notable. Je côtoyais le gouverneur, le commissaire…
– Officiellement.
   Le battant s’ouvrit sur un couloir. Désert, comme Gaspard l’avait espéré. Ce rang qui défendait la tour lui avait pourtant semblé peu fourni. Joseph et sa bande en avaient donc tué tant que ça ?
– Allons-y !
   Il jaillit de la cabine et se hâta dans le couloir, entendit le soupir agacé et les pas de la noire. Elle devait se poser des tonnes de questions, mais les réponses attendraient. Le plus loin possible de cet endroit !
   Des portes défilèrent. Coude à droite. Mêmes couleur grise et lumière pâle tombée du plafond.

– Que faites-vous ? demanda Wyoss.
– Je vais juste faire un tour, se moqua Alain.
Ça se devine pas, espèce d’abruti ?
– Pardon ?
Et il me prend au sérieux !
– Sérieusement, on n’a rien à faire là dedans.
– C’est la procédure en cas d’attaque !
   Bien loin des commandements de leur dieu, qui semblait vouloir des fidèles guerriers.
– Les commissaires…
ne doivent intervenir qu’en tout dernier recours, merci je sais !
   De sa main artificielle, l’homme empoigna le mufle.
– Quand je dirigeais la police niçoise, je me foutais des procédures !
   L’autre saisit les doigts de métal noir, essaya de les écarter.
– Je voulais rien d’autre que des résultats.
   Il contracta ses muscles.
– Alors vous faites un rapport à Sa Majesté si vous voulez, mais moi, je vais mettre un terme à cette attaque à la con, OK ?
   Alain le lança contre un mur.

   Le gars fonça dans le bureau.
– Viens ! pressa-t-il.
– C’est ça ton plan ? cracha Juliette.
   Se planquer dans un bureau où un gerkis rappliquerait sitôt la fusillade finie ? Mais ça donnait quoi ?
   Il approcha de l’étroite fenêtre
– Je pense que nous pouvons nous y faufiler.
et leva sa paume, l’envoya d’un côté. Une bande transparente coulissa. Une autre. Une troisième… Tout le battant se rétracta dans le mur gris.
   Le mec s’empara d’une chaise et la plaqua sous la petite ouverture, y posa un pied, puis l’autre. Son corps bloqua la fine lumière du jour, dessina une grande ombre dans la pièce.
Ce qui nous attend !
   S’écraser en bas… Ou alors, des miliciens attendaient déjà…
   Il se baissa, plaqua ses mains contre les parois, fourra une jambe dans la fenêtre, puis l’autre. S’assit et se glissa. Ses bras et ses cheveux frottèrent.
– Nous ne sommes qu’au premier étage.
   Ce langage depuis tout à l’heure ! Un aristo ? Un bourgeois ?
   Il avança.
– C’est risqué,
   Encore.
– mais faisable !
   Un peu plus vers la sortie.
– Allez, vite ! Tu as la place, engage-toi !
   Entre risquer quelque chose de faisable et mourir démembrés sur la place publique… Un seul bon choix. Celui de ce mec. Il sortait ses jambes. Sa tête.
   À son tour, Juliette s’approcha de la chaise. Y posa un pied, puis l’autre. Plaqua ses mains contre les parois.
   L’ex faux collabo
(Je sais plus !)
bascula dehors. Et poussa un cri.
   À elle maintenant. Avancer, les épaules serrées, la tete penchée. Ses bras et ses cheveux frottèrent la pierre. N’entendait-elle pas des pas précipités ? Dans le couloir…
   Plus vite ! Elle accéléra. La pierre tira ses cheveux, semblait tenter d’arracher la peau de ses bras… Ignorer tout ça ! Filer !
   Ses pieds rencontrèrent… du vide…
   Premier étage ? Et ces tas de haillons qui couraient, les bras levés ? Ou qui s’arrêtaient et se blottissaient ? C’était si petit que ça, des humains ? Et l’aristo ? Mort ! Non, même pas visible ! Quelqu’un agitait son bras en grands gestes pressants. Même réduit, son visage affichait une espèce de panique. Lui ! Il avait survécu, pourquoi pas elle ?
   Elle ferma les yeux, sortit ses mains, les plaqua contre le mur. Inspira, l’air descendait dans son corps trop nerveux en un flux tiède jusque dans son ventre glacé.
Maintenant !
   Elle poussa. Ses fesses et ses jambes décollèrent, quittèrent la fenêtre…
   Tout son corps tomba. Un cri s’échappa de sa bouche. Ses paupières se rouvrirent, lui révélèrent un mur qui défilait, un trottoir qui se rapprochait… Sa tête plongeait… Non, ses pieds…
   Une douleur explosa dans son dos, coupa son souffle. Une cloche grave et mate résonna dans son cerveau. Une main se tendit au-dessus d’elle. Et le visage du gars. Dont la bouche articulait des syllabes… Il lui empoigna les épaules et la releva.
– Attends, parvint-elle à dire d’une voix pâteuse.
   Autour d’elle, la rue et ses tours cessèrent peu à peu de danser, reprirent des places cohérentes.
– Pas le temps ! coupa l’autre.
   Il lui saisit le coude
– Suis-moi !
et l’entraîna.

   Alain saisit les nuques de deux agents et les tira dans le bâtiment, les balança. Sous leurs regards courroucés, il dressa un poing. Son avant-bras s’ouvrit, un champ de force jaune pâle translucide se déploya. Les doigts de l’autre main se disposèrent en cercle sur le tour du poignet. Un trou s’élargit en leur centre.
   Armé, il jaillit du vestibule. Des caillasses rebondirent sur son bouclier, d’autres éclataient sous les rayons. Au-dessus, la navette de Grwach visait et canardait, des hommes, des femmes et des enfants explosaient en gerbes de chair et de sang sous les décharges.
   Le bras-canon d’Alain cracha des lueurs bleutées. Une tête sauta, séparée d’un cou en charpie, le corps bondit vers l’arrière, ses bras en croix cognèrent les gorges de trois potes. Un ventre se déchiqueta en bouillie d’intestins, le bassin et les jambes tombèrent, l’épaule atterrit sur le crâne d’une femme et la renversa, les poumons luisaient. Des vessies mutilées écartèrent des cuisses en un horizon macabre. Des yeux roulèrent.
   D’autres cailloux s’envolèrent, ricochèrent contre le jaune translucide. Indifférent, Alain braqua son arme vers une petite troupe qui s’enfuyait en hurlant. Il visa une hanche. Tira. Le torse sauta comme un bouchon de champagne.


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   Des hurlements. Des pieds qui se précipitaient. Des regards écarquillés qui se tournaient à la recherche de visages amis.
   Des cadavres. Des membres arrachés. Des mains éparses. Des os nus luisants au milieu de chairs crevées.
   Des puanteurs de sang, d’intestins déversés et gluants. Cuivrées et acides.
   Juliette et le mec suivaient une des bribes de foule qui fuyaient dans des directions désordonnées ce chaos immonde. Puis une autre.
Ça devait être un rassemblement pacifique !
   L’idée qui avait circulé dans les quartiers des ruines. Pour laquelle les habitants étaient sortis.
   Et morts.
   Une autre bribe. La main du bonhomme empoignait toujours le coude de la jeune femme. L’entraîna dans une rue déserte. Derrière eux résonnait encore un brouhaha de cris et de pas précipités. Qui s’éloignait.
– Maintenant qu’on est un peu en sécurité…
   L’estomac de Juliette se tordit, elle crispa sa bouche pour refouler le vomissement qui menaçait.
   L’autre s’arrêta et s’appuya contre un mur. Baissa le visage. Un flot verdâtre dégringola de sa bouche sur ses bottes sans boucles, charria une odeur bileuse. Un deuxième.
   La puanteur acide souleva lui souleva le cœur, son ventre se contracta et libéra la même cascade grasse et brûlante, qui lui râpa la gorge.
– Maintenant qu’on est en sécurité,
(et qu’on a gerbé un bon coup !
Pff… Même pas drôle !)
tu peux me parler un peu plus de toi ?
   Il se laissa tomber le dos contre le mur, haleta, les yeux fermés.
– Je m’appelle Gaspard. Avant l’Invasion, je dirigeais un orchestre.
   Ah oui ! Elle avait vu des affiches dans la rue et des concerts à la télé, une éternité plus tôt. Des rangs de musiciens… Violons et… comment ça s’appelait ? Le bon temps. Son enfance, avant l’Invasion.

   L’avenue déserte. Morte. Couverte d’un gigantesque tapis de cadavres, de membres, de têtes entières ou fracassées. Des entrailles luisaient, baignaient dans leur sang et leurs sucs. Des oreilles et des yeux. Des corps coupés en deux.
   Au-dessus, la navette rétracta dans sa carcasse ses canons flexibles, demeura quelques instants comme pour saluer le carnage et s’envola. Un joli carton… Alain désactiva son bouclier et referma son avant-bras, le laissa prendre. Son canon se referma, les parois reprirent leurs places de doigts. Il se retourna, un sourire satisfait aux lèvres,
– Voilà comment on fait.
s’avança dans le vestibule. Ses pas claquaient, leurs échos résonnaient comme sa fierté. Et derrière lui, il le savait, les yeux oranges des agents gerkis dardaient sur son dos un regard plein de colère. Et de honte. Ce peuple guerrier, pas foutu de buter de vulgaires manifestants armés de caillasses toutes bêtes, qui venait de prendre une leçon ! Même Grwach, aux commandes de sa navette, n’avait pas semé autant de morts. Comment leurs âmes se trouveraient-elles en se présentant devant leur dieu ?
Ô Seigneur ! Pardonne notre nullité, mais un humain s’est montré meilleur que nous !
   Et Wyoss qui avait ramené sa procédure à la con ! Les commissaires qui devaient rester planquer au lieu de participer à la baston ! Il réfléchirait à sa lâcheté le temps d’une petite exposition, celui-là !
   Alain tourna vers l’ascenseur. Une porte coulissa derrière lui.
– Commissaire ! appela une voix humaine.
   Celle de ce mec qui avait vendu le fils Bouvier et un pote… Il se tourna, le vit sortir du bureau des dépositions, le visage luisant de sueur et crispé dans une grimace de douleur, la main plaquée contre ses burnes.
– Louvrains ?
– Chopez-les… haleta-t-il. Ces enfoirés…
– Quels enfoirés ?
– Guirrinez et une black.
– Impossible. Guirrinez est enchaîné dans la salle d’interrogatoire avec des ongles arrachés.
   L’autre se tourna et désigna un morceau de ferraille qui dépassait de son cul. Du sang imbibait son pantalon.
– Regardez ce qu’il m’a fait, votre enchaîné !
   Quelque chose vibrait dans les mains artificielles d’Alain et les crispait en poings, comme si la peau, les muscles et les nerfs d’autrefois avaient repris la place du métal, des rouages et des fibres optiques. De la colère.

   Gaspard raconta comment il s’était imposé comme chef d’orchestre pour le compte des gerkis.
– Ils ont pas ça chez eux ? interrompit la femme.
   Surprise.
– Eh non. Aucun art, d’ailleurs.
   Sur le visage noir, les yeux s’élargirent. Comment pouvait-on se priver de l’idée de rechercher la beauté ?
– Mais les CD que j’ai fait écouter au gouverneur lui ont beaucoup plu. C’est ainsi qu’il a décidé qu’il lui fallait des musiciens. Alors je lui ai demandé d’en recruter. Il a réussi à en trouver une quinzaine.
   Quelques rues plus loin, le tumulte s’était tu. Plus aucune foule n’occupait les chaussées.
– OK ! J’ai un résumé de la version officielle. Mais en vrai, tu faisais quoi ?
– Chef d’orchestre était pour moi une passion, et les gerkis me payaient cher. Et comme j’étais un notable, je parlais régulièrement au gouverneur, au commissaire… Et pas que ceux de la ville !
– Attends, je te suis pas… T’as fait aimer la musique à tous les gerkis, pour qu’ils te laissent donner des concerts comme ça ?
– Ce n’étaient pas des concerts. En fait, les gouverneurs donnent souvent des réceptions, et le nôtre a tellement pris goût à la musique qu’il en exigeait à toutes ses réceptions. Et il a fait découvrir la musique à d’autres gouverneurs en m’envoyant à leurs réceptions.
– Et l’empereur ?
– Il était question que nous allions nous produire dans sa résidence. Mais le vol des plans lui a donné bien d’autres soucis.
– Ça t’en faisait, du monde à qui parler. Ça te servait à quoi ?
– Ce n’est pas tout. Mon argent me permettait d’acheter des armes, des véhicules, de la nourriture…
– Wow ! T’étais résistant, c’est ça ?
– Pas directement. En fait, j’aidais le Binoclard.

– Y a un truc que je comprends pas, tiqua Ahmed. Vous avez pas de temples pour Wool’Rh ?
   C’était vrai, ça. Dans leurs villes, les gerkis avaient bâti leurs habitations, leurs commerces… mais rien pour honorer leur dieu.
   Le front de Cl’Witt se plissa, chargé d’incompréhension.
– Pas de quoi ?
– Pour prier Allah, y avait des mosquées, les catholiques avaient des églises… Pour prier Wool’Rh, vous faites comment ?
– Prier ? Mais prier de bien vouloir quoi ?
   C’était quoi, cette formule ? Même pas religieux !
Nous vous prions d’agréer… Nous vous prions de bien vouloir…
   On écrivait ça sur des courriers. Mais dans un Coran ou une Bible, ça aurait semblé bizarre…
– Ben… Comment t’expliquer ? hésita Aurélie. Prier, c’est… En gros, parler avec son dieu, lui demander quelque chose d’important…
– Le Seigneur Wool’Rh ne parle qu’à notre empereur, qui nous transmette sa parlerole.
– Mais vous le représentez nulle part ? Je veux dire : pas de statues, pas d’images…
– Nous ne savoirons rien faire de tout cela. Et cela ne servirait à rien, car le Seigneur Wool’Rh n’ave pas de corps et pas de visage. C’estre une immense lumière grise.
Grise… Comme…
– C’est pour ça que vous faites tout en gris ! comprit Ahmed. Toutes vos tours, et même vos éclairages !
– Bien sûr. Nous rendrons hommage
(Ah oui, c’est le présent, pas le futur ! Pff… Faut suivre !)
à notre Seigneur en privilégiant cette couleur qui este la sienne !
– Voilà Micky et Yann, coupa Marc.

   Fascinée, Juliette écoutait Gaspard. Ce mec avait… aidé le Binoclard !
– Je commandais des pièces, je payais des… des mécaniciens pour les assembler. Le Binoclard et moi avions établi des cachettes pour les messages, les équipements, la nourriture… Mais tout cela, après tout, si tu y réfléchis, n’est rien d’autre que de la dépense. Mon plus beau tour,
   Il sourit.
– c’est d’avoir sympathisé avec le gouverneur et le commissaire.
   Et enchaîna sur ses baratins pendant toutes ces années : les questions sur le fonctionnement des navettes, les réponses gardées en réserve…
– J’ai par exemple été en mesure de leur dire l’agencement des pièces dans les maisons des gerkis, combien de gardes les gouverneurs employaient… Ainsi, il leur a été plus facile de d’organiser l’assassinat du gouverneur de Normandie.
– Mais… le Binoclard a rien fait pour toi ?
– Il est en fuite et ne sait même pas que j’ai été arrêté. Je devais les cacher, lui et sa bande, pendant quelques jours, le temps que soient… disons, livrés, leurs nouveaux équipements. Après la destruction de leur repaire, tu imagines ce que ça peut être pour eux !
   Les images venaient vite. Des armes perdues. Nulle part où dormir. Plus aucune nourriture. Sur la route depuis le nord, obligés de se…
   Sur quoi ?
– Attends ! Leur base était sur une île, c’est ça ?
– Oui, en effet. Le Mont Saint-Michel est une île. Il a fallu que je leur fasse assembler des…
   Gaspard chercha un mot.
– Des véhicules sur coussin d’air pour flotter sur l’acide, je ne sais pas si tu vois bien le principe…
   Juliette hocha la tête pour lui assurer que oui. Elle ne comprenait qu’à peu près, mais ça suffirait. Des véhicules qui flottaient grâce à de l’air en dessous, point barre. Gaspard poursuivit :
– Ils étaient camouflés en carcasses de voitures. Malheureusement, la Milice connaît le truc, à présent. Et le Binoclard ignore que la navette volée est suivie par satellite !


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– Louvrains, pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé ? exigea Wyoss.
   De nouveau dans son bureau, et non plus planqué comme le plus minable des trouillards à discuter du sexe des anges avec Bengiello, qui souriait comme un mioche en visite dans une chocolaterie. Grwach s’était retiré pour étudier les effets de Guirrinez. Drôle d’attitude depuis son retour : pas un sourire, les yeux oranges un peu vagues… Devant eux, Thierry Louvrains fermait une main en poing angoissé, plaquait l’autre contre sa fesse blessée tout juste soignée. Jusque là tout content de frimer dans son bel uniforme noir, il chiait à présent dans son froc.
– Moi, je peux l’expliquer, intervint Alain. Si vous nous aviez pas planqués tous les deux avec votre…
   Il tordit sa bouche en une grimace lourde d’ironie.
– …procédure, Guirrinez serait resté bien gentiment dans la salle d’interrogatoire.
Et je l’aurais fait parler !
– C’est Louvrains que nous écoutons !
   Ton agacé. Colère dans le regard orange. Mais même pas un Fermez-la !et pas mal de honte dans les yeux. Preuve que ce crétin se savait responsable de ce magnifique fiasco. Pour condamner son tout nouvel agent à l’exposition, il assurerait. Mais quand l’autre sac de tentacules lui demanderait des comptes…
– Vous avez emmené une assaillante dans le bureau des dépositions. Est-ce exact ?
Une assaillante ?
   Ouais, une fille. Ça expliquait tout. Bien foutue ? Cet abruti avait dû vouloir la sauter, elle s’était défendue d’un coup de latte au bon endroit…
– C’est exact.
   Bengiello se léchait les lèvres. Lui aussi comprenait.
   Restait le cas Guirrinez. Houdini avait démontré depuis bien longtemps qu’on pouvait se débarrasser de n’importe quelle entrave. Sans surveillance grâce à un certain commissaire et sa procédure merdique, le chef d’orchestre en avait profité pour gigoter, glisser sa peau sous les chaînes…
Minute ! Salle d’interrogatoire…
   Alain jeta un œil sur la table, où brillait sous la lumière grise la pointe encore ensanglantée extraite de la fesse de Louvrains. Semblable à celles qu’on plantait sous les ongles…
– Laissez-moi deviner : vous vouliez vous taper la fille, Guirrinez a débarqué et vous a planté ce truc dans le cul. La fille en a profité pour vous latter au bon endroit et vous piquer votre flingue. Et après, vous êtes resté comme un con à les regarder se barrer.
– Castipiani, c’est à moi de mener cet interrogatoire, protesta Wyoss.
– Je vous oublie pas, vous inquiétez pas ! Louvrains, y a un mot de faux dans ce que j’ai dit ?
   Le regard médusé, la mâchoire tremblante et les oreilles rouges de l’autre tendaient à répondre que non. Honteux et furieux qu’on l’ait aussi bien percé à jour…
– Alors, Louvrains ?
– OK…
   Une voix blanche. Le ton des suspects qui craquaient, démolis à force de baffes.
– Et voilà ! Une affaire réglée ! Et maintenant, Wyoss, je vous laisse vous débrouiller avec Sa Majesté, qui va sûrement trouver qu’une Milice décimée, une navette volée et trois détruites, une révolte et deux prisonniers évadés, ça fait beaucoup dans une seule journée.
      Bengiello gloussa.
– Vous auriez pu limiter les dégâts sans votre… procédure !
   Le chef gerkis serra ses poings, sa peau d’huître se dilatait de colère.
– Ah, autre chose.
   Alain saisit dans ses deux mains le mufle qui frémissait.
– C’est commissaire Castipiani, s’il vous plaît.
   Il pressa les crocs les uns contre les autres,
– Et maintenant,
les frotta.
– avant de chier dans votre froc devant Sa Majesté,
   Bengiello ne riait plus. Ses paupières s’ouvraient toutes grandes sur une terreur pure.
– vous pourriez peut-être faire le nécessaire pour que ce branleur soit exposé, vous croyez pas ?
   Dans le blanc des globes oculaires se lisaient mille pensées effrayées, du genre C’est quoi ce cinglé ?
– Non ! supplia Louvrains.
   Une paume tendue. Des tics de peur plein le visage.
– Écoutez, je me suis laissé surprendre,
   Son menton tremblait.
– j’ai pas assuré, c’est vrai ! Mais je peux me rattraper ! Je vous promets !
– Vous avez bien dit que vous étiez entraîné à la baston ?
– Je…
   Oui, bon, il ne voyait pas le rapport !
– Euh, oui, oui ! J’avais un bon niveau ! Là, je me suis laissé surprendre, OK ! Mais je suis rouillé, c’est pour ça ! Si je reprends l’entraînement…
– Si ?
   Une idée…
– Mais vous allez le reprendre, cet entraînement !
On va bien se marrer !
   Indifférent au regard stupéfait de Bengiello, Alain relâcha une main, sortit le pistolet du holster de Wyoss et le balança derrière lui.
– Et vous allez nous faire voir ce que vous valez !
   Il jeta le gerkis.
   Qui tomba à côté des pieds d’un Louvrains médusé.
– Wyoss, debout. Si notre ami est si balèze que ça, vous allez galérer un peu sans votre arme.
– Attendez ! interrompit Bengiello. Vous allez les faire se battre ?
– Vous avez tout compris. Le vainqueur gardera sa place dans la Milice et le perdant sera exposé.
– C’est grotesque ! protesta Wyoss.
– Ça va m’aider à savoir lequel de vous deux est responsable de ce fiasco. Ah, un détail ! Bengiello, apportez-moi le pistolet.
   Le minable se précipita vers l’arme, la ramassa et l’apporta. Fini, le petit môme dans une chocolaterie ! Maintenant, il ressemblait à un jeune flic devant un bataillon de psychopathes.
   Alain saisit la pétoire et la pointa vers les deux adversaires.
– Que le meilleur gagne !

– On y va, ordonna le Binoclard.
   En quelques gestes, Cl’Witt redémarra la navette et la dirigea vers le sud.
– Ça a marché ?
– Mieux que ce que Marc avait dit, répondit Micky.
   Quelque chose tomba en une cascade bruyante et solide sur le plancher.
– Vous avez pas vu comment on sortait les gens des ruines ? Au magasin, ils sont débordés !
– Autre chose.
   La voix d’Yann.
– Il s’est passé un gros truc à Toulouse, les écrans de propagande parlent pratiquement que de ça. Apparemment, notre attaque, elle a pas servi à rien !
– Comment ça ?
– Y a eu une énorme manif. Bon, elle a été réprimée. Après, je sais pas si ça a quelque chose à voir, mais Gaspard est recherché.
   Joseph sentit son cœur accélérer alors qu’il écoutait la suite :
– Y a sa gueule, avec une black, sur les écrans. Ils se sont tous les deux évadés…
– Cl’Witt, vers Toulouse !
– Je croiriais que nous allerions vers…
– Toulouse. On peut pas laisser Gaspard comme ça.
   L’engin tourna.
– J’ai bien compris que dans ta religion, Gaspard gagnerait son paradis en mourant torturé, mais je veux pas de ça pour lui !
– C’est quoi cette histoire de religion ? s’étonna Micky.
– Cl’Witt nous a parlé de la religion sur sa planète. Les gerkis croient en un dieu qui leur fait avaler que tout l’univers leur appartient, que les gens sur les planètes leur ont volé des territoires et que ça justifie de les massacrer. J’ai bien résumé ?
   Aucune réponse. Drôles de croyances, qui prônait un extrêmisme gratiné. Les Daech, les mollahs et autres tarés d’Arabie Saoudite se prétendaient musulmans, mais leur foi était-elle autre chose que de la folie ? Quant aux sionistes qui dirigeaient Israël, comment avaient-ils pu oser se dire juifs ? Et les catholiques qui avaient massacré tant de protestants lors d’une certaine Saint-Barthélémy ? Là, un tout autre genre de malades avait colonisé la Terre. Même pas besoin de fanatisme pour les génocides et la domination !
Quoique…
   Leur empereur leur rapportait la parole de leur dieu…
   Autant laisser Cl’Witt à son pilotage, pas la peine de lui poser des grandes questions maintenant. La priorité s’appelait Gaspard.
– Vous avez organisé un beau petit soulèvement ?
– Faut dire que Micky est une star ! plaisanta Yann.
Continue…
– Elle passe beaucoup sur les écrans de propagande, et elle pose super bien !
   Quelques petits rires.
Bon, t’accouches ?
– Entre la Normandie et Toulouse, elle en aura foutu du bordel en même pas deux jours ! Mais les Milices parlent de nous aussi ! Et vous savez ce qu’on a rencontré dans les ruines ? Quasiment que des fans ! Ça a pas été dur d’organiser un rassemblement. Sur ce coup-là, Marc, c’était bien vu.
– Tu parlais d’un gros truc à Toulouse, coupa le Binoclard.
–Des gens qui se sont rassemblés. Une espèce de manif, quoi ! Les écrans de propagande montrent surtout la répression et c’est glauque. Une navette a débarqué et a tiré dans le tas. Mais on a quand même vu qu’y avait un monde énorme. Il devait bien y avoir toutes les ruines de Toulouse.


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   Partition. Le mot français pour ce document rempli de… notes, de mesures… S’Krunn s’en rappelait. Aucun message contestataire. Rien d’autre que de la musique, un de ces… arts, de ces talents terriens.
   Ici, comme sur sa planète natale, son peuple ne savait rien bâtir d’autre que ces tours en lignes droites et colorées du gris de l’aura du Seigneur Wool’Rh. Les humains avaient construit ces pyramides, ces temples romains, romans et gothiques, ces châteaux, forteresses et résidences… Comment se nommaient ces époques de leur histoire ? Tant de rois et d’empereurs s’étaient succédés dans leurs pays !
   Là, dans ces pages, des sons s’étalaient, prêts à vibrer dans des instruments…
   La musique. Un des nombreux talents de cette race dont il avait, quelques minutes plus tôt, exterminé des adultes et des jeunes. Et étranger aux gerkis.
Que savons-nous faire exactement ?
   Cette puissante énergie contenue dans toutes les armes, dont une seule décharge pouvait mutiler. Ces vaisseaux assez rapides pour parcourir des galaxies entières en un temps ridicule. Ces robots dont une seule colonie suffisait à exterminer une cité. Ces stratégies grâce auxquelles tout l’univers leur reviendrait, repris à tous ces peuples perfides qui leur avaient volé un astre après l’autre !
Mais quoi d’autre que la guerre ?
   Rien ? Les terriens avaient enrichi leur monde de mille et une créations. Et aussi détruit de nombreuses merveilles… Eux aussi, comme leurs maîtres, connaissaient la violence. Mais leurs arts montraient des beautés… supérieures ?
Blasphème !
   Il osait douter de la parole du Seigneur Wool’Rh ! Les Limbes Acides guettaient son âme ! Sauf si son Créateur jugeait aussi… son courage ? d’aujourd’hui.
J’ai tué des gens désarmés.
   Il se hâta de refermer la partition. Le lourd claquement du papier chassa de son esprit ses pensées impures.

– Commissaire… appela Alexis.
   D’une voix ridicule. Trop basse. Presque un murmure. De la pure lâcheté, quoi. Mais comment ne pas se dégonfler quand on parlait à un malade pareil ? Fou, mais aussi assez fort pour…
Balancer un gerkis comme un sac poubelle !
– Oui ?
– On devrait arrêter, non ?
   Devant eux, Louvrains esquivait les coups balourds de Wyoss. Des baffes gracieuses et vives comme celles d’un ours en pleine digestion. Et il frappait comme… un champion de karaté. Au ventre. Sous et devant le museau.
– Pourquoi ? C’est pas un assez beau combat ?
   Du sang orange coulait du mufle fendu. Des crocs cassés luisaient sur le sol.
– Vous allez dire quoi à l’empereur ?
   Un poing à deux pouces essaya de frapper le visage humain.
– Que j’ai fait exposer
   Deux mains blanches saisirent le poignet,
– un commissaire incompétent.
une épaule passa sous le bras. Le corps à peau en coquille d’huître sauta et tomba sur le dos comme une masse molle, un pied cogna le dessus du crâne et flanqua un coup de semelle sur le bout du mufle. Un autre. Encore un.
   Et Castipiani laissait continuer ce combat. Qui tournait à la boucherie ! Le corps de Wyoss tressautait à chaque coup, son bras encore valide n’essayait même pas d’arrêter cette botte. Au bout de ses mâchoires fracassées, son museau semblait se raccourcir. Des blessures s’ouvraient, laissaient couler un sang en rigoles de plus en plus nombreuses.
– Écoutez, on voit très bien qui a gagné, là !
   Et Louvrains s’acharnait ! Son sang devait contenir une espèce d’électricité inépuisable qui levait ses muscles, les baissait…
– Ouais, c’est pas faux… Stop !
   Le pied se figea à quelques centimètres de la gueule pétée.
– Super efficace, leur médecine !
C’est tout ce qu’il trouve à dire ?
   Et sur un ton tout joyeux.
   L’humain
(comment on peut appeler comme ça un mec pareil ?)

tourna son visage. Grand sourire, regard aux anges. Le menton frémissait d’une exaltation malsaine.
– Normalement, avec ma blessure au cul,
   Il se décida à bouger sa patte pour la poser au sol.
– j’aurais jamais dû pouvoir lever la patte comme ça ! J’étais prêt à le finir, vous savez…
– On va pas exposer un mort, quand même !
– Je comprends.
– Wyoss ?
   Le gerkis poussa un long râle.
– Vous inquiétez pas pour Sa Majesté, c’est moi qui vais faire le rapport. Vos agents vont s’occuper de votre exposition.
   Tout ça sur un ton… badin !
Je dois rêver, là…
   Le museau bousillé, ça ne méritait pas un peu plus d’empathie ?
Je voulais juste une auberge !
   Son idée d’hier matin, quand il avait dénoncé la fille. Plutôt que d’utiliser une borne, il s’était déplacé jusqu’à la Milice de Rouen en espérant qu’on apprécie sa démarche. Et partant de là, qu’on exauce ou lui donne un peu d’argent pour son souhait : un petit restaurant, comme autrefois. Enfin presque : aucun service d’hygiène ne l’aurait embêté. Au lieu de ça, on le collait sous les ordres de ce psychopathe ! Qui venait d’en rencontrer un autre, et un aussi beau spécimen !
Mickaël a peut-être pas mal fait de se dégonfler…
– Louvrains, ce que vous nous avez fait, c’est impressionnant ! Vous faisiez quoi avant l’Invasion ?
– Conseiller financier.
   Un métier frustrant pour un sadique pareil.
– Mais je faisais du judo et du karaté à côté. J’ai commencé quand j’étais petit et… ben, j’ai continué, quoi !
– Vous deviez avoir un bon niveau !
– Deuxième dan de ceinture noire.
– Ah quand même !
   Le fou s’approcha de Louvrains
– Bon, on va peut-être passer l’éponge sur votre petite erreur.
et lui passa son bras autour des épaules.
– C’est comme ça qu’on apprend le métier, vous êtes d’accord avec moi !

– Attends ! s’alarma Juliette. On va où, là ?
– En lieu sûr.
– Ça existe plus pour nous, les lieux sûrs, je te signale !
   Les écrans de propagande diffusaient déjà leurs visages et le nom de Gaspard. Qui ne passerait jamais inaperçu : son haillon de toge rouge et ses ongles arrachés se distingueraient dans n’importe quelle foule ! Et même dans des rues désertes, les modules de détection tiqueraient !
   Mais il avançait, tournait à gauche ici, à droite là…
– Tu vas pouvoir me parler de toi en chemin, si tu veux bien…
   Et elle suivait, sans savoir ce que ça donnerait.
À qui d’autre faire confiance ?
– Non mais réveille-toi !
   Encore un coude.
– La Milice va nous tomber dessus, avec tes conneries !
– Notre évasion aurait tendance à me rendre optimiste. Rappelle-toi donc comment elle s’est déroulée ! As-tu vu beaucoup de miliciens ?
   Non. Juste un rang occupé à tirer sur ce qui restait du rassemblement.
– Et les commissaires se sont…
– Attends… T’as bien dit : les commissaires ?
– Oui. C’est un commissaire de Paris qui m’a…
   Il grimaça.
– Interrogé.
   Un bien mauvais souvenir.
– Celui de Toulouse l’a appelé pour se réfugier dans une pièce en lui rappelant que c’était la procédure.
Un commissaire de Paris ?
   Mais oui, normal ! La Milice de Toulouse avait arrêté un des résistants qui avaient volé les plans de la résidence terrienne de l’empereur. Qui avait dû confier une affaire aussi importante aux plus importants de ses officiers !
– Un humain qui n’a rien à envier aux gerkis question sadisme, crois-moi…
– Hein ? Attends, de quel humain tu parles !
– De ce commissaire de Paris ! À moins que ce ne soit un androïde, pardon ! un robot d’apparence humaine.
– Je comprends pas ! Qu’est-ce qui te fait dire que c’était un robot ?
– Ses yeux. Ça ressemblait à deux espèces de globes complètement gris. Du métal. Ah, nous y sommes presque !
   Dans une rue étroite, des hommes et des femmes en haillons s’adossaient aux murs, laissaient s’arrêter des voitures devant eux. Des riches, terriens ou gerkis, descendaient des véhicules et se laissaient emmener dans les petites tours.
– On est… Merde, en plein dans le quartier à putes !

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– C’est dans ce genre de quartier que Jean-Paul m’a attendu hier matin, se rappela Micky.
   Elle entendait la tristesse qui alourdissait sa voix. Son équipier qui l’avait vue arriver, emmenée à l’aéroglisseur camouflé… et qui s’était sacrifié pour permettre à la bande de quitter le repaire.
   Loin au-dessus de la rue, les quartiers de la navette flottaient. Le châssis y remontait. L’engin se rassemblerait et volerait hors de la ville.
   De chaque côté de l’étroite chaussée se dressaient des petites tours. Derrière quelques fenêtres des appartements inhabités brillaient des lumières, des ombres accouplées s’y découpaient. Des humaines plaquaient leurs corps nus contre des vitres. À côté de leurs visages aux yeux clos luisaient des yeux oranges ou souriaient des faces lubriques.
   Ces scènes l’arrachèrent à sa peine et lui rappelèrent ce qu’elle foutait dans ces rues glauques.
– Tu sais où trouver Gaspard là-dedans ? C’est grand, comme quartier !
– Pas précisément, répondit Marc.
   Il connaissait ce coin : le Binoclard l’y avait envoyé à pas mal de reprises pour récupérer les équipements. On espérait que l’ancien chef d’orchestre ait eu l’idée de se planquer une des chambres qui permettaient de stocker les marchandises.
– Y a cinq piaules où chercher. Elles sont un peu loin les unes des autres et seront sans doute occupées.
   Des putes en pleine action. Ainsi vivait ce quartier. On attendait le client, on l’emmenait dans un des appartements, tous inhabités, et on baisait. En échange de son coup tiré, le client balançait une bonne quantité de monnaie.
   D’après Cl’Witt, les gerkis en construisaient l’équivalent dans toutes les villes de leur empire. Les peuples soumis pouvaient se prostituer dans ces zones, et les envahisseurs se dégorgeaient la queue.
– Les hommes sont les mêmes sur toutes les planètes, avait lâché Carole.
   Son humour cynique n’avait même pas cherché à cacher sa répugnance, bien lisible sur son visage crispé en grimace.
– Que voules-tu dire ?
– Qu’entre les humains et les gerkis, finalement, c’est pareil : les mâles se tapent les femelles
, avait expliqué Aurélie.
– En fait, il n’y ave pas de mâle et de femelle chez nous.
   Et là, Sandra avait sorti un mot à coucher dehors : hermaphrodite.
   Affublée de lunettes noires, d’un pantalon et d’une toge neufs volés dans le magasin en même temps que les boules nutritives, Micky suivait Marc, lui aussi habillé en collabo, sous le regard des filles en haillons qui attendaient les mecs en manque. Des véhicules roulants s’arrêtaient, les vitres s’ouvraient… Alors les prostituées s’approchaient, proposaient une gâterie pas trop chère dans une piaule ou sur la banquette arrière…

   On attendait. Le truc facile à dire… Ça avait duré dans la première chambre. Dans la deuxième. Et là, maintenant, dans cette troisième, Juliette tournait en rond depuis… combien de minutes ?
– Gaspard,
   Planté devant la fenêtre, il guettait son pote.
– oublie, il va pas venir !
    Dans la première piaule, il avait déniché plusieurs tenues de collabos et des perruques, ainsi que plusieurs billets. Un très gros paquet. Tout ça bien planqué sous des dalles de carrelage. Ils avaient ainsi pu se déguiser et acheter quelques boules nutritives pour calmer cette faim qui s’était mise à leur démanger le ventre quand ils avaient commencé à parcourir ce quartier. Mais là, quelque chose piquait les yeux de Juliette et pesait sur ses paupières. De la fatigue. Comme si tout, ce rassemblement disloqué, ses amis morts, le taré qui avait essayé de la violer, les cadavres enjambés, la course à travers les rues… Comme si tout ça lui tombait dessus d’un coup.
   Elle se laissa tomber sur ce matelas crasseux où s’étaient couchées tant de putes et leurs clients.
– Réfléchis… T’as dit toi-même qu’il savait même pas que tu t’étais fait arrêter ! Tu crois vraiment qu’il aura l’idée de venir te chercher ici ?
– Nos signalements doivent déjà être diffusés sur les écrans et la bande du Binoclard a besoin de se ravitailler. Ils doivent donc savoir que nous nous sommes évadés !
   Sa voix se voulait ferme sans y parvenir. Son regard ne décollait pas de la fenêtre. Mais Juliette devina ce qu’elle y aurait lu : de l’incertitude.
– En attendant, tu as un pistolet, j’ai d’autres cachettes avec de l’argent…
– Donc, on peut fuir où on veut. Génial… Et ton Binoclard aura l’idée de nous dénicher dans la ville où on sera terrés, c’est ça ?
   Enfin, il se tourna.
– Ne crois pas qu’il me laisse tomber !
– Oh, sois réaliste une minute, tu veux !
– Sais-tu seulement que c’est à moi qu’il a pensé quand nous avons aménagé ces cachettes ?
   Une flèche de surprise frappa le ventre de la jeune femme.
– Tu veux dire que…
– Il a prévu que mon petit jeu soit découvert un jour et a prévu ces cachettes…
– Pour vos messages et vos équipements ! Mais aussi…
– Pour que j’ai de l’argent, des déguisements et où me reposer.
– Admettons, comprit-elle d’un ton radouci.
   Qui remonta vers des notes d’agacement :
– Mais il sait même pas où t’es en ce moment ! C’est ce que tu m’as dit…
– Oui, je l’ai dit ! Mais notre évasion change la donne !
– C’est bon.
   Elle se coucha sur le matelas.
– Laisse tomber cette fenêtre, t’y verras personne !
   Sauf les putes et leurs clients.
– Tu ferais mieux de…
   Son baillement l’interrompit.
– Tu ferais mieux de dormir.
   Il se retourna, dit ainsi son choix : s’acharner à attendre un ami qui ne viendrait jamais…
C’est vrai qu’il en a fait beaucoup pour lui !
   Ces planques, par exemple. Ce chef avait pensé avant tout à son ami en y dissimulant de l’argent et des déguisements !
   Mais… Gaspard accourait !
– Surtout, ne dis pas un mot !
   D’une voix basse…
   Il se jeta sur le matelas. Qu’est-ce qui lui prenait ?
   La réponse apparut de l’autre côté de la fenêtre. Une silhouette ovale et métallique, des tentacules aux contorsions lentes, des faisceaux bleutés…
   Elle se tourna vers lui, vit son crâne et sa nuque. Et osa à peine respirer.

   Entre les sommets des petites tours se traçait une sombre ligne de nuit. Le long des façades, des lignes de tubes baignaient la rue de leur luminescence gris pâle.
– On aurait pu laisser Stéphane venir avec nous… lâcha Micky.
    Elle tenait la main de Marc, qui l’emmenait hors de l’immeuble. Par ici, on invitait les solitaires pour quelques cochonneries et on trouvait louche de marcher à plus d’un sans se toucher… Dans la piaule qu’ils avaient ouverte en espérant y trouver Gaspard, un client défonçait une prostituée. Deuxième mauvaise pioche. Et il en restait trois à tenter.
   Le garçon s’était proposé pour cette mission, mais Sandra avait insisté pour soigner ses gnons à l’aide des médicaments volés dans le magasin.
– Pourquoi ça ?
   Bonne question. Elle n’aurait pas détesté voir les cheveux blonds, les yeux verts… Mais qu’est-ce qui lui arrivait ?
– J’ai l’impression que tu sais pas trop, en fait… comprit son équipier.
   Tout en souriant.
   Autour d’eux, les putes s’appuyaient contre les murs ou s’approchaient des voitures arrêtées ou ralenties. Leurs hanches se balançaient. Leurs haillons s’ouvraient, laissaient voir leur peau.
– Dès qu’on trouve Gaspard, je dors, bailla-t-il.
   Une porte coulissa, laissa passer une femme qui traînait un gerkis par la main. Micky ne put s’empêcher de l’imaginer couchée sous ce corps répugnant…
– Toi, tu te régénères dare-dare, alors tu t’en fous, t’encaisses toute cette journée.
   L’attaque de la Milice. La poursuite, Cl’Witt qui avait buté de sang-froid d’autres gerkis…
   Une rue. Une autre. À gauche. À droite… Chaque fois, les mêmes scènes. Ces filles qui se vendaient, emmenaient un homme ou un monstre, montaient dans un véhicule…
– Ici.
   Marc se tourna face à la porte, qui s’ouvrit devant lui.
– C’est normal. Tout fonctionne comme ça dans ce quartier, tu vas voir.
   Un vestibule gris les accueillit. La couleur de Wool’Rh, reproduite partout pour lui rendre hommage. Ce dieu fou qui ordonnait ces génocides et ces colonisations à ces fidèles !
– Des peuples nous avent volé nos galaxies !
   Drôle d’allié, ce… cet envahisseur. Et qui butait sans hésiter sa propre race ! Pouvait-on compter sur ce genre de…
Même pas armés ! Ils étaient juste dans leurs apparts !
   En même temps… Il avait tenté d’aider Sandra, non ?
   Marc emmena Micky vers l’ascenseur au fond. Il pressa un bouton orné d’un 3. La cabine, sans se fermer, monta. La jeune fille faillit s’étonner de ce système de commandes, loin de ces gestes et hologrammes. Mais réalisa que des humains l’utilisaient. Donc, on leur avait laissé une technologie à leur portée.
   Un étage. Derrière les portes des chambres, des râles retentissaient. Un deuxième. Ces mêmes cris rauques. Le troisième, baigné des mêmes orgasmes forcés. Marc sortit de la cabine. Micky le suivit. À gauche. Ils dépassèrent plusieurs piaules, tournèrent, en laissèrent défiler d’autres. Le silence régnait dans certaines, mais ces mêmes cris retentissaient dans d’autres.
   Enfin, ils s’arrêtèrent. Celle-ci… Silencieuse. Marc hocha la tête et toucha un bouton à côté de la porte. Le battant coulissa.
– C’est pas plus fermé que ça ? s’étonna Micky à voix basse.
– Non.
   D’accord, aucune de ces chambres n’appartenait à personne. Mais tout le monde se foutait de l’intimité
   Une lumière grise éclaira la petite pièce. Couplée à la porte ? Sur le matelas, deux silhouettes se réveillaient en sursaut.
   La femme noire dont avaient parlé les écrans de propagande.
   Et Gaspard.


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   S’Krunn se rappela cet homme qui s’était dressé devant la navette. Vieux. Tremblant. Sans détourner ses yeux chargés de peur, il avait chanté quelque chose… Ces paroles…
– Allons enfants de la…
   Quel mot ? Patrie. Mais en prononçant ce E d’habitude muet.
– Le jour de gloire est arrivé !
   Cet air… Lié à la France… La Marseillaise. L’homme, debout devant ce canon, avait osé entonner l’hymne de son pays au lieu de fuir.
   La porte s’ouvrit, le commissaire Castipiani entra.
– Vous avez trouvé quelque chose ?
– Rien d’autre que de la musique et sa baguette de chef d’orchestre.
   Les lèvres du chef se serrèrent, comme si sa colère menaçait d’y suinter.
– Souhaitez-vous vous en rendre compte par vous-même ? demanda le capitaine.
   En se retenant de soupirer. À quoi bon cette rage imbécile ? Que pouvait-on espérer trouver dans cette mallette ?
   La bouche de Castipiani se détendit.
– Venez avec moi.
   Puis se courba en sourire. Mais pour autant, ses yeux artificiels ne brillèrent que de cette effrayante platitude métallique.
– Ce serait pas mal que vous voyiez quelque chose…
Pourquoi donc ai-je peur d’un humain ?
   S’Krunn chassa ces questions de son esprit. Il se leva et suivit son supérieur. Hors du bureau. Dans le couloir. L’ascenseur. Le vestibule. La rue, encore jonchée de débris humains. Dont la vue ne le réjouit pas. Pourquoi donc, lui qui avait gagné son grade sur tant de champs de batailles ?
Seigneur Wool’Rh, je vous implore de pardonner cette faiblesse !
– C’est en haut que ça se passe, ricana le terrien.
   Au niveau du troisième étage de la tour. Cet officier de la Milice s’est montré indigne de son rang, affichait un panneau.
– Qui a ordonné cela ? s’indigna S’Krunn.
   Où pendaient deux chaînes qui supportaient les extrémités d’une poutrelle. Passée sous les aisselles d’un gerkis nu. Son sang barbouillait d’orange son visage aux multiples blessures et son mufle brisé.
   Le commissaire Wyoss !
   Castipiani sourit.
– C’est le prix de l’incompétence.
– Mais de quelle incompétence parlez-vous ?
– L’empereur est furieux, vous savez ça ? Je viens de passer un temps infini à expliquer tout ce qui s’était passé en une seule journée ! Et je me suis pas privé de raconter qu’une Milice a failli se faire déborder par des gens désarmés.
– Qui l’a ainsi blessé ?
– Basta, vos questions de merde ! Sa Majesté vous a placé sous mes ordres et m’a confié la direction provisoire de la Milice de Toulouse, alors ce que je veux de vous, c’est des résultats. Sa Majesté voudrait en finir avec le Binoclard et récupérer les plans de sa résidence ! Vous savez ce qui va vous arriver si vous y contribuez pas ?
   L’homme aux yeux gris désigna son malheureux confrère exposé.
– C’est bien clair comme ça ?
   S’Krunn ravala sa colère. Des gens désarmés ! Leurs cailloux n’avaient détruit qu’un écran de propagande !
Et ce courage !
   Assez ! Désirait-il donc les Limbes Acides pour son âme ?
   Il hocha la tête et écouta son supérieur.
– Le dossier du Binoclard est pas encore clos. Ce serait bien que vous continuiez à y contribuer. Si vous voulez pas vous retrouver accroché vous aussi, montrez-vous plus fin : assurez. Je me suis bien fait comprendre ?

– La navette ! paniqua Gaspard. Où est-elle ?
   Qu’est-ce qui lui prenait ?
– Hors de la ville, répondit Marc.
   Il contenait à peine son envie de rire. Pourquoi s’affoler comme ça ? Comme si le Binoclard pouvait oublier des petits détails comme la discrétion !
– Y a juste un peu de marche !
   Quand Micky et lui étaient entrés dans la chambre, l’afflux de lumière, en tombant sur les yeux fermés du chef d’orchestre et de la fille, les avait réveillés en sursaut. Leurs têtes, lourdes de sommeil, s’étaient relevées.
Et Aurélie qui se foutait de moi le matin !
   Leurs paupières s’étaient entrebaillées. À travers cette fente entre les cils, au moins un les avait reconnus.
   Puis Gaspard avait ouvert les yeux et bondi du matelas.
– Qu’est-ce que vous faites là ?
   Marc avait expliqué ce qui s’était passé dans cette ville plus au sud, et aussi :
– On vous a vus sur un écran de propagande, cette fille et toi.
   La noire se dressait sur son séant, le visage ensuqué.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d’une voix pâteuse.

   Deux agents saisirent les flancs de la bibliothèque. Ils la basculèrent. Les partitions glissèrent des étagères, certaines tombèrent ouvertes. De vieilles reliures cédèrent, laissèrent s’échapper des feuilles jaunies. Des mains à deux pouces se ruaient sur les volumes, les secouèrent… Les yeux oranges scrutaient les cascades de papier…
– Je fouille la première chambre ! annonça S’Krunn en quittant ce salon.
   D’un pas trop rapide. Pourquoi cette soudaine tristesse, ou autre chose de nouveau pour lui, devant de simples documents renversés ?
Non ! De la musique !
   Ce qui volait, c’étaient des sons, des mélodies. Mais en quoi cela l’importait ? Lui qui avait contribué à bien des rafles sur d’autres mondes. Et sur celui-ci, où on l’avait chargé de capturer ce couple de terriens… Matthieu Bonsergent et Paige Thornill.
Et cette femme portait un pendentif en forme de soleil !
– C’est comme ça que vous fouillez ?
   La voix moqueuse de Louvrains. Qui l’arracha à ses réflexions.
– Dois-je vous rappeler que vous devez le respect à vos supérieurs ?
   L’humain se tut, mais ne s’excuserait pas. Fou ou insolent. Ou les deux.
– Fouillez cette pièce avec moi.
– OK ! Je commence par quoi ?
– Exprimez-vous dans un langage correct !
– Excusez-moi.
   S’Krunn fixa les yeux de l’homme. Le sourire, déjà rétréci, continua de s’affaisser. Le regard daigna se baisser.
Une nouvelle recrue, avait présenté le commissaire Wyoss.
   Quelqu’un qui avait dénoncé ses semblables : les deux jeunes résistants. Ses informations lui avaient valu le métier de son choix : la Milice. Il avait débuté sa carrière en mettant plusieurs agents à l’abri lors de l’attaque. Premier échec ce même jour : laisser filer Guirrinez et cette femme. Mais Castipiani lui avait laissé une chance en le laissant battre Wyoss…
– Cette armoire.
   S’Krunn sut qu’il n’estimerait jamais cet homme.

– Les gerkis peuvent la localiser ! certifia Gaspard.
   Une épaisse perruque rousse, sans doute dénichée dans une des chambres à putes, cachait ses cheveux blancs.
– Le commissaire qui m’a interrogé…
   Une grimace interrompit ses paroles.
– C’est ce qu’il m’a dit. Il a ri parce que vous ne le saviez pas…
   Carole vit le Binoclard se lever. Puis ses bottes martelèrent la plate-forme. Sous la lune, ses rondelles ternes essayaient de briller, lui dessinaient des yeux de cadavre.
– Tu savais, hein ?
   C’était vers Cl’Witt qu’il se dirigeait. Le bâton dressé. Une main fermée, qui se crispa.
– Tu savais, espèce d’enfoiré !
– Je vous jure que non ! se défendit le gerkis. Cela ne m’ave jamais été diré…
   Marc se tourna vers lui. Les poings serrés… Yann tendit ses os.
– Non, attendez ! intervint Sandra.
– Nous fais pas croire que t’étais pas au courant ! gronda Micky.
– Vous oubliez qu’il nous a aidés ! protesta Stéphane.
   Le manchot se rapprochait du pilote. Sa main hérissée frémissait.
   Cl’Witt tomba à genoux.
– S’il vous plaire…
– Il voulait vraiment me cacher ! cria Sandra.
– Yann, remballe ta main, ordonna le Binoclard.
– Il voulait nous piéger !
– J’ai dit : remballe ta main.
   Yann se détourna du traître. Qu’est-ce qui passait par la tête du chef ?
– Cl’Witt, tu vas te rendre utile une dernière fois.


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   Alain entra dans le salon de Wyoss. Une des joies de l’Exposition : l’obligation de laisser son appartement déverrouillé tout le temps qu’on restait suspendu. Squatteurs et voleurs pouvaient alors s’en donner à cœur joie. Autant laisser cet abruti sur sa poutrelle jusqu’à la clôture de ces foutues enquêtes.
   Il se laissa tomber sur ce qui servait de fauteuil. Un affreux cube gris dont dépassaient deux pavés censés s’appeler des accoudoirs. Même pas de goût, ces cons. Enfin bon, une fois assis dessus, ça allait. Bien à l’aise, il se rappela l’importance qu’attachait l’autre sac de tentacules au bijou de la fille. Un soleil au cou, d’accord. Et après ?
– Communication. Correspondant : Sa Majesté l’empereur M’Duur Murgrhawk.
   Un rectangle noir se matérialisa. Une espèce de montagnes de serpents, de limaces et de vers y apparut.
– Com
– missaire
– Castipia
– ni ! Je vois que
– vous profitez
– du loge
– ment de Wyoss !
– Je viens de m’installer.
– Quelles
– nouvelles de
– l’en
– quête ?
– On n’a rien trouvé chez Guirrinez.
   Il avait évité la gaffe typique des amateurs : essayer de trouver des cachettes sûres chez lui. Comme si un tiroir secret, un pied de chaise qui sonnait creux et une dalle mal fixée pouvaient échapper à un flic ! Enfin, un milicien. Et encore, ceux-là se cassaient un peu la tête. Mais combien de fois Alain avait-il trouvé du fric sous le matelas d’un dealer pas malin ! Mais le chef d’orchestre s’était montré un cran au-dessus. Jeunesse difficile ? Enseignement du Binoclard ?
– Guirrinez et la femme sont toujours dans la nature.
   Les tentacules vibrèrent. Mais aucune des bouches ne s’ouvrit.
– Des agents se relaient pour surveiller le parcours de la navette volée. Un arrêt prolongé ou une disparition du signal voudra dire qu’ils seront à la base de la Résistance. On pense que c’est là-bas que la bande du Binoclard se rend.
   À ce stade, un commissaire humain aurait souligné l’inutilité d’un interrogatoire aussi brutal pour soutirer cette information déjà sue. Mais pas le souverain des gerkis. Chez ces gens-là, on adorait la boucherie. Comme leur dieu, quoi.
   Et ça convenait très bien à Alain. Pas d’IGPN pour lui reprocher une bavure. Pas d’avocat pour agiter le chiffon de la brutalité policière, ce qui suffisait pour que le prévenu se retrouve dehors.
   Les tentacules se détendirent. C’était le moment :
– Sire, j’ai des questions à poser à Votre Majesté, et ses réponses pourraient m’aider dans cette enquête.
– Que
– vou
– driez-vous sa
– voir ?
– Sire, je voudrais en savoir plus sur la meurtrière du gouverneur Srawk. Elle a encore plus d’importance que cette histoire, je me trompe ?
   Plusieurs bouches soupirèrent. Une lueur de résignation passa dans les gros yeux nus.
   Alain comprit qu’il ne se trompait pas.

   Nu et couché à même une épaisse moquette, comme tous ceux de sa race pour dormir, S’Krunn ne trouvait pas le sommeil. Sa tunique galonnée de capitaine et son pantalon pendaient à des crochets sur un mur de ce bureau de la Milice. Ses bottes, posées debout à côté de la porte, brillaient sous la lumière grise. Et les minutes tournaient comme les souvenirs de cette journée.
   L’homme dressé devant la navette, au milieu de corps qui explosaient, de jambes qui fuyaient, de bras levés et paniqués, de visages terrorisés. Malgré sa peur, il n’avait pas fui. Et avait chanté cette Marseillaise. Une femme s’était figée. Tournée vers lui. Et l’avait rejoint. La même chanson dans sa bouche. Un autre homme…
   La décharge. Le premier avait explosé. Un déluge de sang, d’os et d’entrailles avait jeté ses compagnons à terre, les avait couvert de bouillies blanchâtres, rouges, roses, grises, brunes… Et ils ne s’étaient pas tus. L’horreur brillait dans leurs yeux et tordait leurs visages, mais leur hymne avait continué de résonner dans leurs bouches.
   S’Krunn avait dardé les canons vers ces deux
(courageux !
Blasphême !)
insolents. Qui avaient osé se relever, sans cesser de chanter.
   Tirer. Un simple geste exécuté à tant de reprises. Ces révoltes écrasées sur d’autres mondes… Pourquoi avoir hésité aujourd’hui ?
Ils méritaient de mourir !
   Ou pas…
Blasphême !
   Les humains, aussi courageux que… aussi…
   Assez ! Le Seigneur Wool’Rh le condamnerait aux Limbes Acides ! Ainsi le Créateur châtiait-il ceux qui osaient enfreindre sa sainte parole, ou même en douter.
   Chasser ces pensées impures ! Les oublier et honorer le Dieu ! Pourquoi revenaient-elles ?

– Si cette histoire se termine bien, j’aurai mon auberge ! conclut Bengiello.
   Thierry hochait la tête depuis plusieurs minutes. Il n’avait prêté qu’une vague oreille à ce minable qui lui déballait sa pauvre petite vie. Le quartier des ruines de Rouen. L’opportunité de la poulette aux yeux étranges, qui avait dézingué une patrouille. Le pote qui aurait dû l’accompagner à la Milice, mais qui s’était dégonflé. Et son rêve à la con qui le rendait tout fier…
– Et là, j’aurai pas l’hygiène pour m’emmerder ! Avec leurs boules de bouffe, là, comment ça s’appelle ? Et toi, t’as pas voulu rebosser dans une banque ?
   Devant les deux hommes, un grand hologramme affichait une carte de la France. On leur avait expliqué comment zoomer, s’éloigner… Ils avaient remplacé deux miliciens, d’autres prendraient le relais dans une heure. Un point blanc s’allumait sur le plan. La navette volée. Qui venait de suivre un drôle de parcours. Le précédent binôme avait signalé un demi-tour. Thierry avait vu, pendant que l’autre con bavardait, la petite lueur s’arrêter. Il avait grossi l’endroit.
   Le quartier à putes de Toulouse. L’endroit idéal pour le repaire de la Résistance ? Bien sûr ! Ça se serait remarqué tout de suite. L’autre imbécile, au lieu de s’y intéresser, avait continué à raconter un épisode de sa carrière de restaurateur : une visite des services de l’hygiène qui ne s’était pas finie à son avantage.
   Puis la navette avait repris son envol. Avant de s’arrêter… Là, ça devenait bizarre. Hors de la ville. Une meilleure planque ? Mais où ? Ces routes pleines d’épaves pourries et de squelettes… Sans s’excuser de couper la parole au crétin, Thierry avait appelé Castipiani pour le tenir au courant. C’était une messagerie qui lui avait répondu.
– Oh ! s’énerva Bengiello. T’as pas voulu rebosser dans une banque ?
– Tout ce que je veux en ce moment, c’est comprendre ce qui se passe sur cette carte. Parce que dans la navette, ils ont pas l’air très logique. Et ça, c’est plus important que tes histoires de bouffe !
   La mâchoire de l’abruti s’abaissa, lourde de stupeur. Ses paupières s’écartèrent, dévoilèrent le blanc strié de vaisseaux de ses yeux vexés.
   Un rectangle noir se matérialisa devant la carte. Des couleurs y apparurent, d’abord floues, puis se précisèrent pour dessiner l’image du commissaire Castipiani.
C’est pas trop tôt !
– J’ai bien eu votre message, Louvrains.
– La navette a pas bougé pour l’instant. Je vois vraiment pas comment la Résistance peut se planquer sur une route.
– J’ai mon idée là-dessus.
   Ah d’accord ! Dans les bagnoles détruites, au milieu des cadavres de parents et de marmailles partis en vacances ? Thierry préféra taire le fond de sa pensée.
– Attendez…
   Le point lumineux…
– Ça bouge encore ! On dirait qu’ils reviennent vers la ville. Je comprends pas à quoi ils jouent !
– J’arrive.

   Une longue route de mort entre les tours, de ses pieds jusqu’à l’horizon. Les faisceaux des modules de détection qui défilent sur les plaies, les teintent de leurs éclats bleutés.
   Des membres épars dans la rue rouge de sang humain. Des intestins luisants. Des têtes arrachées et des globes oculaires qui roulent devant le souffle du vent.
   Il a déjà massacré sur d’autres planètes. Ces mains à cinq doigts diffèrent de celles qui, ailleurs, comportaient trois palmes. Ces bras blancs ne ressemblent pas aux longues pattes ocres répandues sous d’autres étoiles. Mais chaque carnage le laisse aussi indifférent que le précédent et le suivant, sous n’importe quels soleils, ou sous le sol de glace de Pluton. Et celui-ci aussi, n’est-ce pas ?
– Cela te laisse de marbre.
   Une voix, surgie de partout à la fois. Des chairs mortes, des murs, du ciel… Le Seigneur Wool’Rh ? Lui qui ne parle qu’aux empereurs ?
– De marbre… Une expression française, si je peux me permettre.
   C’est lui qui se permet cette insolence ?
– Oh oui, française ! s’amuse… le Créateur ? Française comme ceci, je crois.
– Allons enfants de la patrie, chante-t-on derrière une fenêtre.
– Le jour de gloire est arrivé ! enflent d’autres personnes.
   Des deux côtés de la rue :
– Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé !
   Une alarme arracha S’Krunn à ce rêve. Stupide ? Incohérent ? Effrayant ?
   Dans la chambre se dressait un hologramme du commissaire Castipiani. Qui ordonna :
– À la Milice. Y a du nouveau.


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– Je comprende que vous ne me fairez plus confiance, avait dit Cl’Witt.
   D’un ton neutre. Mais une tristesse sincère avait brillé dans son regard orange.
   La navette s’éloignait vers Toulouse. Et la bande marchait vers le sud, les mains et poches pleines des provisions volées, les bras chargés de vêtements neufs. Hors des routes, sous le noir de la nuit.
– Ses fautes de français me manquent déjà, regretta Micky.
   Ses yeux parvenaient à voir des couleurs dans ces ténèbres. Le bleu criard du ciel. Le jaune trop vif de l’herbe morte. Le blanc pâle des astres. Derrière elle, la terre desséchée craquelait sous les pas. Qui avançaient sans hésiter, confiants dans sa vision.
– Pas sa trahison, trancha le Binoclard.
– Tu trouves pas ça bizarre qu’il ait accepté ton plan comme ça ? protesta Stéphane.
   Bien vu. Le gerkis risquait sa peau, enfin, ses espèces d’écailles. Bien inspiré, le chef avait ordonné de guider au fil du trajet au lieu de révéler la destination.
– Il ne nous mentait pas forcément, émit Gaspard. La Milice cache peut-être des choses à ses agents…
– Où est l’intérêt ? demanda Juliette. Comment ils peuvent faire du bon boulot…
   Elle s’interrompit, comme si des éclairs de compréhension s’allumaient dans son esprit.
– …sans tout savoir. C’est un truc pour les empêcher de trahir leur camp !
– Ça se tient ! admit Stéphane.
– Rassurez-moi : votre base est pas trop loin ?
– Au nord de l’Espagne.
– Génial…
– T’as demandé qu’on te rassure, pas qu’on te mente.
   Et Marc qui espérait dormir sitôt Gaspard et sa nouvelle pote récupérés ! Au lieu de ça, il allait, comme tout le monde, marcher jusqu’aux prochaines ruines.

– Grwach, prenez une navette, ordonna Alain. Surveillez le toit et les rues. N’oubliez pas que Yoontz a foutu trois navettes hors d’usage à lui tout seul, alors surveillez bien vos détecteurs.
   Pas la peine de compter sur la fatigue du pilote : à bord se trouvaient des doses de sérum hyperstimulant qui permettaient à un équipage de se passer de sommeil pendant plusieurs nuits. Les humains, eux, devaient commencer à dormir debout : leur sang ne supportait pas ce produit.
   Le capitaine se tourna et fila.
– Et nous ? demanda Louvrains.
– Nous, on surveille ce qui se passe, à l’intérieur et dans les rues. Bengiello, je suppose qu’après ce que vous avez vu à Rouen, vous croyez que l’élément le plus dangereux de la bande du Binoclard, c’est cette fille. Vous êtes à côté de la plaque. Le Binoclard, j’ai bien compris qu’il était aveugle. Mais ce qu’il a fait aujourd’hui, ça dénote un mec imprévisible. Et un mec imprévisible, y a rien de plus dangereux. Sauf un mec imprévisible qui dirige une bande. Ça veut dire que leur navette peut nous attaquer n’importe où. Louvrains, vos collègues ont été appelés et briefés, vous allez pas être tout seul. Bengiello, dépêchez-vous d’aller vous armer.
– Moi ? Mais j’ai jamais tenu un flingue de ma vie !
– Ce sera la première fois, et à vous de vous démerder pour que ce soit pas la dernière.

– Si je te demande comment t’arrives à voir, tu vas me répondre que t’en sais rien… soupira Stéphane.
   Micky lui décrivit un monde de couleurs vives, lumineuses et blafardes.
– Ce que je peux pas te dire, c’est d’où ça me vient.
C’est ça qui m’aurait intéressé !
– Ça pourrait être un genre de tapetum lucidum, proposa Sandra.
   Le garçon sourit. Encore un de ces termes incompréhensibles dont sa sœur usait comme des mots les plus ordinaires ! Passionnée de sciences, elle lâchait un vocabulaire pas possible en l’espérant limpide et, après quelques secondes à regarder des visages dubitatifs tout autour, daignait clarifier ses propos.
   Micky fronça son visage.
– Dans le fond de l’œil, y a une couche qui s’appelle le tapetum. Chez certains animaux,
   Sans doute disparus grâce aux gerkis…
– cette couche est réfléchissante. Enfin était, parce que…
   De nombreux animaux avaient disparu depuis l’Invasion.
– C’est là qu’on parle de tapetum lucidum.
– Vous avez jamais entendu parler des yeux des chats qui brillaient dans le noir ? interrompit le Binoclard. C’était parce qu’ils avaient ce tapetum lucidum. Et en amplifiant la moindre lumière, ce tapetum lucidum leur permettait de voir la nuit.
   Les pas scandèrent de leurs échos mats le silence qui suivit. Puis Sandra demanda :
– T’étais quoi avant l’Invasion, Binoclard ? Un scientifique ?
– Instituteur.
   Stéphane imagina des enfants devant un mec aussi froid. Et ces rondelles de ferraille, ça avait dû en terroriser plus d’un !
Il les avait peut-être pas avant…
   
Carole secoua la tête,
– Y a un truc qui colle pas dans le cas de Micky.
Stéphane ne vit qu’un visage blanchâtre qui tournait à gauche et à droite dans un fond de nuit. Et la jeune fille, elle voyait quoi ?

– Pff… soupira Bengiello. Je devrais être en train de vendre des boules nutritives et je me retrouve avec un flingue dans la main en train d’attendre qu’un terroriste nous fasse la peau ! Cette fille, surtout… T’as l’air de t’en foutre !
   Non, Thierry ne s’en foutait pas. Il se concentrait sur ce qui les attendait. S’inquiétait de ne pas voir les collègues arriver. Sa main se crispait, allait et venait sur la crosse de son pistolet, espérait se montrer assez vive pour dégainer le moment venu.
– Elle s’est fait une patrouille quasiment devant moi. Je te jure ! Cinq gerkis…
   Oui, on connaissait son histoire, merci. Les cinq miliciens rentraient dans la ruine, et c’était elle qui en sortait en laissant des cadavres. Tout ça sans aucune arme.
J’ai eu le nez creux tout à l’heure !
   Oui, en emmenant plusieurs miliciens se réfugier. Lui seul avait compris que cette petite bande, bien que peu nombreuse, gagnerait.
   Thierry dirigeait son regard sur des hologrammes, puis sur d’autres. Des couloirs vides. Des rues où les voitures écrasaient les manifestants morts et les passants enjambaient les corps.
   Et là-bas, deux gros points gris qui fonçaient. Au-dessus du sol…
   Yoontz et Grwach se coursaient.

   Cl’Witt plongea la navette vers la rue et vola au-dessus des véhicules roulants. L’engin ennemi l’y poursuivit, ses canons flexibles prêts à le cribler… Les décharges l’avaient jusque là raté de peu, mais s’étaient perdues contre des pans de toits, des fenêtres, des terrasses… Les moteurs vrombissaient, les carcasses filaient entre les édifices, sous les regards effrayés des passants.
   Un coude à gauche. Un autre à droite.
   Droit devant, la tour de la Milice. Et une silhouette humaine vêtue d’un uniforme noir aux galons de commissaire. Qui se rapprochait… L’homme dont Stéphane avait parlé.
   Derrière, la navette s’éleva. Et tira une décharge. Cl’Witt glissa son engin vers la droite. Il ralentit, vit dans un hologramme puis un autre son poursuivant le dépasser. Là, devant lui, encore au-dessus…
   Le commissaire courait. Bien trop vite pour un humain. Sa main
(noire ? Ce n’est pas normal !)
changea, les doigts dressés se disposèrent en cercle…
   Une lueur bleue en jaillit. Énergie… comprit Cl’Witt. Trop tard : une explosion secoua la navette. Qui ralentit. Et commença à tomber. S’écrasa en un fracas métallique, Cl’Witt tomba, secoué. La carcasse glissa en affreux râclements. Les rues et les bâtiments défilèrent dans les hologrammes en une succession désordonnée d’images. Le ciel apparut sur les flancs et sous le châssis, les capteurs visuels du dessus montrèrent la chaussée de beaucoup trop près…
   Des éclairs de douleur explosaient dans les bras, les épaules, les jambes, la tête… Une marée d’inconscience montait, submergeait… Un trou se creusa dans une paroi, laissa s’engouffrer un épais rayon de lumière, des fragments tombèrent et tintèrent. Un autre.
   Épuisé, saturé de chocs, l’esprit de Cl’Witt céda, chargea sa vue de taches noires qui s’épaissirent…
– On se réveille ? se moqua une voix humaine.
   Dans cette navette qu’il avait pilotée seul ? Et qu’était cette pression froide sur ses poignets, ses chevilles, ses coudes, ses genoux ? Cela cisaillait sa peau !
   Il rouvrit
(Quand les ai-je fermés ?)
ses yeux. Plus aucun hologramme. Des cloisons nues, mais lointaines… Un plafond éclairant, mais trop haut.
– T’as fait fort aujourd’hui. Trois navettes explosées ! T’espérais quoi en revenant ici ? Finir le boulot ?
   Cl’Witt tourna sa tête. Lourde, elle lui donna l’impression que des billes de roche roulaient contre son crâne.
   L’homme lui apparut. Cet uniforme galonné… Ces mains noires ! Et… des yeux gris ?
– Qui estes-vous ?
– Tu permets, Yoontz ?
   Le commissaire connaissait son nom !
– Les questions, c’est moi qui les pose.
   La décharge… Les trous dans la carcasse de la navette… Et ce regard de métal…
   Cl’Witt comprit. Le peuple de Phykoos, une planète de l’empire dans une autre galaxie, avait conçu des prothèses aux possibilités incroyables. Les gerkis, en tentant de se les approprier, avaient constaté une totale incompatibilité avec leur système nerveux.
Et quelqu’un a expérimenté leur greffe sur un terrien !
– Alors, Yoontz, tu me dis où je peux trouver le Binoclard et sa bande ? Regarde ce qui t’attend si t’es pas assez bavard.
   Inutile. L’aubergiste ne savait que trop bien où il se trouvait. Une salle d’interrogatoire.


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   Micky souleva son médaillon. Par la cavité qui tenait lieu de fenêtre, la lune allumait un éclat pâle sur le métal.
– Je croyais que ma mère m’avait juste donné un souvenir d’elle…
– On va savoir ce qu’y a dessus ! assura Stéphane.
   Dans les autres pièces et à l’étage en dessous, tous dormaient ou cherchaient le sommeil.
   Allongée, la fille semblait débarrassée de tout son caractère de combattante, de sa force et de sa vitesse. Il n’en restait plus que cette adolescente fragile.
– À la base, y a le matériel qu’il faut.
   Le garçon sentit sa main se lever. Vers la chevelure ou le visage, si proches de lui… Il la retint.
– Et Sandra sait s’en servir.
   Grâce à qui la Résistance arrivait-elle à capter des messages des Milices ? Ce qui avait permis de surprendre des conversations peu discrètes entre des agents. Qui avaient dévoilé malgré eux l’existence de certains plans…
– Essaie de dormir. On en a tous besoin.
   Lui le premier. Sauf que quelque chose maintenait ouvertes ses paupières sur lesquelles sa fatigue pesait. Son envie d’écouter encore cette voix, de deviner dans la nuit ce beau visage…
– Tu sais… reprit Micky en lâchant son bijou.
   Elle se tourna vers lui, couchée sur le flanc. La lune teintait sa peau de sa lueur blafarde.
– Quand on parlait des chats, tout à l’heure…
   Elle raconta un jour dans son enfance où son père lui avait parlé de ces animaux.
– Et ma mère racontait que ça pouvait chasser d’autres animaux et être super gentil sur tes genoux juste après.
– Ah ouais ? C’est bizarre, parce que les animaux qui chassaient, fallait mieux pas être sur leur chemin ! Enfin, on n’a pas connu ça. On saura jamais vraiment ce que c’était…
   Mais au moins se battaient-ils pour récupérer l’élément le plus précieux du passé : la liberté. En mieux ? Les parents racontaient que pas mal de dictatures avaient réussi à s’imposer et que même sous les démocraties, les peuples subissaient beaucoup d’emprises, la misère la plus sale côtoyait la richesse la plus indécente… Très peu de pays gardaient pour eux leur abondance et rejetaient ceux qui osaient les jalouser, de là naissaient les guerres et le terrorisme. Ils concluaient que la chute des gerkis permettrait peut-être de construire des systèmes plus justes.
   Elle ne repoussa pas la main de Stéphane, qui venait de se poser sur son épaule.
– Ils voulaient m’apprendre à m’en occuper. Et que j’en aie un à moi.
   La guerrière avait bien disparu pour cette nuit.

– Tu sais ce qui t’attend ? se moqua le commissaire. Attention, je parle pas pour ici ! Mais après ta mort… Y a pas un châtiment pour ceux qui trahissent leur peuple ?
– Je n’ave trahissé personne ! mentit Cl’Witt.
   Cela ne lui épargnerait pas ce que cet homme semblait bien connaître : les Limbes Acides, une galaxie où des liquides et des gaz rongeraient son âme pendant l’éternité. Mais gagner du temps lui éviterait peut-être de souffrir de son vivant.
– T’as aidé des ennemis de l’empire. Le Binoclard, tu sais qui c’est ?
– Tu vas te rendre utile une dernière fois…
   En attaquant seul ce qui restait de la Milice de Toulouse. Mais l’aveugle n’avait pas prévu l’existence de ce terrien doté de prothèses de Phykoos.
Comment a-t-il pu obtenir qu’on greffe tout cela sur son corps ?
– Il m’ave forcé !
– T’as aussi failli être arrêté ce matin : y a ton nom sur un rapport de patrouille.
– C’estait une erreur. Je ne fairais que vendre de la nourriture à cette jeune fille. Je ne savoirais pas qu’elle estait résistante ! Sinon, je l’avaurais dénoncée !
– Yoontz…
    La main artificielle se plaqua contre le genou du gerkis.
– Non !
   Il connaissait ce qu’on avait raconté des prouesses de cette technologie. Combien cette race s’était avérée, grâce à elle, si difficile à soumettre : elle mutilait ses soldats pour les doter de ces incroyables membres. Ainsi gagnaient-ils une force, une rapidité, une agilité et des sens incomparables.
   Oui, ces doigts allaient broyer ses os !
– Il falle me croire !
– Tu mens aussi mal que tu parles.
– Non !
– Non seulement fautes de français m’écorchent les oreilles, mais en plus, tes mensonges me tapent sur les nerfs !
– Ce n’estent pas des mensonges !
– Arrête avec ça ! Dis-moi plutôt où va le Binoclard ?
– Je… Je…
   Son genou… D’autres tortures… De la souffrance à venir… Dire quelque chose, n’importe quoi, pour éviter…
– Je t’écoute, insista l’homme.
   Rien ne se lisait dans ces capteurs visuels qui remplaçaient ses yeux. Mais la folie tordait les traits de son visage.
– Rien ? Allez, un petit avant-goût des…
– Je ne save rien !
   L’officier sourit, le regard en l’air comme pour chercher un mot.
– Limbes Acides, c’est ça ?
   Les doigts serrèrent, écrasèrent os, muscles et tendons. Le jus d’un fruit de douleur gicla dans l’articulation, imbiba la chair comprimée. Cl’Witt entendit son hurlement et les craquements liquides se mêler en un son répugnant.

   La nuit baignait les ruines. Des tribus de gros rats qui avaient échappé à la faim des habitants couraient encore sous les étoiles, les yeux vifs. Ils traversaient les chaussées défoncées, jaillissaient de trous, si faufilaient…
   Au sein de quatre vestiges de murs, une bande épuisée dormait et rêvait. Un long trajet l’attendait encore.
   Derrière les yeux fermés et le visage relâché de Corentin, les souvenirs défilaient. Des journées de routine d’avant l’Invasion. Passagers qui achetaient un ticket. Arrêts et départs. Chuintements mécaniques des portes qui s’ouvraient et se fermaient. Ronrons du moteur dans la circulation toulousaine.
   Des années en arrière. Un bus, mais pas en temps que chauffeur. Passager. Tout jeune. Le regard qui guettait les sales cons de l’école. Ces deux-là qui riaient de lui. T’as vu la gueule à Pisse-de-roux ?se moquaient-ils.
   Pendant le sommeil de Juliette, sa mémoire se replongeait dans sa trop brève enfance. Cessée à huit ans. Un départ en vacances. La voiture sur l’autoroute. Papa au volant, Maman à côté. Et elle sur la banquette arrière. Ces ombres sur le goudron… Puis ces robots-insectes géants et leur espèce de feu ! Un chaos de carcasses… Des hurlements, des visages affolés… Une maison presque détruite choisie au hasard, déjà occupée. Des familles aussi paumées. Les parents arrêtés au hasard et déportés, peut-être morts dans cet immense camp encore nommé Amérique. Et elle, condamnée à grandir toute seule.
   Sous les rondelles rouillées du Binoclard, les souvenirs défilaient. Des classes d’enfants, un directeur qui appréciait son travail. Des parents qui ne comprenaient pas les mauvaises notes de leur petit génie. Ses tracts contestataires. Ses yeux arrachés.
   Le passé s’invitait dans les songes, essayait de construire son rempart contre le cauchemar de ce monde. Mais des mauvaises images se dessinaient. Modelaient des grimaces sur les traits de Corentin. Peignaient de la douleur sur ceux du Binoclard. Teintaient de tristesse ceux de Juliette.

   S’Krunn fixait l’hologramme où s’affichaient des noms de ville. Juste quelques caractères à dessiner dans l’air, puis un dernier geste, et son message serait transmis. Avancer sa main tendue, paume face au sol…
   Cette chanson. Surgie de partout.
   Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé ! Contre nous, de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé !
   Tous ces morts dans son rêve. Cette rue déserte. Et cette Marseillaise avait retenti. Comme dans la bouche de ces gens qu’il avait pulvérisés.
   Un geste pour transmettre à toutes les Milices ce message qui leur ordonnait de rechercher le Binoclard et neuf autres personnes. Elles programmeraient leurs modules de détection, qui sillonneraient les villes, y glisseraient leurs faisceaux bleus.
L’étendard sanglant est levé !
   Son devoir ! Pour l’empire, pour le Seigneur Wool’Rh.
   Entendez-vous dans les campagnes…
   La chanson refusa de se taire. Mais S’Krunn avança sa main.
   Que quelque chose retint. L’image de ces hommes et ces femmes dressés face à ses canons flexibles. En quoi lui importait-elle ? N’avait-il pas exterminé d’autres peuples ? Ces maudits Phykoos et…
   Mais…
   Les bras et les yeux du commissaire Castipiani… Avait-on adapté sur son corps les prothèses de ce peuple ?
   Quelle folie !
   Et quelles modifications avait subies cette étrange jeune fille ? Les vidéos de la maison du gouverneur Srawk la montraient qui évoluait sans hésiter dans les pièces malgré l’obscurité. Elle avait tué une patrouille, détruit une navette, éliminé seule de nombreux miliciens… Des prouesses bien au-dessus des capacités humaines, on le savait déjà. Mais qui avait rendu cette adolescente aussi puissante ? Aucune technologie terrienne n’avait produit de tels êtres. Avant leur colonisation, les hommes avaient appris à greffer des membres naturels, à régénérer des cellules… Ils avaient aussi réussi à développer dans d’impressionnantes proportions l’intelligence de leurs robots, au point d’inspirer les techniciens gerkis pour améliorer les modules de détection et les unités autonomes de destruction, dont la nouvelle génération avait conquis d’autres mondes. Mais aucun scientifique n’avait créé d’organisme aussi performant. À moins que des expériences n’aient été menées en secret…
   Quel imbécile ! Je pense à ces mystères alors qu’il me faut envoyer un message !
   Il avança enfin sa main.
   Pendant que je rêvassais, cette bande s’est encore éloignée !
   Message en cours de transmission, affichait l’hologramme où des noms de ville disparaissaient un à un. Autant d’endroits où serait traqué un humain dont on avait arraché les yeux…
   S’Krunn sursauta. Était-ce lui qui osait compatir au sort d’un être inférieur ? Ce criminel n’avait-il pas, en osant se dresser contre l’empire, mérité son sort ?
– Seigneur Wool’Rh, pardonnez la faiblesse de mon esprit.


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   La machine quittait le quartier de la prostitution
(Cibles détectées 0)
et volait vers les ruines. Ses tentacules métalliques se contorsionnaient, balayaient de leurs lumières bleues les trottoirs,
(Présences 0)
la chaussée
(Analyse véhicule roulant Présences 2 Race gerkis Correspondance cible 0%)
et les tours des dernières rues riches. Derrière les murs et les fenêtres se cachaient les visages gerkis
(Race gerkis Correspondance cible 0%
Race gerkis Correspondance cible 0%)
et terriens
(Race humaine Recherche correspondance cible Cheveux OK ! Yeux Non.
Race humaine)
d’innoncents.
Cibles détectées Zéro
   Loin devant se dressaient les premiers vestiges.

   Micky se dressa sur son séant, les yeux ouverts. L’aube tombait de la fenêtre en une colonne pâle qui trouait l’obscurité de la chambre. Le ciel se teintait de rose.
   Quelque chose bourdonnait et se rapprochait.
   Elle saisit le bras de Stéphane et le secoua. Ses paupières se crispèrent, puis s’écartèrent, révélèrent un regard lourd de sommeil. Sa bouche commença à remuer, la jeune fille y plaqua sa main. Les sourcils, offusqués, se levèrent.
– Pas de bruit ! chuchota-t-elle. Un module de détection approche.
   Et une parole trop forte suffirait à l’attirer.

Zones sondées : Quartier commun 100% Cibles détectées 0 Quartier de la prostitution 100% Cibles détectées 0
   La machine entrait dans les ruines. Ses processeurs visuels dessinaient dans ses mémoires électroniques des pans de murs jaune pâle sur un fond bleu vif. Au bout de ses tentacules qui se tordaient dans un sens et l’autre, les faisceaux bleus coloraient le rose de l’aube à la recherche de formes de vie, analysaient les objets.
Constructions : Habitations humaines Type Maison Niveaux 1-3 État dégradé
Possibilités de dissimulation faibles
– Qu’est-ce que ça fout là ?
entendirent ses capteurs sonores.
Voix humaine type mâle Émotions : peur, colère Localisation : avant deux constructions gauche une construction
   Le module dévia de sa trajectoire vers ce bruit,
Contrôle immédiat
des silhouettes blanches se révélèrent entre deux murs jaunes, sur une chaussée verte.
Présences 5 Race humaine 2 Taille adulte 1 type mâle 1 type femelle 3 Taille jeune
Annonce de contrôle Langue Terrienne Idiome Français


Je voulais juste aider cette jeune humaine ! pensa Cl’Witt.
   Et Wool’Rh avait puni son corps charnel en le soumettant à la folie de ce commissaire humain. Après la mort sous ces coups de plus en plus violents et ces instruments acérés viendraient les Limbes Acides, qui rongeraient son âme pendant l’éternité.
   Ses genoux broyés hurlaient leur douleur, leur sang coulait en flots visqueux sur la table de torture. Son visage meurtri s’enflait. Le même fluide orange y coulait en une répugnante tiédeur grasse, infiltrait dans ses naseaux sa puanteur chaude. Des paupières dilatées à coups de poings emprisonnaient l’un de ses yeux.
– Demain, on pourra s’amuser avec l’autre, avait promis cet officier.
   Un homme ? Ses prothèses de Phykoos l’éloignaient de cette race. Mais pas autant que cette cruauté, vertu chez les gerkis, peuple supérieur de l’Univers.
Aurais-je péché en nourrissant des terriens ?
   Rien que des pauvres, qui ne nuisaient pas à l’Empire. Mais cette jeune résistante, pourquoi l’avait-il aidée ?
   De la faiblesse, rien d’autre. Les inférieurs devaient se soumettre ou mourir, telle était la volonté du Seigneur Wool’Rh. Et Cl’Witt y avait désobéi. Le Créateur l’avait-Il alors puni en l’asservissant au Binoclard ?
Non ! J’étais recherché et n’avais aucun autre choix !
   Si. À l’instant où Sandra était entrée dans son auberge. C’était là qu’il aurait dû la dénoncer, au lieu de laisser la patrouille les arrêter tous les deux.
– Elle espère mon aide ! C’est bien la résistante que vous recherchez !
   Ces quelques mots auraient suffi à éviter ces horreurs. Tous ces gerkis morts par sa faute. Et maintenant, ses genoux broyés, son visage tuméfié… Ce sommeil qui se refusait à son corps épuisé alors que les heures défilaient. Était-ce encore la nuit ? Ou déjà le matin ? Aucune autre lumière que le gris du plafond éclairant ne daignait passer dans cette salle dénuée de la moindre fenêtre. Seule s’ouvrirait cette porte, pour laisser passer ce commissaire fou…

   Plus personne à réveiller. On allait pouvoir filer de cette ruine, les paupières lourdes, le corps pas assez reposé, le cerveau encore chargé de fatigue. Tout ça au prix d’une précipitation aussi silencieuse que possible. Les mains plaquées pour empêcher les bouches de grommeler, les yeux ouvert sur des lueurs de surprise et d’indignation, les explications hâtives à voix basse…
   Micky leva les mains alors qu’une voix électronique parla. Depuis le module de détection.
– Humains, veuillez vous soumettre au contrôle de la Milice.
– Le module fait un contrôle, chuchota-t-elle. Mais il est pas très loin.

Capteur 1 2 3 4 Mode analyse visuelle
Cibles : 5
Comparaison Cibles courantes/Cibles mémorisées
   Sur le fond jaune pâle et bleu, les silhouettes blanches disparurent au profit de corps, de vêtements sales et déchirés rapiécés, de traits, d’yeux, de chevelures mal coiffées…
Cible 1/5 Individu de race humaine Âge adulte Type mâle Peau blanche Visage inconnu
Cible 2/5 Individu de race humaine Âge adulte Type femelle Peau blanche Visage inconnu


   La lumière de l’aube se faufilait entre les pans des murs effondrés, dessinait ses colonnes roses sur le sol et ses gravats. Mais l’ombre des pierres encore debout pesait encore.
– Cette fenêtre, pressa Micky.
   Opposée à cette porte dont le module pour l’instant encore immobile approcherait. Son contrôle se poursuivait. Pas si loin que ça…
   Stéphane et Sandra y filaient déjà d’un pas aussi rapide que leur permettait le silence obligé.
– Allez, vite !
   Le garçon
(Ses muscles… Ses yeux verts…
Pas le moment !)
sauta par dessus le pan de mur et tendit ses mains. Sandra les saisit et bondit à son tour, il la tira hors de la ruine, puis la lâcha.
– Allez !

Cible 3/5 Individu de race humaine Âge adolescent Type mâle Peau blanche Visage inconnu
Cible 4/5 Individu de race humaine Âge enfant Type mâle Peau blanche Visage inconnu
Cible 5/5 Individu de race humaine Âge enfant Type mâle Peau blanche Visage inconnu
Correspondance cibles programmées 0%
Prononcer message de fin de contrôle Type arrestation : non

– Humains, le contrôle est terminé. Vous n’êtes pas suspects. Merci de votre coopération.
Vision normale
Parcours de la zone

   Le module avança. Dans les maisons en ruines s’étendaient des silhouettes blanches. Humains encore endormis.
Critère : taille Correspondance cibles 0%

   Le Binoclard enjamba le pan de mur, appuyé sur son bâton. Puis vint le tour de Gaspard. Stéphane tenait une main, Juliette l’autre.
– Humains, le contrôle est terminé, entendit Micky.
   Cette même voix de machine.
– Allez, faites vites !
   Une jambe du chef d’orchestre passa hors de la maison.
– Vous n’êtes pas suspects.
   La seconde franchit l’ouverture. Pas assez vite…
– Merci de votre coopération.
   Juliette sortit. Enfin !
   Le bourdonnement du moteur se rapprochait. Bien trop vite…
   Micky se savait capable de courir et bondir par la fenêtre. Mais dehors, en atterrissant, ses pieds auraient heurté le sol. Et le bruit n’aurait pas échappé au module. Qui aurait rappliqué tout de suite. Et le détruire aurait alerté la Milice. Qui aurait envoyé ses navettes.
   Et cette fois, la bande affronterait des gerkis qui savaient à quoi s’attendre.
   La jeune fille courut vers la fenêtre.


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– Je comprends rien à ta religion ! s’était emportée Carole. C’est rien d’autre que de
   Un mot incompréhensible. Que Cl’Witt avait essayé de répéter :
– Lextrèmis ?
– Ex-trè-misme !
avait repris Ahmed. Ton Wool’Rh…
– Il este le Seigneur Wool’Rh, Grand Créateur de l’Univers !
– Oui, j’ai compris ! Avec les gerkis qui sont la race la plus noble, la plus brillante, et tu m’excuseras si j’en oublie ! Non, mais attends !

   Un nom comme Hitlère.
– ça te dit quelque chose ?
   Rien du tout.
– Ce mec a dirigé l’Allemagne de 1933 à 1945.
   En années terrestres. Comptées à partir de la naissance de ce demi-dieu ou prophète nommé Jésus. Ce qui devait correspondre à… combien de temps après l’avènement de A’Duur Murgrhawk, premier empereur de sa dynastie ? Environ trente siècles humains, soit…
– Tu sais ce que c’était, ses idées ? Que les blonds aux yeux bleus, c’étaient les seuls vrais hommes. Il a fait exterminer des handicapés, des étrangers, il a fait la guerre à toute l’Europe, le monde entier a été en guerre par sa faute ! Tout ça pour se faire son petit empire !
– Je ne comprende pas. Comment un monde tout entier a pouvu se faire la guerre à cause d’un seul homme ?

   Sur sa planète, aucune famille n’en avait jamais combattu une autre. Jamais aucun conflit n’avait dressé une ville contre une autre. Jamais le Seigneur Wool’Rh n’aurait toléré de telles choses, indignes de Ses plus nobles enfants ! Tuer sans raison son semblable !
– Ça, c’est à cause d’alliances auxquelles même nos dirigeants avaient du mal à comprendre quelque chose !
    La discussion n’eut pas le temps de continuer. Micky et Marc se précipitaient, suivis de Gaspard Guirrinez et de la terrienne noire. Et puis…
   Combien d’heures dans cette salle ? Cette lumière grise qui ne s’éteindrait jamais semblait tout ignorer du temps. Et le narguer. Se moquer de sa nudité sous les chaînes qui le plaquaient à cette table en s’enfonçant dans sa chair. De ses genoux broyés où la souffrance brûlait. De son visage enflé. De son œil fermé. De sa faim, qui lui donnait l’impression d’aspirer son ventre. De sa soif, qui râpait sa gorge. Viendrait-on lui donner rien qu’une boule nutritive ?
– Seigneur Wool’Rh, j’ai bafoué Vos lois.
    Pas en nourrissant des inférieurs. Pas en omettant de dénoncer ceux qui osaient résister. Mais en devenant leur ami.
– Je comprends pas en quoi être ami avec d’autres races peut être une faute ! s’était écrié Corentin. J’avais des collègues noirs, des asiatiques, et on s’entendait super bien !
– Les autres races estent…
– Ouais, inférieures aux gerkis ! Mais tu te rends compte que c’est n’importe quoi ?
– Pourquoi vous êtes supérieurs aux autres races ?
avait demandé Stéphane.
– C’este ainsi que le Grand Wool’Rh nous a conçus !
– Et il vous a donnés quoi pour ça ?

   Aurélie avait désigné Gaspard.
– Vous avez même pas de musique sur votre planète ! Et vu comment sont vos maisons et vos tours, l’architecture, ça a pas l’air génial non plus !
   Cl’Witt avait voulu énumérer les capacités physiques de son peuple. Mais ces paroles avaient distillé quelque chose dans son esprit.
– J’ai douté des enseignements sacrés dont mon peuple jouit par Votre Grâce.
– Et Wool’Rh, il a parlé à qui depuis que vous existez ? avait demandé Ahmed.
– Il ne parle qu’à nos empereurs.
– Y a pas eu des

   Encore un mot incompréhensible. Quelque chose comme… pro… fête…
– Me dis pas que ça te dit rien ! Ces hommes à qui les dieux parlent !
– Nos empereurs ! Eux seuls entendrent directement la parole du Seigneur Wool’Rh !
– On dirait des

   Goûts roux ?
– d’insectes ! avait craché Corentin. Ils balancent les paroles d’esprits ou de dieux, et y a qu’eux à les entendre !
   Sectes. Et non pas insectes. Des gens manipulés pour croire en une fausse religion au nom de laquelle un mauvais prêtre appelé goût-roux leur soutirait de l’argent.
– Ça a jamais paru bizarre à aucun gerkis ? avait demandé Sandra.
– Pourquoi esterait-ce bizarre ? Pourquoi douterions-nous de la parole de Wool’Rh ?

Mouvements sur droite.
Analyse Mouvements rapides Possibilité fuite ! Contrôle prioritaire Cibles : 11
Vitesse cibles : marche rapide
Vitesse maximale
   Le module pivota, ses tentacules dardés vers ces silhouettes blanches qui sortaient d’une maison en passant par dessus un mur jaune.
Distance cibles couverte à 28%
Analyse visuelle Précision insuffisante
37%
Analyse visuelle Précision insuffisante
41%
Analyse visuelle Précision insuffisante
Métal terrien détecté Probabilité de présence d’armes
Explosifs : 0

   Le Binoclard s’arrêta.
– On sèmera pas le module.
   Son ouïe, plus affûtée que jamais depuis que les autres salauds avaient arraché ses yeux, captait ce bourdonnement toujours plus proche.
   Des pas cessèrent autour de lui. Puis d’autres. Enfin tous.
– Dis pas ça, exhorta Carole. Allez !
– Il a raison, confirma Micky.
   Même elle ne courrait jamais assez vite pour distancer cet engin.

– Alors on se rend, c’est ça ? comprit Carole.
   La colère et la résignation grinçaient dans sa voix.
– Je crois pas qu’on ait le choix… répondit le Binoclard.
   D’un ton calme. Comme si une idée brillait derrière sa tête.

– Alors on se rend, c’est ça ? entendit le module.
   Des courbes d’émotion trahissaient la fureur, la peur, le désespoir.
Distances cibles couverte à 79%
Analyse visuelle
Cible 1 Recherchée ! Cible 2 Recherchée ! Cible 3 Recherchée !

   L’énorme pavé de métal se rapprochait, ombre grise dans l’aube encore rose. Son moteur bourdonnait de plus en plus fort au-dessus des ruines. Sous sa carcasse, ses quatre canons flexibles se tordaient vers les suspects immobiles.
– Et tu l’as entendu arriver… s’étonna Stéphane.
– Ça non plus, je sais pas d’où ça vient ! rétorqua Micky.
   Aucun de ses muscles ne tremblait.
Le Binoclard et toi, vous avez un plan !
   Pas question de le demander alors que cette machine capable de les entendre approchait.

Mettre en état d’arrestation : proximité insuffisante
Distances cibles couverte à 100%
   
Les quatre canons flexibles se dardaient.
Mettre en état d’arrestation
Armes :
    Quatre points noirs se dessinèrent sur des poitrines d’ombres blanches.
Statut Actif Message d’arrestation à Milice Envoyé
Avertissement n°1
– Humains, vous êtes en état d’arrestation. Toutes vos armes doivent être déposées immédiatement.
Avertissement n°1 lancé
   Les silhouettes jetèrent sur le sol les formes rouges de leurs armes.
Cibles immobiles Armes déposées 100%
Reddition

   Un des humains mâles saisit la main de la femelle à son côté.


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    Plus rien de nouveau depuis l’attaque de Yoontz. Comme si le Binoclard et ses potes s’étaient évaporés dans la nature. Ce qu’Alain ne croyait pas. Il connaissait les limites des modules de détection. Des vraies merveilles, ces machines : toutes les formes de vision possibles et imaginables, un armement puissant… Mais seule la nouvelle génération profitait de ce niveau d’intelligence artificielle grâce à la technologie volée aux terriens. Et surtout, les Milices programmaient ces engins pour se limiter à leurs villes. Donc, pour disparaître, il suffisait d’errer sur les routes. D’accord, un territoire aussi vaste et désert offrait surtout des opportunités de mourir de faim, de soif et de froid. Mais cette bande savait s’organiser un peu mieux que ça, non ? On n’allait pas choper comme ça des gens qui avaient su se planquer pendant toutes ces années.
   Louvrains et Bengiello, assis sur le bureau, se tenaient éveillés en bouffant une boule nutritive après l’autre. L’ancien restaurateur vantait sa future auberge, son décor à l’ancienne qui attirerait les foules… Les hochements de tête de l’autre ne cachaient pas son profond ennui. Grwach se plantait devant un hologramme noir, attendait des messages. Pas si net que ça, celui-là. La mission ne semblait pas le motiver. Pourtant, d’après son dossier, ce gerkis avait gagné ses galons de capitaine grâce à des campagnes difficiles et des enquêtes sensibles. Le repaire démantelé du Binoclard n’était qu’un de ses succès.
   Alors d’où venait cette tristesse dans ses yeux oranges ? Et cette espèce de fatigue ? Pourquoi avait-il hésité à tirer dans le tas de la manif ?
   La nuit passait…
– Message ! appela Grwach.
   Alain, renversé sur un fauteuil, sursauta. Combien de temps avait-il dormi ? Le baratin de Bengiello avait cessé depuis…
– La Milice de Toulouse-Deux arrête nos fugitifs.
Toulouse-Deux ? Mais c’est plein sud, ça ! tiqua Alain.
   Le camion de Roy et ses potes filait déjà par là. Les enfants des résistants emmenaient la bande du Binoclard dans la même direction. Intéressant, ça.
   Le commissaire regarda l’hologramme. Il ignora le texte, écrit en cet alphabet obscur d’idéogrammes plus ou moins cunéiformes, mais prêta attention aux portraits. L’aveugle aux rondelles rouillées. La fille. Le chef d’orchestre. La black que Louvrains aurait voulu sauter. Les deux jeunes résistants. Le bougnoul. Les deux femmes. Le mec à la main de ferraille. Un autre sans rien de plus remarquable que ses cheveux gris poussière. Le gros rouquin.
– Dites-leur de nous les garder le temps qu’on arrive. Morts ou vifs.

– Ça va aller, murmura Marc.
   Sa main trop nerveuse sur celle d’Aurélie trahissait d’autres pensées. Tout comme son mari, elle devinait ce que le Binoclard espérait : le coup de Toulouse. Sauf que cette fois, on se battrait contre une Milice préparée et sur un seul front. Et tout ça mal réveillés, en plus. Autant se flinguer tout de suite, ça gagnerait du temps.
Sauf que nos armes sont par terre, trop marrant !
   Gaspard leva sa main et baissa ses yeux. Sous le gant, des ongles arrachés, souvenirs de cette évasion. Sur le visage de Juliette se lisait la même amertume. Ils avaient encaissé plus Tout ça pour rien…
   La navette vrombissait déjà. De plus en plus proche. Sa masse grise grossissait, ne tarda pas à s’arrêter. La carcasse se scinda en quartiers qui s’écartèrent et se figèrent, suspendus. La plate-forme descendit. Carole jeta un regard frustré vers le tas de flingues. Micky leva les yeux, puis crispa sa bouche en une moue de dépit.
    À son tour, Aurélie vit le tableau. Leurs pistolets au poing, les gerkis se dressaient, déjà prêts à tirer. Même une vitesse et une force surhumaines ne pouvaient rien, à moins de vouloir qu’une pluie de lasers n’arrose tout le monde.
   Marc ne murmura rien.

– Humains, vous êtes en état d’arrestation, clama le capitaine.
– Savez-vous qui je suis ?
– Un humain accusé de trahison.
– Mais enfin, je suis Gaspard Guirrinez !
Qu’est-ce qu’il fout ? s’étonna Marc.
– Chef de l’orchestre du Secteur Midi-Pyrénées !
– Veuillez prendre place sur cette plate-forme.
   Le Binoclard s’avança, son bâton balayait le sol.
– Deux par siège.
   Suivi de Micky.
– Je ne comprends pas ce que votre module a bien pu vous transmettre !
   Puis de Carole, qui jeta aux miliciens un regard furieux. Le long bâton tinta contre une marche de métal.
– Ces gens sont de futurs musiciens de mon orchestre !
– Taisez-vous, humain !
   Aussi recherché que toute la bande, il essayait encore de jouer son rôle de notable !
   Le chef s’assit sur un siège, l’ado sur ses genoux. Des chaînes jaillirent, emprisonnèrent leurs bras, leurs jambes et leurs poitrines.
– C’est vrai ! assura Juliette.
   Qui espérait que ça marche ? N’importe quoi !
– On a nos instruments dans
   Elle désigna une bicoque.
– cette ruine !
– Humains, ne nous obligez pas à recourir à la force !
   Tous les deux soupirèrent et renoncèrent. Ils avancèrent à leur tour vers la plate-forme.
– Vous aussi !
   Marc comprit que le capitaine gueulait sur lui et obtempéra. Pas la peine de l’énerver, le numéro de Gaspard lui avait bien assez pris la tête. Du coin de l’œil, il aperçut les flingues sur la chaussée. Devant, sur la plate-forme, un milicien surveillait les sièges, le pistolet pointé.
– Je…
   Corentin, derrière lui.
– Je me sens pas bien…
   Il soufflait comme un bœuf qu’on aurait forcé à courir.
– Humains, prenez place sur la plate-forme. Deux par siège !
   Marc posa un pied sur la première marche. Il vit des chaînes ligoter Carole et Gaspard l’un contre l’autre. Et Juliette, assise, qui attendait.
– S’il vous plaît ! supplia le gros. J’ai mal !
– Corentin ! s’alarma Aurélie. Qu’est-ce qui se passe ?
– Oh putain !
   Lourde chute.
– Corentin !
– Humaine, ne vous en mêlez pas !
   Marc entendit le pas précipité de sa femme approcher. Puis il se tourna et s’assit sur les jambes pliées de la noire.
La vache !
   À terre, le gros roux barbu montrait les symptômes d’un malaise cardiaque.

   Stéphane vit Corentin tomber, la main plaquée contre sa poitrine. Les prunelles, levées, semblaient tirer le blanc des yeux vers l’orbite. La bouche, grande ouverte, laissait échapper d’affreux râles.
   Les agents baissaient leurs regards vers ce mec qui
– Aidez-moi ! Vite !
se roulait, souffrait. Le capitaine tourna son visage vers eux
(Inattention !)
pour balancer ces grognements, claquements, gargouillis et espèces de rots qui servaient de mots à la langue gerkis. L’ordre de traîner leur prisonnier ou…
   Cette question disparut aussitôt de la tête de Stéphane. Il fonça. On commença à parler sur la plate-forme, mais les syllabes échappèrent à son cerveau concentré. Le bruit de sa course alerta l’officier, qui se retourna, essaya de braquer son pistolet… Trop tard, le pied du garçon se leva et frappa le poignet. Les quatre doigts et les deux pouces lâchèrent l’arme. Quelque chose craqua… Pas les os… Ailleurs…
   Puis des lasers fusèrent, forèrent de plaies fumantes le dos du capitaine. Le mufle grimaça, le corps lourd tomba sur l’adolescent, le plaqua sur la chaussée.

   Micky vit Stéphane profiter de cette confusion qui commençait pour attaquer le capitaine.
Carrément vif !
   Elle-même souleva ses bras et ses jambes,
– T’excuseras les lasers…
tira sur les chaînes. Qui résistèrent, protestèrent en cliquetis furieux.
– Je ferai au mieux pour les éviter, soupira le Binoclard.
– Débarrassez-moi de ça tout de suite ! s’écria Gaspard. Je raconterai cette bavure au gouverneur ! Et vous allez finir exposé !
   Stéphane réussit à désarmer le capitaine. Et le regard du gardien se dévia vers le musicien. Micky tira encore sur ses entraves. Plus fort…
   Les maillons cédèrent, les yeux oranges, attirés, se braquèrent. Les bras libérés, elle saisit d’une main les chaînes qui serraient sa poitrine, brandit l’autre devant. Pas terrible, comme bouclier. De la peau, de la chair et de l’os qui exploseraient au bout de deux ou trois rayons. D’accord, ça guérirait. Mais assez vite ? Et son corps devait aussi servir de rempart au Binoclard.
   Un automatique toussa.

Corentin ? sursauta Marc.
   Mais oui ! Toujours couché, il braquait un flingue
(Mais… il s’est trainé jusqu’à nos armes !)
vers les miliciens. Un des deux qui s’étaient avancés pour le traîner venait de ramasser la balle en plein ventre. L’autre dirigea son pistolet…
   Une autre détonation claqua. Un trou se creusa dans la cuisse, du sang orange gicla.
   Le troisième tourna le dos à la bande. Et le quatrième, sur la plate-forme, visait Gaspard qui continuait son sketche de notable outragé. Le capitaine blessé envoya son poing vers la tête de Stéphane.


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   Tout ce poids… La fente auditive qui suintait… Stéphane parvenait à respirer. Sa poitrine et son ventre, comprimés, parvenaient à se soulever pour accueillir un air lourd. Chaque bouffée lui charriait les odeurs de cette chaussée défoncée, de cette peau grise bosselée. Il tendait son bras et sa main grande ouverte vers ce pistolet… Si loin… La pression sur son torse s’allégea. Le gerkis se redressait ? Blessé au dos ?
– Un truc important, avait dit Arnaud un jour. Ces salopards sont vraiment coriaces ! J’en ai vus continuer à avancer avec trois ou quatre balles. Ils boîtent, ils ont un bras HS, ils s’en branlent !
   Des doigts fermés. Qui se levaient et… Stéphane envoya sa tête sur le côté, le poing cogna le sol. À son tour, il voulut frapper le visage. L’autre, de son avant-bras dressé, arrêta le coup. Et envoya sa main vers la gorge. Le garçon essaya de saisir… quelque chose… Un pouce ! Il le serra. Le doigt se tira en arrière entre les siens, le coup se suspendit tout près. Stéphane tenta de rouler, mais ses jambes, toujours coincées sous celles de son adversaire, refusèrent ce mouvement. Et ce pistolet qui semblait s’être éloigné… Stéphane tendit encore son bras. Pas assez… Juste encore un peu… Des os craquèrent. Mais où ? Chez qui ?
Qu’est-ce que ça peut foutre ?
   Un autre poing plongea.

– Fais pas ça ! cria Yann en s’élançant.
   Il arracha et jeta le gant qui recouvrait sa main hérissée de métal et de verre. Le gerkis qui menaçait d’épauler ses copains dévia son arme vers lui, il se baissa et tendit son bras. Sa ferraille se planta dans le ventre. Une écume orange coula sur son mufle.
   Les pistolets des deux autres bourdonnaient, les lasers se perdaient sur la chaussée, y creusaient des trous fumants.
– On y va ! décida Marc.
    Sans profiter de l’affreux spectacle du sang qui dégoulinait de la main d’Yann, il fonça vers les miliciens dont les tirs venaient de rater Corentin qui se roulait à terre en pressant la détente au petit bonheur. Derrière lui, des pas rapides claquaient.
   L’automatique du faux cardiaque
(Il joue bien la comédie, c’t enfoiré !)
cracha encore. Sans toucher aucune cible.
   Marc bondit et leva un pied. Qui heurta une jambe juste sous le bassin. Le gerkis, poussé, parvint à garder son équilibre. Mais pas à garder sa main serrée sur la crosse de son pistolet, qui dérapa. L’autre tendit son arme. Ahmed lui saisit le bras, le plia et le leva. Le canon vers le mufle gris. Marc envoya son poing dans le ventre de son ennemi, crut entendre des os craquer. Quatre doigts et deux pouces saisirent son coup au vol. Et commencèrent à serrer…
   Le mufle bava des flots oranges, un gargouillis s’en échappa. Marc sentit la main libérer son poing.
– Merci, Yann ! sourit-il.
   L’autre retira sa ferraille du flanc du milicien. Qui tenait encore debout malgré le sang qui coulait de sa gueule et de sa côte.

   Stéphane tordit son cou. Le poing frôla sa joue et ne heurta que la chaussée, se releva et, une nouvelle fois, plongea. Il leva son bras, en dévia ce nouveau coup, ferma sa main et frappa le mufle. L’atteignit. Le coin de ces boursoufflures grises qui tenaient lieu de lèvres se fendit, laissa couler du sang. Des crocs se déchaussèrent. Il cogna encore. Son avant-bras heurta celui du capitaine. Qui lui balança encore un coup. Le garçon bougea sa tête. À peine assez vite. La peau bosselée des doigts fermés lui râpa l’oreille. Puis le poing se leva sur le côté de la grimace haineuse qui enflait le visage.
   Stéphane sursauta. Quelque chose de froid touchait sa paume. Puis un pied heurta la hanche du salopard, sa main se figea. La gueule grise commença à se tourner… Le regard encore braqué…
– À toi de jouer ! encouragea la voix de Sandra.
   Il osa serrer ce truc dans sa main. D’un mouvement de tête, il évita le coup. La main, déjà fracassée contre la chaussée, dégoulinante de sang, s’acharnait à tenter de le frapper, et lui esquivait chaque fois. Au-dessus de ses yeux, le mufle grimaçait de fureur. Ses doigts reconnurent la forme de ce que son esprit avait osé espérer : un pistolet ! Il approcha le canon des côtes du capitaine et pressa le bouton de tir. Une décharge fora un trou dans le flanc, poussa le corps. Enfin dégagé ! Stéphane se dressa sur un coude, puis sur les genoux. Son adversaire, appuyé sur son bras, dressait le dos. Il allait se relever… Le garçon visa le cœur
(Arnaud… Papa… Maman…
– On n’a pas le choix !)
et tira. Le cadavre roula. Le torse troué laissait voir des brûlures, des artères déchirées…
   Stéphane, le ventre lourd de nausées, se hâta de se tourner vers cette silhouette grasse qui se tenait à genoux. Les cheveux et la barbe roux ressemblaient à un feu malade sur le teint pâle d’horreur.
– Bien joué, Corentin !
– Des années…
– De quoi ?
– J’avais pas fait ça depuis des années…

Crac Ting !
   Les maillons cédèrent.
C’est… Je perds la boule, là ! pensa Juliette.
   Avait-elle bien vu toutes ces chaînes se briser ? Micky bondit. Le gardien tira. Un laser brûla la paume brandie, balança le bras en arrière.
– C’est qu’une gamine !
   Un autre troua le ventre, ralentit le corps qui fonçait.
– C’est qu’une gamine !
   Mais… elle reprit sa course !
Merde, quoi ! On se retrouve par terre pour moins que ça !
   Pas cette fille, qui filait… bien trop vite !
   Le Binoclard se leva du siège et fléchit ses jambes. Il saisit son bâton, balancé à terre tout à l’heure, et balaya devant lui, heurta un dossier, se hâta de se cacher derrière.
   Indifférente à la douleur de ses blessures,
(Elle sait ce que c’est que d’avoir mal ou quoi ?)
Micky envoya son pied dans le poignet du gerkis. La main sauta, toujours serrée sur la crosse du pistolet. Du sang orange gicla du moignon…
    Juliette détourna son regard. Les horreurs qui avaient mis fin au rassemblement de Toulouse auraient dû la préparer à un tel tableau ! Mais non. L’image de ce bras mutilé, de ce flot… Une espèce de grisaille nauséabonde envahit son ventre… Elle entendit un répugnant craquement mouillé. Une chute lourde et mate.
– Oh putain ! souffla-t-elle, le visage tordu en grimace de dégoût.
   Comme si ça pouvait réprimer son envie de vomir. Mais ça fonctionna…
   Des pas rapides claquèrent sur la plate-forme.
– Les autres ont géré, résuma Micky.
   Juliette vit les deux mains s’emparer d’une chaîne.
Minute ! Elle est pas…
   Et tirer.
– Je crois qu’y en a un qu’on peut féliciter…
– Attends ! Tes blessures !
   Un trou dans le haillon laissait voir la peau intacte du ventre.
   Les maillons craquèrent. Juliette put lever ses bras. Elle les croisa et les massa là où le métal avait pesé.
– Ça va aller ! assura Micky en saisissant une autre entrave.
– Lui demande pas comment elle fait tout ça, prévint Carole.
   Que ces trucs déments n’étonnaient pas ?
– Elle en sait rien du tout.

– Bien vu, ton numéro de cardiaque ! congratula Marc.
– On y a tous cru ! renchérit Ahmed.
   Descendu de la plate-forme, le Binoclard avait ordonné qu’on pique toutes les armes disponibles, les provisions dans la navette et qu’on s’arrache tout de suite avant que du renfort n’arrive. Une patrouille qui ne rentrait pas au bercail éveillerait très vite les soupçons. Et maintenant, les dernières ruines de Toulouse-personne-ne-savait-combien-et-tout-le-monde-s’en-foutait s’éloignaient derrière les dos. Cette arrestation avortée les avait bien réveillés. Pas du luxe pour la marche qui les attendait.
   Corentin haussa les épaules.
– C’est un truc que je faisais à l’école.
   Sous sa barbe rousse, son visage reprenait quelques couleurs.
– Pour te faire dispenser de cours ?
– Tu rigoles ! J’étais pas un bon élève, mais j’essayais d’être bosseur, au moins ! Non, le problème, c’était que… Bon, le harcèlement scolaire, vous avez connu ?
– Un arabe avec des bonnes notes dans une ZEP, à ton avis, ils lui faisaient quoi, les blancs et les autres arabes qu’avaient des mauvaises notes ?
– Oh merde !
    Marc pensa les mêmes mots. Il en apprenait une belle, aujourd’hui. Mais qu’est-ce que chacun connaissait de l’histoire des autres ? Juste les motivations pour rejoindre leur bande de terroristes. Seule Carole savait la vie qu’elle menait avant que les gerkis ne lui brûlent l’utérus. Et Yann, avant qu’on ne plonge sa main dans l’acide ?
– Bon, c’est toi qui racontes ta vie, pas nous ! abrégea Ahmed. La suite ?
– Ah oui !

– On va où ? demanda Micky.
   Même pas la peine d’essayer une autre ville. Où qu’ils se posent, la Milice, prévenue, enverrait ses agents et ses modules les rechercher.
– Belle étoile pour tout le monde, répondit le Binoclard.
   Bravo ! Plusieurs jours et nuits de marche les attendaient ! La moindre pluie en rendrait plus d’un malade.
– Je crois qu’il y a une autre solution, commença Gaspard.


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– Il est pas bien là-haut ?
   C’était tout ce que Castipiani avait pu répondre quand Grwach avait demandé si le commissaire Wyoss venait à Toulouse-2.
Je sais pas si les gerkis vont apprécier longtemps un humain encore plus taré qu’eux, avait pensé Alexis. En gardant ça pour lui, bien sûr. L’autre malade l’avait bien amusé en obligeant son collègue et Louvrains à se battre, mais lui donnerait un peu plus de peine et de peur en s’attaquant à lui ! Se retrouver suspendu et à poil, non merci !
– On reprend tout depuis le début, exigea le dingue d’un ton chargé de fausse placidité.
   Assis sur un coin de table, il en décolla d’un bond énervé. Autour de ses yeux métalliques où seule une froide neutralité brillait, une colère froide tendait ses traits.
   Par la grande baie, la lumière du jour presque levé entrait dans la pièce grise.
– Un module de détection vous déniche le Binoclard et sa bande. Vous envoyez une patrouille et vous nous contactez. Votre patrouille revient pas, vous en envoyez une autre, et tout ce que vos gars trouvent là-bas, c’est les cadavres de leurs potes et une navette encore ouverte.
   Grwach, debout face à la vitre, semblait contempler la rue. Ou un paysage que son esprit lui dessinait. Bizarre. Une pointure pareille qui planait comme ça depuis le début de l’enquête. Celui qui avait réussi à foutre en l’air le repaire du Binoclard, quand même ! Et là, entre cette drôle de tronche après la manif réprimée, la lenteur à fouiller les affaires de Guirrinez et… ça, maintenant… Allait-il finir exposé ?
   Le dos contre un mur, les bras croisés, Louvrains observait la discussion, la bouche courbée en un sourire ironique, les yeux pétillants de moquerie.
– C’est… balbutia le chef de la Milice de Toulouse-2.
   Un de ces noms à coucher dehors, qu’Alexis avait oublié.
Ça craint, ça. Je vais en croiser plein dans mon auberge, faudrait que je m’entraîne à les retenir…
   Lui qui avait appris à saluer ses clients dans plusieurs langues. La Promenade des Anglais, c’est la Promenade du Monde ! aimait-il dire. Son restaurant à Nice attirait du monde grâce à cette place idéale, un excellent cuistot (devenu quoi aujourd’hui ?), des serveurs pros… et mille petits trucs de Monsieur Bengiello. Quel plus grand plaisir pour un italien que d’entendre Bon giorno ! en entrant dans un restaurant ? Et les allemands n’appréciaient-ils pas leur Guten tag ? Assez pour excuser en riant de bon cœur un accent imparfait. Et là, il allait falloir apprendre ces espèces de rots-grognements-claquements-dégueulis. Ça promettait !
– Pas si simple ? railla Castipiani. J’ai oublié quelque chose, peut-être ? Par exemple, qu’y avait plus ni armes ni provisions dans la navette ?
   Les lèvres enflées et grises se serrèrent, mais ne s’ouvrirent sur aucune réponse.
– Passez-nous les vidéos du module et de la navette.

– Donc, oui, je me faisais harceler à l’école. J’étais trop gros, j’étais pas beau…
   Corentin ne poursuivit pas son résumé. À quoi bon ? Ahmed avait subi la même chose. Pour d’autres raisons. Ah ! Les notes à Pisse-de-Roux, au moins, personne ne les enviait ! Une raison de pluspour se payer sa tête, mais au moins, pas de jalousie là-dessus !
– Et en plus, je savais pas me défendre. Pendant longtemps, je gardais ça pour moi, je pleurais dans mon coin…
   L’arabe écoutait, mais ne répondait rien. Dans ses yeux se lisait que lui avait dû riposter pas mal de fois, quitte à se ramasser des mauvais coups…
– Et puis un jour, j’avais treize ans, je me suis fait coincer dans les chiottes du collège. Ils étaient trois. En fait, j’étais tout seul dans un coin, la routine, pas loin des WC. J’avais mon cartable sur le dos. Ben ouais, pendant les récrés, on pouvait le poser, mais moi, on m’avait volé plein de trucs, alors bon. Je regardais un groupe de filles qu’était pas très loin.
   Clothilde et sa bande. Les canons du bahut. Le genre à pouvoir s’offrir le luxe de choisir avec qui elles sortaient, et ça ne pouvait pas tomber sur un gros rouquin à la peau rose cochon. Et aujourd’hui ? Mortes lors de l’Invasion ? Aussi crasseuses que tout le monde dans une ruine quelconque ?
– Je planais, j’étais tranquille. Et bam ! Y a trois mecs qui m’alpaguent et qui m’attirent dans les chiottes. Quand ils m’ont enlevé mon pull,
(En se marrant bien, les salauds !)
j’ai compris qu’ils allaient me déshabiller.
– Allez, Pisse-de-Roux, fais-nous voir ta petite bite !
   Pas la peine de donner les détails dont il ne se rappelait que trop bien. Les larges sourires sadiques, la main plaquée sur sa bouche…
– Et puis, quand ils m’ont baissé mon pantalon, j’ai eu une idée : faire semblant de faire une crise cardiaque. J’avais vu à la télé ce que ça faisait. J’avais jamais fait de théâtre de ma vie, je mentais mal… Mais je me suis pas demandé si ça allait marcher ou pas. En fait, je me suis rien dit du tout, pas le temps ! Enfin, tu dois savoir ce que c’est…
   Ahmed hocha la tête. Pas pour demander d’abréger, ni pour réclamer la suite. Juste pour confirmer qu’il comprenait.
– J’ai même pas réfléchi ! J’ai fait mon faux malaise… Comme t’as vu ! Ben j’y croyais pas, comment ça marchait trop bien ! Leurs pauvres gueules !
   Les grimaces de moquerie cruelle s’étaient affaissées en rictus de panique, les yeux fourbes s’étaient élargis de peur. Les rires gras s’étaient tus. Les trois salopiots avaient commencé à se regarder. Sans lâcher Corentin, toujours entre leurs pattes, la peau de ses cuisses nues plaquées contre le carrelage froid des toilettes, une paume plaquée sur sa bouche. Au-dessus des rangées de lavabos, les globes lumineux du plafond allumaient leurs reflets blancs dans les miroirs.
– Merde, il va crever, là ! On fait quoi ?
– Faut appeler un pion ! Faut l’envoyer à l’infirmerie !

   Les propos s’étaient mélangés dans l’écho des WC en une espèce de tambouille sonore saturée de trouille. Sous la main qui le réduisait au silence, le gros garçon avait réussi à réprimer un sourire. Le spectacle de ces petits durs en train de flancher lui avait paru le plus beau moment de sa vie !
– Ils m’ont laissé comme ça, les cons !
– Surtout, on dit rien de tout ça !
– Ouais, prends-nous pour des débiles ! Évidemment qu’on va taire nos gueules !

– Ils sont même pas allés chercher un surveillant ! rit-il en se frappant la cuisse.
– Tout ça pour pas se faire coller chez le proviseur ! Après, je les ai pas dénoncés. Mais je les ai revus. Et là, je les ai baratinés que j’aurais pu mourir…
– Casse-toi ! lui avait répondu un des gars.
   En oubliant de le traiter de Pisse-de-Roux.
– Ils se sont trouvés tellement cons qu’ils m’ont foutu la paix !

   Tout comme Bengiello, Grwach et Castipiani, Thierry voyait sur l’hologramme le tas de flingues. La vidéo du module n’avait montré que des formes blanches sur un fond bleu.
Ils sont pas si avancés que ça, en fait…
   La science-fiction montrait des aliens dotés d’ordinateurs ultra-puissants, de robots super-intelligents, de détecteurs presque omniscients… À des années-lumières de cette vision rudimentaire ! Les libellules géantes qui avaient ravagé le monde auraient laissé espérer mieux que ça !
   Deux silhouettes montaient sur la plate-forme. La première tenait une espèce de ligne, un bâton sans doute. Le Binoclard. Ce qui ressemblait à une longue tignasse coiffait la tête de la deuxième. Quelle femme de la bande ? Les autres prenaient le même chemin. Difficile de se rendre plus ! Encore que… À Toulouse, ils s’étaient déjà constitués prisonniers. Oui, mais pas tous ensemble. Une partie, qui avait attaqué de l’intérieur. Les autres étaient arrivés sur d’autres fronts.
   Des chaînes jaillirent d’un siège, emprisonnèrent l’aveugle et la fille. Bandantes, les formes blanches !
– Et votre patrouille a trouvé le moyen de foirer son arrestation… soupira le patron.
   Sur l’hologramme, une grosse ombre blanche se figea.
   Oh ! Corentin, je parie !
   Les mains contre le plexus solaire… Cardiaque, ce grasdouble ? Pour un scoop !
   L’imposante silhouette s’effondra. Deux agents s’avancèrent, sans doute pour le traîner, puis s’arrêtèrent.
– Vos gars, ils ont jamais vu ça ou quoi ? se moqua Thierry.
– Cet humain me semble souffrir d’un mal inconnu, répliqua le commissaire gerkis d’un ton sec.
   Grasdouble rampait.
– Je comprends tout à fait que mes agents aient pu être perturbés !
– Votre mal inconnu, ça s’appelle un infarctus ! ricana Bengiello.
   Oh ! La première parole intelligente ! Enfin autre chose que ses histoires de bouffe à vendre ! Et l’empereur qui chouchoutait ce mec ! Pourquoi ? Il avait vu l’ado balèze à l’œuvre. Et après ? Ça méritait une place dans la Milice en attendant une belle auberge ? Qui ne venait pas, d’ailleurs. Avant qu’enfin on ne la lui refile, il allait falloir le supporter combien de temps ?
– Louvrains, vous qui le connaissez depuis longtemps, vous me confirmez qu’il vous a jamais fait ça, dit Castipiani.
   Thierry sursauta. Oui, il avait bien entendu ce qui venait de l’arracher à ses pensées sur le branleur. Et non, ce n’était pas une question.
– Ben non, il a jamais fait ça !
   Le commissaire leva la main vers l’hologramme, où Corentin se traînait, essayait de respirer, jetait des regards suppliants autour de lui…
– Et voilà ! Vos guignols se sont laissés avoir par une diversion !
– Je ne vous permets pas ! réagit l’autre chef, offusqué.
   Le gros lard ramassa un automatique dans le tas et canarda. Vif, le mec… en plein infarctus ?
– Attendez ! Comment vous saviez que sa crise cardiaque était bidon ?
– Il a fait ça ni quand vous l’avez tabassé dans la ruine, ni en s’évadant. Vous trouvez ça normal ?
– Y a un autre truc qu’est pas normal. Ce mec, c’est un putain de dégonflé. Vous savez, quand les petits résistants sont arrivés. Ben lui, il voulait les virer pour éviter les emmerdes ! Et hier, il a mis la main à la pâte pour s’évader. Et aujourd’hui, il canarde deux gerkis.
– Vous avez entendu parler du Ménapien ?
   Bengiello haussa les épaules. Thierry, pas plus au parfum, ne put répondre que :
– Non.
   Les écrans de propagande parlaient très peu de l’étranger. Juste pour signaler l’arrestation d’un criminel ou montrer sous toutes ses coutures l’exécution ou l’exposition d’un autre. À part ça, tout le monde savait ce qu’étaient devenus certains pays. La résidence terrestre de l’empereur pour l’Angleterre. Un immense camp de concentration pour l’Amérique du Nord. Un désert pour l’Afrique.
– Ce dossier concerne les Milices de Belgique ! gronda le commissaire gerkis.
– Des vieux potes à lui ont donné des renseignements, raconta Castipiani. Faut croire qu’ils avaient pas un grand sens de l’amitié, parce qu’ils ont fait des dépositions spontanées à la Milice belge. Vous allez bien vous marrer : avant l’Invasion, ce mec, c’était un petit lycéen, quarante kilos tout mouillé, même pas foutu d’aborder une fille. Au cours de sport, les barres parallèles lui filaient presque le vertige. Il savait nager que là où il avait pied. Et maintenant, il en fait baver à toutes les Milices de Belgique. Ça vous étonne ? Dites-vous bien que les couilles les plus molles peuvent se changer en acier trempé plus facilement qu’on le pense. Les résistants, pendant l’Occupation, c’étaient pas des commandos. C’étaient des cheminots, des ouvriers, des aristos qui passaient leurs journées à fumer de l’opium… Mais comme fallait résister, eh ben ils sont tout simplement devenus un peu plus que tout ça.


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– En tout cas, c’était bien joué, conclut Micky.
   Sans la diversion de Corentin, elle aurait pu briser ses chaînes. Mais après ? Les miliciens pointaient leurs pistolets, déjà prêts à riposter. Les lasers l’auraient charcutée. Personne n’aurait réussi à choper à temps une arme dans le tas.
   Carole avait vu cette petite à l’œuvre bien des fois, mais restait consciente de ses limites.
   Devant, Gaspard et le Binoclard ouvraient la marche. Le bâton de l’aveugle balayait au-dessus du sol, râclait contre le bitume défoncé, bruissait dans une touffe d’herbe sèche… Derrière, la ville s’éloignait. Et autour, des carcasses de voitures traçaient jusqu’à l’horizon des lignes de métal et de rouille. Leurs vitres brisées laissaient voir les squelettes renversés sur les sièges éventrés, les hardes moisies encore collées aux os…
– Et fallait oser, ajouta Stéphane.
– Ouais, c’est pas mal pour un mec qui voulait pas de résistants dans la ruine…
   Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?
– Laisse tomber ça, Corentin ! sourit Sandra. Pratiquement n’importe qui aurait fait pareil !
– Ouais, enfin bon. Le courage, ça a jamais été mon truc.
– T’as voulu empêcher Thierry de nous livrer, quand même !
   Entre les propos du mec qui s’en voulait et ceux des jeunes qui le rassuraient, Carole comprit à demi mots ce qui s’était passé. Les deux petits résistants s’étaient réfugiés dans la première ruine venue. Corentin avait senti venir de gros pépins et avait voulu les virer. Un truc classique. Le lot de toute occupation : ce qu’on trouvait le plus, c’étaient les profiteurs, les lâches, les mouchards… Elle-même avait payé pour le savoir après que les gerkis lui aient brûlé l’utérus. Au lieu de lui tendre la main, on l’avait…
   Non ! C’est pas le moment d’y penser !
   Une longue marche l’attendait. Son ventre allait…
   Non, pas ça. Marcher. Et tenir. Le plus longtemps possible…

– Xyull ! appela Castipiani.
   Ah ! Le voilà, ce nom à la con ! se rappela Alexis. En retiendrait-il d’autres ? Ça devait bien s’apprendre, se souvenir de ces assemblages bizarres de consonnes et de voyelles !
– C’est commissaire Xyull, s’irrita le gerkis.
– Rattrapez vos salades
   L’autre officier serra ses poings, de la colère brilla dans ses yeux.
– et transmettez l’ordre que voici à toutes les Milices de France.
   Le mufle se crispa. Les mains à deux pouces se levèrent, paumes en avant, puis s’écartèrent. Un hologramme noir apparut, des lettres en traits et angles droits s’y allumèrent. Un doigt toucha une ligne.
– Je vous écoute.
   Chaque syllabe semblait vibrer de la fureur qu’elle contenait, prête à éclater pour la libérer. Obéir à un mec qui, depuis tout à l’heure, ne daignait pas le respecter, ça devait l’embêter…
– Envoi de modules de détection sur la totalité de votre secteur.
– Attendez ! interrompit Grwach. Si je peux me permettre…
– On peut plus se permettre de perdre du temps.
– …le commissaire Xyull est de même rang que vous, commissaire Castipiani.
– Mais pas de la même compétence.
– Pourquoi serait-il responsable d’une erreur de ses agents et de l’ingéniosité de ces fugitifs ?
   Ouais, c’est vrai que faire le cardiaque, c’était bien vu !
   Alexis n’avait pas côtoyé beaucoup de gerkis. Certains accordaient aux mendiants une aumône à leur sauce. Un peu de fric. Ou de la bouffe à bas prix, comme ce gentil couillon de Yoontz.
   Vivement que j’aie son auberge !
   Ce traître allait bien finir par mourir. Enfermé en salle de torture sans manger, il pouvait bien se décider à y passer, quand même ! Quelle belle affaire ! Mieux qu’un viager !
   La plupart n’appréciaient les humains que comme putes. Ils fourraient les femmes comme les hommes, sans distinction d’âge ni de race ni de trou. Dans ces quartiers aux piaules interchangeables, ça y allait ! Et dans tout ça, combien les estimaient ? À part Grwach ?
   Pas un seul. Ces péteux
(Mollo, quand même ! Ils vont me faire bosser, là !
Ouais, enfin, c’est pas encore fait !)

se croyaient trop supérieurs au reste de l’Univers pour reconnaître la moindre qualité chez les peuples colonisés. À croire que leurs lois le leur interdisaient…
   En les autorisant à les sauter, quand même !
   Et là, ce type
(Trop drôle d’appeler comme ça quelqu’un qui ressemble même pas à un homme !)
venait de trouver des terriens ingénieux ?

   Aurélie bailla.
– J’espère que c’est pas trop loin !
   Marc se tourna, les traits tirés, les yeux châssieux. Lui aussi tombait de sommeil. Comme tout le monde. Les jambes marchaient, vives et régulières, comme si des mécanismes remplaçaient les nerfs fatigués. Mais les têtes basses ne cherchaient pas à duper.
– Moi, ce que j’espère, c’est qu’on pourra dormir à peu près normalement.
   L’herbe, jaunie et séchée, craquait sous les pas de la troupe et la pointe du bâton du Binoclard, infatigable tête chercheuse. Loin derrière, les carcasses continuaient de pourrir sur le bitume lézardé.
   Gaspard les avait guidés hors du vestige de rocade ou d’autoroute, on ne savait plus. Il se doutait que des modules de détection arriveraient tôt ou tard et espérait que sortir d’un sentier battu les perturberait. Ces engins quittaient donc leur ville ? Leur autonomie le leur permettait. Existait-il un moyen d’échapper à leurs faisceaux ? Des murs pouvaient les brouiller, mais pas longtemps. Et les miliciens leur auraient programmé la consigne de sonder bien en profondeur…
   Ouais, ben on est mal !
   Ces foutues machines allaient quadriller toute la région. Et pour leur échapper… Même en détruire une, au lieu de brouiller leur piste, donnerait un indice sur leur trajectoire. Ou plutôt la confirmerait. Ça se devinait déjà bien assez qu’ils marchaient vers le sud.
– Gaspard, si tu nous connais une planque dans le coin, c’est le moment… s’inquiéta Micky.
– Là, tout de suite ?
– Y a quelque chose qu’approche.
   Tout juste. Une ombre apparaissait au loin, son bruit encore vague vibrait dans l’air silencieux.
– Corentin, ton numéro de cardiaque va sûrement pas marcher deux fois, briefa le Binoclard.
   Aucune peur ne semblait moduler sa voix.
– On se rend pour l’instant. On tentera quelque chose dans la navette.

– Quoi encore ? soupira Castipiani.
   Ça chauffait grave entre lui et Grwach. Thierry avait vu un truc pareil à la banque. Le boss et son adjoint, infoutus de s’entendre, ne cessaient de se contredire lors des réunions, de s’engueuler sans gêne dans les couloirs… À chaque prise de bec, les conseillers financiers se donnaient des coups de coudes, comptaient les points, pariaient sur qui céderait le premier…
– C’est contraire au protocole de la Milice qu’un capitaine fasse du secrétariat ?
   Le gerkis relisait le message déjà tapé au lieu de le continuer. Il n’écoutait plus son chef, mais le fixait.
   Bengiello, tourné face à la fenêtre, planait. Pensait-il à sa future auberge ?
– Il me semble que nous sommes tous en train d’oublier plusieurs éléments.
– Lequel ? grinça le commissaire.
   Sa bouche crispée et ses sourcils froncés donnaient un éclat de colère au gris neutre de ses yeux métalliques.
– En premier lieu, le rassemblement de Toulouse.
   Ridicule. Les écrans de propagande avaient montré la répression de cette manif. Une navette avait suffi.
   Et pourtant, il a été un peu mou du genou sur ce coup-là !
   Un collègue qui, lui, tirerait dans le tas sans hésiter materait une connerie pareille en une seconde ou deux.
– Nous en avons connu d’autres au tout début de l’occupation de votre planète, mais jamais d’aussi importants. Nous pourrions les étouffer… dans l’œuf, comme on dit chez vous,
(Tu peux bien te la péter avec ton français !)
si des modules surveillent les ruines.
– Non mais faut être un peu logique ! Ces enfoirés se baladent avec des flingues de la Milice, et vous voudriez qu’on se concentre sur des branleurs armés de caillasses ?
– Vous parlez à un supérieur, Louvrains ! Vous devez le respect à votre hiérarchie !

– Attendez ! coupa Carole. Regardez mieux…
   Quelque chose ne collait pas.
– Tu crois qu’on a le temps ? objecta Juliette. Une patrouille arrive sur la route et toi, tu…
– Sur la route ? interrompit Ahmed.
   C’était ça ! Les véhicules de la Milice volaient, aucun ne roulait.
– Ce bruit, c’est pas normal, remarqua Micky.
   Encore flou. Mais ça commençait à s’entendre qu’il différait du bourdonnement des navettes et des modules.
– Tiens, t’essaierais pas de nous le décrire ? demanda Marc. Tu le vois mieux que nous.
– C’est… Je rêve ou quoi ? On dirait de la rouille !
   De plus en plus délirant. Jamais les gerkis n’utiliseraient un engin pareil ! Une nouvelle ruse ?
– Et ça roule.
   Qu’est-ce que ces salauds avaient encore inventé ?


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  Envoi terminé, afficha l’hologramme.
   Ces deux mots chauffèrent le visage de S’Krunn. De honte ? Mais pourquoi ?
   Une nouvelle question dans sa tête. Comme celles qui concernaient son attitude. Cet ordre capital qu’il n’aurait pas dû gêner. Ses arguments stupides pour en contester l’utilité. Des fautes, il le savait. Des terroristes fuyaient, en possession des plans d’un palais impérial, et lui freinait une démarche urgente en invoquant des prétextes futiles.
   Allons enfants de la Patrie, le jour de gloire est…
   Cette Marseillaise ! Comme dans son rêve. Elles résonnaient dans sa tête des mêmes voix qu’à Toulouse, fières malgré leur peur.
– Et voilà le travail ! se félicita Castipiani.
   Dans les tours des Milices, les modules de détection s’assembleraient. Ils parcourraient les villes. Puis les routes. Leurs capteurs visuels repéreraient les fugitifs, leurs armes les immobiliseraient. Des patrouilles suivraient.
   S’Krunn ne parvenait pas à s’en réjouir.
– Votre manque d’enthousiasme m’étonne, Grwach… remarqua le commissaire Xyull.
– La partie n’est pas encore gagnée.
   Si. Cette fois, aucune ruse ne tromperait les miliciens prévenus. Les capacités de l’étrange jeune fille
(Ce pendentif en forme de soleil… Où l’ai-je vu ?)

ne la protégeraient que peu de temps de la puissance des canons flexibles. Ses compagnons tireraient quelques salves avant de succomber à leur tour. Une menace contre l’Empire gerkis disparaîtrait.
   Mais le capitaine ne voulait pas sourire. Comme si…
   Encore ces pensées impures !

– Sur la gauche ! cria Romula.
   Patrick ralentit et tourna son regard. Des silhouettes couraient dans l’herbe desséchée.
   Il braqua le volant et enfonça l’accélérateur, le camion roula vers la ruine de glissière centrale. Qui tinta et craqua quand l’épaisse calandre renforcée la heurta, les lourdes roues écrasèrent des éclats. Les crevasses de la route secouèrent les suspensions. Une autre rampe céda. Les nids-de-poule de l’herbe. Le chauffeur freina, approcha de ces visages plus précis.
   Le camion roulait encore lorsque Romula ouvrit la porte
– À l’arrière ! pressa-t-elle.
et sauta de la cabine,
– Vite !
fonça le long de la bâche,
– Par là !
déverrouilla un loquet
– Vite !
et un autre.
   Stéphane sauta dans la remorque. Sandra. Dont elle empoigna le coude.
– Les plans !
   Cet aveugle.
   Mais comment il fait ?
   Il se dirigeait presque comme si ses yeux de rouille voyaient. Son bâton tinta contre le pare-chocs. Il plaqua sa main libre sur le plancher et se hissa, entra ses pieds, les posa et se releva.
– Je les ai, répondit l’ado.
   La meurtrière de Srawk.
   Quel âge elle peut avoir ?
   Elle semblait encore plus jeune que sur les écrans de propagande. Un gabarit pas très grand pour une fille qui avait, toute seule, buté un gouverneur dans une baraque sécurisée !
   Romula s’arracha à ses pensées. Pas le moment de réfléchir ! Il fallait filer vers les Pyrénées ! Les Milices, sur le pied de guerre, ne manqueraient pas d’organiser des battues. Entre leurs navettes et leurs modules de détection, le matos efficace ne manquait pas…
   Elle hocha la tête.
   Le chef d’orchestre
(J’aurais jamais cru que ces ordures puissent s’intéresser à la musique !)

évadé de Toulouse monta à son tour.
– OK ! approuva la résistante.
   Sans montrer son soulagement, le moment viendrait plus tard.
– Allez, grimpe !
   Ces foutus plans avaient coûté trois vies. Arnaud, François, Isabelle… Trois morts de trop.

– Il a pas l’air doué, le Grwach ! rigola Louvrains.
   Alain, Bengiello et lui marchaient vers une auberge. La faim commençait à creuser les ventres. Ils avaient planté sans regret à la Milice les deux officiers gerkis.
– Faire suivre de loin ces mecs-là ! Enfin, ces mecs… Y a quelques filles, et pas moches, en plus ! Non, mais je suis l’enquête, hein, vous inquiétez pas ! Faire suivre de loin ! Mais sur ces routes désertes, n’importe qui se fait remarquer tout de suite ! Surtout ces modules, je voudrais pas dire, mais c’est pas discret, quoi… Il est concon ou quoi ?
– Il devrait pas l’être, justement.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça, commissaire ?
– Réfléchis ! soupira Bengiello. T’as vu les états de service de Grwach ? Avant l’Invasion, c’était déjà une pointure ! Et surtout, c’est celui qui a trouvé le repaire du Binoclard et qui l’a niqué.
– Exact. Il a été le seul milicien à imaginer des véhicules camouflés et un repaire inaccessible. C’est en faisant surveiller le Mont Saint-Michel qu’il a eu connaissance d’un mouvement suspect sur ce qui sert de mer. Partant de là, il a fait placer une balise de repérage dans une carcasse qui paraissait pas à sa place. La suite, c’est cette bande à pattes sur les routes.
   Louvrains se tut. Ses traits renfrognés trahissaient le coup que sa prétention venait de prendre.
– Dites, commissaire… Euh… J’ai encore un rôle à jouer ?
– C’est-à-dire ?
– Ben… J’étais là comme témoin. Mais maintenant que l’affaire se termine…
– Vous l’aurez, votre auberge.

– Comment vous nous avez trouvés ? demanda Stéphane.
   Un sacré coup de bol. Au début, Micky n’avait reconnu ni le son ni les formes d’un camion, et tout le monde s’était attendu à un nouvel engin de la Milice. Et puis elle avait parlé du bruit anormal. Et surtout, ce truc ne volait pas… Il avait commencé à comprendre quelque chose…
  L’engin roulait vers le sud. Son moteur hoquetait, nerveux et grave. L’odeur acide de son carburant synthétique s’infiltrait sous la toile au-dessus des têtes, agressait les nez, piquait les gorges. Chaque cahot de la route vibrait des suspensions à ces longues planches qui prétendaient tenir lieu de bancs, cognait les fesses assises.
   Romula secoua la tête.
– Commence par demander comment on a eu l’idée de vous envoyer du secours.
   Plusieurs de ses syllabes chantaient, ses R roulés les scandaient.
– Quand on a appris sur les écrans de propagande qu’Arnaud et vos parents étaient morts à la Milice de Paris, on a presque tous cru que vous vous étiez faits prendre vous aussi. Avec tout ce que ça supposait.
   La torture. Les souffrances et la mort de leur ami, de leur père et de leur mère auraient fragilisé les jeunes. Qui auraient craqué. Horst Göttfried, le chef de la Résistance, avait envisagé cet affreux scénario, et la toute aussi horrible suite : laisser mourir les prisonniers et se préparer à une attaque. Pas le choix.
– Et puis on a vu des avis de recherche sur deux ados qui avaient sur eux les plans de l’Angleterre. Horst a compris qu’il fallait tenter quelque chose pour vous, mais ses conseillers étaient pas tous de cet avis, loin de là. Un des arguments contre, c’était un truc pratique tout bête : vous étiez où exactement ? Patrick a dit que ça suffisait.Genre : Je prends un camion et j’y vais !, enfin, en gros, je fais court.
   Bien son genre. Jamais le dernier à se porter volontaire pour une mission.
– J’ai dit que je venais avec lui.
   Pas plus surprenant.
– Ça va, Carole ?
   Elle plaquait sa main contre son ventre.
– C’est rien…
   Sa grimace répondait tout autre chose.
   Romula poursuivit :
– Patrick et moi, on a réfléchi à l’endroit où on pouvait vous trouver. Je vais pas tout te refaire, mais tout le monde nous disait Mais on sait même pas où ils sont ! En réfléchissant, on a pensé que vous pouviez pas être si loin que ça de Toulouse et que vous alliez vers le sud. Et puis, on a continué à suivre les écrans de propagande.
   Bien vu. Ils vantaient l’Empire, informaient sur le sort des fugitifs et des criminels…
– La suite, tu la connais : un beau camion luxueux et un chocolat chaud à la maison.
   Quel humour ! Ces plaisirs n’existaient plus depuis vingt ans.
– Vous êtes arrivés au bon moment. Merci !
– Y a un truc que j’aimerais savoir : comment t’as croisé la route du Binoclard ?
– En fait, c’est moi qui ai croisé Micky, répondit Sandra.
   Elle raconta l’arrestation de Stéphane dans la ruine, la sienne à l’auberge de Cl’Witt.
– Ah oui ! interrompit Romula. Les écrans ont parlé de lui, aussi. Il… Il s’est fait prendre.
– Il sait rien ! se dépêcha de préciser Stéphane.
   Non, son ton ne cachait pas la tristesse qui le gagnait.
– On lui a rien dit.
   Il nous a aidés, et on peut rien faire pour lui…
   Plus question de revenir en arrière maintenant, il fallait tracer jusqu’à la base. L’aubergiste avait choisi de se sacrifier pour eux. Après avoir aidé combien d’humains ?


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   Les tours des Milices se dressaient, dominaient leurs villes. Dans les bureaux, les hologrammes s’allumaient, des caractères gerkis y défilaient.
   Ordre du commissaire Alain Castipiani, directeur de la Milice de Paris. Envoyé depuis Toulouse-2. Priorité absolue.
   Du métal vibrait dans les cheminées. Des pièces et des circuits volaient, s’emboîtaient, s’enveloppaient…
   Un module de détection s’envolait. Un autre… Programmés pour rechercher sur les villes et les routes.
   Secteur recherche Ville et routes environnantes.

– Pour qui donc se prend cet homme ? explosa le commissaire Xyull.
   Depuis son arrivée, Castipiani le méprisait, fustigeait une prétendue incompétence… S’Krunn, tourné face à la fenêtre, entendait la colère de son supérieur sans l’écouter. Ce pendentif en forme de soleil brillait dans sa mémoire, essayait de révéler un souvenir. Qui ne venait pas…
– Je suis un officier de même rang que lui !
   Cet immeuble à Paris, douze ans plus tôt. Sa Majesté en personne avait mobilisé plusieurs Milices pour une rafle.
– Pre
–nez gar
– de. On nous
– a sign
– alé la prés
– ence par
– mi ces hu
– mains d’un
– enfant fe
– melle
– aux ca
– pacités ano
– rmales.
  D’où cette mobilisation massive pour la simple rafle d’une tour.
   S’Krunn avait vu cette petite terrienne. Et ses yeux d’un bleu très sombre. Elle avait couru plus vite que bien des humains et montré une agilité peu commune.
– Grwach, m’écoutez-vous ?
– Je vous prie de pardonner mon inattention, commissaire Xyull. Je me concentrais sur certains aspects de cette affaire.
– Sur des ressources que le Binoclard n’a plus ? ricana le chef.
   S’Krunn feignit d’ignorer cette ironie.
   Pourquoi donc ai-je ralenti l’enquête ?
– Pas uniquement.
   Il parvint à chasser de ses pensées ces questions.
– J’ai vu ce même pendentif il y a douze ans. Mais c’était une femme qui le portait. Probablement la mère de cette jeune fille.

– Et toi, dans toute cette histoire ? demanda l’italienne, ou portugaise, ou…
– Moi ? s’étonna Corentin.
   Réveillé en sursaut, lui qui commençait à piquer du nez sous le poids de toute cette fatigue. Il n’en appréciait pas moins cet accent trop sexy ! Autour de lui, le Binoclard et sa bande dormaient, les fesses meurtries sur ces planches, les dos et les ventres secoués… Une odeur de légumes brûlés et de sucre fondu flottait.
– Eh ben… En fait, j’habitais dans la ruine où Stéphane et Sandra sont venus se planquer.
   La jeune fille restait éveillée. Aux aguets ? Elle brûlait de dire quelque chose…
– J’en bougeais que pour mendier !
– Et pourtant, tu t’es retrouvé dans une cellule…
– Le mec qu’a dénoncé Stéphane et Sandra… En fait, il… Il m’a mis au courant de ce qu’il voulait faire.
   Et je me suis dégonflé quand il m’a menacé !
– C’est le jour où il l’a fait que je me suis bougé pour les prévenir.
   En flippant comme je sais pas quoi !
– Mais c’était trop tard.

   Ville Toulouse 2 Cibles non détectées
   Secteur Routes Direction Sud
   Mouvement
  Distance trop importante Analyse impossible
   Vitesse maximale
   Réduction distance cible


– Cette évasion, c’est la première fois que j’ai été courageux. De toute ma vie !
– On dirait que ça te plaît bien… sourit la fille.
   Tout juste ? Eh bien… Corentin avait failli mourir combien de fois rien qu’à Toulouse ? Et cette arrestation ratée grâce à son numéro de cardiaque ! Lui qui, autrefois, n’avait rien connu de plus dangereux que la circulation de la cité gasconne, les manifs en ville…
– Je sais pas, en fait… Je… Je me remue, quoi !
   Une grande première pour lui qui n’avait pas même participé à un rassemblement avant l’Invasion. Ah si ! Une ou deux Nuits Debout. Non, cinq ou six. Les premières en se dégonflant devant les flics qui, bras croisés et matraques pendantes à la ceinture, guettaient le moindre débordement. Les suivantes presque jusqu’au bout, en essayant de suivre des discussions socio-politico-économiques qui le dépassaient.
– Tu sais, dans la Résistance, on a de tout. On a syndicalistes, des anciens étudiants qui ont manifesté contre le CPE, des gens qui ont fait toutes les grèves contre Macron et El-Khomri… Mais on a aussi des gens qu’osaient même pas sortir de chez eux dès que ça manifestait.

   Vitesse maximale Alimentation électro-magnétique : efficacité 95%
   Baisse d’énergie faible Réduction distance Module-Cible : vitesse moyenne
   Estimation atteinte objectif : possible
   Distance trop importante Analyse détaillée impossible
   Analyse visuelle Véhicule de conception humaine Type camion
   Avertissement programmé : Individus recherchés armés

   Des trappes s’ouvrirent sur la carcasse du module. Des canons flexibles en jaillirent et se déployèrent.

   La porte du bureau coulissa, révéla la haute stature de Castipiani suivie de celle, plus basse d’au moins une tête, de Bengiello.
– Les nouvelles ? demanda-t-il en entrant dans le bureau.
   L’Gorz Xyull ne parvint pas à empêcher son mufle de se crisper. Ses poings réussirent à ne pas se serrer malgré l’envie de frapper qui les démangeait. Ce terrien persistait dans son mépris, lui qui devait le respect à une race supérieure à la sienne !
– Un camion a été repéré sur une route vers le sud.
   Il leva la main vers l’hologramme où s’affichaient le fond bleu, la silhouette blanche du véhicule et le rapport du module.
– Selon le capitaine Grwach, il pourrait s’agir de notre objectif.
   Autour des yeux de mercure, le visage se détendit, pensif. Enfin, des ordres arrivèrent :
– Xyull, désignez un de vos capitaines pour prendre le commandement de trois patrouilles. Ils peuvent tuer la bande du Binoclard, la femme noire et Guirrinez, mais qu’au moins deux personnes parmi les occupants soient prises vivantes.
   Un sourire s’élargit, lourd de cruauté sous les impassibles yeux métalliques.
– Si c’est des résistants comme je le pense, ils auront des tas de choses à nous dire.
– Commissaire, contesta Grwach, le module n’a pas pu analyser ce camion…
   Comme si cela importait ! Un humain, terroriste, résistant ou mendiant, restait un inférieur. Un de ces sournois usurpateurs ! Même si ce camion ne transportait pas les bonnes personnes, au moins éliminerait-on une ou plusieurs de ces larves !
– Le module risque de se faire semer avant de pouvoir analyser le camion, signala Castipiani d’un ton aigre-doux.
   Sur la surface noire qui flottait, des options apparurent.
   Établir des patrouilles
– Je crois savoir que cela vous est arrivé avec certains résistants…
   L’Gorz se détourna de l’hologramme.
– Assez, Grwach ! coupa-t-il en langue gerkis. Descendez attendre les patrouilles et attendez les ordres du capitaine que je vais sélectionner pour diriger cette mission. Il sera votre supérieur jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. Une seule objection, et je vous fais exposer.
   L’insolent daigna s’incliner. Il se tourna, s’avança vers la sortie du bureau et quitta la pièce. Quelle désinvolture ! Comment pouvait-on oser se comporter ainsi face à un commissaire ? Humain, certes…
   Dire qu’il se passionne pour ce monde !
   Cette nature où n’apparaissait que trop peu le gris du Seigneur Wool’Rh, ces maisons incommodes, ces matériaux délicats, cette perte de temps nommée art… Comme pour chaque territoire occupé, il avait fallu apprendre les langues. Bien trop nombreuses dans cette planète ! Ces peuples imbéciles n’avaient donc jamais réussi à s’imposer un idiome unique ?
   Grwach réapparut.
– Commissaire Xyull, je pense que vous devriez faire part à Sa Majesté du mépris que vous subissez aujourd’hui, lança-t-il.
   En français.

   Les suspensions du camion grinçaient, bondissaient sur le moindre nid-de-poule, tanguaient à droite, à gauche, devant, derrière… Le moteur bourdonnait dans les oreilles, toute la carrosserie profitait de ses vibrations.
– Ca va ? s’inquiéta Romula.
   La brune aux mèches gris ferraille plaquait encore sa main contre son ventre. Son visage crispé en grimace luisait de sueur.
– Laisse tomber. C’est une vieille blessure.
   Autour d’elles, tous dormaient. La fatigue de ces dernières heures pesait sur les paupières fermées, les têtes renversées, les dos contre la toile. La route secouait tous ces corps sans réveiller un seul œil.
– Tu veux pas en parler ?
– C’est une longue histoire. Je sais bien que le trajet est encore long, mais tu préférerais sûrement l’occuper autrement…
   Le cou de la petite meurtrière de Srawk se dressa.
– On est suivis !


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   Un panneau tordu, penché vers ce qui essayait encore de passer pour une sortie, exhibait ses lettres effacées. Puis vinrent, sur le côté, les ruines d’une station-service. Une main d’os serrait encore la poignée d’un tuyau éventré relié à une pompe rouillée. Le squelette y pendait, ses pieds et ses tibias sur le sol. Des lunettes de soleil brisées prétendaient protéger les orbites vides. Des vertèbres et des côtes apparaissaient entre les lambeaux d’un t-shirt.
   Juste après se dressaient les murs et les vitrines fracassées de la boutique. Des os habillés de tissu moisi gisaient aux côtés des voitures brûlées.
– Patrick ! cria une trompe de cuivre dans la cabine.
   Le chauffeur sursauta, arraché à ses tristes pensées. La voix métallisée de Romula. Qui poursuivit :
– On a un module de détection aux fesses.
   Il jeta un bref regard dans le rétro de gauche. Rien.
– Brouille la piste tant que tu peux.
   À droite. Pas plus.
– Je vois ce que je peux faire.
   Il enfonça l’accélérateur. Le moteur rugit vers les aigus, le camion sembla bondir. Ses suspensions tanguèrent encore plus.
   Toujours pas de poursuivant en vue. Mais le ton de Romula, lourd de stress, n’admettait ni question ni réplique. Il fallait semer ce truc, et non pas se demander comment ça se pouvait qu’il n’apparaisse pas.

– Capitaine Grwach, le capitaine Qfrell a donné le signal du départ.
   S’Krunn se détourna de l’hologramme où apparaissaient les coordonnées du module de détection et son rapport.
   Accélération de la cible Module probablement repéré
   Vitesse portée à 79% Réduction distance Cible-Module
   Alimentation électro-magnétique insuffisante

– Je réfléchissais à ce message, mentit-il.
   D’autres pensées tournaient encore dans sa tête. Ce rassemblement à Toulouse. Une foule sans aucune arme qui avait défilé dans les rues, jusque devant la Milice. Des hommes qui, debout et immobiles devant les canons flexibles, avaient chanté au lieu de fuir.
– Que faites-vous donc, capitaine Grwach ? rappela un hologramme de Qfrell. Nous n’avons pas un instant à perdre !
   Aux premiers temps de la Résistance, le module aurait rattrapé et neutralisé le camion, trop peu puissant. Aujourd’hui, les humains parvenaient à concevoir des véhicules bien plus rapides.
– Rejoignez immédiatement la patrouille. Exécution !
– À vos ordres.
   S’Krunn commença à piloter la navette.

– Comment elle a fait pour entendre le module ? s’étonna la résistante pendant que Micky secouait les autres.
   Carole haussa les épaules.
– Elle sait pas elle-même.
   Les gosiers gémissaient, les paupières lourdes se forçaient au réveil.
   La douleur dans son ventre se calmait. Cette nouvelle menace occupait son esprit ailleurs. Son utérus brûlé demeurerait une souffrance jusqu’à la fin de ses jours, mais quand venaient la peur et l’excitation de l’action, ça l’étouffait. Comme pendant la fuite du Mont Saint-Michel, où il ne l’avait pas empêchée de courir malgré le poids du bazooka. Juste un élancement…
   Elle dégaina ses pistolets, puis scruta les visages et les yeux. Seuls ceux de Corentin et Gaspard demeuraient ramollis. Mais leurs mains à eux aussi tenaient des armes.
– Avec un peu de chance, on aura réussi à semer le module, rassura la résistante.
– C’est pas trop parti pour ! contraria Micky. Il nous colle encore.

   Patrick donna de vifs tours de volant vers la gauche. Le camion s’engagea dans le virage et se pencha, ses roues dérapèrent en un crissement. Deux pneus menaçaient de décoller de la route. La colonne de direction vibrait, souhaitait se briser… Le chauffeur, les dents serrées, ignora la douleur dans ses mains secouées et tourna dans l’autre sens. Le châssis daigna se stabiliser, les suspensions tanguèrent un peu moins. Avant l’Invasion, ses poids lourds lui avaient joué quelques sales tours. Rien de tel qu’une carrière de routier pour former un as du volant !
   Du coin de l’œil, le conducteur aperçut une sphère grise. Le module ! Ce truc se rapprochait… Normal : trajectoire droite contre courbe…
   Brouille les pistes tant que tu peux ! J’aimerais bien l’y voir !

– Commissaire Xyull, je pense que vous devriez faire part à Sa Majesté du mépris que vous subissez aujourd’hui.
   L’attitude de Grwach, indigne de sa brillante carrière, méritait une exposition. Mais fallait-il pour autant tolérer l’irrespect de Castipiani ? Oui, L’Gorz se plaindrait à l’empereur. Mais après l’arrestation. D’abord, Qfrell amènerait à la Milice plusieurs prisonniers.
– Commissaire Xyull, je pense
   Non. Attendre.
que vous devriez faire part à Sa Majesté…
   Pas maintenant. La patrouille poursuivait un objectif bien plus crucial : tuer et arrêter des renégats. Cela dépassait la désinvolture… d’un être inférieur…
– Ça va bien, Xyull ? demanda le commissaire humain.
   C’est commissaire Xyull !
– Commissaire Xyull, je pense que vous devriez faire part à Sa Majesté du mépris que vous subissez aujourd’hui

– Je repensais à un point soulevé par Grwach : ce pendentif en forme de soleil. Il prétend l’avoir déjà vu…
– C’est pas important.
   La main artificielle se tendit vers l’hologramme.
– C’est ça qu’est important. Vous le comprenez, au moins ?
– Vous ne dites pas tout…

   Le camion roulait vers le module arrêté. Qui en profitait enfin pour une analyse détaillée.
   Des armes de la Milice. Les évadés de Toulouse. La bande du Binoclard et cette jeune fille au pendentif. Un visage inconnu sous la toile à l’arrière, un autre aux commandes.
   Et les navettes se rapprochaient.
– Capitaine Qfrell, c’est très probablement une ruse, prévint S’Krunn.
– Ne soyez pas ridicule ! Que leur permettrait leur armement contre trois navettes ?
– Capitaine Grwach ! appela un agent.
   Il désignait l’hologramme du module de détection. Le camion venait de s’engager dans une sortie de l’autoroute. Vers ce que les humains appelaient une station-service. Une impasse.
   Quel jeu jouaient-ils donc ?

– Ça va secouer, prévint Patrick dans la trompe de cuivre.
   Puis il la jeta sur la banquette et accéléra. Le camion dépassa les fantômes des pompes, des carcasses renversées de semi-remorques et de cars… En une bruyante secousse qui sembla menacer de briser le châssis, les roues heurtèrent une bordure, bondirent et mordirent de l’herbe sèche. Les suspensions protestèrent en un violent roulis. Le volant sautait dans les mains, martelait les doigts et les paumes.
   La route rendait leur trajectoire trop facile à deviner. En sortir allait brouiller les pistes. Peut-être.
   Des points apparurent dans les rétroviseurs, puis grossirent. Trois formes se précisaient.
   Patrick saisit la trompe.

– C’est quoi, cet ordre ?
   L’Gorz sursauta et se retourna, se retrouva face à Castipiani.
– Vous transmettez des ordres en douce ?
– Nullement, mentit le gerkis.
   Las des mystères de son collègue, il avait envoyé la consigne de capturer vivants un ou plusieurs membres de la bande du Binoclard pour interrogatoire. Cette histoire de pendentif l’intriguait.
– Si je crois ce que je vois sur l’hologramme, vous êtes en communication avec votre Qfrell. J’ai pensé un instant que vous étiez en train de contacter Sa Majesté l’Empereur, comme vous le conseillait Grwach,
(Croyez bien que ce sera fait !)
mais non. Vous lui avez dit quoi, à votre capitaine ?
– Je lui ai conseillé, ainsi qu’à l’ensemble de la patrouille, la plus grande prudence. Je lui ai rappelé la ruse d’un des hommes du Binoclard ainsi que les capacités surhumaines de la jeune fille au…
   Il retint le mot médaillon, une intuition bloqua ses paroles juste à temps. Ce bijou renfermait un secret. Grwach avait bien dit qu’il avait vu une femme le porter avant cette fille ?
– Il y avait énormément de traits communs entre leurs visages, avait-il précisé.
   Cela suffisait à le convaincre qu’une mère avait donné cet objet à son enfant. Et pour lui, il ne se résumait pas à un souvenir.

   La voix métallisée du chauffeur se tut.
   Trois navettes aux fesses. Jamais ce camion ne les sèmerait. Ces saletés volaient bien plus vite qu’un module de détection.
   Romula baissa la tête. Que dire à ces gens qui espéraient survivre ? à ces deux jeunes qui avaient perdu leurs parents pour rien ?
   La femme au ventre blessé se leva du banc.
– Comment tu t’appelles ?
– Romula.
– Attends, Carole ! protesta une autre fille.
– Romula, dis au chauffeur de ralentir, que je puisse atterrir en un seul morceau.
– Non, fais pas ça !
– T’es sûre que ça vaut le coup ? demanda le Binoclard.
   Sans aucune compassion dans sa voix froide. Le sacrifice d’une de ses sbires ne l’émeuvait donc pas ?
– Ce sera toujours ça.
– S’il te plaît… supplia l’autre.
– Puisque t’es sûre de toi…
   Ce même ton glacial, dénué d’empathie.
– La laisse pas faire ça ! Dis quelque chose !
– Bonne chance !
– Romula, tu la fais, cette annonce ? insista… Carole.


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   Une silhouette jaillit de l’arrière du camion et roula sur le sol. Une femme. Elle se redressa sur ses genoux, plaqua un pied à terre, puis l’autre, se releva. Dans ses vêtements brillaient les auras rouges d’armes. Aucune sur ses mains.
– Ma patrouille s’occupe de cette arrestation.
– Parfait, capitaine Grwach.
   Le Mont Saint-Michel et Toulouse devaient graver dans tous les esprits le courage et la ruse de cette bande. Cette reddition cachait un piège. Le chef de la mission ne daignerait pas l’admettre. Comme tous les gerkis, il suivait depuis son enfance l’enseignement du Grand Créateur Wool’Rh : leur peuple devait récupérer la grandeur et les territoires que les autres races de l’univers leur avaient volés. Inférieures, elles devaient se soumettre à l’empire ou mourir pour payer leur perfidie.
   Ou celle de leurs ancêtres ? Ou aucune ? Et si ces peuples avaient toujours habité ces planètes ? Sur celle-ci, c’était ce qu’avaient démontré les scientifiques : des humanités avaient précédé celle-ci, comme l’attestaient ces squelettes et ces crânes. Et seule celle-ci avait commencé à voyager dans l’espace. Pas dans les puissants astronefs que les gerkis savaient fabriquer depuis tant de cycles, mais d’abord dans des capsules exiguës capables de voler autour de la Terre, puis dans ces lourdes fusées… En étudiant l’histoire riche de ce monde, S’Krunn se posait, depuis peu, une question : comment ces êtres avaient-ils pu coloniser des territoires dans l’univers en s’y déplaçant à d’aussi faibles vitesses ? Ils n’avaient pas même su approcher de celle de la lumière ! Et cette station Mir qui n’avait pas détecté les sondes de reconnaissance, ni l’armée…
   Capteurs inefficaces, véhicules lents, arsenal inexistant… Comment une civilisation aussi mal équipée pour la guerre cosmique avait-elle pu voler des planètes à l’empire gerkis ?

  Carole vit une des trois navettes freiner. Pour elle. Une qui ne suivrait plus le camion. Un glaçon de peur pesa dans son ventre, gela son utérus.
   La carcasse se scinda en quatre quartiers qui s’écartèrent. La plate-forme descendit, chargée de miliciens debout, les mains fermées sur les pistolets. Dans quelques instants commencerait le plus dur : donner du boulot à l’équipage. Les occuper pour les retarder le plus possible. Quatre agents et un capitaine prêts à tirer contre elle qui n’avait rien dégainé d’autre que ses poings et ses pieds.
– Humaine, apostropha le chef, vous êtes en état d’arrestation. Veuillez déposer vos armes.
– Pourquoi vous venez pas les chercher ?
– Humaine, ne nous obligez pas à recourir à la force !
– Elle est avec vous la force, c’est ça ?
   Carole crut voir l’officier retenir un sourire. Il connaissait ça ? Un film, et d’avant l’Invasion. Deux éléments qui auraient dû lui rendre cette référence étrangère.
– C’est bon, c’est bon ! Tenez, des pétoires de chez vous en plus. Et d’une… Et de deux…
– Taisez-vous !
   Elle avait dû rêver, ce connard ne valait pas mieux que ses pourritures de semblables. Mais… c’était quoi, qui brillait dans ses yeux oranges ? Pas du respect, quand même !
– Placez vos mains derrière votre tête et avancez jusqu’à la plate-forme.
   Comme ce matin. Mais cette fois, ni Corentin pour simuler un infarctus, ni Micky pour savater la patrouille. Et des gerkis qui savaient à quoi s’attendre. Du moins le croyaient-ils. Carole savait que son ventre pouvait se mettre à la brûler pendant ce combat inégal. Mais peu lui importait. On lui avait déjà pris son mari et ses fils, on l’avait mutilée. Que restait-il à lui enlever ?
– Montez.
   Un pied. L’autre.
– Avancez vers un siège.
– Lequel ?
– Cela suffit, humaine. Avancez vers un siège.
   Et une fois assise, elle se retrouverait enchaînée. Sans pouvoir briser les entraves… Autant rester debout encore un peu.
   Le capitaine dégueula quelques mots dans sa langue infecte. Pas besoin de comprendre cette suite de rots-gargouillis-glouglous pour deviner ce qu’il ordonnait : qu’on force la prisonnière à s’installer.
   Ben allez-y, qu’on se marre !
   Façon de parler. Qui rirait le dernier ?
   Deux agents obtempérèrent. Les bottes ne tardèrent pas à claquer sur la plate-forme. Ils approchaient, leurs pistolets à la ceinture… Entre Carole et leurs collègues…
   Elle tendit ses bras, vifs comme des serpents. Les gerkis, pris de court, les saisirent, mais ne parvirent pas à empêcher les mains de se fermer sur les crosses des armes. Ni de les dégainer.
   Des pas se précipitèrent vers eux, l’officier glouglouta quelques mots. Les deux canons crachèrent une décharge, puis une autre. À bout portant sur les ventres, des trous oranges se creusèrent et fumèrent, charrièrent des odeurs de chair brûlée.

   S’Krunn entendit les deux pistolets bourdonner.
– Maîtrisez-la, ordonna-t-il.
   Alors que les deux agents sur la plate-forme vacillèrent.
   Les miliciens s’exécutèrent.
– Nous avons ordre de l’arrêter et non pas de la tuer !
   Aucun n’osa lui signaler les ordres exacts du commissaire Xyull : ramener un ou plusieurs membres de la bande du Binoclard encore vivant, peu importait lequel. Ni que cette terrienne risquait de tous les tuer. Mais pourquoi se tournait-elle vers l’arrière de l’habitacle ?
   Le moteur…
   Gurrinez avait dû lui parler de la conception des navettes. Les gerkis se ruèrent sur elle. Pas assez vite. La femme parvint à tirer en plein sur le générateur anti-gravité. Une pluie d’énergie… Ils saisirent ses bras, les tordirent dans son dos. Puis la plaquèrent à genoux.
   Les deux agents qui avaient vacillé lâchèrent prise et se tournèrent vers S’Krunn et désignèrent les plaies béantes qui lardaient leurs ventres.
   Elle se sait perdue, mais a quand même tenté l’impossible…
– Pauvres imbéciles ! Comment avez-vous pu vous laisser berner de la sorte ?
   Personne ne se permit de rappeler à l’officier que la réprimande pouvait attendre la fin de la mission. Ne fallait-il pas redémarrer la navette au plus vite ? S’Krunn jeta un regard rapide au moteur. Des éclats se dressaient autour de grands trous dans le métal. Des circuits fondus coulaient en un petit magma gris.
   Encore deux navettes… pensa-t-il. Ce qui n’aurait pas dû l’inquiéter. Au contraire. La Milice ne devait pas laisser la moindre chance à ces renégats. Alors pourquoi réfléchissait-il à un moyen de… les aider ?
   Il sortit de son uniforme un petit boîtier, passa sa main au-dessus. Un hologramme noir apparut.
   Jamais ils ne pourront échapper à deux navettes !
   Et ne pas s’en réjouir ne l’inquiétait même plus. Comme si Wool’Rh pouvait tolérer une telle trahison, alors que le Grand Créateur devait déjà l’avoir condamné aux Limbes Acides !
   Des caractères gerkis gris s’allumèrent sur le fond noir.
S’Krunn toucha Capitaine Qfrell. L’image de l’officier se matérialisa.
– L’arrestation a réussi.
– Qu’attendez-vous pour rejoindre la patrouille ?
– Il faut qu’une navette vienne recueillir mon équipage.

– Attendez ! Je crois… commença Micky.
– Quoi ? demanda Romula.
– Écoutez ! Une navette s’éloigne !
– Ça a aucun sens ! nia Aurélie.
   Sans parvenir à entendre les bourdonnements des engins gerkis, noyés dans le bruit du moteur du camion.
– Je sais pas ce qu’ils nous mitonnent, s’inquiéta le Binoclard.
– S’ils reviennent avec du renfort, je crois qu’on va pas aimer leur cuisine ! confirma Marc.
   Mais il doutait de son hypothèse. Les outils de communication de la Milice dépassaient les ridicules portables et ce bon vieil Internet. Pourquoi aller chercher du renfort, ce qui privait la mission d’une partie de son effectif, quand l’appeler n’exigeait pas un tel risque et prenait moins de temps ?
– C’est peut-être… hésita Juliette.
   Tous les visages se tournèrent vers elle.
– Ben… Carole leur donne peut-être un peu de boulot, non ?

– Hâtez-vous ! ordonna le capitaine Lsomm.
   S’Krunn vit deux miliciens traîner la prisonnière sur la plate-forme, elle se tordait, les bras empoignés et pliés derrière son dos. Ses pieds tentaient de pousser vers l’arrière, ses épaules s’agitaient dans un sens et dans l’autre… Il crut apercevoir la bouche tordue de douleur, le front en sueur…
– Capitaine Grwach, que font ces deux agents à terre ?
– Ils sont exclus de la mission.
– Négatif. Agents, veuillez rejoindre immédiatement la patrouille !
   Même ces gerkis au ventre criblé devaient se plier à la loi de leur peuple : se battre jusqu’à la mort, même dans la souffrance. Ils s’avancèrent. Leur pas trop lent trahissait cette faiblesse qui s’infiltrait dans leurs plaies.
– Capitaine Lsomm, je me permets de vous signaler que ces deux agents ne se sont pas montrés à la hauteur et que c’est leur faute si cette navette est hors d’usage.

   Carole n’y comprenait plus rien. Même sans connaître les dégueulis qui leur servaient de langage, elle entendait bien que les deux capitaines se prenaient la tête. Cette engueulade la concernait ? Ou alors… les deux que le faux fan de Star wars avait balancés hors de la plate-forme ? Des blessés, quand même.
   En plein ventre, un prêté pour un rendu, ça fait drôle ?
   Et on continuait à la traîner vers un siège, où elle se retrouverait entravée… Non, pas ça ! Encore un peu de fil à retordre pour ces salauds… Chaque effort donnait une petite chance à la bande. Et ces deux chefs trop occupés à leur prise de bec…
   Et son ventre qui la brûlait. Son numéro de tout à l’heure avait réveillé son utérus.
   Carole se renversa vers la gauche, de tout son poids. La douleur explosa dans ses intestins.
   Faut que je tienne !
   Le gerkis chancela, mais ne tomba pas. Et son bidon…
   Pas le moment !
   
Son bras commença à s’écarter de son dos. Elle allait pouvoir le ramener devant… Oui, comme ça !
   Des canons dardaient leurs gueules vers sa poitrine et son visage. Toute sa volonté la déserta. Le peu d’énergie que ses entrailles en feu avaient bien voulu lui laisser s’évapora. Tous ses muscles se ramollirent.
   J’en aurais ralenti deux au lieu d’une seule. Pas si mal !
   Cette pensée n’endigua pas le flux d’images qui noyait son esprit désespéré : une pluie de lasers sur la bande, des plaies qui ne cicatriseraient plus jamais sur le cadavre de Micky… Les salopards la traînèrent comme un chiffon et la plaquèrent sur un fauteuil. Les chaînes jaillirent, la serrèrent et se verrouillèrent.
   Les capitaines montèrent. Celui qui était venu à la rescousse approcha. L’autre… se détourna ?


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– Tu fais quoi, là ? s’alarma Ahmed.
   Micky venait de bondir de son banc et marchait vers l’arrière du camion.
– On peut faire quelque chose contre une navette, alors j’en profite.
   Le même genre de coup qu’au Mont Saint-Michel !
– Romula, pas la peine de ralentir, je vais gérer.
   La résistante ouvrit une bouche et écarquilla des yeux incrédules.
– On a déjà perdu Carole ! protesta Marc.
– Et t’as envie que ce soit pour rien ?
– Attends ! coupa Stéphane.
   Il se leva à son tour et la rejoignit.
– Je te couvre.

– Vous êtes des sacrés nases, quand même ! insulta Carole, une tentative de sourire sarcastique à la bouche.
   Son ton se voulait moqueur et sec mais sonnait faux à ses propres oreilles. Au moins, sa bravade lui redonna un semblant d’énergie. Pas du luxe avant les tortures qui l’attendaient après l’arrestation de toute la bande.
– À cinq contre une, vous avez besoin de renforts. Et vos grands balèzes qui avaient du mal à me traîner sur ce fauteuil !
– Taisez-vous ! ordonna sans se tourner vers elle le capitaine qui l’avait baffée de sa sale patte moite.
   Trop occupé à… piloter sa navette…
   Quelle quiche ! J’ai un moyen de le ralentir en plein sous les yeux et je m’en sers même pas !
   Mais oui ! Gaspard avait parlé d’une espèce de clef…
– Et pourquoi vous m’avez empêtrée dans toutes ces chaînes avant de taper dessus, hein ? Vous avez si peur que ça ?
   L’autre ne décolla toujours pas de son hologramme.
– C’est ça qu’il vous apprend, votre dieu ?
   Qui s’appelait… Ah, si ce nom pouvait lui revenir ! Cl’Witt avait dit…
– Wool’Rh, c’est ça ? Il aime bien la lâcheté, on dirait…
   L’officier restait tourné vers ses jolies images et ses caractères cabalistiques. Mais sous son uniforme noir, ses muscles se crispaient.
– Ça m’aurait fait chier de descendre d’un dieu aussi minable, franchement !
   Enfin, il se retourna et approcha d’un pas vif qui claquait sur le sol. Ses yeux oranges brillaient de colère. Son mufle grisâtre, crispé de fureur, laissait voir ses crocs.
   Oublie de piloter, ducon !
  Il n’avait même pas filé la commande à son collègue.
   Carole sentit quatre doigts et deux pouces se plaquer sur sa gorge.
– Demandez pardon, humaine…
   Elle se racla la trachée. Un glaire s’en décrocha et y pesa. Elle le cracha sur l’uniforme noir.
   La main serra plus fort.

– Fais gaffe… recommanda Micky.
   Ahmed crut apercevoir de la peur dans le regard bleu nuit.
   C’était ce garçon qui lui donnait un tel souci ? Un charmant blond aux yeux verts, ça pouvait se comprendre…
   Et c’est bien de leur âge !
   Mais plus de leur époque. Depuis l’Invasion, les ados ne pensaient plus à la drague, ni aux sorties… Fini, tout ça ! Maintenant, on se préoccupait de survivre ou d’essayer de renverser ce foutu régime.
– On va assurer, tu vas voir ! affirma Stéphane.
   Il dégaina un pistolet à lasers, passa son poing armé entre les pans de la bâche, leva son bras et canarda.
   La jeune fille écarta la toile et sauta, Romula poussa un cri d’horreur.

– Demandez pardon !
– Tu sais rien dire d’autre ? coassa Carole.
   L’air manquait dans sa gorge comprimée et ses poumons. Sa bouche s’ouvrait, tentait en vain d’aspirer rien qu’un peu de ce précieux gaz. Des taches noires grossissaient par dessus sa vue, la voilaient d’une obscurité.
   Qui ne lui masquaient pas tous ces yeux oranges rivés sur elle. Ces salauds profitaient du spectacle, hein ?
   Perds du temps, ducon…
   Pendant que la bande se défendait contre la dernière navette. Il leur restait quelques moyens, entre les pistolets volés et Micky. Ça leur laissait une chance, un peu maigre quand même, d’éclater le reste de la patrouille.
– Demandez pardon à notre Seigneur Wool’Rh !
   Carole suffoqua.
   L’autre capitaine chopa le poignet de son pote, qui tourna vers lui sa sale gueule. Carole sentit la prise se relâcher sur son cou. Un air s’engouffra dans sa poitrine en un courant glacé. Mais si doux !

   Alors que Micky s’élevait, le canon se tordait, abaissait sa gueule vers l’arrière du camion.
    Stéphane…
   Qui continuait à tirer. Des traits de lumière bleutée filaient devant les yeux de la jeune fille, s’écrasaient en gerbes d’étincelles sur la carcasse métallique. Et commençaient à l’ébrécher…
   Elle parvint bientôt à saisir d’une main ce bout prêt à cracher ses rayons, empoigna de l’autre le tentacule. L’arme bourdonna, vibra contre ses paumes, brûla leur peau.
– Stéphane ! cria-t-elle.
   Il avait évité la décharge. Ou pas…
   Elle secoua la tête. La première urgence, c’était ce foutu engin, pas… un mec… Stop ! Elle s’avança, une prise après l’autre, le long du canon flexible qui se tordait, la cogna contre la paroi ovale une fois et une autre, encore… Plusieurs os craquèrent. Son cuir chevelu s’ouvrit. Mais ses blessures commençaient déjà à guérir. Ce bras stupide la frappa encore, comme s’il espérait l’écraser. Mais elle continua d’avancer malgré les douleurs de sa tête et de son dos.
   Stéphane…

– C’est quoi, ça ? demanda Castipiani.
   L’Gorz Xyull sursauta et se retourna. Son confrère n’appréciait pas cette désobéissance à des ordres clairs : éliminer la bande du Binoclard et capturer vivant au moins un résistant. Jamais l’hologramme n’aurait dû montrer l’image de cette femme arrêtée et entravée. Ni celles d’une navette contrainte d’aller secourir l’équipage d’une autre.
– Fort bien. Le capitaine Grwach m’a fait part d’aspects mystérieux de cette affaire, et notamment d’un dont vous semblez nier l’importance : le pendentif de la jeune fille. J’ai demandé que tous les occupants de ce camion soient capturés vivants : je pense en effet qu’ils savent ce qu’est ce pendentif.
– Le pendentif, répéta l’humain, pensif. Vous pouvez me dire pourquoi ce bout de ferraille est aussi important ?
   Quel langage ! Indigne d’un chef de Milice !
– Le capitaine Grwach a vu ce pendentif sur une toute autre personne il y a douze ans.
– Grwach ! Il vous intéresse encore ? J’ai cru voir qu’il venait de foirer.
   Comment un commissaire pouvait-il se montrer aussi grossier ?
– Ceci n’a rien à voir, si je peux me permettre. Voudriez-vous me laisser terminer ? Grwach trouve surprenant qu’un simple bijou ait été donné de la sorte, comme s’il recelait un secret vital…
– Bon allez ! soupira le terrien, résigné.
   Daigner partager ses informations lui coûtait donc si cher ?
– Cette affaire est classée dans les affaires secrètes de l’empire. Vous savez ce que ça veut dire ?
   Que seuls les officiers chargés d’enquêter pouvaient en connaître le fond et pouvaient néanmoins solliciter l’assistance de n’importe quelle Milice.
– J’en suis parfaitement conscient. Mais ma Milice ne pourrait-elle pas travailler plus efficacement si vous me donniez certains éléments ?
– Et vous auriez quelque chose à raconter à Sa Majesté, pas vrai ? Bon, on va peut-être se marrer un peu avec cette pétasse. Mais les autres, on les bute, sauf les résistants. J’ai pas besoin de leurs renseignements. Allez, transmettez cet ordre !

   Les rayons pleuvaient sur la carcasse, ses éraflures grossissaient. Des trous commençaient à se creuser. Le canon flexible se tortillait vers le camion. Et tira une décharge. Micky sentit une brûlure dans ses mains crispées. Des cloques enflèrent sur ses paumes et ses doigts? Mais la pensée d’un visage blond et d’yeux verts souffla une bouffée d’inquiétude qui chassa presque la douleur.
   Stéphane…
   Pas le moment ! Pourquoi ce garçon s’invitait dans sa tête ? Et son coeur qui battait plus fort… Ces picotements tièdes dans son corps…
   Ses pieds plaqués sur la coque, elle poussait et secouait. Le socle du canon grinça, décolla, revint à sa place…
   Il finit par céder. Le canon tomba, son poids entraîna Micky. Elle lâcha et commença à se rouler vers le camion pendant sa chute, aperçut Stéphane
(Il est sauvé !)
qui visait vers le haut, l’entendit crier son prénom…
– T’inquiète pas pour moi ! Canarde ce trou !
   Le jeune homme, la bouche ouverte de surprise, les yeux médusés, la regardait se contorsionner tout en approchant du sol.

   Capteur visuel détruit
   L’hologramme ne daignait plus afficher que ce message. En deux gestes dans l’air, B’Drexx Qfrell enclencha le communicateur et sélectionna le nom de Lsomm. D’abord, une image noire flotta. Puis apparut l’autre capitaine.
– Hâtez-vous ! Ces maudits humains ont réussi à détruire un canon flexible de la navette.
– Nous vous rejoignons au plus vite.
   Le châssis vibra. Une décharge avait touché un câble et perturbé le flux d’énergie qui y circulait.
– J’ai besoin de votre renfort. Immédiatement ! pressa B’Drexx.
   Sans quoi l’engin succomberait sous les tirs, maintenant que cette étrange jeune fille avait, en arrachant le canon, dénudé des circuits essentiels.
– Le capitaine Lsomm ne vous dit pas tout, souligna une voix.
   Celle de Grwach. Cet imbécile qui avait laissé sa prisonnière détruire son moteur.
– Il s’est laissé distraire par un blasphème et a omis de piloter sa navette, ce qui lui a valu de dévier de sa trajectoire. Nous aurions pu nous écraser par sa faute. Je doute qu’une telle stupidité soit digne de notre race.
   Nouvelle secousse. Les hologrammes se brouillèrent.


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– Je suis pas sûre qu’on puisse ralentir pour la fille, s’alarma Romula.
   Revenu de sa stupeur, accroché d’une main à la structure métallique qui supportait la bâche, Stéphane canardait de nouveau vers le haut. Les déflagrations laissaient supposer que ses décharges atteignaient leur cible malgré les virages plus serrés les uns que les autres et les cahots.
– Et moi, j’avoue qu’on l’a jamais obligée à courir aussi vite, reconnut Marc.
– Tu veux dire quoi ? Que t’espères qu’elle nous rattrape ?
– Disons que… Enfin, on espère que c’est pas complètement impossible…
   Ce charmant euphémisme n’essayait pas de cacher le fond de sa pensée. En vérité, il y croyait très peu. Les visages inquiets et tristes de la bande lui suffisaient pour deviner que tout le monde sous cette toile partageait son avis. Micky parvenait à courir aussi vite qu’un guépard et à n’en payer qu’un petit prix : le besoin de s’asseoir et de s’étirer. Même pas la fatigue d’un commercial après sa journée de boulot ! Mais là, le camion roulait à combien, malgré les cahots et l’herbe sous ses roues ? Quel animal pouvait rattraper un engin lancé à cette allure ? À chaque virage, et le chauffeur ne cessait de tourner d’un côté ou de l’autre, on penchait, les roues menaçaient de décoller du sol.
– T’en penses quoi, Binoclard ?
   L’aveugle leva ses rondelles vers Marc. Autour de la rouille, ses traits encore fermes essayaient de paraître impassibles.
– Entre deux emmerdes, tu choisirais laquelle ?
   Si on continuait comme ça, Micky, faute de pouvoir suivre, finirait massacrée. Il restait quand même deux navettes qui… ne rappliquaient pas ? Peu importait, elles arriveraient ! Deux gros machins surarmés viendraient à bout de sa force. Son agilité ne lui permettrait pas d’éviter les tirs de plusieurs canons flexibles. Et même sa démentielle régénération ne guérirait pas une plaie fatale. La queue d’un lézard repoussait, mais son corps écrasé ne se reconstituait pas…
   Si on ralentissait, autant laisser la Milice finir le travail.
– Micky a aucune chance toute seule ! s’écria Aurélie. Tu veux qu’elle se fasse tuer, c’est ça ?
– Pas plus que je voulais que Carole se sacrifie. Pas plus que je voulais que Jean-Paul disparaisse dans l’acide.

   Grwach trouve surprenant qu’un simple bijou ait été donné de la sorte, comme s’il recelait un secret vital…
   Debout dans la pièce, le dos tourné à Xyull, Alain tournait cette idée dans sa tête et la trouvait de plus en plus pertinente. Cet abruti de capitaine avait peut-être mis le doigt sur quelque chose. M’Duur Murgrhawk avait bien mentionné ce pendentif, mais pas qu’une femme l’ait donné à cette fille. Et il avait dit quoi d’autre ? Que certaines Milices en Europe avaient entendu des rumeurs sur un projet… Ce nom avait mis du temps à sortir de toutes ces gueules, mais de laborieuses syllabes avaient fini par former le nom Asgard.
   À la BAC de Nice, on avait déjà remarqué le tout jeune lieutenant Castipiani. Sa violence excessive, son irrespect des procédures… L’IGPN avait commencé à lui chercher des poux dans la tête un peu plus tard. Mais personne n’avait jamais nié son efficacité. Et très peu de collègues avaient su apprécier sa culture générale. Un bagage intellectuel pas négligeable grâce au quel ce nom, étranger aux gerkis, avait sonné tout de suite dans son cerveau. Asgard, le royaume des dieux scandinaves. Et cette espèce de petite walkyrie en fuite depuis douze ans.
   Deux pièces dans un puzzle de mystère. Et maintenant, une troisième : ce pendentif qui voulait dire quelque chose.
– Commissaire Castipiani, vous devriez venir voir.
   Ce ton ne laissait rien supposer de bon. Alain soupira et se tourna.
   Un hologramme ne laissait plus rien voir d’autre que son fond noir. Celui de la navette de Qfrell.
– L’équipage du capitaine Lsomm n’était pas en renfort. Il semblerait qu’il y ait eu un différend entre les capitaines Lsomm et Grwach.
– Faux. On a encore une carte à jouer.

   Carole vit sur un hologramme un commissaire gerkis. Puis elle l’entendit vomir des mots. Le capitaine qui avait failli l’étrangler répondit deux ou trois gargouillis. L’autre se tourna et s’approcha d’elle.
– Nous venons de parler de votre blasphème, humaine.
   Il se pencha, mufle contre visage. Les yeux oranges envahirent sa vue.
   Elle respira comme si l’air pouvait lui insuffler un peu de courage. Une odeur grasse et acide viola ses narines, s’enfonça jusque dans sa gorge.
– Et je suis condamnée à vous laisser puer sous mon nez ?
   Ça claquait, comme réplique ! Arriver à sortir ça en crevant de trouille… Pas mal !
– Vous le paierez cher.
   Quelque chose de froid et dur glissa sous sa paume.
– Très cher…
   Puis il regagna son poste, à côté de son collègue. Les deux officiers échangèrent quelques glouglous nauséabonds. Puis émirent des sons qui ressemblaient à des ricanements.

– Je crois que l’affaire est réglée, sourit Corentin.
   Il désigna de la main l’arrière du camion et regarda les têtes se tourner.
   Stéphane, toujours accroché, hissait quelqu’un dans le camion.
– Micky ! se réjouit Aurélie.
   La jeune fille avait donc couru assez vite ! Mais ça se voyait qu’elle payait cher son petit exploit. Sa poitrine essoufflée se gonflait et se rétractait, sa bouche haletait, crachait un air rauque. Elle releva son visage en sueur.
– J’ai entendu… une navette en approche…
   Qui fondrait sur le camion dans quelques secondes. Jamais la jeune fille n’aurait récupéré d’ici là !
   Corentin plongea sa tête entre ses mains. Le garçon avait réussi à bousiller la première de ces saletés. Elle avait fini par s’écraser. Tout ça pour rien !
– Seulement une ? s’étonna le Binoclard.
   Qu’est-ce que ça pouvait foutre ?

   Patrick vit un énorme œuf de métal voler et dépasser le camion. L’engin se retourna, son canon flexible dardé en une menaçante diagonale. Le chauffeur braqua vers la gauche, espéra s’éloigner de cette gueule.
   Et revit la navette en face. À quoi bon essayer de la semer ? Que pouvait ce pauvre bahut ? Il freina, espéra que se rendre éviterait la mort. Sans y croire… La Milice les flinguerait tôt ou tard.
   Quatrième vitesse. Troisième.

– Il fait quoi, ton chauffeur ? demanda le Binoclard d’un ton sec.
   Pas la peine de se demander si ce ralentissement lui plaisait…
– Ce qu’il peut ! répondit Romula.
   Le camion s’arrêta pour de bon.
– Micky… commença l’arabe.
   Le moteur cessa de tourner.
– Je sais bien que t’en as beaucoup fait…
   Même sans la connaître, ça se voyait que cette fille venait de dépasser ses limites. Et lui qui espérait en tirer encore quelque chose !
– Humains, veuillez quitter ce véhicule ! ordonna un haut-parleur.
– Micky… C’était pas toi qui voulais pas que Carole se soit sacrifiée pour rien ?
   L’adolescente haletait moins vite, mais encore assez fort pour exhaler cet épuisement qui se lisait sur ses paupières presque fermées et pesait sur sa tête penchée.
– À bord de cette navette se trouve l’une des vôtres, poursuivit la voix glougloutante amplifiée. Si vous n’obtempérez pas, nous la tuerons sur-le-champ.

   J’avais ralenti pour que quelqu’un saute ! se rappela Patrick après l’avertissement de la patrouille.
   Et elle avait survécu. Pour se retrouver otage. Ça s’appelait l’ironie du sort…
– Quittez ce véhicule sans geste brusque.
   Il tira sur la poignée intérieure de la portière, la poussa et se glissa sur le siège pour s’extraire de la cabine.
   Si la petite meurtrière de Srawk pouvait nous tirer de là…
   Derrière le camion, la terre et l’herbe desséchées crissèrent sous des pieds. Puis les pas se rapprochèrent. Ça sentait la fin…
   Patrick se tourna. Stéphane et Sandra n’avaient pas quitté le groupe. Eux aussi marchaient. Et ces saletés de plans se baladaient dans les plis de leurs haillons. La Milice mettrait la main dessus. Quel gâchis ! Ce que François, Isabelle et Arnaud avaient payé de leur vie ne servirait à rien !
– Micky… s’inquiéta le garçon.
– Ça va aller, rassura la fille brune aux yeux bleu nuit.
   Elle vient de gagner un Iron Man ou quoi ?
   Ses jambes ne tenaient debout qu’en tremblotant. Sa poitrine haletait.
– Humains, veuillez déposer vos armes.
   Des chocs métalliques sourds sonnèrent contre le sol. Des pistolets gerkis, des crosses et des canons brillaient dans l’herbe jaunie.
   La navette se scinda en quatre, sa plate-forme descendit. Et révéla son équipage. Deux capitaines. Dix agents. Pas habituel, ça…
   Patrick entendit chuchoter. À l’adresse du Binoclard. Un de ses sbires qui décrivait cette scène.
   Et l’engin continuait de descendre. La prisonnière apparut, entravée sur un siège. Et aussi les jambes flageolantes de deux miliciens. Les grimaces autour de leurs yeux oranges. Leurs plaies aux ventre.
– Coupes budgétaires ? brava le Binoclard.
– Taisez-vous, humains ! aboya un des deux chefs.
   Plus bas. Quelque chose ne collait pas…
– Ah pardon ! continuait l’aveugle. C’est notre amie Carole qu’a été coriace.
– Assez !
   Le deuxième capitaine…
   Son pistolet !    Absent du holster. Et pas dans une main.

   Un pistolet ! Carole avait mis du temps à admettre ce que ses doigts avaient reconnu. C’était bien ça que le gerkis lui avait… filé en douce, tout en la menaçant. Il trahissait la Milice. Mais pourquoi ? Cl’Witt s’était retrouvé embarqué pour avoir aidé Sandra. Mais cet officier ?
   Elle y réfléchirait plus tard ! La plate-forme continuait d’atterrir. En face, la bande avait déposé ses armes. Sur qui compter pour dégommer la patrouille ? Sur une prisonnière. Qui se débrouillerait comment quand ces agents se retourneraient pour riposter ? Seule Micky pouvait bouger assez vite pour éviter leurs rayons. Un tel exploit dépassait les capacités des humains ordinaires aux membres libérés.
   Pour la bande…
   Carole sentit une aspérité sous son pouce. Un bouton de tir ! De ses doigts, elle palpa le pistolet. Son majeur trouva le trou du canon. Dirigé droit devant. Et c’était ce capitaine qui avait fourré l’arme sous sa main.
   La plate-forme s’arrêta. Les agents s’avancèrent vers le bord avant. Pas les chefs.
   Maintenant !
   Carole tira.


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   Patrick vit un des gars du Binoclard retirer son gant.
   J’espère qu’il appelle pas ça une main !
   Dans un tissu élimé enroulé, des trous laissaient voir les os blanchâtres. Sur cette étoffe sale et déchirée, des éclats de métal et de verre essayaient de briller, oranges de sang gerkis séché.
   Il vit les miliciens avancer. Puis entendit un bourdonnement. Celui d’un pistolet ? Dans la même seconde, un des deux capitaines grimaça et cria, tomba vers l’avant.
   Pas le désarmé, qui restait immobile. Alors que les agents se retournèrent. De nouveaux tirs
Mais qui viennent d’où ?
fusèrent. Un gerkis s’écroula, la gorge explosée.
   Stéphane se jeta les genoux à terre, ramassa son flingue et commença à tirer. Sur la plate-forme, l’officier encore debout, jusque là impassible, se décida à bouger. Il… frappa l’épaule d’un agent ? Mais oui ! Il faucha de son mollet les jambes d’un autre. Un traître ! On avait déjà vu des gerkis donner de l’argent ou de la nourriture à des humains. Mais ça !
   Patrick s’arracha à sa surprise et ramassa une arme, comme ses compagnons. Seul le Binoclard se contenta de son bâton. Il se jeta à plat ventre dans l’herbe sèche, qui ne laissa plus voir que son dos et ses cheveux gris acier. Ils avancèrent, vifs comme un gros serpent.
   Tous commencèrent à tirer pendant que l’officier félon remportait le combat. Mais des agents, plus fidèles à leur empire que lui, se retournaient… Les deux loustics blessés au bidon coururent chacun d’un côté de la plate-forme et en bondirent, comme s’ils ignoraient leurs plaies. Coriaces, ces enculés ! Et ils commencèrent à canarder.
   Le rang des résistants éclata.

   S’Krunn vit deux pistolets se pointer sur lui. Il se pencha et bondit vers le bassin d’un agent, les mains fermées dardées, entendit la décharge voler au-dessus de sa tête et de son dos. Une arme bourdonna. Celle de la prisonnière. Un corps lourd et mou tomba sur la plate-forme en un tintement sourd. Ses poings heurtèrent un ventre, forcèrent le barrage des muscles et frappèrent les entrailles. S’Krunn rampa vers l’arme laissée à terre. L’autre suffoquait, tentait de retrouver sa respiration.
   Une poigne saisit son pied et le traîna. Les mains d’un des deux agents qu’il avait renversés ! S’Krunn tendit ses bras, ses doigts s’étirèrent vers le pistolet.
   Sans le toucher. Trop loin…
   À nouveau, la terrienne tira. L’étreinte se relâcha. Nouvelle décharge. S’Krunn, libéré, recommença à ramper. Et vit son autre adversaire, dressé sur son séant, le pistolet à la main. Le torse ne haletait plus. Mais… quelque chose vola devant la gorge du gerkis et la trancha, un flot orange gicla. C’était au bout du bras d’un humain qui, accroupi, se redressa et poussa l’arme d’un coup de pied.
– Délivre-la, mec, ordonna-t-il en désignant la prisonnière.
   Des os craquèrent en un bruit humide. Puis quelque chose tinta devant la pointe de la botte de S’Krunn.
   La commande de la navette !
– Dépêche ! exhorta la jeune fille aux yeux bleu nuit.
   Avant de recevoir un trait de lumière bleutée en pleine joue.
   Le capitaine ramassa l’arme et tira sur le milicien qui venait de la blesser. Puis il saisit le boîtier et le fourra dans une poche de son uniforme. Maintenant, c’étaient ses gestes qui pilotaient. Il tendit son poing vers le siège et rouvrit la main, puis se tourna. Et vit la jeune humaine à nouveau debout hors de la plate-forme. Sa joue se refermait, sa plaie ressemblait déjà à un trait rosâtre. Qui commençait à s’estomper.
– C’est en bas que ça se passe ! houspilla la femme en s’élançant.
   Libre.

   Carole sauta et tira une salve vers le bas. Des plaies oranges se creusèrent sur une tête grisâtre et à travers les déchirures aux épaules d’un uniforme noir. Une douleur explosa dans la plante de son pied, elle lâcha le pistolet et tomba, lourde, sur sa cible morte. Son utérus la brûla.
   Putain, c’est le moment !
   Cette saleté lui avait foutu la paix pendant sa capture.
   Un peu plus loin, un gerkis s’écroulait, le cou brisé. Micky avait bien géré, une fois de plus.
   Mais alors que ce feu infect crépitait dans le ventre de Carole, quelque chose de noir et béant souriait à son visage.
   Une gueule de canon. Et ça allait cracher son jus bleu. Entre ses yeux… Ça bourdonna.
   Le gerkis chancela. C’était un autre pistolet qui venait de tirer !
– T’aimes ça, petit salaud, hein ? glapit la voix de Juliette alors que ses rayons pleuvaient.
   Mais l’autre reculait d’à peine un pas. Et son mufle souriait malgré les blessures de plus en plus nombreuses qui l’ornaient, comme si un artiste l’éclaboussait de gouttelettes de peinture orange. Son poing armé se dressait encore.
– Allez, crève ! Crève !
   Pauvre fille ! Elle tirait au petit bonheur sur le corps. Et ses mains devaient trembler.
   Carole tendit son bras. Une crosse se présenta à ses doigts, qui la saisirent. Elle visa la gorge du milicien et pressa le bouton. Un trait bleuté jaillit. Le fumier daigna enfin s’écrouler, une plaie luisait sur son cou.
– Arrête de tirer.
   Mais Juliette ne pouvait plus empêcher son pouce d’appuyer, allumait des lignes bleues…
– Arrête ! On l’a eu !
   Enfin, les salves cessèrent.
   Les nerfs de l’africaine vibraient, secouaient ses bras raides.
– Va te planquer !
   Combien de miliciens encore debout ?
   Une explosion retentit.

– Au camion ! cria Ahmed.
   Aurélie et Marc le suivirent, leurs tirs accompagnèrent les siens. Les deux gerkis reculèrent sous cette pluie de lasers sans cesser de canarder.
   Corentin se jeta ventre à terre et tira. Il savait sa grosse carcasse trop lente pour atteindre le véhicule, bien loin, alors que les lumières destructrices fusaient. Du coin de l’œil, il aperçut Gaspard qui courait dans la direction opposée. Des pistolets ennemis se braquaient vers lui et crachaient leurs rayons. Et le rataient. De peu. De moins en moins. Pour combien de temps ?
  Basta les questions à la con !
   Corentin leva sa pétoire. Le canon devait viser le torse du premier gerkis.
   Qui tomba en avant, le crâne percé. Le deuxième bondit sur le côté, se tourna et tira, un laser le frôla.
   Pisse-de-roux, bouge ton gros cul !
   Se donner cet ordre lui suffit à arracher de son esprit toute cette molle indécision. Il dévia son arme et tira. Un trait bleu atteignit une fesse. Une déchirure dans le pantalon noir entourait une plaie orange. Il leva un peu son pistolet et pressa le bouton, atteignit un rein.
   Et ce monstre tenait encore debout… Le capitaine tira une nouvelle fois, l’agent tomba. Le front défoncé laissait voir des bouts de cervelle.
   Corentin sentit une nausée engluer son gros ventre, charger sa bouche d’un goût cendreux… Mais il ne parvenait pas à décoller son regard. Comme si les plaies de ces cadavres tissaient des fils gluants qui emprisonnaient ses yeux.
   Pisse-de-roux, les potes voudraient peut-être bien que tu remues ta graisse !
   Il entendit une explosion et tourna son visage. Vers cette portière tordue jetée au sol… Et cette silhouette humaine allongée à côté…
   Marc ?
   Cette grande carcasse métallique qui brûlait… Une voix hurlait…
– Aurélie !
   Au dessus du visage tordu de douleur, une flamme dansait, mangeait les cheveux…
   Corentin sentit son estomac se tordre.

– Marc, de ce côté ! ordonna Ahmed.
   Debout sur un marchepied, protégé derrière la portière, il commençait à bombarder de lasers le gerkis. Encore vif malgré son ventre blessé, il parvint à en esquiver plusieurs.
– Aurélie, dessous !
   Des blessures oranges se dessinaient sur l’uniforme noir, s’élargissaient. On lui tirait dessus depuis trois endroits. Et cet abruti s’acharnait à canarder la calandre du camion. Comme si c’était là qu’il pouvait buter quelqu’un ! Le grand corps gris chancelait. Un rayon lui déchira une joue, dénuda des crocs. Deux plaies grandirent sur son ventre, des tripes cherchaient à s’y faufiler.
   Enfin, le milicien tomba à genoux. Et il tirait encore sur la calandre, comme si ce moteur pouvait contenir la vie de…
   Essence Armes dans la remorque
   Ahmed voulut crier On dégage ! Il ouvrit la bouche, respira…
   Il vit des flammes, entendit une explosion.

– Micky, non ! glapit Sandra.
   L’autre jeune fille lui saisit une épaule
– Micky, n’y va pas !
et la renversa.
– Micky !
   Elle continua à courir vers le camion en feu
– Tu peux plus rien !
en ôtant sa veste.
– Tiens bon, Aurélie !
   Sandra la vit se laisser tomber à genoux. Un peu plus loin gisait le gerkis qui avait tiré dans le moteur. Un laser du capitaine en plein crâne l’avait neutralisé une bonne fois pour toutes.
   Micky plaqua son vêtement sur les cheveux en flammes.
– Tiens bon !
   Une fois.
   Et Aurélie hurlait toute sa douleur.
   Une deuxième. Encore…
– Je vais te sortir de là…
   Micky balança sa veste, saisit le pare-chocs et souleva le camion.
– Rampe…

– Allez, rampe…
entendit Aurélie.
   Ses oreilles sifflaient et bourdonnaient, déformaient la voix de Micky en une parole trop grave et trop lente. La peau calcinée de son crâne la démangeait comme des milliers de grosses aiguilles chauffées à blanc. Et dans son cerveau tournaient ces gestes simples pour se tirer de là. Lever un bras, le poser, se traîner. Recommencer…
– Je…
   Ses membres demeuraient inertes.
– C’est foutu.


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– Tu vas te secouer et te sortir de là, bordel ! gronda Micky.
   Ce camion en flammes pesait sur ses bras, les engourdissait. Mais elle tiendrait.
– Allez !
   Aurélie la fixait de ses yeux saturés de souffrance. Sous une épaisse crasse chaude et des petites rigoles de sang, son visage semblait crier. Sur sa tête, les cendres des cheveux se mêlaient en gros points gris au noirâtre luisant de la peau calcinée et fondue, gonflée de cloques.
– Allez ! Sors-toi de là !
   Cette horreur attisait la rage de la jeune fille. Un gerkis avait changé celle qui l’avait adoptée en un monstre moribond !
   Stéphane accourut et commença à saisir les aisselles.
– Non ! cria Aurélie. Ça sert à rien !
– Tiens bon, ça va faire mal.
   Il tira. La bouche et les paupières se crispèrent en une grimace dans la saleté brûlée. Le dos aplati apparut. Suivi du bassin écrasé.
– Tout va bien se passer, Micky…
   Elle s’accroupit et me sourit.
– Alors comme ça, t’as sauvé Yann ? Tu dois être forte, dis donc ! Et pourtant, t’as l’air d’une jolie petite fille…
   Toute cette espèce de colère qui me mange depuis la mort de mes parents fond devant ces yeux si doux.
– Je m’appelle Aurélie. Je te présente Marc, mon mari.

   À Paris, les gerkis avaient tué sa famille. Elle en avait retrouvé une autre. Un père. Mort. Et une mère. Qui agonisait, défigurée…
   Stéphane éloigna Aurélie.
– Encore un peu ! Désolé de te faire mal !
   Micky reposa le camion, se releva d’un bond et se retourna. Une boule salée de tristesse enfla dans sa gorge, absorba la rage qui rongeait tout son corps. Des larmes piquaient ses paupières.
   Stéphane déposa Aurélie et lui saisit une main. Il redressa sa tête et la secoua, la bouche affaissée.
   La jeune fille se précipita.
– Aurélie !
– Est-ce que tu sais lire et écrire ? Fais-moi voir un peu ça…
   Je prends le livre qu’elle me tend et je commence.
– Bien ! félicite-t-elle quand j’ai fini une page.
– C’est mes parents qui m’ont appris.
   Elle se laissa tomber à genoux.
– Aurélie…
   Un sourire brilla sur le visage noirci et sanglant.
– Aurélie…
– Oui ?
– Tu sais ce que c’est qu’un chat ?
– Oui ! Mes parents en ont eu plusieurs… Enfin, un seul, et puis un autre… Marc et moi, on pensait qu’on en aurait un quand…
   Elle se retient de pleurer.
– Quand notre fils serait plus grand…
– Il faut partir d’ici au plus vite ! balança le capitaine gerkis. Nous ne pouvons plus rien pour votre amie.
   La bouche se figea. Les dernières lueurs de vie dans les yeux s’éteignirent.
   Tout le chagrin de Micky explosa. Des sanglots la secouèrent. Elle plongea son visage dans ses mains. Des bras l’enlacèrent. Puissants et chauds…
– Je suis désolé… s’émut la voix de Stéphane.
   Sa dernière famille… Qui la laissait à nouveau seule…
– Nous devons partir ! alerta le capitaine. Et le plus vite possible !
– Allez, Micky…
   Le garçon l’aida à se relever.
– T’as fait ce que t’as pu…
– Prenez place dans la navette, ordonna l’officier.
– Tu nous prends pour qui ? coupa le Binoclard. On est au courant pour la localisation des navettes.

– Que faites-vous ? entendit L’Gorz Xyull.
   Face à lui, sur l’hologramme, Sa Majesté venait de refuser de répondre à ses questions.
– Oh ! On essaie de violer la règle du secret ?
– Assez, commissaire Castipiani !
– Xyull, tout ça vous dépasse. Sire, je vous prie de pardonner l’indiscrétion de mon collègue ici présent. Je l’expose ?
   Non ! Comment pouvait-on condamner ainsi pour ce motif ?
   Allons ! Il suffit d’être fou !
– In
– utile. Il
– y a plus
– ur
– gent.
– Exact. Je cherchais Xyull pour lui demander si c’était normal que ses patrouilles soient aussi lentes.
– Contac
– tez-moi
– pour m’infor
– mer de l’arr
– restation de
– ces ter
– riens.
   L’image de l’empereur M’Duur Murgrhawk s’effaça.
   L’Gorz se retourna.
– Vouliez-vous vraiment m’exposer pour cela ?
– Occupez-vous de cette arrestation. Cette bande a flingué toute une Milice et a échappé à une patrouille. Et quand je vois pas vos patrouilles revenir, ça m’inquiète.
   Vous doutez de mes agents, humain. Dites-le donc !
   L’homme affichait depuis son arrivée une attitude inacceptable. Mais là, il soulevait une question judicieuse. Ces infâmes révoltés avaient réussi à détruire deux navettes. Une épave renfermait ses occupants. Leur échec humiliait toute leur race, ils méritaient qu’on les y laisse mourir.
– Vous attendez quoi pour contacter la navette qui reste ?
   En deux gestes, L’Gorz activa un hologramme de communication et sélectionna le nom du capitaine Lsomm. Malgré la colère qui bouillait dans tout son corps, il réussit à ne pas fermer ses poings.

   La plate-forme décolla, monta. Et s’arrêta. Les quartiers métalliques se rassemblèrent et se fixèrent. Les lumières s’allumèrent, des hologrammes apparurent.
– Ça va ? demanda Stéphane alors que le capitaine démarrait la navette.
   Une question idiote. Ça roule top ! Mes parents adoptifs sont morts, mais à part ça, je suis au top ! Et tes parents à toi, ils sont pas trop morts, au moins ?
   Micky tourna son visage vers lui. Sous ses pommettes lourdes de tristesse, sa bouche parvint à sourire.
– Y a dix ans, Yann m’a ramenée dans la bande. Il a raconté au Binoclard comment on avait fait connaissance. Toute la bande a été intéressée. Marc et Aurélie, c’était pas pareil. Pour eux, j’étais pas qu’une recrue…
– T’étais comme leur enfant ?

   Communication impossible.
– Ça a pas l’air de marcher terrible, votre merdier, ricana Louvrains.
– Taisez-vous, humain ! ordonna L’Gorz.
   Il éteignit l’hologramme. Toute sa colère venait de s’évaporer pour céder la place à la peur. Ces terriens avaient réussi à détruire trois navettes ! Sans quoi, la dernière aurait répondu à cet appel urgent !
– Louvrains, je crois pas que l’heure soit à la plaisanterie, tança Castipiani. Vous venez avec moi. On se prend une navette et on va à la dernière position connue pour faire une inspection.
   L’agent terrien sursauta.
– Attendez !
– Attendons quoi ?
  L’homme aux yeux de métal s’approcha de l’autre.
– Vous vous imaginiez quoi ? Dans la Milice, faut pas seulement une bite pour se taper les suspectes, faut aussi des couilles pour se coltiner des résistants aussi bien armés que vous. Xyull,
(Daignez m’appeler par mon grade !)
vous restez avec Bengiello.
   Curieuse façon de respecter les procédures ! Ce simple témoin devait donc prendre part à l’enquête ?
   Et dire que j’ai failli être exposé pour viol de secret !
– Repassez-vous les films, les conversations, tout ce qui s’est passé dans cette mission. Je veux qu’on analyse tout ! Faut savoir où ça a foiré !

– Comment ça se fait… commença Carole. Ah la vache !
   La plaie de son pied brûlait et démangeait. Elle avait demandé des calmants, des pansements, mais le capitaine lui avait répondu qu’on ne trouverait rien de tel dans la navette. Les miliciens blessés en mission ne se soignaient jamais. Soit ils tenaient bon jusqu’au retour à la base, soit ils succombaient. Les gerkis considéraient chaque coup reçu comme un échec au combat. S’ils ne payaient pas de leur vivant, c’était à leur mort que Wool’Rh condamnait leur âme aux… Limbes Acides. Un drôle de nom pour leur Enfer.
   Au moins, le laser cautérisait les chairs qu’il flinguait. Ça la mettait à l’abri de l’infection.
– Comment ça se fait que tu connaisses Star wars ?
– Les Milices ont longuement étudié votre monde avant de l’envahir. Nous avons écouté vos langues, étudié toutes les créatures qui le peuplaient… J’ai découvert une incroyable variété de paysages, des cités différentes les unes des autres…
   Il tournait le dos, son regard concentré sur les hologrammes. Mais Carole devinait, d’après le ton rêveur de la voix glougloutante, la lueur émerveillée qui brillait dans les yeux oranges.
– Après que nous vous ayons colonisés, j’ai parcouru de nombreux documents pour étudier votre histoire et vos arts afin de comprendre comment tout cela était possible. Comment une seule et même race avait pu construire des choses aussi variées ! Les documents parlaient de musique, de littérature, de cinéma… Des choses entièrement nouvelles pour moi !
– Non ? C’est pas vrai ! Y a pas de musique sur ta planète ? Vous avez jamais eu de livres ?


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   Thierry ne réussit pas à retenir son soupir de soulagement. Les capteurs de la navette détectaient un camion en flammes, mais aucune vie. Aucune chance de croiser cette fille…
   Tu vas pas te dégonfler, quand même !
   La Milice lui avait filé un pistolet, oui ou non ? D’accord, son premier jour de service n’avait pas trop ressemblé à une partie de plaisir. Pas trop mal commencé, pourtant. Jusqu’à cette grosse pointe dans sa fesse… Mais qui avait tatané un gerkis ?
   Castipiani joignit ses mains, puis les écarta. Les lumières et hologrammes s’éteignirent, les quartiers s’éloignèrent et la plate-forme commença à descendre. Dès qu’elle atterrit, Thierry sauta à terre et commença à parcourir ce qui restait du champ d’une bataille. Sans que le chef ne le suive, trop occupé à balayer la scène de ses yeux de mercure.
   Le camion brûlait encore. Ses flammes crachaient un air chaud et des odeurs de métal fondu, de pneus calcinés… Et aussi de légumes ou de céréales ou de fruits ? Mais oui ! Du carburant végétal ! C’était ça que la Résistance foutait dans les réservoirs de ses véhicules ! Pas con !
   Thierry reprit son examen de la scène de crime, comme on disait si bien au cinéma ou à la télé. Une carcasse en feu n’apporterait pas grand-chose. Les cadavres, c’était plus intéressant !
   Wah ! Ça change pas mal de Rotten !
   Que de temps passé sur ce sacré site ! Chez lui, pour occuper ses quelques soirées solitaires. De la viande gratuite, ça changeait du porno, qui pompait au moins autant de fric que de sperme. Et au boulot, entre deux clients. Plus personne pour poser des questions sur les placements, les livrets ? Plus de quadra friquée pour ouvrir un compte à son ado ? Un rendez-vous qui n’en finissait pas d’arriver ? Quelques photos bien trashes, ça occupait !
   Mais là, ça devenait du live. Des puanteurs amères de pourriture naissante flottaient, s’infiltraient dans les narines, descendaient dans la gorge. Des mouches bourdonnaient, se posaient sur les plaies, cherchaient un petit casse-croûte…
   Thierry ne frissonnait même pas. Il crut sourire encore plus que devant son écran, quand les photos de Rotten défilaient.
   Je serais pas à moitié psychopathe, des fois ?
   Un des mecs de l’attaque de Toulouse gisait sous une portière tordue à côté du camion en flammes. Couchée sur le ventre, une fille laissait voir son dos écrabouillé et des cercles de crâne dans les trous de son cuir chevelu noirci. Même dans cet état, elle gardait un cul pas trop mal. Entre les cloques d’un autre visage, sous les rares mèches grisonnantes qui ornaient encore une tête sanguinolente, un teint mat d’arabe se laissait deviner. Des miliciens s’étalaient et s’entassaient dans l’herbe sèche, la carcasse tailladée au laser, le cou brisé. L’équivalent de deux patrouilles. Des galons permettaient de distinguer le corps d’un capitaine.
– T’as jamais remarqué un truc ? Les gerkis, on dirait qu’ils se ressemblent tous ! avait dit un jour Louise.
   Faux. Les yeux oranges, la peau grise et bosselée, les fentes baveuses à la place des oreilles se retrouvaient chez tout le monde, ça, d’accord. Mais ces peaux en carapaces de violets prenaient des teintes plus ou moins claires, se paraient de taches. Les tailles, aussi. Certains n’atteignaient pas la moyenne, d’autres la dépassaient. Et les mufles, plus ou moins longs…
   Non, ils ne se ressemblaient pas. Et grâce à ça, Thierry réalisait que…
– Commissaire Castipiani, je vois Grwach nulle part !
– Et vous le verrez pas, répondit le chef. Je le savais déjà quand on n’arrivait pas à joindre les navettes. Grwach est en train de piloter ce qui reste de la bande vers la base de la Résistance.

– J’espère qu’ils n’auront pas l’idée de nous chercher par ici, craignit Gaspard alors que la navette s’arrêta.
   Yann se tourna vers Carole.
– Ça va aller ?
   Elle hocha la tête. Son visage parvenait à demeurer impassible sous sa pellicule de sueur. Son regard brillait de fièvre. La douleur devait brûler son pied blessé…
  Lointaine, la bataille demeurait dans les esprits. Tant de compagnons morts… Et une estropiée…
   Avaient-ils réussi à écarter tout risque de repérage ? Micky avait sauté sur chaque quartier suspendu de la carrosserie à la recherche des balises de localisation. Elle était retombée sur ses pieds,
(Un chat n’aurait pas fait mieux !)
le poing fermé, et avait rouvert sa main. De minuscules billes grises avaient roulé sur sa paume. Sa vue perçante avait réussi à les distinguer !
  Malgré cet engin devenu intraçable, il restait cependant un très bon moyen pour la Milice de pister les fugitifs. En réfléchissant bien, ses chefs pouvaient deviner…
– On peut pas laisser Cl’Witt là-dedans ! insista Sandra.
   Juste après que le capitaine ait tourné le véhicule dans la direction de la base de la Résistance, elle avait rappelé l’aide due à l’aubergiste. Qui avait essayé de la cacher lors de sa fuite ? Stéphane lui avait donné raison en signalant son sacrifice. Gaspard aurait bien voulu approuver cette décision, mais redoutait que leurs traqueurs ne devinent leurs intentions. Après tout, un humain les aidait. Non, pire : en bon gradé, il les dirigeait. Cet homme qui lui avait arraché des ongles… Il connaissait ses semblables par cœur, n’est-ce pas ? Leur empathie, par exemple. Leur sens de l’amitié, aussi. Ne devinerait-il pas où se rendaient les fugitifs ? En connaissant leur bonne raison…
   L’officier gerkis plongea ses mains vers ses jambes et les ferma en poings. La navette descendit, des pièces se détachèrent, suivies d’autres…
   Le chef d’orchestre leva son regard. Rien ne les guettait…
– Dommage que vous ayez pas pu rentrer en navette pour mon évasion, plaisanta Stéphane.
   Micky tourna son visage vers lui. Sa bouche sourit sous le bleu nuit éteint de ses yeux. Derrière ce voile de tristesse, les souvenirs de ses parents adoptifs morts devaient défiler en une sinistre boucle.
– Ça aurait été plus reposant pour moi, c’est sûr.
   Ce beau garçon semblait réussir à lui donner un petit peu de joie. Deux adolescents qui se plaisaient… Gaspard avait connu ça dans sa jeunesse. Sa passion pour la musique ne l’avait pas éloigné tant que ça des filles de son âge. Souvent, elles préféraient les athlètes aux artistes, mais certaines ne rejetaient pas un jeune plus original. Entendre parler de foot et de voitures de sport en énervait plus d’une, qui appréciait bien, au moins pendant quelques temps, quelques discours sur le baroque et l’expérimental.
   Il cessa d’y penser
(Ce n’est pas le moment !)
et leva à nouveau les yeux.
   Toujours rien en haut de la cheminée. Pour combien de temps ?
   La plate-forme nue s’immobilisa.

– Commissaire Castipiani, nous pensons avoir compris… commença Xyull. Ce qui a surpris les patrouilles. Il subsiste cependant quelques interrogations. Mais voyez cette séquence.
   Alexis aperçut le sourire moqueur de l’autre Terminator
(Un vrai dingue, ce mec !)
pendant que
(J’ai joué le bon cheval ?)
sur l’hologramme repassaient les premiers instants de l’arrestation. Les miliciens tenaient leurs prisonniers en joue, ça semblait gagné… et puis des rayons lasers s’écrasaient sur leurs dos.
   D’un geste, le commissaire gerkis figea les images. Un rayon bleuté s’immobilisa.
– Regardez bien cette décharge. Sa source est…
   Il désigna un point vers l’arrière et tourna sa main. L’hologramme zooma sur la prisonnière entravée.
   Sa main empoignait un pistolet. Son pouce effleurait le bouton de tir.
– Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment elle a obtenu ce pistolet. Il nous faudrait les séquences de son arrestation.
– C’est celui de Grwach. Et il lui a donné.
   Xyull sursauta.
– Avez-vous conscience de la gravité de votre accusation ?
– C’est pas une accusation, c’est la vérité.
– Le capitaine Grwach est l’un des officiers les plus décorés de la Milice !
– Il a répondu à vos appels ? Et si je vous dis qu’on n’a pas retrouvé son cadavre là-bas ?
   Castipiani extirpa quelque chose d’une poche de son uniforme et le balança à la gueule de son collègue. Des espèces de billes, plus petites que de la chevrotine et grisâtres.
– Et d’après vous, les autres salauds les ont trouvées par hasard et ont su tout de suite à quoi elle servaient ? Ça peut pas être un des officiers les plus décorés de la Milice qui leur a expliqué ce que c’était et où les chercher !
   Ah bon ? C’était quoi ?
   Louvrains posa la question :
– Elles sont si importantes que ça, ces petites billes ?
– Balises de détection. Présentes sur toutes les navettes. C’est grâce à ça qu’on les localise en permanence.
   Ah d’accord !
– Attendez ! Vous êtes en train de dire qu’on peut plus suivre la navette ?
   Mais… il balançait ça en souriant !
– Je pense pas qu’on ait besoin de ces balises. J’ai une idée d’où ils se dirigent, mais y a pas de temps à perdre.
– Vous savez où est la base de la Résistance ?
– Non ! Mais à mon avis, faut qu’on aille à la Milice de Toulouse, et vite.
– Avez-vous des arguments en faveur d’une suggestion aussi saugrenue ? demanda Xyull.
– Un seul : Cl’Witt Yoontz.
   Hein ? Mais qu’est-ce qu’il venait foutre là-dedans, celui-là ?

Plic ! Plic !
   
   Un liquide s’écoulait.
   Plic ! Plic !
   La lumière s’alluma, baigna les murs gris, alluma des éclairs blancs sur les instruments de torture. En d’autres salles d’interrogatoire, S’Krunn avait saisi ces mêmes manches, usé de ces mêmes lames à Rouen. Ou d’autres, sur des mondes loin de la Terre, adaptées aux corps si différents des races qui peuplaient l’Empire. Pointes incandescentes pour se frayer un chemin dans d’épaisses peaux rocheuses. Mâchoires mécaniques pour broyer des os semi-métalliques.
   Au fond, des plaques grises camouflaient la cage à micro-ondes. Invention imaginée lors de la conquête de Hklaan, une des premières colonies. Ses habitants avaient très vite constitué une résistance. Un milicien de cette époque, simple agent, avait remarqué l’extraordinaire empathie dans cette société. Il avait demandé audience à l’empereur L’Wyk Murgrhawk, aïeul de Sa Majesté M’Duur Murgrhawk, pour lui exposer son idée : exploiter cette stupide gentillesse. Obliger les suspects interrogés à regarder agoniser un proche. Il avait suggéré l’emploi de micro-ondes, qui liquéfieraient les chairs.
   S’Pleyn Grwach. Ainsi ce nommait cet agent passionné de sciences. Loué dès l’utilisation de la première cage. Considéré comme un grand gerkis depuis des générations. Ancêtre d’une lignée de miliciens dans laquelle tous s’illustrèrent, tant lors des conquêtes que sur les territoires repris. Les fils admiraient les médailles des pères, et l’Empire les décorait à leur tour.
   Et le dernier descendant osait trahir l’Empire. Il bafouait le nom de l’inventeur de la cage à micro-ondes. Et aussi celui du commissaire qui avait maté la révolte de Lyph. Des héros, salis en une seule décision.
– Vous avez jamais eu de livres ? s’était étonné cet humain.
   Non. Pas même pour l’histoire de leur peuple, transmise de bouches à bouches, puis enregistrée dans les mémoires des ordinateurs.
– Et bien entendu, c’est votre empereur qui la valide… avait deviné le Binoclard.
   Qui avait expliqué que c’était une spécialité des dictatures.
– Au moins, vous avez pas d’art à pourrir. Ça fait du boulot en moins pour votre dictateur !
   Non. Ni littérature, ni musique, ni théâtre, ni sculpture… L’imagination des gerkis se bornait aux moyens de blesser, tuer, infliger la souffrance… Pour se loger, on construisait partout les mêmes murs gris, on les assemblait toujours en carrés ou rectangles, on empilait le tout en tours aux hauteurs presque identiques. Seule celle de la Milice dépassait. On ne mangeait rien d’autre que ces boules de nutriments concentrés, sans se soucier d’aucun goût ni d’aucune odeur. Aucun équivalent du mot beauté n’existait dans leur langue.
   Plic ! Plic !
   S’Krunn secoua la tête. Alors que le temps pressait, il rêvassait à son passé et à sa trahison ! Il se tourna vers la table où Yoontz étouffait sous les lourdes chaînes. Le sang coulait du genou broyé, les gouttelettes s’écrasaient au sol en une petite flaque orange.
– Tuez-moi, capitaine…
   La douleur fermait les yeux du prisonnier, comme si elle pesait sur ses paupières.
– Tuez-moi !
   L’officier tendit ses mains, puis les tourna, paumes vers le plafond. Les entraves se déverrouillèrent et se rétractèrent. Des maillons frottèrent l’articulation mutilée, le museau de Yoontz se crispa.


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   Les silhouettes des tours de Toulouse semblaient jaillir du cercle encore flou des ruines. Puis elles grossirent sur l’hologramme alors que la navette s’en rapprochait. Plus haute, en plein milieu, se dressait celle de la Milice.
– Je dois admettre que votre raisonnement se tient, reconnut Xyull.
   Thierry sourit, tout fier. Cette andouille de commissaire, méprisant à fond tout à l’heure, allait bientôt s’excuser, à ce train-là ! Déjà, ça y ressemblait.
– On est comme ça, nous les humains. Enfin non, moi, je suis pas aussi couillon, je vous rassure.
   Et surtout, pas aussi empathique. À la banque, il en avait pourtant donné pas mal, des coups de main ici et là. Mais sa nature profonde, c’était tout à l’heure devant tous ces corps qu’il l’avait enfin comprise. Ses dons en calcul, ses goûts de luxe, ça lui avait permis d’assurer comme conseiller financier. Un boulot qui rapportait bien. Sans le satisfaire à cent pour cent, un petit quelque chose lui avait toujours manqué. Mais quoi ? Ses surfs sur Rotten l’avaient bien défoulé et auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais ce plaisir devant tous ces morts, cette blackette qui lui avait raidi la queue… Punaise, c’était ça, la vérité ! Psychopathe. Et cette révélation ne l’inquiétait pas. Au contraire. C’était sa nature, quoi !
– Mais y en a plein, pour un pote, ils feraient n’importe quoi. Corentin est comme ça, par exemple.
   Eh oui, le gros lard allait même jusqu’à participer à des expéditions, maintenant. Céder sa part de rat grillé, d’accord. Laisser un peu d’argent mendié aux copains, pas étonnant. Mais ce lâche mollasson avait, en à peine deux jours, aidé un résistant à s’évader, simulé un infarctus, tiré au pistolet sur des gerkis… Ce cran tout neuf allait lui coûter cher !
   La tour de la Milice grossissait, laissait déjà deviner ses fenêtres.
– C’est pas gagné, prévint Castipiani.
   Un geste du capitaine qui pilotait, et la navette s’éleva.
– Vous savez ce que c’est de se battre contre quelqu’un qui connaît toutes vos ficelles, quelqu’un d’imprévisible et une super-héroïne ?
   Thierry haussa les épaules.
– Je suppose qu’on va en baver…
– Le seul profil pour lequel je puisse rien vous dire, c’est la super-héroïne. Ça va être tout nouveau pour moi. Mais pour les autres, j’ai donné. Et j’ai failli y rester.
   Au moins, le patron se déplaçait pour la mission.

   Cl’Witt, en bon gerkis coriace et fier, boitait seul derrière le petit groupe. Sa jambe valide restait campée pendant que son genou démoli s’élançait.
– Ça va ? demanda Juliette, inquiète.
   Les yeux oranges larmoyaient, le mufle se crispait. Mais il hocha la tête et continua d’avancer.
– On n’est plus très loin, tiens bon !
   C’était vite dit. Une patte bousillée rallongeait les distances. Le capitaine avait assemblé les manches de plusieurs instruments de torture pour envelopper l’articulation écrasée et noué des lambeaux de fringues pour panser les plaies. Les morceaux de tissu s’imbibaient de ce répugnant liquide orange.
– Ah les mecs… sourit Romula.
   Ah bon ? Pourquoi ça ?
– Oh ça va ! protesta Patrick sur le même ton.
   C’était quoi, cette blague ?
   Le Binoclard leva la main.
– On a de la visite.
   Et pas amicale. Tout à l’heure, il avait dit que les autres pourraient, en réfléchissant bien, venir voir par ici. Là où était enfermé un de leurs amis.
   Juliette tendit l’oreille. Ça cliquetait dans la grande cheminée. Pas de doute, une navette descendait et ses pièces se détachaient et volaient vers leurs rails.
– Dans cette cellule, chuchota le capitaine en désignant une porte ouverte.
   Des blocs de métal se rangèrent.
– Cachez-vous !
   Et le châssis continuait de descendre en un bourdonnement de plus en plus proche.
   Romula et Patrick emmenèrent le blessé et laissèrent la porte se refermer derrière eux.
– Vous deux, allez vous cacher en salle d’interrogatoire.
   Corentin et Juliette se retournèrent et commencèrent à courir.
– Tout de suite !
   Ils tournèrent dans la pièce à la lumière éteinte. Par terre, la flaque de sang de Cl’Witt puait.
   Dans le couloir, la voix de l’officier murmura :
– Binoclard…
– On se les fait à nous trois, je sais.
   L’aveugle avait répondu d’un ton fort.
– Vous n’y pensez pas ! Je vous ouvre une cellule…
– Non. J’entends la patrouille descendre, ils ont plus grand-chose à faire pour nous dénicher.
– C’est vrai, ça ! se moqua un autre humain. Y a qu’à vous écouter !
– Castipiani, je suppose.
   Des pas lents et sûrs d’eux claquèrent.
– Pas mal, Binoclard. Pas mal…
   Et merde ! C’était ce type bardé de prothèses ! Une espèce de gros sadique, à en croire…
– Capitaine Grwach, ça a pas l’air de vous déranger d’être la honte de votre famille !
   Ah, c’était comme ça que s’appelait le capitaine. Juliette aurait préféré l’apprendre grâce à une présentation toute simple, pas en entendant un malade s’amuser.
– Pas plus que trahir votre propre race ne semble vous inquiéter.
   Elle sentit ses jambes la démanger, sa main descendre vers son pistolet… Corentin lui empoigna l’épaule. Pas besoin de le voir pour deviner qu’il secouait la tête.
   Un coup. Puis quelqu’un suffoqua. Le gros roux retint la jeune femme encore plus fort.
   Il a raison. Faut pas qu’on intervienne !
   Mais leur allié morflait…
   On n’a aucune chance !

   S’Krunn réussit à rester debout malgré cette douleur qui explosait dans son ventre. Ses poumons lui semblaient vides, gelés et brûlants à la fois. Son museau aspira de grandes bouffées d’air, remplissait de son mieux son corps étouffé. Il vit le bâton du Binoclard se lever et plonger vers le crâne de Castipiani. Le commissaire se tourna
(Il ne me voit plus !)
et empoigna l’arme sans même lui laisser le temps de l’effleurer.
– Binoclard ! C’est con que l’effet de surprise marche pas deux fois !
   Il semblait ne plus regarder que cet adversaire.
– Il te manque des potes, on dirait. Ils sont passés où ?
   Maintenant. Non, pas tout de suite.
– Ils sont presque tous morts au Mont Saint-Michel. Et les survivants se sont faits tuer ici. Y a plus que moi.
– Et Guirrinez ? Je suppose qu’il est mort ici sous la torture ?
   L’aveugle avança d’un pas sans lâcher son bâton.
– C’est qui, ce Guirrinez ?
   Puis d’un autre.
– Guirrinez, c’est quelqu’un qui était à deux doigts de te vendre. Enfin, deux doigts… Un ongle, en fait. Je lui en arrachais un de plus, et je savais tout sur toi !
   Castipiani concentrait toute son attention droit devant lui.
   Maintenant ! S’Krunn dégaina son pistolet. Mais un bras se dressa vers lui, les cinq doigts de sa main entouraient ce qui était devenu une gueule de canon.

– Rangez ça ! se moqua le commissaire. Vous voyez bien qu’on discute !
   Depuis que sa voix avait commencé à causer dans le couloir, Patrick, sans voir le visage de Romula dans l’obscurité de cette cellule, sentait sa tension. Il croyait même l’entendre trembler. Qu’est-ce que ça lui évoquait ? Pas beaucoup de bons souvenirs.
– Que tu dézingues des miliciens, je peux comprendre.
   Ce mec parlait sans aucun stress. Mais oui ! Il prenait son temps ! Ses deux proies ne pouvaient plus lui échapper. Pourquoi donc se dépêcher de les traîner à sa navette ?
– Mais que tu me prennes pour un con, ça va pas trop le faire.
   La menace se devinait à peine dans les mots, et ne perçait pas dans le calme terrifiant de ce ton, proche de celui d’un proviseur qui recadrait un lycéen, loin de celui d’un bourreau.
– Tu vas me dire, y a mes agents qui fouillent la tour, j’ai pas besoin de ton aide. C’est ça ?
– Tu peux siffler tes chienchiens, ils fouillent pour rien.
   Quelqu’un couina. L’aveugle !
– Fais-nous gagner un peu de temps ! Ils sont où ?

– Je sais même pas de qui tu parles !
   Carole reconnut dans cette voix étranglée celle de son chef. Celle-là même qui avait briefé tant d’attentats, rassemblé toute une bande.
– Et là, tu sais mieux ?
   Stop ! Peu lui importait son pied foutu. Elle devait intervenir. Mais… comment ça s’ouvrait, cette cellule ?
   Pas de l’intérieur, espèce de gourde !

   S’Krunn vit le Binoclard saisir les doigts métalliques de Castipiani qui empoignaient son entrejambe et essayer de les écarter. En bas de son corps retourné, son visage grimaçait. Plantes vers le plafond, ses pieds fouettaient l’air.
– Je veux juste savoir où ils sont !
   Ce même ton au calme froid.
– Tu me dis tout, et tu t’en tires avec de la taule.
   Un trou explosa sur une porte, le battant coulissa.
– Y en a une qui peut te répondre ! cracha la femme en clopinant hors de la cellule, le pistolet braqué.
   Castipiani se tourna, brandit son prisonnier toujours renversé entre elle et lui comme un bouclier.
– Allez, pose-le ! ordonna-t-elle.
– Sinon, tu tires, c’est ça ?
   S’Krunn posa sa main sur la crosse de son arme.
– Sage, Grwach !
   Le bras-canon le menaçait toujours, prêt à envoyer une décharge.
– Si vous dégainez, envoyez-moi votre pétoire. Vous aimez bien la prêter, j’ai cru comprendre… Allez, c’est pour la bonne cause !
   L’aveugle pendait toujours dans la main, souffrait.
– Et surtout, pas de geste brusque.


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– Ça, ça me plaît bien ! se moqua la voix de Castipiani.
   Suivie d’un tintement. Un pistolet tombé. Carole ou Grwach ?
– Si Madame veut bien m’envoyer son flingue…
   Il a pas changé ! songea Romula.
   C’était bien ce malade qu’elle avait rencontré, vingt ans plus tôt.
   À Monaco, les Carelli, un couple friqué, avait mis au monde deux filles et trois garçons dont deux jumeaux. Cette famille évoluait entre un grand appartement tout en haut du rocher, un énorme yacht et un chalet dans les Alpes Suisses. Ces trois jolies résidences ne l’empêchaient pas de passer des vacances ailleurs. Londres, Los Angeles… Que du simple ! Entre une aînée qui bachotait pour intégrer l’ENA, un gars qui promettait en lettres et l’autre en sciences, un petit dernier tout jeune espoir de football, seule Romula se révoltait contre tout ce snobisme. Inscrite dès le collège dans les boîtes privées les plus huppées de Nice, elle avait bien vite pris l’habitude de sécher les cours. Et de rencontrer un peu de racaille. En suivant ce mauvais exemple.
   Les années avaient passé, entre les exclusions de l’école, les vols dans les magasins, les gardes à vue, les engueulades à la maison… Jusqu’à l’Invasion.
   À quinze ans, je n’ai pas réussi à décoller de la quatrième. La frangine me voit déjà comme le boulet qui plombera sa carrière politique. Les gars me montrent leurs bulletins en se payant ma tête. Mais aujourd’hui, je m’en fous ! Là, j’ai un autre soucis, et un gros. Ce matin, à la FNAC, le portique a sonné pour moi. Un Blue-Ray dans ma poche. Ce n’est pas nouveau. Cette alarme, j’en connais le son par cœur. D’habitude, même en trimballant des BD ou des jeux vidéos, j’arrive à courir assez vite pour échapper aux vigiles. Mais aujourd’hui, pas de bol. Un mec plus rapide que ses collègues et pourtant au moins aussi gros m’a chopée. Une technique imparable : il a attrapé mes poignets et a croisé mes bras devant moi avant de se pencher en arrière pour me soulever. Mieux qu’une camisole ! J’ai remué les pattes dans tous les sens, je l’ai traité des pires insultes que je connaisse. Sans que ça ne serve à rien.
   Là, alors que je mate la grille de la cellule de garde à vue en me demandant où ça a foiré, un connard de keuf donne un coup de matraque dans un barreau.
– Carelli !
– C’est bon, je suis pas sourde, là !
– Vous voyez le genre ? demande-t-il à un mec derrière lui.
   Un grand balèze dans un costard gris clair. La quarantaine. Brun, des yeux noirs. Je chouraverais bien cette Rolex qui brille à son poignet. La bande en tirerait un bon prix au marché noir.
 – J’ai vu pire. Allez, ouvrez cette grille.
– Euh… Je peux vous poser une question, commissaire ?
– Vous vous demandez pourquoi le chef de la PJ de Nice fait monter une délinquante dans son bureau ?
– Oh ! T’es qui pour me juger, mec ?
   Il soulève un pan de sa veste. Je peux voir la crosse d’un gros calibre. Réglementaire ? J’en doute. Ce qu’on voit dans les holsters des keufs, à côté de son joujou, ça ressemble à des Zippo.
– Un mec qui sait se servir d’un flingue.
   Je voudrais lui sortir qu’il ne m’impressionne pas. Mais répondre à des profs interdits du plus basique des contacts est une chose et tenir tête à un type armé en est une autre.
   Son toutou ouvre la grille. Bizarre qu’il ait zappé sa question.
– Allez, Carelli. Suis le commissaire.
   Une espèce de pétoche se balade dans mes nerfs, dans mon ventre, et gèle toute ma répartie.
– Romula Carelli, c’est bien ça ? me demande le commissaire après avoir appelé l’ascenseur.
   Une cabine fermée. Ça craint… Mais qu’est-ce qui me prend ? Je peux me défendre, quand même !
– T’es pas très bavarde, en fait. Moi qui croyais que t’en avais rien à foutre des uniformes ! Bon, je répète ma question. Romula Carelli, c’est bien ça ?
   Je me dépêche de hocher la tête.
   Les battants coulissent.
– À toi l’honneur, me dit-il.
   Je rentre sans réussir à empêcher mes jambes trop raides de trembler. Il me rejoint et appuie sur le bouton d’un étage.
– Moi, c’est pas mec, que je m’appelle. C’est Alain Castipiani. Commissaire Alain Castipiani. Détends-toi un peu ! Si je dois te faire quelque chose, c’est pas dans cet ascenseur.
   Bon, ben ça, c’est clair ! Il compte me tabasser ou… J’essaie de lire dans ses yeux, mais rien n’y brille. Impossible de deviner ce qu’il pense.
   La cabine s’arrête. La porte s’ouvre.
– Par ici…
   J’avance dans un couloir. Il est trop tard pour ça, mais ce flic qui a zappé sa question à son patron, ça m’inquiète. Il connaissait déjà la réponse ou n’osait même plus y penser ? Dans un cas comme dans l’autre, je ne sens rien de bon pour mon avenir immédiat.
– C’est là ! Vas-y, ouvre.
   Son bureau. Une pièce assez vaste pour réunir tous ses lieutenants et les briefer. Une grande table entourée de trois fauteuils. Et une tapisserie bizarre… Trop épaisse…
   J’entends un verrou claquer. Et c’est en même temps que je comprends ce qui recouvre les murs : de l’insonorisant.
   D’habitude, les profs et les petits fayots de ma classe me gavent de leur religion. Mais là, si au moins un d’entre eux pouvait prier pour moi, ça m’arrangerait.
– Je te propose un deal. Mais arrête de trembler comme ça, c’est tout ce qu’y a plus honnête ! Tu fais plusieurs choses et tu sors tranquille.
– Attendez !
   Pas mal ! J’ai réussi à articuler un mot malgré ma trouille. Il a jailli de mes tripes. Et la suite vient :
– C’est quoi, ces plusieurs choses ?
– La dernière, ce sera une lettre d’excuses au magasin.
– Je peux la faire tout de suite. J’ai juste besoin d’une feuille et d’un stylo.
– Dis donc ! T’écoutes, au moins ? J’ai dit que ce serait la dernière.
   Je flippe grave pour les premières… Qu’est-ce qui peut m’arriver dans un bureau insonorisant ?
– Je m’appliquerai, je vous promets !
– Tu veux pas, c’est ça ?
   Il saisit ma mâchoire et l’attire vers sa bouche.
– Si ! Je veux la faire, cette lettre !
   Mais il s’en fout. C’est moi qui l’intéresse. J’aurais dû le comprendre avant de sortir de la cellule.
   Mon jean se relâche autour de ma taille et descend.
– S’il vous plaît !
   Mon t-shirt glisse sur mon ventre. Juste avant que le col ne passe devant mon visage, j’ai le temps de voir son regard. Toujours aussi impassible. Glacé.
– Non ! Faites pas ça !
   Le vigile qui m’a envoyé ici en me chopant et en appelant les flics, je l’ai menacé de raconter ça à la bande, et qu’ils allaient tous rappliquer pour lui casser la gueule. Tout ce qui me retient d’essayer la même chose sur Castipiani, c’est qu’il s’en branle. Sa grosse pétoire mettra tout le monde d’accord.
   Il me pousse à terre. Mon jean est tombé sur mes chevilles. Je vois mon t-shirt dans une de ses mains, juste avant qu’il ne le jette au sol.
– Non !
   Pas la peine de hurler, ces murs plus dignes d’un studio que d’un bureau arrêtent ma voix. Et personne n’ouvrira cette porte verrouillée.
   Ce taré m’empoigne une jambe et arrache une patte de pantalon, qui retrousse ma chaussette et glisse sur ma basket. Il vire l’autre. Puis son poing me frappe au ventre. Une douleur explose, brûle en un éclair tout l’air contenu dans mon corps. Je suffoque et essaie de respirer.
– Qu’est-ce que t’as à gueuler ? balance-t-il en agrippant la bretelle de mon soutien-gorge.
   Avant de s’en servir pour me soulever.
– T’aurais voulu du romantique pour ton dépucelage ?
– S’il vous plaît…
   Je sais bien que pleurer ne sert à rien. Ce n’est pas ça qui l’empêche de craquer mon soutif. Ni de déchirer ma culotte. Ni de me balancer par terre, à poil. Seuls mes pieds portent encore un petit quelque chose.
   Ce n’est pas vers sa braguette que plonge sa main, mais dans sa poche. Pour en sortir… une télécommande ?
– Ce sera notre petit secret à tous les deux. Mais tu seras pas contre un petit souvenir ?
   Il dirige le boîtier sur un côté et appuie sur un bouton. Du coin de l’œil, j’aperçois une petite caméra sur une étagère. C’est ça, son petit souvenir ? Dans quoi je suis tombée ? Et comment un fou pareil a pu monter aussi haut dans la police ?
   Derrière mes larmes, j’en veux à cet enfoiré de vigile d’avoir appelé les keufs. À moi-même de ne pas avoir couru assez vite devant lui. Et aussi d’avoir chouravé ce Blue-Ray.
   Trop tard.
   La braguette s’ouvre, laisse descendre une érection digne d’un film X. Des doigts décalottent le gland rose parcouru de veines bleues.
   Et je continue à en vouloir à plein de gens. Sans m’oublier dans le lot. Cette bande de péteux qui me sert de famille. Moi qui les envoie chier pour des bricoles. Ce collège qui m’a virée. Moi qui l’ai mérité en jouant les branleuses. Ces petits cons qui m’ont entraînée. Moi qui les ai suivis.
– Écarte les pattes.
   Est-ce que c’est moi, couchée toute nue sur une moquette ? Oui, il faut que j’arrête de croire à un cauchemar. Est-ce que c’est une punition juste ?
– Écarte les pattes.
   Il insiste sans changer de ton. Mais je n’obéis pas. Malgré ma peur, je veux encore résister. Que je puisse encore me regarder dans un miroir. Mes vols, mes insolences en cours… Rien de tout ça ne justifie ce qui me tombe dessus, bordel !
– Je vais pas te forcer, quand même !
   Voilà qu’il décolle son regard de mon corps et fixe les rideaux blancs de la grande baie, l’air étonné. Qu’est-ce qui se passe dehors ?
   D’énormes ombres filent sur la moquette. Elles ressemblent à des insectes géants.
   J’entends les vitres exploser. Mes paupières se ferment, mon hurlement se mêle au fracas. Un affreux bourdonnement vibre dehors, comme un essaim de milliards de frelons. Et une petite voix parvient à crier dans ma tête au milieu de tout ça. Elle m’ordonne de me barrer de là, et vite !
   Castipiani a déjà filé. En voyant la porte fermée, je devine qu’il l’a reverrouillée. Monsieur le Commissaire ne veut pas qu’on ait vent de ses mauvais penchants !
   Je ramasse et enfile en vitesse mon jean et mon t-shirt. Tant pis pour mes lambeaux de sous-vêtements. Tout ce qui compte, maintenant que j’ai pu me rhabiller, c’est de trouver une sortie. Mais où ? Cette baie brisée, à je ne sais plus combien d’étages de la rue ?
   Ces bestioles… Des robots énormes, qui essaient de ressembler à des libellules. Moins grands que les Chitoris dans la baston finale d’
Avengers, mais au moins aussi moches. Non, beaucoup plus. Leurs ailes battent l’air en hideux flap-flap-flap mécaniques. Leurs gueules crachent des espèces de pluies de lasers.
   Des coups sourds retentissent contre la porte. Qui s’ouvre.
– Reste pas là-dedans ! me crie quelqu’un. Allez, dépêche-toi !
   Je rejoins ce mec. Un jeune flic en uniforme. Il me tire hors de la grande pièce.
   Pour l’emmener dans un sous-sol et s’y réfugier avec elle. Trop honteuse, elle ne lui avait pas raconté comment Castipiani avait failli la violer. Tous deux avaient rejoint la Résistance avant même que Horst Gottfried ne fédère les différents mouvements d’Europe.

   La gonzesse laissa tomber son pistolet et, d’un coup de pied, l’envoya vers Alain.
– Eh ben voilà !
   Il lâcha les couilles de l’aveugle, qui dégringola, la tête heurta le sol,
– Binoclard ! s’affola la femme.
puis le corps se renversa, lourd et mou. Elle oublia un instant son pied blessé et voulut se précipiter vers son chef, mais sa plaie se rappela à son bon souvenir, crispa son visage en grimace de douleur.
   Toi, ma conne, t’es pas encore trop vieille. T’as même des putains de beaux restes !
– Grwach, je pense qu’elle va avoir du mal à arriver aux navettes. Vous voulez bien l’emmener ?


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   S’Krunn passa le bras de l’humaine sur ses épaules.
– C’est fini, c’est ça ? cracha-t-elle.
   Il ne répondit pas et commença à l’entraîner vers les navettes.
– Allez, Binoclard. On se remue ! se moqua Castipiani.
– Vous allez le laisser ainsi ?
– Il peut encore bouger, que je sache.
   L’aveugle rampait, pitoyable. Chaque centimètre lui arrachait un souffle rauque.
– Attendez ! Y a peut-être du monde par ici… La salle d’interrogatoires, par exemple.
   Le commissaire avança à pas lents vers le fond du couloir.
   Le roux… L’africaine…
– Une cachette très intéressante.
   La pièce. De plus en plus proche.
   S’Krunn trembla. Puis tenta de se ressaisir. Ce fou, en ramassant les pistolets, avait ôté tout espoir à ses prisonniers. Ou peut-être pas. Il devait rester une chance !
– Pleine d’armes blanches… C’est nickel pour tendre un piège !
   L’arrêter. Mais comment ? La force d’un gerkis contre celle des prothèses Phykoos.
   Agis donc, misérable lâche !
   Castipiani s’arrêta et se tourna vers la salle d’interrogatoires.
– Personne ?
   Y consacrait-il toute son attention ? S’Krunn se dégagea de la femme et chargea.

– Grwach ! entendit Romula.
   Puis un coup claqua. Le gerkis suffoqua.
– J’ai prévu que vous seriez exposé à Paris, et vous y échapperez pas ! Allez, retournez avec vos petits camarades. Et soyez tous bien sages ! Si jamais j’en entends un seul ramper,
(Hein ? Comment il espère entendre ramper ?)
je lui fais un gros bobo ! Moi, j’ai un peu de boulot dans cette salle d’interrogatoire.
   Ses pas claquèrent, toujours aussi lents. Pleins de ce calme glacé.
– Il fait sombre là-dedans ! Heureusement que je m’en sors bien sans lumière.
   Ses yeux !
   Cl’Witt avait parlé de machins tout métalliques, ou quelque chose comme ça. Elle comprenait mieux l’intérêt de ces drôles de prothèses ! Si ça permettait de voir dans l’obscurité…
– Regardez-moi ce gros plein de soupe ! Un régime au rat, c’est pas assez pour maigrir ?
   Corentin !
– Ou alors, Yoontz devait pas mal vous donner à bouffer ! Allez, sors ta graisse et va rejoindre tes potes. Pas la peine de nous refaire le coup de l’infarctus, toute la Milice est au courant que c’est du bidon ! Et par là, qui voilà ? Blanche-Neige !
   Il est raciste, en plus !
   Rien d’étonnant de la part d’un salaud pareil.
– C’est moins marrant que la manif à Toulouse, hein ? Manifester dans une ville privée de Milice, c’était très courageux ! Évidemment, face à un commissaire en pleine forme, c’est moins rigolo. Allez, on va s’amuser tous ensemble. Je vous donne la règle :
   Ça craignait, de la part d’un malade qui
(Ce sera notre petit secret à tous les deux. Mais tu seras pas contre un petit souvenir ?)
filmait ses viols.
– je vais vous poser des questions. Si vous répondez bien, Blanche-Neige va bien s’en tirer. Mais si vous répondez mal, je la fais jouir devant vous.
   Romula se revit vingt ans plus tôt, flanquée par terre, vêtue de ses baskets et chaussettes. Ses jambes resserrées qui essayaient
(Écarte les pattes)
de cacher son intimité. Sauf que là, aucun robot ne volerait dans les rues en tirant des gros lasers.
   Et ça servirait à rien, vu qu’il bosse pour eux, maintenant !
   Et aucun jeune flic n’ouvrirait la porte. L’autre ordure allait…
– Elle a rien à voir avec tout ça, supplia la voix du Binoclard.
   Bien moins froide, elle parvenait encore à rester calme.
– Laisse-la partir…
– On va commencer avec une question très simple. Où est le reste de la bande ?
– Laisse-la partir !
   Du tissu se déchira, Juliette hurla.
– C’est pas ce que j’aurais voulu entendre. Allez, on essaie encore. Où est le reste de la bande ?
– Le Binoclard dit vrai, intervint Grwach. Cette humaine n’est pas notre alliée.
– Intéressant, ça… Mais alors, ça devrait pas vous déranger de finir de la foutre à poil ! Venez un peu par ici…

   Une nausée grasse et lourde barbouillait l’estomac de Corentin. Ses genoux vibraient de peur, menaçaient de céder sous son poids. Lui qui avait vu des gerkis mourir et des amis agoniser ne s’était-il donc pas endurci ?
   Pisse-de-roux !
   Juliette se tenait debout, tremblante. De ses bras plaqués contre sa poitrine, elle maintenait contre son corps son haillon déchiré qui menaçait de tomber. Le tissu usé et rapiécé qui avait couvert son dos gisait.
– Qu’est-ce qui vous arrive, Grwach ? sourit Castipiani.
   Ce mec allait violer une fille sous leur nez !
– Vous avez tué des chiées d’humains et ça vous gêne d’en déshabiller une seule ?
   Empêcher ça… Empêcher ça !
– C’est pas un assez beau morceau pour vous ?
   Pisse-de-roux, pourquoi tu fous rien ?
   Parce que toute sa vie, il demeurerait un dégonflé. Pas plus compliqué que ça. Flinguer, c’était facile : on se tenait loin et on appuyait sur le bouton d’un pistolet. Mais pour provoquer un psychopathe bionique à la baston,
(Il a un bras qui ressemble un peu à un flingue, quand même !)
les poings ne suffisaient pas. Il fallait aussi des tripes. Et son ventre n’en contenait pas une seule. Rien d’autre que cette honteuse graisse.
   Juliette tourna son regard désespéré vers le gerkis.
– Grwach, tenez-vous prêt. En cas de mauvaise réponse, vous finissez de lui enlever son haut.
– Non.
– Allez, quoi ! C’est pas votre alliée, donc, ça devrait pas vous déranger de lui faire du mal !
   Le gerkis serra ses poings et s’approcha du commissaire fou. Qui ne semblait même pas s’en inquiéter.
   Tu m’étonnes ! Il est à moitié robot, même Micky arriverait pas à lui coller un gnon !
   Et Corentin n’agissait pas. Sa
(lâcheté à la con !)
peur gelait ses muscles, clouait ses pieds au sol. Il tourna sa tête vers Carole. Qui fixait Castipiani, Juliette et Grwach, le visage crispé de rage.

– OK ! soupira Alain. Moi, un truc qui me sert pas, je le jette !
   Il saisit le museau du capitaine, se tourna, lança son bras et lâcha, son adversaire voltigea, la tête grise heurta le mur du couloir.
– Grwach ! s’alarma la blanche.
   À côté d’elle, Bisqueroumes tremblait comme une feuille. Louvrains avait dépeint une vraie couille-molle. Oui, mais qui avait sauvé ses potes en simulant un infarctus ? Qui avait abattu sa part de boulot dans la dernière fusillade ?
   Il fallait toujours se méfier de l’eau qui dormait.
– Bon, en fait, c’est votre alliée, et vous voudriez pas qu’il lui arrive quelque chose.
   La blackette offrait à Alain une vue sur son dos dénudé. Les envies que ça donnait… Dans toutes ses greffes, il avait gagné des membres bien plus puissants que son corps d’origine et des sens bien plus aiguisés. Mais on lui avait laissé son sexe. Qui, en ce moment, commençait déjà à bander. Les presque vingt ans qui s’étaient écoulés depuis l’Invasion n’avaient pas affaibli sa virilité. Et là, pour arracher des infos à ces petits saligauds, ça allait bien lui servir.
– Alors je répète ma question. Où est le reste de la bande ?
   Grwach achevait de se relever, les yeux pleins de haine. Bisqueroumes ouvrait la bouche et exhalait sa trouille.
– Pourquoi tu t’amuses pas avec moi ? provoqua la gonzesse.
   T’en fais pas pour ça, t’es la prochaine sur la liste.
   Le Binoclard demeurait à terre, impassible.
   Alain saisit une manche du haillon.
– Non ! hurla la noire.
   Il tira, le tissu craqua. Le bras, nu de l’épaule au coude, luisait sous les lumières grises du couloir.
– J’ai pas toute la nuit… menaça-t-il avant de balancer le lambeau.
   Des pas claquèrent.
– Commissaire Castipiani, nous n’avons trouvé personne, signala ce crétin de Xyull.
– C’est elle ! se réjouit Louvrains. J’ai failli me la faire !
– On se calme ! freina Alain. Ce sera moi d’abord, et si y a besoin.
– Oh ! Salut, Corentin ! Tu vois, mec, t’aurais dû témoigner avec moi ! Louise serait encore vivante, t’aurais un bon boulot… Alors que là…
– Comme vous pouvez le voir, le jeu change un petit peu. Si vous répondez mal à ma question, on va être toute une patrouille sur notre amie. Ça va faire un bel orgasme ! C’est ça que vous voulez ?
– Attendez ! paniqua Bisqueroumes.
– Qu’est-ce que tu fous ? protesta le Binoclard.
– Si… Si…
– Fais pas ça… commença à supplier la blanche.
   Mais le gros lard, bien lancé, continua :
– Vous me laissez partir, c’est ça ?
– Corentin !
– T’as pas l’air bien dur en affaires ! ironisa Alain. Si c’est tout ce que tu veux en échange, pourquoi pas…
– Enfoiré de traître ! insulta l’aveugle.
   Qui se relevait. Alors que ses couilles devaient encore le brûler.
   J’ai pas souvent croisé des durs pareils !
   Et même jamais. Même des grands balèzes, après avoir encaissé des raclées moins sévères, restaient sur le carreau plus longtemps. Mais ce mec parvenait déjà à se tenir debout ! Il se tourna vers Bisqueroumes et avança.
   Sans voir ?    Les bigleux savaient développer leurs autres sens, disait-on. À ce point-là ?


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   Alain laissa le Binoclard… frapper l’épais ventre de Bisqueroumes ?
– Notre ami va nous aider à trouver nos suspects.
   Là, à terre, il suffoquait, roulait et encaissait des coups de latte. Sur les épaules. Le dos. Sous les hanches.
– Le temps que ses copains se défoulent,
   Sans rien voir…    Grwach fixait la raclée, le regard chargé de désespoir.
– et il devrait être prêt.
– Arrête ! cria la blanche.
   La haine et la colère gonflaient les veines du visage de l’aveugle.
– Fumier !
   Ses pieds ne cessèrent pas de frapper.
   Elle reprit d’un ton plus calme, mais triste :
– Ça sert à rien !
   Enfin, les jambes furieuses se figèrent. Sous le nez dilaté, la bouche souffla toute sa rage.
– Xyull, faites emmener tout ce beau monde à la salle des navettes.
   Des agents empoignèrent leurs suspects. La blackette, qui s’acharnait à tenir son lambeau contre ses seins. L’autre femme qui, infoutue de marcher, laissait ses pieds traîner, plantes vers le sol. Le chef. Louvrains gérait Grwach. Qui ne résistait pas. Une calme résignation se lisait dans ses yeux oranges et sur ses traits de coquille d’huître.
– Bisqueroumes, tu respires, tu te remets debout et tu me racontes tout ce que tu sais.
   Le Binoclard balança son coude dans le ventre du gerkis qui le tirait. Louvrains, sans relâcher sa poigne sur le capitaine, envoya son pied dans les reins de l’aveugle. Qui cria et chancela. Bien plus coriace qu’un humain, le milicien, malgré sa douleur et sa respiration coupée, garda assez de prise pour empêcher son prisonnier de s’échapper.
– Assez, humain !
   Il frappa entre les omoplates et sur la nuque.
– Soumettez-vous ! Vous insultez l’Empire !
– Et quand j’ai fait tuer plusieurs de ses représentants, c’étaient aussi des insultes ?
   Un nouveau coup dans son dos le réduisit au silence.
– Cela suffit !
   Mieux valait ne pas espérer la paix bien longtemps. Quand un mec arrêté se savait foutu, c’était quitte ou double. Certains s’écrasaient, se pissaient presque dessus. D’autres enchaînaient les bravades malgré les beignes qui leur tombaient dessus. C’était ce qui attendait la patrouille. Ça promettait pour le voyage. Et pour l’interrogatoire, aussi. Les tortures ne le calmeraient pas, ça se devinait.
   L’autre tas de graisse parvint à hisser toute sa masse à quatre pattes. Sous ses haillons, son ventre et ses pectoraux pendaient comme des poches. Il appuya sa paume contre le mur pour se dresser à genoux.
– Dites… haleta-t-il. Après, je suis libre, hein ?
– Oui.
– Et… les gerkis donnent du boulot à ceux qui collaborent, il paraît.
   Alain soupira. Ce type le gavait, à tourner autour du pot comme ça.
– Crache d’abord, et on discute de ce qu’on peut faire pour toi.
– D’accord, d’accord, d’accord ! Je vais vous y emmener.
   Bisqueroumes commença à avancer. Ses jambes tremblaient de peur, agitaient leur graisse.
– Que je me trompe pas…
– C’est quoi ces conneries ?
– Non non non non ! Je sais où aller ! C’est sur place que c’est un peu compliqué !
– C’est pas des infos que tu vas cracher, à ce train-là !
   Ça seraient ses tripes !
– On y va on y va !
   Plus nerveux, ses pieds accélérèrent. Ses genoux trop raides se levaient et s’abaissaient comme des pattes de héron.

– Vous allez voir : c’est pas étonnant que vos miliciens les aient pas trouvé, entendit Romula.
   Ses nerfs bouillonnaient, réclamaient le carton qui se préparait.
   Ou notre mort.
   Sa main serrait déjà la crosse de son pistolet.
   On a perdu du monde à Toulouse-Deux.
   Son pouce se rapprochait du bouton de tir.
   La voix de Corentin,
(Espèce de salaud !)
qui bavardait encore sur une planque introuvable,
(T’essaies d’être courageux et ça te plaît bien, c’est ça ? Fumier !)
et les pas s’éloignaient.
– Dépêche ! exhorta Castipiani.
   Ils avançaient vers la salle des navettes. C’était le moment de…
   Une main pesa sur son épaule. Celle de Patrick.
– Pas tout de suite, chuchota-t-il.
   Son ton sec tentait de paraître autoritaire, mais ne parvenait pas à cacher sa peur, qui s’invitait dans son débit un peu vif.
– Comment tu fais pour sortir de cette cellule discrètement ?
   Oui, bien vu. Carole ne s’était pas posé cette question, et c’était ça qui lui valait de suivre la Milice. Il fallait plus de subtilité que ça si on voulait les délivrer. Et aussi tenir compte du genou foutu de Cl’Witt. Un sérieux handicap dans une fusillade.
– C’est le capitaine qu’a eu l’idée de cette planque, distingua Romula.
   C’est ça, dis tout ! Au point où on en est… Mais tu paieras au prix fort !
   Les deux gars devaient approcher du bout du couloir.
– En fait, une fois qu’on a atterri, il a demandé à plusieurs de se planquer. Il avait l’air de dire que personne aurait l’idée d’aller fouiller là-dedans !
   Exact. D’abord, on n’accédait aux rails des navettes qu’au prix de bonds et d’acrobaties bien au-dessus des capacités du corps humain. Seule Micky pouvait y sauter. Mais ce n’était pas tout. L’officier milicien
(Il aura même pas eu le temps de nous dire lui-même qu’il s’appelait Grwach !)
avait prévenu du danger : lors du décollage d’une navette, les pièces jaillissaient. Souvent tranchantes, elles pouvaient mutiler ou tuer. Ceux qui s’étaient cachés dans ces tunnels savaient qu’ils y risquaient leur vie. Yann s’y était collé en plaisantant :
– Tant que je garde au moins une main…
   Personne n’avait souri.
   Et l’autre gros lard qui les vendait !

– Tu te tais, Bisqueroumes.
   Toujours aussi commode, le Castipiani.
   Après quelques gestes de Xyull, des entraves jaillirent des sièges et attachèrent le Binoclard, la blackette, la blanche blessée au pied et Grwach.
– Tu vois, Corentin, c’est moi qui avais raison ! claironna Thierry.
   Devant lui, le capitaine avançait, le visage baissé.
– Ouais. Je croyais que ce serait mieux que de mendier, mais en fait, j’ai fait que de fuir.
   La graisse des grosses jambes s’agitait en remous de peur.
– J’ai quasiment pas dormi depuis l’attaque de la Milice !
   Même sans chier dans le froc, le gros cul donnait l’impression de puer la merde.
– T’imagines ? Ah ! On y est, commissaire !
– Tu veux dire que c’est là ?
– Je vous avait dit que c’était introuvable ! Ben voilà !
   La main de Castipiani se réorganisa, forma une deuxième bouche de canon. Où s’éclaira une lueur rouge translucide. Qui s’étala en un grand carré. Protégé derrière ce drôle de bouclier, il recula.
– Que faites-vous donc, commissaire Castipiani ? s’offusqua Xyull.
– Sortez de cette salle au plus vite !
– Qu’est-ce que cela signifie ?
   Thierry obéit sans demander son reste tout en dégainant son pistolet.
– Allons z’enfants de la patrie, chanta Grwach à tue-tête.
   Très faux, et de son affreuse voix glougloutante. Cette race savait bien quelque chose en musique, quand même ! Mais peut-être pouvait-on choisir un meilleur moment pour se poser cette passionnante question…
– Le jour de gloire est arrivé !
– Louvrains, surveillez le couloir des cellules.
– Contre nous
– Deux agents avec lui !
– de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé !
   Ça démangeait l’ancien banquier de réduire ce type au silence d’une bonne décharge ! Mais on venait de lui confier une toute autre mission, toute aussi importante. Vu comment Corentin venait de les baratiner pour les attirer en plein dans une embuscade, avait-il tout dit ?
   Des pistolets bourdonnèrent. Combien ? Thierry, une fois mieux entraîné, deviendrait peut-être capable de telles prouesses, mais pour l’instant… Ça venait de…
   Minute ! Comment ils ont pu grimper aussi haut ?
   La gamine. C’était elle qui les avait portés jusque là. Et en sautant. Elle avait déjà prouvé ses capacités.

– Maintenant ! pressa Patrick.
   Toujours à voix basse.
   Romula bombarda de décharges la porte. Des trous explosèrent, laissèrent passer des rais de lumière. Le battant coulissa.
   Ils avaient bien entendu le signal du capitaine : sa Marseillaise. Fausse comme ça, ce n’était pas prévu au programme, mais qu’attendre de mieux de quelqu’un qui n’avait jamais connu aucun art ?
   L’autre surprise, c’était Corentin. Capturé, il avait feint de vendre ses copains pour sauver sa peau, mais pour mieux entraîner les miliciens vers la souricière. Le faux infarctus, et maintenant cette ruse.
– Pas très malin, comme planque ! se moqua quelqu’un dans le couloir.
   Des pas claquèrent par dessus la fusillade de la salle des navettes. Deux paires de pieds à la cadence régulière. Une troisième, lente et pleine d’une assurance glaciale.
– Allez, amenez-vous !
   On boita derrière. Cl’Witt !
– J’este tout seul, Thierry.
   Le mec qui avait vendu Stéphane et Sandra !
   Romula vit le gerkis entrer dans le couloir, les mains levées.


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   Les lasers fusaient loin derrière. Une belle embuscade ! Corentin devait bien se marrer ! Et Thierry qui le croyait redevenu le même dégonflé qu’avant…
   OK, ce mec, il a changé ! Point !
   Grwach ne beuglait plus sa Marseillaise, déjà ça de gagné. Au moins, les oreilles ne morflaient plus ! Mais les armes crachaient.
– Allez, Cl’Witt, amène-toi un peu !
   L’aubergiste boitait. Des tissus imbibés de sang orange serraient son genou bousillé. Son visage bosselé parvenait à ne pas grimacer, mais luisait de sueur. Il se livrait, ce con.
   Comme Corentin qui allait balancer toute la bande ?
– Dis à tes potes de venir aussi. Parce que je sais très bien que t’estes pas tout seul, mec.
Le gerkis baragouina dans sa langue de dégueulis.
– Il a dit quoi ?
– Il vous a insulté, répondit un des équipiers.
   Ah, d’accord. Ça ne ressemblait plus à de la reddition, ça.
– Je ne peux pas traduire dans votre langue. J’ignore si ce point du règlement des Milices vous a été précisé, mais c’est à vous qu’il incombe de vous faire respecter dans un tel cas.
   Eh bien non. Personne n’avait expliqué ça à Thierry. Mais ça lui allait très bien. Il s’approcha de Cl’Witt et lui balança son poing sous le museau, la tête bascula vers l’arrière. Tout le corps tomba. Il plaqua son pied sur le genou brisé. Le gerkis ne poussa qu’un petit cri, mais ses mâchoires serrées retenaient bien plus.
– Tu vois cet uniforme ?
   L’homme pesa un peu plus. N’entendait-il pas un petit bruit spongieux sous sa semelle ? Ça lui rappela ce mot que son père s’était amusé à lui apprendre un jour pour désigner les chaussures. Encore plus vulgaire et plus drôle que godasses. Écrase-merdes.
– Regarde-le, cet uniforme ! Tu sais ce qu’il veut dire ?
   Qu’est-ce qui brillait dans les yeux oranges ? Du défi ? Thierry leva son pied et le rabattit.
   Enfin un hurlement ! Un coriace, ça devenait trop marrant quand ça daignait enfin céder ! Ça prenait du temps, mais ça en valait la peine. C’était fou, tous ces petits plaisirs dont il prenait conscience !
– C’est quoi, c’est uniforme, hein ? C’est quoi ?
   Un pistolet bourdonna. Dans le couloir ?
– J’este tout seul.
   Mon cul !

   Il se plaqua contre le mur, vit un agent blessé à l’épaule. Le deuxième récolta un rayon en pleine bouche. Ses lèvres explosèrent, dénudèrent ses crocs.
   Thierry oublia ces quelques secondes jouissives. Une idée envahissait sa tête : sauver sa peau. Il se retourna et courut. Voir des macchabées sur un champ de bataille était une chose, mais risquer d’en devenir un en était une autre. D’accord, il avait tenu tête à des braqueurs dans sa banque. Mais on ne pouvait pas comparer ces petits branleurs qui croyaient qu’agiter une pétoire dans tous les sens donnait tous les pouvoirs
(J’aurais fait comment devant Mesrines, au fait ?)
et des résistants rompus au combat.

   Le gerkis qui cède à la douleur est la honte de sa race. Chaque coup reçu, chaque plaie qui déchire sa chair est le prix de sa maladresse et non pas le fruit de la force de son adversaire.
   Ainsi parlait le Grand Créateur Wool’Rh. Mais une toute autre idée donna à Cl’Witt l’énergie de se relever malgré la souffrance qui rayonnait dans son genou broyé, et il n’essaya même pas de la comprendre. Pas plus que cette sorte de pitié qui l’avait amené à tenter de cacher dans son auberge la jeune Sandra. Ni cette curieuse impulsion qui l’avait poussé à sortir de la cellule, désarmé et les bras levés, pour feindre de se rendre et attirer l’attention de ces ennemis. Ainsi, les résistants avaient pu les surprendre. Sans en tirer un avantage durable, hélas : les deux miliciens, toujours vivants, ripostaient. L’un indifférent à son épaule blessée, l’autre à sa bouche arrachée, ils bombardaient de décharge cette cellule. Et se concentraient dessus… Et avançaient sans cesser d’appuyer sur le bouton des pistolets.
   Cl’Witt boitait, chaque pas allumait un éclair dans sa jambe meurtrie. Mais il parvenait à se rapprocher vite de leurs dos. Non, pas assez… Quelques instants suffiraient pour que… Patrick et Romula…
   Ils ne doivent pas atteindre cette cellule !
   Cette pensée accéléra tout son corps, le tira tout entier vers ses adversaires.
   Toujours pas assez vite. Ses… Ceux qui étaient venus, au péril de leur vie, le secourir. Ses…
   Ses amis. Ils succomberaient.
   Non ! Je dois empêcher cela !
   Ces êtres inférieurs. Qu’il avait toujours… aidés ? En vendant à très bas prix sa nourriture aux plus pauvres ? Comment appeler secours un acte aussi ridicule ?
   Je dois sauver leurs vies !
   Là était le vrai courage. Au mépris de la douleur qui fusait, toujours plus forte, dans son genou, il avança encore plus vite. Et aperçut… là, à terre…

   Juliette tremblait, prisonnière au milieu d’un chaos. Des lueurs destructrices se croisaient en traits aveuglants, explosaient. Du sang giclait en bouillons oranges. Des poussières s’envolaient de cratères, des fragments pleuvaient.
– Montrez-vous ! tonna Castipiani.
   Toujours abrité derrière cette espèce d’écran sur lequel les décharges de Gaspard et Yann s’écrasaient. À eux deux, ils avaient réussi à infliger de belles blessures une bonne partie de la patrouille. Et continuaient, passaient d’un rail à l’autre.
   Je sais pas comment Yann y arrive avec une seule main !
   Les miliciens qui avaient survécu à ce déluge de rayons tenaient encore debout, exhibaient les os dénudés dans les plaies de leurs torses et de leurs membres. Éparpillés dans la grande salle, dos au cercle, ils canardaient leurs adversaires invisibles, leurs rayons imbéciles brûlaient des pièces de navettes sans atteindre de chair, des éclats de métal tombaient en pluies grisâtres.
   Le chef d’orchestre avait lancé sur le châssis la télécommande.
– Elle ne doit pas m’être confisquée ! avait expliqué le capitaine en indiquant à chacun son rôle.
   Corentin, malgré sa graisse, avait pu courir jusque là sous les lasers. Essoufflé, luisant de sueur, il avait déposé le boîtier sous la main entravée de Grwach. Dire que tous avaient cru à sa trahison. Une ruse imprévue dans le plan de cette souricière. Et une initiative risquée !
   Et les tirs continuaient, de part et d’autre.
– OK ! J’arrive !
   Castipiani, son curieux bouclier brandi devant lui, s’approcha de l’arc de cercle où pendaient des pièces et des débris. Juliette tourna la tête pour le suivre du regard, le ventre et les nerfs saturés d’angoisse. De nouvelles décharges s’écrasèrent en gerbes d’étincelles sur son écran.
– Que faites-vous donc ? s’alarma l’autre commissaire.
   En retrait dans un couloir, il avait réussi à échapper au plus gros de la fusillade. Un sacré dégonflé ! Au moins, le terrien allait au combat !
– Le nécessaire.

   Les tirs cessèrent. Patrick jaillit de la cellule et appuya sur le bouton. À deux reprises. Une troisième.
   Il remarqua enfin que les deux miliciens gerkis lui tournaient le dos.
   Une quatrième. Une cinquième.
   Ils se débattaient contre un autre. Cl’Witt, armé d’un bâton
(celui du Binoclard !)
les frappait. À la tête. Sur l’épaule blessée. Au ventre. Il semblait avoir oublié son genou en miettes.
   Patrick maintint sa salve. Ses décharges criblaient les corps. Les cous. Les crânes. Enfin, les adversaires daignèrent s’effondrer, lardés de plaies.
– Attention ! cria-t-il.
   En fonçant sur l’ami gerkis. Il le tira dans la cellule. Des lueurs bleues les ratèrent.
– Désolé de t’avoir fait un peu mal…
   Le dénommé Thierry envoyait quelques rayons. Brouillon, nerveux, il semblait balancer ses salves au petit bonheur, on entendait de la pierre exploser ici et là.
   Le pire adversaire. Un gars incontrôlable, imprévisible. Effrayé ou excité ou les deux.
   La lumière s’éteignit dans le couloir. Cet abruti avait bousillé les lampes !

– Et un de moins ! clama Castipiani.
   Tout guilleret, comme un forain qui félicitait l’heureux gagnant du stand de tir à la carabine.
   Sur quel genre de malade on est tombés ?
   Yann vit Gaspard voltiger, entendit son bref hurlement et le choc mat de sa chute. La poutrelle qui le tenait pressait son métal froid contre son aisselle, y imprimait fatigue et douleur. De sa main valide, il pointa son pistolet vers la sale gueule aux yeux de mercure. Les pièces semblaient essayer de creuser des coupures dans son bras posé.
   Le regard se braqua sur lui, il pressa le bouton de tir.
   Et vit Castipiani se jeter sur le côté,
(Il remue aussi vite que Micky, le salaud !)
le rayon dessina son trait lumineux à côté de son visage. Une pièce de carrosserie ou de moteur vola en éclats, qui tintèrent et rebondirent contre d’autres morceaux.
   Et l’autre, il avait disparu où ?
   Yann sentit quelque chose faucher ses pieds, qui dérapèrent de la poutrelle. Son corps pesa encore plus lourd sur son aisselle accrochée, ses jambes pitoyables battaient dans le vide. Il tira en bas à gauche. Une deuxième fois. Une troisième. Une poigne saisit sa nuque.
– Lâche ton joujou.
   Pas besoin de menacer plus. Des doigts aussi puissants arriveraient à briser de l’os. Yann soupira, ouvrit sa main et laissa l’arme tomber.
– Vous trouverez jamais la petite…
– Avant de la trouver, je voudrais en savoir plus sur elle. Comment ça se fait qu’elle coure aussi vite et qu’elle soit aussi forte ?
   Le manchot lança sa menotte hérissée de verre pilé et d’éclats rouillés vers le ventre de Castipiani. Qui le balança.
– T’as cru que je l’attendais pas, celle-là ?

   Des miliciens blessés… Leurs visages levés… Castipiani occupé parmi les pièces… Xyull en retrait… La télécommande en sa possession grâce à la fausse trahison de Corentin…
   Je dois courir le risque ! pensa S’Krunn.
   Maintenant ! D’un geste de ses mains, il commanda aux entraves de se rétracter dans les sièges, se leva d’un bond, courut et se jeta hors de la plate-forme. Un gerkis au torse lacéré se tourna, son arme à la main. Ses côtes luisaient entre les lèvres de ses plaies. Un bout d’intestin dépassait du ventre. Le capitaine plongea sur un cadavre, prit le pistolet, se roula et tira une salve.
– Attrape, Carole ! entendit-il alors que deux adversaires tombaient morts et que la clavicule d’un troisième se dénudait.
   La voix du Binoclard.
– Occupe-les ! ordonna quelqu’un.
   Gaspard Guirrinez.
   Puis des décharges fusèrent. Depuis le châssis, le long de la cloison circulaire. Et d’ailleurs encore. Leurs lignes éblouissantes déchiraient l’obscurité de la grande salle.

– Faites pas vos timides ! se moqua Thierry.
   Il regrettait d’avoir flingué les lumières. Sur le coup, l’idée lui avait paru bonne. Dans le noir, ces trois cons s’inquiétaient, pataugeaient… Oui, mais lui aussi. Qui se trouvait bête, à raser ce mur et ces portes fermées ? Allez, un coup de bluff :
– J’ai un superbe équipement de vision nocturne. C’est qu’on est équipés, à la Milice !
   Ça pouvait marcher.
– Je vais pas tarder à vous voir ! Allez, envoyez toutes vos armes ! Même le bâton, Cl’Witt ! Allez, on me donne tout ça et on me suit ! Y a des bons amis à vous qui vous attendent !
   Difficile de savoir pour qui ça chauffait là-bas. La fusillade avait cessé pendant quelques instants, mais reprenait de plus belle. Des voix disaient quelque chose, mais quoi ?


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   Castipiani baissa son regard vers les bourdonnements de pistolets.
   Maintenant !
   Yann lança sa main hérissée d’éclats vers le ventre. Elle percerait les abdominaux, s’enfoncerait dans l’estomac…
   Les doigts d’acier lâchèrent sa nuque, tout le corps se tourna et évita sa griffe, qui fouetta l’air. Des pièces et des poutrelles se succédèrent autour de ses yeux. L’autre taré s’éloignait, le sol se rapprochait… Un pistolet gisait en bas… Le sien ! Le Binoclard à plat ventre sur la plate-forme. Carole qui se jetait à terre en canardant. Juliette couchée, qui tirait. Gaspard. Grwach. Des miliciens qui tombaient, morts. D’autres qui tenaient debout malgré leurs plaies.
   Yann tendit sa main valide. Sa paume heurta du métal, ses doigts se fermèrent. Tout son corps pesa sur son bras, une douleur bleuâtre l’irradia. Son épaule allait se déboîter… ou son coude…
   Au-dessus, Castipiani braquait sa prothèse-arme sur… la navette…
– Moi d’abord, fumier !
   Il espérait quoi ? Son pistolet l’attendait sur le sol, les éclats au bout de son poignet exigeaient le contact direct… Il riposterait comment, accroché comme une bande de papier tue-mouche ?
   C’est la pire idée que j’aie eue dans ma vie, mais là, c’est la seule valable !
   Et le canon bougeait. À droite, à gauche, il suivait ses cibles.
– Allez, amène-toi !
   L’autre n’obéissait pas, comme si ses oreilles ne captaient aucun mot. Droit dans ses bottes, il visait…
– Viens te battre si t’as des couilles !
   Une corde sensible chez n’importe quel mec. Pas lui. Trop intelligent ou maître de lui pour tomber dans ce piège classique, il demeurait indifférent à la provocation.
– Je te fous la pétoche, c’est ça ?

– Thierry, comment tu pouves trahir tes amis ?
   Cause, crétin ! Fais-toi repérer !
   La voix venait de… par là. Les armes jetées avaient tinté par terre à peine une minute plus tôt, ça confirmait.
   Quand Castipiani va lire ça dans mon rapport !
   Bel exploit, non ? Arrêter trois renégats dans cette obscurité, rien qu’en se guidant au son.
– C’est pas si difficile que ça, tu sais ! Avec Corentin et Louise, on mendiait, on bouffait, on dormait dans la même ruine. Mais de là à les prendre pour des amis !
– Je ne comprende pas…
   Oui ! Thierry approchait !
– Ce que je suis en train de te dire, c’est que ça fait un moment que j’ai plus de vrais amis.
– Et tu alles arrêter des humains ?
   D’habitude, les conjugaisons merdiques de l’autre abruti lui écorchaient les oreilles. Mais aujourd’hui, elles le guidaient.
– Ouais, je vais arrêter des humains.
– Et tu alles arrêter celui qui t’ave nourriré pendant tous ces ans ?
   Ah, un petit peu plus à gauche.
– Oui, je m’en rappelle : Tout le fric qu’on mendiait y passait !
– J’avoirais une auberge ! Je devoirais faire attention à ses… à son argent !
   Par là-bas. Plus que quelques pas le séparaient de son premier coup d’éclat.

   Carole envoya une décharge.
– Faites gaffe, on est visés d’en haut !
   Les miliciens s’étaient d’abord laissés surprendre. Personne chez eux n’avaient pensé que des prisonniers entravés puissent se libérer. Mais ils s’étaient assez vite ressaisis. Sans prêter attention à leurs camarades morts ni à leurs plaies béantes, ils tiraient. Et leur chef les appuyait de là-haut.
– Je vais gérer ! décida Juliette.
   Elle qui avait failli disjoncter à Toulouse-Deux osait s’impliquer dans ce nouveau combat, bien plus maîtresse de ses nerfs. Elle avait enroulé son lambeau autour de sa poitrine et s’était jetée dans la bataille. C’était fou ce que le métier venait vite, même chez cette fille qui n’avait pas décollé de sa ruine depuis toutes ces années. Elle tirait sans hésiter. Vers le haut, là où Castipiani visait tout son monde. Il recula sous ces lasers qui le bombardaient, debout sur une poutrelle… Il évitait les rayons encore mieux qu’une araignée n’échappait aux semelles, planqué derrière son espèce de bouclier.
   Et les gerkis canardaient. Leurs plaies ralentissaient et raidissaient leurs gestes. La douleur et la fatigue faussait leurs tirs. Mais l’un d’eux tirerait bien sur une certaine terrienne au pied foutu…
   Ce commissaire. Il venait de sauter sur la plate-forme et la tenait en joue. Tournée vers d’autres adversaires, elle l’avait à peine aperçu. Et maintenant, il braquait son pistolet. Son pouce crispé sur le bouton de tir allait appuyer…
   Mais… sa tempe explosa, son œil jaillit, traînait derrière lui son nerf optique comme une répugnante comète. Il chancela et essaya de se tourner vers ce rayon
(Qui a tiré ?)

qui venait de le mutiler.
   C’est venu de… des pièces de navettes !
   Un deuxième trait lumineux troua sa gorge. Il daigna tomber en arrière, mort.
– Laisse, Juliette ! Je m’en occupe ! ordonna la voix de…
   Yann ! Il avait réussi à échapper à Castipiani et à redescendre !
   Elle recommença à tirer sur les miliciens encore debout.

– Pour notre peuple, la trahison este un péché !
   Thierry jubilait.
   Continue à me faire du bruit !
   Dans quelques instants, il amènerait ces trois loustics devant le chef. La navette emmènerait tout ce petit monde. À moins que la gamine n’arrive à sauver ses potes. Bizarre qu’elle ne soit pas encore intervenue, celle-là.
– C’est à moi que tu parles de péché ? Je crois en aucun dieu, qu’est-ce que j’en ai à foutre ?
– Ton âme estera condamnée aux Limbes Acides !
– À quoi ?
   Quel nom pourri !
– Les Limbes Acides.
   C’était quoi, ce délire ?
– Un enfer entièrement acide où ton âme estera rongée pour l’éternalité.
– Tu crois à ces conneries ?
– Prende garde à tes propos !
   Droit devant. Et tout près. Juste à quelques pas. Thierry avança. Ses pieds heurtèrent des crosses de pistolets, un bâton, qui glissèrent, roulèrent, râclèrent le sol… Sa main tendue, en balayant devant lui, rencontra le cadre d’une porte.
   Ça sent la promo !
   Trois blaireaux arrêtés. Et dans le noir ! Pas mal pour un débutant ! C’était ce qu’on appelait de bons états de service. Capitaine Louvrains, ça sonnait bien, non ?
   Seule l’entrée de la cellule le séparait encore de la réussite de sa première mission. Prendre garde à cette marche qui descendait. Comme ça…
   Une espèce d’étau serra son cou. De la peau, de la chair… Ça le souleva. Puis sa tête heurta quelque chose de dur et rugueux qui lui érafla le front. Un mur. Une fois, une deuxième… Arriva un cinquième coup. La poigne le balança, il tomba, sonné.
– On gicle ! crut-il entendre.
   Puis des pas s’éloignèrent. Un peu vifs, comme si…
   Ils voient dans le noir ou quoi ?
– Comment aves-tu fait dans cette obscurité ?
– Est-ce que t’as déjà garé ton camion dans un parking pas éclairé ?
   Thierry essaya de se lever. Son crâne tinta, lui donna l’impression qu’on le cognait encore. Un épais liquide tiède coulait sur son front.
   Merde, je pisse le sang !
   Les voix lui parvenaient, lentes et graves.
   Il allait perdre connaissance. Non, pas ça !
   D’autres syllabes lui parvinrent. Inarticulées. Molles, elles se fondaient dans une espèce de bourdonnement lointain.
   Une migraine vibrait dans son cerveau. L’inconscience s’invitait. Toute douce… Elle le débarrasserait de cette saleté de douleur… Et sa blessure au front s’arrêterait peut-être de saigner… Et lui, il flotterait…
   Non ! Il devait les amener à Castipiani ! Se relever… Un pied par terre… Il parvint à dresser sa jambe, des pétards de douleur explosèrent dans sa tête. Ses genoux s’affaissèrent, son corps bascula contre un mur.
   Tenir debout. Et rattraper ces trois ordures. Qui l’avaient bien piégé. Oui, c’était ça. L’autre blaireau qui se trahissait en envoyant ses conjugaisons pourraves… Quelle blague ! Ils l’avaient attiré dans cette cellule.
   Sa colère
(Me faire avoir comme ça ! Saloperie !)
déclencha un flux d’adrénaline dans son corps. Allez, debout. Oublier cette boule de plomb posée sur son cou, ce fluide tiède et gras qui lui imbibait le sourcil et ne tarderait pas à noyer son œil… Il se traîna le long du mur. C’était là, la porte ? Qui avait foutu les lumières en l’air ? Quelle bonne idée !

   Carole bondit sur le châssis, la plaie de son pied protesta en une vive douleur. Elle parvint à l’ignorer et à se jeter à genoux, puis visa l’autre malade en haut. Un saut lourd retentit derrière, suivi d’un souffle rauque. Corentin, sans doute. Qui tira au petit bonheur.
– Allez ! exhorta Yann en balançant des décharges.
   Un gerkis tomba, enfin mort. Un œil orange explosa.
– On se grouille, bordel !
   Suspendu à une poutrelle, Castipiani les canardait de son bras-pistolet pendant que son écran encaissait leurs lasers. Un pied, devenu serre, le tenait.
   Il recula devant une nouvelle salve.
   Qui vient de tirer ?
   Des pièces explosèrent.
– Plus vite !
   Des pas claquèrent, une démarche boitait.
– On décolle !
   Les marches se plièrent.
   Le commissaire avança, toujours suspendu à sa poutrelle. Ses pieds-serres s’ouvraient, se refermaient…
   La plate-forme s’arracha du sol.
   L’autre taré pointa son bras-canon.
Une ligne de pièces encercla le bas de l’habitacle, leurs cliquetis résonnaient. Carole canarda encore Castipiani. Elle vit Patrick et Romula se précipiter et commencer à tirer eux aussi. Les pieds-serres du malade reculèrent le long de la poutrelle. Son corps se tournait et se tordait pour éviter les morceaux de ferraille qui fonçaient, son arme les écartait.
Une deuxième ligne finissait de se former, une troisième naissait. La navette s’envolait et se complétait, s’éloignait de ce fou.
   En restant à sa portée…
   En haut, le ciel bleu nuit se laissait voir mais se rétrécissait, peu à peu caché derrière le métal qui s’assemblait.
– Déployez les armes ! s’affola Gaspard.
– C’est impossible tant que la navette n’est pas assemblée, répondit Grwach.
   Les hologrammes s’allumèrent. L’un d’eux montrait deux yeux de mercure… Une gueule au bout d’un bras… Qui se pointait vers…


Chapitre précédent             À suivre


   Les auberges s’ouvraient, libéraient des clients repus, gerkis ou humains en toges rouges. Les véhicules glissaient sur la chaussée.
– Navette en approche ! prévint Micky.
   Elle saisit les coudes de Stéphane et Sandra et les tira dans une petite rue. Des passants tiquèrent, leur jetèrent des regards étonnés, puis reprirent leur chemin. Certains prévoyaient peut-être de dénoncer ce qui ressemblait à des fugitifs.
   La patrouille galèrerait un peu plus pour atterrir dans une voie aussi peu large et les verrait peut-être moins bien.
   Enfin, faut espérer !
   Depuis tout à l’heure, ils se cachaient le moins mal possible des modules de détection. Le Binoclard avait prévu la venue de miliciens et avait briefé toute la bande. Une souricière dans la cheminée des navettes. Micky avait amené Gaspard et Yann sur des rails de pièces. Puis le chef leur avait donné ses dernières instructions :
– Filez tous les trois vers la base. Tu vas être indispensable pour les protéger. Filez d’abord vers l’est pour brouiller les pistes. Attendez d’être hors de la ville pour aller vers le sud. Nous, on vous chopera quand on pourra. Mais surtout, nous attendez pas !
– Et si vous vous faites avoir ?
– C’est les plans la priorité !

   Tous trois inquiets pour leurs amis, ils avaient pris la route. Sans courir pour ne pas paraître suspects. Les oreilles aux aguets, en quête de bourdonnements de moteurs.
– Si on se fait choper, tant pis pour nos gueules. Pensez aux plans, et rien qu’aux plans !
   Et arrivait maintenant… cette patrouille qui les capturerait. En cas de fusillade, Micky esquiverait des lasers, récolterait des blessures qui guériraient tout de suite ou presque… Mais Stéphane ?
   Pourquoi je flippe comme ça pour lui ?
   Une énigme. Tout comme ce qu’elle ressentait dans son corps chaque fois qu’elle le voyait. Des espèces de picotements, doux et tièdes.
– Ils ont pas fait de sommation, remarqua le garçon. C’est peut-être…
   Au-dessus de l’avenue, la coque descendit, puis se scinda en quatre. Les passants se dressèrent en un garde-à-vous craintif.
– Pas peut-être, sourit-elle.
   Deux gueules bosselées et grises de gerkis. Des yeux de ferraille rouillée. Une main hérissée. Des bras et des jambes libres. Médusés devant ce qui ne ressemblait pas à une patrouille, les passants suivaient du regard la plate-forme.
– Je gère la balise.
   Micky courut sur la carrosserie d’un véhicule, bondit par dessus trois ou quatre de ces spectateurs niais et sauta sur le châssis sans attendre l’atterrissage.
– On aurait bien aimé que tu sois là ! salua Yann.
– Tu me raconteras ça plus tard !
   Elle fléchit ses jambes et les détendit, crut entendre des Hé ! C’est la fille ! alors qu’un quartier de métal approchait. Ça devait déjà se précipiter sur la borne la plus proche. Surtout qu’au moins deux ou trois ne portaient pas la toge rouge, mais des haillons…

– J’ai fait au mieux… haleta cet abruti de Louvrains.
   Essoufflé, affalé contre le mur et couvert de sueur. Un filet de sang coulait de son front.
   Il écrirait son rapport plus tard. Alain le laissa à sa connerie et, d’un geste, commanda l’assemblage de la navette.
– Attendez ! quémanda l’autre andouille.
   Avant d’essayer d’avancer. Sur des guibolles molles d’épuisement qui tremblaient pour ne pas fléchir sous son poids. Bientôt, les pièces le cachèrent. Bon débarras ! Comment Alain avait-il pu prendre ce mec pour une bonne recrue ? Même pas foutu de se débarrasser d’un éclopé et de deux résistants. Résultat des courses : trois adversaires de plus et des tirs croisés, un commissaire mort
(Tu parles d’une perte !)
et des agents amochés au point d’avoir dû se traîner jusqu’au châssis. Que de bonnes nouvelles à annoncer à l’empereur !
   Les hologrammes s’allumèrent. L’un d’eux montrait la pitoyable silhouette de Louvrains agenouillée. Un sourire moqueur à la bouche,
(T’es très bien là ou t’es !)
il en toucha un autre, des instructions apparurent en français.
   1 Message enregistré par balise

   Et si…
   Ecouter
– Message enregistré aujourd’hui il y a moins d’une minute par :
– Julien Groset.
– Citoyen de :
– Toulouse.
– Race :
– Humain.
– Message :
– J’ai aperçu la jeune fille dans l’avenue numéro six du secteur est.
   Bingo ! Alain leva ses mains et les tourna. L’engin pivota.
– Une navette a atterri.
   Il les lança, des rues et des toits de la ville commencèrent à défiler.
– Mais dedans, c’était pas une patrouille.
   Je sais, merci !
– La jeune fille a sauté dedans, et puis elle a sauté sur les grandes pièces de la carrosserie.
   Pour virer la balise.
– Et puis elle est revenue dedans. Après, la navette s’est rassemblée et est partie vers la sortie de la ville.
   Et le témoin avait vu ça. Donc,
– Fin du message.
elle avait suivi l’avenue. Pas très discret, comme départ. Comme s’ils avaient voulu qu’on les remarque.
   Ça sentait la fausse piste.
– Le témoin reste sur les lieux jusqu’à l’arrivée d’une patrouille, conclut la machine.

– C’est encore Corentin qu’a tout sauvé ! conclut Carole.
   La navette ne s’était pas élevée au-dessus des immeubles. Elle volait, aussi vite que possible, le long de fenêtres, tournait dans les rues… Les mains expertes de Grwach la guidaient.
– Euh… Le Binoclard a fait largement sa part aussi, rappela le gros. Il s’est laissé tabasser pour piquer un pistolet, faut pas oublier.
   Exact. L’agent qui l’avait battu s’était trouvé très bête pendant la fusillade. Sa victime avait encaissé des coups, mais en avait profité.
– Désolé pour la râclée. Mais j’avais vraiment cru que t’allais nous vendre !
– On y a tous cru, ajouta Patrick. Je t’ai carrément pris pour un salaud, je te jure ! Sinon, Romula, t’aurais pas quelque chose à nous raconter ? Je t’ai sentie spécialement tendue quand on entendait la voix de ce Castipiani. Tu le connais ?
   Elle scruta les visages. Plusieurs regards semblaient demander la vérité. Quoi de plus normal ? Ne fallait-il pas connaître à fond leur ennemi ? Elle soupira.
– OK !
   Carole comprit dès cet instant que Castipiani n’était pas synonyme de bons souvenirs.
   Romula commença son récit. Sa jeunesse difficile dans sa famille friquée. Son adolescence dans une bande à Nice. Et comment le commissaire Alain Castipiani, chef du SRPJ de Nice, l’avait repérée et menée dans son bureau.
– J’ai tout de suite compris que c’était un malade. Je sentais bien que le flic qui gardait la cellule était pas tranquille. Et puis, un flic avec un grade comme ça qui s’intéresse à une délinquante, j’ai pas trouvé ça très net.
   Elle poursuivit.
– Attends ! grimaça Juliette, horrifiée. Il a filmé…
– J’ai tout de suite compris que c’était un malade. Mais il m’a fallu ça pour que je comprenne à quel point !

   Pour la deuxième fois de la soirée, Julien Groset vit une navette rappliquer et se scinder. Là encore, un châssis descendit. Cette fois, ça transportait bien une patrouille. Aux uniformes maculés d’orange. Sauf celui du… C’était quel grade, ces galons ? Le chef, humain,
(C’est bizarre…)
quitta la plate-forme
(Y a un truc qui colle pas…)
et s’approcha.
   La vache ! C’est quoi, ces yeux ?
   Deux globes gris. Sans pupille ni iris. Ni vaisseau sanguin. Deux grosses billes de métal.
– Julien Groset ?
   Oui. Une réponse toute bête, composée d’un seul mot. Celle qui s’imposait. Mais à la place, seul un son étranglé daigna sortir.
– Commissaire Alain Castipiani, se présenta l’officier.
   D’un ton froid et cassant.
– Suivez-moi.
   Là-dessus, il se tourna et avança vers le châssis. Julien marcha derrière lui, les genoux raides d’anxiété.
– Excusez-moi…
   Pas de réponse.
– Je vais avoir un boulot, hein ?
   Parce que toutes ces années dans cette ruine, ça suffisait !
– Ça dépend de ce que vous allez raconter à la Milice.
   Mais… Mais…
   J’étais pas rien avant l’Invasion !
   Il l’avait couverte, d’ailleurs. En tant que directeur de l’information de la région Sud-Ouest pour France 3. Le jour où ces énormes robots-libellules s’étaient rués sur la Terre, sa femme, ses tout jeunes enfants et lui avaient perdu leur grande maison. Tous les quatre avaient, depuis, vu des gens dénoncer des actes de résistance. Du simple graffiti à la démolition de matériel. Et ces collabos, aujourd’hui, se promenaient en toges rouges, mangeaient à leur faim, vivaient dans de beaux appartements… Julien et les siens s’étaient promis, malgré les alléchantes promesses d’une vie bien meilleure, de ne jamais tomber là-dedans. Mais depuis combien de temps mendiaient-ils ? Tout ça pour manger du rat grillé et des cafards à presque tous les repas ! Et puis ce soir, la fille montrée en boucle sur les écrans de propagande s’était pointée, accompagnée des deux jeunes résistants.
   Il s’était rappelé de son salon et de sa cuisine, vingt ans plus tôt. Les deux Audi dans le garage, son A6 et l’A1 de Marianne. Les rêves sur les brillantes études que suivraient Lilian et Mylène, encore en maternelle à l’époque. Les costards dans la penderie.
   Puis le présent s’était à son tour invité dans son esprit. La ruine, partagée avec deux autres familles. Ces loques qui puaient la crasse. Ces journées passées à mendier. Ces repas au rat grillé. Tout ça pourrait peut-être prendre fin ce soir !
   C’est que des ados, putain !
   Oui, mais qui lui rapporteraient si gros… Et puis, pouvait-il encore reculer après avoir laissé son message à la borne ?
   Ils ont même pas les âges de Lilian et Mylène !
   D’accord. Mais est-ce qu’une des deux filles avait pensé à se prostituer ? Parce que la sienne l’avait dit. En plein pendant le rat du soir. Quand déjà ? – Il paraît qu’on se fait pas mal d’argent dans les quartiers… Enfin…
   Marianne avait pleuré de honte. Lilian avait voulu croire à une mauvaise blague. Julien avait jailli de la ruine en se demandant comment son enfant avait pu en arriver à un tel désespoir.
   Il ne fallait plus accepter ça. Et cet officier de la Milice, s’il lui filait les jetons, lui offrait au moins une opportunité d’en finir.
– Je vous écoute.
   Pour Mylène !


           

   Grwach tournait dans une rue, une autre… Aucun mouchard ne parviendrait à dire s’il avait vu la navette en train de fuir vers le nord, le sud, l’est, l’ouest, ou un peu de tout ça…
   Carole étendait sa jambe. Au bout, son pied blessé, posé sur le talon, se relâchait, aussi détendu que sa plaie douloureuse le lui permettait.
   Cl’Witt tentait de ne pas grimacer, d’ignorer son genou démoli. Mais la sueur luisait entre les plis et bosses de sa peau.
– Attends, je comprends pas ! interrompit Corentin.
   Patrick racontait comment l’autre enfoiré, en essayant de les arrêter, avait récolté la branlée de sa vie.
– Tu l’as chopé dans le noir ?
– Oui, t’es pas le seul que ça étonne. Qui a été routier ?
   Aucune main ne se leva.
– D’accord. Moi, quand je l’étais, j’étais international. Eh ben croyez-moi, même sans changer de continent, vous changiez carrément de monde. Je vous mens pas ! On changeait de monde ! En Allemagne ou en Suisse, ça va encore : vous avez des belles routes, des aires de repos toutes sympas…
   Des ruines commencèrent à défiler sur un hologramme.
– Mais en Bulgarie, c’est autre chose ! Entre les troupeaux qui traversent l’autoroute, les gros trous que vous êtes obligés d’éviter au dernier moment…
   Yann ouvrit des yeux médusés.
– T’es pas sérieux ? Non mais rassure-nous : tu faisais gaffe aux panneaux, quand même !
– Mon pauvre gars ! La Bulgarie, c’était un autre monde ! En France, on signalait les chantiers plusieurs kilomètres à l’avance ! Mais en Bulgarie, personne foutait de panneau !
– Mais c’est dingue, ça !
– Ben ouais. T’avais des pays, comme ça…
   Et maintenant, c’étaient partout les mêmes tours grises entourées de ruines.
– Enfin voilà ! Et moi, j’y faisais souvent la route ! Donc, imaginez le tableau. Imaginez un routier qui s’est tapé toute une journée de route. Il fait nuit, il a contourné des trous sur l’autoroute, il s’est arrêté pour laisser passer des moutons…
– Tu faisais ça souvent ? demanda Stéphane.
– À longueur d’années. Donc, quand j’avais les yeux qui piquaient, l’estomac vide et que j’arrivais plus à m’arrêter de bailler, que le patelin le plus proche était même pas visible depuis la route, qu’y avait pas d’autre vie que du bétail qui roupillait… eh ben je m’arrêtais sur le bord. Avant de dormir, j’oubliais pas de manger. Je piochais dans mes provisions et ça me faisait mon repas. Et un repas, que ce soit un burger ou du Maxim’s, y a un truc qui change pas. Et c’est quoi, ce truc qui change pas ?

– T’as fait quoi ? bondit Mylène.
   Rentré dans la ruine, Julien avait raconté à sa famille :
– Je suis resté en ville pour mendier, et juste quand j’allais repartir, j’ai vu
– Réfléchissez juste un peu ! La Milice va nous trouver du boulot !
   Lui, surtout. Il allait diriger des montages vidéos pour les écrans de propagande. Mais pour Marianne ?
– Une psychologue… avait répété Castipiani. Ça va pas être facile : les gerkis soignent déjà pas beaucoup leur corps, alors leur esprit…
   Et pour les enfants ?
– Ils étaient trop petits au moment de l’Invasion, commissaire Castipiani. Mais ils pourront apprendre un métier, vous savez ! Ils sont intelligents, ils sont adroits de leurs mains…
   Avait-il convaincu l’officier ?
– Il va falloir qu’on étudie tout ça.
   Le genre de réplique qui ne sentait pas très bon… En ce moment, le mec et ses agents devaient se marrer comme des baleines.
– Ils ont quel âge, à ton avis ? sanglota Marianne.
   Lilian se chargea de répondre en criant :
– On les a vus sur les écrans, ils ont même pas l’âge de Mylène !
– Je sais tout ça ! trancha Julien. Vous croyez que ça me fait rien ?
   Sa fille courut hors de la ruine.
– Attends ! Mylène !

– J’ai du mal à imaginer tout ça, admit Micky.
   Patrick n’avait pas réussi à lui donner une idée précise de ce qu’étaient les burgers et le Maxim’s, mais elle semblait s’en contenter.
– Bon, vous avez trouvé, le truc qui change jamais, quoi que vous mangiez ?
   Des épaules se haussèrent, des têtes se secouèrent.
– Y a pas à aller chercher bien loin ! Un repas, c’est bon ou c’est mauvais, c’est bien cuisiné ou c’est tout simple, mais dans tous les cas… Allez ! Vous trouvez pas ? Pff… Ça se chie ! Dans tous les cas ! Et au bord de la route, vous vous démerdez, c’est le cas de le dire,
   Il laissa son auditoire glousser, pouffer ou sourire.
– dans le champ au bord de la route.
– Excusez-moi, nous venons de quitter la ville, interrompit Grwach. Où dois-je nous conduire ?
– Vers les Pyrénées, répondit Stéphane.
– Donc, avant de dormir, je sortais de mon camion pour aller… Tout le monde aura compris. Eh ben même avec la pleine lune, au début, c’était galère !
– Mais attends ! interrompit Carole.
   Une grimace déformait sa bouche. Ses paupières se fermèrent un instant.
– T’emportais pas une lampe ?
– Tu sais, la nuit, sur le bord de la route, il peut t’arriver n’importe quoi. Une lampe, c’était facile à voler ! Enfin bref, voilà pourquoi j’en emportais pas.
– Tu t’es fait agresser pour une lampe ?
– C’est arrivé à plusieurs collègues. Eh oui, authentique ! Donc, comme je disais, même avec la pleine lune, c’était la galère ! Et puis, petit à petit, j’ai appris à m’orienter dans le noir, à mémoriser les lieux pendant qu’il faisait encore jour… Et tout à l’heure, ça m’a bien servi ! Ce couloir, il était pas difficile à mémoriser, surtout quand on a un peu d’habitude : des portes à égale distance. En plus, Corentin, ton ex-pote, là, le Thierry… Quel con !
– Il est pas complètement con !
– Hein ? Tu rigoles, là !
– Crois-moi, il a des idées de droite, pas très loin de l’extrême, il est hyper sûr de lui. Mais con, ça, il l’est pas !
– Non mais attends ! Le mec, il a tiré au pif et il a trouvé le moyen de foutre les lumières en l’air ! Trop fort !
– Le mec, il était banquier. Pas trader, hein, mais banquier avec des banquiers sous ses ordres, quoi.
   Patrick éclata de rire.
– Et ça te suffit pour dire qu’il est pas con ? Attends, j’invente pas ! J’ai dit…
    Il mordit l’intérieur de ses lèvres pour coincer dans sa bouche l’hilarité qui le démangeait.
– J’ai dit à Cl’Witt de parler pour nous faire repérer. Sauf qu’on s’était planqués dans une cellule. Le piège à con, quoi ! Pour dire, j’espérais même pas que ça marche ! Le truc de la dernière chance ! Eh ben ça a marché !
   Ce furent les mots de trop. Son ventre commença à le secouer.
– C’est con, comme piège, et ça a marché avec lui !
   Corentin leva son index et le balança de gauche à droite.
– Le sous-estime pas. Si tu l’as pas tué, il est capable de se venger. Et la prochaine fois, il fera gaffe ! C’est le genre de mec qui sait réfléchir à ses erreurs. Et il est sacrément rancunier, en plus ! Vu comment tu l’as humilié, il va se mettre dans la tête de nous courir après. Je te le dis : le sous-estime pas !
– Si tu le dis… Enfin voilà, vous savez tout !
– Mes yeux, c’est plus pratique que ton truc ! plaisanta Micky.
– Tes yeux ?
– Elle voit en pleine nuit, répondit Yann.
   L’ancien routier sentit une foudre de stupeur tomber sur son crâne, son hilarité cessa net.
– Au moins aussi bien qu’un chat, précisa le manchot.
– Ouais, ben en parlant d’yeux, bailla Patrick, je crois que je vais fermer les miens, si personne y voit d’inconvénient !
– Je crois qu’on l’a pas volé ! approuva Romula.

– Ah, salua Castipiani. Entrez.
   Julien Groset ne trouva d’autre réponse qu’un Merci ! balancé dans la fente d’un sourire mielleux qui tentait de cacher son malaise. Que ressentir devant un type pareil ? Même Dark Vador ressemblait à la plus charmante des hôtesses de l’air à côté de lui !
– Commissaire, ma famille est d’accord.
   Si on pouvait dire. Après une interminable engueulade devant la ruine, Marianne, Lilian et Mylène l’avaient suivi jusqu’à la tour de la Milice sans dire le moindre mot. Lui qui avait redouté de devoir marcher au milieu des cadavres des manifestants avait trouvé une avenue déblayée. Seules subsistaient d’énormes taches de sang.
– Moi, les écrans de propagande, ça me va très bien. Oh pardon ! Je vous présente ma femme, Marianne.
– La psychologue. Il va falloir apprendre un autre métier.
– Je pense pas que ça lui pose de problèmes. Elle est intelligente, vous savez ! Et très adroite de ses mains !
   Mylène souffla ou cracha quelque chose.
– Quoi, qu’est-ce qu’y a ?
– J’ai dit : arrête !
– Mais enfin, Mylène ! Qu’est-ce qui te prend ?
– Il lui prend qu’on était tous les quatre à ce rass… commença Lilian.
– Tais-toi ! Excusez mes enfants, commissaire.
   L’officier s’étira sur son fauteuil.
– Le rassemblement… Racontez-moi un peu, ça devait être passionnant ! Vous y étiez, c’est ça ?
– Non ! Je sais pas ce qui prend à mon fils ! Lilian, ça suffit, maintenant !
– Oh oui, ça suffit. Ça suffit de crever de faim dans ces ruines. Ça suffit de subir cette saleté d’Empire.
– Marianne !
– Mais non ! sourit Castipiani.
   Ce qui sonnait faux sous ses yeux sans couleur ni expression.
– C’est très intéressant ! Allez-y, je vous écoute. Vous voulez plus subir cette saleté d’Empire, c’est bien ça ?
   La main
(Mais non, c’est pas possible !)
changea. La paume disparut, comme aspirée dans l’avant-bras. Les doigts se dressèrent, rigides, et se disposèrent autour de ce nouveau trou. Entre eux, des plaques se déployèrent et les relièrent.
– Eh bien j’ai une bonne nouvelle pour vous. Vous allez arrêter de subir cette saleté d’Empire.
   Une boule de lumière bleuâtre jaillit. Une pluie grasse et tiède arrosa la nuque
(Ça pue comme…
du sang !)
et les haillons de Julien, des éclats
(Des os…
Son crâne ! Ou sa mâchoire ! Ou ses dents ! Ou…)
se plantèrent derrière son épaule. Il entendit les hurlements de ses enfants.


            À suivre


   Sur un hologramme, le sol défilait. Une grande étendue blanche sur le fond bleu et neutre de la vision nocturne des capteurs visuels. Sur un autre, un cube se rapprochait. Un bâtiment.
   S’Krunn évitait les villes. Il ne connaissait que trop bien les procédures et savait ses anciens confrères
(J’étais encore de leur nombre lorsque j’ai tiré sur cette foule désarmée !)
en état d’alerte dans toute la France. Les modules de détection sillonnaient les avenues, leurs détecteurs balayaient de bleu les rues.
   Je devrais faire mon devoir en traquant ces gens !
   Il paierait après sa mort, quand son âme plongerait dans les Limbes Acides.
   Si elles existent.
   Mais pas cette faute. Un ou des dieux le châtieraient pour ses… crimes. Tel était le nom que portaient les actes commis tout le long de sa carrière de milicien. Étouffer toute riposte en envoyant sur un monde des légions d’invincibles robots-destructeurs. Obliger des civilisations à se renier. Annihiler les libertés les plus élémentaires.
   Je n’ai fait que suivre des ordres !
   À quoi bon se défendre ainsi ? C’était sa lâcheté qu’il clamait, pas son innocence.
   Autour de lui, tous dormaient, allongés ou assis. Les corps épuisés et les nerfs usés se reposaient pendant que la navette survolait ce paysage mort. Le sang orange de Yoontz séchait sur et dans le garrot de son genou détruit. La plaie luisait sous le pied de la femme.
   Et le visage clos de la jeune Micky penchait vers l’épaule du garçon blond. Ces deux adolescents s’attiraient, se désiraient. Même S’Krunn le voyait dans leurs regards et l’entendait dans leurs voix. L’amour. Ce sentiment si puissant, si recherché sur la Terre. Celui qui avait créé le couple et la famille. Inconnu dans son monde. Sa race ne connaissait que le plaisir et la reproduction. On enfonçait son sexe hermaphrodite pour avilir les femelles des peuples conquis. Ou on engloutissait leurs mâles. Les gerkis naissaient, l’un ou l’autre de leurs géniteurs acceptaient ou non de les élever. Les rejetés grandissaient loin des villes. La faim tuait les plus faibles. Les forts, sauvages et cruels, revenaient vers la civilisation pour tenter de la piller, et les Milices les exterminaient.
   Une société où personne ne s’aimait. On obéissait aux dogmes de Wool’Rh et aux lois des empereurs, et ils interdisaient jusqu’à l’amitié. Les gerkis ne devaient rien connaître d’autre que la guerre et la fidélité, tant à leur dieu qu’à leur souverain . Ils ne pouvaient rien bâtir de beau, ne construisaient que des choses fonctionnelles. Et des armes. Certains osaient pourtant ouvrir leur cœur. Comme Yoontz, qui n’avait pas voulu laisser la jeune résistante aux mains de la Milice.
   Et comme moi ?
   Non. Lui ne parvenait pas à expliquer toutes ces pensées qui germaient. Les arts auraient dû lui sembler ridicules, et non pas beaux. Le courage de ces humains aurait dû lui inspirer le mépris, pas l’admiration. Mais c’était la parole sacrée de Wool’Rh qu’il dédaignait. Et aussi les lois de l’empereur.
   Sans oublier mon père, et avant lui son père.
   Oui. C’était toute sa lignée qu’il trahissait. Et le Grand Créateur imposait à chacun le respect de tous ses ancêtres. Tant à l’éduqué qu’à l’abandonné.
   S’Krunn bafouait la parole de son Seigneur. Et il s’en moquait. Ce qui lui importait, c’était… l’amitié de ces humains ?

   Mylène allait se réveiller. Elle dormait dans la ruine. Toute cette horrible soirée ne pouvait rien être d’autre qu’un cauchemar. Son père n’avait jamais dénoncé des résistants à l’Empire. La tête de sa mère n’avait pas explosé. Les quartiers de sa mâchoire ne s’étaient plantés dans aucune chair. Ses yeux n’avaient pas roulé.
– Salaud ! hurla Lilian en s’élançant.
   Un rayon bleu brilla, le cou se désintégra en un amas rouge qui se répandit sur le sol, aspergea les murs. La jeune fille reçut cette pluie grasse et tiède sur le visage et la poitrine. Une chaude puanteur métallique pénétra son nez, englua son estomac dans une lourde nausée. Elle vit son frère jeté en arrière, la tête qui se balançait au bout d’une pauvre nuque arborait encore un visage chargé de rage.
   Mais le sommeil refusait encore de la délivrer de cet ignoble songe.
   Non ! Ça peut pas être vrai !
  
Elle voulut courir vers la porte du bureau. L’ouvrir. La franchir. Des gestes simples.
   Mais ses jambes gelées de peur refusèrent de se tourner.
   Son père tomba à genoux. Des dents et des bouts de mâchoires dépassaient des plaies sanglantes de son épaule.
– S’il vous plaît… supplia-t-il.
   Qu’est-ce qui suscitait le plus de dégoût, entre sa lâcheté et les deux cadavres ?
   Castipiani se leva et contourna le bureau.
– Tu défiles contre l’Empire l’après-midi et t’espères te faire pardonner ?
– Non ! pleura Julien.
– C’est pas comme ça que ça marche.
   Le canon du commissaire changea.
– On n’a pas
   La gueule se combla.
– manifesté !
   Si, espèce de dégonflé ! T’étais peut-être deux rangs derrière nous, mais t’as manifesté comme nous ! C’est même toi qui nous a dit qu’on appelait ça une manif, que c’était l’abrégé de manifestation…
   Les doigts reprirent leur place
– Je vous jure qu’on n’a
et perdirent leur raideur d’arme.
– pas manifesté !
   Fuir Décoller Maintenant Pas attendre
   Mylène parvint enfin à se retourner. La glace de peur qui coinçait ses jambes vola en éclats et la laissa courir. Un pas. Cette foutue porte pas si loin. Un deuxième. Dehors dans quelques secondes. Trois…
   Une poigne saisit ses cheveux et l’arracha au sol. La douleur sous ses mèches la piquait, la brûlait.
– Tu nous quittes déjà ? Tu veux pas profiter du spectacle ?
– Laissez ma fille !
   Un pied de Castipiani frappa le crâne de Julien, l’envoya face contre terre.
– S’il vous plaît…
   Sans lâcher la fille qu’il trimballait comme un déchet, le milicien avança d’un pas vers ce pauvre type qui chialait. D’un autre. Un troisième. Une botte se leva au-dessus des reins et s’abattit.
   Julien hurla.

– Toi aussi, t’as l’habitude de dormir par petites tranches ? s’étonna Patrick.
   Micky se tourna vers lui, même pas surprise. L’avait-elle entendu se réveiller ? Il avait ouvert les yeux et s’était levé.
– Je sais pas si je peux parler d’habitude.
   Sur l’autre siège, Stéphane dormait encore.
– En général, j’ai pas besoin de beaucoup d’heures de sommeil.
   À l’avant, le capitaine pilotait, les mains tendues devant lui, les yeux rivés sur les hologrammes.
– C’est comme de voir la nuit, c’est ça ? T’as ça, mais tu sais pas d’où ça vient.
– Et toi non plus, t’as pas besoin de beaucoup dormir, on dirait ?
   Pourquoi tu te dépêches de passer à autre chose ?
   Patrick comprit qu’il avait touché un point sensible et n’insista pas.
– C’est l’habitude de la route. J’arrêtais le camion deux ou trois petites heures, je dormais, je me réveillais, je repartais, je me réarrêtais pour dormir encore un coup…
– Pourquoi tu passais pas une nuit complète ?
– Attends ! Je voyageais énormément, mais c’était pas pour mon plaisir ! C’était pour…
   transporter des marchandises.
   Mais comment expliquer ces notions, évidentes pour lui, à quelqu’un qui ne connaissait rien au monde d’avant l’Invasion ? Comment une jeune fille qui ignorait tout des pizzas pouvait savoir rien qu’un petit quelque chose sur les entreprises, les commerces, les entrepôts, les délais de livraison… ?
– Tu le sais peut-être pas, mais les magasins et les auberges, s’ils ont des trucs à te vendre, c’est parce que quelqu’un vient déposer tout ce qu’il faut. Pas tous les jours, mais le plus régulièrement possible.
– Oui ! Je connais les livraisons ! Dans la bande, on commentait souvent quand vous foutiez en l’air des usines de boules nutritives. Ou les véhicules pour les livrer…
– Ah ben tu peux comprendre ça, alors ! Moi, c’était ça que je faisais. Mais je le faisais pour beaucoup de choses : des véhicules, des vêtements, de la bouffe… Et ça pouvait être partout en Europe !
– Ouais, c’était ce que tu disais tout à l’heure. Et fallait que tout soit prêt avant que le magasin ouvre. Tu vois le truc ? C’était souvent que je dormais un bout de nuit avant d’arriver, que je finissais après avoir déposé mes trucs. Sinon, ça aurait pris du retard, et ça aurait été grave ! Déjà que quand t’arrivais pile à l’heure, les gars du magasin te faisaient garer très vite et ils te disaient Allez, allez ! pour que tu décharges plus vite…
– Ça avait l’air spécial, comme métier.
– Ouais.
   Inutile de préciser que c’était mal payé. Après tout, Micky n’avait rien connu d’autre que la misère de ce monde. Et puis :
– Mais j’aimais bien faire la route. Je faisais des livraisons au bord de la mer, à la montagne… Et j’ai vu de ces pays ! Maintenant que les gerkis ont tout bousillé, tu peux pas imaginer. Même l’Amérique, c’était pas ça avant l’Invasion !
   Les jeunes d’autrefois voyaient les États-Unis comme un pays de rêve. Ceux d’aujourd’hui ne connaissaient rien d’autre que cet énorme camp de concentration.

   Qu’est-ce que j’ai fait ?
   Rien que du mal. Il avait dénoncé de tout jeunes résistants. Tout ça pour se garantir une vie meilleure ! Et maintenant, face contre terre, il pouvait admirer son beau travail.
   Qu’est-ce que j’ai fait ?
   La douleur de ses reins écrasés vibrait au-dessus de son bassin, criait plus fort à chaque respiration. Leur sang coulait dans son corps, noyait ses artères et ses nerfs dans sa tiédeur grasse. L’os de Marianne
(Non, elle s’en est sortie !
Si ! C’est bien sa tête que j’ai entendu exploser
Et qu’est-ce qui m’a giclé dessus ?)
piqué dans son épaule piquait et brûlait. Le pied inerte de Lilian pointait vers lui ses orteils accusateurs, nus dans les trous de ses loques de chaussures.
   Je voulais que t’aies des belles bottes ! Et ta sœur aussi ! Et ta mère aussi !
   Et surtout lui. Mais il n’osait pas se l’avouer.
– Commissaire… coassa-t-il.
   Ses reins en bouillie lui chantaient leur souffrance à pleine voix.
– Pas ma fille…
   L’urine qu’ils ne filtreraient plus polluerait son corps et le tuerait. À tout petit feu… En combien d’heures ?
   Il s’interdit d’y penser. Sauver Mylène. C’était ça, sa priorité.
– Laissez-la…
   Indifférent, Castipiani brandissait la jeune fille, en larmes au bout de ses cheveux. D’un geste, il alluma un hologramme.
– Demande de déportation.
– Non ! pleura Julien.
– Idendité du condamné : Mylène Groset.
– Faites pas ça !
– Race humaine.
– S’il vous plaît…
– Effet immédiat.
   Il éteignit l’écran flottant, plaqua sa prisonnière sur le bureau et tourna son visage vers Julien.
– T’en as pour vingt-quatre heures d’agonie. Ou plus. Ça te laisse le temps de dire au revoir à ta gamine. Te dépêche pas, la patrouille la plus proche va pas arriver tout de suite. C’était plus pratique avec des miliciens sur place. Mais avec les bonnes blagues de tes copains… C’est pas tes copains ? Faudrait savoir ! Vous avez manifesté tous les quatre, non ?
– On n’a pas manifesté !
– Pff… Pourquoi tu baratines comme ça ? Tu vas crever. Ça va prendre un peu de temps, mais ça va venir !
– S’il vous plaît… Déportez-moi… Ma fille est toute jeune…
– C’est ça qui me plaît.
   Castipiani se retourna vers Mylène et arracha des haillons.


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   La silhouette de Grwach dessinait une grande ombre devant les hologrammes. Les couleurs électroniques de la vision nocturne des capteurs cédaient la place au rose du ciel où le soleil se levait.
   Micky avait écouté les souvenirs de Patrick. De route, mais aussi de famille. Sa femme et ses deux fils avaient survécu à l’Invasion. Juste avant de raconter comment tous les quatre avaient rejoint la Résistance, il avait commencé à bailler et s’était excusé avant de retourner dormir parmi leurs compagnons.
– Les gerkis m’auront jamais !
   La promesse d’une petite fille pleine de rage et de haine sous une Tour Eiffel tordue. Micky ne la reniait-elle pas ? D’abord, c’était elle qui avait sauvé l’aubergiste.
   Non ! Sandra !
   Ensuite, elle tolérait ce capitaine. Un officier, comme celui ou ceux qui avaient ordonné la rafle de la ruine de Paris. De mauvais souvenirs commençaient à affluer. Elle se tourna vers Stéphane, toujours endormi. Les paupières fermées cachaient les yeux verts… Pourquoi l’attirait-il ainsi ? Et ces picotements tièdes dans son corps chaque fois qu’elle le regardait ? Et son cœur qui s’emballait…
   Voir le garçon n’empêcha pas les derniers instants à Paris de jaillir du fond de la mémoire de Micky. Chaque seconde allait défiler…
   De grands traits lumineux qui glissaient sur les murs. Les enfants qui les regardaient défiler en se demandant ce que ça pouvait être. Les adultes qui murmuraient des questions : Pourquoi la Milice s’intéresse à nous ? Personne a ramené de fugitifs ? C’est quoi ce bordel ? Le hurlement de Papa : On file, tout de suite ! Sa poigne sur les coudes de Micky et de Maman qui les tirait vers l’extérieur. La panique, fuite pèle-mêle des occupants du vieil immeuble. Les grincements du vieil escalier vermoulu, l’écho des pas précipités. La voix électronique de la navette, glaciale : Humains, veuillez vous soumettre au contrôle. Les canons flexibles qui tiraient dans le tas. Les cadavres mutilés qui dégringolaient le long des rues.
– Paige, Micky, filez. Je vous rejoins…
– Matthias…
– Ça va aller…

   La carcasse scindée en quatre. La plate-forme descendue. Les hurlements de Papa, loin derrière. D’abord de colère et de provocation. Ensuite de douleur. Enfin, son silence.
   Les adieux, alors que la patrouille approchait. Ce médaillon…
– Micky, écoute-moi. Tant que tu porteras ce médaillon, il y aura un espoir…
   La fuite jusque dans la vieille station de métro. Sa mère tuée.
   La jeune fille saisit le pendentif entre deux doigts.
– Tant que tu porteras ce médaillon…
   Micky laissa le bijou retomber contre sa peau et soupira. Trop de mystères l’entouraient. Grâce à ses différences, elle avait pu quitter Paris, chargée de nourriture volée ici et là, en errant sur les routes pleines de voitures détruites et de squelettes en habits pourris, survivre seule dans les rues de diverses villes pendant des années. Et puis Yann était apparu. Entouré de miliciens sur le point de l’arrêter ou de le déporter. Les décharges de ses trop nombreux adversaires allaient le tuer. Elle s’en était mêlée et il l’avait d’abord remerciée d’un regard effrayé, genre Je suis le prochain sur ta liste. Au Mont Saint-Michel, les questions sur ses coups et ses acrobaties avaient fusé. Sans qu’elle puisse y répondre…
– T’arrives pas à dormir ?
   Elle se tourna, vit Stéphane s’asseoir à côté.
– En fait, j’en ai beaucoup moins besoin que si j’étais…
   Normale. Ce mot vibrait dans ses pensées et sa bouche, ne demandait qu’à jaillir.
– Enfin, si j’étais moins balèze, on va dire !
   Non, normale. C’était ça, le mot juste. Les grands écrans dans les villes mettaient en garde contre ses capacités. Et la bande du Binoclard ne l’avait pas toujours appréciée. Sauf Yann, qui lui devait la vie. Et Marc et Aurélie, qui l’avaient adoptée. Mais les autres avaient mis un temps fou avant de la regarder comme un être humain, puis comme une amie.
– En plus, souvent, quand je rêve, c’est…
   Ces sinistres dernières minutes à Paris. Le garçon devina quelque chose et n’insista pas.
– Enfin voilà. Dormir, j’adore pas franchement…
   Elle tourna son visage vers lui. Cette fois encore, une tiédeur picota tout son corps et son cœur accéléra.

– Je vous écoute, Louvrains, ordonna Castipiani.
   Thierry sentait ses genoux trembler, ses jambes raides essayaient de les tenir. Une peur gluante gelait son ventre. Après s’être laissé planter dans la salle des navettes, il n’avait pas osé en bouger et avait tourné en rond là-dedans pendant un temps infini, sans autre compagnie que des cadavres et des agents gerkis occupés à ressasser entre eux ce superbe échec. Ou alors, ils parlaient de la nouvelle pute dans un quelconque quartier. Pas facile à savoir dans leur foutue langue à moitié vomissante. Est-ce que ça s’engueulait ou se résignait ou… Plus d’une heure, peut-être deux ou trois, avait passé. Mais Thierry, même sans avoir reçu d’ordre, avait pris le parti de rester comme un con dans cette salle, histoire que le boss ne pique pas une crise en se demandant où était passé un certain milicien à la compétence discutable. Enfin, le chef s’était décidé à rappliquer. En traînant… une fille ? À poil,
(Dommage que ce soit pas pour moi !)
elle se laisser mener, muette, le regard vide. La vingtaine, bien foutue. Un peu maigre, comme la plupart des habitants des ruines. Le régime au rat grillé ne développait pas les formes. Allait-elle servir d’en cas à un milicien en manque ? Mais le commissaire n’avait pas même daigné tourner la tête vers son agent. Qui, malgré sa colère devant tant de mépris, n’avait pas ouvert le bec. Ses cuisses lui donnaient l’impression de rentrer dans son bassin, son estomac affamé gargouillait plusieurs fois par minute, mais tout ça ressemblait à des pauvres détails comparé à ce qui lui pendait au nez, là, tout de suite.
   Pourquoi je me dégonfle comme ça, putain ?
   
Thierry en avait connu, dans ses différentes banques, des directeurs braillards, jamais contents, même pas à moitié aussi bons que les banquiers qu’ils réprimandaient à tout bout de champs. Et chaque fois, il leur avait tenu tête en leur balançant dans les gencives leur méconnaissance du métier. Pourquoi s’écrasait-il devant ce malade ?
   Faut dire que c’en est un sacré, de malade !
   Ces membres artificiels aussi rapides que puissants ? Cette folie ? Tout ça à la fois ?
   Le patron, sans même se tourner vers lui, s’était tenu debout et avait levé le nez vers le haut de la cheminée. Une navette était descendue et s’était démontée tout du long. Il avait balancé la gamine sans explication, les gerkis l’avait poussée sur le châssis.
– Allez, humaine ! avaient-ils exhorté avant de reprendre place. Puis l’engin, sur un signe des mains du capitaine, s’était élevé en récupérant ses pièces.
   Une déportation, sans doute.
   Enfin, Castipiani s’était adressé à Thierry :
– Dans mon bureau.
   Pas un mot échangé pendant le trajet. Et maintenant, le rapport :
– Je les tenais presque !
   On pourrait pas en rester là ?
– Vous les teniez, ça, c’est clair. Ce que j’arrive pas à comprendre, c’est le presque.
   Sa deuxième boulette, et ça craignait pour son grade. Bon, Guirrinez et la blackette ne comptaient peut-être plus après la raclée à l’autre connard qui se baladait tout nu au-dessus de la ville. Il s’était bien rattrapé, quand même ! Mais celle-ci…
– Alors…
   Le secret d’un entretien, c’est de transformer vos échecs en leçons.
   Appris dans un bouquin au titre à la con, Réussir votre recherche d’emploi ou un truc comme ça. Sauf qu’un recruteur ne servait pas de mains-flingues pour tabasser à mort le candidat qui ne l’intéressait pas.
Yoontz a fait semblant de se rendre. Après… y a eu une fusillade et… ils ont eu l’idée de flinguer les lumières.
   Faux. C’était lui-même qui, en balisant, avait tiré au petit bonheur et avait explosé les rectangles éclairants du plafond. Ou un seul, mais les autres, branchés en série, avaient lâché à leur tour. Mais sortir cette vérité ne jouerait pas en sa faveur.
   Le patron hocha la tête.
– Une fusillade… Vous aviez deux agents avec vous. Ils sont morts pendant cette fusillade, c’est ça ?
– Ah oui ! En fait… c’est… Yoontz qu’a piqué une arme
(J’en suis même pas sûr ! Merde, c’est flou !
Bon, faut mieux en rester là, hein !)
et qui les a eus par surprise. Une arme à un des agents, hein ! On le tabassait parce qu’il m’avait manqué de respect, et c’est là que…
– Que Yoontz a piqué une arme, je vous suis. Ensuite ?
– Eh bien, c’est après qu’ils ont…
   Gobe tout ça !
   Il se foutait bien d’avoir compromis ses chances de devenir capitaine, et même que ça lui vaille un renvoi. Mais pas que le chef décide de lui casser la gueule pour ça. Ces poings en ferraille, ça devait laisser une drôle de tête au carré ! Est-ce que ça rentrait dans ses projets en ce moment ? Pour lire une émotion dans des yeux factices… Peut-être que cette histoire l’amusait plus qu’autre chose.
– Enfin, les autres, là…
– Oui, j’ai compris.
   Une vague impatience modulait ce ton presque plat.
– OK ! C’est là
(que pour arrêter de chier dans mon froc,
mais non ! J’étais excité comme une pucelle !
Enfin bref… J’ai tiré au petit bonheur et c’est les lampes qu’ont pris !)
qu’ils ont tiré sur les lampes.
– Ils vous ont eu comment ?
– Ah oui ! J’ai fini par trouver la cellule où ils se planquaient !
   Thierry voulut former un air fier sur son visage, mais sentit bien qu’il n’obtenait qu’un sourire niais.
– Et ils me sont tombés dessus à ce moment-là.
– Dans le noir, si je vous suis bien. Jusque là, on est d’accord. Comment ils ont fait pour vous tomber dessus dans le noir ?
   Oh ben ça, c’est tout con : l’autre abruti m’a fait causer, et moi, j’ai marché. Je me suis fait repérer au bruit et…
– Je me suis posé la question.
   Sa réponse achèverait de lui dessiner cette image de crétin qui lui collerait désormais à la peau. Mais que proposer d’autre ?
– À mon avis, ils ont… vous savez… des appareils de vision nocturne, je vois que ça !
– Qu’ils auraient eus où ? La Milice a pas ce genre d’équipements.
   Hein ? Quoi ? Non mais on rêvait, là ! Ces gars avaient inventé des navettes, leurs espèces de robots-libellules, mais rien pour voir la nuit ? Et leurs modules de détection qui se foutaient de la lumière du jour ?
– En même temps, quand on voit comment la petite blonde arrive à feinter les détecteurs dans les magasins… Elle a pas été très longtemps dans la ruine avant que je la dénonce, mais comme j’avais dit, elle avait fabriqué des enveloppes anti-détecteurs. C’est… Elle a bien dû leur en fabriquer !
– Avec quels composants et quels matériaux ?
   Castipiani se leva
– Louvrains,
et contourna le bureau.
– juste une dernière question : est-ce que vous croyez que la Milice a besoin de gens comme vous ?
   Non, pas ça. Ce taré allait le…
– Attendez !
   Une seconde chance. Tout, plutôt que ces deux poings sur la gueule !
– OK, j’ai merdé ! Voilà mon rapport : j’ai merdé !
   Même s’humilier.
– C’est tout ce que j’ai à dire ! Laissez-moi une chance !
– À genoux.
   Allait-il accepter ça ?
– Oui, d’accord, d’accord. OK !
   Ça valait mieux que des beignes jusqu’à la mort. Ou un autre traitement de choc…
   Les bottes avancèrent d’un pas. Puis d’un deuxième. Un troisième. Vers le ventre… ou les…
   Non ! Pas ça !
– Arrachez vos galons.
– Attendez, attendez !
   Là, quand même…
– S’il vous plaît, laissez-moi me rattraper.
– Arrachez vos galons.




            Chapitre suivant


– Alerte générale ! cria la voix métallique et grésillante des haut-parleurs.
   Les têtes et les dos se tendirent, se dressèrent.
– Navette de la Milice en approche !
   Partout sous les voûtes de roche, on sursautait, on se levait, on se précipitait. Les conversations s’arrêtaient net. Des chaises tombaient.
– Navette de la Milice en approche !
   Les pas rapides résonnaient dans les grandes salles et les galeries, couraient vers l’armurerie.
– Tous à vos postes de combat !
   Des Comment c’est possible ? et des C’est quelqu’un du groupe de François qui nous a vendus ! sortaient des bouches. On prenait des mitraillettes, des revolvers. Hommes et femmes, vieux, mûrs et jeunes, tous se postèrent derrière des murs, armés.
– Ces saloperies sont blindées ! s’inquiéta Ambroise, un des nouveaux de ces derniers jours. Comment on va faire ?
   Médéric se plaqua sur le côté du grand battant rouillé, suivi de Mickaël et Lucie.
– On va tirer sur leurs canons flexibles, ça résiste beaucoup moins aux balles.
   Lui-même perçut dans sa voix une peur qui l’empêchait de sonner juste. Ces foutues armes tirerait en premier, oui !
– Sinon… Vous deux, contre la paroi ! Allez, magnez-vous ! Sinon, on peut aussi tirer sur des espèces de lentilles, c’est les détecteurs. Attention, c’est vraiment pas grand, faut pas les rater ! Bon, tout le monde est prêt ? Ils vont essayer de faire sauter cette porte, faites gaffe aux éclats.
   Et aussi aux camions qui ne manqueraient pas d’exploser sous les lasers des gerkis. Il imposait ça aux recrues !
   C’est les gerkis qui leur imposent ça ! C’est pas moi, c’est pas Horst !
   Ça ne chassa pas cette culpabilité qui pesait sur lui depuis trop longtemps. L’Invasion. Un comble pour quelqu’un qui, avant ce sale jour, se foutait de tout. Sauf de cette acné pas terrible pour draguer les petites bombasses du bahut, du blockbuster qui allait sortir, des scènes et photos bien chaudes d’actrices canons qui circulaient sur Internet, du smartphone dernier cri que ses radins de parents refusaient de lui acheter, des dernières actualités sur les Facebooks de ses potes… Glandeur pour sa classe, ado en crise pour sa famille, petit con pour le reste du monde. Malgré une seconde mal barrée précédée d’un brevet sans mention obtenu sans rien rien foutre, il rêvait de fac de Droit ou de médecine, de salaires à cinq ou six chiffres, d’une belle maison, d’une grosse voiture… Le tout loin de ce patelin vendéen, plein de maisons toutes blanches. Une boulangerie aux proprios proches de la retraite qui s’inquiétaient de ne pas trouver de repreneur pour leur fonds de commerce, un bar-tabac toujours rempli des mêmes vieux et un Super U animaient de leur mieux ces rues mornes. Une heure de scooter, ou plus par mauvais temps, et on se retrouvait dans la grande ville la plus proche : La-Roche-sur-Yon.
   Telle était sa vie avant que d’énormes OVNI n’obscurcissent le ciel. En quelques minutes qui, presque vingt ans après, ressemblaient encore à une éternité, tout avait basculé.
   Alors que la journée a commencé normalement. Un samedi, donc pas de cours. Cet après-midi là, j’ai une fois de plus négligé les exos et les révisions malgré le gros paquet de contrôles qui m’attend cette semaine. Ce matin aussi, vu que j’ai dormi jusqu’à presque midi. À quoi bon bosser quand on sait qu’on va repiquer ? Mon deuxième trimestre n’a pas décollé par rapport à un premier pas brillant du tout. Est-ce que c’est le troisième qui va me permettre de passer ? Pff… Là, pendant que mes parents sont au Leroy Merlin de La-Roche-sur-Yon pour choisir une nouvelle tondeuse, je dois retrouver les gars du groupe au Café des Bons Amis. Quel nom pourri ! Enfin bon, quand on s’installe dans le trou du cul du monde, à quoi bon se casser la tête à chercher un nom d’enfer pour son bar ? Le groupe, c’est différent. Pour notre carrière, il lui faut quelque chose qui déchire ! Large Indigo, qu’il s’appelle. Ça sonne aussi bien en anglais qu’en français. La grande classe ! D’après mes parents, ça me prend du temps qui me profiterait mieux si je le passais à mes devoirs. Non mais c’est bon, là ! Tiens, aujourd’hui, on ne s’est pas encore pris la tête ! Ça viendra bien avant ce soir. Tout ça parce que je vais redoubler. Ça arrive à tout le monde ! J’ai plein de potes qui sont passés de treize de moyenne, enfin non, un peu moins, allez, douze ! Eh bien en seconde, même pas dix ! Et puis mes notes au BEPC, d’accord, elles ne valaient pas la mention. Et alors ? Cet exam, il ne sert à que dalle ! Enfin bon, là, je vais squatter une table avec Large Indigo, on va discuter de nouvelles grilles sur les morceaux… Moi, en tant que batteur, ça ne m’intéresse pas, sauf qu’on voudrait en profiter pour repenser toutes les rythmiques. Peut-être que Lilou va aimer ces nouvelles versions… Ouais, c’est juste ça qu’il lui faut pour sortir avec moi ! Quinze jours sans meuf, quoi, je mérite bien cette belle blonde ! D’accord, j’attendrai peut-être quelques rencarts avant de lui dire que grâce à une fissure entre les douches des mecs au gymnase du bahut et celles de filles, ben euh… C’est grâce à elle que j’adore le sport, on va dire ! Et puis peu importe ce que ça va donner, ces nouvelles chansons, enfin non, ces versions, enfin bref ! Causer de musique, j’adore trop ça ! Peut-être que ça deviendra mon métier, si je n’arrive pas à devenir médecin ou avocat… Mes emmerdeurs de parents ne croient pas à mes projets d’avenir. Qu’est-ce qu’il leur faut, là ?
   À quelques pas du Café des Bons Amis, je m’arrête. Pas pour regarder ces maisons blanches que je connais par cœur, ni les fleurs, ni les nains de jardin. Pas non plus pour dire bonjour aux vieux qui habitent là-dedans. Je devrais, parce que dans notre patelin, on se connaît tous. La mémère qui taille ses rosiers, par exemple, c’est Madame Tasereau. Ses mains noueuses assurent encore sur le sécateur. Il paraît que son mec, quand elle va le voir à la maison de retraite, il ne la reconnaît plus. Trop flipant ! Je ne sais même plus si je l’ai aimé un jour, ce coin chiant à crever. Après mon bac, cap sur une vraie grande ville ! Pas La-Roche-sur-Yon, hein ! Non, Nantes, Montpellier, Paris… Enfin là, je ne peux plus penser à l’avenir, parce que le présent déconne grave : la lumière vient de baisser en plein jour. C’est quoi ce délire ? La mère Tasereau lève ses yeux chargés d’épaisses lunettes vers le ciel. Des portes s’ouvrent. Des visages inquiets se dressent. Les gars de Large Indigo, déjà au rendez-vous, sortent du bar-tabac, suivis de ces éternels vieux qui jouent au carte et s’engueulent sur des questions politiques débiles comme si ça valait encore le coup de chercher un mec pas pourri pour nous diriger. Moi, je n’arrête pas de le dire : on ne me verra jamais voter ! C’est clair !
   Pour l’instant, je pense à tout autre chose que mes abstentions à venir. Un énorme machin gris foncé vole au-dessus du village. Merde, c’est
District 9 en Vendée, là ! Il ne s’est jamais rien passé ici, et voilà que nous héritons de quelque chose d’encore plus balèze que Roswell ! Oh ! L’engin s’arrête ! Il a trouvé quelque chose à voir chez nous ? Je n’ose pas y croire. Tiens, qu’est-ce que c’est que ce bourdonnement ? Comme si tous les jardins du patelin renfermaient des nids de guêpes et de frelons ! Ou comme des mouches vertes, mais géantes… Ou bien…
   Nous voyons tous les horreurs qui fondent sur les rues. De longs robots grisâtres. Leurs têtes tournent et crachent des lumières à peine supportables. Des voitures garées explosent. Les rosiers de la mère Tasereau prennent feu, elle jaillit sur le trottoir devant sa maison en hurlant, paniquée.
   Sur les flancs des machines, des tentacules mécaniques se tortillent comme des vers et balancent des lasers. La chaussée se crible, des toitures brûlent, des portes et des fenêtres éclatent. Je cours au hasard. Je ne veux même pas savoir où je vais ! Loin de ces monstres, c’est tout ce qui compte. J’oublie tout de mes projets de fac de Droit ou de Médecine, des futurs succès de Large Indigo, de mon commentaire de texte même pas commencé alors qu’il est à rendre dans deux semaines, de Lilou à oilpé sous les douches du bahut… Un bout de phrase clignote dans ma tête en grosses lettres façon Las Vegas : me tirer de là ! Ce sont mes pattes qui ont pris les commandes et qui zigzaguent, et elles ne me demandent pas mon avis pour m’arracher à cette scène. Je ne sais même plus si j’ai vu mes potes de Large Indigo sauver leur peau ou crever ou rester immobiles. Sur mon passage, ça pète, ça crame. Et ça hurle, ça précipite ses cheveux en flammes et ses moignons de bras. Une puanteur que je ne connaissais pas jusqu’à aujourd’hui, celle de la chair humaine brûlée, s’engouffre dans mon nez, ma bouche et ma gorge.
   Je finis par entrer dans une maison en supposant que ce soit mon adresse. Entre l’épuisement de ma course de dingue et les atrocités qui ont défilé devant mes yeux, mon estomac ne peut plus tenir. Un spasme, et je gerbe un flot gras et acide sur le carrelage blanc. Oui, cette petite entrée, c’est bien chez moi. Enfin en sécurité ! J’entends encore bourdonner et exploser dehors. Et aussi crépiter. D’habitude, je rêve du moment où je me casserai de cette baraque. Mais là, je l’adore. Elle me met à l’abri de tout ce chaos !
   Je me laisse aller contre un mur, ferme les yeux et reprends mon souffle. Mes poumons se calment un peu, mon cœur ralentit. L’odeur bileuse de mon vomi me monte au nez. C’est ce qui me décide à entrer dans le salon. Quelque chose crisse sous mes chaussures, et je remarque une espèce de tapis brillant… Les éclats de verre de la fenêtre ! Dans la rue, les robots continuent à défiler, à tirer au pif. Leurs lasers atteignent des épaules et des têtes, les vivants et les morts, mutilés, roulent sur les trottoirs. Je bondis dans l’entrée, dérape sur mon dégueulis et me jette à plat ventre sur le sol. Ces sales machines vont bien finir par se barrer ! Elles ne comptent pas massacrer tout le monde, quand même !
   Le temps passe. Je finis par les entendre s’éloigner. Vers où ? Le vaisseau qui les a crachées ? Ou… Mes parents ! Partis depuis… vingt minutes, c’est bien ça ? Ces espèces d’insectes-dragons mécaniques vont les choper ! Ou pas, s’ils sont remontés vers l’OVNI… Il faut que je sache ! J’oublie nos prises de bec, que Large Indigo ne représente rien pour eux, tout ce qu’ils m’ont gueulé dessus pour mes notes qui ne décollent pas.
   Je m’inquiète. Je les imagine morts… Non ! Est-ce que je les attends ? Est-ce que je chope mon scooter pour tracer à leur rencontre ? Je balise trop pour réfléchir plus que ça. Une fois encore, ce sont mes jambes qui m’emmènent. Dans le garage. Quelques secondes plus tard, je gicle du garage sur cet engin que je kiffe. Un chouette modèle. Je réalise à peine que j’ai zappé le casque, mais qu’est-ce que ça peut foutre ? Je donne un coup de guidon à droite, un autre à gauche… Ces saloperies ont laissé un vrai charnier derrière elles ! Des cadavres éparpillés sur les trottoirs et la chaussée. Des bras, des jambes, des yeux aux nerfs optiques encore accrochés. Des bagnoles en flammes qui dégagent une odeur de métal chaud et d’essence. Des baraques aux portes et fenêtres en miettes. Je reconnais ce qui reste du Café des Bons Amis. Les éclats de sa grande vitrine plantés dans les gorges et les yeux de ses vieux clients, qui agonisent, crient… Ce ne serait pas le patron, là, qui hurle en essayant de se retirer quelque chose du tympan ? Et ces corps étendus, est-ce que ce sont… Bien sûr que oui. Mes potes de Large Indigo. Morts. Je pense à Tasereau qui, là où elle est maintenant, ne se plaindra plus jamais de son bonhomme qui ne la reconnaît plus, ne taillera plus jamais ses roses.
   Mais je ne pleure pas et n’éprouve aucune nausée, alors que de part et d’autre de mon scooter défile cette boucherie. Et toute cette désolation. Ces toitures béantes. Ces jardins qui crament. Est-ce que c’est ça, l’état de choc ? Ne rien éprouver en plein milieu d’un carnage pareil ? Je me fous de tout, il paraît. C’est ce que mes parents me reprochent. Mais là, ce sont eux que je veux voir. C’est tout ce qui m’importe. Sans doute vont-ils me dire, quand je vais les trouver bien vivants, que je m’intéresse enfin à autre chose qu’à moi-même et aux jolies filles.
   Non. Je devine déjà ce que je vais voir. Enfin, je le crois, parce que rien ne peut m’y préparer.
   Je donne un grand coup de frein et bondis de la selle du scooter. L’engin tombe derrière moi. Je reconnais la carcasse renversée sur le bas-côté, sa calandre pointée vers le village et non pas vers La-Roche-sur-Yon. Une 308 grise. Deux ans plus tôt, au moment de l’acheter, ma mère a dit :
Ce sera sympa, quand tu feras ta conduite accompagnée là-dedans, tu trouves pas ? J’ai confirmé. Tiens, on se prenait beaucoup moins la tête à l’époque. C’est maintenant que je le réalise. Devant ce qui reste de cette voiture que je ne conduirai jamais. Une pauvre carrosserie au toit écrasé par terre, aux vitres pétées. Son moteur tourne encore et son pot d’échappement fume.
– Tenez bon ! C’est moi ! C’est Médéric ! Je vais vous sortir de là !
   J’espère encore les trouver vivants.
– Ça va aller ! Je vous sors de là…
   Mais un regard dans l’habitacle me révèle leurs bras pendants, le blanc sans éclat de leurs globes oculaires révulsés, leurs bouches ouvertes…
– Non… C’est pas possible…
   Mon cerveau se décide enfin à réagir à toutes ces horreurs imprimées dans les rues.
– C’est pas possible !
   Je ne sais pas si c’est de la tristesse ou de la rage qui se déverse d’un seul coup dans mes nerfs. Tout mon corps se redresse. Mes pieds frappent cette voiture pendant que je pleure et hurle.
– C’est pas possible !
   Je regrette toutes les fois où je leur ai manqué de respect. Le quatre sur vingt récolté en physique faute d’avoir branlé quelque chose. Toutes ces réprimandes que j’ai entendu d’une oreille distraite pour y répondre d’un oui indifférent et énervé. Comme si c’était encore le moment de m’en vouloir pour tout ça !

   Il avait fallu l’Invasion pour mettre un terme à la crise d’adolescence de Médéric. Le petit gars de quinze ans, fou de sa batterie et indifférent à sa scolarité, était mort devant les cadavres de ses parents. Sans cesser de pleurer, il avait repris son scooter et foncé vers La-Roche-sur-Yon. Pour y trouver des ruines.
   Un bourdonnement commença à vibrer de l’autre côté du battant. La navette !
   On va la vendre chèrement, notre peau !
   Ils allaient tous la laisser, oui ! Comme le rappelait si bien Ambroise, leurs flingues n’érafleraient qu’à peine une navette blindée. Et même s’ils en venaient à bout, son attaque signifiait au moins une chose qui craignait pour la Résistance : les gerkis connaissaient cette planque. Et ils y reviendraient. Idéale, pourtant : un réseau de grottes et de galeries sous les Pyrénées. Mais François, Isabelle et Arnaud avaient cédé sous la torture. Avant de mourir, ils avaient révélé l’emplacement de la base.
– Au moins, si on meurt, on sera debout ! assura Lilou, postée en face, devant l’ancien pompier.
   Mais cette détermination ne brillait pas dans ses yeux bleus voilés de peur.
   Même dans ce monde parti en vrille, la vie pouvait réserver quelques jolies surprises. Arrivé à La-Roche-sur-Yon, il avait erré dans le charnier-ville à la recherche de la belle blonde. Sans rien trouver d’autre que quelques cadavres décapités de filles sapées de belles fringues. Désespéré, il avait quitté les ruines et filé sur les routes chargées de carcasses et de morts, les cahots du bitume défoncé et criblé, le long des rambardes déchiquetées… Son scooter l’avait lâché à plusieurs reprises, vidé de son carburant. Quelques stations-service encore en état l’avaient dépanné, jusqu’à ce que les gerkis détruisent les centrales nucléaires et les éoliennes. Les pompes, sans électricité, n’avaient pas pu lui permettre de prendre de l’essence. Il avait alors continué la route à pied jusqu’à la ville la plus proche. Poitiers-Trois. Il avait trouvé des ruines bondées et des moins pleines avant d’enfin pouvoir squatter dans une presque vide où le couple déjà installé avait bien voulu l’accepter. Tous trois avaient bien vite établi le train-train quotidien de la Terre envahie : mendier toute la journée, dépenser la maigre récolte d’argent pour acheter une ridicule quantité de boules nutritives, choper un rat et le griller pour compléter le repas. Et puis les écrans de propagande s’étaient mis à parler de plus en plus souvent d’une Résistance, d’un chef connu sous le nom de Binoclard… Médéric s’était alors rappelé d’un mémorable sermon de son père :
– Tu veux plein de trucs, genre avocat, médecin, une grosse voiture, une belle maison… Mais tu fais rien pour avoir tout ça plus tard ! Rien du tout ! Tu crois sérieusement que le Droit et la Médecine, ça s’étudie devant une console ? Tu crois vraiment que c’est en passant tes après-midi devant la télé ou des DVD que tu vas sortir du lycée ? Y a qu’un seul moyen d’avoir la vie qu’on veut et ce qu’on veut dans cette vie. Et tu sais comment ça s’appelle, ce moyen ? BOUGER SON CUL !
   Tout comme ces résistants, il n’en pouvait plus de ces monstres venus d’on ne savait quelle planète. Mais pendant que lui subissaient, eux bougeaient leur cul. D’accord, au moins, il restait en vie pendant qu’eux risquaient la mort. Mais qu’est-ce qui valait le moins mal ? Essayer de foutre les autres salopards dehors et y laisser sa peau ou regarder les années passer en bouffant du rat et en remerciant les gens qui donnaient des petites pièces ? C’était son père qui avait dit les bons mots. BOUGER SON CUL ! Alors il s’était remué. D’abord en cherchant où on pourrait bien le recruter. Ces gens là ne pouvaient pas s’organiser en agences et en bureaux bien visibles. Il avait eu l’idée de visiter les quartiers à prostitution. Là, il avait suivi un inconnu qui avait insisté pour proposer un câlin payant. Bonne pioche ! C’était bien un recruteur de la Résistance ! Un long périple leur avait permis, ainsi qu’à quelques autres volontaires, de se retrouver sous les Pyrénées. Où quelqu’un l’avait reconnu. Une blonde encore plus belle cinq ans plus tard… Lilou !
– On mourra pas, sourit Médéric.
   Sans y croire une seconde. Ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre :
– On va vivre debout, tu vas voir.
   Facile à dire. Il lui restait quoi à perdre ? Ses parents et ses amis avaient péri lors de l’Invasion. Il pouvait bien mourir aujourd’hui. En emportant quoi ? Des souvenirs de mendicité dans la rue, la destruction de son village, la mort de ses parents, ses regrets de les avoir aussi mal respectés… Lilou, c’était différent. Au bout de deux ans dans cette base, elle avait commencé à sortir avec un mec. Aujourd’hui, ces deux là élevaient leurs trois enfants dans ces tunnels et ces cavernes.
   Un bourdonnement vibra de l’autre côté du battant. La navette ! Médéric désigna le battant et leva sa main. Ses compagnons vérifièrent les magasins de leurs armes. Semi-automatiques pour certains, pistolets-mitrailleurs pour d’autres. Les chargeurs claquèrent, ceux d’Ambroise, Lucie et Mickaël troublèrent de leur retard un unisson presque parfait. Ceux-là n’avaient reçu qu’un trop bref entraînement au combat. Combien de temps tiendraient-ils ?
   Médéric cessa de se poser des questions. Il tira sur une chaîne, les maillons et la rouille lui grattèrent la paume.
   Alea jacta est, comme aurait dit François. Lui ou Isabelle ou Arnaud avait parlé sous les coups des autres ordures. Beaucoup, qui pourtant n’auraient pas mieux supporté la torture, devaient crier à la trahison…
   Le rideau coulissa en un fracas grinçant et cliquetant, révéla peu à peu l’immense garage.


           


   Teddy trébucha, tomba à plat ventre sur l’herbe desséchée. Depuis combien de temps courait-il ? Ses poumons essoufflés remplissaient sa bouche d’une espèce de goût métallique dégueu. Sa respiration haletait comme celle d’un clebs asthmatique. Un point de côté piquait au-dessus de sa hanche, pire qu’une appendicite. Tout ça parce qu’un de ces pauvres coincés de la ruine d’en face avait aperçu sa longue-vue. Ce mec et ses potes avaient débarqué, et pas pour une discussion amicale. Qu’est-ce qu’on avait encore besoin de respecter l’intimité d’une femme, maintenant que les maisons privées de portes et de fenêtres laissaient tout voir ? Et puis, quand dans la journée, on n’arrivait pas à récolter assez d’argent pour se taper une pute vu que même les plus moches demandaient un max, il restait quoi ? Les gars ne lui avaient pas laissé le temps de poser ces questions pourtant pertinentes. Ils l’avaient alpagué, traîné dans la rue. Ce qui avait ramolli son érection encore plus vite qu’une douche glacée. Tout ça s’était passé sans qu’aucun de ses compagnons ne daigne réagir. Quels amis formidables ! Une bouche de moins à nourrir ou un de moins à mendier, c’était ça ? Ah, peut-être que quelqu’un s’était avancé pour… Oh, et puis on s’en foutait de détails ! Tous des connards et des dégonflés, point barre !
   Teddy n’avait pas attendu le début de la raclée pour fuir. Sitôt balancé vers le sol, il s’était élancé. Une habitude prise bien avant l’Invasion, née d’un entraînement intensif. Ce n’était pas la première fois que des gens le surprenaient en train de mater leur sœur ou leur meuf, loin de là. Les beaux culs, enfin pas trop mal parce que ça ne valait pas ceux qu’on pouvait voir sur Internet et la télé cryptée à certaines heures, ne manquaient pas dans ces grandes barres HLM où sa famille habitait. Ni dans les immeubles des quartiers voisins. Le plus dur, c’était de repérer les coins discrets. Balcons d’appartements abandonnés, hauts d’immeubles… Une vraie galère à dénicher ! Mais après, sa fidèle longue-vue n’avait jamais manqué de le gratifier de délicieux spectacles de seins à l’air, de douches… Et quoi de plus sympa que ces étés bien chauds où les filles dormaient nues ? De gros problèmes survenaient quand les frangins ou petits amis de ces beautés réalisaient qu’un petit voyeur bafouait leur intimité. Ils repéraient l’éclat de la longue-vue sous un rayon de soleil, sans doute, Teddy l’avait toujours supposé sans jamais le savoir. Souvent balèzes, toujours furieux, ils lui tombaient dessus, et là, il morflait. Lui seul soulevait, entre deux coups, une question intéressante : se désaper bien en vue devant ou tout près d’une fenêtre, est-ce que c’était différent de garer sa voiture en laissant les clefs sur le contact dans une rue qui craignait ? Les autres ne l’écoutaient même pas et continuaient à cogner. Après deux ou trois dérouillées, il avait compris quelque chose d’essentiel : on le poussait avant de lui taper dessus. Une fois à terre ou contre un mur, plus moyen de s’élancer. Ça valait peut-être la peine de chercher un moyen de s’empêcher de tomber. Cette réflexion avait occupé une bonne partie de ses nuits, entre deux magazines pornos maculés de sperme séché et films X. Pendant cette période, il s’était interdit toute séance de voyeurisme. Ça lui avait paru long ! Surtout qu’Internet devenait de plus en plus radin en porno. Et puis un jour… il l’avait trouvée, sa technique ! Enfin, quelque chose à essayer. Se dépêcher d’écarter un pied et tendre la paume des mains dans la direction de la chute. Au mieux, les jambes retrouvaient tout de suite un équilibre assez bon pour commencer à courir. Au pire, les bras empêchaient la dégringolade complète, et en se redressant assez vite, on arrivait à se carapater. Les premiers temps, ça n’avait pas si bien fonctionné que ça. Il s’était même tordu la cheville un jour ! Et puis, quelques fuites plus tard, le pli avait fini par venir. Ça venait de le sauver aujourd’hui encore. Certes, ça se terminait en plein dans un champ et il ne reviendrait plus dans cette ruine. Ses compagnons l’avaient prévenu : Tu vas te faire choper, à passer tes soirées avec ta longue-vue ! Mais lui, trop occupé à bander, n’avait rien écouté.
   Teddy ressentait dans son corps fatigué tout le temps qui avait passé depuis l’Invasion. Autrefois, même de bien plus longues courses l’auraient laissé moins essoufflé que ça. C’était ça, la quarantaine. Ou le manque d’entraînement. Depuis presque vingt ans, il n’avait plus fui comme ça. Et ça paraissait ! La vache ! Ça aurait presque valu le coup de se laisser casser la gueule ! En ne le touchant qu’à peine, ces blaireaux l’avaient mis sur les rotules ! Allez, il dormirait à la belle étoile. Pas question de marcher vers la ville, bien trop loin maintenant. Après tout, ça valait bien une baraque sans toit !
   Sa main savourait le contact froid et rugueux de la longue vue. Il avait réussi à se dépêcher la replier quand ces salauds avaient déboulé.
– Je l’ai encore, bande de cons ! claironna-t-il.
   Un rire gras le secoua. Si les autres abrutis savaient qu’ils n’avaient même pas réussi à lui piquer cet instrument qui s’était pointé sur leur jolie copine ! Un cadeau de ses parents. Qui n’avaient jamais su à quoi ça lui avait servi et n’auraient jamais approuvé. Ces petits bourgeois cathos n’avaient jamais pu supporter plus hard que les pubs pour la lingerie. Qu’avaient-ils cru ? Peu importait, maintenant. Compagne de tant de fantasmes, la longue-vue en verrait d’autres, na !
   Un bourdonnement vibra dans l’air, il sursauta et se figea. Ça venait d’en haut à gauche, et ça s’éloignait. Il se dressa sur les genoux et tourna son regard vers ce bruit. Sur le ciel bleu nuit, une masse se détachait.
– C’est quoi ce truc ?
   Teddy se hâta de déployer sa longue vue, qui allait lui servir pour la première fois à regarder des formes autres que celles d’une fille canon. Ce que ses parents auraient souhaité en la lui offrant. Un nouveau rire gras le secoua à cette idée… Ah les pauvres vieux couillons ! Qu’est-ce qu’ils avaient pu gâter leur petit chéri ! Bon, ça allait ! Le machin s’éloignait, là ! La vie d’avant l’Invasion, c’était après qu’on y repenserait ! Il colla la lentille contre son œil et dirigea l’objectif vers ce qui bourdonnait. Les couleurs, dans la nuit, ne pouvaient pas lui apparaître. Mais cette silhouette de gros œuf qui se découpait sur un ciel un peu moins sombre qu’elle ne trompait pas plus que ce bourdonnement.
   Une navette de la Milice. À cette heure. Sans doute pour déporter des prisonniers.
   N’importe quoi ! Sauf si elle fait un détour par le sud !
   Mouais, pas très logique. Oh et puis basta ! Après tout, entre la bande du Binoclard, les petits résistants en fuite et la manif de Toulouse, les gerkis devaient se remuer pire que des fourmis !
   Minute ! Les autres loustics, là, ils n’avaient pas…
   Merde, ils disaient quoi, déjà, les écrans de propagande ?
   Une navette chouravée. Oui, mais ils avaient bien dû régler le problème ? Ou pas ?
   Teddy renonça à sa nuit à la belle étoile et se retourna vers la ville. Ses lumières brillaient un peu loin quand même, mais ce soir, ses jambes de flemmard se forceraient à le porter vers… quoi ? L’empire promettait quoi aux collabos ?

   Alexis, vêtu de la belle toge rouge des humains collabos, se pavanait dans sa toute nouvelle auberge et s’imaginait devant ses clients de demain.
– Boules nutritives pour ces messieurs. Très bon choix !
   Tu parles ! Même le soylent, je crois que c’est comme ça que ça s’appelle, dans ce film… Soleil vert, ouais c’est ça ! Je suis sûr que même le machin du film a plus de goût !
– Les cocktails !
   Drôle de nom pour ces trucs à peine moins insipides que la flotte du robinet.
   Connaître cette grande salle ne lui avait pas pris un temps énorme. Les gerkis tuaient toute imagination à grands coups de fonctionnel. Ils construisaient toujours les mêmes modèles de tours grises, et à l’intérieur, ça ne variait pas plus. Derrière la porte du fond, la cuisine ne comprenait ni four, ni plaque, ni évier. Rien d’autre que deux énormes machines. L’une pétrissait des boules nutritives, l’autre brassait un liquide gris plus ou moins épais, mais jamais meilleur ni moins bon, suivant le réglage. Rien de bien compliqué. Le reste, c’était le cabinet de toilettes : un broyeur sous le sol. Et bien entendu, cette grande salle. Les tables, les chaises et le bar sans tabouret.
   Ils boivent debout, ces cons-là !
   Cette pensée ne risquait pas d’arriver aux oreilles de Castipiani, et ça valait mieux. Manquer de respect à ses patrons ! Quel cinglé, ce mec ! Juste avant de lui filer ses nouveaux vêtements sous cellophane et cette carte qui tenait lieu de clef et de titre de propriété, il lui avait asséné un speech bien gavant sur la fidélité à l’empire. Et l’avait conclu en lui montrant deux cadavres qui gisaient dans son bureau.
– C’est ça qui vous attend si vous trahissez à l’avenir.
   Foutu malade ! Garder ça dans son bureau !
   Mais ce souvenir allait s’éloigner, pas vrai ? Alexis l’oublierait un jour ou l’autre !
   Il avait pris le temps de découvrir l’appartement là-haut. Aussi con qu’ici malgré des pièces un peu plus variées. Deux de même taille. L’une pouvait passer pour la chambre grâce à un rectangle d’épaisse moquette qui devait servir de lit. Et puis… la salle de bains. Quel meilleur début pour cette nouvelle vie ? Il s’était dépouillé de tous ses haillons à côté du bassin circulaire. Une pression sur un bouton l’avait rempli d’un étrange produit, épais et grisâtre. Ça ne payait pas de mine, mais ça lavait bien ! En quelques minutes, ce truc à l’apparence dégueulasse l’avait débarrassé de toute sa crasse. Mais sans laisser sur lui le moindre parfum. Bah ! Au moins ne puerait-il plus ! Sans attendre aucune commande de sa part, la baignoire s’était vidée
(Ils se donnent même pas le droit de se reposer dans leur bain ?
Ils savent pas vivre ou quoi ?)
et sa paroi avait rougeoyé. Une chaleur presque brûlante avait séché la peau d’Alexis.
   Pff… Vive les serviettes !
   Il s’était ensuite habillé et était redescendu. Une drôle de vie l’attendait, maintenant. D’accord, ça le changeait de la ruine, ce vrai toit au-dessus de sa tête, ces vêtements propres, cet argent qui ne manquerait pas de tomber dans ses poches à longueur de mois. Mais ça ne valait quand même pas Nice avant l’Invasion. Quelle chouette époque ! Une belle Audi TT malgré un restau au bord de la liquidation judiciaire, des fermetures évitées de justesse grâce à quelques bons copains aux Services de l’Hygiène… Tout ça ne reviendrait jamais. Les pétards de la Résistance et les folies du Binoclard n’y changeraient rien. Maintenant, la Terre, c’était le monde des gerkis, plus celui des humains.
   Des coups à la porte le tirèrent de ses pensées.
   Putain ! Je voulais ouvrir que demain, moi !
   Il inspira pour étouffer son agacement, leva une main et la remua vers la droite. Le battant coulissa.
– Je regrette, l’auberge ouvrira dem… Louvrains !
   Plus aucune décoration ne brillait sur l’uniforme nu. Quelque chose brûlait dans les yeux, un mélange de colère, de honte et… de quoi ?
– Entre !
   C’était quoi, ce sourire de requin ?

   Enfin ! Bengiello allait s’installer dans son auberge et foutre la paix à la Milice ! Alain, pour le dissuader de trahir à l’avenir, l’avait obligé à regarder les cadavres de la mère et du fils Groset. Ce blaireau avait dégobillé, la vache, ça puait ! Mais au moins, il ne reviendrait pas.
   Et maintenant, Alain devait communiquer un rapport à l’empereur. Et ça, ça l’amusait moins. Tout à l’heure, il était passé à deux doigts d’un superbe tir groupé : le Binoclard, sa bande, Grwach, Guirrinez et plusieurs résistants. D’accord, les deux gamins et la petite super-héroïne manquaient à l’appel. Mais sur tous ces prisonniers, au moins un aurait cédé sous la torture. Il se serait grouillé de donner un emplacement pour la base. La France serait devenue un exemple : deux poches de rébellion éliminées
(Sauf les trois jeunots  ! Mais ils n’auraient pas tenu longtemps !)
d’un seul coup ! Ça aurait étouffé les manifs à venir dans l’œuf, cette affaire. Encore que Toulouse, pour l’instant, restait un cas isolé. Mais pour combien de temps ?
   Et il avait fallu que Louvrains foire tout ! Deux agents de moins, des fugitifs en pleine nature dans une navette volée… Comment expliquer un fiasco pareil à l’autre sac de tentacules ? Même les infos de Groset ne valaient pas grand-chose. Il avait vu cet engin ramasser Miss Balèze et les jeunots, puis partir vers l’est. Trop fragile, comme piste. Grwach se savait traqué et en tenait compte. Une fois sorti de la ville, il avait sans doute bifurqué. C’était un malin. Qui avait déniché le Binoclard sur le Mont Saint-Michel ? Qui avait pensé à des aéroglisseurs camouflés ?
   Alain se leva du fauteuil et leva ses mains pour les gestes qui lanceraient la communication.
   C’est Louvrains qu’a merdé, pas moi !
   D’accord. Mais qui l’avait pris pour une bonne recrue ? Ça, le sac de tentacules ne l’accepterait pas.
   Un hologramme se dessina dans l’air.
– Communication demandée. Demandeur : poste d’accueil.
   Alain pointa du doigt Accepter. L’image d’un agent apparut.
– Commissaire Castipiani, un humain prétend avoir des informations de la plus haute importance.
   Là, maintenant ?
– J’arrive, soupira l’officier.
   Sans y croire. Mais au moins raconterait-il quelque chose de nouveau au Gros Poulpe Crado. Une piste merdique de plus, ça ne changeait pas grand-chose. Le petit plus qui permettait de dire qu’on avait tout essayé.
– Vous ne souhaitez pas le recevoir dans votre bureau ?
   Si ce témoin voyait les morts, est-ce que ça l’encouragerait à déballer son histoire ? Non, au contraire. Il dégueulerait et se sauverait, comme l’autre crétin. Alain quitta la pièce sans se soucier de cet hologramme qui continua quelques secondes à montrer la gueule de con du gerkis. La porte se ferma derrière lui.

– Qu’est-ce que tu fous ? souffla Ambroise, paniqué.
– Ce que je vais pouvoir, répondit Lucie sans s’arrêter.
   En fait, j’y crois pas moi-même.
– T’es pas obligée, tu sais… tenta Mickaël.
   Sa voix tremblait de tristesse.
   Elle s’était bien trompée sur son compte, à celui-là. Avant que cette étrange jeune fille n’élimine devant eux une patrouille gerkis, il lui avait semblé lâche. Toujours à traiter le Binoclard de pauvre brute, les résistants de braves gars inutiles. À dire que mendier, ce n’était pas une vie si moche que ça, alors à quoi bon se révolter.
   C’est rien d’autre qu’un mec ordinaire !
   Il s’était juste résigné, comme des milliers de gens. Comment lutter contre ces monstres surarmés ? Comme au temps de l’Occupation, chacun se débrouillait à sa façon pour survivre. Les uns collaboraient, la plupart des autres s’écrasaient. Seul un tout petit nombre osait se battre. Comme eux aujourd’hui. Ils avaient croupi dans cette ruine de Rouen, et maintenant, ils se dressaient devant un adversaire trop puissant pour eux. Était-ce la petite qui leur avait donné cette énergie ?
   Lucie inspira une grande bouffée d’air
(Je suis plus si sûre que ça)
en espérant s’insuffler du courage
(de vouloir vieillir dans ce monde pourri)
et s’élança dans le garage,
(Et si je mourais aujourd’hui ?)
ventre froid et gluant de peur. Seule, les deux bras levés. Le pistolet-mitrailleur, pointé vers la voûte, pesait sur sa main trop frêle.
   Kevin Costner avait plus de classe !
   Se rappeler cette scène où le héros de Danse avec les loups s’élançait à cheval, la jambe blessée, bras en croix, devant le feu ennemi pour donner une chance à son armée ne lui arracha qu’un triste sourire.
   La large entrée laissait passer une ligne de lumière qui ne révélait qu’à peine les ombres des camions alignés. L’ovale de la navette l’obscurcissait en une funeste éclipse. Son bourdonnement résonnait contre la roche en sinistres échos. Est-ce que ses armes allaient se déployer ? Est-ce que des lasers allaient jaillir ?
   Qu’est-ce que ça peut me faire ? À mon âge…
   Mais Lucie ne parvenait pas à surmonter cette crainte de mourir. Comme si quelque chose, nouveau ou pas, la poussait à s’accrocher à… quelle vie ?
   Aucun canon flexible ne cliquetait.
   Elle avança. Est-ce que la carcasse allait s’ouvrir ? Est-ce que la plateforme allait descendre ? Est-ce que cette patrouille allait l’arrêter ?
   Et surtout, est-ce que les autres vont avoir le réflexe de leur tirer dessus ?
   C’était ça, qu’elle voulait. Feindre de se rendre afin que les miliciens quittent leur engin pour l’arrêter.
   Et deviennent vulnérables.


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– Commissaire Castipiani, cet humain s’est présenté sous le nom de Teddy Beauseigneur.
– Il a dit quoi d’autre ?
– Il prétend avoir vu la navette.
   Mouais. Groset aussi, et ça n’avait rien donné. Wyoss s’acharnait à croire Grwach assez con pour laisser voir sa direction à des gens susceptibles de foncer à la première borne. Il rejetait la seule méthode qui marchait pour coincer un fugitif aussi malin : se mettre à sa place. Ô surprise, personne n’avait revu cette saloperie et aucun module de détection n’avait réussi à braquer ses capteurs dessus. Bon allez, autant écouter ce gugusse, ça ne prendrait qu’une minute.
– Laissez-nous, ordonna Alain.
   Le gerkis obéit.
– Attendez !
– Oui, commissaire Castipiani ?
– Y aurait un peu de ménage à faire dans mon bureau.
   Deux cadavres et du dégueulis.
– Vous pouvez prendre quelques collègues avec vous et essayer de me nettoyer ça ?
– Ce sera fait, commissaire Castipiani.
   Quel bonheur, ces gars ! Des humains auraient au mieux tiqué avant d’obtempérer, au pire protesté avant de désobéir. Ça n’existait pas chez les gerkis. Quand un commissaire ordonnait à un agent de se jeter à poil dans cet acide verdâtre qui tenait désormais lieu d’océan, il obtenait satisfaction.
– Très bien. À nous. Beauseigneur, c’est ça ?
– Ouais, c’est ça.
   Malgré son nom, ce mec tenait bien plus du rat d’égoût que de l’aristo. Derrière son visage étroit, un fil de fer rouillé attachait ses cheveux en queue de cheval. Au-dessus du long nez, les yeux globuleux brillaient d’un éclat frustré. Le regard typique du vicelard en manque de beaux culs.
– Je vous écoute.
– Ça a commencé en entendant quelque chose. Vous savez, un moteur de navette, ça fait un bruit facile à reconnaître ! Vous savez, un bzzz ou brouou, enfin…
– Je connais bien, merci. Donc, vous avez entendu une navette.
– Oui, pour commencer ! En plus, la nuit et en dehors de la ville, vu comment c’est tout calme, un bruit comme ça, vous l’entendez genre puissance dix, quoi !
– La nuit et en dehors de la ville… Je peux savoir ce que vous faisiez la nuit en dehors de la ville ?
– C’est… Ben c’est toute une histoire, quoi !
– Racontez-la moi.
– Oh, ben…
   Beauseigneur baissa la tête et la redressa.
– En fait, je me suis fait agresser et je me suis enfui par là où j’ai pu.
   Il ne disait pas tout. Ça se voyait que quelque chose le gênait…
– Et ça vous a emmené en dehors de la ville.
– C’est ça !
   On creuserait plus tard pour clarifier tout ça.
– Et en dehors de la ville, vous avez entendu une navette.
– Alors… Euh, attendez s’il vous plaît…
   Le témoin fouilla dans ses guenilles.
– Merde ! Je l’ai foutue où ? Ah putain ! Pardon, hein, mais… Ah quel con !
   Il en sortit un cylindre plein de rouille.
– Elle est là, évidemment !
   Une longue-vue.
– Fallait que je sache ce que c’était ! Parce que, une navette hors de la ville, je comprenais pas ! En plus, j’ai entendu parler de cette navette volée sur les écrans de propagande et… Enfin bref.
   Ça devait bien rigoler dans les ruines, mais ce crétin se doutait de ce qu’il risquait en soulevant ce point.
– Alors ce que j’ai fait, c’est que je l’ai dépliée et que je l’ai dirigée vers cette forme. Eh ben je suis sûr que c’était la forme d’une navette !
– Sans aucune lumière, vous avez réussi à reconnaître une navette !
– Ouais, du gris en pleine nuit, c’est pas difficile. Mais elle faisait une ombre ! Et puis, ça fait bien une espèce de gros œuf une navette, on est d’accord ?
   Alain hocha la tête.
– On peut voir ça comme ça. Donc, vous êtes sûr d’avoir vu une navette.
– Entre son bruit et sa forme… Bon, je sais bien que la nuit, c’est pas facile d’être sûr. Mais là, oui ! Et ce que j’ai trouvé bizarre, c’est là où elle avait l’air d’aller. Ce que j’ai d’abord pensé, c’est qu’elle allait déporter des gens. Mais j’ai oublié tout de suite. Parce que même si je suis nul en géographie, je sais quand même que pour aller en Amérique, c’est l’ouest. Mais là, j’ai couru plein sud, et j’ai vu que la navette volait dans le même sens que moi. Donc, elle allait vers le sud !
   Et voilà ! Une version qui contredisait celle de Groset !
– Comment vous pouvez en être sûr ?
– Ben, comme j’ai couru plein sud…
– Vous en êtes si sûr que ça ?
   Beauseigneur ouvrit une bouche ahurie dont aucun son ne sortit pendant deux ou trois secondes. Puis :
– Ah ouais ! Ben fait, je pensais que j’étais en train de courir vers le sud, vu que la ruine, elle est plein sud et que j’ai giclé de la ville ! Mais si ça se trouve, j’ai pas tout juste, hein !
– Venez avec moi.
– Attendez, je veux pas d’histoires, moi !
– Vous en aurez seulement si vous racontez n’importe quoi. Là, ce que je veux, c’est que vous me retrouviez l’endroit d’où vous vous êtes enfui, les rues que vous avez prises pour vous enfuir.
– Ah ouais ! Bon ben OK, on y va !

– T’as de la chance que je me sois pas couché ! parvint à sourire Alexis. Entre ! Normalement, c’est demain que j’ouvrais.
   Il se garda bien de demander ce qu’étaient devenus les insignes. Vu son amour-propre et cette colère presque palpable, l’autre réagirait très mal, et en plus, il se battait bien.
   C’est bien ça qui m’inquiète ! Il a l’air de vouloir se défouler, et je préférerais que ce soit pas sur moi !
   Louvrains avait déconné sec en laissant filé Yoontz, pourtant bien blessé, un genou en miettes quand même, et deux résistants. Plus grave : ces trois-là, libres, s’étaient mêlés de la fusillade, et ça avait sauvé les miches de leurs potes. Castipiani n’avait pas aimé du tout, ça pouvait se comprendre. Et la punition, c’était cette dégradation. Et un peu de plomb dans la grosse tête de ce prétentieux !
– J’ai vraiment besoin de boire, là !
– Oui, t’inquiète, ça vient ! Ton cocktail, tu le veux liquide ou épais ? Apparemment, les gerkis, ils ont qu’un seul cocktail, mais plus ou moins épais…
– Je m’en fous ! Faut que j’oublie cette soirée, bordel ! Tu comprends ça ?
   Alexis se retint de répondre une des phrases qui lui démangeaient les cordes vocales : Tu changes de ton tout de suite, sinon ça va pas le faire !, Eh oh ! J’y suis pour rien si t’as fait ton branleur et que ton patron a pas aimé !, Tu me gaves avec tes humeurs de merde ! Tenir son restaurant l’avait habitué à rester courtois devant tous ses clients, les sympas comme les cons, les satisfaits comme les mécontents. Peu importaient les réparties qui lui venaient à l’esprit, il les oubliait toujours au profit de l’air gêné, du grand sourire commercial…
– Fais-moi confiance ! répondit-il d’un ton trop affolé.
   Faut que je me calme !
– Le cocktail liquide, je pense que c’est ce qui rafraîchit le mieux. Crois-moi, tu vas l’oublier, ta soirée ! Allez, je te prépare ça.
   Tu pourrais pas regarder ailleurs ?
   C’était quoi, ces yeux ? Un chat qui fixait une souris ? Un lion qui repérait une antilope ? Un requin qui venait de voir un nageur dodu ?
– Tu peux t’installer à une table, je te prépare ça et je te l’apporte tout de suite.
   Un pas trop rapide sur ses jambes qui tremblaient l’emmena dans la cuisine. Vers la machine à cocktails. Il saisit un verre sur l’étagère au-dessus et le posa dans un compartiment, puis appuya sur un bouton. Le liquide grisâtre coula.
– J’ai vraiment besoin d’un truc fort ! s’impatienta Louvrains.
– Je pense que ça fera l’affaire ! Ah, ça y est, c’est prêt.
   Alexis pensait de plus en plus fort que son client s’en foutait et voulait en réalité autre chose. Rien de sain.

– Ça va être la troisième à droite, indiqua Teddy.
   Non, il ne se trompait pas. La voix froide du commissaire lui coupait toute envie de déconner. Et aussi ses espèces d’yeux à fond gris sans prunelles.
   Il y voit comment ?
   Cette question n’était pas la priorité du moment.
– Attention, ce sera la quatrième ruine sur la gauche.
   La navette s’arrêta au bon moment. Devant la baraque éteinte. Et celle en face encore allumée…
– Commissaire, y a un truc qui m’inquiète.
– Lequel ?
   C’est juste que les mecs qui ont failli me casser la gueule sont encore réveillés !
   La carrosserie se scinda.
– Mes agresseurs, là… Quand ils vont vous voir,
(et moi aussi, en fait !)
ils sont nombreux, vous savez…
– Et ?
   La plate-forme descendit.
– Ben… Ils vont vous tomber dessus, quoi !
   Et sur moi aussi, en fait !
– Ça vous inquiète ?
– Ben euh… Et vous, ça vous inquiète pas ?
– Faites-moi voir ce que vous avez fait en courant tout à l’heure.
– Eh, Teddy ! appela une voix trop connue.
   Et merde !
– Euh… Faudrait appeler des renforts.
– T’as pas eu ta branlée tout à l’heure ! Allez, amène-toi !
– Faites pas attention et refaites-moi votre trajet.
– OK !
– Teddy, tu vas pas nous avoir deux fois !
– Alors, j’ai couru d’abord par là.
– Teddy !
– Et puis… Euh…
– Teddy, tu te dégonfles ?
   Bon, ça irait peut-être, ces mecs n’avançaient pas. Ils restaient plantés devant leur baraque. À bonne distance du milicien qui s’invitait dans leur quartier…
– J’ai tourné ici.
   Allez, autant en finir vite. Et se casser de là dans la foulée.
– Et j’ai pas retourné après, j’ai filé tout droit. Maintenant, s’il vous plaît, on pourrait pas…
– Vos amis vous réclament, vous allez pas les décevoir, quand même !
– Attendez ! C’est à cause de ces mecs-là que…
– Que vous avez donné un renseignement très précieux à la Milice ce soir, j’ai bien compris ! La Milice vous doit un petit service.
– Oh, il a ramené la Milice, le Teddy, vous avez vu ça ?
– Restez en arrière, Beauseigneur, tout va bien se passer.
   Contre… Un, deux… Cinq ?


Chapitre précédent             À suivre


– Tu te sers pas à boire ? invita Thierry.
– Ah ben ouais, répondit Bengiello.
   Son sourire crispé et niais trahissait la peur qui le tenaillait.
– Bonne idée !
   Même un crétin comme lui pouvait deviner ce qui l’attendait.
– Allez, je t’accompagne ! Tiens, je vais essayer en épais, pour voir ce que ça donne.
   Il se retourna vers sa cuisine et y avança sur des jambes raides comme des échasses. Ses genoux vibraient.
– Tu me diras…
– Arrachez vos insignes, avait ordonné Castipiani.
   En insistant deux ou trois fois, sans colère apparente, mais juste assez fort pour sous-entendre que si ça ne venait pas tout de suite, les beignes allaient pleuvoir. Thierry, d’une main tremblante de peur, de colère et de honte, avait saisi une breloque et tiré dessus. La ferraille n’avait mis que quelques secondes à quitter le tissu noir.
– Les épaules aussi. Les oubliez pas. Vous pourriez pas vous dépêcher un peu ? Vous croyez que j’ai que ça à faire ? Et ça, c’est quoi ? Allez, arrachez-la ! Eh ben voilà ! Un bel uniforme d’agent pour un lieutenant bon à rien !
   Il avait quitté le bureau, puis la tour de la Milice. Et plein de colère à décharger de tout urgence. Surtout pas sur ce connard bourré d’organes artificiels. Ses cyber-trucs déchiraient n’importe quel mec comme un sopalin. Se défouler sur lui, non merci ! Thierry avait arpenté les rues de Toulouse, les poings tremblants de rage. Mais qui tabasser en pleine nuit ? Les mendiants dormaient dans leurs ruines, les collabos et les gerkis regagnaient leurs apparts dans des belles bagnoles, enfin leurs équivalents modernes… Et puis ses pas de plus en plus nerveux l’avaient amené vers l’auberge de Yoontz.
   Celle de Bengiello, maintenant !
   Ah oui, ça devenait intéressant. La soirée allait peut-être bien se terminer… Il avait frappé, la porte s’était ouverte.
   Et voilà comment ce brave imbécile tremblait à portée de poing.
– C’est offert !
   Encore heureux. Ce liquide grisâtre et inodore ne promettait rien de bon.
– Santé !
   Thierry trinqua
– Santé
et avala une gorgée. Ce machin même pas aussi parfumé que la flotte ne laissa rien sur sa langue.
– C’est fade, ce truc ! se plaignit Bengiello.
   C’est rien de le dire !
   Même un glaçon aurait donné plus de saveur dans la bouche.
– Encore, moi, je l’ai en épais.
– C’est maintenant que t’y penses ?
– Attends attends attends ! C’est rien, on va échanger !
   Le milicien bondit de sa chaise, prit son verre, le leva et le fracassa sur la table.
– Mais t’es fou ou quoi ? glapit l’autre blaireau.
   J’ai découvert que oui, mec ! Et le pire, c’est que j’adore ça !
   Des tessons et des éclats brillaient sous la lumière grise, baignaient dans ce mauvais cocktail.
   Non, mauvais, au moins, c’est un goût !
   Cette espèce de flotte couleur poussière s’écoulait vers les bords, des gouttes glissaient vers le sol et s’écrasaient.
   Thierry explosa l’autre verre, le Arrête ! et le Pourquoi tu fais ça ? du naze, suraigüs comme la voix d’une truie, vrillèrent ses tympans. Des nouveaux piquants attendait quelque chose à charcuter. Il saisit les oreilles de Bengiello et lui plongea le visage dans cette marée tranchante, l’y frotta, appuya, roula, martela… Encore… Une autre fois… Le nez craqua en un clapotis croustillant. Le rouge du sang se mêlait au gris de ce truc qui prétendait s’appeler cocktail. Une joie sauvage, presque érotique, brûlait en lui à chaque coup. Les beuglements de douleur le stimulaient comme une jouissance.

   Teddy devait rêver toute cette nuit de dingue. Ce qui s’était passé, c’était que les autres l’avaient alpagué et tabassé. Et maintenant, son cerveau inconscient lui réalisait tout un film pendant que des cocards fermaient ses paupières et que ses lèvres éclatées saignaient. Comme dans… Brazil, oui c’était ça. Comme Sam Lawry, il végétait dans une fin heureuse à ses aventures pour s’échapper d’une affreuse réalité. Là, devant, ce mec aux yeux de ferraille jouait le rôle de Tuttle en le tirant d’un mauvais pas. Les cinq adversaires gisaient, la mâchoire fracassée, ou voltigeaient, le bras pété. Des os brisés crevaient des jambes tordues, des bouches crachaient du sang… Oui, Castipiani avait bien niqué, à lui tout seul, sans sortir une arme, toute cette bande. Mais pas la salope, qui devait rester planquée dans la ruine…
– Comment vous avez fait ça ? demanda Teddy.
   Conscient du large sourire à la limite de la niaiserie qui lui fendait le visage.
– J’ai jamais vu un truc pareil !
   Le commissaire se retourna et avança vers la plate-forme comme s’il n’avait rien entendu.
– Suivez-moi, on va s’occuper de votre récompense.
– Euh… Ouais, ouais, j’arrive !
   Le rêve continuait. Tout y paraissait réel, pourtant. L’air frais de la nuit. Les halètements rauques et les pleurs des mecs étalés. Leurs pitoyables regards haineux. Teddy leur offrit un vigoureux bras d’honneur, se retourna et se précipita à la suite du flic.
– Vous voulez pas m’expliquer comment vous avez fait ça ? demanda-t-il en montant les marches.
   Son ton sonna à ses oreilles comme la voix d’une gamine qui revenait du dernier spectacle de Justin Bieber.
– Non.
– Ils étaient cinq, quoi ! Et vous… Paf ! Paf ! Paf !
   Mais oui, c’était ça. Les poings et les bottes avaient volé pendant deux ou trois minutes.
– Ils ont rien vu, les cons !
   Si, quand même. Un gars avait essayé de riposter, mais sans autre résultat qu’un bras cassé.
   Quelques gestes de Castipiani, et le châssis décolla.
– Et même pas fatigué ! Vous pourriez être en sueur pour moins que ça. Eh ben non, même pas ! Allez, quoi ! Vous avez un truc ?
– Vous voulez y goûter vous aussi ?
   Non merci. Rien qu’à cette idée, Teddy sentit une peur glacée couler dans ses tripes. Alors que ce type ne s’était même pas tourné vers lui pour lui envoyer cette menace et l’avait prononcée d’un ton presque plat. Comme pour proposer de goûter non pas à une dérouillée, mais à une recette de poisson pané.
   La navette se rassembla.
   Je me demande si j’ai bien fait de venir voir la Milice, moi !
   Ce taré allait le récompenser comment ?

   Bengiello ne sursautait même plus. Son visage fracassé continuait à s’écraser contre la table, mais son corps gardait cette mollesse de chiffon. Ses bras se balançaient, flasques comme des chaussettes.
   Thierry cessa de le cogner et le balança par terre et s’étira, un soupir ravi lui échappa. Ses muscles, fatigués et repus comme après avoir fait l’amour, se relâchaient. Son cœur excité commençait à ralentir. Une épaisse sueur imprégnait son front, ses cheveux, son torse et ses aisselles. Dans sa tête, les images de ses galons arrachés s’imposaient toujours, mais son esprit enfin défoulé réussissait à les écarter.
   Il contempla son œuvre. Une vraie forêt de tessons poussait sur la figure et brillait, allumait des petites étincelles pâles. Le plus marrant, c’était au niveau des sourcils fendus : ça ressemblait à des arbustes blancs dans un sol de poils bruns. En dessous, les paupières enflées fermaient les yeux. Le rouge du sang et le gris du cocktail sans goût se mélangeaient comme deux glaces fondues. Le nez écrasé et les lèvres fendues se joignaient en une superbe tête de fion.
– Alors ? T’as déjà ta dose ?
   Alors que son corps, indifférent à sa fatigue, redemandait une poussée d’adrénaline. Il balança un coup de pied dans les côtes.
   Même pas un tressaillement.
– Me dis pas que c’est déjà fini !
   Entre les jambes.
– Allez, debout là-dedans !
   Toujours zéro réaction.
– C’est pas vrai…
   Un sourire souleva ses pommettes et courba sa bouche.
– C’est pas vrai !
   Un rire goguenard et sadique grinça dans sa gorge. Sans même dégainer arme, il avait tué un mec !
– Purée ! J’ai fait ça !
   Il saisit son pistolet et canarda la baie. Un trou éclata, des éclats jaillirent vers la rue. Un autre. Chaque explosion l’excitait.
– Un officier incapable ! ricanait-il alors que les tessons de la vitrine volaient. Un officier incapable !


   Une hallucination. Ça devait être ça. Comment Patrick et Romula pouvaient-ils se tenir sereins derrière un capitaine de la Milice sur cette plate-forme qui descendait ? Et là, est-ce que ce n’était pas… Mais si ! La meurtrière du gouverneur Srawk !
– On a les plans ! clama… Sandra ?
   En levant sa main. Oui, c’était bien elle. Un petit objet brillait entre son pouce et son index.
   Lilou, incrédule, regardait le châssis atterrir et révéler ses occupants. Un homme de haute taille aux yeux de rouille… Une femme blessée… Le gros roux évadé de Toulouse… Un autre gars qui caressait quelque chose au bout de son bras… Une noire… Le chef d’orchestre…
   Ça s’appelle une main !
   Mais ça ressemblait plutôt à un gros bandage hérissé de ferraille et de verre pilé.
– C’est quoi, ça ? demanda-t-elle.
– Ça, c’est une navette et des alliés ! répondit Stéphane.
   Et pas des moindres : la bande du Binoclard ! Mais aussi deux gerkis, dont un officier.
– Ça, c’est Horst qui en jugera, pas nous ! trancha Médéric.
– Fausse alerte ! déclara la voix de Pablo dans les haut-parleurs.
   Seuls ses R roulés dans son français parfait trahissaient son origine espagnole.
– Je répète : fausse alerte !
   Dont on ne pouvait pas le blâmer. Malgré sa vue perçante, comment aurait-il pu voir à travers le gros œuf ?
– Ça m’étonnerait qu’il accepte deux gerkis dans nos rangs, poursuivit Médéric.
– Ceux-là sont vraiment de notre côté ! assura Sandra.
   Indifférente à la discussion, la jeune fille brune aux yeux bleu nuit s’avança sur le châssis,
– Cl’Witt a voulu me cacher dans son auberge.
descendit
– Il a été arrêté pour ça !
et s’approcha
– Et sans lui, on aurait jamais réussi à faire évader Stéphane.
de Mickaël.
– Pas si vite, toi ! protesta Médéric.
– J’ai l’impression qu’on se connaît…
– Oui, confirma Lucie. C’est nous qui t’avons vue à Rouen. Mickaël a changé, tu sais ! Médéric, c’est une recrue de choix !
– Les gerkis disent bien assez de quoi elle est capable ! Mais Horst a le droit de savoir que des nouvelles recrues arrivent en navette volée avec deux gerkis dans un repaire censé être secret, surtout quand ces nouvelles recrues sont recherchées par toutes les Milices !
– On a deux blessés ! pressa Romula.
– Je préviens l’Infirmerie tout de suite après. Mais Horst a la priorité !
   Le Binoclard sourit.
– Je suppose que si votre chef veut pas de nous, il nous fait tous tuer pour qu’on dise rien sur cette base, c’est ça ?


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– On va pouvoir rattraper le fiasco d’hier ! clama Alain.
   Devant lui, dans la salle de briefing, les officiers et agents de la Milice écoutaient. Louvrains arborait un sourire un peu débile et très flippant. Du genre de celui de Vincent D’Onofrio dans Full metal jacket. À surveiller, ce mec : ça sentait le pétage de plombs, une tête pareille.
   C’est moi qui dis ça !
   Et pourquoi pas ? Entre l’ex-flic niçois et l’ancien banquier, une différence énorme existait, et c’était celle qui évitait les arrestations ratées, les scandales, les bavures trop visibles… L’un des deux savait se contrôler. C’était ce qui lui avait donné la bonne idée d’emmener la petite Romula dans un bureau insonorisé malgré son envie de se la taper en pleine cellule de garde à vue. L’autre n’avait rien trouvé de mieux qu’essayer de défoncer la blackette au lieu de la conduire dans une cellule.
– La navette a donc été vue ? demanda ce crétin de Wyoss.
– Oui, elle a été vue. Mais d’abord, je vais vous raconter la soirée d’hier. Vous êtes tous au courant pour la famille Groset, vous avez découvert ce matin la dégradation de Louvrains.
   L’intéressé ne sembla même pas relever la petite pique. Il gardait sa gueule à la Baleine.
– Donc, je reviens pas là-dessus. Après tout ça, je suis resté à la Milice, en train de me demander comment j’allais expliquer à Sa Majesté que les plans de son palais terrien étaient toujours dans la nature, le Binoclard toujours en fuite, qu’on s’était fait voler une navette, qu’un de ses meilleurs capitaines l’avait trahi… Je savais même pas laquelle de ces nouvelles était la pire !
   Je rêve ou y en a un que ça amuse ?
   Le commissaire gerkis souriait. C’était toujours drôle de voir les collègues se casser les dents, et encore plus quand ils n’étaient pas de la même race. Alain, avant de décoller du grade de lieutenant, aimait bien entendre les échecs de ses confrères, et il adorait ça quand les gars ou les filles étaient blacks ou beurs. Et ça prétendait bien s’intégrer ! Ces abrutis auraient mieux fait de rester planqués chez eux à toucher des allocs ! Aujourd’hui, le négro incompétent, c’était lui.
– Et puis un témoin s’est présenté juste avant que je demande la communication. Et il est là ! Je vous présente l’agent Teddy Beauseigneur !
   À la question Vous savez faire quoi ?, le cher homme n’avait su répondre qu’une chose qui n’existait pas dans l’empire gerkis : patron de bordel. Chez les gueules d’huîtres, on savait payer pour baiser, mais on laissait les putes se démerder et on ne se rinçait pas l’œil. Histoire de ne pas laisser retourner dans une ruine où on ne manquerait pas de lui tomber dessus un mec qui avait bien décoincé l’affaire,
(Enfin peut-être !)
le commissaire lui avait proposé d’entrer dans la Milice.
– Sur quels critères avez-vous recruté cet humain ? tiqua Wyoss.
   Ce qui se comprenait. Quarante kilos tout mouillé, un cerveau incapable de comprendre autre chose que le cul…
– Quelles compétences a-t-il ?
– Les critères, c’est des navettes dans lesquelles des gens de chez nous crèvent,
   Une coutume pas si mal, bien plus marrante qu’un limogeage.
– des effectifs décimés par le Binoclard, un collègue exposé en punition de son incompétence et un dossier très lourd à gérer. Pour faire court : on manque d’effectifs et on a tout plein de boulot. Et vous auriez voulu que je crache sur un volontaire dans ses conditions ? Surtout que ce volontaire a des choses vraiment intéressantes à nous raconter, et vous allez les entendre de sa bouche tout de suite. Beauseigneur, à vous.

   Micky entra dans la salle et entendit les pas de ses compagnons résonner. Sur les parois rocheuses s’étalaient de longs rayons de livres et des photos. Le portrait d’un petit chauve tout ridé à grosses lunettes, vêtu d’une sorte de robe blanche. Celui d’un barbu coiffé d’un béret. Les photos d’un mur qui s’écroulait pendant que des jeunes et moins jeunes s’entraidaient pour passer par dessus un pan intact.
   Un vieil homme se tenait face à ces images. Ses haillons enserraient un corps grand et massif. Longs jusqu’à ses hanches, ses cheveux formaient une crinière d’un blanc jauni.
   À part Médéric, aucun résistant ne les accompagnait. Les autres avaient reçu l’ordre de regagner leurs quartiers. Stéphane avait insisté pour les suivre, ses grands yeux verts écarquillés d’inquiétude, le ton au bord des sanglots. Mais ça n’avait pas joué en sa faveur. Il n’avait pu que les regarder s’engager dans un couloir.
   J’aurais préféré que tu sois là !
   Micky s’alarmait. Pourtant, le vieux semblait tout seul dans son espèce de bibliothèque. Si jamais il jugeait cette bande comme de trop dangereux intrus et décidait de les éliminer, seul l’autre abruti exécuterait sa volonté, et elle se sentait capable d’en venir à bout. Mais Stéphane lui pardonnerait-il cet acte ?
   J’en ai rien à foutre !
   Faux. L’idée que ce garçon puisse devenir son adversaire la terrifiait. Mais pourquoi ? D’accord, elle avait contribué à son évasion. Et lui avait assuré. Il s’était aussi montré aux petits soins après la mort de Marc et Aurélie.
   Non, elle ne pourrait jamais accepter de perdre cette… amitié ? Cette curieuse tiédeur et ces doux picotements ?
– Horst, les voilà, annonça Médéric.
   L’homme se tourna. Son visage long et anguleux, entouré de barbe et dénué de moustache, apparut. Ses yeux bleu clair, à la fois chauds et perçants, scrutèrent les nouveaux venus.
   Yann leva sa main d’os et d’éclats.
– C’est quoi le problème ?
– Baisse ceci.
   Micky n’avait jamais entendu un accent pareil. Les syllabes semblaient résonner contre les parois du gosier avant de s’en évader en une voix forte et grave.
– Le problème tient en plusieurs questions vous concernant tous.
   Le regard ne perdait rien de son autorité bienveillante. Les traits restaient détendus. Comme si rien ne menaçait de lui rentrer dans la chair, de lui taillader la gorge ou de le châtrer. Le manchot montrait pourtant bien qu’il n’hésiterait pas une seconde malgré son dégoût. On tuait comme ça dans la bande : sans aucun plaisir, mais juste parce que ça s’imposait.
– Vous avez amené avec vous deux gerkis.
   Certaines consonnes prenaient une étrange dureté.
– Comment en êtes-vous venus à leur accorder votre confiance ?
   Les V, surtout. Ils sonnaient à la limite du F.

– Wyoss,
   Ce connard voulait savoir d’où venait Beauseigneur.
– Sa Majesté l’Empereur a entendu les renseignements en question et les a trouvés très intéressants.
   Ce paquet de tentacules avait même félicité Alain :
– Exc
– ellent
– tra
– vail.
– Alors vos questions, vous les remballez. Beauseigneur, allez rejoindre vos collègues.
– OK !
   Le gugusse obéit, un sourire béat aux lèvres. Il ressemblait bien plus à un gamin dans une chocolaterie qu’à un milicien. Enfin bon, vu les pertes de ces derniers temps, on embauchait ce qu’on pouvait. Et puis, peut-être qu’il saurait au moins se servir d’un pistolet !
– Donc, d’après le témoignage de Beauseigneur, la navette volée va plein Sud.
– C’est impossible ! s’insurgea Wyoss. Groset l’a vue aller vers l’Est !
– Je dis pas que Groset ait menti. Tout ce que je dis, c’est que Grwach est bien assez malin pour brouiller les pistes. Il a bien prévu que sur tous les gens présents dans la ville, y en ait au moins un pour se précipiter sur la première borne. Qu’est-ce que vous pouvez en déduire ?
   L’autre ne dit rien, mais son regard se baissa, ce qui parla pour lui. Il daignait comprendre que Grwach avait piloté dans une fausse direction et n’avait pris son vrai cap qu’une fois sorti de Toulouse.
– Ce qu’il a pas pu prévoir, c’est que quelqu’un se trouve hors de la ville et puisse voir la navette. Et ce quelqu’un est allé voir la Milice !
– Très bien, admit l’officier gerkis.
   Sa résignation et sa colère contenue se lisaient sur son mufle et dans ses yeux oranges.
– La navette va donc vers le Sud.
– Plein Sud, pas vers le Sud. Et comme je l’ai dit, Grwach est malin. Il connaît toutes nos procédures, toutes nos techniques…
   Pas moyen de dire toutes nos ficelles. Ces cons connaissaient-ils l’expression ?
– Il sait donc que dans les villes, il serait repéré tout de suite.
– Nous savons que Grwach vole plein Sud. Nous savons qu’il va éviter les villes. Mais que savons-nous d’autre ?
– On a assez d’éléments pour savoir où il va s’arrêter.
   Devant lui, tous les miliciens sursautèrent. La mâchoire de Beauseigneur s’abaissa pour exhaler un souffle de niaiserie. Même l’autre commissaire n’arrivait plus à ouvrir son museau. Alain prit quelques secondes pour savourer son effet et leva ses mains paume à paume. À ses côtés, face à ces ahuris, une carte de la France se matérialisa, un petit point clignotait sur Toulouse.
– On sait que la navette vole dans cette direction. Et regardez ce qu’on trouve dans cette direction. Les villes ? Vous pouvez oublier.
   Il désigna les Pyrénées.
– C’est là qu’il va !

   Horst hocha la tête et se répéta chaque étape de ce récit à plusieurs voix. D’abord celle du gros homme roux. La dénonciation.
– Il s’appelle Thierry. Il est milicien, maintenant !
   L’aubergiste qui avait essayé de cacher Sandra.
– Ça a toujours été quelqu’un de bien, ce mec ! Enfin, ce mec, on se comprend, hein… Oh, le prends pas mal, capitaine, mais… Enfin bref ! Il nous vendait ses boules nutritives à bas prix.
   Ensuite celle de la jeune fille recherchée pour l’assassinat du gouverneur Srawk, celui qui avait dû agoniser pendant de longues minutes, du moins était-ce ce qu’on estimait. Son intervention lors de l’arrestation de Sandra.
– Si c’était moi qui avais décidé, Cl’Witt aurait pas suivi. C’est Sandra qui a insisté. Mais quand je repense à la suite, je me rends compte que j’aurais fait une belle connerie.
   Pour l’instant, personne ne semblait mentir. On parlait beaucoup de cette patrouille décimée.
   Était venu le tour du manchot. Il avait raconté l’évasion de Stéphane.
– Micky est passée par la cheminée des navettes. Le Binoclard et quelques autres ont fait semblant de se laisser arrêter.
   Et un autre groupe était entré. Trois points d’attaque. Une impressionnante stratégie pour compenser leur nombre inférieur à celui de la Milice.
   Là encore, tout concordait. Les écrans de propagande avaient diffusé les images des gerkis morts : une véritable hécatombe. Bien digne de ces bouchers.
– C’est là qu’on a volé une navette pour la première fois. C’est Cl’Witt qui a piloté.
   Le nom de l’aubergiste recherché. Cl’Witt Yoontz.
   L’africaine avait raconté la manifestation de Toulouse. Sa mauvaise rencontre :
– Thierry était bien parti pour me violer ! Mais Gaspard était en train de s’évader, il était interrogé en bas, et il est intervenu.
   Armé d’un instrument de torture volé dans la salle d’interrogatoire.
   Leurs amis qui les avaient retrouvés dans le quartier à prostitution. La révélation du chef d’orchestre sur les balises de localisation. La mission de Cl’Witt.
– C’est pas longtemps après que Patrick et Romula nous ont trouvés. Et aussi qu’on s’est faits attaquer par la Milice.
   Le gros roux avait repris la parole :
– Tu pourras leur demander de te confirmer ce qui s’est passé !
   Avant la fusillade, le capitaine avait donné son pistolet à la prisonnière. Et elle avait pris de court la patrouille en l’utilisant.
– C’est là que trois des nôtres sont morts ! avait interrompu la jeune fille.
   D’une voix neutre. Mais ses curieux yeux bleu nuit avaient lui.
   L’africaine avait ensuite repris la parole pour raconter le sauvetage de Cl’Witt.
– L’autre salaud lui avait broyé le genou !
   C’était le manchot qui avait expliqué qui elle nommait ainsi :
– Il s’appelle Alain Castipiani. Un humain, comme son nom l’indique. Romula a eu affaire à lui le jour de l’Invasion.
   Rien ne sonnait faux dans ces fragments d’histoire. Mais quelques doutes pesaient encore sur l’esprit de Horst. Il s’approcha du chef d’orchestre.
– Tu sembles savoir des choses bien secrètes sur la Milice.
   Ces balises de localisation, par exemple.
– Comment as-tu fait pour être aussi bien renseigné.
– Je n’ai jamais rien su faire d’autre que de la musique. Et les gerkis ignoraient totalement ce que c’était. Alors, je leur ai fait découvrir. J’ai réussi à convaincre le gouverneur qu’il tenait là quelque chose d’original. Il a embauché, sur mon conseil, les musiciens du Philarmonique de Toulouse qui avaient survécu à l’Invasion. Comme je les avais déjà dirigés, nous avons eu besoin de très peu de répétitions avant d’être prêts. Nous avons donné nos premiers concerts à Toulouse. J’ai ensuite convaincu le gouverneur de nous envoyer dans d’autres régions, ce qu’il a fait. J’ai ainsi pu approcher des officiers de la Milice, des gouverneurs…
– Comment arrivais-tu à leur soutirer des informations ?
– En les questionnant. Ils me croyaient fidèle et me répondaient en ne voyant en moi qu’un notable curieux.
– Alors que tu faisais profiter le Binoclard de tes informations. Un plan fort habile !
– Crois pas qu’on ait si bien calculé que ça, nuança l’aveugle.
   C’étaient les premiers mots qu’il prononçait depuis que Médéric avait amené le petit groupe dans cette salle. Ses traits avaient pris dès le début une forme hautaine qui réussissait à donner un éclat méprisant à ses rondelles rouillées.
– Quand Gaspard a appris que je m’étais fait arracher les yeux, il m’a cherché. Et il m’a retrouvé. Quand j’ai appris qu’il voyait souvent des huiles de l’Empire, j’ai eu l’idée d’en profiter. C’est à ce moment-là que j’ai mis ma bande en place.


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   Nicolas l’avait bien dit :
– C’est pas gagné !
   Ingénieur avant l’Invasion, il avait accepté la responsabilité de tout ce qui touchait à la technologie pour la Résistance. Plusieurs camarades l’avaient aidé à récupérer et assembler des grosses armoires de composants, des claviers et des écrans pour construire ce gros ordinateur. Une autre équipe avait conçu des capteurs solaires pour l’alimenter. Ce pauvre engin envahissait toute une grande salle. Des câbles plus ou moins épais dépassaient de ses nombreux placards rouillés aux portes pendantes. Ses pièces dégageaient leur chaleur sous la voûte, asséchaient l’air humide, le rendaient presque brûlant.
   Un de ses lecteurs avait accepté les plans, mais n’accédait pas aux données. Depuis tout à l’heure, Nicolas essayait d’écrire des scripts qui pourraient permettre de les déchiffrer pendant que Sandra lui suggérait des astuces.
– Déjà, essaie de lui faire détecter les fichiers.
   Puis, plus tard :
– Évidemment qu’il peut rien savoir sur ce fichier ! Entre la langue des gerkis et le codage informatique… Mais il doit bien y avoir un moyen de lui faire analyser, non ?
   Les touches cliquetaient sans fin à un rythme rapide. Les doigts les enfonçaient et les relâchaient. Sur l’écran, les caractères se succédaient en lignes et en pages.
   Enfin, il se tourna. Derrière ses lunettes rondes à la monture constellée de crasse, ses yeux brillaient d’une joie qu’aucun sourire n’accompagnait.
– Je crois que je tiens quelque chose, dit-il de son éternelle voix neutre et lente.
   La jeune fille s’approcha de l’écran et lut :
   Sans nom 1.
   Taille : 1.7 Go

– Il a pas réussi à trouver les dates de création, de modification, modula Nicolas sur trois notes.
– C’est un petit peu secondaire. Maintenant, la priorité, c’est d’arriver à lire ce qu’y a dedans.
– Y a combien de possibilités, d’après toi ?
   Un seul fichier pour un plan.
   Donc, on peut s’y déplacer.
– Une vidéo interactive ou une image. Ça en fait deux.

   Un hologramme clignotait dans le bureau d’Alain. Un message urgent. Juste au moment de contacter tous ses collègues d’Europe. Alors que le temps pressait pour attaquer la base de la Résistance. Ces petits malins parviendraient à décrypter les plans tôt ou tard, et ce n’était pas la peine d’attendre ça pour établir une stratégie qui les éliminerait une bonne fois pour toutes.
   Il soupira et toucha l’image.
   11 messages. Sujet identique : Signalement des actes criminels suivants : vandalisme, meurtre.
   Détails sur messages. Détails sur actes.

   Alain décida que les lignes suivantes
(1 message. Témoignage)
attendraient et choisit la deuxième option.
   Détails sur vandalisme.
   Cible : bien privé type auberge
   L’adresse était celle de l’auberge de Yoontz donnée à Bengiello.
   La porte coulissa.
– Commissaire Castipiani, appela Wyoss.
– Bengiello est mort, je sais.
– Il semble que vous n’avez pas vu le témoignage.
– Résumez-le vite fait. Je vous signale qu’on a une urgence !
– Un humain en uniforme de la Milice a été vu sur les lieux des crimes.
   Pas la peine de demander lequel. Hier soir, Louvrains avait arraché ses galons. Sa rage s’était vue dans ses yeux et dans ses muscles crispés. Et ce matin, sur sa petite gueule toute ravie, c’était autre chose, et ça en disait long sur sa santé mentale.
– On réglera cette affaire plus tard.
   Les yeux oranges du gerkis s’écarquillèrent de surprise.
   Je croyais qu’on était potes !
   Non, c’était beaucoup dire. Au briefing, cet abruti avait écouté les raisons pour lesquelles la base ennemie se trouvait dans les Pyrénées. À la fin, il avait serré la main d’Alain en reconnaissant sa compétence.
– Je vois que vous ignorez encore des règles essentielles de notre Empire.
– Perdre son temps sur des bricoles, ça en fait partie ?
   Le gerkis oublia son respect de tout à l’heure
(J’arrive pas à croire qu’on se soit serré la main !)
et rétorqua d’un ton sec :
– Apprenez, commissaire Castipiani, que le peuple a une confiance totale dans ses Milices.
– Et la manif, vous en faites quoi ?
– Cette manifestation était un rassemblement de renégats ! En la réprimant, nous avons su mériter la confiance des citoyens ! Et en assassinant un citoyen et en saccageant un commerce, cet agent a trahi cette confiance. Honorer cette confiance est l’un de nos devoirs les plus sacrés ! Par conséquent, nous réunirons les commissaires des Milices une fois cette affaire résolue, pas avant ! Nous avons le devoir de percer à jour le coupable de ces deux actes et de lui infliger le plus exemplaire des châtiments !
   Pas bon, ça…
   Ce cinglé de Louvrains, bien canalisé, pouvait s’avérer précieux sur le terrain. Et il risquait pire que l’Exposition ? On avait bien besoin d’un gars comme lui pour l’attaque.
   Il fallait le couvrir.

– Micky ! se réjouit une voix bien connue.
   La jeune fille se tourna et vit le sourire de Stéphane. Et aussi qu’il portait des vêtements en meilleur état.
– Tout va bien, confirma-t-elle.
   Horst ne s’était pas montré réticent. Il avait même accepté les gerkis.
– Je vais te montrer nos quartiers, invita le jeune homme.


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