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Terre de sang


    Tout a commencé avec l’idée d’écrire sur un thème plus que classique de la science-fiction : l’invasion extra-terrestre. Comment renouveler ce thème ? Eh bien… Et si l’invasion avait réussi ?


Lire la première partie

Lire la deuxième partie






Ça fait sûrement un peu pompeux, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux.

Stéphane Charbonnier, dit Charb
Journaliste et dessinateur
Directeur de publication de Charlie Hebdo,
mort le 7 janvier 2015 lors de l’attentat commis contre son journal

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons.
Martin Luther King


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    C’est dans cette ville que tu es née et c’est dans ses ruines que je vais devoir t’abandonner. T’abandonner pour te laisser un espoir de survivre… Quelle ironie !
    Beaucoup de français rêvaient de travailler aux Etats-Unis. Moi, j’étais californienne et amoureuse de la France. J’ai donc choisi d’y travailler dès que j’ai eu ma licence de lettres. J’ai bien vite trouvé un poste de professeur d’anglais dans un lycée. Et la même année, j’ai trouvé l’amour de ma vie.
    Ta naissance, je m’en rappelle très bien. J’entends encore ton premier cri. Je revois l’infirmière qui te pose sur mon ventre. Je revois ton père qui prend ta toute petite main, qui te regarde, avant de fondre en larmes de joie. Ca a été notre dernier moment de vrai bonheur. Car quelques semaines après a commencé l’Invasion…
    Ton père et moi nous promenions au parc des Buttes Chaumont, tenions ton landeau à tour de rôle. Ta petite bouche, où aucune dent n’avait encore poussé, nous adressait mille sourires. C’est alors que ce parc où nous marchions est devenu plus sombre, comme une éclipse de soleil en accéléré. Nous avons entendu un bruit indescrïptible, un mélange de sifflement, de bourdonnement et de râclement qui nous a vrillé les tympans. Nous avons levé les yeux vers le ciel et vu l’un des engins qui devaient apporter à notre planète la désolation. C’était démesurément long et large, aussi sombre que la mort que ça contenait. Ca se déplaçait à la lenteur d’un cauchemar. Et toi qui jusque là souriais, tu t’es mise à hurler, comme si tu avais lu le présage de cette machine. Ton père t’a prise dans ses bras et a foncé hors du parc. Je l’ai rejoint sans hésiter. Nous voyions des avions de chasse tenter d’affronter l’OVNI. Des lumières aveuglantes les détruisaient, leurs débris tombaient en lourde pluie métallique…
    Mais l’horreur ne s’est pas arrêtée là. Nous avons entendu des vrombissements graves et rapides. Des milliers d’espèces de libellules géantes, mi-chair mi-métal, leurs yeux globuleux écarlates remplis de haine, ont fondu sur les rues comme des criquets sur un champ de céréales. Des milliers de rayons lasers sont sortis de leur corps et ont vaporisé les voitures -oui, vaporisé ! Quoi que les Gerkis, les monstres qui nous ont colonisés ce jour-là, me fassent subir, je n’oublierai jamais ces véhicules transformés en une épaisse fumée qui vomissaient leurs occupants ébouillantés, leur peau couverte de cloques. Pris d’une panique aveugle, ils fonçaient en un flot désordonné et hurlant. Et les libellules dévoraient leurs têtes.
    Durant tout le temps de notre course folle, nous avons vu sans cesse le même spectacle de voitures vaporisées et de flots de gens à la peau brûlée. Nous avons réussi à gagner notre immeuble. Dans le vestibule, j’ai entendu un hurlement sauvage. Ton père m’a prise par les épaules et a tenté de me calmer. Et c’est là que j’ai compris que ce hurlement était le mien !
    Ce n’était pas par miracle que nous avions échappé aux libellules. Il s’agissait d’une stratégie des envahisseurs : la terreur. Ils n’allaient détruire la terre que peu à peu, et les humains effrayés se soumettraient…
    Les jours qui ont suivi se sont étirés comme des mois, comme des années, comme des siècles… La télévision nous montrait des villes réduites en cendres. Des images d’immeubles parisiens réduits en poussière. Tous les dirigeants de la planète obligés de creuser une fosse et de s’y entasser, avant qu’un laser ne les brûle vifs. Ces hauts dignitaires qui hurlaient, qui suppliaient qu’on les achève ! Ça a été les dernières images de la télévision. Juste après, les émetteurs ont été détruits. Comme les lignes téléphoniques. Comme tout ce qui pouvait produire de l’électricité.
    Les Gerkis ont pris le pouvoir. Ils ont déporté des intellectuels et des artistes par dizaines de milliers. Nous ne sommes plus rien d’autre que leurs esclaves, réduits à l’état primitif. Nous croupissons dans les misérables ruines qu’ils nous ont laissées.
    C’est dans ce monde que tu as grandi. J’aurais tellement voulu que tu grandisses dans la bulle de tendresse que ton père et moi rêvions de te construire ! Mais tu n’as connu que la désolation…
    Et c’est ici, sous cet amas de métal tordu et rouillé qui a été la Tour Eiffel, que je vais mourir. Mais que tu vas survivre ! Oui ! Je veux que tu survives ! C’est ici que je t’abandonne… Ton père… Nous ne le verrons jamais plus… Des résistants ont saboté un convoi extra-terrestre, et les agents de la Milice de Sécurité Gerkis ont choisi de tuer plusieurs familles humaines par représailles. Notre ghetto en a fait partie… Ton père a couvert notre fuite, mais nous avons toutes les deux entendu son râle derrière nous…
    Tu ne pourras plus compter que sur toi-même… Tu n’es qu’une gamine de sept ans, mais je veux croire que tu as un espoir de survivre…
    Je dois t’abandonner… Ma petite fille !

    Ces pensées se bousculaient dans le cerveau de Paige Thornill alors qu’elle serrait sa petite Micky secouée de sanglots dans ses bras, agenouillée, le visage baigné de larmes.
    Elle desserra son étreinte autour de sa fille.
– Il faut que tu te sauves.
– Mais ils vont te tuer !
– Non ! mentit Paige, qui n’était pas dupe quant à son sort.
    Elle savait que les Gerkis ne l’épargneraient pas.
– Micky, je te jure qu’on se reverra !
    Paige prit Micky par les épaules.
– Micky ! Écoute-moi, s’il te plaît !
    Elle déverrouilla la chaîne autour de son cou, à laquelle pendait un soleil gravé sur un petit disque d’or. Elle passa le bijou au cou de Micky et le verrouilla.
– Écoute-moi bien : ne te sépare jamais de ce collier. Tant que tu auras ce collier autour du cou, il y aura une chance pour que je te retrouve ! D’accord ?
– D’accord, renifla Micky.
    La petite passa ses bras autour du cou de sa mère et se blottit une dernière fois contre elle.
– Je t’aime, maman !
– Moi aussi, je t’aime ! Et n’oublie pas : qu’est-ce que je t’ai dit à propos du collier ?
– Que tant que je l’ai autour du cou, y a une chance que tu me retrouves.
– Bravo ! Et maintenant, va-t’en vite ! Cours le plus vite et le plus loin que tu peux !
    Elles rompirent leur étreinte. Micky se faufila sous le métal tordu et rouillé, se redressa et courut.
    Paige sécha ses larmes lorsqu’un large faisceau de lumière balaya la carcasse de la Tour Eiffel, y dessina des bandes bleutées. Elle ne savait que trop bien ce que c’était : un appareil de détection.
    Immobile, elle laissa le rayon la balayer. Le temps qu’ils consacreraient à la tuer serait autant de temps pour couvrir la fuite de Micky.
    De lourds pas derrière elle. Des lasers découpaient la carcasse froide et rouillée de la Tour Eiffel, des morceaux de métal tombaient en pesants fracas.
– Tuez-moi.
    Oui ! Comme ils avaient tué Matthieu ! Ce beau jeune homme qui avait habité en face du tout jeune professeur américain qu’elle était, qui était tombé amoureux d’elle, l’avait séduite, avant de se révéler le plus merveilleux des hommes. En dépit du cauchemar sans fin qui était leur monde, ils avaient connu des années de bonheur. Réduites à néant par un rayon laser…
Adieu, Micky. Pardonne-moi.
    Les pas cessèrent.

    Micky descendit quatre à quatre des marches brisées. Ce tunnel, d’après ses parents, ça s’appelait le métro. C’était quelque chose qui passait sous la terre pour que les gens puissent se déplacer à Paris très vite.
    Ses parents… Morts. Jamais plus ils ne lui apprendraient à lire, ni ne la serreraient dans leurs bras…
    Micky sécha ses dernières larmes.
_ Je vivrai, maman, chuchota Micky pour elle-même. Les Gerkis m’auront jamais ! Jamais !
    Un étrange sentiment se mêla à sa tristesse. Qui sembla lui ronger les entrailles. Qui crispait tous ses petits muscles. Elle était encore trop jeune pour savoir qu’il s’agissait de haine.


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Douze ans plus tard
Sud de la France



    Gravats, poussières et sables se mêlaient dans ce désert où se dressaient des ruines, laissaient des vents chauds pousser leurs particules. Pendant l’Invasion, maisons et immeubles, détruites sous les lasers, avaient semé leurs pierres, leur bois, le verre de leurs fenêtres, leurs tuiles en fragments épars. Des ossements en dépassaient, crânes ou tibias, phallanges ou hanches… De rares murs tenaient encore debout, tentaient de rappeler les villes qui s’étaient tenues en ces lieux.
    Des routes dessinaient des lignes et des courbes de goudron éventré dans ce sol mort. Des camions y gisaient, renversés, leurs remorques débordaient de marchandises brisées ou pourries. Des flaques sèches depuis longtemps s’étendaient autour de leurs citernes crevées. Les voitures qui les avaient dépassés ou suivis n’étaient plus que des carcasses calcinées remplies de squelettes habillés de moisissure.
    Un moteur brisa le silence. Gros, plutôt lent. Un petit camion bâché, vert kaki, évitait les cadavres de véhicules. Sur son capot et ses portières brillait du gris de métal dénudé. Des éclats de verre crissaient sous ses roues, qui franchissaient des pièces éparpillées. Entre les mains d’Arnaud Roy, les soubresauts des cahots de ce qui servait de route agitaient le volant, semblaient chercher à leur échapper. Sous ses pieds; les pédales vibraient.
    Il décrocha d’un support sur le tableau de bord un petit combiné, le porta à sa bouche et pressa le bouton.
– Toulouse est en vue.
    Cette ville portait encore ce nom, mais ne serait jamais plus qualifiée de rose. Les libellules géantes des Gerkis avaient tout rasé. Et ces salauds avaient construit par dessus une partie des ruines de hautes tours grisâtres. Aux pieds de ces affreux édifices s’étalaient des restes de murs où croupissaient des familles et clans d’humains.
    Arnaud raccrocha le combiné et laissa un baillement lui échapper. Il secoua la tête pour en chasser un sommeil pesant qui menaçait de s’emparer de son corps fatigué. Combien de kilomètres et d’heures de conduite dans cette cabine bruyante où le moteur réussissait à cracher ses odeurs de carburant et d’huile ? Son dos et ses jambes criaient de plus en plus de courbatures contre cette banquette dure et élimée, ces suspensions trop anciennes.
Pff… Comment ils faisaient pour se taper tout ça, les routiers ?
    Ça n’avait pas été son métier avant l’Invasion. Il avait été lieutenant à la Police Judiciaire de Nantes. Mais c’était loin, aujourd’hui. Presque vingt ans.

– Toulouse est en vue, grésilla un haut-parleur sous la bâche.
    François Bouvier sursauta, tiré du somme dans lequel il avait plongé depuis… l’Alsace ? La vache ! Avait-il voulu dormir aussi longtemps ? C’était une belle performance, entre le bruit du bahut, les cahots de la route et les odeurs des bidons d’essence sanglés face à lui.
– Rêve pas, Papa, lui dit Stéphane. On n’est pas encore arrivés !
    L’éclat vif de ses yeux verts et le timbre frais de sa voix trahissaient une certaine pêche. C’était beau, d’être jeune ! Ça permettait le luxe de voyager sur une banquette de vieux camion militaire sans se bousiller le dos, de récupérer d’un périple —l’Angleterre, Lille-Pyrènées espagnoles, crochet par l’Alsace pour éviter les Milices pas mal concentrées sur Paris– bien avant de l’avoir terminé…
– Ça va ? demanda François.
– Ouais, sourit Stéphane. On va jouer un sacré tour aux Gerkis, hein ?
– Attends que je décode ces plans, nuança Sandra.
    Sa sœur. De deux ans sa cadette. Mêmes yeux verts, mais ses cheveux blonds, au lieu d’être coupés courts, descendaient jusqu’à ses épaules. Elle était née après l’Invasion, en pleine base de la Résistance Terrienne.
    François y voyait souvent l’ironie de la vie. C’était un mémoire sur le nazisme qui lui avait permis d’obtenir son master d’histoire. Et aujourd’hui, au lieu de fêter sa vingt-cinquième année de carrière de professeur, il était résistant.
    Isabelle, sa femme, s’éveilla à son tour, assise à côté de leurs enfants. La voix d’Arnaud dans le haut-parleur ne l’avait pas réveillée… Elle s’étira
– On approche de Toulouse, Maman, informa Sandra.
et se leva, secoua une de ses jambes engourdies, puis l’autre. Juste avant de se tourner vers le fond du camion, elle laissa voir son œil entrouvert aux paupières encore lourdes et un profil encore ensommeillé.
    Le stress de la mission, le voyage en bateau sur la Manche, la récupération d’un camion et de jerricans d’essence à Calais…  C’était trop pour leurs corps ! Mais la base approchait, on leur y accorderait un peu de repos…
    Isabelle se figea.
– Qu’est-ce qu’y a ? s’inquiéta François.
    Il la vit s’approcher de l’arrière du compartiment et entrouvrir les pans de la bâche. Puis elle les referma et se retourna. Ses traits et son regard avaient retrouvé en un éclair leur fermeté et leur vivacité.
– On est suivis.

    Arnaud entendit trois coups rapides sur l’arrière de la cabine. Il grimaça puis, sans même ralentir, ouvrit la boîte à gants, en sortit le pistolet-mitrailleur et le posa à ses côtés sur la banquette.
J’ai rien vu dans mes rétros…
    Et surtout, ils avaient pris toutes les précautions possibles pour brouiller les pistes. Ça avait foiré où ?

    François vérifia d’un rapide coup d’œil le magasin de son pistolet-mitrailleur. Bien chargé. Il l’engagea dans l’arme, faillit sursauter en entendant le clic.
    Sandra
– L’essence !
fonça vers les gerricans.
– Stéphane, viens m’aider !
– Papa et moi, on va couvrir votre fuite, annonça Isabelle.
    Les deux jeunes se tournèrent vers leur mère. Elle insista :
– Rejoignez la base sans être vus. François, passe leur les plans.
    Quelque chose vrombit au-dessus de la bâche. Un moteur suraigü.
– Mais… voulut protester la jeune fille.
– On n’a pas le temps de discuter, coupa son frère. Maman a raison.
– Stéphane !
– Tu crois qu’on a le choix ?

    Un gros point grisâtre apparut, bien visible à travers le pare-brise. Il s’immobilisa au dessus de la route défoncée.
    Arnaud ralentit. Pas la peinde d’espérer échapper aux navettes des Milices Gerkis quand on conduisait un vieux camion trop vite retapé.
    Le point grandit, se précisa. Peu à peu, il ressembla à un œuf. Strié de lignes droites et d’angles carrés. Hérissé de canons aux bouches plus ou moins grandes.
    Arnaud braqua vers le bas-côté et redressa, y arrêta le camion, les roues bondissaient sur les creux, les bosses et les plaques de goudron déchiqueté. Il coupa le contact.
    L’œuf, toujours au-dessus du sol, se scinda en quatre quartiers qui s’écartèrent. Ils révélèrent un long bac métallique qui descendait vers le sol, chargé de la patrouille. Arnaud les compta. Neuf miliciens Gerkis fixaient le camion de leurs yeux à fond orange sans iris ni pupilles, leurs armes pointées vers le ciel. Et au fond, revêtu d’un uniforme aussi noir que le leur, mais orné d’épaulettes serties de diamants… un humain ? Il ne serait pas le premier à intégrer les Milices : même sans être calé en histoire comme François et Isabelle, on savait bien que les collabos existaient dans toutes les occupations. Mais d’ordinaire, ils n’accédaient pas aux rangs d’officiers. Et celui-ci semblait bien gradé.
    Oui, il avait bien l’air d’un humain. Sa peau, lisse et blanche, ne ressemblait en rien à l’espèce de coquille d’huître molle des autres fumiers. Mais comment avait-il atteint ce grade ? Et quelque chose ne collait pas dans son apparence…
    Arnaud jeta un coup d’œil vers le pistolet-mitrailleur, tendit la main vers la crosse tout en redirigeant son regard vers l’engin. Il déverrouilla le cran de sûreté.
    Le long bac atterrit, un coussin d’air le maintenait au-dessus du vestige d’autoroute. Ses flancs tombèrent en pentes et s’allongèrent, des escaliers se déployèrent sur les panneaux. Les agents de la patrouille commencèrent à descendre les marches. L’humain

(Qu’est-ce qu’y a de bizarre dans son apparence ?)

resta sur la plate-forme.
    Arnaud avala sa salive alors que les Gerkis avançaient vers la cabine du camion, leurs flingues encore pointés en haut. Il saisit le pistolet-mitrailleur et ouvrit la portière, descendit lentement en se protégeant derrière. Une batterie cognait. Dans sa poitrine… Son cœur !
– Terriens, appela une voix humaine amplifiée à travers les hauts-parleurs de la navette.
    Sûrement celle du type qui se tenait en retrait.
– Vous êtes en état d’arrestation. Veuillez quitter ce véhicule en mettant vos mains en évidence.
    Arnaud enclencha la position de tir automatique. Il jaillit de son abri; le pistolet-mitrailleur en avant, et pressa la détente, une brève salve jaillit. Deux miliciens tombèrent, une humeur orange coula sur leurs uniformes.
    Il se planqua derrière la portière. Des lasers crépitèrent; des éclairs rougeâtres filèrent à côté de lui.
    Une arme pétarada à l’arrière du camion. Le bruit longea le flanc droit, son timbre descendit vers le grave, s’arrêta, céda la place à un feu nourri de rayons.
Tactactactactactactac…
    Ça venait de sous le pare-chocs avant.
– File de l’autre côté
    Il sursauta.
– par l’autre portière, lui ordonna la voix d’Isabelle par-dessus les vrombissements des lasers et leurs explosions. Vite !

    Sous le camion, François recula en rampant pendant que des éclairs tentaient de l’atteindre. Du goudron vola en éclats et poussières qui l’atteignirent au front.
Stéphane… Sandra…
    Les deux adolescents avaient bondi du camion juste après lui, mais avaient couru loin derrière. Impossible de mettre en œuvre le plan de la jeune fille, à base d’essence et d’allumettes. Bien ingénieux, pourtant. Mais cette attaque les avait pris de cours.
    La portière droite s’ouvrit, des lasers la bombardèrent. Elle explosa en centaines d’éclats métalliques. Un vide-poche dégringola et roula. La vitre se brisa en un fracas crissant.
    François roula sous le camion vers la gauche, en jaillit et se redressa sur un genou et un pied, le pistolet-mitrailleur en avant. Son dos, ses mollets et ses coudes n’aimèrent pas du tout ces gestes et lui envoyèrent des douleurs bleues. Devant lui, la main d’Arnaud, sortie de la cabine, fermée sur la crosse de son arme, tirait sur la patrouille. Une balle, une deuxième. Des lasers répondirent. François s’appuya sur son pied posé, détendit sa jambe comme un ressort et courut vers l’avant du camion. Il crut entendre un cri de douleur

(Arnaud !)

dans la cabine.


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Périphérie de la cité de Rouen



Papa, maman ! C’est quoi, par terre ?
– On appelait ça des rails. Tu en as vu dans tes livres !
    Papa a raison.
– Ceux-là sont abîmés depuis l’Invasion. Mais quand ils étaient en bon état, ils ressemblaient bien à ceux que tu as vu !
– Mais alors… on est dans une ancienne gare !
– Oui. C’était pas n’importe laquelle. C’était la plus grande gare de Paris. Elle s’appelait la gare Montparnasse.
– Et au-dessus, ajoute maman
    Elle a pas le même accent que Papa. C’est parce qu’elle est pas du même pays que lui.
– il y avait un beau jardin.
    Les États-Unis. C’est le nom de son pays d’origine. Avant l’Invasion, c’était très grand et très riche, plein de belles villes, de campagnes, de montagnes, de déserts… J’ai du mal à imaginer ce que ça pouvait être. Je sais que maintenant, c’est…
    Un bourdonnement s’immisça dans le rêve-souvenir de Micky Thornill. Ses yeux s’ouvrirent, tout le songe s’effaça de son esprit. Et l’intérieur de la ruine où elle avait dormi succéda aux images de son sommeil. C’était le vestige d’une vaste pièce au carrelage défoncé, recouvert de débris de tuiles, fragments de poutres et gravats. La lumière du jour traversait le toit percé d’une énorme colonne de clarté qui déchirait l’obscurité poussiéreuse. Des particules crasseuses s’y envolaient, chargeaient l’air d’un léger brouillard sale.
    Micky, toujours allongée, tourna la tête vers un trou qui avait dû être une fenêtre. Une lumière encore rose éclairait la rue de ruines. Le jour se levait tout juste.
    Une longue plate-forme descendait, chargée d’une dizaine de hautes silhouettes à la peau bosselée. Sur les côtés de leurs crânes, une humeur blanchâtre suintait dans de longues fentes.
    Des miliciens Gerkis. Ils avaient retrouvé sa trace. Ce qui n’était pas surprenant : elle avait réussi à entrer dans la maison hyperprotégée du gouverneur de Normandie, à tuer ce salaud et à sortir de là-bas, mais avait sans doute été filmée. Et, partant de là, traquée.

Brrrrr…
    Ambroise, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant. Autour de lui, les autres occupants de la ruine ouvraient un œil châssieux. Leurs corps endormis s’entassaient sur la poussière de ce qui avait été un carrelage en un tapis de peau et de guenilles.
    Avant l’Invasion, les puanteurs de sueurs et de dents sales ou pourries qui noyaient ce reste d’intérieur lui auraient retourné l’estomac. Aujourd’hui, après vingt ans dans cette misère, son nez percevait encore toutes ces odeurs, et celle de la fosse qui accueillait tous les besoins. Mais son cerveau avait cessé de les considérer comme mauvaises.
    Il finit de se lever et, les genoux pliés, enjamba plusieurs camarades allongés jusqu’au trou qui subsistait d’une fenêtre. Seuls ses yeux et son front surmonté de cheveux bruns et sales dépassaient le bord.
    La plate-forme s’arrêta, ses bordures s’ouvrirent et se déployèrent en escalier. La patrouille Gerkis descendit. Elle se dirigea vers… la ruine d’en face ? Personne ne s’y abriterait jamais : son toit crevé, en cas de pluie, aurait été un danger pour ses occupants.
    Ambroise sursauta quand quelque chose effleura ses épaules, puis son dos. Il tourna son regard. Plusieurs camarades se pressaient contre lui.
    Tout aussi intrigués.

    Les pas des miliciens martelaient la rue de coups lourds et réguliers. Micky les entendait s’avancer vers l’entrée de la ruine.
    Se cacher serait inutile : leurs détecteurs thermiques la repéreraient en moins de deux. Et où, parmi tous ces gravats ?
    Leurs bottes cessèrent de battre le sol. L’écho des derniers pas mourut. Un lourd silence lui succéda.

– Humaine, entendit Ambroise.
    C’était la voix d’un Gerkis. Grave et glougloutante comme s’il parlait dans une flaque de boue.
– nous savons que vous occupez cette maison. Vous êtes en état d’arrestation.
– C’est pas possible ! chuchota-t-on.
    Mickaël.
– Veuillez sortir, continua l’officier milicien.
– Qui a pu se réfugier là-dedans ? murmura Lucie.
– afin de vous
– Faut vraiment être fou ! souffla Alexis.
– soumettre. Sans quoi, nous serons contraints

– de recourir à la force.
    Micky se redressa et ramena ses genoux sous son menton. Pas un seul de ces salauds n’était resté devant la fenêtre. Mais au moins un devait pointer son arme vers cette sortie, prêt à tirer.
    Elle ne bougea plus, avala sa salive comme si le liquide pouvait noyer l’inquiétude qui commençait à peser dans son ventre. Les minutes passèrent, silencieuses.
    Enfin, dehors, des mufles chuintèrent, grondèrent, feulèrent, grognèrent… Les autres ordures qui se parlaient dans leur sinistre langue.

    Ambroise et ses compagnons virent un milicien franchir la porte, son arme empoignée dans sa main à deux pouces. Un autre. Puis
– Ils ont besoin d’être trois ? s’étonna Lucie, toujours à voix basse.
    Deux autres entrèrent. Pourquoi cinq pour…
    Non. Un sixième suivit ses collègues.
– Faut croire qu’y en a plusieurs qu’ont été assez fous pour se réfugier dans une maison qu’a à peine encore un toit… suggéra Alexis. Ambroise ? Qu’est-ce que tu branles ?
    Il se faufilait vers des gravats entassés au fond de la ruine.

    Toujours assise, Micky laissa les six miliciens s’approcher d’elle. Leurs pas claquaient dans la poussière, en soulevaient des nuages grisâtres.
    Ils l’encerclèrent, dressés de toute leur haute stature. Leurs muscles puissants saillaient sous leurs uniformes noirs. Au-dessus de leurs longs museaux, des narines uniques palpitaient sous des globes oculaires oranges dénués d’iris. D’immondes plis parcouraient leur peau grise, bosselée et glabre.
– Humaine, ordonna l’un d’eux.
    Son mufle se retroussait et se contractait en spasmes, découvrait des mâchoires sans crocs ni gencives. Rien que de l’os nu, dur et tranchant.

– nous vous avons donné l’ordre de vous soumettre, entendit Ambroise alors qu’il rassemblait des cailloux.
– Qu’est-ce que t’espères ? demanda Mickaël.
– Faire quelque chose pour ces pauvres filles.
    Un gros dans chaque main. Ridicule contre une patrouille.
– T’as perdu la boule ? T’as vu comment la Résistance morfle ?
    Ambroise déchira un long pan de la guenille qui couvrait sa cuisse et l’étala devant lui.
– Toi, c’est le cœur que t’as perdu.
    Deux cailloux, plus petit, dans le tissu sale. Un troisième. Un quatrième. Une grosse pierre. Ça irait.
Enfin, on fera aller.
    Il avait été pompier avant l’Invasion. Un métier bien loin de ce lamentable chacun-pour-soi où s’était enfermée l’humanité survivante.
– Ambroise, on peut rien pour ces filles.
    Mickaël lui posa ses mains sur les épaules et l’éloigna de l’étoffe chargée de caillasses.
– Elles se sont mises dans la merde toutes seules, OK ? Ça nous regarde pas !

– Levez-vous et suivez-nous sans résistance, et il ne vous sera fait aucun mal, ordonna un Gerkis.
    Micky parvint à sourire malgré la boule d’angoisse qui gelait dans son ventre.
– Vous voulez vraiment que je me lève ?

    Recroquevillée, le dos contre le mur, Lucie regardait la dispute, désabusée. D’abord, seul Mickaël avait quitté la fenêtre pour stopper Ambroise. Puis Alexis s’en était mêlé.
    Elle aurait donné n’importe quoi pour pouvoir donner raison à l’ancien pompier. Mais c’étaient les deux autres qui voyaient juste. En aidant ces femmes, il ne récolterait que la mort.
– Ça t’est arrivé de penser à intégrer la Résistance ? demanda un type sans décoller le regard de la fenêtre.
    C’était quoi, déjà, son prénom ? Lucie l’avait oublié. Ses trois amis et elle, comme tous les humains survivants, marchaient de ruine en ruine, s’abritaient sous l’une ou sous l’autre…

– C’est vous qui l’aurez voulu…
    Micky sauta. Son corps pivota, roula par dessus la tête bosselée d’un milicien pendant que deux autres tiraient. Des lasers la ratèrent de peu, de la pierre explosa en un fracas rocheux. Elle envoya son coude sur le crâne du Gerkis. La peau se déchira, un sang orange s’en écoula. L’affreux couina, son arme dégringola de sa main relâchée, ses genoux s’effondrèrent sous son tronc soudain trop lourd.
    Alors que son adversaire s’écroulait, la tête fendue, Micky, toujours au dessus du sol, se retourna pendant sa chute, détendit ses bras. Les tranchants de ses mains frappèrent les épaules des deux Gerkis qui se précipitaient et braquaient leurs flingues vers elle. Des os craquèrent, les mufles s’ouvrirent sur des grognements stridents.
Fffzzzzz ! Fffffzzzzz !
    Des pétoires crachaient leurs lasers.


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Sud de la France



    Une odeur noirâtre s’envolait des pompes craquelées, de leurs tuyaux éventrés.
    Sandra restait accroupie contre une grande plaque de rouille. Une poignée gisait sur le côté, un cordon noir déchiqueté semblait en jaillir. Sur le sol défoncé, de larges crevasses dessinaient des zébrures vers une ruine où pendait une enseigne effacée. Des bandes d’éclats de verre entouraient un trou béant qui laissait voir des étagères renversées…
    Le visage de Stéphane jaillit dans l’arche aux mille fissures qui subsistait de la porte. Viens ! articulèrent les lèvres sans laisser sortir aucun son. La voix est libre.
    Sandra se redressa et courut vers la ruine.

    Arnaud retira de son épaule l’éclat de pare-brise qui s’y était fiché. Une douleur piqua la blessure, il ne put retenir le cri qui monta vers sa gorge. Puis il entendit des pas se rapprocher du camion.
    Bon. Les autres salauds devaient avoir pour consigne de les choper vivants pour des interrogatoires. Ça laissait une chance.
    Deux pistolets mitrailleurs tirèrent, l’un placé à gauche, l’autre à droite. Isabelle et François, sans doute. Comme convenu, ils avaient donné à leurs enfants l’ordre de filer. Ça n’aurait pas dû tourner mal.
    Arnaud se dressa sur les genoux et se hissa sur la banquette. Son bras blessé à l’épaule ne tiendrait pas son arme… Seule sa main valide tint la crosse, il pressa la détente. La salve jaillit, des douilles sautèrent, tintèrent sur le tableau de bord et le plancher.

– Ça va ? demanda Stéphane à voix basse.
    Sa sœur hocha la tête, puis la tourna vers la fusillade.
– Ils vont s’en sortir, voulut-il rassurer.
    Sans y croire.
– Arnaud était dans la police. Il est habitué.
    Comme sa voix sonnait faux ! Il ne savait que trop bien ce qui attendait ses parents et leur compagnon. La mort ou l’arrestation.
    Sous la bâche du camion, il s’était forcé à être dur. Papa avait eu raison : la patrouille avait de très fortes chances d’avoir leurs peaux.

    Isabelle vit le chef de la patrouille marcher vers l’avant de la plateforme, descendre l’escalier. Sans arme. D’un pas lent, comme si c’était dans un salon qu’il se déplaçait. Il semblait se croire à une garden-party.
    Devant lui, les miliciens continuaient de canarder. Leurs lasers fusaient, explosaient contre le camion en gerbes d’étincelles, éclats de métal… Seuls deux montants tordus maintenaient encore le toit, soulevé comme un grotesque couvercle. Des pneus crevés volait une puanteur de caoutchouc brûlé.
    Les pistolets-mitrailleurs de François et Arnaud toussèrent. Une fois. Une autre. Un Gerkis sursauta et recula, un flot d’humeur blanchâtre coula de son épaule. Un autre tomba, le genou déchiré. Isabelle envoya une salve. Ses projectiles poussèrent deux miliciens puis un troisième, leurs plaies vomirent leur sang orange sur leurs uniformes noirs. Elle pressa de nouveau la détente, puis courut à reculons, le long de la carrosserie du camion. Les débris de la portière crissèrent sous ses bottes, ses semelles faillirent y déraper.
Ffffzzzzzzt ! Ffffzzzt !
    Des rayons bleutés fonçaient, frôlaient ses cheveux et ses épaules.

– Faudra être discrets, ordonna Stéphane.
    Face à lui, Sandra hochait la tête, tentait d’afficher un visage déterminé. Mais la peur et la tristesse brillaient dans ses yeux verts comme de la glace. Tous deux savaient que la Milice paierait des primes à ceux qui les dénonceraient. Et comme la plupart des humains crevaient de faim dans les ruines…
– Tu pensais pas ce que tu disais ? osa-t-elle demander.
– Que c’était la seule solution ? T’aurais préféré qu’on…
y passe tous ?
    Non. C’était le truc à ne pas dire.
    La jeune fille secoua la tête.
– Ils sont foutus, c’est ça ?
    Ses larmes commencèrent à couler. Ses sanglots éclatèrent, la secouèrent. Stéphane prit sa sœur dans ses bras, la pressa contre lui.
T’inquiète ! On va les retrouver à la base !
Ça sert à rien de lui mentir !

    Pas plus qu’à lui-même.
– Pense à ce qu’ils auraient voulu… Sandra ! Qu’est-ce qu’ils auraient voulu ?
– Qu’est-ce que ça va donner ?
    Il repoussa la jeune fille,
J’aime pas ça…
plongea la main dans les hardes qui couvraient le haut de son corps, la sortit, les doigts refermés sur un petit bloc noir.
– Ça va donner qu’au moins, ce truc aura pas été volé pour rien. Qu’on aura risqué nos vies pour quelque chose.

    L’officier enjamba un cadavre de milicien et s’approcha d’un pas nonchalant. Des lasers fusaient au-dessus et autour de son long corps, semblaient vouloir l’éclairer.
Qu’est-ce qu’il fout ? se demanda Arnaud.
    Qui comprit ce qui clochait dans l’apparence de ce mec.
    Ses yeux. En haut de son visage brillaient deux… globes de mercure ? Ça y ressemblait.
    Ses deux miliciens survivants venaient de cesser le feu. Et il avançait vers le camion, pas plus inquiet qu’un chanteur sur une scène. Il croyait avoir des groupies devant lui, au lieu de résistants ?
Tu te goures !
    Arnaud bascula le sélecteur de cadence de tir sur le mode semi-automatique. Un geste simple. Qui alluma une douleur brûlante dans son épaule blessée. Malgré lui, son visage grimaça. Il leva son pistolet-mitrailleur, le canon visait entre les yeux de mercure. L’officier dressa son avant-bras devant lui comme un bouclier, le poing fermé vers le haut. Des orifices s’ouvirent, libérèrent un gaz jaune translucide. Non ! Des plaques ! Qui s’agrandirent en un éclair. Arnaud pressa la détente. Une fois. Une autre. Encore une. Des étincelles explosèrent sur…
    Le champ de forces. C’était ça, dans la manche de l’uniforme de ce type ! Qui continuait d’avancer. Alors qu’une détonation retentit sur le côté du camion

(François ? Isabelle ? Stéphane ? Sandra ?)

et qu’un Gerkis bondit en arrière, arraché du sol. Le salopard hurla et gargouilla, un sang orange gicla de son cou. Une silhouette jaillit.
    François, la crosse de son pistolet-mitrailleur au poing, l’autre main sous le canon. Le second Gerkis sursauta, se tourna vers lui, voulut éviter de viser son chef…
    Une détonation retentit de l’autre côté du camion. Une humeur orange gicla du crâne, le corps trembla, raide, et dégringola.

Abrutis ! pensa Alain Castipiani.
    Tous ses miliciens s’étaient laissés tuer. Le commandement des Milices lui avait refourgué, pour cette mission, une bande de jeunots. Ça devait être dans la poche, cette arrestation : cinq résistants amateurs, réduits à la misère, contre une patrouille surarmée. Alain avait connu pas mal de crétins de ce genre au commissariat de Nice. Des gamins qui pensaient que leur flingue et leurs années d’école de police les rendaient invincibles. Et voilà le résultat des courses : des cadavres, et ces trois résistants qui le canardaient, lui. Les balles ricochaient contre son champ de forces, s’y écrasaient, rebondissaient en une fontaine métallique.
    Pas mal, leur stratégie. Un premier mitraillait droit devant, s’acharnait sur son bouclier, pendant que deux autres couraient vers les flancs. Du bon boulot d’amateur. Trop classique. La parade s’était imposée à son esprit à la seconde même où ils avaient commencé leur cirque.

    François et Isabelle se figèrent. Devant eux, l’officier venait de… sauter. Non, s’envoler ! C’était bien trop haut ! Ça n’existait pas, des bonds pareils.
    Ces années dans la Résistance leur avaient inculqué des réflexes de combat dont ils se seraient crus incapables avant l’Invasion. Leurs gestes s’accomplirent sans même un échange de regards. Sans s’interroger sur le gadget Gerkis qui permettait cette prouesse, ils visèrent, tirèrent, leurs balles n’atteignirent que ce foutu bouclier jaune translucide. François le suivit du regard, le vit au-dessus de lui. Des cliquetis retentirent, se mêlèrent. Les pistolets-mitrailleurs, vides, qui percutaient des magasins dénués de munitions.

    Le jaune au bras de l’homme s’éteignit. Il tendit sur le côté une… main ? C’était bien au bout du poignet. Mais cette forme cylindrique ressemblait plutôt à celle… d’un canon, qui cracha un laser, puis un autre. Une explosion mouillée et un hurlement se mêlèrent dans les oreilles d’Isabelle.
Arnaud !
    Le chef de patrouille se rapprochait, toujours privé de son champ de forces. Elle put enfin voir… la main. Une paume, cinq doigts. Plus rien de cet étrange canon.
On s’en fout ! Bouge-toi !
    Elle éjecta le magasin vide de son pistolet-mitrailleur, en sortit un plein de l’oripeau qui lui tenait lieu de pantalon et l’engagea dans l’arme. François, à présent tourné, suivait encore l’homme du regard.
    Et du flingue.
    Mais ne tirait pas.

    De grandes taches de couleurs qui se mélangeaient en une photo floue. Tout ce qu’Arnaud parvenait à voir. L’autre ordure avait sauté, avait dû sortir un flingue à lasers et lui en avait balancé deux rayons. Il avait senti deux déchirures brûlantes dans ses épaules. Juste avant de décoller de la route, comme si une tempête lui avait soufflé dessus. Son dos avait heurté quelque chose, un grand tintement avait résonné dans son crâne.
    Des chocs sourds. Une détonation. Des coups, un râle. Un piétinement.
    Se relever. Non ! D’abord, y voir plus clair.
    Une salve.
    Arnaud ferma ses paupières, les crispa et secoua la tête, des billes de douleur s’entrechoquèrent. Une grimace lui comprima le visage, un grognement lui échappa.
    Un bourdonnement de laser. Un coup.
    Il rouvrit les yeux. Devant lui, François et Isabelle gisait aux côtés du chef de la patrouille. Qui s’avança, un sourire froid sous son regard métallique. Sans aucune arme en main. Vu ses capacités,

(Comment il peut sauter aussi haut ?)

il se passait très bien de flingue !
Ouais, sauf que maintenant que je t’ai vu à l’œuvre, je suis préparé, mon pote !
    Se relever, prendre le pistolet-mitrailleur. Maintenant !
    L’officier approchait. Pas plus pressé.
    Arnaud posa à terre, pour s’appuyer… une main ?
    Son bras ne lui obéissait plus.
Lasers… Explosions dans…
Mes épaules !

    Il tourna la tête vers sa gauche. Un bras gisait.
    Le sien.
    Une voix hurla.
    Sa gorge.


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Périphérie de la cité de Rouen



    Ça hurlait dans la ruine. Des voix qui donnaient l’impression de sortir de bouches remplies de boue. Celles des Gerkis. Les dernières paroles humaines avaient été C’est vous qui l’aurez voulu.
    Adossé au mur à côté de l’entrée, Ambroise écoutait et attendait, une pierre dans ses mains, les autres sur la harde à ses pieds. Des lasers bourdonnaient et explosaient, des coups résonnaient. On suffoquait, on criait, des os craquaient…
Faut que je voie ce qui se passe !
    Super idée. Et si on le surprenait ?
    Discret. On ne l’y avait jamais entraîné. Son truc, ça avait été de sauver des gens coincés dans des immeubles en feu, pas de les espionner ni de flinguer leurs agresseurs.
    Réfléchir… Ne pas être vu… C’était possible ? Les Gerkis étaient sans doute occupés à…
    D’autre os se brisèrent, des voix boueuses hurlèrent en une cacophonie de douleurs.
    Il osa tendre son cou et tourner sa tête, glisser son œil vers l’ouverture.
    La tête et le tronc d’un Gerkis gisaient, sons visage à peau en coquille d’huître tourné. Plus aucune vie ne brillait dans les yeux oranges.
    Un flingue à laser cracha. Suivi d’un répugnant craquement humide et d’un râle boueux.
    Quelqu’un soupira. Puis des pas rapides retentirent. Une jambe apparut. Vêtue de haillons.
OK ! C’est pas un pantalon d’uniforme Gerkis.
    La deuxième amena tout un corps. Une jeune fille, qui filait vers l’ouverture, passa devant Ambroise, s’arrêta et se tourna vers lui. Ses hardes laissaient voir des parcelles de peau sur ses jambes, ses bras. Et quelque chose à son cou… Un pendentif en forme de soleil.
    Aussi vierges de blessures que son visage.
    Ambroise faillit lâcher la grosse pierre. Cette gamine venait de tataner toute une patrouille Gerkis ? Et aucun n’avait réussi à l’atteindre avant de crever sous… les coups de quelle arme ? Pas ses mains nues, c’était impossible. Et pourtant, aucune crosse ne gonflait ses haillons, aucune lame ne dépassait des tissus déchirés cousus et noués à la va-vite.

– Je te conseille de filer, prévint Micky.
    Ce type d’une cinquantaine d’années la fixait, une grosse pierre entre les mains, des plus petites sur un oripeau à ses pieds. Sous ses longs cheveux grisonnants, ses yeux marrons froncés et sa bouche entrouverte déformaient ses traits en un masque d’étonnement.
– Ou de bien te planquer. Les Milices sont peut-être déjà en train d’appeler cette navette pour savoir ce qu’ils foutent.
    Et ça les inquièterait de ne pas entendre la réponse de leur patrouille. Ils localiseraient l’engin, enverraient une escouade…
– Où tu veux qu’il file ? attaqua une voix.
    Celle d’un autre homme. Plus jeune. Micky se tourna vers lui.
– T’es venue nous attirer des emmerdes, c’est ça ? accusa l’autre, les narines dilatées de colère, son regard saturé de peur.
    Pas besoin d’elle pour ça vu la discrétion de ces imbéciles.
– Alexis ! calma le premier. Elle a tué toute la patrouille.
– Et qui te dit que leurs collègues sont pas déjà en route ?
– Alexis a raison, dit un troisième homme.
    Qui sortit de la ruine en face.
– On s’est cassé le cul à trouver cette ruine, et elle nous y attire les Gerkis !
    Micky se tourna
– Vous aurez des emmerdes si jamais ils voient ces pierres, je vous dis ça comme ça.
et marcha d’un pas vif sur la chaussée défoncée. Elle entendit une grosse pierre tomber.
– Tu vas où ? Ils vont te retrouver !
    La voix du premier gars,
– T’es recherchée, c’est ça ?
qui se pressait vers elle.
– On peut te planquer quelques jours.
– T’es malade ? couina le troisième.

– C’est vous les malades, balança Ambroise.
    Avant de courir après la fille.
– Où t’espères te sauver ?
    Elle ne lui répondit pas.
    Alexis se tourna vers Mickaël. Qui fixait, médusé, la gamine et le couillon s’éloigner.
– Laisse tomber. On ferait mieux de se trouver un autre coin à squatter.
    Une autre patrouille allait débarquer. Tous les occupants seraient interrogés. Et pas en douceur.
– Allez, on décolle ! décréta Alexis en filant vers la ruine.
    Mickaël lui saisit le coude.
– Attends ! Et Ambroise ?
– Laisse-le se démerder !

    Ces années d’entraînement chez les pompiers avaient laissé une certaine endurance et pas mal de vitesse. Même en ayant laissé tomber depuis l’Invasion. Et pour rattrapper la petite, ça n’avait pas été du luxe.
– Tu connais une bonne planque ? demanda Ambroise.
– La meilleure. Mais je te conseille pas de me suivre.
    Quoi ? Elle comptait le laisser crever ?
– Eh ! J’ai essayé de t’aider, je te signale !
– Fallait t’occuper de tes affaires.
    Pile ce qui lui donnait envie de gerber dans ce monde. Chacun pour soi et que les autres crèvent.
    Il n’écouta que sa colère et saisit sans ménagement l’épaule de cette adolescente qui venait de dégommer seule toute une patrouille Gerkis, la tourna face à lui. Leur marche s’arrêta net. L’idée de la râclée qui risquait de lui tomber dessus en représailles ne lui traversa même pas l’esprit.
– Tu nous as mis dans la merde !
    Sa fureur faillit fondre devant ce visage d’enfant aux longs cheveux d’un brun intense. Et ces yeux d’un bleu de nuit d’orage.
– Comment tu crois qu’on va s’en sortir quand la Milice va débarquer ? reprit-il d’un ton toujours aussi dur.
    Malgré quelque chose dans ce regard. Aucun cynisme. Mais une espèce de… tristesse ? Oui, c’était ça.
– Et comment tu crois que le Binoclard
    Il eut l’impression que ses muscles et son sang se pétrifiaient.
– va t’accueillir ? Les bras ouverts ?
    Ce surnom… Des rumeurs qui se contredisaient… Vrai terroriste pour certains, propagande Gerkis pour d’autres, ou encore simple résistant aux exploits exagérés…
– On m’attend.
    Elle saisit la main d’Ambroise. La tristesse brilla encore plus dans ses yeux bleu nuit. Je suis désolée s’y lisait, aussi claire que de l’encre sur du papier. Elle ôta la main de son épaule et la lâcha,
– Contente de t’avoir connu.
reprit son chemin. S’éloigna. Tourna et disparut entre deux vestiges de maisons.
– T’as entendu ? demanda une voix derrière lui.
    Il sursauta. Lucie l’avait suivi.
– Ouais, j’ai entendu.
    Pas étonnant que les Milices s’intéressent à cette fille. Est-ce que d’autres ruines lui devaient des rafles ? Parce que c’était ça qui pendait au nez du petit groupe dans cette maison : une navette vide, des cadavres de Gerkis… Des quartiers entiers s’étaient retrouvés déportés pour moins que ça. Ou exécutés sur de grandes places devant des envahisseurs qui se marraient bien et des humains soumis qui tremblaient ou pleuraient.
– T’es pas restée avec les autres ?
– Des dégueulasses. Ils parlent de donner des pistes aux Gerkis.
    Ambroise secoua la tête, écœuré. Mais pas plus surpris que ça.
– Ça te donne envie de retourner dans ce squat ? demanda Lucie.
– T’as une autre idée ?
    La femme sourit, son visage maigre se plissa. Elle tourna et pointa son menton osseux là où l’ado avait disparu.
– T’es pas sérieuse ! sursauta l’ancien pompier.
– T’as jamais pensé à la Résistance ?
    Si. Plusieurs fois. Il s’était engagé dans les pompiers de sa ville de Laval à l’âge où d’autres commençaient des études. Ça n’avait rien de ces rêves que nourrissaient les enfants devant de rutilants camions rouges. Ça avait été une vocation : sauver des vies. Il avait eu beacoup d’occasions, avait même été remarqué en sauvant un bébé d’une chambre en feu.
    La Résistance aurait pu être une vocation au moins aussi forte chez lui. Mais plusieurs fois par jour dans les centres de toutes les villes, les grands écrans de propagande diffusaient dans des séquences les châtiments qui guettaient les rebelles : supplices publics, déportation dans le camp d’Amérique… Cette vie passée à se résigner dans des ruines n’avait rien de folichon. Mendier, bouffer et boire quand on avait réussi à gagner assez d’argent, se laver quand on trouvait une réserve d’eau, chier dans des grands trous collectifs jamais couverts… Mais ça valait mieux que les morts atroces que ces fumiers de Gerkis adoraient infliger.
– Ambroise, on n’a même plus où aller. On n’a plus rien à perdre. Réfléchis : les gars parlaient de dénoncer cette fille. Ils nous ont vus partir. Qui te dit qu’ils vont pas faire croire aux Gerkis qu’on est avec elle ?
T’es parano ! aurait-il voulu pouvoir répondre. Mais des discussions résonnèrent dans sa mémoire. Sur la vie avant l’Invasion. Mickaël qui avait été DRH à Brest, son quatre pièces effondré, sa C5 cramée. Alexis qui avait dirigé un grand restaurant à Cannes, sa baraque écroulée, sa Mercedes explosée. Et les autres qui salivaient en écoutant ces récits. C’était Marc qui avait parlé des primes offertes à ceux qui collaboraient ? Pas qu’il ait envie de franchir le pas, mais…
    Ces mecs ne pensaient qu’au fric. Surtout deux qui avaient l’habitude d’en gagner beaucoup autrefois. Et un troisième qui en rêvait.
    Non, Lucie n’était pas parano. Elle avait raison sur toute la ligne. Mais un détail freinait encore Ambroise :
– Je suppose qu’y a de belles enseignes pour leurs bureaux de recrutement…
– Je sais un peu comment ils fonctionnent, t’inquiète pas pour ça.
– Hein ?
– Tu sais, quand j’étais à Rennes, j’ai aidé des résistants à se cacher.
– On parle de devenir résistants, là. C’est pas pareil que…
– Attends ! Je leur parlais beaucoup. C’étaient presque des gosses. J’avais l’âge d’être leur mère ! On se parlait pas mal.
– Me dis pas qu’ils t’ont donné l’adresse de leur base !
– Non, évidemment ! Mais je sais à peu près comment les trouver dans les villes…


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Paris,
centre d’interrogatoires de la Milice



    La fusillade… Ce type aux yeux de mercure qui s’était joué de leurs balles… Un coup au menton… Et puis François avait émergé. Entre des cloisons noires, des hologrammes… Une paire de bottes, aux pieds de l’officier… Une des deux pointes l’avait cueilli à la tête.
    Et de nouveau, il sortait du cirage. C’étaient des froids qui l’en tiraient. Sur sa peau. L’un derrière lui. L’autre qui saucissonnait ses bras et ses jambes. Du métal… Une table et des chaînes…
    Un chevalet ! Cette pensée dissipa ses dernières brumes d’inconscience. On allait l’étirer, l’estropier… Non, les maillons auraient enserré ses poignets et ses chevilles.
– François… François, on est où ?
    Il ouvrit les yeux. Un plafond luminescent lui apparut.
– Arnaud…
    Entendu où ? Sur la gauche. François tourna la tête.
– Ah !
– On est où ?
    Ce visage hagard sur un corps nu… Ce torse et ses jambes striés de… chaînes ! Ces épaules explosées…
– J’ai rêvé que je me prenais des lasers dans les épaules… Mes bras qui sautaient ! Tu te rends compte ? Mais c’est qu’un rêve, hein ?
– Isabelle… Où est Isabelle ?

    Une grille s’enfonçait dans sa peau nue. Celle sur laquelle elle gisait, recroquevillée. Quatre murs gris l’entouraient. Une prison ! L’officier qui les avait capturés l’avait isolée dans cette petite cellule. Haute ? Bizarre pour un cachot… Pas conforme à ce que montraient les clips de propagande des Gerkis.
    Isabelle appuya sa main sur une paroi pour se lever. Ce contact lisse… Pas de la pierre. Ni du ciment. Du verre ?
    Quelque chose attirait son regard. D’un côté, de l’autre. En bas. Au milieu. Mais oui, c’était bien ça : aucun volet pour balancer une quelconque gamelle. On allait la laisser crever de faim et de soif dans… Non, ça ne collait pas. La hauteur de cette prison lui permettait de se tenir debout sans problème. Et cette lumière au plafond. Toute douce… Ses tortionnaires manquaient de cohérence.

– Ça doit être un rêve, hein ? insista Arnaud.
    François détourna son regard. Non, tu rêves pas ! ou Faut mieux que tu saches… lui démangèrent l’esprit.
    Une porte coulissa. Une haute stature apparut.

    Alain Castipiani entra dans la salle.
– Bien ! Je vois que vous êtes réveillés. On va pouvoir commencer.
    À pas lents, il s’approcha de :
– Roy,
    L’autre sursauta.
– c’étaient pas trop vos méthodes quand vous étiez dans la police, je sais bien. Oui, on se connaît ! J’ai vingt ans de plus et quelques cadeaux de mes nouveaux amis, mais c’est bien moi ! Vous me reconnaissez pas ?

– J’étais une légende dans toute la police française ! SRPJ de Nice. Ça vous dit quelque chose ?
    Arnaud ne répondit pas. Mais oui, il reconnaissait ce type, maintenant.
– Commissaire divisionnaire Alain Castipiani. Vous y êtes, maintenant ?
    Oh oui ! Un dossier épais comme l’annuaire de Paris à l’IGPN, rempli de bavures et d’accusations de corruption passive. Le plus grand ripoux de France. Interrogatoires trop musclés, arrestations qui tournaient en fusillades…
– Vous savez qu’on parlait beaucoup de vous à Nice ? Lieutenant Arnaud Roy, cador de la BRB !
    Pas étonnant de voir ce mec du côté des Gerkis.
    Castipiani s’approcha de lui. Pas plus vite.
– Vous me présentez votre ami, au moins ?
    Ne rien répondre.
    Arnaud se ramassa une baffe. D’une main métallique. La douleur résonna dans sa joue.
– Roy, s’il vous plaît. Vous voulez pas être poli ?
    Le silence. Malgré ce côté du visage qui semblait deux fois plus gros.
    D’une main, Castipiani lui saisit la mâchoire.
– Votre ami, là, sur la table, comment il s’appelle ?
    Il serra sa poigne. Arnaud crut le bas de sa bouche pris dans un étau. Ses os commençaient à crier.
– François Bouvier !
    C’était son ami qui venait de répondre. Et qui répéta :
– Je m’appelle François Bouvier !
Non ! Parle pas !

    Alain lâcha la mâchoire de Roy et se tourna vers l’autre type.
– Eh bien voilà ! On peut discuter avec vous, on dirait… Ça vous dit de faire connaissance ?
– Vous savez comment faisait la Gestapo ? Exactement comme vous ! Ils parlaient doucement, comme pour faire ami-ami. Même quand ils commençaient à torturer, ils changeaient pas de ton. Ils élevaient pratiquement pas la voix !
– Vous connaissez bien ces choses-là, on dirait ! Vous faisiez quoi, avant d’entrer dans la Résistance ?
– Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
    Ça jouait les durs. Mais ce regard affolé ne tenait pas le même discours.
    Alain saisit le petit orteil et serra. Des os craquèrent, broyés. François Bouvier hurla.
– Bouvier, je voudrais juste savoir ce que vous faisiez avant d’entrer dans la Résistance.
    L’autre ne répondit que par de minables halètements. Alain écrabouilla un autre orteil. Nouveau cri.
– Vous voulez qu’on passe à autre chose ? Très bien, on fait pas connaissance.
– Vous saurez rien ! souffla Roy.
– Pour commencer… Où est la base de la Résistance ?
    Aucun des deux ne répondit.

    Arnaud entendit Castipiani soupirer. Puis il le vit s’approcher de ce même pas lent.
– Si vous me donnez les bons renseignements, la Milice vous refait une santé. Promis !
    L’ancien ripou lui décocha son pied dans le ventre. Arnaud sentit un éclair en boule exploser dans son estomac, des litres d’air lui parurent s’échapper de son corps. Il voulut respirer, s’entendit suffoquer et râler. Enfin, quelque chose daigna se glisser dans ses poumons en une brûlure glaciale.
    Castipiani se retourna et s’approcha de François. Il saisit un orteil valide entre deux doigts.

    Isabelle ferma son poing et en donna un coup contre une paroi. Qui résonna en un bruit sourd. Elle frappa à nouveau. Encore. Et plaqua son oreille.
    Rien ne lui répondit. L’avait-on jetée dans une cellule isolée ? Mais ça rimait à quoi ?
    Aucune ouverture apparente, ni sur un côté, ni au dessus, pour glisser ou balancer de la nourriture. Assez de hauteur pour la laisser se tenir debout.
On est loin des cages de Louis XI !
    Un air tiède et doux, sec. Propre. Une ventilation soufflait une légère brise. Une calme lumière jaune. Aucune caméra.
    Rien de plus douloureux que cette grille sous les pieds, ces mailles qui s’enfonçaient dans ses plantes. Une espèce de verre. Pas tranchant.
    Isabelle plaqua son dos et sa tête contre la paroi. Réfléchir. Allait-on la tirer de sa cellule pour la torturer ? Ou la laisser mourir de faim et de soif ?

– Où est la base de la Résistance ? répéta Castipiani d’un ton plus sec.
    Débarrassé de cette douceur sadique des premières minutes.
Sa promesse… Du pipeau ! Il nous achèvera !
    Ce qui serait une délivrance…
    Et le massacre de la Résistance.
    François tourna son visage vers Arnaud. Les chaînes plaquaient contre la planche le corps trop faible. Les maillons grinçaient autour du torse qui haletait. La tempe fracassée et l’orbite vide pleuraient du rouge. Le globe oculaire et son nerf optique gisaient, gluants. La bouche bavait le sang des intestins écrasés et des gencives aux dents arrachés.
    Parler. Et son ami serait tué, libéré de toute cette douleur. Et Isabelle, au lieu de devoir attendre son tour, serait tuée.
Non ! La base ! Les autres vont mourir pour rien !
    Il serra ses mâchoires sur son silence obstiné.
    Castipiani broya son dernier orteil, ses os lui crièrent toute leur souffrance.

    Toujours ce silence, plus étouffant à chaque… seconde ? Combien de temps qu’Isabelle se demandait ce qu’était cette cage ? Elle scruta la paroi face à son regard. De gauche à droite. De haut en bas. Un coin. L’autre.
    Du verre par dessus une pierre grise. Curieux…
    Des fentes lui apparurent. La porte ? Un panneau coulissant ?
    Isabelle posa ses mains à plat sur la plaque de verre et appuya, puis poussa. De toute la force de ses bras. Celle de ses jambes. Tous ses muscles se gonflèrent, se crispèrent, envoyèrent leur énergie contre la paroi.
    Qui ne bougea pas.
Stéphane… Sandra…
    Des images de ses enfants affluèrent. Dans les ruines de Toulouse. Leurs têtes penchées sous les faisceaux de détection. Les plans dans leurs hardes.
    De nouvelles forces affluèrent dans ses muscles.
François…
    Son mari. Prisonnier ailleurs.
    Une nouvelle énergie.
    Mais la paroi ne bougea pas.


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Rouen



    Au milieu d’une ceinture de carcasses de véhicules, de gravats et de façades éventrées se dressaient de hautes tours d’un gris sombre, fines comme des fleurets pointés vers le ciel. Les rues, avenues et boulevards tournaient en angles droits entre leurs tristes silhouettes qui ne laissaient voir que d’étroites bandes de ciel.
    Des portes métalliques et des grandes vitrines se partageaient les rez-de-chaussées. Les enseignes brillaient de leurs couleurs criardes, les clips de propagande défilaient sur les grands écrans. Des véhicules noirs ovales volaient entre les étages évidés de grandes baies et ornés de terrasses plus ou moins grandes, leurs moteurs bourdonnaient ou vrombissaient. Beaucoup résonnaient de musiques au volume trop poussé. Lentes au milieu de ce tumulte, les navettes de la Milice de Rouen flottaient, leurs tentacules de détection se tordaient autour de leurs carcasses, leurs faisceaux bleutés balayaient.
    Les magasins accueillaient et laissaient sortir des colonnes de clients, les mains vides ou les bras chargés. Et sur les trottoirs, des mendiants, assis, attendaient que tintent dans leurs coupelles crasseuses quelques pièces. Tout ce que les envahisseurs et les collabos daignaient donner, drapés dans leur indifférence et leurs belles fringues. Toges rouge sang pour les Gerkis. Costards dernier cri ou jeans top classe pour les collabos, à qui de bons boulots étaient donnés. Ceux qui n’affichaient pas leur soutien à la dictature qui pesait sur la Terre depuis près de vingt ans se débrouillaient pour gagner un semblant d’argent. C’était la manche dans certaines rues, le marché noir dans d’autres.
    Ou la prostitution ailleurs. À l’écart des grands axes. Des hommes et des femmes se tenaient debout contre des murs, attendaient que quelqu’un de friqué les défonce contre une poignée de billets. Peu osaient offrir leurs services aux hideux et sadiques Gerkis. Qui payaient bien… Dans des véhicules posés, des conducteurs se laissaient sucer, jouissaient derrière les tableaux de commandes… Et pas que des humains…
    Micky baissa le regard. Elle se retenait de serrer ses poings. Alpaguée dans cette rue à putes après avoir buté une patrouille et échappé aux détecteurs pendant tout ce temps serait stupide. C’était bien assez de la bande de la ruine qui allait la dénoncer. Pas le mec aux cailloux. Celui-là devait être un type bien. Mais les autres… Comment ça se voyait dans leurs yeux ! Ils flippaient. Et se dépêcheraient de donner de bons renseignements aux premiers miliciens qui passeraient par là.
    Ces engins… Ces Gerkis aux yeux fermés, prisonniers de leur plaisir… Micky refoula son envie d’arracher une porte et d’en massacrer un. Elle était bien assez recherchée comme ça après le meurtre du gouverneur de Normandie.

    Jean-Paul Barzaich vit une voiture, ou il ne savait plus quel nom, se poser devant la jeune femme adossée à quelques mètres de lui.
– Combien ? demanda le conducteur.
– Trente.
    Le moteur cessa de bourdonner.
– Ça marche. Monte !
    La portière se souleva. La pute disparut dans l’habitacle.
– On y va, intima la voix de Micky.
    Basse.
    Jean-Paul se tourna.
– J’ai été réveillée par une patrouille.
    Il grimaça. Super, elle avait été repérée dans la baraque du gouverneur. Le Binoclard avait bien dit que le contraire serait un coup de bol. Enfin bon, elle avait pu s’en sortir. Mais mieux valait filer vite. Surtout que :
– Des gens ont vu la baston.
– Et ils ont pas parlé de te planquer quelques jours ?
– Un seul.
    Ça craignait. Les autres la dénonceraient contre une jolie prime.
    Jean-Paul décolla du mur. Pas fâché d’arrêter de jouer le prostitué.
Cinq minutes de plus, et un Gerkis me demandait de le prendre par derrière !
– On bouge.
    Sans courir. Les tentacules de détection n’aimaient pas les déplacements trop rapides. Il prit la main de Micky, qui joua le rôle de sa cliente. Une jeune fille qui payait pour se taper un mec plus âgé, ça aurait pu paraître louche. Mais ici, les témoins étaient occupés à rechercher du sexe ou à le pratiquer dans leur bagnole.
    Ils quittèrent la rue d’un pas nonchalant. Au-dessus, une navette courba verse eux son tentacule de détection. Le faisceau bleuté balaya leurs épaules et leurs cheveux, leurs visages inclinés lui échappèrent.

– Tiens, regarde ! dit soudain Lucie, le menton pointé vers un groupe de mendiants assis en face.
    Ambroise haussa les épaules. Deux ou trois personnes semblaient écouter un gars.
– Il cause, OK ! Et alors ?
– Regarde son bras gauche !
    Ah… Eh bien…
    Mais oui ! Un morceau de tissu rouge vif se laissait voir dans des trous d’oripeaux ! Visible aux yeux attentifs, indétectables pour les tentacules des navettes.
    Lucie et lui approchèrent du groupe.

– À quoi tu penses ? demanda Jean-Paul.
    Sans s’arrêter. Deux mendiants debout et immobiles, ça attirait l’attention.
    Une espèce de tristesse voilait les yeux de Micky. Ce magnifique bleu de nuit…
– Au mec qu’a proposé de me cacher…
– Laisse tomber ! C’est le premier qui te fait le coup, c’est ça ? Sois pas naïve ! La seule fois où ça m’est arrivé, j’ai entendu une navette ! J’ai pu me barrer par une sortie derrière. Le mec s’est sans doute démerdé avec les Gerkis. Moi, j’ai eu du bol une fois, mais je sais bien que j’en aurai pas une deuxième fois !
– Il était prêt à m’aider !
– Et bien sûr, il t’a aidée… Micky, avant l’Invasion, le monde, ça valait ce que ça valait. Mais maintenant, soit tu résistes, soit tu dénonces ceux qui le font. Et ton mec, là, il résistait ?
    La jeune fille resta silencieuse un petit instant, le regard las. Puis elle soupira.
– Non.
– Eh bien il t’aurait vendue.

– Y a un truc que tu dis pas dans tes jolis discours, entendit Ambroise.
    Le gars au brassard rouge sourit.
– Lequel ?
– Comment on finit si on se fait piquer ?
– En se regardant en face, osa répondre l’ancien pompier.
– T’es qui, toi ?
– Quelqu’un qu’en a marre de fermer sa gueule.
– Ambroise ! s’insurgea Lucie.

    Deux files de carcasses de voitures et de camions gisaient sur la route défoncée. Les carrosseries décapées exhibaient leurs bosses, leurs creux et leurs rouilles. Les pare-chocs pendaient, traînaient sur le bitume fendu de milliers de crevasses. Beaucoup se dressaient aux côtés de leurs portières arrachées et tordues. Des coffres déchiquetés laissaient voir des valises carbonisées d’où dépassaient des habits, des jouets brisés… Dans pas mal d’habitacles, des cadavres avaient pourri pour ne laisser que des squelettes encore vêtus de tissu moisi, les lambeaux de chemises laissaient voir des clavicules, des côtes…
    Micky s’approcha d’un véhicule vide. À l’avant. Côté droit. Elle tira la portière tordue à la vitre brisée. Les charnières grincèrent, semblèrent crier. Elle s’installa sur le siège éventré et referma. Jean-Paul, dans les mêmes bruits, s’assit au volant, les cuisses et le dos contre un velours qui vomissait sa garniture. Il tira sur un sélecteur pendant de la ventilation. Qui révéla un minuscule clavier de chiffres disposés en cercle autour de l’axe du bouton.
9 3 8 4 0
    Aucun écran n’affichait la combinaison.
    Quelque chose bourdonna sous la voiture. Des hélices, qui commençaient à tourner. Le coffre s’ouvrit en un claquement. Des pales en jaillirent, protégées dans de longs cylindres.
    La carcasse se souleva, une jupe de caoutchouc se déploya sous elle, abritait le coussin d’air qui la portait.
    Jean-Paul braqua le volant, le propulseur de l’hovercraft camouflé tourna. Il enfonça l’accélérateur. Les hélices arrières se déclenchèrent, accélérèrent, poussèrent. L’engin avança et pivota. Encore. Plus. Le pilote contrebraqua, le propulseur se redressa.
    En route. Comme le matin de l’Invasion… C’était alors Rodez qu’il allait quitter. Pour quelques jours de vacances chez un ami d’enfance à Montpellier. Et à la place de Micky, c’était Samia, sa copine.
    Je gère les bagages de A à Z. En même temps, pour ce qu’on a… Elle aurait été partante à fond pour m’aider, mais vu la nouvelle d’hier…
– Jean-Paul… Je suis enceinte.
    Magnifique ! Entre ce poste au musée qui se passe bien et une compagne installée avec moi depuis trois ans dans mon, enfin dans notre, T2, j’étais déjà bien assez heureux. Un fils ? Une fille ? Je m’en fous pas mal. Je vais être papa et Samia sera la meilleure maman pour lui ou pour elle.
    Bon, je redescends sur terre. Deux valises, ça se gère bien. Notre Clio les loge à l’aise. Je n’ai plus qu’à refermer le coffre et à m’installer au volant. Avant de partir, j’envoie juste un SMS à Nicolas pour lui dire qu’on décolle. Une fois le message parti, j’embrasse Samia. Je contemple son visage, je caresse ses longs cheveux bruns.
    Je démarre…
    Rodez est loin derrière nous. Des ombres bizarres apparaissent sur la route. Une espèce d’éclair s’allume… Un orage ?
    Je n’ai pas le temps de me le demander : le bitume explose, des crevasses s’y creusent. Je donne un coup de volant pour éviter tout ça. La Clio dérape, ses pneus crissent, Samia commence à pousser des cris de panique. Je parviens à retrouver le contrôle de la voiture, qui s’arrête et cale.
    Quelque chose vrombit. Ça doit être énorme pour qu’on l’entende comme ça ! D’autres éclairs tombent, d’autres plaques de route explosent. Une en dessous de la voiture, ce qui la soulève et la renverse sur le côté. Samia pousse un nouveau cri, plus fort. Je vois la route basculer, j’entends le rétro s’écraser. Ça ne s’arrête pas là. La Clio ne reste pas en équilibre sur son flanc. Elle tourne en un tonneau. Ma compagne hurle.
    Une nouvelle explosion. C’est sous le châssis, à l’arrière…
    Il faut qu’on sorte de là ! Ma portière. J’arrive à l’ouvrir. Ma ceinture. J’arrive à la déboucler. Je glisse le long du dossier, protège ma tête en y plaquant mes avant-bras, qui heurtent le plafond. Je replie mes jambes et me laisse basculer vers l’extérieur, les étends.
– Samia…
    Ses gémissements et ses pleurs couvrent ma voix.
– Samia !
    Elle tourne son visage vers moi.
– Faut qu’on sorte de là.
– On va mourir !
– Écoute-moi ! Faut qu’on sorte.
    De nouveaux éclairs. D’autres explosions autour de nous…
    Je détache la ceinture de Samia. C’est dans les bras qu’elle tombe, tête la première. Je la tire hors de la voiture, nous relève tous les deux. On file !
    Les trucs qui ont canardé la route m’apparaissent. Des espèces de robots-libellules géants, hérissés de milliers de canons qui crachent des lasers. C’était ça, les éclairs ! L’un d’eux fonce vers nous. J’essaie de l’éviter…
    Samia tombe sur moi, m’entraîne dans sa chute. Je tourne mon regard vers elle.
    Sa tête. Plus rien d’autre qu’un moignon de cou où jaillit un geyser de sang. Qui m’asperge et qui pue.
    Cette fois, c’est moi qui hurle.


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Toulouse



– Qu’est-ce que tu nous ramènes ? agressa un brun barbu.
    Ses haillons noués en une tentative de chemise laissaient voir des épaules massives et un ventre grassouillet. À côté de lui, un grand mince aux cheveux gris mi-longs, accroupi, tournait une broche au-dessus d’un feu. Une carcasse encore chargée de viande y cuisait. Petite. Quatre pattes. Un rat.
Des ennuis ! lisait la vieille dame dans les yeux du plus gros.
– Corentin, ils ont pas où dormir !
    Elle se tourna vers les deux adolescents.
– Allez, entrez !
– Louise, t’as pas vu les écrans d’info ?
    Si, comme tout le monde. Les Gerkis avaient signalé la présence d’un ou plusieurs résistants accusés d’actes de terrorisme dans les alentours de la ville et promis de belles primes pour tout renseignement intéressant. Et qui débarquait le soir même ? Deux jeunes qui ne savaient pas où dormir !
– On mentira aux miliciens !

    Stéphane osa entrer dans la ruine. Sandra le suivit d’un pas hésitant.
– Ben voyons ! se moqua… Corentin, comme l’avait appelé Louise. Quand ils fouillent, c’est pas vite fait, je te signale. C’est à poil et avec un toucher rectal ! On m’a fait le coup, alors je connais, merci !
– Allez, c’est juste pour cette nuit !
– On a un peu de place, intervint le grand maigre.
– On est bien d’accord ! Stéphane, Sandra, on va vous trouver un peu de place. Le sympathique jeune homme qui veut pas de vous s’appelle Corentin. Et celui-là, un peu plus accueillant, c’est Thierry. Comme il a si bien dit, on a de la place. Mais dis-moi, Stéphane, je crois que t’as un argument de poids…
    Le garçon sourit. Leur nouvelle amie les avait prévenus : Gardez cet argument en réserve ! Il écarta un pan de sa chemise de hardes, révéla un emballage de papier plaqué contre sa peau.
    Les mâchoires de Corentin et Thierry s’abaissèrent de surprise. Leurs regards se dirigèrent vers le rat qui cuisait au-dessus du feu, la broche plantée dans sa carcasse. Le gars aux cheveux gris releva ses yeux le premier.
– T’as trouvé ça où ?
    Stéphane s’approcha des deux hommes.
– Tu leur fais voir, Sandra ?
    Sa sœur osa le rejoindre.

– Faire voir quoi ? demanda Corentin, impatient et intrigué.
    La jeune fille sortit de ses oripeaux une grande enveloppe métallique.
– Tu me ferais croire que ça marche ?
– Tu connais le truc ? demanda-t-elle, surprise.
– C’était connu avant l’Invasion ! Un sac doublé de métal, et les antivols étaient plus détectés ! Archiconnu ! T’es en train d’essayer de nous faire croire que les Gerkis ont pas trouvé mieux que les antivols magnétiques ?
    Bizarre, une technologie aussi archaïque. Ces monstres avaient inventé des engins de cauchemar, des espèces d’insectes-robots . Toute la Terre avait payé pour le savoir en cette foutue journée où il s’était installé au volant de son bus. Comme chaque matin.
    Mon premier poste de chauffeur. La même ligne depuis… trois ans, déjà ? Comment ça passe vite ! Mais je l’aime bien. C’est vrai, quoi ! Je traverse plein de zones Bus Propre, c’est bien pratique ! J’ai pointé comme il fallait, j’ai les clefs du bus… Je n’ai plus qu’à partir !
    La matinée aura passé vite. C’est qu’elle est fréquentée, cette ligne ! Les gens préfèrent le métro et le VélÔToulouse, mais il me reste pas mal de monde. Encore quelques passages à la gare des bus, et  ce sera… ma pause déjeuner… Ben, c’est quoi ce ciel tout sombre ? Tout d’un coup ! Un orage ?
– Regardez ! crie un passager.
    Du côté gauche. C’est par là que je vois… des bestioles géantes qui plongent vers les avenues ! Dans le bus, ça commence à hurler, à courir, à tambouriner contre les portes… J’ouvre. Parce que moi aussi, j’ai peur. Et je me sauve du bus en même temps que mes passagers. Vite, malgré mes kilos en trop. Des explosions retentissent. De plus en plus proches…

    Les Gerkis avaient fabriqué ces robots-libellules armés d’une tonne de lasers, et ils n’avaient pas trouvé d’antivols corrects pour leurs foutus magasins ?
– Si, ils ont trouvé mieux, répondit la jeune fille.
    Corentin fronça les sourcils.
– Tu connais les rayons X ? demanda-t-elle.
– Ben… Ben oui !
    Il n’avait jamais raffolé de la science, mais savait quand même que ces trucs n’étaient pas une invention pour les yeux de Superman. On en utilisait aussi pour les radios. Après, comment ça marchait, peu lui importait. Elle n’allait pas lui donner un cours là-dessus !
– Ils en utilisent des… Des un peu différents de ce qu’on utilisait.
Fais cours, hein !
– Les leurs traversent le plomb sans problème. Mais ça coince avec le gravier.
– Intéressant, ça ! intervint Thierry. Donc, dans cette enveloppe, y a du gravier, et tu peux y mettre tout ce que tu veux, si je comprends bien…
– C’est ça !
– Oui, bon ! coupa Corentin.
    Il retira la broche du feu et examina le rat. Bien cuit.
– On partage ?
– T’as plus peur que les miliciens nous déshabillent pour nous fouiller ? sourit Louise.
    Il ne lui répondit pas et tendit la viande aux deux jeunes.
– Ou on fait cuire vos morceaux ?
– Je suis pas sûr qu’on en ait assez pour nous cinq, répondit Stéphane. Autant tout cuire.
– OK !
    Corentin saisit un tissu enroulé dans une fente du mur, le déplia. Plusieurs couteaux apparurent. Il en prit un, coupa un morceau sur le rat cuit, le tendit à Stéphane. Un autre pour Sandra.
– Qu’est-ce qu’on aurait mangé s’ils avaient pas été là ? demanda la vieille femme.
    La routine des autres soirs : des rats.
    Un quatrième pour Thierry. Qui… souriait ?
– Tu pense à quoi ? demanda Corentin.
    L’autre haussa les épaules.
– C’est juste que ça me fait drôle de manger autre chose que du rat, c’est tout !
    L’ancien chauffeur de bus oublia presque sa surprise et se servit le cinquième morceau.

    Meilleur et plus copieux que d’habitude, le repas se poursuivit.
– Ça faisait longtemps que j’avais pas aussi bien mangé ! remercia Thierry. Depuis l’Invasion, je crois ! Vous êtes trop jeunes pour vous en rappeler, mais juste après l’Invasion, on avaite encore quelques réserves. Ça a pas duré très longtemps. Le temps que les centrales nucléaires, les éoliennes, les capteurs solaires… Enfin, des trucs qui vous disent rien, je suppose !
– Si, dit Sandra. J’ai lu des livres sur les énergies avant l’Invasion.
– Ah, bien !
    Rien de surprenant. Une gamine capable de comprendre une technologie au point d’en exploiter les failles ! Sacrée trouvaille, cette enveloppe !
– Donc, avant que la Terre soit privée d’électricité, on pouvait encore se faire de bons repas. Et puis après, ben… ça s’est salement gâté ! Enfin bon, toute une époque… Et vous, dans la Résistance, vous espérez que ça revienne ?
    Stéphane ne prit pas la peine de mentir pour répondre. Même si les clips d’info en ville ne montraient ni le visage de la fille, ni le sien, il devait bien se douter que ça se devinait.
– Disons qu’on essaie d’améliorer les choses qui peuvent l’être. Parce que tout faire revenir comme avant…
    Trop d’animaux et de végétaux disparus. Les océans changés en acide. Jamais la planète bleue ne pourrait renaître.
– C’est courageux, ça.
Je fais un sacré faux-cul !
– J’aurais bien voulu pouvoir.
    Thierry avait toujours méprisé la Résistance. Des bureaux saccagés ici et là, des transports dévalisés… Tout ce que ça changeait, c’était la population de la France : exécutions, déportations dans les camps d’Amérique…
Au fait, y a toujours pas eu de rafles !
    Étonnant. À chaque acte terroriste, les Gerkis vidaient des ruines. Là, ils promettaient des primes pour des renseignements.
– C’est pas si difficile que ça, le recrutement, dit Stéphane. T’as qu’à nous suivre quand on partira.
– Vous projetez déjà de partir ? s’inquiéta Louise.
– Faudra bien.
– En fait, avoua Thierry,

(Oh le faux-cul !)

je m’en sens pas capable.
– Déjà, ce soir, vous résistez.
– Hein ?
– Vous nous cachez. Et c’est déjà bien.
– Partez pas trop tard demain, grogna Corentin.
    Sa lâcheté le reprenait.
– Je veux pas d’emmerdes !
    Lui non plus. Mais autre chose de plus… juteux…
– Mais t’as bien voulu un peu de viande… ironisa Louise.
    Il baissa son regard vers le feu qui s’éteignait.
– Je pourrais jamais faire mieux que ça, reprit Thierry.
– On apprécie, déjà, remercia Sandra.
    Qui n’avait plus ouvert la bouche depuis son cours sur son enveloppe magique.


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Normandie



    La vaste étendue verdâtre bouillonnait. Des bulles éclataient ça et là à sa surface, libéraient des puanteurs de charogne. Les humains appelaient encore Manche cette portion d’acide. D’autres s’appelaient Océan Indien, Méditerranée, Pacifique…
    Quinze ans plus tôt, toutes ces étendues, sous leurs noms, avaient constitué la mer. Dès les premières années de l’Invasion, quelques résistants avaient établi des repaires sous les flots bleus. Les Gerkis l’avaient-ils deviné ou imaginé ? Où avaient-ils voulu supprimer un moyen de déplacement aux humains ? Ils avaient déversé dans les fleuves et leurs affluents des milliers de litres d’une étrange solution. Une espèce de bouillie verte comme du vomi, selon ceux qui avaient pu assister à la scène. Et en quelques mois, l’eau salée s’était muée en ce répugnant acide. Poissons, dauphins, requins, baleines, coraux et autres merveilles avaient disparu, brûlés dans ces flots.
    L’hydroglisseur approchait de ce cadavre d’océan, ses moteurs vrombissaient, sa vieille coque rafistolée à de trop nombreuses reprises vibrait, menaçait de craquer.
– Encore en train de penser à ce mec de la ruine ? s’impatienta Jean-Paul.
– Ça avait l’air d’un type bien. Y en avait deux autres qui voulaient pas de moi dans leur ruine. Mais lui, c’était pas ça !
– Pense plus à eux, OK ?
    Le pilote tira sur le volant, l’engin ralentit.
– Ils vont se démerder avec les Gerkis.
– Ses potes, d’accord ! Mais lui ?
    Le coussin d’air commença à glisser sur ce qui avait été un port avant l’Invasion.
– Il va se dégonfler et dire quelque chose. Faut pas te faire d’illusions ! Deux trois baffes des Gerkis, et il vide son sac !
– Au pire, quel sac tu veux qu’il vide ?
– Une fugitive qui s’est fait une patrouille et qu’a pris une rue dans les ruines de Rouen pour se barrer.

– T’es sûr de ce qu’on fait ? douta Mickaël.
    Alexis ne lui répondit que d’un soupir las.
– Non mais attends ! On se trouve une autre ruine et basta, quoi ! C’est pas une affaire !
– Et on va recommencer à jouer aux SDF.
    Tout juste. À longueur de journée, on se plantait sur des trottoirs, la main tendue. Certains collabos daignaient filer quelques pièces. Qu’on dépensait en petites quantités de bouffe au magasin le plus proche. Pas assez pour se passer du menu de choix dans ce foutu monde : le rat cuit au feu. Ce festin terminé, on se soulageait dans un grand trou creusé à la place des toilettes. Et on se couchait sur le plancher d’un vestige de chambre ou sous un escalier pour dormir. En crevant de chaud ou de froid suivant la saison.
    L’idée d’Alexis devait les sortir de cette mélasse en les rangeant dans le camp des collabos. Et ceux-là, on leur permettait une toute autre vie. En les laissant bosser pour des bons salaires. Et ça en garantissait, des choses intéressantes. Un logement potable. Une salle de bains, chiottes incluses ou séparées. De la bouffe correcte. Des fringues propres. Oui, mais tout ça à quel prix ? Celui d’une ado. Pas normale : tuer sans aucune arme une escouade de la Milice, ça ne rentrait pas dans les capacités d’un humain. Mais toute jeune. Mickaël avait juste voulu la laisser se démerder pour éviter les ennuis. Pas besoin d’ajouter aux joies de cette vie miséreuse une rafle ou des interrogatoires.
– Admettons, capitula Mickaël. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on leur raconte ?
    Une gamine qui filait, qui tournait à droite pour aller… Eh bien, on ne savait où.
– On pourra aussi leur conseiller de chercher Ambroise et Lucie.
– Quoi ?
– Pourquoi ils se sont barrés, à ton avis ? Juste pour faire la gueule ?

Deux trois baffes des Gerkis, et il vide son sac ! transmirent les écouteurs.
Au pire, quel sac tu veux qu’il vide ?
Une fugitive qui s’est fait une patrouille et qu’a pris une rue dans les ruines de Rouen pour se barrer.
    Curieux emploi des mots… Sans doute une variante de la langue française. Seuls le vrombissement des moteurs et les vibrations du véhicule suivirent.
    Le milicien L’Dwar Poïkk braqua ses yeux oranges sur l’écran où apparaissait une carte de la France. Un point lumineux se dirigeait vers la mer.
    L’agent avança la main dans un petit halo rougeâtre. Des lueurs pâles en jaillirent, flottèrent devant lui, s’allongèrent, se déformèrent… Peu à peu, des mots apparurent, écrits dans l’alphabet Gerkis. Il toucha Contacter. De nouvelles lumières nacquirent, se muèrent en noms. Il sélectionna Capitaine S’Krunn Grwach. Son supérieur comprendrait la conversation. Encore nouveau dans la Milice de Normandie, cet officier avait su établir son autorité. Grâce à son efficacité, mais aussi à une érudition incroyable. D’où lui venait sa connaissance de la Terre et des sociétés humaines ? Il ne répondait que d’une seule phrase à cette question :
Il est essentiel de connaître les peuples que nous gouvernons.
    Devant L’Dwar, les hologrammes fusionnèrent et se déformèrent en une inscription Connexion en cours.
    Qui s’effaça bientôt pour céder la place à une image de l’officier.
– J’écoute.
– Capitaine, le véhicule suspect flotte actuellement sur l’océan.
    Et ses occupants se croyaient invisibles. Aucun des deux ne se doutait de la présence d’une balise de surveillance dans la fausse carcasse de voiture.

    Silencieuse, Micky tripotait le soleil accroché à la chaînette autour de son cou. Sans ce pendentif à la con, elle n’aurait jamais été repérée dans la baraque du gouverneur de Normandie. Un cadeau de sa mère avant de mourir.
Quelle connerie ! Si je portais un soutif à Samia, la Milice m’aurait chopé dix mille fois !
    Jean-Paul regretta sa pensée. Odieuse pour sa compagne, morte alors qu’elle portait leur enfant. Et pour Micky. Aucune famille ne lui restait. Elle ne pouvait rien garder d’autre que ses souvenirs et ce bijou trop voyant.
    Un mystère sur pattes, cette fille. La plus jeune recrue du Binoclard. Dix-neuf ans aujourd’hui, onze à ses débuts. C’était Yann, un autre membre, qui l’avait dénichée. Un tout autre assassinat. Un second de l’Empereur Gerkis basé à Bordeaux. Toute la bande avait été surprise de le voir débarquer après sa mission non pas seul, mais accompagné d’une toute jeune fille. Le Binoclard lui avait demandé ce que c’était que ce bordel. Et Yann avait raconté toute l’histoire. Sa cible avait bien été éliminée, mais il avait dû fuir juste après. Et ne s’en serait pas tiré tout seul. Acculé dans une ruelle, des flingues braqués sur lui, il se voyait déjà emmené dans un centre d’interrogatoire. Ou lardé de plaies brûlantes. Et puis une petite main surgie de nulle part avait saisi une de ces gueules d’huîtres sous le menton. L’instant d’après, la tête avait pivoté en un craquement mouillé. Les genoux avaient ployé, le corps inerte était tombé sur le flanc. Juste après que la pétoire ait tinté par terre, dégringolée de la main molle. Un milicien, déjà tourné vers son collègue mort, avait visé… une gamine ? Il avait tiré. L’enfant s’était jetée à terre et roulée jusqu’aux pieds de son adversaire, le laser l’avait à peine frôlée. Elle s’était redressée, avait chopé le poignet et l’avait tordu. Les os avaient cédé… Yann, au lieu de la laisser se taper tout le boulot, avait canardé ses poursuivants. Tout y étaient passés. Mais pas assez vite. Un de leurs rayons avait explosé une joue de la petite, qui crachait ses dents arrachées. Et la plaie… se rétrécissait ?
Je me pose une tonne de questions, mais je suis sûr d’un truc : c’est une bonne recrue.
    Personne n’avait osé le contredire après une histoire pareille. Même pas pour la blessure qui s’était réduite : le visage avait paru intact, les dents toujours en place dans les gencives. Le Binoclard avait exigé que l’enfant se présente.
Micky Thornill.
    Le nom de sa mère, américaine immigrée en France. Morte douze ans plus tôt. Comme son père. Depuis que les Gerkis avaient tué ses parents, elle vivait dans la rue, volait dans les magasins…
    La bande l’avait entraînée au combat rapproché, au maniement des armes, au pilotage des véhicules… Yann n’avait pas menti sur sa force, son agilité et sa rapidité. Qui lui avaient permis d’ajouter aux techniques de baston apprises des trucs aussi dingues qu’efficaces.
    Déjà huit ans avaient passé. Et personne ne savait d’où lui venaient ses capacités.
    Pas même elle.
    Un mystère sur pattes.

    S’Krunn Grwach avait vu juste. Il avait réfléchi aux camouflages de la bande du Binoclard. Une hypothèse avait fini par en sortir : ces terroristes profitaient des routes pour se cacher et se déplacer dans de fausses carcasses. Certaines créatures utilisaient de telles ruses pour tromper leurs prédateurs. Les caméléons, dont les couleurs épousaient celles de leur environnement. Les phasmes, qui ressemblaient à des brindilles. L’agent Poïkk, placé en surveillance sur une route en Normandie, venait de lui donner raison.
– Transmettez-moi la localisation de la cible.
    Une étincelle s’alluma, devant lui sur la gauche, se dilata pour former un hologramme. Qui lui afficha une carte de la Manche sur laquelle un point blanc se déplaçait.
– Qui occupe le véhicule suspect ?
– Deux humains. Des français, d’après leur langue et leur accent. Un homme d’une cinquantaine d’années et une adolescente.
    Le capitaine se dressa. La surprise et l’intérêt venaient de lui picoter la nuque.
– L’adolescente porte-t-elle un pendentif doré en forme de soleil ?
– J’ai pu voir ces deux suspects avant qu’ils n’entrent dans le véhicule et il m’a semblé voir que oui, capitaine. Ce point est-il important ?
    Oh oui ! S’Krunn avait visionné les films de surveillance de la maison du Gouverneur de Normandie. À de nombreuses reprises. Il avait remarqué quelque chose qui brillait autour du cou de la jeune meurtrière.
– Je veux entendre ce qui se passe dans le véhicule.
– Tout de suite, capitaine. Souhaitez-vous écouter les conversations depuis que les suspects sont proches du véhicule ? Pour être franc, il y a des mots que je n’ai pas compris…
– Transférez.

    Au loin, le Mont Saint-Michel ressemblait encore à une petite pyramide sombre qui jaillissait de l’océan d’acide verdâtre.
– Me dis pas que tu penses encore à ce mec ! sourit Jean-Paul.
– T’inquiète pas pour ça, rassura Micky.
    Cette histoire la travaillait encore, mais pas la peine de gaver son complice. Ce type avait rappliqué armé de caillasses ! Ridicule contre les flingues à lasers des Gerkis, qui auraient eu sa peau en deux temps trois mouvements.
    Au loin, la silhouette grossit, ses flancs se précisèrent. À son sommet, des ruines qui avaient été une abbaye pendant des siècles commençaient à se révéler.
– Encore du bon boulot, félicita Jean-Paul.
    Lw’Hadd Srawk, Gouverneur de la Normandie. Célèbre pour ses rafles à Caen, Rouen et d’autres villes de sa région. Combien d’humains déportés sur ses ordres ?
    Fini, le salopard. Son Empereur lui organiserait un bel enterrement. Le héros de l’année !

Encore du bon boulot, entendit S’Krunn Grwach.
    Langue familière du dialecte français. L’homme félicitait l’adolescente pour un travail réussi. L’assassinat du gouverneur.
    Plus personne ne parla. Les deux terroristes laissèrent tourner les moteurs de leur hydroglisseur. Sur la carte, le point blanc se dirigeait vers le Mont Saint-Michel. Une merveille de cette planète, qui en regorgeait, tant dans ses paysages que dans les architectures de ses peuples.
    La Terre, ainsi la nommaient ses habitants. Des civilisations s’y étaient succédées, si différentes. Elles avaient laissé des palais, des statues… Plus rien ne subsistait. Les Gerkis avaient dépouillé les humains de leur privilège d’écrire l’histoire.
    Le Mont Saint-Michel. Très intéressant, comme cachette. Entre les ruines de l’abbaye et celle de la ville… Une excellente base pour la bande du Binoclard. Oui, ils avaient exécuté le gouverneur Srawk. La Résistance ne commettait pas de tels actes. Elle préférait les sabotages, les dégradations… Son pire coup datait de cette nuit : le vol des plans de la résidence anglaise de Sa Majesté l’Empereur.
    Le Binoclard… Dix ans d’attentats. Les informateurs humains de la Milice ne connaissaient que ce surnom. Un terroriste qui restait dans l’ombre et envoyait des sbires sur le terrain dans toute la France. En Italie, une certaine Lucrecia sévissait. En Allemagne, le groupuscule du Roter Jäger semait la terreur. Les Azules Caballeros prétendaient libérer l’Espagne.
    Deux mois plus tôt, la Milice avait promu S’Krunn capitaine en Normandie. On l’avait chargé de l’enquête sur ce criminel. Une bonne connaissance de la langue française, de ses patois et de ses registres lui avait permis une déduction. Dix ans plus tôt, un humain avait été arrêté à Brest pour distribution de messages subversifs. Joseph Millet. Il avait été condamné à… ĺ’énucléaction. Un terme familier qui désignait des problèmes de vue pour nommer un homme privé de ses yeux ! Ses supérieurs n’y croyaient pas : un aveugle qui dirigeait une bande !
    Comme pour les véhicules camouflés dans les files de véhicules sur les routes.


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Toulouse



– Vous irez où, après ? demanda Corentin.
    Louise sourit, la bouche fermée.
– Depuis quand t’en as quelque chose à faire ?
    Tout juste. Lui qui, après avoir giclé de son bus le jour de l’Invasion, n’avait pensé qu’à sauver sa peau et éviter les histoires… Résistants, terroristes, Gerkis, tout ce petit monde lui passait au-dessus du cigare.
– Bon, alors, vous savez où aller ?
– De ruine en ruine, répondit Stéphane.
– C’est Louise qu’a raison, affirma Thierry. Vous devriez rester un peu ici.
– On va vous attirer des ennuis.
– Pas forcément, rassura Corentin. Les rafles, on va pas y avoir droit tout de suite.
    Surtout qu’un détail venait de s’illuminer dans sa mémoire : les clips d’information en ville n’avaient montré aucun signalement des résistants recherchés. Pas normal. Aussi bizarre que ce qui lui prenait de s’intéresser à ces deux jeunes.
    Dans un quelconque roman ou film, ils lui auraient rappelé ses enfants. Sauf qu’il n’avait jamais fondé de famille. Son physique grassouillet ne l’avait pas empêché de sortir avec des filles dans sa jeunesse, mais il ne s’était jamais installé en couple. Quant à procréer dans ce monde… Nourrir des bébés au lait de rat ? Expliquer à des adolescents que s’ils ne collaboraient pas, ils crèveraient de faim et pueraient tous ensemble dans des ruines ? Les voir partir en déportation vers les camps d’Amérique ?
    Pourquoi encourageait-il lui aussi ces deux petits résistants à rester ?
– Restez au moins le temps de nous apprendre à fabriquer votre enveloppe ! plaisanta Thierry.
– Ça se fait pas comme ça ! prévint Sandra.
– Je m’en doute. Mais sérieusement, vous serez plus en sécurité ici qu’en reprenant la route demain.
– On va parler de tout ça demain, je pense, coupa Louise en se levant. On est tous fatigués.
– Ouais, bonne idée, approuva Corentin. Vous venez, Sandra et Stéphane ? On va vous trouver un coin pour dormir.

    Tous franchirent une porte où plus aucun battant ne pesait sur les gonds tordus.
– La chambre, annonça l’ancien chauffeur de bus. Il va falloir vous serrer, parce qu’y a pas forcément la place pour deux.
Serais-tu quelqu’un de bien ? pensa Louise, qui le prenait jusqu’alors pour un lâche égoïste. Pourquoi ce revirement ? Elle le vit proposer aux jeunes un coin qui mordait sur son espace, déployer la grande étoffe miteuse qui lui tenait lieu de couverture en leur expliquant qu’ils pourraient tous les trois tenir dessous à condition de se serrer. Stéphane désigna à Sandra la place aux côtés de Corentin.
– Vas-y. Tu seras bien au chaud.
– Et toi ?
– T’inquiète !
– Attendez ! proposa la vieille femme. Sandra peut dormir avec moi.
– Comme tu veux.
– Allez, viens.

    Corentin sursauta. La poussière de la ruine crissait sous des chaussures. Il ouvrit les yeux. Le toit crevé et le plancher effondré laissaient voir les étoiles qui brillaient dans la nuit. La lueur de la lune s’y coulait en rayons pâles, éclairait une silhouette. De dos.
    Thierry. Qui quittait la chambre.
    Stéphane dormait. Comme Sandra et Louise sous leur couverture.
    Corentin se glissa hors de l’étoffe, se leva et rejoignit l’autre. Qui sortait de la maison.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-il à voix basse. T’arrives pas à dormir ?
    Thierry se retourna et sourit.
–Ça tombe bien, faut qu’on parle.
– Là, maintenant ?
– Maintenant, oui. Là, non : plus loin. Allez, viens !
    Il continua d’un pas vif, tourna dans une rue. Ça rimait à quoi ? Corentin galopa, parvint à le rattraper.
– Attends ! Qu’est-ce que tu fous ?

    Derrière les paupières de Stéphane, les souvenirs affluaient en images et sons de rêves. Bien des années plus tôt, dans une base de la Résistance. Encore enfant, il feuilletait une vieille où, en photos, des hommes poussaient du pied une sphère noire et blanche.
Ça s’appelait du…
    Je sursaute. C’est la voix de Papa ! Et je n’arrive pas à comprendre le dernier mot de sa phrase.
– Du quoi ?
– Football. C’est un mot anglais. Foot, ça veut dire pied. Et ball, ça veut dire ballon. Ballon au pied. J’y jouais quand j’avais ton âge, avec mes copains.
– Ah bon ?
– Ça te dirait qu’on en fasse une partie ? Ça peut être très amusant !

– Faut qu’on parle, c’est ça ? s’impatienta Corentin.
    Thierry s’arrêta enfin.
– Ces deux jeunes, là…
    Il s’approcha de la fenêtre d’une maison effondrée et s’assit sur le rebord défoncé.
– Tais-toi ! s’affola le gros roux. Tu veux que tout le monde le sache ?
– Ces baraques sont vides. Allez, viens !
– Bon, t’as fini de faire ton mystérieux ? Ça me gave, là !
– Ces deux jeunes, tu disais qu’ils allaient nous attirer des ennuis.
– Ouais, je l’ai dit. Et maintenant, je les laisse dormir avec nous, je sais. Me demande pas ce qui m’arrive, j’y comprends rien !

    Papa a posé par terre deux boîtes contre un mur et deux autres contre celui d’en face.
– Je t’explique les règles. Faut que tu mettes le ballon dans mes buts en le poussant ou en le lançant. Mais toujours avec tes pieds ! Et moi, faut que je t’en empêche. En même temps, faut que je te fasse pareil.
– D’accord.
– Normalement, pour faire tout ça, faut deux équipes de onze. Mais y a que toi et moi.
– C’est pas grave ! On va jouer comme ça ! Mais on va faire comment pour le ballon ?
– Y a ce qu’il faut !

– C’est pas important, coupa Thierry. En fait, moi, je trouve qu’ils peuvent nous rapporter gros.
– Comment ça ?
– Fais pas ton abruti ! Ça t’a jamais tenté, les primes des Gerkis ?
– Qu’est-ce que j’en ferais ? Tu sais, j’ai vu mon bus brûler avec des passagers qu’avaient pas pu sortir à temps. Et ils vont pas me faire oublier ça avec leur fric !
– Ça te plaît tant que ça, de t’habiller avec des bouts de chiffons ? Et de bouffer du rat ? On a une opportunité !
– Attends…
    Corentin osa enfin comprendre.
– Tu veux dénoncer Stéphane et Sandra ?
– Ben quoi ? Je sais pas combien d’années on va pouvoir vivre en bouffant de la merde et en se caillant les fesses dans des ruines, mais ce sera toujours trop long. Moi, j’ai bien envie de finir ma vie dans un vrai appart, et habillé avec un vrai costard.
– Mais attends ! C’est des gamins !
– Des ados. T’as pas l’œil ! Tes gamins, ils sont grands. Alors, t’en penses quoi ?

Et voilà ! clame Papa.
    Il pose au milieu de la pièce un vieux jouet à moi, même pas rond. Une peluche usée, sans yeux ni bras. Pas grave.
– Et maintenant, on se met face à face, tous les deux à côté du ballon. Comme ça !
    Il donne un coup de pied dans le nounours, qui glisse derrière moi. Je cours pour le bloquer du côté de ma chaussure et je le frappe à mon tour.


    Corentin se retourna.
– J’en pense que je vais les réveiller et leur dire de partir tout de suite.
– T’es pas bien ou quoi ?
– Pourquoi je suis pas bien ? Tu crois que je vais oublier de leur dire que c’est toi qui veux les vendre ? T’inquiète pas, ils le sauront !
– Corentin ! Tu vas pouvoir conduire un beau métro dans la ville. Ou ailleurs ! Tu vas pas avoir qu’une prime, tu vas aussi avoir un boulot !

    Papa arrête le ballon, mais j’arrive quand même à y donner un coup de pied.
– Bien joué ! félicite-t-il.
    Avant de le frapper lui aussi. Plus fort que moi. La peluche glisse derrière. Je me retourne, nous courons tous les deux vers le vieux nounours. L’un de nous va arriver le premier, donner un coup… Moi. Pour pousser le ballon vers le but de Papa.
    Le jouet passe entre nos pieds, sans atteindre les boîtes contre les murs. Nous courons, nous rions.

   
Corentin sentit un choc fuser contre sa fesse. Il tomba genoux et mains à terre.
– Tu disais quoi ? menaça Thierry. Tu disais quoi ?
    Il balança un coup de pied à la hanche. Le gros roula sur son bras, puis sur son dos. Des éclats de douleur brillèrent.
– Tu disais quoi ?
    Une chaussure se leva,
– Tu disais quoi ?
frappa le ventre.
    L’air cessa d’arriver dans les poumons de Corentin, laissa une brûlure d’étouffement monter. Son cœur… allait s’arrêter… Il tenta de respirer plus fort, couina, suffoqua. Encore. Enfin, un grand souffle l’inonda en un trop-plein glacé. Un autre, à peine plus calme et moins froid.
    Il vit Thierry s’accroupir, sentit sa main lui saisir la gorge. Et serrer, rien qu’un peu.
– Tu leur diras rien, j’espère.
– Non. Lâche-moi…
Salaud…
– Ils vont rester dans la ruine. On est d’accord ?
– On est d’accord. Lâche-moi…


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Paris,
Centre d’interrogatoire de la Milice



    Des doigts et orteils à des kilomètres du corps. Brisés, engourdis dans une glace brûlante de douleur. Un estomac foré de mille vrilles de faim. Un gosier piquant de soif, une langue gonflée, comme privée de salive.
    Des vibrations secouaient sa gorge sèche. Un mouvement… François entrouvrit les yeux, la lumière cru s’infiltra dans ses paupières. Il vit le plafond défiler, basculer… Vint le mur… On pivotait sa table. Qui s’arrêta d’un coup, debout.
    Il se réveilla. Les yeux oranges d’un milicien gerkis le fixaient. La main à deux pouces porta à sa bouche une boule de pâte d’une répugnante couleur de salpêtre. Une odeur de légumes pourries volait.
– Mangez !
    Ce truc dégueulasse ? François avança sa tête et tenta de mordre. La puanteur le repoussa. Il réessaya, osa planter ses dents, tirer un morceau et mâcher cette chair… spongieuse et mouvante comme… un amas grouillant d’asticots. Un goût infect de charogne envahit sa bouche, un suc froid, épais comme un café turc, descendit dans sa gorge, démangea sa soif au lieu de la soulager.
    Il avala la bouchée, qui descendit vers son estomac, grasse et acide comme une vomissure, lourde. En mordit et tira une autre. Texture de vers. Goût pourri. Jus épais.
    Une troisième. Encore… Sa faim ne s’apaisa qu’à peine.
– Merci, coassa-t-il.
    Son souffle brûla sa gorge encore assoiffée et sa langue.
– Accepte pas cette saloperie, râla une voix pâteuse alors que le gerkis s’éloignait.
    Arnaud. François tourna son visage vers lui.
– Tu veux qu’on se laisse mourir, c’est ça ?
– J’ai pas de meilleur plan. Regarde dans quel état ils nous ont mis ! Et c’est que le début !
    D’autres tortures allaient venir. De nouvelles plaies. Des mutilations. De la souffrance. Parler n’amènerait que plus vite vers l’issue déjà prévue : la mort. Cesser de se nourrir…
– Tu crois vraiment qu’on va gagner du temps ? On va juste se faire encore plus mal !
    Arnaud ne répondit rien. Les deux prisonniers laissèrent peser le silence dans la salle. Les lames des instruments brillaient sous la lumière, pleines d’une ironie malveillante, avides de se planter dans des chairs.
– Tu connais leur chef ? demanda François.
    Pas le temps d’en parler hier. Tous deux s’étaient effondrés d’épuisement et de douleur.
– Commissaire Alain Castipiani. SRPJ de Nice.
– T’as bossé avec lui ?
– Toutes les polices de France le connaissaient. Et spécialement l’IGS.
    Ah, d’accord. Un ancien ripou qui se retrouvait officier dans la Milice de l’occupant.
– Sérieux, François, le prochain repas,
    Arnaud remettait ça.
– tu le refuses.

    La lumière éclata, força le barrage des paupières fermées d’Isabelle. Qui les crispa pour protéger ses yeux, puis osa les entrouvrir. La même cage se révéla à travers ses cils. Aucune nourriture. Pas d’eau. Et la faim creusait son ventre, la soif piquait sa gorge.
– Levez-vous, humaine ! beugla un haut-parleur.
    Situé où ? Dessous, c’était de là que le son venait.
– Debout !
– Où sont mes amis ? osa demander Isabelle.
– Debout, humaine !
– J’exige de voir mes amis !
    Le plafond bourdonna, elle tourna son regard. En haut, deux trappes s’ouvraient. Deux tentacules descendaient.

T’as bossé avec lui ? demanda Bouvier.
    Sur un écran, un casque plaqué sur les oreilles, Alain Castipiani regardait et écoutait les deux toquards bavarder.
Commissaire Alain Castipiani. SRPJ de Nice.
    Oh ! Roy présentait.
T’as bossé avec lui ?
Toutes les polices de France le connaissaient. Et spécialement l’IGS.
    Pas très flatteur, le gars.
Sérieux, François, le prochain repas, tu le refuses.
    Ce qui ne tuerait pas plus vite.
Fais comme tu sens. Mais ça m’étonnerait que ça te donne quelque chose.
    L’heure tournait, il allait falloir commencer la séance d’aujourd’hui.

    Les tentacules mécaniques cessèrent de s’allonger, se tortillèrent dans les cliquetis de leurs articulations. Leurs extrémités frôlaient le corps nu d’Isabelle, le parcouraient.
– Debout, humaine !
– Pas avant que j’aie vu mes amis !
    Les serpents de ferraille se dardèrent, l’un vers le nez, l’autre vers l’entrejambe. Le premier pénétra une narine, y avança. Il entra dans un sinus en un craquement, la tiédeur poisseuse du sang se mêla à la froideur du métal. Un cri échappa à Isabelle, elle ferma ses yeux, qui pleuraient.

    Une porte coulissa.
– Bonjour, salua Castipiani en entrant.
    Ce ton léger… Ce sourire plein de fausse bienveillance sous les yeux de mercure.
– J’espère que vous serez plus bavards aujourd’hui. Comme ça, on va pouvoir vous soigner, vous trouver du travail…
– Et une belle place dans une fosse commune ? ironisa Arnaud.
    De sa pitoyable voix étranglée, dans sa bouche sèche.
    Il vit l’officier de la Milice approcher d’un pas lent. Juste devant lui. À côté de ses jambes tendues par terre.
– Roy, où est la base de la Résistance ?
    Arnaud leva son visage, ses mâchoires serrées, et fixa le regard gris. Sa bouche se contracta comme pour retenir son silence.
    Un pied se leva. Au-dessus de son genou.

    Isabelle sentit l’autre tentacule se glisser entre ses cuisses. Dans son bas-ventre.
– Non… Non !
    Il écarta les lèvres, infiltra son métal froid.
– Arrêtez ! pleura-t-elle.
    Les deux serpents cliquetèrent, levèrent son corps, qui pesa sur son sexe et son nez. Ils le redressèrent, tête vers le plafond. Puis le plaquèrent, pieds sur le plancher. Ils daignèrent se retirer.
– Veuillez demeurer debout, humaine.
    Isabelle s’écroula, agitée de sanglots, le visage et les bras contre la paroi.

    Arnaud hurla. Le pied pressait sa rotule, la broyait, tournait dessus. Encore. Puis la libéra, réduite en fragments d’os qui jaillissaient de chairs crevées. La bouillie du genou semblait crier sa douleur. Les muscles déchirés pleuraient des larmes de sang, leurs flots rouges pendaient en gouttelettes avant de s’écraser en petites flaques qui allaient grandir.
Finis-moi…
    Ce qui n’arriverait pas. Sauf… si l’un ou l’autre parlait. Alors toute la Résistance y passerait.
    Castipiani se tourna vers François.
– J’ose espérer que vous vous montrerez plus intelligent que votre copain. Qu’on dispose la table face à la cage.
La quoi ? Cage ?
    La grande planche pivota.

    François tourna, les pieds vers le sol, le visage face au mur, Arnaud dans son dos.
– Les technologies changent, mais pas les techniques.
– Pardon ?
– Vous croyez que vous êtes le premier tortionnaire à faire miroiter des avantages à ses victimes ? Vous feriez mieux de nous tuer tout de suite. Je sais pas ce qu’est devenue ma femme. Si elle est prisonnière, vous pouvez la libérer : elle sait rien du tout.
    Elle devait survivre ! Rejoindre la base. Participer aux futures actions contre…
    La main de Castipiani saisit ses testicules, il hurla. Encore. Ses cris secouèrent son gosier sec, son souffle brûla sa bouche. La douleur fusa, monta jusque dans ses entrailles.
    La poigne le libéra enfin, laissa un feu glacé dévorer son entrejambe et son ventre. Ses poumons haletaient, comme si l’air pouvait calmer sa souffrance.
– Bouvier, vu comment vous connaissez votre histoire, je vais vous poser une question. Est-ce que c’est déjà arrivé dans le passé que dans un interrogatoire, le tortionnaire soit pris pour un con ? Et à ce point-là ?
    Un rire grinçant retentit derrière. Arnaud !
– Vous vous croyez fort… C’est facile !
– Roy, fermez-la.
– Vous êtes là, avec votre corps d’homme qui valait trois milliards, et nous, on est attachés. On vous fout les chocottes, c’est ça ?
    François entendit des pas rapides. Puis un coup. Arnaud suffoqua. Les chaussures du milicien claquèrent. Vers la table.
– Franchement, Bouvier ! Elle était dans le même commando que vous et elle sait rien ? Et faudrait que je gobe ça ? Ça me rappelle un petit dealer qu’on avait arrêté à Nice. Vous savez ce qu’il a prétendu ? Que c’était quelqu’un qu’avait mis la drogue dans ses poches !
    Un éclat de rire secoua le commissaire.
– On avait fourré de la drogue dans ses poches ! Pendant qu’il prenait une douche ! Franchement ! Cette histoire a fait rigoler la police niçoise pendant des années. Quand on racontait ça à nos stagiaires, ils étaient bidonnés.
    L’hilarité se calma.
– Vous voulez savoir ce qu’est devenue votre femme ? Je vous comprends. Vous allez avoir de ses nouvelles tout de suite.
    Non ! On allait l’amener dans cette salle…
    François banda ses muscles, comme pour briser les chaînes.
Et j’irai loin avec mes doigts et mes orteils pétés !
– Qu’on révèle la cage, ordonna Castipiani.
    Ce mot qui revenait.
    Un pan du mur coulissa. Un bras nu apparut, plaqué contre… une vitre. Une jambe, une toison brune, un ventre, des seins, un visage en larmes, une narine qui saignait…
– Isabelle !
    François sentit son cœur battre, entendit son tambour dans sa poitrine.
– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?
– Elle saigne du nez à cause d’un tentacule qui l’a relevée. Elle a reçu l’ordre de se mettre debout, elle a pas voulu obéir, alors on l’a un peu forcée. Sinon, ce qu’on lui fait maintenant, c’est de vous que ça dépend, pas de moi. Si j’ai les bonnes réponses à mes questions, ça s’arrête là. C’est tout !


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Toulouse



– Tiens ! Corentin vous suit pas, remarqua Louise.
    Sandra et Stéphane venaient d’entrer dans la pièce de vie.
Ils auraient pu être beaux !
    Leurs cheveux blonds, leurs yeux verts… Pas question de prendre soin de tout ça dans le monde d’après l’Invasion. Plus d’eau courante pour se laver. Plus de vêtements décents autres que ces hardes qu’on récupérait où et comme on pouvait.
    La jeune fille haussa les épaules.
– J’ai l’impression qu’il a mal dormi cette nuit. Je crois qu’il s’est levé à un moment, et après, il s’est un peu agité.
– Ça lui ressemble pas. Il est le premier levé, d’habitude. Ça lui vient de son métier.
– Il faisait quoi, avant l’Invasion ? demanda le garçon.
– Chauffeur de bus. Dans cette ville. Il commençait très tôt le matin. Oh pardon ! Vous savez peut-être pas ce que c’était que les bus !
– Nos parents nous ont raconté. On imagine un peu ce que c’est.
    Une famille qu’ils ne reverraient sans doute jamais. Un père et une mère entre les pattes de la Milice. Ils mourraient sans rien avouer ou parleraient sous la torture…
    Louise se hâta de clore le sujet :
– Enfin bref ! Il a gardé cette habitude. Tenez, un peu de pain pour le petit déjeuner.
    Pas très frais. Et sec. Avant l’Invasion, on aurait pu le tartiner de beurre ou de confiture, l’accompagner d’une bonne boisson chaude. Seuls les collabos le pouvaient encore aujourd’hui.
    Thierry entra à son tour dans la pièce.
– Bonjour tout le monde.
– Bravo ! T’as réussi à te réveiller avant Corentin.
– Oui, je l’ai vu, il dort encore. C’est bizarre qu’il soit pas encore levé. D’habitude, c’est lui qui nous attend. J’ai pas l’habitude de le voir dormir quand je me lève !
– D’après Sandra, il a mal dormi cette nuit.
– Ah bon ?

    Corentin plissa les yeux, un rayon de soleil tombait dessus. Il les détourna vers de l’ombre et les ouvrit. Ses mâchoires s’écartèrent, laissèrent échapper un long baillement. À ses côtés, la couverture… vide…
Stéphane ! Sandra !
    Il sursauta, son dos se dressa comme un ressort sur son séant, ses paupières s’ouvrirent. Thierry les avait déjà… Non. Il avait décrit son plan cette nuit, pas longtemps après l’avoir tabassé. Juste avant de reprendre le chemin de la ruine. D’abord, les mettre en confiance. Au moins aujourd’hui. Ils devaient rester.
Il m’a pas raté, le fumier !
    Sportif amateur mais de bon niveau, passionné d’arts martiaux… Pas étonnant qu’il ait su cogner ! Et sa trahison, une surprise ? Pas tant que ça : son métier de banquier avant l’Invasion l’avait habitué à une vie confortable. Il voulait juste la retrouver.
    En sacrifiant deux adolescents. Ce serait quoi la suite, pour eux ? Un procès à l’issue duquel on leur pardonnerait les erreurs de leur jeunesse grâce à un brillant avocat ? Que dalle ! Exécution publique ou déportation dans les camps d’Amérique.
– Oui ! dit une voix dans la pièce de vie.
    La petite Sandra.
– Je crois qu’il s’est levé, à un moment. Et après, il a pas arrêté de bouger !
    Vrai. Corentin n’avait pu fermer l’œil que très tard. Les menaces de Thierry… Stéphane et Sandra vendus à la Milice… Ça avait tourné dans sa pauvre tête comme du linge dans une laverie. Comment les tirer de là ? L’autre salaud lui flanquerait une grosse branlée si jamais il essayait.
Continue à faire le lâche. Ça t’a bien réussi jusque là, non ?
    Dormir dans des ruines, bouffer les bestioles qui daignaient se laisser chasser, mendier toute la journée ou presque… Zéro embrouille. Si facile. Ça l’avait d’abord poussé à rejeter ces deux jeunes, qui traçaient un boulevard pour une rafle. Et puis… une espèce de honte ou de pitié ou quelque chose du même genre avait soufflé d’autres idées dans son crâne. Résultat des courses : un danger jamais envisagé, qui s’appelait Thierry.
    Non. Il devait tenter de les sauver. Mais comment ? L’enfoiré le tuerait, soit de ses mains, soit en parlant de son cas aux gerkis.
Parce que l’un empêche l’autre ?
– Ça lui ressemble pas.
    Tiens donc ! Qui causait ? Quel faux-cul ! Ne savait-il donc pas ce qui se passait ?
    Corentin se leva et quitta la chambre.
– Bonjour tout le monde.
– C’est pas souvent, dis donc ! sourit Louise.
– De quoi ?
– T’es le premier levé, d’habitude. Il paraît que t’as pas bien dormi cette nuit. Qu’est-ce qui se passe ?
– Rien d’important.
– Je sais ! osa dire Thierry. Tu stressais pour nos deux amis, c’est ça ?
    Le culot !
– C’est fou ce qu’ils font comme vagues ! On a déjà été déportés trois fois depuis qu’ils ont débarqué !
    Corentin sentit ses mains se crisper, les empêcha de se fermer en poings. Une bagarre ? Surtout pas. L’autre lui démolirait le portrait. Non, bien mieux ! Il le maîtriserait.
– Non, c’est pas ça…
    Après, ça jaserait dans la ruine. Qu’est-ce qui lui prend ? Il a perdu la boule ou quoi ?
    Le pire serait que non. Alors que ça aurait pu arriver pour moins que ça. Toute une nuit à se demander comment sauver à la fois deux jeunes et sa peau !
– Oh, c’est vraiment idiot,

(Gros lâche !)

laissez tomber !
    Ne rien révéler. Contourner les questions.
    Louise haussa les épaules.
– Dis toujours !
– Bon, d’accord. J’ai rêvé du jour de l’Invasion.
– Ça a rien d’idiot, tu sais ! Ça m’arrive encore maintenant !
– Bon, voilà, vous savez tout. Maintenant, si ça vous ennuie pas, je vais prendre mon petit déj.
    Plus gonflé que jamais, Thierry lui souriait, un morceau de pain sec dans sa main tendue.
– On vous remercie pour tout, commença à saluer Stéphane, la dernière bouchée de sa tranche à peine avalée.
    Il frotta ses mains l’une contre l’autre, des miettes tombèrent.
– Mais faut qu’on reprenne la route.
Les faire rester…
– Déjà ? feignit de s’étonner Corentin.
    Nul. Au moins essayait-il. Ça lui éviterait la râclée ?
– Ben oui. La base est loin.
– Vous pouvez pas demander à des… Enfin, on va dire, des collègues, pour venir vous chercher ?
    Sandra secoua la tête.
– La Résistance a pas les moyens.
– Comment ça ?
– On peut pas communiquer avec la base. Et les véhicules, y en a pas tant que ça.
– Ah ouais ! Faudrait plus de gens comme toi pour fabriquer du matériel, c’est ça ?
Minute ! Fabriquer… du matériel…
    Mais oui ! Le gadget dont elle avait sorti de la viande hier soir !
Fais pas ça ! Dégueulasse !
– Au fait, ton enveloppe, là…
Bravo ! Elle va rester,
– Oui ?
et comme ça…
– Ce serait pas mal que tu nous en fabriques au moins une.
– Ouais, bien vu ! approuva Thierry. Comme ça, on pourrait bouffer autre chose que du rat. Et se faire des vrais petits déjeuners !
– Elle a pas que ça à faire ! objecta Louise.
Et merde !
– Ils ont dit qu’il fallait qu’ils partent, je vous signale !
– Allez, ils nous doivent bien ça ! Vous auriez dormi où ?
– Tu peux trouver ce qu’il faut facilement ? demanda Corentin.
    La jeune fille haussa les épaules.
– En fait, ça se fait avec de la pierre.
– Sandra… protesta Stéphane.
– Thierry a raison : on leur doit bien ça !
– T’oublies pas…
– Mais non, j’oublie pas ! Mais tu te rends compte des risques qu’on leur fait prendre ? On leur doit quelque chose !
    Le garçon se tut quelques instants. Puis :
– OK ! Tu leur en fais une…
– Bon ! rappela Corentin en frappant dans ses mains.
Je suis un salaud !
    Et il parvint à sourire !
– Faut pas qu’on oublie d’aller gagner notre argent !
– Eh oui, soupira Louise.


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Mont Saint-Michel



    Au pied de l’abbaye s’étendaient des ruines qui auraient bien voulu ressembler encore à une ville. Les toits effondrés et les fenêtres explosées laissaient voir des gravats et d’épaisses couches de poussière, des meubles fracassés. Des enseignes d’hôtels et de restaurants pendaient, presque effacées. Dans les salles ou les chambres, sur les fauteuils et sur les lits, des squelettes se décomposaient. Les lambeaux d’habits pourris laissaient voir des côtes, des hanches, des fémurs… Dans les rues s’étendaient des colonnes d’os encore vêtus de morceaux de tissu. Des bras enlaçaient des cages thoraciques, des phallanges en tenaient d’autres. Des crânes semblaient n’attendre qu’un vent pour rouler. Dans les orbites vides semblaient se lire encore les derniers souvenirs de ces morts. Des couples qui plaisantaient ou se disaient leur amour. Des parents qui racontaient à leurs enfants l’une des multiples histoires de ce lieu. Et ces robots-libellules géants, descendus du ciel, qui fondaient sur la foule, la brûlaient, l’exterminaient.
    En bas du roc, vers l’Atlantique, la mer acide coulait dans une grotte, s’y arrêtait contre une margelle ronde, s’emprisonnait en un lac verdâtre. Les bulles éclataient, ici et là, des milliers d’échos rebondissaient contre les parois humides et la voûte. Le jour s’nvitait pour dessiner une ligne lumineuse qui tentait de déchirer l’obscurité, mais finissait par s’y laisser absorber.
    L’aéroglisseur entra. Son moteur résonna contre les parois en échos graves. L’engin flotta le long de la ligne de lumière. De moins en moins visible. Il alluma ses phares, approcha de la rive et y accosta, flotta au-dessus du sol rocheux. Ses deux faisceaux blancs révélèrent une arche et la grande salle qu’elle ouvrait. Il y entra. Le long d’une paroi circulaire stationnaient, pare-chocs vers la roche, d’autres fausses carcasses de voitures aux propulseurs sortis de leurs coffres abîmés. L’aéroglisseur se rangea entre deux. Ses phares s’éteignirent, ses pales s’arrêtèrent.
    Jean-Paul et Micky ouvrirent leurs portières et sortirent, tout petits sous la haute voûte.

    Le point sur l’écran holographique disparut. L’émetteur se tut. Les occupants l’avaient-ils endommagé ? Non. S’Krunn aurait entendu un grand fracas. Défaillance ? Peu probable. Des techniciens triés sur le volet contrôlaient ces matériels.
    Il toucha l’image flottante Contacts. Une liste se déploya. Il choisit Commissaire L'Wamm Klinn. Une ou deux secondes passèrent, puis son supérieur, entouré du décor d’un bureau, apparut devant lui.
– Du nouveau, Grwach ?
– Commissaire, nous avons localisé la meurtière du gouverneur Srawk.
– Bon travail.
– Elle se trouve dans un véhicule camouflé en carcasse d’automobile.
    Le supérieur sursauta.
– Ainsi, vous aviez vu juste.
    Une petite étincelle de fierté s’alluma dans la poitrine d’S’Krunn, qui reprit :
– Nous avons suivi ce véhicule par micro-balise. Nous avons perdu sa trace au Mont Saint-Michel. Il ne semble pas reparaître.
– Comment est-ce possible ?
    Cet agacements souffla la petite flamme.
– Retrouvez sa trace !
– Nous y travaillons.
Je me pose la même question !
– Contactez-moi dès que vous avez résolu ce problème.
    L’hologramme s’effaça.

    Jean-Paul alluma sa lampe de poche, un faisceau blanc déchira d’une brève ligne l’obscurité de la grotte. Il le dirigea vers la paroi, le décala à droite. Un escalier de pierre apparut. Micky et lui s’y dirigèrent, les échos de leurs pas se mêlèrent à ceux des bulles. Les odeurs pourries de la mer acide flottaient, volaient, sans attaquer leurs nez et leurs gorges habitués.
    Le rayon blanc s’abaissa vers les premières marches, révéla leur usure. Une humidité glissante y luisait. Jean-Paul posa un pied prudent. Un autre. À ses côtés, les pas plus sûrs de Micky résonnaient. Il envia ses capacités. Cette force. Cette agilité. Cette vitesse.
    Et cette vue. Pour lui, le faisceau de la lampe ne révélait que cinq ou six degrés de pierre. Pour elle, tout l’escalier apparaissait, nimbé dans une clarté blanche. Comme celles d’un chat, ses pupilles se dilataient pour amplifier les trop faibles lumières, se contractaient face au soleil jusqu’à ne plus craindre son éclat.
    Ils tournèrent à un coude à gauche. Et le boyau montait encore, abrupt, sinueux. Jean-Paul sentit déjà son souffle disparaître dans sa poitrine. Et envia l’endurance de Micky. Arrivé en haut, il s’appuierait contre un mur, les poumons lourds, le cœur trop rapide, le temps que la fatigue arrête de tourner dans sa tête. Pas elle. Toute fraîche !
    Virage à gauche. Puis à droite. Plus aucun écho ne résonnait. Les pas, secs, claquaient sur la pierre.

    La ruine d’hôtel se dressait dans la rue étroite, nappait de son ombre les squelettes vêtus de tissus pourris. À l’intérieur, une porte s’ouvrit, se referma. Des échos résonnèrent dans la ville déserte.
    Le Binoclard se tourna.
– Mission accomplie, entendit-il.
    La voix de Micky. À ses côtés, Jean-Paul se laissa tomber contre le mur pour reprendre son souffle.
– J’ai appris ça.
    Des indics dans plusieurs grandes villes de France, foutus d’écouter les miliciens humains et les collabos, de regarder les écrans de propagande… Aucun n’avait jamais vu de près le chef. L’un ou l’autre de la bande quittait chaque jour la base pour prendre de leurs nouvelles, récolter leurs infos…
– Y a du nouveau :

– Poïkk, regagnez nos bureaux et attendez mes instructions.
– À vos ordres.
    L’agent se déconnecta, son image disparut. S’Krunn expliquerait lors du briefing ce qu’il avait compris.
    Des galeries, des cavernes… Courantes au sein des montagnes et au pied des falaises, où des millénaires d’érosion les creusaient. Passages secrets dans les fictions des humains, pièges mortels pour les imprudents… Mines riches en ressources…
    Et cachettes idéales sous un endroit inaccessible.
    S’Krunn entra en contact avec le commissaire Klinn.
– Grwach ! sourit l’image. Auriez-vous retrouvé le signal ?
– Le signal est inutile. Il n’y a aucune défaillance. Le véhicule est en réalité arrêté dans un endroit où les ondes ne passent pas.
    Sous un mont à l’épaisse roche.
– Je pense que nous pouvons établir un plan d’attaque.

– les branleurs ont piqué les plans de la résidence terrienne de l’empereur gerkis.
    La Résistance. Le Binoclard méprisait ces gens pas assez courageux à son goût, ce qui leur valait pas mal de surnoms dans sa bouche. Parfois les tocards. Ou bien les cons. Ou d’autres encore, toujours faciles à décrypter.
    Sa main décharnée empoignait le long bâton sur lequel il s’appuyait, debout. Un long manteau de lambeaux cousus de fils de fer flottait sur son haut corps maigre. Ses mâchoires modelaient des arêtes sous sa barbe grise aussi hirsute que ses cheveux. Au-dessus de ses pommettes saillantes,  deux rondelles rouillées  emplissaient ses orbites à la place de ses yeux arrachés. À ses côtés se tenait le reste de la bande, comme pour un briefing. Ou une nouvelle dans le genre de celle-ci. Yann. Bien avant de croiser la route de la petite Micky, il avait payé très cher les résistants planqués dans la même ruine que lui. Les gerkis lui avaient trempé la main dans une cuve d’acide, assez longtemps pour dissoudre la peau et les ongles, les muscles, les tendons. Depuis, il avait recouvert les os dénudés d’éclats métalliques, de verre, de caillasses… Carole, seule survivante de sa petite famille. Un mari, deux fils tués dans une rafle après avoir jeté des pierres aux miliciens. Et un utérus brûlé au laser en guise de représailles. Marc et Aurélie, qui avaient vu leur bébé brûler dans leur voiture le jour de l’Invasion. Ahmed, obligé de regarder jusqu’à la dernière seconde le viol de sa petite amie. Une ronde de miliciens qui les avaient suivis jusque dans leur ruine. Cinq. Chacun leur tour. Ils avaient laissé derrière eux un légume, même plus foutu de regarder autre chose que les murs, qui hurlait au premier contact.
– Comment ils ont fait ? s’étonna Jean-Paul.
    Son essoufflement enflait encore son torse, brûlait ses poumons, mais ne hâchait pas ses paroles. Toujours adossé au mur, il attendait que son cœur veuille bien ralentir. Saleté d’escalier ! Quinze ans plus tôt, ça le fatiguait moins. Tout ce temps ! Et ces attentats… Et rien ne changeait.
– Faut qu’on les aide ! balança Aurélie.
– Ouais, on les appelle et on se fait une bouffe pour leur proposer, c’est ça ? se moqua Yann.
– Si ces amateurs s’attaquent à un trop gros morceau pour eux, c’est pas notre problème, trancha le Binoclard.
– Un trop gros morceau pour eux, mais un sacré coup pour nous, tu crois pas ? sourit Marc. La résidence terrienne de l’empereur, quoi !
    Un palais gigantesque, construit sur le territoire de la Grande-Bretagne. Il voyait juste. Leur plus bel attentat ! Leurs aéroglisseurs camouflés auraient pu franchir la Manche sans problème. Mais en trop petit nombre et sans connaître les plans de ce truc, autant se suicider. Même Micky ne survivrait pas à l’armement qui devait protéger un machin pareil. Et la Résistance qui les débarrassait du deuxième frein ! Pour le premier, s’allier à eux suffirait ?
– Ouais, c’est bien joli, mais Yann a raison, rappela Carole. Comment on les contacte ?
– C’est une grosse affaire pour la Milice, répondit Ahmed. À mon avis, ils doivent en avoir chopé au moins un pour l’interroger. Il suffit de savoir où et…
– Rien du tout, coupa le Binoclard. Ces rigolos seraient même pas foutus de faire exploser quelque chose de plus dangereux qu’un pétard, et ils voudraient faire sauter le palais de l’empereur !
– Justement ! intervint Micky. On pourrait les faire profiter de nos compétences !
– Et puis au moins, cet attentat-là pourrait servir à quelque chose, osa Jean-Paul.
    Le chef tourna son visage vers lui. Les rondelles semblaient le scruter, comme deux yeux de rouille.
– Ça veut dire quoi ?
– Ouv…
re les yeux… Non, pas ça !
– Réfléchis ! Tu trouves qu’on fait bouger les choses ? Ça s’entasse de plus en plus dans les ruines, les collabos se font de plus en plus de fric… Et le gouverneur de Normandie, là…
– Srawk, précisa Micky.
– C’est pas le premier qu’on bute. Il va être remplacé !
    Le Binoclard leva son bâton s’approcha d’un pas lent. Mais froid et sûr. Comme si ses orbites remplies de métal voyaient.
– T’es en train de me dire quoi ? Que ce qu’on fait ça sert à rien, c’est ça ?

– Capitaine Grwach, nous vous écoutons, annonça le commissaire Klinn.
    S’Krunn se leva et se plaça à côté de son chef.
– Comme vous le savez tous, j’ai émis l’hypothèse que le Binoclard et sa bande utilisaient des véhicules camouflés en voitures détruites. Notre attaque de la Terre en a laissé beaucoup sur les routes : quelle meilleure cachette ? Ce matin, une voiture détruite qui ne semblait pas présente la veille a attiré l’attention de mes agents. J’ai demandé qu’une micro-balise soit placée dans ce véhicule, qui s’est avéré être ce que les humains appellent, du moins dans la langue française, un aéroglisseur.
    Il résuma la conversation entendue, le traçage de l’appareil, la disparition du signal.
– Grâce à quelques réflexions, j’ai fini par comprendre : l’aéroglisseur s’est réfugié dans une grotte du Mont Saint-Michel.
    Un capitaine leva la main.
– Qui vous dit que le… Quel mot avez-vous employé ?
    Un qui n’existait pas dans leur langue.
– L’aéroglisseur.
– Se trouve toujours dans cette grotte ?
– Mes agents m’auraient prévenu si le signal avait reparu, et cela n’a pas été le cas. L’homme et la jeune fille appartiennent à la bande du Binoclard. Soit le Mont Saint-Michel est bien la base de cette bande, soit ces deux individus s’y réfugient. Dans le premier cas, une attaque du Mont Saint-Michel signifierait le démantèlement de cette bande. Dans le second cas, ces deux individus pourraient nous informer.


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Toulouse



– Voilà nos journées, annonça Louise.
    L’ironie et l’amertume chargeaient son faux sourire, résonnaient dans sa voix. Elle s’assit sur le trottoir à côté de Stéphane et Sandra, posa la coupelle aux pieds de la jeune fille. Au-dessus de leurs têtes, un écran de propagande diffusait des clips.
– Un métier… Une aventure… Un service à rendre à votre pays… Engagez-vous dans la Milice !
– Un métier… soupira Louise. J’en avais un, de métier ! Et voilà que je suis obligée de faire… Eh bien, comme les pauvres d’autrefois.
    Trois humains passèrent devant eux, vêtus des pantalons et courtes toges noires appréciées des gerkis. Les cheveux propres et coupés. Le menton rasé de près. Aucun ne laissa tomber la plus petite pièce. Leur regard indifférent demeurait braqué devant.
– C’était quoi, ton métier ? demanda Sandra.
– Demande de renseignements ! clama l’écran.
– Attendez ! coupa Stéphane.
– La recherche des assassins du gouverneur de Normandie Lw’Hadd Srawk continue. N’hésitez pas à renseigner la Milice de votre région si vous avez aperçu les principaux suspects, dont nos écrans vont vous diffuser les portraits.

    Le garçon se leva, se tourna et darda ses yeux vers les images.
    Un mec d’une bonne quarantaine d’années, presque cinquante. Un visage buriné, entouré d’une courte barbe et de cheveux gris. Une fille, vingt ans maximum. Brune. Des yeux d’un bleu sombre, comme un ciel de nuit. Si belle…
– Ces deux individus sont extrêmement dangereux.
– Tiens ! Ils les ont pas attrapés depuis hier, s’étonna Louise.
– Ils sont sous les ordres du terroriste connu sous le nom de Binoclard. Merci de contacter la Milice de votre région. Tout renseignement intéressant sera récompensé.
    Suivit un clip sur les métiers offerts aux humains. Qui ne précisait pas aux collabos.

– J’étais vétérinaire, reprit la vieille femme.
– Hein ? Vété… essaya de répéter Stéphane.
– Vétérinaire ! reprit la jeune fille. Médecin pour les animaux.
– Exact.
    Un autre passant. Gerkis.
– J’ai oublié que vous saviez pas forcément ce que c’était.
    Les deux jeunes levèrent vers lui un regard désabusé. Pas elle. Un tout petit nombre condescendait à donner un peu de monnaie.
– Y a tellement de choses qui ont changé… Vous vous rendez compte que j’aurais presque plus d’animaux à soigner, maintenant !
    Entre la chasse, la pêche intensive, la déforestation, la pollution, les humains avaient détruit beaucoup trop d’espèces. Les gerkis avaient fini le boulot. Qu’avaient-ils laissé à part des rats à chasser et manger pour les pauvres ?
– J’avais un chien quand j’étais petite. Vous avez jamais vu de chien de votre vie, je parie !
– Qu’en photo, confirma Stéphane.
– J’en avais trois chez moi. Et des grands. J’avais de la place ! J’avais une grande maison à la campagne, près d’Angers…
Avec mon mari et trois garçons. Un au milieu de ses études, un qui commençait le lycée et le petit dernier… un peu grand, en cinquième quand même !
– C’est loin, tout ça !
    Simon profite de ses vacances avec nous. Il aime beaucoup Nantes, mais aime bien se ressourcer dans notre grande maison, s’amuser avec nos chiens… C’est fou ce que la fac lui prend comme temps ! Un master, tout de même. Cédric ne prend pas le même chemin. L’année prochaine, il suivra une nouvelle année de seconde. Un sort bien mérité ! C’est ça, de préférer les filles et les jeux vidéos aux leçons ! Bah ! S’il pouvait mûrir… Un redoublement y aide souvent. Julien, lui, nous finit sa sixième en passant. Mais sans y croire. Toujours comme ça ! Il sort de chaque contrôle persuadé d’avoir tout raté et récolte des notes plus que correctes.
    Hervé sort du garage, une main sur le guidon de son vélo, l'autre sur le cadre. Balto, notre husky, jappe après lui, reçoit des caresses et des tapes. Ses deux copains se promènent sans doute un peu plus loin.  Benji, un berger allemand qui commence à vieillir. Adopté à l’âge de sept ans depuis… trois ans, déjà ! Rosie, une labrador encore toute jeune.
    Les garçons et moi sommes prêts depuis un petit moment. Moi, debout, la main sur le cadre de mon vélo. Nos fils en selle, un pied par terre. Mais Hervé regonflait ses pneus pendant que nous l’attendions. En vingt-cinq ans de mariage, je ne l’ai jamais vu premier prêt à partir. Pendant que nous étions en train de vérifier nos roues, de donner les coups de pompe, ce sacré bavard téléphonait à son frère installé à Nice. Et ça a duré ! Toujours pareil. Dans l’école qu’il dirige, les réunions ont tendance à s’éterniser. C’est plus fort que lui !
– Excusez-moi, c’était Bastien qui me tenait le crachoir.
    Cédric détourne son visage pour te cacher son sourire ironique. Tu as de la chance qu’il te respecte ! Sais-tu comme nous rions de ta mauvaise foi ?
    Hervé enfourche sa selle.
– Bon, ben on y va !
    Et nous voici partis à pédaler. L’allée. Le portail. Un chemin vers la Maine, qui va bifurquer sur le rivage après quelques virages. Notre promenade habituelle. Aucun de nos enfants ne s’en lasse. Surtout pas Simon, que ça change des rues de Nantes. Pas même Cédric, qui a pourtant, en bon ado, oublié pas mal des goûts de son enfance. Quant à Julien… Trop prudent pour explorer seul des chemins inconnus, toujours content de nous suivre.
    Nous voici le long de la Maine. Simon, plus sportif que nous, roule devant. Notre benjamin derrière. Hervé à ma gauche, Cédric à ma droite. Seul le tic-tic-tic des chaînes de nos vélos et le frottement de nos pneus sur le chemin trouble le silence du bord de l’eau. À nos côtés, l’herbe dans les champs frémit sous une brise.
    Et un autre bruit arrive. Très curieux, à la fois grave et strident. Comme un avion de chasse au ralenti. Notre cadet lève la tête. Et s’arrête d’un violent coup de frein.
– T’es pas bien ou quoi ? proteste Julien en l’évitant d’un coup de guidon.
– Faut que je voie ça !
    Nous aussi. Nous stoppons, intrigués au point d’oublier la dispute qui aurait pu éclater entre les deux loustics, et regardons à notre tour le ciel. Une grosse tache noire vole dans ce bleu estival.
– C’est un OVNI ! s’emballe Cédric.
– Comme dans
La guerre des mondes ! s’affole son petit frère.
    Qui a oublié son coup de colère.
– N’importe quoi !
– Doucement ! reprend Hervé. Tu sais, Julien, c’est pas forcément des envahisseurs. Ils font ça au cinéma parce que ça fait peur, parce que c’est spectaculaire…
    Une nuée jaillit de l’énorme engin, fonce vers le sol en se dispersant.
– On file ! crie Simon en donnant un vigoureux coup de pédale.
    Je le suis sans demander comment il a deviné que Julien avait raison. Nous fonçons tous les deux. Aucun autre bruit de chaîne derrière nous. Mais une espèce de nuage de vrombissements, comme si des criquets géants nous suivaient. Un bourdonnement. Une odeur de brûlé vole derrière moi, l’arrière de mon vélo bondit, la selle m’éjecte. Juste avant de rouler dans l’herbe qui borde le chemin, je comprends que ma roue a explosé…
    Enfin, je vois ce qui vrombit. Ça ressemble à des libellules géantes, mais d’un gris de ferraille. Les ailes transparentes lancent des éclats blancs sous le soleil. Des éclairs bleuâtres jaillissent de leurs gueules. Vers Simon…
    Je hurle. Quelque chose me dit qu’il n’aura pas ma chance. Et aussi qu’Hervé ne bavardera plus jamais. Que Cédric ne redoublera pas sa seconde. Que Julien ne rentrera pas au collège.
– Tuez-moi !
    Je veux rejoindre ma famille. À quoi bon vivre sans mon mari ni mes fils ? Je donnerais n’importe quoi pour que Simon me refile son linge d’étudiant à laver. Pour que mon ado en crise me réponde encore de ses indifférents
ouais-ouais quand je l’engueule. Pour rassurer mon benjamin sur sa sixième qui va très bien se passer. Pour attendre à la fin d’une soirée que mon mari ait fini de saluer nos amis, sauf qu’il a encore un truc à raconter.
    Mes hommes. Leurs défauts et leurs qualités. L’amour qui nous soude malgré ou en raison de tout ça.
– Tuez-moi !
    Mais les libellules reprennent leur envol. M’ont-elles entendu ? J’aimerais croire que non. Mais je pense que oui, et que j’ai avivé leur joie cruelle.
    Je vois apparaître un énorme tas de gravats. Notre maison ! Comment y suis-je arrivée ? J’ai marché tout ce temps en état de choc ! À mes pieds… Une petite tête, couverte d’un court pelage jaune…
– Rosie…
    Nos chiens. Aussi morts que mes hommes.

– Bien vu, le coup de l’enveloppe ! sourit Thierry.
    Corentin tourna vers lui un regard noir. Qui ne lui ôta pas le moindre grain de calme.
– Détends-toi ! Ils nous entendent pas.
    Louise et les jeunes mendiaient eux aussi, mais deux ou trois rues plus loin.
    Devant eux marchèrent quelques passants. Des collabos. Dont une qui tendit la main et laissa tomber une pièce dans la coupelle.
– Merci ! T’as vu ça ?
    Le traître tendit le menton vers la fille qui s’éloignait. Ses longs cheveux balayaient de leurs vagues blondes sa toge rouge. Sa jupe moulait ses cuisses.
– Ça te tente pas ? Juste le temps que la gamine nous ait fait ses enveloppes, et tu vas voir ! Des filles comme ça, je me les ferai par douzaines !
– Thierry… commença Corentin.
Il osera pas cogner en pleine rue !
    Quand deux mendiants se bastonnaient dans la rue, les collabos profitaient du spectacle ou se dépêchaient d’appeler la Milice, bien contente d’arrêter des fauteurs de trouble. Ce que le salopard voulait peut-être éviter. À moins qu’il n’en profite pour balancer ses infos…
– Oui ? Je t’écoute…
    Oh, et puis autant risquer quelque chose, rien qu’une fois dans sa vie ! Le petit garçon qui s’éloignait quand ses camarades se moquaient de son trop gros ventre, l’adolescent grassouillet et boutonneux à peine capable de dire bonjour à une fille sans rougir, l’adulte qui ne pensait qu’à sa peau dans ce monde bousillé… Allez, du cran !
– T’as vu comment ils sont jeunes ?
– Les mecs, je sais pas. Mais cette fille, trente ou trente-cinq balais, pas plus… C’est pas tout jeune, hein ! Mais ça me va…
– Thierry… Je te parle de…
    Corentin tourna son regard vers la gauche. D’autres passants approchaient. Quatre. Des gerkis en fringues rouges. Pas d’habits noirs, réservés à la Milice. Pas le moment de prononcer les prénoms de
– Stéphane et Sandra ? dit Thierry.
    Tout malicieux.
– Ouais, ils sont jeunes. J’espère qu’ils seront sympas.
Tais-toi !
    Les passants s’éloignèrent.
– Déjà, ils ont pas l’air de bouffer toutes nos provisions. Ça, c’est pas un mauvais point.
    Ils tournèrent dans une petite rue, hors de portée d’oreille et de voix. Deux couples ? Pas facile à dire. Depuis dix-neuf ans, Corentin avait vu beaucoup de gerkis sans jamais distinguer leurs mâles et leurs femelles. Des tailles plus ou moins grandes, des peaux en coquilles d’huîtres plus ou moins claires. Ces mêmes yeux à fond orange sans pupille ni prunelle. Jamais aucune mamelle.
    Penser à ça maintenant ! Bien le moment !
– Thierry, putain, ça pourrait être tes enfants !
– Mais ils le sont pas, aux dernières nouvelles. Bon, tout ça, ça veut dire que tu veux pas les vendre.
– Dégueulasse…
    Thierry brandit la coupelle.
– Regarde ce qu’on gagne.
    De rares pièces en une matinée. Même pas assez pour cacher le fond.
– Même pas de quoi bouffer ! Même pas de quoi se payer un appart ! Tu veux continuer comme ça ?
    Il plaqua la petite assiette, qui tinta sur le trottoir, la monnaie dansa et s’arrêta.
– Pas moi. Mais la petite va rester quelques jours pour nous faire ses enveloppes. Ça te laisse un peu de temps pour y réfléchir…


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Paris



    Le gris des yeux envahissait la vision de François comme un horizon de mercure. La bouche pouvait presque l’embrasser.
– Dites-moi… Cette Isabelle… C’est bien ça, son prénom ?
    Ne rien répondre.
– C’est ce que vous avez dit, en tout cas. Enfin bref ! J’ai l’impression que vous l’aimez beaucoup…
– Pauvre lâche ! coassa Arnaud.
– Tiens ! On m’avait jamais traité de lâche.
– Détache-moi si t’as quelque chose dans ton froc.
– J’en étais où ?
– Ah ! T’as peur, hein ?
– Ah oui :
– Peut-être que ça t’excite d’enchaîner des mecs à poil !
    Une colère crispa le visage,
– vous aimez beaucoup Isabelle.
mais ne modula pas la voix, toujours égale.
– Remarquez, ça collerait bien avec ce qu’on a enlevé de vos doigts. Ces anneaux, c’est bien des alliances ?
    Ces foutues bagues ! Quels beaux indices !
– T’es pédé, en fait… provoqua Arnaud.
Il joue à quoi ?
    Castipiani se raidit.
– On te fait bander, c’est ça ?
    Il se détourna
– Allez, ma grande !
et s’éloigna.
– C’est ça, ramène ton joli petit cul…
    François put voir
– Isabelle, on va s’en sortir.
Avec mes doigts et mes orteils cassés !
    Elle plaqua ses paumes contre la paroi transparente.
– Oh comment ça t’excite ! continua Arnaud.
– On va s’en sortir !
    François voulut tirer son bras hors des chaînes. Les maillons freinaient sa peau, étouffaient ses muscles.
– Tout va bien se passer…
– Viens jouir, mon chou ! Baisse ton froc ! Ouais ouais ouais !
– Isabelle, écoute…
    Elle regardait dans la direction de Castipiani, plus terrifiée à chaque pas du milicien.
– Allez ! Qu’est-ce que t’attends ? nargua Arnaud.
– Isabelle, regarde-moi. Regarde-moi !
– Ouvre ta braguette. Y a rien dessous, c’est ça ?
    Des coups, des craquements mouillés et des hurlements se mêlèrent.
– Isabelle…
– Laissez-le ! hurla-t-elle.
    Ses yeux hypnotisés, exorbités, rivés sur…
    François ne voulut pas savoir. Mais devina les os brisés.
– Il y est pour rien ! Laissez-le !
    D’autres cris. Suivis de coassements.
    Les coups cessèrent, des râles leur succédèrent. Puis les pas de Castipiani claquèrent. Le visage aux yeux de mercure cacha de nouveau Isabelle. Puis il se recula.
– Pivotez la table face à l’autre prisonnier.
    François tourna, Arnaud lui apparut. Le torse bosselé de fragments de côtes et de sternum. Les hanches aplaties. La bave sanglante sur le menton, qui tombait en gouttelettes en écœurants plics.
– Je vous rassure, dans cet état, il a encore quelques jours à vivre, badina Castipiani.
Plic !
– Dix, je pense, ou plus. Un costaud comme lui ! Encore que… Enfin bon, je suis pas médecin. Je sais juste qu’avec des entrailles éclatées, on met un peu de temps à mourir. Mais vous êtes plus intelligent que Roy, pas vrai ? Vous avez compris ce qu’on vous donnerait si vous répondiez à mes questions ?
    Garder le silence.
– Ah, faut que je vous le redise. Vous serez soignés et libérés tous les trois.
    La main métallique du commissaire tapota le ventre de François. Si affammé… Cette espèce de pâte n’avait presque rien rassasié.
– Et nourris, en plus ! Pour tout ça, c’est très simple : un de vous trois me dit où est la base de la Résistance. Je vous écoute !
    Du pipeau. Un grand classique de la torture. Combien de fois la Gestapo avait-elle promis de laisser ses victimes tranquilles ? Combien de prisonniers de Pinochet avaient miroité leur liberté ?
– Pivotez la table face à la cage.
    François tourna. Vers Isabelle.
    Et vit Castipiani s’approcher d’elle.
La touchez pas ! voulut-il dire.
    Pour la défendre comment ? Un coup de pied aux orteils brisés, de poing aux doigts cassés ? En pétant ses chaînes d’abord ?
– Madame Bouvier… Isabelle, si vous permettez.
    Elle fixa le milicien. Le visage crispé en une froide colère.
– Pauvre lâche !
    La tristesse et la peur scintillaient dans ses yeux. Et aussi… l’horreur.
– Votre mari est pas très bavard. J’espère que vous, vous le serez un peu plus. Un seul qui coopère, et je vous fais soigner tous les trois. Je vais même oublier les insultes de Roy.
– La prenez pas pour une gourde !
    François crispa ses muscles et leva ses bras. Il parvint à tirer sur les maillons, qui cliquetèrent contre la table. Juste un peu…
    Rien d’autre.
– Vous parliez jamais, dans votre couple ? se moqua Castipiani.
    Ces foutues chaînes…
– Faut communiquer, pourtant !
    Nouvel effort. Pour rien.
– Isabelle, votre mari et moi, on va vous faire un beau petit spectacle !
    Le milicien se tourna et s’avança vers le mur d’instruments. Il y prit une sorte de clou à tête sphérique. Une autre…
    Dix.
– Les gerkis ont une sacrée imagination, vous savez ! Ça booste leur technologie ! J’ai voulu des prothèses pour être plus efficace chez eux. Je les ai eues ! Vous avez aimé le résultat ? Pas plus que ça, on dirait. Faut dire que vous avez ramassé une sacrée branlée !
    Il se retourna.
– Ah ! Ça serait bien dans la Résistance, tout ça, hein ? Attendez, je perds le fil… Ah oui ! Vous voyez comment sont foutus les gerkis ? Ils ont pas d’ongles. Mais quelques humains comme moi, en se mettant à leur service, leur ont raconté que c’était très sensible, les ongles. Genre, quand on les arrache… Eh ben vous savez quoi ? Ils ont inventé des petits trucs pour en jouer !
    Ces clous ! Dix… Comme les ongles ! François voulut fermer ses poings, comme pour protéger le bout de ses doigts. Ses os brisés lui chantèrent leur douleur. Il retint un cri, des larmes coulèrent dans ses yeux, nimbèrent sa vue d’un voile liquide.
– Vous vous rendez compte ? Ils arrivent à imaginer des tortures pour des corps pas foutus comme le leur ! Monsieur le prof d’histoire, à votre avis, est-ce que les SS ou Pinochet ou Saddam Hussein auraient pu faire ça ?
    Ces saletés allaient… se loger sous ses ongles, se soulever pour les arracher…
– Et vous, Isabelle, vous étiez prof d’histoire aussi ?
    Pas ça !
– Est-ce que, d’après vous, nos grands dictateurs auraient pu imaginer des tortures comme ça ?

– Arrêtez ça ! supplia Isabelle.
    Le milicien leva une main, une pointe entre deux doigts.
– Regardez comme c’est simple d’emploi.
    Il pressa la tête sphérique.
– Y a plus qu’à attendre un peu.
    Quelques secondes passèrent. Le métal s’éclaircit, vira au rouge vif, incandescent. Puis…
    Chauffé à blanc.
– Voilà, c’est prêt !
    Il l’abaissa, l’approcha du bout d’un doigt de François.
    Elle frappa la paroi transparente à coups de poings.
– Arrêtez !
    La pointe se glissa sous l’ongle. François hurla, son visage grimaça. Le bourreau enfonça le clou chauffé à blanc, le glissa à droite, à gauche, sonda, fouilla…
    Isabelle frappa encore. Un coup. Deux. Cinq. Des douleurs résonnèrent dans ses mains.
– Arrêtez !
    Et François criait, grimaçait, suait et pleurait.
    Enfin, le taré lâcha la pointe. Seule la tête dépassait du doigt.

    Un feu sous son ongle décollé. Au bout d’os brisés.
    Pourquoi garder le silence ? Juste quelques infos, et la douleur cesserait.
    Castipiani se tourna vers la cage. Il poserait de nouveau sa question. Et y répondre arrêterait cette brûlure. Et ces élancements dans ses doigts et ses orteils en bouillie.
– Alors, ma petite Isabelle, elle est où, cette base de la Résistance ?
Lui dis rien !
    Qu’est-ce qui retenait François ? Voulait-il donc vivre dans cet état que personne ne pourrait jamais soigner ? Et pourquoi pas une médaille ? Quelques mots, et tous les trois seraient… morts. Et après ? Arnaud sans bras, la cage thoracique en miettes.
    Il baissa le regard vers ses doigts cassés, les deux aiguilles chauffées à blanc…


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Mont Saint-Michel



    Micky tourna les talons et s’approcha d’un escalier, lasse de cette engueulade. Une moitié de la bande, d’accord avec le Binoclard, méprisait trop la Résistance pour accepter de les aider. L’autre, dont elle partageait l’avis, souhaiter aider ces gens. Jean-Paul voyait juste : les gerkis tarderaient à se remettre d’un coup pareil. Ces salauds… Son père tué sous ses yeux. Et sa mère, obligée de l’abandonner avant de…
Un espoir pour qu’on se revoie.
    Non. Morte sous les lasers, elle aussi.
    Micky souleva le petit soleil accroché à la chaînette et baissa les yeux. Elle avait gardé ce bijou, dernier souvenir de sa famille. L’unique survivante. Elle lâcha le bijou et monta l’escalier, les marches grinçaient sous ses pas. Comme dans ce vestige d’immeuble à Paris où elle avait grandi. Et découvert… ses différences. Comme un jour, dans ce premier étage aux cloisons effondrées qui tenait lieu de salle commune. Plusieurs couples de parents, femmes ou hommes seuls, enfants, dormaient dans ceux du dessus, et on se réunissait ici au moins pour les repas, on y parlait, jouait… Pierrick, un garçon de l’âge de Micky, roulait sur le parquet deux petites voitures qui avaient appartenu à son père. Sans doute belles en ce temps. Décolorées et rouillées, les fausses vitres brisées, entre les mains du petit. Autour des pieds d’adultes et de jeunes occupés à discuter, de fauteuils éventrés, de tables usées, il s’imaginait au volant de l’une d’elle alors que l’autre, remplie de miliciens, le poursuivait. Sa bouche, tour à tour ouverte et fermée, vibrait des bruitages des véhicules et des dialogues de ses personnages. Il tournait les voitures, les poussait, les levait… Elle, une poupée entre les mains, donnait la réplique à une certaine Lola, un peu plus âgée. D’autres enfants simulaient des bagarres, embêtaient des peluches… Jeux et conversations se mêlaient en un paisible bruit. Une des voitures de Pierrick, lors d’une cascade maladroite, lui avait échappé et s’était fourrée sous une bibliothèque vermoulue, encore chargée de livres moisis aux pages en lambeaux. Il avait glissé son bras sous le meuble. Pas de jouet. Trop loin ! Sans se relever, la main toujours sous la bibliothèque, il avait commencé à regarder autour de lui, le visage chargé de panique, les yeux au bord des larmes.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? avait demandé son père.
    Micky s’était rapprochée.
– Eh ! avait protesté Lola.
    Pas très contente qu’on puisse l’abandonner comme ça en plein jeu.
– Y a ma voiture qu’est en dessous ! avait pleuré Pierrick.
– Qu’est-ce qu’elle fait en dessous ? Quand je t’ai donné ces voitures, je t’avais dit de faire attention. Oui ou non ? Regarde-moi quand je te parle ! Laisse, Micky, on va s’en occuper.
    Au lieu d’écouter, elle s’était couchée à plat ventre devant la bibliothèque et y avait glissé son bras.
    Pas de voiture pour elle non plus.
– Tu trouves pas ? avait demandé le père de Pierrick. Ça fait rien, laisse, il avait qu’à faire att…
    Elle avait saisi le bas du meuble et l’avait soulevé. Centimètre par centimètre. Toutes les conversations s’étaient tues.
    La petite voiture était apparue. À l’envers contre une plinthe. Micky l’avait prise, tendue au garçon et avait reposé la bibliothèque. Une douleur de fatigue engourdissait son bras.
    Et les regards médusés des adultes et des autres enfants se braquaient vers elle.
– Ben quoi ?
    Ce jour-là, tout le monde dans la ruine avait appris sa différence. Moins d’une semaine plus tard arriva la rafle. Quelqu’un avait raconté cette histoire à la Milice ? Et le vieil immeuble, quand fut-il détruit au profit de la hideuse tour grisâtre qui se dressait à sa place ?
    Douze ans déjà. Depuis, sa force et sa rapidité avaient grandi avec elle. Soulever cette bibliothèque aujourd’hui ne la fatiguerait même plus. Et l’entraînement chez le Binoclard par dessus tout ça…
    Le dortoir. Des lits de camp et des matelas sales balancés sur du parquet criblé, entourés de gravats. Une bache bouchait le trou de la toiture, laissait entrer une colonne de lumière en la teintant d’un gris laiteux. Le rez-de-chaussée résonnait des voix qui s’engueulaient. Oui, il fallait aider la Résistance à dégommer la baraque de l’empereur, non, ils pouvaient bien se démerder pour aller au bout de leur idée…
    Un coup claqua contre un plancher. Un bâton.
– Assez ! trancha le Binoclard.
    La prise de bec cessa, laissa la place à un silence lourd.
– On est tous d’accord pour dire que ça les dépasse. Mais c’est ce qu’ils ont voulu.
– Alors y a qu’à les laisser se faire buter, c’est ça ? contesta Jean-Paul.
– Appelle ça comme tu veux. Et à part ça, puisque ce qu’on fait sert à rien, tu veux vraiment continuer ?
    Aucune réponse.

– C’est toi qui vois. Si tu t’en vas, on te débarque sur une côte, tu dis pas un mot sur nous, et ça en reste là. Si tu restes, c’est à moi que t’obéis.
    Jean-Paul fixa les rondelles, comme pour soutenir ce regard qui n’existait plus. Son esprit projeta sur la rouille tant de souvenirs… L’arrivée de Micky dans la bande. Toutes ces missions. Qui ne servaient à rien. Mais finiraient par aboutir. Les gerkis allaient-ils remplacer encore longtemps leurs gouverneurs et leurs chefs de Milice ? Reconstruiraient-ils tous leurs locaux ?
    Samia. Morte, comme le bébé qu’elle aurait dû donner à leur couple. Un petit cow-boy turbulent ou une jolie petite princesse. De là-haut, qu’allait-elle voir ? Que son mec voulait la pleurer en se planquant dans des ruines ? C’était ça qu’elle méritait ?
– Je reste.
    Au nom de la petite famille dont ces saloperies aux yeux oranges l’avaient privé.
– OK ! Maintenant, je veux plus rien entendre sur ce projet. Si ces amateurs ont été assez cons pour s’attaquer à un aussi gros morceau, c’est à eux d’assumer, pas à nous.
On a perdu assez de monde comme ça ! aurait-il pu ajouter. Ça semblait se lire en grosses lettres fluos au-dessus de sa tête. La bande avait perdu pas mal de membres. Trois avant qu’Yann ne ramène Micky. Et plusieurs depuis.
    Aucune bouche ne s’ouvrit, ni pour approuver, ni pour protester. L’autorité du Binoclard avait imposé le silence.

    Assise sur un lit, Micky balaya du regard le dortoir. Les poupées cassées, les vieux téléphones aux écrans fêlés… Des souvenirs arrachés à l’Invasion. Et elle, privée du moindre objet. Elle n’avait rien pu sauver de la rafle. Aucun de ses livres…
    Je tourne la page. Encore cette photo aux couleurs toutes passées. Et pourtant, elle reste encore belle. Je reconnais une des choses qu’elle représente, même sans l’avoir vue en vrai : un arbre. Mais l’autre, qui monte sur le tronc ?
– Papa ! Tu peux venir voir, s’il te plaît ?
    C’est important, la politesse. Et ça marche bien, parce qu’il s’approche de moi et sourit.
– C’est quoi, cet animal qu’essaie de monter dans l’arbre ?
– T’en verras jamais en vrai. C’est un chat. C’était un animal que les gens pouvaient avoir chez eux.
– C’était beau, un chat !
– J’en avais un quand j’avais ton âge. Et Maman, quand elle vivait en Amérique, ses parents en avaient plusieurs.
– Wahou !
– Y a beaucoup d’animaux qui ont disparu à cause de l’Invasion. Et les chats en font partie.

    Un bourdonnement arracha Micky à ses souvenirs. Comme celui qui l’avait réveillée ce matin. Mais plus loin. Et haut.
    Et plus nombreux. Ça craignait.

Une des plus belles créations des humains ! pensa S’Krunn Grwach alors que lui apparaissaient, à travers les détecteurs vidéos de la navette, les ruines du Mont Saint-Michel. Les murs effondrés de l’abbaye. La ville dépouillée de ses toitures, ses rues jonchées de cadavres.
    Au dessus des flots acides, l’engin du capitaine P’Miil Trel contournait la base. L’image de l’officier apparut dans l’habitacle.
– Entrée trouvée. Embuscade prête dans quelques instants.
– Soyez prudent. N’oubliez pas ce qu’une des membres a fait cette nuit et ce matin.
    Entrée par effraction dans la maison protégée du gouverneur Srawk. Élimination de son personnel de sécurité. Assassinat. Meurtres de plusieurs miliciens.
– Je garde bien tout cela à l’esprit. La suspecte à laquelle vous pensez porte un pendentif en forme de soleil.
– Parfait. Je vole au-dessus de la ville.

    Micky bondit vers l’escalier et descendit les marches quatre à quatre, les visages surpris se tournèrent vers elle.
– On va être attaqués. J’ai entendu des navettes.
– Qui nous a vendus ? cracha Carole.
– Plus tard ! coupa le Binoclard. T’as entendu où elles se dirigeaient ?
– J’ai pas eu le temps.
– Tout le monde s’équipe en missiles.
    Planqués dans la cave, comme les armes qui permettaient de les lancer. Pas en grande quantité. Gardés pour ce cas, pas pour les raids.
– Micky et Ahmed, vous patrouillez tous les deux dans le village. Ils risquent de nous y mettre au moins une navette. Dès que vous en voyez une, vous la dézinguez. Les autres, vous descendez avec moi dans la grotte. Carole, tu vas te mettre à la sortie et occuper les navettes en les canardant. On va se répartir dans les hovercrafts. Micky et Ahmed, quand vous vous serez débarrassés de vos navettes, On y va !

– Déployez les faisceaux de détection ! ordonna S’Krunn.
    Huit images apparurent devant lui. Autant de blocs de ruines où les toits arrachés révélaient des pièces effondrées, des monceaux de gravats et de poussières. Les vues glissèrent le long du flanc du Mont Saint-Michel. Vers le bas. Le haut. Les côtés. Les rues y défilaient, n’y dévoilaient que les cadavres pourris qui les jonchaient.
    Deux points rouges clignotèrent entre des vestiges de maisons.
– Zoom.
    Bien vite, le capitaine put voir les humains détectés. Un homme, entre trente et quarante ans, type nord-africain, regard bleu pâle. Armé. Une jeune fille. Type caucasien. Brune. Un petit soleil brillait à son cou.
– Arrestation des deux suspects. Déployez les armes.
    La navette s’approcha, deux nouvelles vues flottèrent dans l’habitacle.
    S’Krunn toucha l’hologramme des communications à la ligne Capitaine Trel. L’image de son collègue apparut devant lui.
– Information de la plus haute importance : nos suspects sont armés de lance-missiles.
    L’homme braquait le sien.
– Où se sont-ils procurés ces armes ? protesta Trel, incrédule.
    Encore un qui sous-estimait les ressources des humains. Inventifs. Rusés. La plupart des peuples colonisés s’étaient avérés primitifs, ou trop pacifiques pour résister. Aucun monde ne résistait à l’empire.
    Sauf celui-ci. Certes vite conquis, mais encore plein de rebelles près de vingt ans après l’attaque.
– Nous répondrons à cette question plus tard. Prenez vos dispositions.
    S’Krunn coupa la communication.
Nous aurions tous beaucoup à apprendre de l’histoire de cette planète.

    Le missile jaillit du bazooka, siffla dans l’air. Vers la navette. Dont un tentacule se tordit. Un éclair bleuté gicla. Une boule de feu explosa dans l’air.
– Et merde ! jura Ahmed.
    Ces salauds savaient se protéger… Il pointa de nouveau son arme. Encore trois munitions.
    Et l’engin approchait à vive allure.
– Laisse tomber, lui dit Micky.
– Tu rigoles ! T’as un autre moyen ?
    Elle hocha la tête
– On se sépare !
et courut le long de la rue, tourna.
    Désarmée. Rien d’autre que cette drôle de force, cette agilité pas normale, cette vitesse folle…
    À poil, quoi.
    Ahmed fonça dans l’autre sens.


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Toulouse



– Il commence à faire faim ! sourit Louise.
    Sans véritable joie. Les lèvres courbées dessinaient surtout la résignation à une sordide routine.
    Sandra se leva et lui tendit ses mains, pendant que Stéphane ramassait la coupelle. Pas très garnie. La vieille femme les saisit
– Merci.
et se hissa.
– On va voir ce que Thierry et Corentin ont ramassé ?
– Les voilà, annonça le garçon.
    Ils allaient le montrer eux-mêmes. Rien de mieux, à tous les coups…
    Tout juste. Les pièces laissaient voir quelques parcelles du fond de leur petite assiette.
– Ça va être un peu juste pour se payer des repas.
– T’inquiète pas pour ça ! rassura Thierry.
– T’espères faire des courses avec ça ?
– On a nos habitudes quelque part. Tu serais surpris de découvrir qu’il y a quelques gars bien chez les gerkis aussi.
    Comme dans toutes les occupations. Les grands-parents de Louise avaient vécu celle des allemands. Ils avaient connu de tout jeunes soldats ennemis, enrôlés de force dans les jeunesses hitlériennes, puis dans cette armée pour ce conflit. Des plus âgés, parents comme eux, à qui leurs familles manquaient.
– Mouais… douta Corentin.
    Son regard se détourna. Pas longtemps.
– On lui ramène deux personnes en plus.
– Allez, on va bien voir ! On y va ?

– Bonjour ! clama une voix bien connue.
    Cl’Witt Yoontz tourna son visage et salua d’un geste de la main.
– Fais partir ces miséreux ! grimaça un des clients assis à la table.
– Ils paient bien, contrairement aux apparences.
    Peu de gens de son peuple respectaient les humains. Et encore moins prenaient en pitié les plus pauvres.
– Et ne vous importuneront pas, Messeigneurs.
– Fais-les partir !
– Tout de suite.
    Mais pas pour la journée… Le patron de la petite auberge fila vers l’entrée de son établissement.
– Thierry, salua-t-il à voix basse et en langue française.
    Pas la plus simple de ce monde. Depuis deux ans passés dans ce pays, les conjugaisons lui échappaient et son vocabulaire ne s’enrichissaient pas tant que ça.
– Il y a des clients qui ne veut pas vous voir. Ils suis au milieu de leur repas.
– Ah ! Encore !
– Ils ne suis pas les mêmes. Thierry, il faut que tes amis et toi va plus l… Mais…
    Corentin. Louise. Et…
– Ces… Ces…
    Le mot exact lui échappa. Pas enfants. Adu… Adi… Seul voulut bien venir :
– Ces jeunes ?
    Qui se raidirent.
– Ils sont entrés dans la ruine hier soir. Ils avaient pas où aller, tu sais ce que c’est !
– Rien avec ces résistants en fuite ?
    Le regard de Corentin s’écarquilla. Ce qui signifiait… que oui ?
    Et celui de Thierry… brilla…
– Qu’est-ce qu’ils font encore ici ? s’impatienta le client gerkis. Je t’ai demandé de les faire partir !
– Je m’en occupe, Monseigneur. Thierry, s’il te plaît…
– On comprend, t’inquiète pas. Les deux jeunes, je pense pas que ce soient les résistants. Bon, on reviendra plus tard. On te fait pas perdre ta
    Quel mot ? Client-telle.
    Les mendiants filèrent.
– Alors comme ça,
    Cl’Witt sursauta
– tu nourris des gueux !
et se retourna.
– Monseigneur, ces geux m’achètent les restes de ma cuisine.
Et surtout, eux me respectent !
    Un trait commun entre la plupart des sociétés de l’empire : cette hiérarchie soiale qui tournait à un mépris. Plus ou moins fort. Une auberge ne rendait pas riche, et son propriétaire devait donc s’attendre à supporter beaucoup de condescendance.

– Il a une raison de nous aider ? demanda Stéphane.
– Une seule, répondit Louise. C’est quelqu’un de bien. Ça existe aussi chez les gerkis.
– Tout ce qu’on mendie, ça passe chez lui, déduisit Sandra.
– Il en prend une partie. Mais il aide pas que nous à Toulouse !
– Des fois, ses clients nous virent, expliqua Corentin. Comme ceux d’aujourd’hui. Les gerkis aiment pas les humains.
– Et encore moins les humains pauvres, précisa Thierry.
– Au fait, vous la fermez bien quand on reviendra. Parce que des résistants, même jeunes…
– Corentin ! tança Louise. Tu les prends pour qui ?

    Cl’Witt désigna une table. Juste sous un disque luminescent bleuté, comme les autres. La famille s’installa, n’accordait son regard qu’à ses places. Surtout pas à lui. D’habitude, cette indifférence typique de sa race le lassait. Mais aujourd’hui, que personne ne daigne voir son visage l’arrangeait. De gros soucis s’y lisaient et auraient suscité des questions. Et il préférait s’en passer.
    Les résistants en fuite ! Si jamais la Milice apprenait qu’un aubergiste avait croisé leur route… Ou pas. Thierry avait-il menti en expliquant que ces adolescents ne savaient pas où dormir hier ? Les regards et les attitudes trahissaient que oui.
    Autour de la table, le couple et ses trois enfants touchèrent le bord de la table ronde. Des couleurs s’allumèrent devant leurs yeux, se précisèrent. Bientôt, les menus apparurent.
    Thierry, Corentin et Louise. Ils cachaient des rebelles !
Je ne dois plus les nourrir !
    Tout finirait par se savoir. La Milice l’emprisonnerait, confisquerait tous ses biens. Son auberge comprise.
    Il leur donnerait des parts de restes aujourd’hui encore. Pour la dernière fois.
    Non ! Qui les aiderait après lui ?

– Je comprends qu’ils veuillent pas profiter de la vue ! plaisanta Stéphane en désignant les vitres opaques du restaurant.
    Ces affreuses tours grisâtres ! Et les gerkis vivaient là-dedans. C’était au profit de ça qu’ils avaient détruit ces villages anciens, ces vieux centres-villes, ces monuments…
    Je tourne la page. Encore une photo magnifique ! Ça ne ressemble pas du tout aux rues de maintenant !
– Ça te plaît ? demande Maman.
– Oui ! C’était là que Papa et toi vous habitiez ?
– Presque. On habitait bien à Nantes, mais on avait une maison dans un autre quartier.
    Encore quelque chose qui n’existe plus. Une habitation beaucoup plus basse qu’une tour.
– Pour aller sur cette place, il fallait qu’on prenne le tramway.
– Le quoi ?
– Ah oui ! Tu vas peut-être en voir. C’était comme le métro, sauf que c’était dans les rues au lieu d’être sous terre.
– Ah d’accord ! Comme ça, tu pouvais voir les rues !
– Oui. C’était génial. Papa et moi, on aimait bien.

    Mais aujourd’hui, Nantes, Paris, Toulouse, Lyon… toutes ces villes se ressemblaient. Ces mêmes hauts machins d’un gris sale. Les commerces aux vitres aveugles. Et autour, des ruines.
    Thierry poussa la porte. De nouveau, le patron du restaurant se tourna vers eux. Cette fois, les clients ne prononcèrent pas ces claquements, gargouillis et grognements à la limite du rot propres à leur langue. Il osa s’éloigner de ses tables pour venir à leur rencontre.
– Thierry, je faut te parler.
Wow ! Il a pas progressé en français depuis tout à l’heure !
    Il sortit de son restaurant et referma la porte. Pas bon signe…
– Ah bon ? s’étonna Thierry.
    Et ces yeux oranges… Pleins d’inquiétude !
– Je t’écoute !
– Seulement à toi.
– Ah…
    Le gerkis posa sa main sur l’épaule de l’humain et l’entraîna à l’écart. Un pas de porte. Un autre. À droite dans une rue plus petite.
– Ça craint pour nous, prévut Stéphane.
– Tu veux dire pour nous ? précisa Sandra.
    En désignant son frère d’une main et elle-même de l’autre.

– Les deux jeunes, ils vient d’où ? pressa Cl’Witt à mi-voix.
– Des petits résistants en fuite.
    Le regard orange s’écarquilla. Le mufle commença à trembler.
– Tu te rendre compte de ce que je risque ?
– Allons ! Ça fait combien de temps que tu nous nourris ? T’as eu des ennuis ?
    Juste des clients plus cons que les autres qui ne voulaient pas voir de pauvres à quelques pas de leur table. Ils y tenaient, à manger tranquilles ! En même temps, ces masses blanchâtres et molles qui ressemblaient plus à du salpêtre qu’à de la bouffe, quels délices ! Ça ne se comparait pas au rat cuit du soir.
    D’habitude, Cl’Witt ne posait pas de question. On payait, on repartait avec les restes. Point barre.
– Ce ne suis pas pareil. Ces résistants ont volé les plans de la résidence terrienne de notre empereur.
    Rien que ça ! Thierry parvint-il à empêcher ses yeux de briller ?
– Ah oui ! Je comprends que t’aies peur.
    Lui qui aurait juste voulu dénoncer des jeunes engagés dans la Résistance. Mais ceux-là… De l’or ? Du platine, oui !
– Écoute, on dira rien,

(qui te mettra en cause, hein !)

tu peux nous faire confiance ! Et puis, j’ai pas vu leurs gueules sur les écrans dans la rue. Allez, t’inquiète pas, ça va aller !
– Thierry, ils ne doit plus revenir ici.
    Le con ! Il allait leur donner une raison de se barrer !
– Toi et les autres, vous peut. Mais ces jeunes, non.
    Thierry respira et ouvrit la bouche pour protester, mais Cl’Witt poursuivit :
– Je vous donner leurs parts si vous payez. Mais on ne doit plus les voir ici. Et si il y a une rafle dans votre ruine…
– La Milice saura rien sur toi. On va raccompagner les jeunes à la ruine tout de suite.
    Cl’Witt soupira, soulagé. Toute sa gueule d’huître ou de limace se détendit.
– Merci. Tu m’enlèves une… Comment on dire dans ta langue ? Enlever quelque chose du pied…
– Une épine.
    Ce qui servait de bouche se fendit en un sourire, révéla des crocs de requin.
– Allez, je dis juste à mes amis que t’as compris que les deux jeunes étaient des résistants et que tu veux pas qu’ils t’attirent d’ennuis. On leur apportera leurs parts dans la ruine.
– Je te conseille même de éviter de mendier avec eux.


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Paris



    François soufflait, râlait, nu entre les chaînes et la table verticale. Les maillons entaillaient son corps à chaque respiration, y dessinaient leur marque. Sa peau pâle de souffrance luisait, grasse de sueur. Sous les ongles de ses mains et de ses pieds, au bout des doigts brisés, des petites fumées s’envolaient. Isabelle ne put s’empêcher l’odeur de chair brûlée charriée. Âcre et sucrée. Ce que décrivaient les survivants d’Auschwitz.
    Arnaud gémissait. Sous la peau de sa cage thoracique démolie, les fragments des côtes et du sternum gonflaient et creusaient d’affreux reliefs. Le sang coulait de sa bouche en une bave rouge. Et au-dessus, son regard vide fixait… des jours meilleurs ? ceux d’avant l’Invasion ?
    Le milicien se tourna vers elle. Sous l’impassible gris mercure de ses yeux, sa bouche osait un odieux sourire poli.
– Vous pouvez m’expliquer quel intérêt vous avez à vous taire comme ça ? demanda-t-il de cet horrible ton calme. Ça vous amuse tant que ça, ce que vous m’obligez à vous faire ?
    Un bon vieux truc de tortionnaire. Je suis votre ami, c’est votre faute à vous, tout ça ! Comme Klaus Barbie, qui interrogeait les enfants prisonniers en tenant un chaton.
– Isabelle, juste quelques mots et on arrête tout. Mieux : on vous soigne tous les trois. J’oublie même les insultes de Roy.
    Un crime passible de déportation. Les écrans de propagande montraient ce qu’étaient devenues les Amériques : un désert où des engins laissaient tomber les prisonniers, larguaient de temps à autre une sorte de manne… Une prison à ciel ouvert, sans autre mur que les océans d’acide verdâtre qui l’entouraient.
– Vous me dites où se cache la Résistance, et je vous laisse partir.
    Non. Ne pas croire ses promesses. Si tentantes…
    Le milicien se tourna vers Arnaud. Qui continuait de gémir, comme pour ponctuer les propos du salaud.
– Vous entendez ça, Roy ? J’oublie vos insultes. Roy ?
    Il s’approcha de lui.
– Roy, vous m’entendez ?
    Ce même regard catatonique. Et la voix continuait de…
– Laissez-le ! cria Isabelle.
– Si vous voulez que je le laisse,
    Le milicien saisit le nez du prisonnier entre trois doigts. Les gémissements accélérèrent.
– y a qu’une chose à dire : où est la base de la Résistance ?
    Ne plus voir cette salle où son ami et son mari souffraient.

    Des formes liquides aux couleurs nettes. Tout ce que son voile de larmes révélait à François. Assez précis pour voir Isabelle se retourner dans sa cage et plaquer ses mains contre ses oreilles.
Qu’est-ce qu’ils ont prévu pour elle ?
    Bizarre que cette question arrive à lui passer par la tête au milieu de toutes ses douleurs. Tout son corps lui semblait pleurer. Sa faim et sa soif. Ses doigts et orteils en miettes. Les brûlures blanches sous ses ongles décollés.
    Derrière lui, des craquements mouillés et des hurlements se mêlèrent.
– Tiens ! Notre ami Roy se décide à avoir un peu plus de conversation ! Bouvier, ça vous encourage pas à être plus bavard ?
Que dalle, connard !
    Non. Surtout pas des répliques à la Rambo ou Bruce Willis. Ça marchait au cinéma, mais pas dans une vraie salle de torture.
    Des pas de Castipiani claquèrent, lourds et lents comme des coups de glas. De plus en plus proches…
    François sentit une poigne de métal s’emparer de son épaule.
– Toujours rien ? Vous étiez plus bavard que ça pendant vos cours, j’espère. Sinon, vos élèves, ils devaient vous foutre du bazar pour animer un peu, au moins !
T’es à côté de la plaque !
    Beaucoup d’amis et de collègues lui certifiaient que le métier devenait impossible. Tu pourras jamais faire boire un âne qu’a pas soif ! Les ados, maintenant, ils sont ingérables ! Même quand on enseignait dans un lycée à deux pas du Jardin des Plantes de Nantes. Lui rentrait dans un cercle privilégié : celui des professeurs respectés, voire estimés. Ceux qui savaient donner envie de les écouter, attribuer des notes décevantes sans saper la motivation… Ça aurait dû durer jusqu’à la retraite. Mais un certain jour avait tout changé. En plein été.
    Encore un gros paquet de copies à corriger ! Ah, jury du bac ! Et après, ce sera le rattrapage. Pendant que je me coltine ce travail déjà si peu agréable en temps scolaire, Stéphane cavale à quatre pattes, Isabelle l’allaite, le pouponne… Petite note pour moi : l’année du prochain enfant, je ne corrige pas le bac ! Est-ce que je ne mérite pas un été pour profiter de ma petite famille ?
    Une de terminée ! Pas une note terrible. Une dissertation pas très riche en idées. Je la pose sur un tas qui n’en finit pas de s’épaissir, lâche mon stylo rouge et tourne mon siège de bureau en m’étirant. Un baillement m’échappe. Suivi d’un soupir, histoire d’exhaler ma lassitude.
    Qui me permet d’apercevoir Isabelle. Dans ses bras, Stéphane me sourit, comme toujours ou presque.
– Tu viendrais pas marcher un peu ? me propose-t-elle.
    Très bonne idée ! En guise d’approbation, je me lève, approche de ma femme et embrasse mon fils, qui me répond d’un petit gazouillis.
    Au bout de quelques minutes et d’un trajet en tramway, nous entrons dans le parc du Grand Blottereau. Il me change du Jardin des Plantes, à côté duquel je travaille toute l’année. Quelle belle journée ! Le soleil qui brille dans un ciel bleu, un air pas trop chaud… Et moi qui m’en prive en corrigeant ces foutues copies ! À mes côtés, Isabelle promène la poussette de Stéphane.
– T’as eu une bonne idée !
– Quand je vois le temps que tu passes dans ton bureau ! En plein été, si c’est pas malheureux !
    Elle enseigne dans un collège. C’est sur les épreuves du brevet que l’Académie sollicite ses services pendant les vacances. Pour elle, c’est terminé depuis un moment. Chanceuse !
    Sur les vastes allées du parc, nous croisons des couples, plus jeunes ou plus âgés que nous, des solitaires… Des jeunes écoutents leur MP3 sur les bancs, rient devant les écrans de leurs téléphones où doivent passer des vidéos bien marrantes…
– Franchement, c’est la dernière fois que je corrige le bac.
– Pourquoi ça ?
    Je m’arrête. Le pas d’Isabelle cesse. C’est en la regardant droit dans ses magnifiques yeux verts que je réponds :
– Pour profiter de vous deux.
    Elle lâche la poussette de Stéphane et enlace mon cou.
– Et pourquoi pas nous trois ?
– Nous trois ?
    Son visage se rapproche du mien. Sa bouche vers la mienne.
– François ! T’as oublié que je voulais au moins deux enfants ?
    Bien sûr que non.
    Nous nous embrassons. Une fois. Une deuxième, plus longue.
    Quelque chose gronde dans le ciel. Une grande ombre recouvre l’herbe, les fleurs…

    Les doigts de métal se serrèrent, écrasèrent les os de l’épaule, les malaxèrent. Les fragments s’enfoncèrent dans la chair.

    Une voix hurla, traversa le dérisoire barrage des mains plaquées. François ! Des larmes coulèrent entre les paupières crispées d’Isabelle, leur brûlure salée gagna ses pommettes, puis ses joues.
    Parler pour tout arrêter.
Non ! Stéphane… Sandra…
    La Milice les avait-elle arrêtés ? Pas très probable. L’autre salaud aurait annoncé la capture de deux jeunes en possession des plans de la résidence terrienne de l’empereur. Donc, ils progressaient encore vers la base de la Résistance.
Pour combien de temps ?
– Isabelle, vous vous décidez à répondre ?
    Où avaient-ils dormi ? Les avait-on laisser entrer dans une ruine ? Ou dénoncés ?
– Juste une réponse, et on soigne votre ami et votre mari. On vous trouve des bons boulots à tous les trois. Qu’est-ce que vous en dites, Isabelle ?
    Elle passa le dos de sa main sur ses yeux pour sécher ses larme. Et osa se retourner, se dresser. Fixer les yeux de mercure.
    Pour Stéphane et Sandra. Ce fils né si peu de temps avant l’Invasion. Cette fille mise au monde dans une ruine deux ans plus tard. Tous deux obligés, à l’âge où leurs parents commençaient des études ou finissaient le lycée, de tenir des armes, de fuir un occupant cruel… Une génération grandissait dans des appartements ou des maisons, l’autre dans des cachettes plus sales les unes que les autres.

    Castipiani haussa les épaules.
– Bon, ben si c’est ça… Activez la cage !
Hein ? Activer quoi ?
    Les cloisons allaient se rapprocher. Une nouvelle version de la Vierge de Fer. Ou bien… quoi d’autre ?
    Quelque chose bourdonna. Un générateur ?
    Aussi surprise que François, sa femme baissa son visage intrigué.
    Aucun mur ni vitre ne bougea. Ni le plafond, ni le sol de la petite prison. Aucune pointe ne se déploya.
– Ça vous branche de voir ce que ça fait, les micro-ondes sur un corps vivant ?

    Un ressort d’horreur dressa Isabelle, crispa ses muscles, gela son sang. Qu’est-ce que l’officier venait de dire ? Des…
    Micro-ondes. Elle allait éclater ?
– C’est très drôle, vous allez voir, osa-t-il poursuivre.
– Arrêtez ça ! supplia François.
– Que j’arrête ça ? C’est facile. Vous me dites ce que je veux savoir.
– Cède pas, François. Cède pas !
– Je vous conseille de vous décider vite. Parce que quand les micro-ondes vont commencer à agir, ça va donner beaucoup de boulots aux chirurgiens pour retaper votre femme.
    Isabelle sentit des brûlures. Dans ses entrailles…  Un cri lui échappa, des liquides bouillants coulaient dans son bas-ventre, entre ses fesses. Elle hurla, s’effondra contre la vitre. D’abord ses paumes et ses avant-bras. Puis ses seins.
Plic ! Plic ! Plic !
    Des gouttes tombaient sur la grille.

    Devant les yeux écarquillés de François, de l’autre côté de la vitre, un répugnant liquide rosâtre s’écoulait d’entre les cuisses d’Isabelle. Et de derrière son corps…
– Où est la base de la Résistance ?
    Cette même question. Tout à l’heure, il avait failli y répondre. Pour arrêter toutes leurs souffrances. La pensée de ses enfants exterminés lui avait donné une raison de se murer dans ce silence qui coûtait tant de douleur.
    Et maintenant, leur mère hurlait et perdait son sang. Non ! Pas cette couleur ! Mais c’était quoi ?
Les micro-ondes sur un corps vivant
– Pour l’instant, précisa Castipiani, c’est les boyaux qui fondent.
Qui fondent ?
Les micro-ondes sur
Cette bouillie qui tombait en gouttes grasses… La vessie et les intestins !
– Quand ce sera le cerveau, même la technologie des gerkis pourra plus rien faire.
    Ce ton ! Ni cruauté, ni gourmandise… Rien d’autre qu’une sinistre neutralité. François se rappela un reportage sur d’anciens tortionnaires chiliens. L’un d’eux, face à la caméra, avait expliqué où disposer les électrodes pour qu’elles provoquent le maximum de douleur, mais qu’il fallait mieux éviter ici et là, sinon ça laissait des traces… Il avait donné de ce même ton un véritable cours de torture !
– Les poumons et le cœur,
    Et cette ordure continuait !
– ça peut se remplacer.
    Les jambes d’Isabelle ployèrent sous elle. Ses bras et sa poitrine glissèrent sur la vitre.
– Mais le cerveau, c’est pas pareil.
    Elle tomba, molle et hurlante.
– Comment vous voulez reproduire tous les souvenirs, tout ce qu’a été appris… Pas possible !
– Laissez-la !
    Les tripes liquides s’écoulaient sur les cuisses.
– Répondez à ma question, et on arrête ça. Une petite opération et notre Isabelle retrouve un joli petit système digestif tout neuf !
    Une tache verte apparut dans la boullie rosâtre. La bile ! La vésicule fondue libérait sa bile !


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Mont Saint-Michel



    Derrière Carole, les pas claquèrent sur les berges, puis dans les aéroglisseurs. Les échos retentissaient ici et là-bas, tournaient sous la voûte, ricochaient contre les parois.
– Vite ! entendit-elle.
    Le Binoclard. Dans l’escalier, il avait annoncé qu’on filerait à Toulouse. Rien de plus précis. Un contact sûr là-bas ?
    Toutes ces questions attendraient. Que toute la bande soit sortie de cette mélasse. Et pour ça, on pouvait compter sur ses quatre missiles et les capacités de Micky. Mieux que rien ?
– Pas dans celui-là ! chuchota… la voix de Jean-Paul ?
– Hein ? s’étonna… Yann.
    Presque drôle de reconnaître ses amis à leurs murmures. Mais les deux navettes dehors promettaient moins d’amusement !
– On pose pas de questions !
    Carole se concentra sur l’extérieur, le dos plaqué contre la paroi rocheuse, l’oreille aux aguets. Le bazooka et ses quatre petits missiles pesaient, trimballés depuis là-haut. Son utérus calciné protestait contre cet effort et la course dans l’escalier, elle se força à l’oublier. La puanteur pourrie de la mer violait ses narines, noyait sa gorge. Mais seul comptaient les bruits dehors.
    Pour l’instant, seul un moteur vibrait. Tout proche. Et l’autre ?

    Sur un hologramme, l’homme courait, son lance-missiles entre les bras. Sur celui que l’agent désignait :
– Cette vitesse est-elle normale pour un être humain ?
    Non. Pas plus que de s’introduire dans une maison sécurisée ni d’éliminer sans arme une patrouille.
    S’Krunn se tourna vers Alexis Bengiello et s’adressa à lui dans la langue parlée en France :
– Est-ce bien cette jeune fille que vous avez vue ?
    Le commissaire avait exigé la présence de ce civil à bord d’une des navettes pour reconnaître celle qui avait tué cinq miliciens. Sans aucune arme. L’homme avait donné des renseignements intéressants. Non seulement sur cette étrange terrienne, mais aussi sur deux autres, partis de sa ruine.
Y en a un qui va vous embêter : c’est un ancien pompier. Il est plus tout jeune, mais il a encore des beaux restes !
– C’est bien elle, y a pas de doute.

– T’es malade ! souffla Yann.
    Oui. Mais :
– Quelqu’un a mieux ? demanda Jean-Paul.
    Il fixa d’un regard circulaire ses camarades incrédules, crut voir des larmes briller dans les yeux d’Aurélie. Se tourna vers Carole. Cette foutue dure à cuire ne souriait même pas.
T’en aurais fait autant à ma place, pourtant !
    Elle non plus ne l’encourageait pas. Mais proposait quoi ? Rien de mieux que les autres.
– Tiens-toi prête. Dès que je gicle avec l’aéroglisseur, tu les canardes.
    Elle hocha la tête pour répondre OK ! Mais ses yeux suppliaient tout autre chose.
– Binoclard, si je m’en sors pas, bonne chance.

    La jeune fille sauta sur un mur en ruine,
– Capitaine, commença Bengiello.
le parcourut
– si j’étais vous, je sortirais pas de la navette.
et bondit sur un autre.
– Butez-la direct avec votre artillerie lourde.
Votre race n’est pas puissante à ce point ! aurait voulu répliquer S’Krunn.
    Mais ce spécimen sautait de mur en toit, par dessus des rues, glissait parfois sans jamais tomber ni même ralentir. Ses pieds atterrissaient et rebondissaient sur des bouts de poutres, des pierres, des vestiges de tuiles… Les aspérités et les trous semblaient la propulser au lieu de la déséquilibrer.
    Cette agilité, cette vitesse… Où en avait-il vu des semblables ?

Au pire, je retrouverai Samia…
    Le beau visage, les yeux sombres, les cheveux noirs… Le sourire… Jean-Paul ne croyait pas au Paradis. Il souhaitait juste que cet ange, perdu le jour de l’Invasion, l’embrasse au bout du tunnel de lumière et lui présente leur enfant.
Ce sera pas pour aujourd’hui !
    À la Matrix :
– Personne n’avait jamais pris de tels risques.
– C’est pour ça qu’on va réussir !

    Il baissa le regard vers sa chemise de tissus noués à la va-vite et son pantalon mal rapiécé. Pas aussi classe que le manteau de Neo…
    À côté de la sortie de la grotte, Carole venait de ramasser son bazooka. Elle hocha la tête.
    Prête. À agir, mais pas à accepter ce plan de fou, ça se lisait dans ses yeux luisants.
    Maintenant !
    Jean-Paul pressa l’accélérateur, pied au plancher. L’aéroglisseur fila sur l’acide, le fendit d’un sillage. Devant le pare-brise, la lumière de l’entrée grossit.

    Micky atterrit sur la crête d’un vestige de mur et leva les yeux vers la navette. Enfin assez proche ! Un tentacule de métal se tordit, braqua vers elle le creux qui la terminait. Et qui allait cracher son rayon…
    Elle fléchit ses jambes, se pencha. Ses pieds s’inclinèrent sur l’arête, menacèrent de glisser. Une lueur blanche brilla dans la gueule. Maintenant ! Micky s’arracha d’un saut à ce mur, la lumière fila juste en dessous de son corps qui bondissait. Une pierre explosa en un fracas sourd et bref, un nuage d’éclats et de poussière vola.
    La base du tentacule… Qui approchait… Les articulations se courbaient, bourdonnaient et cliquetaient, tentaient de pointer le canon vers la jeune fille… Qui parvint à coincer le maillon de la base entre ses mains. Elle plaqua ses pieds contre la navette, les jambes fléchies, gonfla ses muscles et secoua. À droite. À gauche. En haut. En bas. Et le bras
(Clic clic clic clic !)
se courba. La gueule la menaçait, bientôt prête à lui balancer son rayon.

    L’aéroglisseur jaillit de la grotte, des remous acides s’agitèrent dans son sillage. Il disparut. Le bourdonnement de ses hélices cessa de résonner, puis s’éloigna. Carole se précipita sur la berge. Vers l’extérieur. L’afflux de la lumière du jour pénétra ses yeux, ses paupières se baissèrent pour protéger ses yeux trop habitués à l’ombre.
    Elle plaqua son bazooka contre son épaule. Ses jambes faillirent céder sous ce poids. De nouveau, son utérus brûlé protesta.
    Un tentacule de la navette se tordait, pointait un canon vers l’engin qui filait en dessous…
    Carole tira. Un missile vola, son sifflement lui vrilla l’oreille. Elle leva son arme, en envoya un autre. Tout aussi strident. Puis elle courut vers l’intérieur, le lance-roquettes baissé.
    Deux explosions retentirent.
Jean-Paul !
    Ou les gerkis.
Ce serait trop beau !

    Enfin, le socle se souleva. Rien qu’un peu. Et l’arme la visait. Micky secoua encore, tous ses muscles contractés concentraient leur force. Une sueur épaisse coulait sur sa peau. Ses mains semblaient vouloir glisser, elle les serra plus.
    Et l’énergie blanche crépitait dans la gueule, prête à jaillir.
    Des étincelles s’allumèrent, du métal se déchira, craqua. Ça cédait enfin ! Des décharges brûlèrent sa peau, la déchirèrent de douleur.
    Mais elle encaissa, garda ses mains pressées.
    Les articulations s’affolèrent, l’arme se convulsa en dizaines de cliquetis, sa lueur blanche s’estompa. Micky tendit ses jambes, parvint à arracher en un dernier effort le tentacule. Qui l’entraîna dans sa chute. La chaussée et son tapis de cadavres se rapprochaient.

    Jean-Paul entendit quelque chose exploser. Deux fois. Il osa un rapide coup d’œil vers le rétroviseur gauche. L’arrière de la navette lui apparut. Intact.
Merde !
    Ils avaient envoyé des lasers dans les missiles de Carole.
    Encore à lui de jouer. Le dernier rayon l’avait raté de peu en se paumant dans l’eau. Son aéroglisseur n’avait pas même reçu une gouttelette d’acide. Dame la Chance coucherait-elle deux fois avec le même mec ?
    Il braqua le volant vers la gauche. Son engin se tourna vers le Mont et se rapprocha de la navette.
    Un canon flexible se tordit vers lui, comme un cobra avide. L’autre continuait de viser la grotte.

    Micky lâcha le tentacule, atterrit sur un trottoir défoncé en fléchissant ses genoux. La longue arme tomba, écrasa des squelettes en habits moisis. Ses articulations tressaillirent, lui donnèrent un dernier soubresaut. Son fracas résonna dans la ville morte en un bref écho.
    Des démangeaisons piquaient, fourmillaient. La chair et la peau des mains, où les brûlures guérissaient. Les poumons avalaient et recrachaient un air brûlant. À un rythme qui freinerait. L’épuisement coulait dans le corps de Micky comme un plomb fondu, mais se dissiperait vite. Un autre de ces trucs pas nets, déjà remarqués dans son enfance : cette régénération.
    Elle leva son regard vers la deuxième arme. Immobile. Toujours pointé vers…
Ahmed !
    Qui devait viser la navette. Et l’autre bras de métal pourrait cracher d’autres rayons contre les missiles.

    Un moteur vrombit dehors. L’aéroglisseur de Jean-Paul ! Pas détruit ! Carole courut de nouveau sur la berge. Vers la sortie. Ses pas rapides résonnaient, ses jambes trop vives semblaient pomper des douleurs dans son utérus.
    Ignorer tout ça !
    Un laser bourdonna. Une fois. Une deuxième. Une troisième. Il explosa…
Ordures !
    La colère et la tristesse crispèrent ses muscles, pressèrent ses yeux d’un poids liquide. Pas le moment !
    Deux missiles. Tout ce qui lui restait. Ne pas rater son coup…
Pour toi, Jean-Paul !
    Elle épaula son arme. Si lourde sur ses bras.
    L’extérieur. Encore cet afflux de lumière. Les paupières crispées, Carole leva son bazooka et tira. Une première fois. Le missile siffla. Une deuxième fois, un peu plus haut. Elle entendit le laser bourdonner, se retourna et courut. De la pierre explosa.
    Et autre chose…

    Le rayon blanc… De plus en plus gros… Si rapide…
    Jean-Paul vit l’avant de l’aéroglisseur exploser. Le pare-brise se fissura de dizaines de lignes, puis de centaines, des éclats plurent. L’engin s’enfonça, son nez bousillé dans l’acide. Son métal se dissolvait dans le liquide verdâtre.
    Qui s’engouffra, bouillonnant. Rongea les pieds et les mollets de Jean-Paul.
– Argh !
    La brûlure pénétrait et dévorait ses os, montait déjà dans ses cuisses…

    Tout l’habitacle vibra et se cabra, les miliciens tombèrent, roulèrent, glissèrent. Des éclats de métal volèrent, traversèrent les hologrammes, cliquetèrent contre les parois. Des voix hurlèrent. P’Mill vit un de ses agents plaquer sa main contre sa fente auditive. Un fragment dépassait d’entre deux doigts, une humeur blanche y coulait.


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Paris


    Par dessus les muscles et les nerfs liquides d’Isabelle Bouvier, sa peau flottait autour des os, flasque. Les côtes, les clavicules et les hanches gonflaient des reliefs. Deux poches molles ornées de tétons luisants de seins fondus tombaient sur la grille. Les globes de se1s yeux se dégonflaient comme des ballons crevés, coulaient en grasses larmes blanches où se mêlait un coulis de sang.
    Et des gouttes grises apparurent sous le nez et sur la bouche.
– Aïe ! Je crois que c’est le cerveau ! badina Alain.
    L’autre abruti ne l’écoutait même plus. Les yeux fermés et dégoulinants, la tête et la poitrine secouées de sanglots. Roy continuait à gémir comme une trisomique en plein orgasme. Avait-il fantasmé devant sa pote à poil ?
– Là, c’est mort. Oh, pardon !
Pff… La bonne blague !

– C’est foutu, quoi… Enfin, vous aurez compris…
    Le cadavre d’Isabelle achevait de se liquéfier.
Plic ! Plic ! Plic !
    Là, derrière cette vitre. Si proche. Et lui qui l’avait laissée mourir ! Comment regarder les enfants en face ? Qu’oserait-il leur raconter ?
La dernière fois que j’ai vu Maman, c’était en salle d’interrogatoire. Elle était toute nue dans une cage à deux pas de moi, et vous savez ce que j’ai fait pour la sortir de là ? Rien du tout ! Mais attendez, faites pas cette tête-là ! J’étais enchaîné à une table et j’avais les doigts en miettes. Elle a pas souffert très longtemps, vous savez ! Le temps que son cœur fonde, quoi !
– Bravo, Bouvier. Vous avez sacrifié votre femme.
Ben oui ! Un milicien bien sadique m’a promis qu’il foutrait la paix à Maman si je lui disais où était la base de la Résistance. Vous savez ce que j’ai fait ? Je lui ai rien dit ! J’ai laissé mourir votre mère pour cette foutue Résistance ! C’est quelqu’un de bien, votre père, pas vrai ?
    À vous de choisir, disait ce psychopathe avant de confronter ses victimes à des choix cruels. Dans un film bien vieux aujourd’hui. Du temps de la Terre libre. Saw. Pas son genre de cinéma. Mais son frère adorait ! Cyrille. Tous deux devaient passer une petite semaine chez leurs parents avec leurs petites familles respectives, après la correction du bac. Une bonne partie de la fratrie avait prévu de les rejoindre plus tard. Une autre époque, si lointaine. Et aujourd’hui ? Tous morts ? Éparpillés dans des ruines ? Des frères et sœurs si soudés autrefois. Cinq.

– Vous êtes pas logique ! Je vous ai donné une chance de la sauver, vous la laissez crever, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
    Ce con n’avait pas été dupe. Il connaissait les ficelles de la torture. Celle de la chance bidon, par exemple. Non, Alain ne les aurait jamais libérés. Il aurait laissé la gonzesse fondre dans sa cage avant de briser les nuques des mecs, puis de balancer les cadavres dans une cuve d’acide. Ah, comment ça s’appelait, ce produit ? Imprononçable, comme toute la langue gerkis. Comment pouvaient-ils appeler mots ces espèces de claquements, de grognements, de rots et d’autres bruitages ? Et en français ? Pas de traduction. Mais la Milice le comprenait. Vous me balancerez tout ça dans l’acide.
    Un suspect moins coriace aurait vidé son sac au bout de deux ou trois doigts cassés. Pas Bouvier, qui encaissait encore ses pointes brûlantes sous les ongles. Et il avait choisi de laisser mourir sa femme pour sauver la Résistance.
C’est beau l’amour !
    Ouais. Regarder agoniser…
Mais pourquoi pas…
    La mère de son ou de ses enfants ? Toute la petite famille dans la même équipe ? Alain n’y pensait que maintenant. Ça expliquerait pourquoi on n’avait pas retrouvé les plans de la résidence de l’empereur sur eux ! Sauf que la patrouille avait intercepté qui ? Ces trois-là, personne d’autre. Ce qui voulait dire que… les jeunes avaient réussi à se barrer !
    On verrait ça plus tard. Dans l’immédiat, Alain s’approcha de Roy. Qui râlait encore, le regard plus vide que jamais. Son nez broyé pissait du sang sur sa bouche et son menton, qui dégoulinait.
Et pourtant, tu vas me servir à quelque chose !

    Un cadenas claqua, François sursauta. Des chaînes tombèrent, leurs épais maillons tintèrent contre le sol. Pas les siennes, qui continuaient de l’emprisonner dans leur métal froid.
Arnaud !
    Castipiani mijotait encore quelque chose ?
    François ouvrit ses yeux. Ses larmes brouillaient sa vue de leur voile liquide et salé. Il secoua la tête et cligna des paupières pour les chasser. Sans autre résultat que distinguer… la peau d’Isabelle, ses côtes et ses hanches saillantes, les reliefs squelettiques de ses épaules et de ses clavicules.
Non !
    Son ventre creusé.
– Alors, ça donne quoi, cette échographie ?
    Elle sourit et désigne ce petit globe où un bébé se développe, bien au chaud.
– Et si tu venais l’écouter ?
    J’enlace la taille et pose mon oreille.
– Bonjour Papa ! salue une toute petite voix.
    Isabelle, bien sûr. Je me doute bien que ce petit être ne peut pas parler. Et je connais bien son goût pour la plaisanterie.
– Je vais être un garçon ! T’as des idées pour un prénom ?
– Ben écoute, là, tu me prends de cours !
– C’est pas grave ! Maman va t’aider, hein Maman ?
    J’ignore encore que deux ans plus tard, ce sera dans une ruine, parmi d’autres familles, que ta mère mettra ta sœur au monde. Et que vous ne serez même pas des adolescents quand nous intègrerons la Résistance.

    Ses orbites, ses narines et sa bouche qui charriaient un magma gris de cerveau.
    François crispa ses paupières et détourna son visage. Une nausée au goût de cendres pesa dans ses entrailles, englua son cœur. Son estomac se tordait…
Non, pas ça !
    Qu’est-ce que ça pouvait foutre qu’il se vomisse dessus ?
Je vais pas donner ce plaisir à l’autre salaud !
    Cette pensée refoula son malaise. Juste un peu… Toujours ce poids gluant et ce sale goût, du ventre à la bouche…
    Arnaud hurla.
– Allez remonter le moral de votre pote. Il vient tout juste d’être veuf, ça fait un peu de peine.
Ordure !
– Vous pouvez encore marcher, je crois…
Se sortir de là !
    Les muscles de François se contractèrent, se dilatèrent comme pour essayer de briser les chaînes. Les maillons, tirés, râclèrent la table.
    Mais ne cèderaient pas.
    Quelques pas de pieds nus. Lents et saccadés comme ceux d’un zombie dans un film qu’aurait adoré Cyrille.
– Oui, c’est ça ! Par là !
    De plus en plus proches.
    François essaya de lever ses bras. Quelques ridicules millimètres…
– Allez, je vous laisse. Roy va vous faire la conversation. Parce que votre femme, là, maintenant, euh… Enfin, c’est votre faute, quoi !
    Oui.
– Moi, je vous posais une question, vous y avez pas répondu !
    Sacrifiée pour quoi et pour qui ?
Pour la Résistance ! Pour les enfants !
– Vous auriez pu éviter ça ! Regardez-moi ça, c’est dégueulasse ! Quel gâchis… Non, mais regardez ! Attendez, vous voyez peut-être pas tout. Ouvrir la cage à micro-ondes.
    Les panneaux transparents coulissèrent vers le bas, s’escamotèrent dans le sol. Des puanteurs de sucs, de sang et de chairs, verdâtres et cuivrées, volèrent. François suffoqua, la gorge piquée.
    Son estomac se tordait…
Pas ça !
    Il comprima sa gorge, parvint à refouler ce vomissement qui menaçait de jaillir.
– Pas terrible, hein ?

    Alain tenta un coup de poker :
– Ça m’étonnerait que vos enfants apprécient.
    Le regard de Bouvier s’écarquilla.
– Oh ! Intéressant, ça ! J’ai touché un point sensible.
    Carré d’as, oui ! Les détecteurs thermiques de la navette avaient bien montré cinq ombres chaudes dans le camion. Trois avaient occupé toute la patrouille en canardant.
    Pendant que deux avaient fui. Sans doute par l’arrière du camion, loin. Et la route ne manquait pas de planques, entre les carcasses de voitures, les ruines de stations-service et d’aires de repos… Mais Alain aurait recherché deux adultes, pas des jeunes.
– Les touche pas… coassa le pauvre con.
    Au-dessus de ses joues scintillantes de larmes, la rage et la peur brillaient dans ses yeux.
– Ah ça, je vous le garantis pas.
– Les touche pas !
– Vous savez ce que c’est, quand on est fugitif.
    On trouvait toujours un pauvre prêt à dénoncer pour un bon métier et tout ce que ça donnait : du fric, des fringues propres…
– Bon, je vous laisse réfléchir où est votre intérêt. Roy, ça vaut pour vous aussi ! Entre vos insultes de tout à l’heure et vos espèces de grognements de maintenant, pour l’instant, la conversation, ça craint ! Allez, à plus tard !

    Castipiani se tourna vers la porte à côté de la cage à micro-ondes où la peau d’Isabelle baignait dans les humeurs de son corps fondu. Le battant coulissa devant lui. Il quitta la pièce, qui se referma.
    François resta seul. Sans autre compagnie que cette peau qui baignait dans cette boullie de sang et de chairs fondues et ces puanteurs acides. Et ce pauvre légume qui marchait vers lui de son pas de mort-vivant. Autour de leurs os cassés, ses doigts et ses orteils lui semblaient deux fois plus gros, des élancements les parcouraient comme une électricité. Sous ses ongles décollés, les clous incandescentes allumaient des brûlures blanches.
    L’autre salopard savait ! Il rechercherait les enfants. Et qui les lui avait servi sur un plateau d’argent ?
    Une silhouette fracassée apparut au coin de son œil. Un nez écrabouillé qui laissait couler une cascade de sang sur la bouche, des gouttelettes rouges qui tombaient du menton et dessinaient une piste de gros points par terre. Des côtes et un sternum disloqués qui semblaient essayer de crever le torse. Un moignon en haut du tronc, là où aurait dû pendre un bras.
    Son ami. L’ancien flic, devenu un des meilleurs éléments de la Résistance. Ce déchet. Brisé, mutilé. Chaque pas lui arrachait un râle. Mais il avançait. Un pied se levait, retombait. L’autre…
– Arnaud…
– Raah… Raah…
    François le vit se tourner. Et révéler ce sinistre regard. Vide. Cette bouche ouverte.
– Écoute-moi… Arnaud !
    Qui ne râla plus. Mais rien ne s’alluma dans les yeux.
– Écoute-moi. On… Ce malade va encore nous torturer. Faut…
    Mourir tout de suite. Mais comment ? Tous ces machins coupants accrochés au mur ! Mais sans bras, enchaîné, comment…
    Devant François, les dents d’Arnaud scintillaient de salive, se barbouillaient du sang de son nez éclaté.
– Les veines de mes poignets… Mords-les…
Non !
    Si. C’était ça, ou continuer à vivre. Et endurer quoi encore ?
    Les pointes brûlantes sous les ongles de ses doigts et orteils broyés. Le corps fondu d’Isabelle.
– On n’a pas le choix. Mords !
    Une lueur d’horreur s’alluma dans les yeux vides.
– Mords ! pleura François.
    Après, pendant ses derniers instants, il tuerait son ami. La gorge…
– Mords ! insista-t-il en une espèce de rire hystérique qui se mêlait à ses sanglots.
    Arnaud s’agenouilla. Approcha sa bouche d’un poignet. Et planta ses dents. Serra.
    François hurla. Les dents coupèrent la veine. Un sang chaud coulait.


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Toulouse


– Pas mauvais ! reconnut Stéphane après avoir avalé les premières bouchées de son morceau gris.
    Assis sur un trottoir sombre et désert à plusieurs rues de l’auberge, le petit groupe mangeait les dons de Cl’Witt. Dont Thierry avait répété la consigne bien claire : Les jeunes, faut plus vous approcher de chez lui. Vous risquez trop de lui attirer des ennuis. Très haut au-dessus de leurs têtes, seule un trop fin trait de ciel daignait se montrer, sans même révéler sa couleur ni ses nuages. De longues lignes luminescentes parcouraient le bas des immeubles, éclairaient de leur pâleur l’obscurité.
– Je sais pas ce qu’ils mettent dedans, s’interrogea Sandra.
    Sacrée petite surdouée ! Qu’est-ce qu’elle aimait ce genre de question !
– On sent bien que ça nourrit et que ça hydrate en même temps !
    Elle mordit et mâcha, avala.
– Quels produits ils peuvent mettre ?
    Aucun animal. Les gerkis en avaient tués un max et ne daignaient pas manger ceux qui subsistaient.
– Ce serait intéressant à savoir !
– Ouais, c’est sûr ! coupa Stéphane.
    Quand sa sœur s’embarquait dans des discours scientifiques, ça pouvait durer…
– Ça va, Corentin ?
    Le gros barbu finit d’engloutir ses bouchées, puis passa le dos de sa main sur sa bouche.
Heureusement qu’y avait plus à manger avant l’Invasion !

    Un appétit pareil devait souffrir de la pénurie des ruines.
– Ouais, ça va ! s’empressa-t-il de répondre.
    Toutes ses attitudes depuis ce matin le niaient. Son réveil tardif, par exemple. Et surtout cette espèce d’inquiétude qui ne le lâchait pas. Qui tirait ses traits vers le bas pour freiner le moindre sourire, seuls quelques-uns, factices, avaient réussi à se courber. Ce regard qui voulait rester figé droit devant lui, mais obliquait, en de furtifs instants, vers… Thierry ? Mais pourquoi ?
– On veut pas poser de problèmes, dit Stéphane.
    Ce qui chassa ces questions étranges de son esprit.
– On va partir.
– Attendez ! Et nos enveloppes ?
– Corentin, je sais qu’on vous devrait bien quelque chose. Mais faut qu’on parte vite, et une seule enveloppe, ça prend du temps. Déjà, faut rassembler ce qu’il faut, et rien que ça, c’est pas gagné.
– C’est Cl’Witt qui vous inquiète comme ça ? demanda Thierry. Il dira rien ! Je vous le dis, il est cent pour cent fiable !
– Lui, je veux bien avoir confiance. Mais ses clients ?

– Mais non, t’inquiète pas !
C’est pas lui qui te dénoncerait, mon gars !
    Thierry retint le sourire qui lui démangeait les pommettes. Ce serait qui ? Lui-même ! Tout ça pour quitter cette ruine ! Si conviviale, si propre, si chaude ! Et qui se priverait du plaisir de mendier tous les jours ? Surtout si Cl’Witt avait dit vrai. Ces gamins
– Faut juste qu’on soit jamais vus avec vous, c’est tout. Et ça, c’est pas difficile : on mendie sans vous et on va chez lui sans vous.
– Ça peut même être un bon plan ! se dépêcha de renchérir Corentin.
    Brave garçon ! Gros bidon, mais couilles minuscules. Compter sur lui pour se taire aurait suffi. Eh bien non, il aidait !
– En vous cachant dans la ruine, vous allez pouvoir nous faire au moins une enveloppe !
– Eh ben voilà ! Très bonne idée !
Trop fort, ce mec ! Enfin non, trop lâche !
– Sandra, tu nous dis ce qu’il te faut comme matériel et on t’apporte ça.

    Ça ne les arrangeait pas du tout. Remettre ces plans à la Résistance urgeait. Mais Stéphane laissa tout de même Sandra dire :
– Il me faut des pierres.
    Thierry fronça les sourcils.
– Des pierres ?
– C’est ça qui brouille leurs détecteurs. Enfin, ceux des magasins, en tout cas !
– Si tu le dis…
    Et comment ! Antonin, un résistant qu’on mettait souvent en équipe avec Papa
(Et Maman ! Et Arnaud ? Est-ce qu’ils s’en sont sortis ?
C’est des vieux routiers, ils sont coriaces !
Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire à trois contre une patrouille ?)
    avait tenu à confier à cette petite surdouée l’étude de la technologie des gerkis. Idée qui lui était venue après avoir vandalisé un magasin et volé, entre autres, le détecteur antivol de la sortie. Sandra avait percé les secrets de la machine au prix de quelques heures d’expériences, aidée de quelques anciens ingénieurs, profs de physique… Alors elle savait, merci !
– Et sinon, faut que je puisse les cacher. Dans du tissu, ça peut le faire.
– Je voudrais pas dire, mais on a rendez-vous à la base, et ça presse.
    Les yeux de Thierry brillèrent ? Tiens, non ! Et ce petit sourire ? Déjà envolé ! Et Corentin, est-ce qu’il ne venait pas de décocher une espèce de regard suppliant ou affolé ou les deux à la fois ? Tout ça n’avait duré qu’une fraction de seconde.
– Stéphane ! Sans eux, on aurait dormi dehors cette nuit et on aurait eu du mal à manger aujourd’hui ! Tu voudrais qu’on dise juste merci ? En plus, ce serait le moment de recruter, tu crois pas ?
Une vieille, un dégonflé et…
    Oui, le troisième, à la rigueur. Sauf… cette expression fugitive…
– Vous avez pas moyen de contacter votre base ? s’étonna Louise.
    Stéphane secoua la tête.
– C’est compliqué.
    Là, Sandra et ses… eh bien oui, assistants, ils la reconnaissaient encore plus douée qu’eux, travaillaient là-dessus. Ils souhaitaient… Quoi, déjà ?
– On en est à essayer… commença la surdouée.
– Oui, bon ! On va pas rentrer dans les détails ! Dès qu’y a de la science ou de la technologie ou les deux, elle est capable de vous animer toute la soirée avec ça !
Et surtout, y en a au moins un de bizarre dans le tas !
    Oui ! Les yeux qui brillaient, même rien qu’un instant, en entendant parler de rendez-vous à la base ! Pas net !
Ça veut rien dire ! S’il voulait nous dénoncer, ce serait déjà fait !
– Une vraie guique ! sourit Corentin.
– Une vraie quoi ?

– Geek !
    Ah oui ! Encore un mot disparu.
– Les gens fans de technologie. Mais fans au point de faire pratiquement que ça ! Même quand ils avaient un boulot qu’avait rien à voir !
    Comme Ronan, un collègue de Corentin. Il passait tout son temps libre ou presque devant un clavier ou un écran tactile. Ou un sous chaque main.
Qu’est-ce qu’il est devenu ?
    Avait-il pu quitter son bus ?
– Internet, les tablettes, les smartphones…
– Ouais, Sandra connaît tout ça !
– J’ai lu plein d’articles là-dessus. Et des livres, aussi. Et je peux travailler sur du matériel. C’est trop pratique !
– Eh bien ! s’étonna Louise. Heureusement pour tes parents que t’as pas vécu avant l’Invasion !
– Ah bon ? Pourquoi ça ?
– T’aurais passé ton temps sur Internet, des jeux vidéos…
– Les jeux, je sais pas si j’aurais aimé plus que ça.
– En programmer, ça t’aurait plu ! complèta Corentin. Ou fabriquer des nouvelles consoles. Bon, on va peut-être pas trop traîner ici. Parce que rester dans la ruine, ce serait pas mal que ça commence maintenant pour vous !
Comme ça, quand la Milice viendra vous chercher…
Ta gueule !

    Encore une fois, se taire. Un vrai pro, pour ça ! Chahuté à l’école,
(Gros lard !
Gros cochon !
Gros tas !)
son courage se résumait à quoi ? À pleurer Je vais le dire ! Pour autant, il n’avait jamais dénoncé personne : la menace d’une baffe suffisait à éteindre cette ridicule étincelle.
    Les années avaient passé sans que rien ne change. La Terre avait cessé d’appartenir aux humains. La Ville Rose avait cédé sa place à cette horreur grise. Mais lui ? Toujours le même lâche.
    La voix de Louise l’arracha à ses pensées.
– …traîner.
– Pardon ?
– Je disais que t’avais raison, qu’il fallait pas traîner.
    Thierry, déjà debout, tendit ses mains. La vieille femme les prit et se hissa.
Faux-cul !
    Quel infâme culot ! Montrer ce jour serviable quand on cachait un projet aussi… Il répondit d’un sourire au remerciement.
    Corentin se leva à son tour
– On y va !
et fila.
    Pourquoi ne pouvait-il pas dévoiler le vrai visage de l’autre salaud ? Quelques mots, et il arracherait ce masque d’hypocrisie. Thierry va vous dénoncer. Oubliez les enveloppes et barrez-vous ! Rien de bien compliqué. Se retourner et cracher ces deux phrases. Mais non ! Trop lâche pour ça ! Et la branlée qui viendrait ? Et voilà ! Se dégonfler, encore et toujours.
    Sauf que d’habitude, ça n’engageait que lui. Supporter les moqueries dans les cours de récréation n’avait porté préjudice à personne d’autre. Se laisser racketter au collège n’avait vidé que ses poches.
    Pas aujourd’hui. Là, en fermant sa gueule, il condamnait deux ados. Qui finiraient déportés, ou exécutés sur la place publique après un bon vieux lynchage. Tout dépendrait du bon vouloir d’un juge qui se foutrait de leur jeunesse. Les gerkis foutaient les jeunes et les vieux, les vigoureux et les invalides, dans un seul et même sac. Ils reconnaissaient coupable de crime, point. Même la beauté de Sandra
(Elle est trop mignonne, cette gamine !
Doucement, mec, c’est encore une gamine !)
ne la sauverait pas. Au contraire, des bourreaux prendraient chacun leur tour pour son viol en public. Oui, de telles horreurs se voyaient ! Ce garçon et cette fille avaient choisi une juste cause en résistant contre ces envahisseurs !
    Et lui…
Je peux pas laisser faire ça !
    Il trouverait une solution. Même si ça passait par les beignes de Thierry.
    Facile à dire…


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Mont Saint-Michel


– Montez ! pressa Yann. Vite !
    Micky sauta dans l’aéroglisseur et se fourra sur la banquette arrière. Ahmed la suivit. Le manchot le poussa de sa main valide, puis s’engouffra et claqua la portière.
– On décolle !
    Aux commandes, Marc pressa l’accélérateur. L’engin bondit sur l’océan bileux, ses moteurs vrombirent. Au loin, celui de Carole et du Binoclard longeait la côte vers le sud.
    Les deux navettes avaient battu en retraite. Les missiles de Carole avaient bien amoché celle d’en bas. Après le sacrifice de Jean-Paul…
– Qu’est-ce que vous leur avez fait ? demanda Yann.
– Micky a bien assuré ! répondit Ahmed.
    Avant de raconter.
– Après, je leur ai balancé un missile. Comme ils avaient plus tout ce qu’il fallait pour arrêter les autres, ils ont foutu le camp, conclut-il.
    Son sourire brillait en bas de son visage au teint basané.
– Bien joué.
– De votre côté ?
    Yann baissa son regard, le redressa.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Carole était chargée de canarder la navette qui nous attendait à la sortie de la grotte. Jean-Paul a compris qu’elle y arriverait pas toute seule. Alors il a pris un aéroglisseur pour l’occuper. Il avait une chance sur mille de s’en sortir.
    Un camarade de moins. Coulé dans cette saloperie d’acide.
– C’est presque marrant. Deux minutes avant, il disait au Binoclard que ce qu’on faisait, ça servait à rien.

    Assise à l’avant à côté de son petit ami, Aurélie secoua la tête, comme si ce geste pouvait chasser de sa mémoire tous ces souvenirs. Et cette tristesse… Jean-Paul qui annonçait son plan… Les bruits d’explosion…
    D’autres compagnons avaient déjà payé de leur vie ce combat. Et chaque fois, ces mêmes émotions lourdes… Des pertes. Des corps qu’on laissait aux mains de l’ennemi.
    Les mains sur le volant, Marc parvenait à sembler indifférent. Rivé droit devant, son visage impassible cachait mieux qu’un masque cette sensibilité qu’elle seule lui connaissait. Ces traits figés en une fausse neutralité si loin du matin de l’Invasion. De ce sourire, de ces yeux brillants… Ce jour-là aussi, il conduisait. Une vraie voiture, pas cette fausse carcasse. Leur Clio bleue. Ça aurait dû être un grand départ. Du Mans vers les Sables d’Olonne…
    La porte de notre appartement s’ouvre.
– J’ai trouvé de la place ! m’annonce Marc. Mais il va pas falloir traîner.
    La routine dans notre quartier… Je souris et désigne les deux valises à mes côtés.
– Tout est prêt !
– Je vois ça ! Même Serge !
    Notre petit, dans son landeau. Pendant tout le trajet, son papa va enchaîner les CD de son chanteur préféré. Gainsbourg, bien sûr ! Il faut lui former le goût, à notre fils… Grand fou ! Qui ne perd pas de vue un problème plus urgent : trouver un logement plus grand. Bébé, pour l’instant, se contente très bien du salon pour son petit lit. Mais il va grandir. Et nous parlons déjà de sa fratrie à venir… Nous aimons beaucoup le vieux Mans, mais notre priorité, ça va devenir l’espace. Donc, les rues gris-bleu, la Cité Plantagenêt à quelques pas, le rempart rouge et la Sarthe en bas d’une descente… Une page qui va se tourner !
    Nous règlerons tout ça en revenant de vacances. Là, nous partons pour les Sables d’Olonne, où un studio loué pour la semaine nous attend. Marc prend les valises. Je saisis les poignées du landeau.
    Quelques minutes plus tard, après avoir entendu le vieil escalier grincer sous nos pas, nous voici dans la voiture. En bonne passagère, j’ai le privilège de regarder la Sarthe lorsque nous la traversons. Bientôt, un Mans beaucoup moins pittoresque va nous apparaître : les zones commerciales, le périphérique et l’autoroute.
    Mais… C’est quoi, cette ombre ?

    Des robots-libellules géants, armés de lasers… Qui détruisirent immeubles et voitures…
Marc freine la Clio sur la chaussée, les pneus crissent.
– On gicle !
    À droite, un bus en flammes se renverse sur le trottoir, écrase des piétons. Derrière, c’est un monospace qui explose. La seconde d’après, sans m’en rendre compte, je suis dehors, mon petit ami à mes côtés.
    Nous entendons un boum !
    Notre Clio. Et…
– Serge…
    Ma propre voix. Blanche.
– Serge !
    Cette fois, je hurle. Dans mon esprit se dessinent les images du petit, qui crie et brûle vivant… Ses bras potelés qui se consument…Sa peau qui rôtit comme celle d’un poulet… Devant mes yeux défilent des espèces de libellules géantes qui crachent des éclairs blancs. Des carrosseries explosent, des portières volent.
– Serge !
    Des sanglots hystériques me secouent. Je devine une voix, lointaine,
– On peut plus rien pour lui…
hâchée de pleurs. Marc. Ses bras me serrent les hanches comme un étau, me plaquent contre lui.
– Serge !
    Mes pieds trépignent au-dessus du sol.
    Aurélie se tourna vers Micky.
– Ça va ?
– Faut que je souffle un peu…
    Sa peau luisante de sueur, sa poitrine essoufflée et ses paupières lourdes trahissaient bien plus d’épuisement. Pas étonnant, quand on venait d’arracher le tentacule d’une navette.
    Aurélie tendit sa main, toucha la joue.
– Repose-toi.
    Les yeux bleu nuit se fermèrent. Bien avant l’approche de Toulouse, la jeune fille aurait repris du poil de la bête. Encore une de ses capacités dont elle-même ignorait l’origine : guérir et récupérer à des vitesses démentes.
T’es pas humaine !
    En apparence, si. Une silhouette grâcieuse malgré des muscles durs. De longs cheveux bruns. Rien de mutant dans cette beauté juvénile qu’on avait envie de sangler dans des tenues seyantes. Mais aujourd’hui encore… Comme le jour où elle avait sauvé Yann. À seulement onze ans. Et aujourd’hui dix-neuf… Serge aurait atteint cet âge si…
Si j’avais été foutue de le sortir de la voiture !
    Mais non. Elle l’avait laissé brûler. Et bien plus tard était arrivée cette enfant. Une seconde chance ? Le Binoclard, après avoir entendu le récit d’Yann, avait vu en elle une recrue. Marc et Aurélie avaient choisi de devenir de nouveaux parents pour cette orpheline.

– Qui a pu nous vendre ? demanda Carole.
    Sur le volant, ses mains ne parvenaient pas à se détendre. Devant ses yeux, la mer acide défilait, les bulles nauséabondes éclataient à sa surface.
– Commence par chercher qui y avait intérêt, répondit le Binoclard.
    Autant dire personne. Toute la bande partageait la même haine des gerkis. Et tous avaient risqué leur peau à pas mal de reprises. Même Jean-Paul, qui avait osé balancer d’énormes doutes. Avant de se sacrifier…
– Ils savaient par où attaquer.
– Je sais.
    Une planque sur une île inaccessible grâce à cet océan verdâtre. Une grotte et des souterrains.
    Carole soupira et tourna la tête vers le chef assis à sa droite.
– Tu sais, tu sais… mais tu comprends ce que ça veut dire, au moins ?
    On ne situait pas un repaire pareil sans avoir appris le nécessaire.
– J’y réfléchis.
    Ce ton d’une froide neutralité… Ces rondelles de rouille braquées droit devant… Ce mec n’avait-il perdu que ses yeux ? Il donnait l’impression que son âme avait giclé par ses orbites vides pour ne laisser que cette machine.
Et laisser la place à un radar ou une connerie comme ça !
    Non, bien sûr. Mais cette obscurité permanente qui avait remplacé sa vue ne le gênait pas plus que ça. N’avait-il pas descendu les marches sans guide, et aussi vite que ses compagnons ? N’était-il pas monté dans cet aéroglisseur sans aucune aide ? Certes, son bâton parcourait le sol et tâtait les murs. Mais ça n’aurait jamais dû suffire pour cette vitesse et cette assurance !
    Carole jeta un coup d’œil dans un rétroviseur extérieur. Rien. L’autre. La silhouette d’une carcasse de voiture flottait… L’aéroglisseur de Marc. Aurélie, Yann et lui diraient à Toulouse s’ils avaient réussi à choper Micky et Ahmed…
    Minute ! C’était qui, la dernière arrivée dans la bande ? Et la plus mystérieuse ? Après tout, personne ne savait d’où lui venaient ses espèces de pouvoirs dignes d’un comic. Même elle n’arrivait pas à le dire !
    Et puis, qu’est-ce qu’on savait des gerkis ? Leur arsenal, leurs engins volants… Pour fabriquer tout ça, il leur fallait de la recherche ! Pourquoi pas des expériences en génétique ? Sur les prisonniers ou… les déportés !
    Alors que du verdâtre bouillonnant défilait sous le coussin d’air de la fausse voiture, un scénario s’écrivait dans l’imagination de Carole. Les autres salauds qui injectaient quelques substances à une gamine, ou qui l’opéraient. Et qui la chargeaient d’infiltrer des terroristes.
    Pas mal !
    Sauf que… Après, ça ressemblait à quoi d’envoyer deux navettes pour attaquer ? Alors qu’une traîtresse aussi puissante éliminait une bande en un rien de temps !
    Non. Ça collait d’autant moins que leur petit cobaye avait payé de sa personne aujourd’hui, au lieu d’assister ses patrons…

    Ahmed vit le bras gauche d’Yann passer devant lui. La main valide saisit et secoua…
– Arrête !
    Qu’est-ce qui lui prenait ?
    Aurélie, surprise, se retourna.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Micky !
– Elle a besoin de récupérer !
– Micky !
    Elle fronça son visage et entrouvrit ses yeux.
– Qu’est-ce qu’y a ? grogna sa voix ensuquée.
– Ce matin, Jean-Paul t’attendait où ?
– Qu’est-ce que ça peut foutre ? protesta Ahmed.
– Tu vas comprendre.
– Yann, laisse-la se reposer, intervint Marc sans quitter l’océan acide des yeux.
– Jean-Paul, il t’attendait où ?
    Les paupières de la jeune fille s’écartèrent sous ses sourcils à l’expression surprise.
– Dans une rue à putes de Rouen.
– Et l’aéroglisseur était sur une route, c’est ça ?
– Jean-Paul savait ce qu’il faisait !
– Ahmed, tu vas comprendre après !
– C’est bon, laisse-la dormir ! s’énerva Marc.
– Micky, l’aéroglisseur était bien sur une route ?
– Comme d’habitude, ouais ! Au milieu de carcasses ! Mais qu’est-ce que tu veux savoir ?
– OK !
    La main valide lâcha l’adolescente.
– La Milice a réussi à y foutre un mouchard.


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Toulouse


    Thierry s’assit sur une couche de poussière par terre.
– Ça manque, un canapé ! Vous trouvez pas ?
T’espères t’en payer un beau, c’est ça ? pensa Corentin.
    Quelque chose se crispait au bout de ses bras. Ses poings. L’envie d’en cogner un contre cette sale petite gueule, de casser une dent ou deux, d’écraser ce nez, le démangeait. Si fort…
    Non. Pas comme ça.
– Ça va ? demanda Louise.
    Elle rangeait les provisions sur des portions d’étagères vermoulues. Achetées grâce à l’argent des quêtes de ces derniers jours qui n’avait pas servi à payer les repas de Cl’Witt. Les gens ne s’étaient pas montrés trop radins aujourd’hui. Souvent, ils donnaient beaucoup moins que ça. Ce soir, on se dispenserait de choper des rats et de les griller. Au menu : boules de pâte grise, pas appétissantes à voir, mais très bonnes.
    Il rouvrit ses mains sans les détendre.
– Ouais, ouais, ça va.
    Rien de pire qu’une traîtrise à venir. Dès que Sandra aurait terminé ses sacs… L’autre dégueulasse lui en avait commandé, il les utiliserait avant d’emménager dans son bel appartement tout neuf… Non ! Même une fois bien installé, son salaire en poche ! Pendant que Louise et Corentin croupiraient dans cette ruine et voleraient leur bouffe grâce à la trouvaille d’une morte. Toute jeune et géniale. Un gâchis…
Je peux agir !
    Pas son truc. Lui, si fortiche pour la dégonfle ! Il imaginait quoi ? Son poing sur la gueule de Thierry ? Lui, le gros lard mou, espérait frapper… quand même pas un pro des arts martiaux. Mais un type qui avait décroché des ceintures marrons et noires, quoi ! Et même si ça datait d’avant l’Invasion, il pratiquait tous les matins ses… katas, ça s’appelait, ou un nom comme ça.
    Allez, un truc ! Que ces deux jeunes se barrent avant d’avoir fabriqué une de leurs enveloppes… qui feintaient les portails antivols…
Mais la voilà, l’idée !
– On a de quoi manger au moins pour ce soir, annonça Louise avant de s’asseoir sur un fauteuil crevé à côté du placard.
– J’y pense ! feignit de réaliser Corentin.
    Il se tourna vers Sandra, installée à côté de son frère sur une grosse pierre.
– Tes enveloppes, t’es sûre qu’elles marchent ?
– Prends-la pour une débile…
– Stéphane ! protesta la jeune fille.
– Corentin, quand même ! tança Louise.
– Non, non, c’est normal qu’il veuille être sûr ! C’est dommage qu’on n’ait pas pu faire une démonstration dans le magasin.
    On avait préféré renvoyer les deux adolescents dans la ruine avant les courses.
– Une démonstration !
    Corentin frappa dans ses mains.
– C’est ça qu’il nous faudrait !
Ouais, ça, c’est une idée !
    On allait juste gagner un peu de temps. Celui de la démo. Mieux que rien ?
– T’en penses quoi, Thierry ?
    L’autre hocha la tête, les lèvres pincées en un sourire pas si sympa que ça.
– C’est vrai que je suis curieux de voir comment ça marche.
Ouais, un truc en plus à raconter à la Milice !
    Sandra haussa les épaules.
– C’est juste que la pierre brouille les ondes des antivols des gerkis. Avant l’Invasion, pour nos appareils à nous, c’était le métal qui les brouillait. Ben eux, c’est la pierre.
– Rentre pas dans les détails techniques, hein ! coupa Corentin. Ce que je voudrais qu’on voie, c’est pas comment ça marche, c’est si ça marche.
– Tant qu’y a assez de pierre pour cacher ce qu’on met dedans, ça fonctionne.
– C’est ça que je voudrais bien voir !

    La porte de l’auberge coulissa.
– Bonjour Monsieur Yoontz.
– Monsieur Guirrinez ! salua Cl’Witt. Qu’est-ce que je pouve faire pour vous ?
    Sa question devait bien comporter au moins une faute de français. Mais Gaspard Guirrinez ne lui en tenait jamais rigueur.
– Un grand paquet de boules nutritives, s’il vous plaît. Je reçois quelques amis ce soir. D’anciens musiciens de…
    Ah ! Quel mot, déjà ? Or-kes-tr. Qui voulait dire ?
    Les humains avaient mis beaucoup de temps à accepter de manger cette pâte grise. L’Invasion leur avait ôté une alimentation beaucoup plus diverse : végétaux, chairs animales, boissons… Leur occupant avait imposé ce qu’il consommait depuis longtemps : cette matière à la fois nourrissante et hydratante. Aux prisonniers et déportés, on donnait une variété de mauvaise qualité.
    Gaspard Guirrinez avait-il adopté tout de suite cette nourriture ? Pas invraisemblable, de la part d’un de ses meilleurs clients. Et surtout d’un humain… pas banal. Au fil des conversations, il avait raconté une bonne partie de sa vie. Chef de… l’or-kes-tr
(Pourquoi ne puis-je apprendre cette langue ?)
de l’o-pé-ra de Toulouse, il avait essayé de mettre ses compétences au service de l’Empire. Tout comme quelques… mu-si-ciens. Grâce à eux, le gouverneur du secteur Midi-Pyrénées avait découvert un art terrien. Qui l’avait beaucoup séduit !
– Veux-vous les mêmes que d’habituétude ? J’ai recevé un nouveau fabriquateur.
– Il est bon ?
– C’est un goût plus original. Personnement, j’aime beaucoup.
– Allez, je vais essayer cette nouvelle pâte. Ça va changer !
– Très bien.
    Cl’Witt se tourna vers son rayonnage.
– Un grand paquet…
    Il parcourut du regard les produits alignés.
– Ah ! Voici ! C’est un peu plus cher. Vingt-huit écus.
    Un vieux mot français, choisi au hasard pour désigner l’unité monétaire.
– Pas de souci.
    Guirrinez glissa sa main dans les plis de sa toge rouge. Certains gerkis prétendaient qu’un peuple humain, bien longtemps auparavant, avait porté des tenues similaires. Il en sortit plusieurs plaques oranges, les posa sur le comptoir, ajouta des rondelles jaunes.
– Dites-moi… commença-t-il alors que Cl’Witt comptait l’argent.
    L’aubergiste releva la tête.
– J’ai entendu parler de deux résistants que la Milice recherchait.
– Oui !
    Le commerçant expliqua ce qui leur était reproché. Il ajouta une précision, apprise bien après le passage de Thierry et sa troupe :
– Ce est deux jeunes. Sans doute frère et sœur. Leurs parents a été capturés et a révélé que c’est leurs enfants qui a les plans.
– Il y a aussi ces tueurs de la bande du Binoclard.
    Oui ! Ces terroristes qui avaient réussi à échapper à l’attaque de leur repaire.
– Cet officier Milicien qui les a débusqués doit être bien astucieux, vous ne pensez pas ?
    Capitaine S’Krunn Grwach. Décrit aux informations comme un gerkis érudit.
– Dommage qu’il n’a pas réussir à éliminer cette bande.
– Bah ! Ils n’ont plus de repaire !
    Et les écrans de propagande diffusaient les portraits de deux membres.
    Guirinnez prit le paquet.
– Je ne voudrais pas être en retard pour accueillir mes invités, sourit-il.
– Je vous souhaite une bonne soirée.

    Corentin ouvrit les yeux. La lune ne dessinait qu’un petit rayon pâle à travers le trou du plafond, seules des ombres encore plus denses que l’obscurité de la pièce voulurent bien lui apparaître. Une fois encore, des bruits venaient de le réveiller.
    Il s’appuya sur les avant-bras et leva son dos. Bien lourd… Avant l’Invasion, combien de fois s’était-il promis de se forcer à un régime ? Bizarre d’y penser maintenant, après toutes ces années à se nourrir de rat…
    Une silhouette se tenait debout. Haute. Musclée.
    Thierry. Le blanc de ses yeux brillait dans la nuit, y allumait deux petits points. Il plaqua un index contre sa bouche. Puis désigna l’escalier d’un coup de menton.
Qu’est-ce qu’il me veut encore ?

    Gaspard Guirinnez songeait aux informations d’Yoontz. Ces deux jeunes résistants dont les parents avaient succombé aux tortures gerkis ! Et ce que la Milice savait sur eux allait suffire à les retrouver ?
Pourvu que non !
    Il leva son regard vers l’écran de propagande. De nouveau, les portraits de l’homme et de la jeune fille s’affichaient. Surmontés des mentions Affiliés à la bande du terroriste connu sous le nom de Binoclard et Armés et dangereux. Une voix glougloutante-bourdonnante typique des gerkis invitait à donner des renseignements en échange de primes. Dans un français bien meilleur que celui d’Yoontz. Un brave type, comme on disait chez les humains. Savait-on qu’il vendait contre de petites sommes ses restes aux habitants des ruines ? Un bien sympathique petit secret.
    Bien moins dangereux que ceux de Gaspard. Si jamais la Milice apprenait que le principal musicien officiel du gouverneur de Midi-Pyrénées avait caché à plusieurs reprises des résistants en fuite… Ou pire encore. Qui comptait-il parmi ses meilleurs amis ? Un dénommé Joseph Millet, connu sous le surnom de Binoclard.
    Il abandonna l’écran et reprit sa marche vers la tour grisâtre où il habitait, entouré de vrais collabos et de gerkis.

– T’as réfléchi ? demanda Thierry.
    Cette nuit encore, Corentin et lui s’étaient éloignés de la ruine. La lune baignait leur peau d’une blancheur cadavérique.
– Et toi ?
– Si ça t’intéresse, je vois que vous allez profiter d’une chouette invention pour piquer dans les magasins.
    Lui aussi. Pourquoi s’en priver ? Son salaire paierait son logement et son électricité. Pourquoi ne pas économiser au moins la nourriture ?
– Et moi, je vais pouvoir louer un appart correct. Tu pourrais en faire autant, tu sais !
– Thierry ! C’est des gamins !
    Encore cette rengaine !
– Fais pas ça ! Ça pourrait être nos enfants !
– J’ai divorcé deux fois sans jamais avoir d’enfants. Et toi, je parie que t’as jamais baisé.
    La bouche du gros lard se pinça, ses sourcils se froncèrent.
– C’est pas vrai ! Je pensais pas voir juste, franchement ! Ben merde alors !
– Tais-toi.
    Un puceau ! À son âge !
– Je sais pas, moi ! Je pensais que t’étais pédé.
– Tais-toi !
– Mais puceau… Remarque, avec du fric, ça va s’arranger en un rien de temps !
– Ta gueule !
    Non ! Il fermait ses poings ? Ce mollusque espérait frapper ?
– Attends, j’y pense ! Tu sais à quoi les gerkis condamnent les humaines quand elles sont belles ?
    Un viol collectif en public.
– Il paraît que les dénonciateurs peuvent avoir leur tour.
    Thierry sentit la paume de Corentin claquer contre sa joue. Dans la pâleur de la lune, le blanc des yeux brillait d’une rage bouillonnante. Et la main, toujours tendue et levée, vibrait.


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Rouen


– Entrez ! ordonna le commissaire L’Wamm Klinn.
    S’Krunn Grwach obéit et s’approcha de son supérieur. Le dos et la nuque droit, les bras le long du corps. Pas la peine d’attendre autre chose que des blâmes.
– Pouvez-vous m’expliquer cet échec ?
    Deux navettes endommagées, plusieurs miliciens blessés, la bande du Binoclard échappée… Les renforts appelés n’avaient trouvé qu’une mer déserte au pied d’un mont vide. La surveillance satellite ne donnerait rien : tous se focalisaient sur les terres fermes, et en dévier un seul de son orbite exigeait de longues manœuvres.
– Nous avons tous commis deux erreurs, commissaire.
    Pas celle d’ordonner un repli. Sans cette décision, la Milice de Rouen aurait perdu bien davantage. Trell n’avait pas émis la moindre objection. Il avait obéi, soucieux lui aussi de protéger son équipage.
– La première a été de sous-estimer l’armement des suspects. À ce sujet, si je peux me permettre, il serait intéressant de savoir comment ils l’ont obtenu.
– C’est aussi l’avis du capitaine Trell. Avez-vous une hypothèse ?
Pas plus que vous ! eut envie de se moquer le capitaine.
    Pas le moment…
– Pas à l’heure actuelle.
– Quelle est la deuxième erreur ?
– Nous avons sous-estimé les capacités de la jeune fille. Même Alexis Bengiello n’en avait pas pris la pleine mesure.
    Lui qui, ce matin même, l’avait vue à l’œuvre. Et n’en avait livré qu’un témoignage assez floue. Une patrouille rentrée dans une ruine et jamais ressortie. Un autre humain aurait pu en dire bien plus, mais semblait avoir rejoint la Résistance. On le recherchait dans Rouen, ainsi qu’une vieille femme.
– Il y a une chose que je ne comprends pas dans votre rapport.
    De son doigt, Klinn dessina dans l’air une série de caractères : Rapport Mont Saint-Michel. Un hologramme se matérialisa entre les deux gerkis, montra le document.
– Vous prétendez que la jeune fille a réussi à arracher un canon.
    Malgré sa lassitude, S’Krunn retint le soupir qui démangeait son museau.
– Je confirme. Il s’agit de celle-là même qu’Alexis Bengiello a identifiée de façon formelle.
– M’expliquerez-vous en quoi un simple canon arraché justifiait un repli ?
    Comme beaucoup de chefs de la Milice, Klinn ne devait pas ses galons de commissaire à de brillants états de service, mais à des parents ou amis influents. Malgré un dossier vierge, ils accédaient aux plus hautes responsabilités grâce à de bonnes relations. De tels officiers se persuadaient d’une valeur qu’ils n’atteindraient jamais et qualifiaient d’incompétences de simples désaccords avec leurs idées. Qui n’avait pas même daigné écouter l’hypothèse de véhicules camouflés ? Qui s’était moqué en entendant qu’un repaire introuvable se situerait peut-être sur une île ?
– Commissaire, cette jeune humaine aurait pu arracher le deuxième canon alors qu’un autre humain utilisait un lance-missiles.
    D’autres réponses se pressaient dans l’esprit d’S’Krunn. J’avais raison au moins pour les fausses carcasses ! Vous n’auriez pas eu le courage de faire mieux ! Rien d’autre que des phrases à taire. Le blâme suffisait, et une seule de ces répliques justifierait des sanctions disciplinaires bien plus graves.
– J’ai pensé que la navette ne ferait pas face aux deux menaces. D’autre part, la navette du capitaine Trell était déjà gravement endommagée. Plusieurs de ses miliciens sont blessés, mais aucun n’est mort. Je pense que si je n’avais pas ordonné le repli…
    Le commissaire frappa de son poing le bureau
nos deux navettes seraient détruites et les deux équipes seraient mortes.
et imposa à la phrase une toute autre fin, erronée :
– Nous aurions éliminé ces terroristes !
J’en doute !
    Non, pas ça ! Ne rien répondre. Mieux valait se montrer lâche. À quoi bon agraver une situation déjà peu favorable ?
– Votre incompétence devrait vous valoir une dégradation.
    Évitée aujourd’hui en se taisant. S’Krunn ne put s’empêcher d’imaginer les mains de cet imbécile sur son uniforme, les insignes arrachés, les armes jetées à terre, le ceinturon déchiré… Les regards des miliciens braqués sur sa honte…
    Une dégradation pour avoir limité un échec ! Stupide incompétent, aigri de diriger des officiers meilleurs que lui !
    L’idiot sourit.
– Toutefois, en raison de vos états de service précédents, j’ai décidé de vous accorder une dernière chance.
    Son ton se calmait. Comme s’il voulait se montrer satisfait de son indulgence. Rien ne sonnait plus faux !
– Nous disposons, grâce à votre travail,
(Je sais très bien que vous n’en pensez pas un mot !)
de plusieurs pistes.
    Les véhicules utilisés, le visage de l’adolescente et… ses capacités surhumaines…
À quoi les doit-elle ?
– Une excellente base de travail pour le nouveau responsable de l’enquête.
    S’Krunn sursauta.
– Je ne suis pas sûr de comprendre, commissaire.
Bien sûr que si !
– Vous me retirez l’affaire ?
    Klinn exposa le dos de sa main et le balança de droite à gauche en signe de négation.
– Ce n’est pas tout à fait cela. Vous participerez à la suite de cette enquête, mais vous ne la dirigez plus. Vous assisterez la Milice de Paris, à qui l’affaire a été transmise.
– Commissaire, si je peux me permettre, cette affaire concerne la Milice de Normandie !
    Le chef leva sa paume, les quatre doigts et deux pouces dressés en un éventail.
– C’est un ordre, et ce n’est pas de moi qu’il émane.
    Il balaya de la main le rapport d’S’Krunn. Qui s’estompa. Puis, de nouveau, il dessina des caractères dans l’air. Afficher Communication
– Un ordre de Sa Majesté l’Empereur ? comprit le capitaine.
    Un hologramme s’alluma entre les deux gerkis. Deux personnages de pied en cap, chacun encadré de traits noirs. Les deux correspondants de la communication.
    Un humain en uniforme de milicien. Les galons jaunes et rouges sur ses épaules et sa poitrine indiquaient le grade de commissaire. Au dessus de ses pommettes brillaient deux globes oculaires d’une étrange couleur. Un gris métallique.
Yeux artificiels ?
    L’autre image chassa cette question. De longs tentacules noirâtres et visqueux qui grouillaient en une énorme boule, innombrables. Au bout de certains, une boule graisseuse enflait et se dégonflait, bavait un suc blanc. D’autres arboraient un gros œil orange. Et d’autres encore laissaient voir une bouche remplie de rangées de crocs.
    S’Krunn posa un genou à terre, plaqua son poing contre son ventre et se courba.
– Mes plus humbles respects, Sire.
    M’Duur. Souverain de plus de cent galaxies. Et son empire continuait à s’étendre.
    Ses mufles prirent la parole :
– Rele
– vez-
– vous, cap
– itaine Grwach.
– Le commiss
– aire Klinn m’a
– parlé de vous.
– Puis-je savoir qui vous êtes ? demanda en français S’Krunn à l’homme aux yeux de métal.
– Commissaire Alain Castipiani, de la Milice de Paris.
    Un nom terrien. Du sud ou de la Lorraine. Seuls les gerkis accédaient à un tel grade !
– Commissaire Castipiani, je vous présente le capitaine S’Krunn Grwach, annonça Klinn.
– J’avais compris. Vous allez travailler sous mes ordres.
    Le capitaine crut sentir une crispation dans son visage.
– J’espère ne pas vous décevoir.
    L’autre devait déjà tout connaître du Mont Saint-Michel. Ne lisait-il pas le rapport en ce moment ?
– Sa Majesté l’Empereur va nous expliquer les raisons de sa décision, reprit Klinn.
– Un instant ! osa couper Castipiani.
    S’Krunn lança un regard indigné à l’image. Interrompre l’Empereur ! Quelle irrévérence ! Il crut sentir la fureur de son commissaire.

    Alain sentit la colère des deux gerkis.
Abrutis de lèche-culs !
    Sans leur laisser le temps de réagir, il poursuivit :
– Je tiens à rappeler à Votre Majesté que ma Milice enquête déjà sur le vol des plans de…
– J’en
– suis consc
– ient, co
– mmissaire Ca
­– stipia
– ni.
Ben voyons !
    Les museaux au bout des tentacules parlaient un français fluide et sortaient ce même baratin : Je vous file du taff en rab, mais j’en suis bien conscient. Traduction : Je m’en branle !
– J’ex
– ige que
– vous dir
– igiez les deux
– enquêtes.
    Pire que les Préfets de police et les juges d’instruction. Ça restait le cul dans un bureau et ça se foutait bien de filer du boulot à des flics déjà débordés. Qui se récoltait les pruneaux sur le terrain ?
– Je ferai au mieux, Sire.
    Ces foutues bourriques de Bouvier et Roy n’avaient pas lâché un mot malgré quelques coups et pointes brûlantes. Même la gonzesse en train de fondre n’avait rien arraché ! Ah si ! Juste deux enfants qui se baladaient dans la nature, les plans dans ce qui servait de poches à leurs hardes. Une pauvre piste ! Toutes les Milices de France, prévenues, attendaient des dénonciations.
    Et par dessus cette enquête moins bien barrée qu’Alain ne l’aurait espérée après ces captures, Sa Majesté Larves Grouillantes Premier lui en collait une autre.Trop drôle de voir les points communs entre l’humanité et les gerkis. Même sans ENA sur leur planète d’origine, les gueules d’huître devaient supporter des hiérarchies incompétentes faute de connaître le métier de ceux qu’elles prétendaient.
    Sur les hologrammes, Klinn et Grwach se tenaient raides, les bras le long de leurs corps. Un parfait garde à vous devant l’autre boule de tentacules.
– Nous écoutons Votre Majesté, Sire.
    Oui, il fallait se montrer aussi pompeux dans ses propos. La seule vraie contrainte dans la Milice. Moins chiant que la misère, quand même…


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Paris


    Alain se redressa lorsque les hologrammes disparurent. S’incliner à tout bout de champ devant ce gros sac de vers ! Les gerkis ne craignaient pas le tour de reins ! Il repensa à cette blague sortie à un jeune lieutenant qui lui avait reproché ses méthodes de SS : Tu rigoles ? Je suis pas assez con pour faire leur salut dix fois par jour ! Tu te rends compte les tendinites qu’ils devaient se choper ? Napoléon, c’était vraiment un bon, celui-là ! Regarde comment il se tenait : il avait tout pigé en ergonomie !
    Suivi du mime de la fameuse main contre le cœur, les doigts dans le gilet. Le petit gars, au lieu de rire, avait tourné les talons, vexé. On ne le prenait pas au sérieux, il se barrait.
– Commissaire Castipiani ! appela une voix pleine de ces espèces de glouglous. Agent M’Kaar Praikk.
    Encore une des coutumes à la con des gueules d’huîtres. S’annoncer au lieu de frapper à la porte.
    Son instinct lui souffla que ça sentait la mauvaise nouvelle. Ce qui ne tombait pas très bien. La Limace avait tenu des discours nébuleux sur un projet Eden dont on ne savait presque rien, l’ado surhumaine qui avait bousillé une navette… Rien de clair là-dedans. Et ça ne lui plaisait pas. Au SRPJ de Nice, on lui avait confié des affaires qui risquaient d’éclabousser des gens haut placés, mais en lui confiant tous les éléments. On avait toujours compté sur lui pour les taire. Mais là, l’autre nid de serpents avait tu beaucoup trop de choses. Même la CIA aurait communiqué plus !
    Alain devait enquêter sans savoir dans quoi on lui mettait les pieds. Ça craignait… Au moins en saurait-il plus sur la fille après une lecture du rapport de Grwach, qui lui avait été transmis. Ainsi que le dossier de ce capitaine.
– Entrez.
    Il verrait tout ça un peu plus tard.
    La porte coulissa. Un gerkis vêtu du pantalon, du gilet et des bottes noires des agents de classe deux entra dans le grand bureau. Son mufle à peau de violet tremblait, ses yeux oranges restaient baissés. Rien de bon.
– Commissaire, je suis désolé de vous déranger, mais…
– Qu’est-ce qui se passe ?

– J’allais nourrir les suspects, expliqua Praikk devant la porte de la salle d’interrogatoires.
    Ils avaient descendu les étages dans l’ascenseur et marché tout le long du couloir sans échanger un mot. L’agent n’avait pas relevé la tête depuis le bureau. Alain ravalait encore sa fureur. De plus en plus bouillonnante, comme l’eau dans une cocotte-minute privée de soupape.
    Pas besoin d’un dessin pour deviner ce qui venait de se passer.
    Il toucha la petite plaque rouge. Qui s’alluma et vira au blanc. Le battant coulissa, allait révéler… Pas ça. Alain se trompait, pas vrai ? On n’avait pas laissé ces mecs crever dans ses pattes !
    Des odeurs agressèrent son nez, mêlées en un même nuage nauséabond. Grasse et bileuse. Les sucs des entrailles fondues de la mère Bouvier. Noirâtre et amère. La chair brûlée au bout des doigts du prof d’histoire. Chaude et cuivrée. Du sang encore frais. Celui de la femme, hein ?
    Non, pas la peine de rêver.
    Un lent plic-plic-plic résonnait. François Bouvier ne chialait plus. Et Roy ne poussait plus ses espèces de couinements.
    Alain entra.
Plic, plic, plic !
    Un cadavre gisait au pied de la table, le dos rond, les jambes pliées. Les mollets baignaient dans une mare de sang qui se prolongeait d’une ligne de gouttelettes vers le cou. Une plaie à la gorge se coagulait.
    Au-dessus d’Arnaud Roy, les chaînes ne maintenaient plus un François Bouvier en sanglots qui s’agitait comme un ridicule asticot pour les briser, mais un corps mou. La tête pendait à un cou inerte, des gouttes rouges tombaient du menton et s’écrasaient sur le sol en une flaque grandissante.
Plic ! Plic ! Plic !
    Les clous incandescents s’allumaient encore sous les ongles au bout des bras ballants. Et aux poignets; de grosses plaies luisaient.
– Je ne sais pas comment ils ont pu se tuer de cette façon, reconnut l’agent.
    Tout penaud. Tout crétin.
    Alain saisit les cheveux grisonnants de Bouvier et tira, redressa le visage. Les larmes scintillaient encore sous les yeux révulsés. La mâchoire s’affaissa. Les dents et le menton dégoulinaient du sang qui les barbouillait. Il baissa son regard vers la bouche entrouverte de Roy et, sans zoomer, devina un liquide rouge.
Jamais vu un truc pareil !
– Voilà comment ils ont fait !
    L’ancien flic avait bouffé les veines des poignets de son pote. Qui, en retour, lui avait mordu la gorge de toutes ses forces.
Et merde !
    Bouvier aurait dû craquer, entre son légume de copain et le cadavre fondu de sa femme. Il aurait pu tout balancer entre deux sanglots, la raison en miettes. Et là-dessus, la nuque brisée. Mais non ! À poil, sans lacets pour se pendre, l’un mutilé de ses bras, l’autre enchaîné… Rien pour se suicider. Si : leurs quenottes. Ils s’étaient grignotés ! Les veines de l’un et la gorge de l’autre !
    Alain lâcha la chevelure, la tête retomba. Il baissa son regard vers les poignets bouffés, puis vers le cou charcuté. Ses poings artificiels se serrèrent. D’authentiques doigts auraient blanchi.
    Une piste bousillée. Ces foutus plans se baladaient quelque part en France, jusqu’à cette base dont la Milice ne saurait encore rien du tout ! Et pourtant… Deux mecs affamés, humiliés et torturés qui voyaient un être cher fondre. Tout pour flancher ! Ils auraient dû vider leur sac ! Au moins un des deux !
    Il se tourna vers cet abruti de classe deux. De chaque côté de sa face de fruit de mer, du liquide auditif suintait sur une ouïe. Au-dessus de son mufle de crapaud ou de requin, ses yeux oranges étincelaient d’idiotie. Et de peur devant la colère de son chef. Ce que tous avaient appris à redouter chez lui. Comme ses subalternes autrefois. Tous le savaient imprévisible, et plusieurs l’avaient appris à leur dépens. Le petit lieutenant ne l’avait plus jamais comparé aux SS. Après une visite de son patron chez lui, il avait donné sa démission. Des beignes, la tête dans la cuvette des chiottes et la chasse d’eau tirée remettaient souvent les idées en place.
– C’est vous qui avez laissé faire ça ?
– Je… Je… Commissaire, je n’étais pas présent dans la cellule lorsque ces prisonniers sont morts !
    Tout juste. Mais la colère d’Alain rongeait ses nerfs, vibrait dans son cerveau et son ventre. Elle devait jaillir. Avant de le dévorer. Et ce crétin, là…
    Ces prisonniers morts. Une piste foutue.
– Je les ai découverts morts en leur apportant de la pâte nutritive ! balbutia encore l’agent.
    Qui semblait craindre ce qu’il lisait sur le visage de son patron. Cet abruti… Même pas foutu de gagner un pauvre galon de classe un ! Un peigne-cul, qui passerait sa carrière à nettoyer des salles d’interrogatoire et à apporter la bouffe aux prisonniers. Et ça lui plaisait, ce boulot merdique. Il devait raconter à sa copine, enfin non, son copain,
(J’ai failli zapper qu’ils étaient hermaphrodites, ces cons !)
ses pauvres petites journées. Les coups d’éponges pour virer les corps liquéfiés et le sang. Les mecs à moitié morts qui mordaient dans les boules de pâte nutritive.
    Ses ouïes… Pleines de cette humeur blanche qui captait les sons… Elles semblaient briller, attirer deux mains artificielles pleines de fureur…
    Alain y fourra ses pouces et indexes. Le gerkis sursauta, horrifié.
– Arrêtez… supplia-t-il.
    Il saisit les poignets. Ses muscles se gonflèrent, se durcirent.
    Et les bras de son supérieur ne bougeaient pas d’un millimètre.
    Il se débattit, se contorsionna, voulut échapper aux doigts, les extraire. Mais ils demeurèrent fichés. Quels efforts ridicules ! Quelle pitié !
    Le commissaire secoua. Un grand coup à gauche. Les ouïes frémissaient, bavaient des petits filets de liquide. Un autre à droite. L’imbécile lâcha un poignet, voulut gifler. Encore un coup à gauche… La main tremblait de douleur, oublia la baffe. Et un quatrième…
Bon, allez ! Au boulot !
    Alain écarta ses doigts et les retira. L’autre hurla et le lâcha. Ses fentes s’ouvrirent, béantes. Le suc auditif se déversa en un flot visqueux le long des joues, dégoulina des mâchoires sur les épaules du gilet noir, s’y écrasa en taches grasses. Les yeux se fermèrent, le visage se tordit.
Ses premiers galons ! pensa Alain.
    Qui ne put retenir un rire. Pendant que le gerkis pleurait, ses mains plaquées contre ses ouïes mutilées. Des larmes oranges coulaient sur sa peau d’huître. Ses genoux ployèrent sous lui, il s’effondra.
    Alain tourna les talons et s’éloigna. Praikk saignerait et chialerait au milieu des cadavres, mais n’oserait jamais se plaindre. Bien qu’humain, son patron avait réussi, grâce à de brillants états de service, à se rendre intouchable. Quand même pas aussi important qu’M’Duur, il ne fallait pas rêver. Mais pointure dans la Milice sans appartenir à la race des gerkis, ça suffisait bien pour commencer. Ses prothèses l’avaient bien aidé…     Il se revoyait, le lendemain de l’Invasion, alors que les gerkis expulsaient à tour de bras pour s’installer dans les immeubles. En attendant de les détruire et de bâtir leurs tours à eux.
    Une file d’hommes, de femmes et d’enfants jaillit devant la façade rouge, le long des bagnoles cramées. Tous portent dans leurs deux bras où traînent des valises pleines à craquer. Leurs pauvres petites vies. Les extra-terrestres à gueules d’huître et yeux oranges encadrent, poussent…
– Dépêchez-vous, pressent-ils.
    D’une répugnante voix grave et glougloutante, comme s’ils parlaient dans de la boue. Mais en bon français. Meilleur que celui des petits cons des cités. Intéressant, ça ! Moi qui me demandais comment les aborder… Comment ont-ils appris notre langue ? Ma cervelle de flic règlera cette question plus tard ! Pour l’instant, tout ce que je veux, c’est aborder ces… types. Qui ne vont pas m’accueillir à bras ouverts. Mais j’ai un plan. Un peu hasardeux…
    Je m’approche.
– S’il vous plaît…
– Humain, veuillez intégrer la file.
    Des déportés ou des prisonniers, c’est ça ?
– Je veux bien intégrer quelque chose, mais pas cette file. Je suis flic. Enfin, j’étais flic.
– Humain, veuillez obtempérer. Intégrez immédiatement la file.
– C’est autre chose que je veux intégrer, OK ?
    Il ferme sa main à deux pouces en un poing, qui fonce vers mon ventre. Je me jette sur le côté pour esquiver le coup et riposte en le frappant sous ce qui sert de côtes. De la chair. Un organe ? Il s’effondre en suffoquant.
– Assez, humain ! gueule un de ses potes.
    À prévoir. Il me braque au bout de son flingue. Si ça crache le même genre de laser que les libellules géantes d’hier, je suis mal barré… Sauf si mon plan fonctionne.
    Bingo ! Un mec profite de l’attention détournée de l’extra-terrestre pour lui sauter dessus. Deux autres, puis une femme, viennent l’aider. Un collègue veut leur tirer dessus, mais voilà que d’autres dans la file l’attaquent.
    À moi de jouer. Je me baisse pour piquer l’arme du blaireau que j’ai foutu à terre, m’aperçois qu’il suffoque toujours.
    Et je canarde plusieurs des révoltés. Pas mal, cette pétoire ! Des crânes explosent, des bras tombent… Moi qui adorais mon bon vieux 44, pas légal du tout, mais si efficace… Une vraie merde à côté de ce nouveau joujou !
    Les flics ou soldats ou je ne sais pas encore quoi parviennent à tirer à leur tour. La file se disloque, essaie de s’enfuir en tous sens. Mais nous tirons dans le tas. Des cadavres mutilés dégringolent, des odeurs amères de plaies carbonisées volent…
    Enfin, la fusillade cesse. Pas un seul terrien n’a survécu. Sauf moi, bien sûr, ah ah ! Je laisse tomber le flingue et lève les mains.
– Je vous voulais pas de mal.
    L’extraterrestre que j’ai cogné se relève.
– Merci de votre aide, humain.
    Un autre s’approche en piétinant des corps.
– Il serait bon que nous parlions de vous à la Milice.
    J’apprends que c’est par ce mot qu’ils traduisent le nom de ce qui leur sert à la fois de police, d’armée, de CRS…
– Je veux bien être des vôtres. Enfin, y a un petit problème : je commence à me faire vieux,
    Quarante ans, ça va encore. Mais j’ai pas mal perdu en réflexes, en souplesse et en force. Et je ne cours plus aussi vite qu’avant.
– et je sais pas si je vais vous être utile très longtemps. Et ça, ça m’emmerde.
    Je vois tout de suite qu’ils ne comprennent pas ce mot.
– Enfin, ça m’embête. Vous pouvez faire quelque chose pour… Enfin, pour que je reste aussi efficace qu’un jeune, quoi !
– Notre science peut quelque chose pour vous, humain.

    Oh que oui. Ces yeux artificiels, aux multiples vues, capables de zoomer. Ces conduits électroniques dans les oreilles, si sensibles. Ces bras et ces jambes robotisés qui cachaient des armes aussi puissantes qu’intéressantes. Alain pensait se contenter de retrouver la vigueur de sa jeunesse. Son expérience de vieux routier de la police et ses années d’entraînement dans le corps d’un mec de vingt ans. Les gerkis lui avaient donné bien mieux !
    Assez de nostalgie pour aujourd’hui. Un dossier l’attendait. Celui d’un capitaine.


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Toulouse


– Excellent ! remercia Sandra. Pile poil ce qu’il faut !
    Corentin venait de déposer devant elle quatre grandes pièces de tissu.
– Le fil et les aiguilles ?
– C’est Louise qui va t’apporter ça. Elle a ce qu’il faut.
– Ça va ?
– Ben ouais, ça va !
    À quoi rimaient ces gros bras qui tremblaient et ces yeux qui se déviaient ?
– Et des petites épaisseurs de caillasses, ça va suffire ? demanda Thierry.
    L’enveloppe lui avait permis de voler plusieurs boules nutritives dans un magasin en passant inaperçu. Et tout ça sans peser une tonne dans la poche. Avant l’Invasion, avec des fringues comme ça, je me serais fait jeter ! avait-il raconté après le bilan de sa petite expérience. Mais aujourd’hui, les commerces laissaient entrer les mendiants. Aucune charité là-dedans. Rien d’autre qu’un malin plaisir des gerkis à laisser les pauvres regarder ce qu’ils n’achèteraient jamais, encaisser le mépris des mieux lotis… Des fois, on leur balançait un peu de monnaie. Plus rare : des clients se plaignaient de leur présence, et là, on les virait. Mais le plus souvent, on se délectait de leur gêne et de leur misère.
– Oui, ça suffit. C’est grâce à ça que ça reste léger et que le tissu craint pas tant que ça. Faut le vérifier de temps en temps quand même, qu’il se déchire pas.

Faut vous barrer !
    Ça démangeait
(Il va vous vendre !)
la bouche de Corentin. Qui ne s’ouvrit pas et refoula tout ce qui aurait pu sauver les deux ados sous une chape de lâcheté. Une vieille habitude. Il avait réussi à aller contre cette nuit. Pas longtemps. Une claque, rien de plus. Sur la joue de Thierry. À force de bouillonner dans ses muscles, elle avait fini par partir. Comme ça. Le salaud, d’abord stupéfait, l’avait fixé. Muet, les yeux grands ouverts, la mâchoire affaissée d’ébahissement. Corentin avait voulu en profiter. Une autre baffe était partie. Mais cette fois, une main avait arrêté le coup. Puis frappé à la tempe. L’instant d’après, quelque chose avait fauché ses chevilles, et il s’était retrouvé par terre, son bras entre sa trop grosse carcasse et le sol. Des coups de latte l’avaient roulé sur son ventre. Un pied avait pesé sur son coude, une poigne vigoureuse avait saisi son poignet.
– Tu sais ce qui se passe si je tire un peu trop fort vers le haut ? avait menacé Thierry.
    Facile à deviner…
– Lâche-moi… S’il te plaît…
    Un message clair. Pas question de l’empêcher de trahir.

Ça fait Assassin’s Creed ! pensa Ahmed à la vue des têtes encapuchonées sous des bouts de haillons de Micky et du Binoclard. Vingt ans plus tôt, la petite aurait pu adorer ce jeu. Aujourd’hui disparu, comme les consoles, Internet, les animaux domestiques, la bonne bouffe…
    Les sept terroristes venaient d’abandonner leurs aéroglisseurs camouflés parmi de vraies carcasses sur une autoroute. Grillés. Maintenant, la Milice savait.
– On fait quoi ?
    Le Binoclard se tourna face à la vaste silhouette grisâtre qui se découpait au loin en hautes crêtes. Les tours de Toulouse.
– Dans les beaux quartiers.
– T’es sûr de ton pote ? demanda Yann.
    Le chef avança sur les plaques du bitume défoncé, ses rondelles rivées sur la ville. Son bâton râclait le sol ravagé, heurta un pare-chocs détaché.
– On peut être sûr de rien dans ce monde.
    Sa façon à lui de réaliser la merde dans laquelle nageait sa bande. Insaisissables grâce à leur base inacessibles et leurs véhicules invisibles, ils venaient de perdre tout ça. Ainsi que Jean-Paul, dissous dans la mer.
– Il paraît que c’est ce mec qui nous a eu le matos pour les aéroglisseurs et les bazookas, balança Carole.
    Avant de commencer à suivre l’aveugle.

    À l’étage en dessous, ce gros mollusque de Corentin regardait par la fenêtre, les yeux vides et le crâne sans doute farci de honte. Louise préparait son matériel de couture. Et Sandra assemblait les pierres sur un carré de tissu. À moins qu’elle ne les recouvre déjà d’un autre.
    Thierry posa sa main sur l’épaule de Stéphane.
– Tu sais, ce que j’ai vu sur les écrans de propagande… commença-t-il à mi-voix.
– Ce que t’as vu… Comment ça ?
– Ils parlent de trois résistants morts.
    Le garçon sursauta, son visage s’ouvrit pour exhaler une inquiétude soudaine.
Je fais peut-être une connerie, là !
    Ces deux jeunes pouvaient très bien voir assez rouge pour quitter la ruine et se venger sur des bureaux de la Milice. Et s’il les dénonçait après la mort qui ne manquerait pas de leur tomber dessus sous forme de lasers, adieu sa prime.
    Mais il voulait savoir !
– Ils avaient piqué les plans de la résidence terrienne de l’empereur.
    La bouche de Stéphane trembla.
– Ça te dit quelque chose ? demanda Thierry
    L’ado secoua la tête, mais ne dit pas un mot.
Pour pas t’écrouler en larmes !
– Ça doit être de la propagande à la con !
    Rien de plus. On parlait aussi de deux enfants d’un âge probable entre quinze et vingt ans. Mais si jamais le gamin apprenait cette précision, il se dépêcherait d’aller en parler à sa sœur. Et après…
– Attends ! s’affola Stéphane.
    Ça le travaillait !
– Qu’est-ce que t’as vu d’autre ?
    Thierry haussa les épaules.
– Rien de spécial.
    Si. Les noms des trois résistants. Deux hommes, une femme mariée à l’un. Mais le petit avait laissé deviné ce que ces trois-là représentaient pour lui.
    Ses parents, comme le déballait si bien la propagande.

    Une bande de ciel se parait de sa couleur sombre du soir, à peine visible entre les sommets des immeubles. Le long des tours, les rampes luminescentes nimbaient de leur pâleur spectrale l’avenue.
– Oui ? demanda un interphone.
– C’est la Reine de la Nuit ! répondit Aurélie d’une pâteuse voix d’ivrogne.
    À ses côtés, Marc éclata d’un rire gras.
– Pff, elle est trop grave !
– Je suis avec le Roi des Aulnes et je viens te chercher !
– Vous n’avez rien de mieux à faire ? s’agaça l’interphone.
Clic !
    Le couple tituba sur le trottoir et se laissa tomber à côté du reste de la bande, puis cessa de jouer les bourrés. Leur bonne vieille passion du théâtre ! Grâce à elle, ils avaient pu se rencontrer, comédiens dans la même troupe amateure. Et dans quels rôles ? Deux vieux amis, amoureux depuis l’université, mais qui n’osaient se le dire que vers la fin de la pièce. Lui qui avait cherché à l’oublier en séduisant à tour de bras, elle qui se remettait tout juste de la mort de son mari.
    Ils se regardèrent, et chacun crut lire dans les yeux de l’autre ces souvenirs de répétitions et représentations, de trous de mémoire comblés d’improvisations… Là, le Binoclard ne leur avait imposé que le coup de la «Reine de la Nuit», code entre cet ami et lui. Aurélie avait compris la référence. Élève passionnée du Conservatoire du Mans, mais assez lucide pour se rendre compte de son oreille trop médiocre, elle avait vite cessé de rêver d’une quelconque carrière au violoncelle. Sans jamais rien perdre de son intérêt pour la musique, ni de sa grande culture. Chaque programme de salle de concerts rallumait dans sa mémoire un paquet de souvenirs. Oh ! Les suites de Bach ! Oh ! Mais on l’avait vu en solfège, cet opéra ! Ah ben oui, cette symphonie de Brahms, on la jouait à l’orchestre, en quelle année ? Pff, je sais plus… Cette Reine de la Nuit avait tout de suite évoqué cette célèbre suite de note aiguës née de l’imagination de Mozart.
– Et maintenant ? demanda Yann.
– On attend, répondit le Binoclard.

Et à part ça, je m’en fous des beignes à Thierry !
    Ben voyons ! Une râclée avait suffi à éteindre la ridicule étincelle de courage de Corentin. Et deux adolescents allaient payer… Stop ! Pas la peine de se le rappeler. Ça rallumerait quoi ? Presque rien ! Il se dégonflerait, encore et toujours, au lieu de prévenir les…
Autres… Autres…
    La solution lui sauta à l’esprit.
    De l’aide. Tout seul, il n’arriverait à rien. Mais qui ?

– Et d’un ! sourit Sandra.
    Plus qu’à s’attaquer à un deuxième sac. Mais elle pouvait compter sur l’aide de Stéphane.
– Ça va ?
    Avant que leurs hôtes ne partent mendier, son frère était resté là-haut avec Thierry. Et depuis, il n’avait pas dit un mot. Et sa bouche ne quittait pas cette expression affaissée.
– Les écrans de propagande… Thierry a vu ce matin…
    Sa mâchoire trembla.
– Quoi ?
– Trois résistants…
    Ses yeux brillèrent. Des larmes commençaient à couler.
– La Milice a tué trois résistants ! sanglota-t-il.
    Sandra devina. Quelque chose s’écroula dans son cœur.
    Trois. Arnaud. Les parents. Capturés. Interrogés. Morts. Dans quelles souffrances ? En bons historiens, ils connaissaient les tortures nazies, celles d’Augusto Pinochet, la question au Moyen-Âge… Ils pensaient les gerkis capables du pire dans ce domaine. Qui avait envoyé sur cette planète de grands robots pour exterminer ? Qui avait diffusé des images des dirigeants du monde jetés dans des fosses et brûlés sous des lasers ? Qui déportait des prisonniers dans un immense désert, nus, en ne balançant que de rares quantités de pâte nutritive ?
    Des boules salées explosèrent dans sa gorge et ses paupières. Des pleurs secouèrent sa poitrine. Elle plongea son visage dans ses mains.

    Micky entendit la porte de l’immeuble coulisser. Des pas claquèrent. Semelles neuves.
    Des bottes noires et brillantes apparurent. Un pantalon sur de hautes jambes. Une toge rouge et une chemise blanche sur un dos bien vertical. Dans la lumière des rampes d’éclairage, les cheveux blancs prenaient la teinte de la Lune. Les yeux bleu clair scrutèrent la bande accroupie sur le trottoir, les dos contre le mur.
    Un sourire bienveillant s’élargit sur le visage ridé et bien rasé, puis disparut.
– Suivez-moi.
    Une voix à la fois douce et autoritaire.
– Et ne dites pas un mot. Si quelqu’un vous demande ce que vous faites là, vous me laissez répondre à votre place.
    L’homme, sans prendre le temps de demander s’ils avaient compris, se tourna et marcha d’un pas vif vers l’entrée de la tour. Il leur laissait à peine le temps de se lever et de filer à sa suite.


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Paris


    Alain entra dans son bureau. L’envie de se servir un petit verre de liqueur dans le bar et de s’asseoir pour le siroter le taquinait depuis qu’il avait tourné le dos à l’agent mutilé. Qui devait continuer de chialer dans la cellule. Un peu de chance, et on le tiendrait pour responsable du carnage. Faute d’entendre, il ne comprendrait même pas ce qu’on lui reprocherait, ne saurait pas expliquer…
    L’hologramme qui flottait au dessus de la table de travail dissipa toutes ses pensées. Jusqu’à l’image de cette petite liqueur noire si fraîche…
Rendez-vous en attente dans le hall : capitaine S’Krunn Grwach et Alexis Bengiello.
    Un message de la secrétaire. Une des rares humaines du service. Bien foutue ! De la bonne blondasse, sexy dans sa toge rouge.
    Alain soupira. Mieux valait oublier le moment de détente pourtant si tentant après avoir bousillé les oreilles de l’autre abruti. Cette nouvelle mission urgeait, et son équipier attendait. Si jamais Sa Majesté Nid de Lombrics Géants le savait…
    Il s’approcha de l’hologramme et, entre les boutons Prêt à recevoir, Mettre en attente, Non disponible, toucha le premier. L’image s’estompa.
J’espère que Grwach aime boire !
    Ainsi que le terrien qui l’accompagnait.

– Le commissaire Castipiani vous attend, capitaine Grwach, prévint l’hôtesse.
    Voir plusieurs de ses semblables mendier dans les rues chaque jour l’empêchait-il de regretter sa trahison ? Sa propre race ! Au profit de l’occupant ! Pour ce simple métier peu payé !
– Deuxième étage. À gauche en sortant de l’ascenseur. Deuxième porte.
    S’Krunn
– Merci.
se dirigea vers un panneau noir entouré du mur gris, suivi de Bengiello. Il posa son pouce sur le carré d’appel. Qui s’alluma en rouge.
– C’est vraiment pratique, tous vos trucs ! s’emballa l’humain.
    Quelle récompense imaginait-il pour sa trahison ?
– J’avais pas tout ça dans la ruine, quoi !
    La cabine de l’ascenseur s’ouvrit devant eux.
– Bon, ça, j’avais vu avant l’Invas… Oh pardon ! Enfin, quand vous êtes arrivés, quoi !
    Ils y entrèrent.
– Mais les navettes… On a fait Rouen-Paris en combien de temps ? Trois fois rien !

– Capitaine Grwach ! Entrez donc !
    Un type pas très grand et grisonnant vêtu de haillons suivit le milicien. Tout en sourire.
– Vous devez être…
– Bengiello, Alexis.
– Oui ! Apparemment, votre témoignage a pas été si précieux que ça !
    La bouche si joyeuse et si fière s’affaissa. Les poings du capitaine se serrèrent, saturés d’une fureur silencieuse.
– Asseyez-vous, je vous en prie. Un petit verre ?
– Je préférerais que nous nous mettions au travail sans plus tarder, objecta Grwach.
    D’un ton froid où ne perçait aucune colère. Déjà envolée ?
    Alain haussa les épaules
– Comme vous voudrez !
et s’assit face au gerkis et à l’homme, de l’autre côté de la table.
– J’ai lu votre dossier. Très intéressant. Sans mentir, hein ! Bon, la foirade du Mont Saint-Michel, ça fait tache.
    Les yeux oranges s’assombrirent. Rien qu’un instant.
– Mais pour le reste… Il paraît que vous connaissez notre planète à fond ?
– Commissaire, nous avons un sujet plus urgent. Pourrions-nous revoir ensemble les vidéos que vous avez reçues ?
– Ah oui ! Figurez-vous que j’allais les voir. Malheureusement, j’ai été interrompu. Un agent s’est débrouillé pour tuer deux suspects dans l’affaire des plans.
    Une version bidon qui le dégagerait de toute responsabilité.
– J’ai déjà pris les mesures, mais…
– Je comprends, coupa Grwach.
    Encore ce ton glacé. Alain n’avait encore jamais vu une telle maîtrise. Surtout pas chez lui. Ce qui lui avait valu un peu trop d’intérêt de la part de l’IGPN. Dès ses débuts dans la police de Nice, les plaintes contre lui pour tabassages avaient commencé à pleuvoir. Les rétractations avaient toujours suivi. Et plus vite encore après qu’il soit monté en grade.
– Vous aimez aller à l’essentiel, hein ? On a besoin de Bengiello ?
– Ma hiérarchie a insisté pour qu’il participe à l’enquête. Sans doute en vue d’une intégration dans nos rangs.
    Le regard de l’autre minable s’alluma.
– Et Sa Majesté l’Empereur M’Duur a approuvé cette idée.
– Bien, mentit Alain.
    Que la présence de cet amateur dans leurs pattes n’emballait guère.
– Je vous propose de visionner l’assassinat du gouverneur.
    Extrait des caméras de surveillance de la baraque, monté dans les ateliers de la Milice de Normandie.
    Il dessina dans l’air les lettres Fichiers reçus. La liste apparut sur un hologramme. Il toucha Srawk. Une autre image noire se déploya, le film commença à défiler sur son fond. Grwach et Bengiello se tournèrent vers la vidéo.
    Une pâleur orange
(Je me ferai jamais à leur système de vision nocturne !)
nimbait une table triangulaire et des tabourets, un long bar. Le salon.
– Rien dans le jardin ?
– Les capteurs visuels extérieurs ont été détruits, répondit Grwach.
Par cette fille ? faillit demander Alain d’un ton moqueur. Mais les images tuèrent sa question et son ironie s’évapora.
    Des débris jaillirent dans le salon, suivis… d’un pied ? Puis des doigts s’introduisirent et poussèrent la baie. Une silhouette bondit.
– C’est elle ! reconnut Bengiello.
    La fille ne chercha aucune cachette du regard, n’essaya même pas de se plaquer contre un mur. Elle avança d’un pas vif dans la pièce. En pleine nuit ? Sans aucune lampe ? Le potin du verrou éclaté avait bien dû alerter quelques gardes. Et ça ne l’inquiétait pas ?
    Deux gerkis s’engouffrèrent. Leurs flingues tendus droits devant eux crachèrent des lasers qui dessinèrent l’orange aveuglant de leurs traits. L’intruse se jeta au sol, les rayons volèrent au-dessus de son corps qui roula. Beaucoup trop vite.
Prothèses…
    Les bras armés s’abaissèrent, tentèrent de suivre cette espèce de tornade humaine. Du carrelage explosa en débris charriés dans des petits brasiers. Puis la petite bondit, chopa un des deux poignets et le tordit. La main pendit au bout d’os brisés, la pétoire tomba. Un laser de l’autre garde filait, la gamine s’abaissa. Un trait orange flamboya au-dessus de son épaule. Un autre éclata son oreille en une gerbe de peau, de chair et de cartilage. Mutilée, la fille plongea vers les jambes de l’adversaire qui venait de la canarder. Elle le renversa, il voulut viser son dos, ou sa tête, ou… La poigne de l’humaine happa la main affolée du gerkis et la tourna. Une douleur détendit les quatre doigts et les deux pouces, qui laissèrent glisser la crosse. Le poignet cassé dessinait au bout du bras un angle d’une répugnante mollesse.
– Comment elle fait ça ? s’étonna Bengiello d’un ton niais.
    Alain se tourna vers lui, les sourcils froncés. Sur l’hologramme, elle se releva d’un bond et écrasa de la plante de son pied la trachée de son adversaire.
– Vous l’avez vue à l’œuvre, oui ou merde ?
    Et l’oreille… repoussait ?
– J’ai jamais dit ça ! protesta l’autre minable.
    La fille roula sur le côté alors que le premier gerkis, à genoux, son arme dans sa main valide, visait son dos.
– Je l’ai vue sortir d’une ruine où une patrouille était venue la chercher.
    Elle se releva d’un bond
– Et quand elle est sortie,
et balança son pied entre les yeux du garde.
– la patrouille était morte.
    La tête se pencha au bout d’un cou brisé, le corps bascula en arrière. Le front fracassé offrait une vue macabre sur le cerveau luisant.
– Bengiello dit vrai, confirma Grwach.
    La gosse essuya son pied gras de sang sur l’uniforme du cadavre à la trachée écrabouillée, puis quitta la pièce.
    Qui disparut, un couloir lui succéda. Elle y avançait de ce même pas vif et sûr.
    Et arborait son oreille reformée.
– Nouvelle technologie gerkis ? demanda Alain en désignant ce bout tout neuf.
L’autre ahuri aimerait bien ça pour sa fente auditive !
    La fille s’agenouilla, les mains derrière la tête. Tenue en joue, sans doute.

– Pas à ma connaissance, répondit S’Krunn.
    Cette affaire lui plaisait de moins en moins. L’empereur avait-il tout dit sur ce projet Eden, qu’il prétendait flou ? Rien d’autre que : Il s’agit d’un projet des terriens interrompu par notre attaque et Nous pensons que cette jeune humaine en est une partie. Pas un mot sur les buts, ni sur ses créateurs.
    Beaucoup trop de mystères. Qu’est-ce que tout cela cachait ?
– Rien dans notre technologie
    Deux gardes apparurent, leurs armes braquées vers l’intruse.
– ne permet ce que vous venez de voir.
    Ils approchèrent à pas fermes et vifs. Leurs mufles articulèrent quelque chose.
– Une sommation ? demanda Castipiani.
    Pas aussi antipathique que dans le bureau de Klinn, oh que non ! Pire encore. Même sans expression, ses yeux de métal parvenaient à briller de mépris.
    Les bouches répétèrent leurs paroles.
– En effet. Ils disent…
– J’en ai une idée, merci. Et je vois bien qu’elle refuse d’obtempérer.
    Un ton sec et las, adopté quand on se sentait pris pour un imbécile et qu’on ne le supportait pas.
    Sur l’hologramme, la jeune terrienne saisit les poignets armés et les leva. Surpris, les gardes touchèrent les déclencheurs de leurs pistolets. Des lasers jaillirent, explosèrent sur le plafond en nuages de lumière orange pâle. Deux courtes pluies de débris tombèrent, l’humaine tordit les os, qui se brisèrent. Ses deux adversaires grimacèrent.
– Vous en pensez quoi jusqu’à maintenant ?
– Que Sa Majesté l’Empereur semble nous cacher trop de choses.
– Bizarre que même un gerkis s’en rende compte !
    Le sourire du commissaire suintait de sarcasmes qui débordaient jusque dans son regard gris.
    S’Krunn sut qu’il n’apprécierait jamais cet homme.




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Toulouse


– Avant tout, je vous prie d’excuser cet accueil peu courtois.
    Pourquoi se sentait-il obligé de déployer cette politesse ridicule ? Ces manières, apprises auprès de ses parents, confortées auprès de ses camarades et professeurs des conservatoires et universités, servaient-elles face à ces terrorristes vêtus comme des gueux ? Assis sur les fauteuils et canapés de son salon, typiques du mauvais goût gerkis, ils mangeaient les boules nutritives achetées tout à l’heure.
– Je m’appelle Gaspard Guirrinez. Connaissant
Joseph, faillit-il dire.
– le Binoclard, je doute qu’il vous ait parlé de moi.
    Son vieil ami n’existait plus. Le fils de notaires catholiques devenu instituteur gauchiste avait disparu, comme si les gerkis avaient arraché son âme en même temps que ses yeux.
– Il nous a dit que c’était grâce à toi qu’on a pu s’équiper, nuança la femme brune.
– J’ai sollicité quelques contacts.
    Et investi pas mal d’argent, aussi. Et, bien avant, il avait recueilli un homme énucléé pendant plusieurs semaines. Un chirurgien, payé cher, était venu dans ce même salon pour soigner les orbites vides, les empêcher de s’infecter, y greffer ces rondelles.
– Mais je me suis informé, et il semblerait que les aéroglisseurs soient à présents repérés.
– Grillés, tu veux dire ! renchérit le maghrebin. Et t’oublies notre base !
– Je ne l’oublie pas.
– J’ai peut-être une solution, annonça l’adolescente.
    À peine vingt ans, et déjà sous les ordres du Binoclard. D’après les écrans de propagande, qui diffusaient son portrait, elle avait assassiné le Gouverneur de Normandie.
    Son chef grinça d’un rire moqueur.
– Alors là, on t’écoute !
– Les résistants.
– Quels résistants ? demanda Gaspard.
    Il savait que son ami ne les portait pas dans son cœur. Joseph avait pourtant usé, dans un passé qui ressemblait maintenant à une autre vie, de méthodes plus pacifiques que les leurs. Aucune arme plus meurtrière que ses tracts satyriques. Mais l’occupant s’était vengé en lui arrachant les yeux. Et des courants de haine s’étaient engouffrés dans ses orbites mutilées, ils avaient dévasté son ironie pour semer de la violence. Fini, l’instituteur qui brandissait son humour et sa culture. Place à un rebelle extrémiste implacable. Un tel homme ne pouvait que mépriser la Résistance, trop molle à son goût.
– Ceux qui ont volé les plans de la résidence de l’empereur, répondit l’aveugle d’un ton las. Micky, on en a parlé avant de se faire attaquer.
– Les écrans de propagande donnent de leurs nouvelles, intervint Gaspard.
    Il les résuma. Le couple et l’homme morts sous la torture. Leurs deux enfants dans la nature, les plans en leur possession. Les gerkis estimaient leur âge entre quinze et vingt ans.
– Et maintenant, ils attendent les dénonciations. Comme pour vous.

– Nous voilà ! salua Louise.
– Hé ho ! Hé ho ! chanta Corentin. On rentre du boulot !
    Une gaieté forcée vibrait dans ses notes.
Toujours aussi bizarre… pensa Sandra.
    Stéphane et elle le paraîtraient autant. Peut-être plus. Ils le savaient : c’étaient leurs parents, les résistants morts. Et ils devaient le cacher.
– Vous connaissez même pas ça, je parie ! Blanche-Neige, quoi ! Walt Disney ! Toute une époque…
– Une époque qui reviendra un jour, espéra le garçon.
    Non. Il le croyait. Sa foi se lisait dans ses yeux à nouveau secs, s’entendait dans sa voix ferme.
    Sandra sentit quelque chose. Sur son épaule. Comme une main… Celle de sa mère ou de son père. Et une de leur voix, ou un son qui mêlait les deux, lui murmura Courage.
    Son esprit, rien d’autre. C’était de là que venait ce message. Le combat devait continuer. Et si leurs parents ne connaîtraient jamais le monde que préparait la Résistance, eux le construiraient et y vivraient.
    La tristesse demeura, mais sourde, étouffée sous ce nouvel espoir.
– Qui pourrait même revenir en mieux, ajouta Louise.
    Tiens ! Horst Göttfried, le chef de la Résistance, tenait souvent ces propos.
– Quoi, en mieux ? s’étonna Thierry. De la bonne bouffe, des vrais lits, des fringues propres… T’arrives à imaginer mieux ?

– Ces minables ont visé trop haut ! trancha le Binoclard. Qu’ils se démerdent. En plus, nos armes sont restées là-bas !
– Pas toutes, objecta Carole.
– Chacun un flingue, un bazooka à peine chargé.
    L’engueulade allait repartir.
– Et la mimine de Yann, aussi ?
    La main valide du manchot se crispa en un poing furieux.
– Jean-Paul disait que ce serait un coup d’éclat, rappela Micky.
    Il l’avait attendu parmi les prostitués de Rouen, l’avait ramenée à un repaire qui n’existait plus.
– Tu voudrais qu’on risque tous notre peau pour nous souvenir de lui, c’est ça ?
– Et son sacrifice, t’en fais quoi ?
– Cherche mieux comme dernier cadeau.
– Binoclard, faut voir la réalité en face, intervint Marc. Plus de base, presque plus d’armes… On peut plus continuer comme ça !
– Et tu crois qu’en allant aider les branleurs…
    Micky bondit du fauteuil.
– Les branleurs ?
    Son sang se retirait de son visage pour le laisser se remplir d’une colère pâle.
– Y a trois de tes branleurs qui sont morts sous la torture, je te signale ! Et ils ont toujours leur base ! Et leurs enfants sont encore en liberté ! Tu sais ce que ça veut dire ? Que tes branleurs, ils ont pas craché un mot !
    Le Binoclard désigna ses rondelles.
– C’est à moi que tu parles de torture ? balança-t-il de sa voix froide.

– Thierry ! Évidemment, pour un banquier, c’était un monde parfait !
– Et pour une véto, ça l’était pas, peut-être ?
– Pas pour mes enfants.
– Comment ça, pas pour tes enfants ?
    Mais… ça commençait à se prendre la tête ! Corentin n’irait peut-être pas demander l’aide de Cl’Witt.
– Internet, des jeux vidéos, la télé, le cinéma… Putain, ils avaient la belle vie !
Il aurait fait quoi, au fait ? pensa-t-il en s’approchant à pas discrets de Stéphane et Sandra.
    Qui levèrent vers lui leurs visages, intrigués.
– Et le chômage ? T’en fais quoi ? Même mon aîné, qui faisait des études, eh ben j’avais peur pour lui !
    Quel coup de bol, cette dispute !
– On va faire un tour ? proposa Corentin à mi-voix.
– Pff… Tu sais, les jeunes qui se bougeaient le cul, ils s’en sortaient très bien !
– Tu sais bien qu’on peut plus trop sortir ! refusa le garçon.
– Évidemment, quand tu glandais à la fac, ça te donnait pas grand-chose ! rétorqua Thierry.
– Mon aîné,
– Ils peuvent
– il avait des projets
– continuer comme ça toute la soirée, insista Corentin.
– plus sérieux que ça !
– Et on risque rien
– Eh ben il aurait bossé, je te promets !
– si on reste par là.
– Lui-même, il en était pas si sûr que ça !
– Les gens sortent plus trop des ruines à cette heure.
– Il aurait fait un peu de chômage, mais pas plus que ça !
    La fille se leva.
– Ça nous fera du bien.
– Thierry, je connaissais des jeunes plus âgés que mes fils, et ils étaient en galère !
    Son frère l’imita.
– OK !
– Parce qu’ils se remuaient pas, c’est tout !
– On reviendra quand ils seront calmés.

– Eh ouais, y a pas grand-chose à voir ! plaisanta Corentin.
    Ce qui retarda d’au moins une phrase… des propos qui urgeaient.
    Ils marchaient à deux ou trois rues de la ruine, devant d’autres maisons effondrées.
– Vous me croirez jamais si je vous dis que cette ville était une des plus grandes et des plus belles de France.
– La Ville Rose, c’est ça ? demanda Stéphane.
– Oui ! C’était comme ça qu’on l’appelait !
    Allez, quoi ! Juste quelques mots à dire, et ça pressait !
– Ça va ? demanda le gars.
    Corentin souffla, comme pour expulser de son gosier le bouchon de lâcheté qui coinçait sa parole.
– Faites gaffe à Thierry, balança-t-il d’une traite.
    Des syllabes agglutinées en un magma de bruits de lèvres et de langue. C’était tout ce qui avait daigné sortir de sa bouche.
– Thierry ? Mais qu’est-ce qu’il a ?
– Il…
va vous vendre ! Il veut aller à la Milice de Toulouse pour leur dire où venir vous chercher !
– Quoi ? pressa Sandra.
– Thierry attendait que vos sacs soient terminés. Et après…
– Et après quoi ?
    Il crut lire dans ses yeux et dans ceux de son frère qu’ils commençaient à comprendre.
– Il va vous vendre.
    Voilà, c’était dit. L’acte le plus courageux de sa pauvre petite vie. Ça lui vaudrait une énorme dérouillée. Et après, il serait dénoncé.
Je m’en fous !
    Beau baratin pour nier sa trouille. Quelque chose venait de se mettre en route…
Je m’en fous !
    Non. Pas du tout.


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– Et voilà le travail ! annonça Gaspard en déposant plusieurs gros paquets sur le sol de son salon.
    Des fringues, comme promis. Des tenues gerkis.
– Bien entendu, il faudra vous laver, vous coiffer et vous raser.
– On se doute bien que les collabos crades, ça existe pas, merci, coupa le Binoclard.
    De mauvais poil ce matin. La pâte nutritive du petit déj ne l’avait pas réjoui.
Alors qu’on t’a laissé le dernier mot ! pensa Carole.
    L’engueulade d’hier soir n’avait rien donné. Toute la bande avait pensé que Micky voyait juste. Sauf le chef, droit dans ses bottes. Tout ça parce qu’il ne pouvait pas piffrer la Résistance ! Sa phrase sur la torture avait cloué le bec à tout le monde. La gamine avait baissé les yeux. Là-dessus, après une petite minute de silence gêné, Gaspard avait montré les chambres de son grand appartement. Tous avaient pu se répartir en petits groupes dans ces grandes pièces. Il ne se refusait rien ! Et ces vrais lits, même en supportant de trop nombreuses personnes, s’étaient avérés bien plus confortables que les pauvres couches du Mont Saint-Michel !
    Et ce matin, personne n’avait osé remettre sur le tapis l’idée de Micky. Qu’avait-on échangé à part des bonjours ? Rien. Gaspard avait annoncé qu’il partait acheter des vêtements. Et depuis tout ce temps, une grande gêne gelait les conversations. Debout devant la baie, la jeune fille regardait à travers la vitre polarisée sans oser l’ouvrir. Les navettes de détection qui allaient et venaient au-dessus de la rue entre les immeubles surveillaient les fenêtres et n’hésitaient pas à monter voir dès qu’un battant s’entrebaillait. Leurs tentacules scannaient les pièces révélées, forçaient ce qui se refermait à leur passage.
    Pas fière d’avoir déclenché la scène d’hier soir, la petite. Aurélie, assise à côté de Marc sur un des deux grands canapés, laissait son regard tourner entre elle et le fauteuil où s’était installé le Binoclard, les chevilles croisées, son bâton posé en travers des accoudoirs. Comme pour les inviter à s’expliquer. Au moins un devait des excuses pour son coup bas.
C’est à moi que tu parles de torture ?
    Et Yann aussi ! Le dos au mur, pas loin de Micky, il regardait ce qui subsistait de sa main rongée à l’acide. Comme si les os nus sous des couches de bouts de ferraille et de verre pilé cachées sous un grossier bandage le piquaient encore. Et Carole, qui sentait encore son utérus brûlé. Hier, courir chargée du bazooka avait démangé cette blessure pourtant ancienne. Douleur physique ridicule à côté du souvenir de sa famille morte et de cette pensée qui avait pourri tant de ses jours et de ses nuits : J’aurai plus jamais d’enfant. On avait tué son corps de femme. Tout ce qui avait réussi à naître, c’était une espèce de machine intelligente où circulait du sang et de la colère.
    Tous les visages, apathiques, gênés et furieux, s’étaient tournés vers l’entrée lors du retour de Gaspard.
– Les aéroglisseurs ?
– Binoclard, soupira Carole, maintenant que la Milice connaît ce truc, tu crois pas qu’il faudrait trouver autre chose ?
– T’as une meilleure idée ?
– Une idée, oui. Meilleure, c’est à voir. Tout ce que je sais, c’est que ça m’a travaillée cette nuit.
– Alors parle-nous-en au lieu de tourner autour du pot.
– On pourrait piquer une navette.
– Les piquer, ça peut se faire. Et pour les piloter ?
– Ouais, tout juste ! appuya Marc. Tu savais piloter un avion ?
– J’ai déjà été emmené en navette, intervint Gaspard.
    Tous les regards se levèrent vers lui.
– L’orchestre que je dirige est un des seuls au monde. Les gerkis ne sont pas de grands artistes… Enfin bref ! L’orchestre s’est produit à Berlin, à Madrid… et même chez l’empereur M’Duur.
    Il grimaça. Pas un très bon souvenir… Voir de près cette espèce de gros tas de serpents grouillants !
– À chaque voyage, j’ai eu l’occasion d’observer les pilotes, de bavarder avec l’équipage… Simple curiosité ! Les commandes m’intriguaient beaucoup. Pour une raison simple :
    Il sourit, se tut une ou deux secondes.
– il n’y en avait pas.
    Toute la bande sursauta.

– Tiens ! À nouveau le premier levé ! remarqua Louise.
    Corentin finissait de vider sur une grosse pierre qui tenait lieu de table le contenu de… deux sacs ? Ah oui, ceux de Sandra.
– Eh oui, répondit-il en posant une dernière boule de pâte nutritive. J’ai même eu le temps de faire des courses.
    Il brandit les poches.
– Très efficaces. Regarde tout ce que j’ai pu prendre. Eh bien j’ai pas entendu une seule alarme à la sortie ! Tout juste si j’ai pas fait un grand sourire aux vigiles !
    Lui, le grand courageux ?
– Ils vont pouvoir partir !
    Il délirait ou quoi ?
– Euh, Corentin… Je te rappelle que les écrans parlent de deux jeunes résistants. Si jamais quelqu’un voit deux ados et les dénonce…
– J’en ai parlé avec eux hier soir, pendant que vous vous engueuliez.
– M’en parle pas !
    Elle parvint à en sourire.
– J’ai fini par laisser tomber.
    À quoi bon continuer une conversation stérile ? Tout ça parce que quelqu’un trouvait amusant de rester borné !
– Enfin bon, tu sais comment est Thierry.
– Oh oui, je le sais.
    Mais… mais… C’était quoi, ce ton ?

    Un long silence de stupeur pesa dans le salon.
– C’est de la commande télépathique ou quoi ? demanda Marc.
    Sacrée imagination ! Un peu normale chez ce fou de science-fiction.
– Tu sais, je regardais V quand j’étais gamin, avait-il raconté un jour. Pendant toute la série, j’ai eu peur que Mike Donovan perde. Mais j’aurais jamais cru que ça puisse arriver en vrai !
    À la télé ou au cinéma, la Terre s’en sortait toujours. Des scientifiques inventaient la toxine rouge et les hommes-lézards mouraient asphyxiés. Les tripodes tombaient, libéraient leurs pilotes qui payaient de leur vie cet air et ces nourritures inadaptés à leurs organismes. Will Smith, aux commandes d’un avion de combat dernier cri, filait dans l’espace, balançait trois vannes, largait sa bombe dans l’OVNI amiral, se barrait avant que tout n’explose et se félicitait de deux blagues. Mais personne n’aurait jamais imaginé ce scénario-catastrophe de l’humanité asservie sans même avoir le temps de réagir. Dix-neuf ans, déjà… Un âge que Serge aurait pu atteindre si…
Si j’avais été foutue de le sortir de la voiture ! culpabilisa Aurélie.
– J’ai demandé à l’équipage comment ce prodige était possible, reprit Gaspard.
    Sous ses yeux malicieux, son sourire trahissait à quel point il savourait leur surprise. Il raffolait des charbons ardents sur lesquels tous attendaient la fin de son récit.
– Et on t’a répondu ? s’étonna Carole.
– Sans aucune difficulté. Non seulement les gerkis ignorent toutes les raisons qu’ils auraient de se méfier de moi, mais de plus, ils sont fiers de leur technologie. Ils avaient donc deux bonnes rai…
– Ça t’ennuierait d’arrêter de tourner autour du pot ? coupa le Binoclard.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Louise, les sourcils froncés.
    Ah, mais ça l’intéressait !
Dis-lui !
    Maintenant, il restait à Corentin le plus dur : tout balancer. Comme devant les jeunes !
Balance tout !
    La branlée lui tomberait dessus, maintenant. Dès que la Milice demanderait à Thierry ce que ça voulait dire l’absence de ces deux jeunes, il devinerait qui avait tout dévoilé et le punirait à sa façon.
Allez, au point où j’en suis !
– Ah ben oui, c’est vrai ! Y a qu’à moi qu’il en ait parlé.
    Louise secoua la tête, de plus en plus agacée et dubitative.
– Mais parlé de quoi ?
– Oui ! Parlé de quoi ?
    Merde. C’était lui qui descendait.
– Excusez-moi, je voulais pas vous déranger.
    Il avait entendu le tout début ?
– Louise, excuse-moi pour hier soir. Je me suis laissé emporter, tu sais ce que c’est…
– Ça arrive. Chacun ses idées !
– Et toi, Corentin ? Tu voulais dire quelque chose ?
    Le gros inspira, comme si l’air chargé d’odeurs de poussière et de moisissure contenait du courage.
– Pourquoi tu le dis pas toi-même ?
Hein ? C’est moi qu’ai dit ça ?
    D’où lui venait cette bouffée de cran ?
    Il se tourna face à Thierry.
– Pourquoi tu le dis pas ?

– Des gestes… répéta Yann.
– Et des très simples ! insista Gaspard.
– Et pour faire démarrer ? demanda le Binoclard.
– Là, c’est beaucoup plus facilement concevable. Avant l’Invasion, de plus en plus de voitures démarraient sans clef de contact. Il suffisait que le conducteur ait sur lui une carte. Des capteurs la détectaient, et on appuyait sur un bouton ou on disait un mot. Et on démarrait. Eh bien, les navettes ont un système semblable. Celui qui détient la carte n’a plus qu’à faire les gestes, qui sont d’une simplicité enfantine.
– Ça veut dire qu’il faut voler la carte et la navette, comprit Micky.
– Il vous faudra neutraliser un équipage entier, j’en ai bien peur.
    Ouais, bien vu. Rien ne distinguait des autres uniformes celui du pilote.
– Si on est bien déguisés, c’est faisable.
    Tout le visage de Gaspard se fronça de surprise.

– Ouais, ça fait pas très classe ! se moqua Corentin.
    Son esprit nageait dans des vagues de culot. Ses propos en jaillissaient comme des dauphins. Comme si la râclée promise ne lui tomberait jamais dessus. Ou alors qu’il saurait s’en défendre. Comment osait-il croire des conneries pareilles ? Lui, le gros tas mou, tenir tête à un gars bien entraîné ? Même à près de la cinquantaine, l’autre salaud restait un bel athlète.
– Mais qu’est-ce qui fait pas très classe ? demanda Louise, presque hors d’elle.
– Cette ordure
(J’ai des couilles qu’ont poussé cette nuit ou quoi ?)
va vendre Stéphane et Sandra à la Milice !


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    Marc sortit de la salle de bains. Derrière la porte fermée, Aurélie quittait ses haillons.
    Il caressa son menton, qui lui sembla glabre. Combien d’années sans se raser d’aussi près ? Après l’attaque des robots-libellules géants, l’humanité avait perdu en quelques mois ses technologies et ses conforts. D’abord l’électricité. Ensuite l’eau courante. Puis des expulsions massives pour détruire les centres-villes et bâtir tours grisâtres.
Super confortables, en attendant !
    Bien loin de ces misérables ruines.
– La classe ! sourit Yann.
    Il attendait son tour devant la deuxième salle de bains, toujours en guenilles.
– On dirait un vrai collabo ! confirma Carole, assise sur un fauteuil dans le salon.
    Lavée et vêtue de la longue toge rouge imposée aux civils. Ses longs cheveux gris et bruns bien coiffés.
– T’es pas mal non plus ! plaisanta Marc.
    Tout ce luxe, interdit dans la ville détruite du Mont Saint-Michel. Seule une réserve d’eau alimentée au gré des pluies leur permettait un peu d’hygiène.

– Comment… s’étouffa Louise.
    Son regard exhorbité fixait Thierry. Sa mâchoire abaissée semblait charrier un souffle rempli d’horreur et de colère.
– Comment… Comment tu peux faire ça !
– En allant voir la Milice.
– C’est des enfants, bon sang !
– Oh ça va ! Ils ont presque la vingtaine. Et la petite, tu trouves pas qu’elle a des seins un peu gros ?
    Une grimace de dégoût tordit le visage de la vieille femme.
– Dis-moi, Corentin, t’as tenu ta langue hier soir, j’espère… Je parie que non !
    Grasdouble… Rouquin… Et mille et un surnoms remontèrent dans un esprit lâche. Cette fois, pas de maîtresse à qui aller le dire. Pas de CPE ni de proviseur à qui aller se plaindre.
    Corentin ressentait déjà son souffle coupé, son visage enflé, son œil fermé… Les coups allaient pleuvoir. Alors que dans son cerveau résonnait la question Comment je vais me défendre ?, une réponse sortit de sa bouche :
– T’as gagné. C’est non.
Je deviens dingue ou quoi ?
– Je leur ai tout dit.
    Ses poings se serrèrent.
– Et si tu veux aller voir la Milice, faudra me passer sur le corps !
    Tous ses muscles tremblèrent. Une trappe de peur aspira ses entrailles et recracha dans son ventre de la glace pilée.
    Mais il ne céda pas.
    Thierry secoua la tête.
– Vous êtes pathétiques ! Vous voulez vraiment passer votre vie
    Il désigna les murs presque effondrés de la ruine,
– là-dedans ?
pinça et tira les lambeaux qui lui tenaient lieu de chemise.
– Vous voulez continuer à vous fringuer comme ça ?

    La porte de la chambre coulissa, Carole en sortit.
– Pour mes débuts de coiffeuse, j’ai eu de la chance.
    Elle tendit sa main vers la pièce.
– Regardez mon beau modèle !
    Micky la rejoignit, vêtue d’une longue toge rouge par-dessus un pantalon de toile, des bottes noires et un maillot blanc. Une natte jetée sur son épaule rassemblait ses longs cheveux teints en blond.
    Et sa tenue cachait son petit soleil. Ce truc avait pendu à son cou chez Srawk, et les caméras l’avaient filmé. Tout ça parce que Madame refusait de s’en séparer ! C’est le dernier cadeau de ma mère, répondait-elle chaque fois qu’Yann lui disait de le retirer. Mais non ! Ça brillait sous sa gorge, entre deux lambeaux de chemise. Les navettes de détection ne pouvaient pas le rater !
    Là, elle avait bien voulu le fourrer sous son haut. Mais :
– Ça suffira pour passer inaperçue ? Elle a quand même une couleur d’yeux rare !
    Ça l’avait titillé dès leur première rencontre. Au moins autant que de voir cette petite fille éliminer sans arme deux ou trois miliciens gerkis. Ce bleu presque noir, il l’avait vu dans des cieux de nuits d’orages. Mais jamais dans des prunelles.
    Gaspard brandit des lunettes de soleil.
– J’y ai pensé. En voyant le visage de Micky sur les écrans de propagande, je me suis fait la même réflexion que toi. Je n’ai pas trouvé de meilleure parade que ceci. Micky, si tu veux bien…

    Thierry se retourna, des pas venaient de claquer dans l’escalier.
– Ah bah ! Regardez qui voilà !
    Stéphane et Sandra. Qui se figèrent.
– Laisse-les, espèce d’ordure ! cracha Corentin.
    Qui se rapprochait.
Pas très vif, le gros lard !
    Et pas qu’à cause de sa graisse. Il devait flipper comme un malade…
– Laisse, Corentin, on va gérer, assura le garçon.
    Ses yeux disaient tout autre chose. Ils brillaient de peur.
    Thierry avança vers l’escalier. Louise lui barra le chemin.
– On te laissera pas faire.
– Louise, t’en mêle pas ! s’inquiéta Stéphane.
    Cette histoire aurait dû se résumer à aller voir la Milice, qui aurait débarqué pour cueillir les deux jeunes. Mais non ! Il avait fallu que l’autre bidon gras s’en mêle ! Et maintenant, cette vieille gauchiste à la con.
    Il leva son genou et le cogna dans la hanche. Des pas
– Salopard !
cavalèrent derrière lui, pas plus discrets que ceux d’un hippopotame. Il leva un pied, se tourna et détendit sa jambe. La plante s’enfonça dans une épaisse couche de graisse, frappa un estomac. Corentin s’écroula vers l’arrière, sa bouche suffoquait à la recherche de sa respiration coupée.
– Stop ! ordonna la voix de Stéphane.
– Tu veux ta pâtée ? se moqua Thierry en se retournant.
    Un flingue braqué sur lui. Dans le poing du petit con.

– Il va nous falloir des armes, rappela le Binoclard.
– Il va falloir un peu de temps, prévint Gaspard. Surtout en ce moment, entre les résistants et vous, la Milice est au taquet ! Je crains que le moindre couteau ne soit un peu difficile à obtenir. Mais je pense pouvoir y arriver.
– Autre chose : faudra que tu pilotes la navette.
– Pardon ?
– Fais pas semblant de mal entendre. Faudra que tu…
– …pilote la navette, j’ai bien compris ! Mais je n’ai rien d’autre qu’un permis B, tu le sais bien !
    Et aussi que ça ne lui servait plus depuis bien longtemps. Diriger des orchestres l’avait enrichi, et il en avait profité pour se payer les services d’un chauffeur.
– Il y a des années que je ne sais plus rien conduire de plus rapide qu’un vélo à assistance électrique ! Et je suis sûr que je ne saurais même plus maintenant !
– T’es le seul à savoir faire voler une navette.
– Je connais le mode d’emploi, c’est tout ! Mais la navette volée va être poursuivie !
– Tu parlais de vélo… Tu te rappelles quand on était gamins ?
– Quel est le rapport ?
– Nos poursuites à vélo.

– Tu serais foutu de tirer ? se moqua Thierry en enjambant les pieds de Louise.
    Qui gisait dans la poussière et pressait sa hanche, sa cuisse… Et gémissait; pleurait. Corentin, toujours à terre, le ventre encore meurtri, tentait de remplir à grandes inspirations bruyantes ses poumons et de chasser cette douleur qui le paralysait.
– Et toi, tu serais foutu d’éviter la balle ? répliqua Stéphane.
    Du flanc. Il n’avait tiré que pour s’entraîner et obtenu des résultats à peu près corrects. Mais la différence entre le carton des cibles et la chair lui apparaissait à présent plus criante que jamais.
– Aucune idée ! sourit l’autre en haussant les épaules.
    Et il avança d’un pas. D’un autre.
    Le tuer ou le blesser. C’était quoi ? Un doigt qui pressait une détente, rien d’autre.
    Si. Du sang qui coulait, un mec qui souffrait…
Non, pas ça !
    Appuyer. Un geste tout bête. Et un projectile dans la carcasse d’une ordure.
Bang !
    Pas une goutte rouge. Rien d’autre que le visage ironique de Thierry.
    Qui avança de deux pas au calme narquois.
    Raté. Stéphane avait cru sentir son bras se tendre sur le côté, ou vers le haut…
– Touché… Pff, allez, pose ça, t’auras moins l’air con.
– Sandra, tu files.
– Hein ?
– Bien, le grand frère ! Même pas foutu de protéger sa petite sœur !
    Une colère planta dans son estomac ses doigts acides. Contre ce type. Et contre lui-même. On allait jeter Sandra en pâture aux gerkis, et il ne l’empêcherait pas.
– Remonte et fous le camp. Tout de suite.
– Stéphane, pleura la jeune fille.
– T’es conne ou quoi ? Remonte et fous le camp, je te dis !
    Une marche claqua sous un pied. Une autre. Elle remontait !
– Bon allez, j’ai pas que ça à foutre, décida Thierry.
    Il s’engagea dans l’escalier.
Bang !
    La main tremblante de Stéphane dévia le tir. Des pinces de peur lui fermèrent les yeux. Des pas martelèrent les marches en un rafale. Des doigts fermes lui happèrent le poignet, le tordirent, une douleur bleue s’alluma. Son arme glissa, tomba,
(Non !)
Bang !
une voix sanglota Fais pas ça !
    Une piqûre brûlante et glacée explosa entre ses jambes, l’irradia.


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    Sandra posa un pied sur le bord de la fenêtre sans battant. L’autre.
– Bon allez, j’ai pas que ça à foutre.
    La voix de Thierry ! Puis des pas retentirent.
    La jeune fille sauta, une détonation éclata.
– Fais pas ça ! pleura Corentin.
    Elle atterrit, Stéphane hurla.
    Les plans. Rejoindre la base. Quitter cette ville.
    Elle avança d’un pas. Un coup, suivi d’un gémissement.
    Un peu plus loin.
– La frangine, maintenant ! se félicita Thierry.
– Arrête ça ! supplia Louise.
    Les plans. Rejoindre la base.
    Encore un coup.
    Sandra fila. Dans la ruine, Stéphane encaisserait des coups. Un traître l’emmènerait à la Milice et y parlerait de la petite sœur, en fuite. Une fille de dix-sept ans, blonde aux yeux verts. Bricoleuse et très forte en sciences.
    Et elle ne pourrait rien contre tout ça. Sauf disparaître de la ville assez vite. Au moins pour sauver sa vie et remettre ces foutus plans à la Résistance.

    Le poing cogna le visage de Stéphane. Des élancements brûlants et gelés irradiaient encore ses testicules. Il leva un bras, qui arrêta un nouveau coup. L’autre main fermée frappa.
– Qui c’est qui s’en mêle ? ricana Thierry.
    Il se retourna.
– Oh ! Corentin ! Ça va mieux ? Tu viens pour la suite ? Louise, c’est pas trop fatigant, à genoux ?
– Corentin, fais pas ça… s’affola la vieille femme.
    L’adolescent posa son avant-bras sur une marche et tenta de se hisser. Des éclairs de douleur s’allumèrent sous la peau de sa tête, la silhouette du traître et l’intérieur de la ruine perdirent leur netteté.
    Il ferma ses yeux, les rouvrit. Et posa un pied. Ce salaud lui tournait le dos.
– Je viens pas pour la suite. C’est toi qui viens, si t’as quelque chose dans ton froc.
– Corentin, non !
    Thierry commença à descendre.
– Tu me surprends, mon gros. Franchement, j’aurais jamais cru que t’aimes prendre des coups !
    Stéphane posa son autre pied. Il se dressa. Et déplia ses jambes. Enfin debout.
    L’ancien chauffeur de bus avait dit vrai. Ce type maîtrisait les arts martiaux. Mais il tomberait de haut en cherchant les plans, bien au chaud dans les hardes de Sandra qui se sauvait.
Pense pas à tout ça ! Y en a un qui va déguster…
    Un pas qui meurtrit son bas-ventre douloureux. Un autre.
    En bas, Corentin recula pour éviter un coup de pied qui visait son épaule. Puis il dressa son poing. Et frappa. Thierry envoya le tranchant de sa main sur le poignet, dévia le bras tendu, riposta en lançant sa paume sur le nez.
    Stéphane descendit une marche. Une autre. Entre ses cuisses, des douleurs bleues continuaient de hurler. Il tenta de les ignorer.
    Thierry ferma ses doigts. Qui cognèrent le gros ventre.
    Encore une marche. Toujours aussi mal…
    Corentin reçut un coup au menton. Sa tête bascula vers l’arrière, tout son corps lourd, tomba. Le souffle coupé. Les yeux ruisselants de larmes.
    Encore une marche.
– T’as déjà ta dose ?
    Thierry se tourna.
– T’encaisses bien, mon petit gars.
    Ratée, l’attaque surprise. La seule chance de Stéphane. Pas loin de ses pieds, le flingue…

    Dernière rue du quartier des ruines. Au bout…
    Les tours grisâtres se dressaient sur les trottoirs. Des enseignes clignotaient, mêlaient leurs bleus, leurs rouges et leurs jaunes à la pâleur des longues rampes éclairantes. Des gerkis et des humains collabos, vêtus des toges rouges imposées, coulaient sur Sandra leurs regards méprisants.
    Elle tomba le dos contre un mur, essoufflée. Deux portes de verre noir l’encadraient. Des auberges, ou autre chose.
Pas leurs bordels souhaita-t-elle.
    La Milice leur offrait des jeunes prisonnières humaines, et ils les réduisaient à l’état d’esclaves. Des clients en manque s’achetaient des instants de plaisir, assouvissaient leurs pires fantasmes…
Stéphane…
    Le prénom de son frère coupa net dans la tête de Sandra l’afflux d’images de filles plaquées contre des peaux bosselées, de museaux baveux… Arrêté. Interrogé. Que dirait-il sous la torture ?
    Quitter Toulouse. Tout de suite. Ses poumons la brûlaient moins. Son cœur ralentissait.
    Stéphane. Prisonnier…

    Des marteaux cognaient dans le ventre et la tête de Corentin, l’arrachèrent à son sommeil ou son coma, il ne savait plus trop. Quelque chose pressait ses poignets. Thierry ! Qui allait continuer à…
– Lâche-moi !
    Il se débattit, son dos cogna… du bois ?
– Ça sert plus à rien…
    La voix de Stéphane.
– J’aurais dû tirer…
– Personne aurait fait mieux, tu sais…
    La pauvre parole toute plate. Rien de mieux. Mais pas mieux que rien.
    Corentin comprit. C’étaient des liens qui appuyaient sur ces poignets. Son dos pesait sur les barreaux de ce qui restait de la rampe de l’escalier.
    Thierry l’avait assommé. Et ligoté. Après avoir tabassé l’adolescent.
    Il tourna la tête, vit deux jeunes mains liées.
J’aurais essayé…
    Mais une honte rouge et chaude monta dans son visage.

Pas très coriaces, ces résistants ! pensa Thierry.
    Devant lui, entre deux ruines, à deux ou trois rues de cet endroit où il cesserait bientôt d’habiter, se dressait une petite colonne de métal coiffée d’un écran tactile. Des creux et bosses de pierres jetées, des rayures, des traces d’écoulements pâles dont venait sans doute cette odeur d’urine rance et de gros tirets bruns abîmaient son flanc rond.
    Le gamin n’avait pas tenu très longtemps. Et armé, en plus ! Même pas foutu de presser une détente ! Avait-il espéré intimider un banquier braqué à pas mal de reprises avant l’Invasion ? Thierry savait ce que c’était qu’un canon plaqué contre sa tempe ou une mitraillette dans son dos. Plusieurs branleurs cagoulés le lui avaient appris. Et pas un seul pruneau dans sa carcasse ! Rien de bien difficile : juste une forte dose de sang-froid.
    Aujourd’hui, ça lui avait servi à éviter d’éclater de rire. Le petit dégonflé, au lieu de lui tirer dessus, avait tremblé pire qu’une feuille. Quelques petits trucs d’arts martiaux avaient permis de terminer la baston. Pas beaucoup plus mous qu’avant l’Invasion. Du temps avait passé, mais ces matins d’entraînement avaient porté leurs fruits.
    Thierry toucha l’écran.
Bonjour s’afficha. Vous êtes en communication avec la Milice de Toulouse. Que pouvons-nous pour vous ?
    Un clavier virtuel apparut. Il y frappa Je souhaite dénoncer deux résistants.
    Une fille en fuite. Un gars attaché dans la ruine.

– Tiens ! avait-il ordonné à voix basse en fourrant dans la poche du pantalon rapiécé de Sandra les puces. Si je me fais choper, tu files avec ça.
– Et toi ?
– Moi, tu t’en fous !
– Quoi ?
– Entre mourir tous les deux pour rien et continuer toute seule en ayant une chance…
– Stéphane…
– Stop ! En ayant une chance que la Résistance foute en l’air la baraque de l’empereur, c’est quoi, le seul choix ?

    Le laisser dans les pattes de la Milice et endurer les mêmes tortures que leurs parents.
    Et mourir.
– Attends, Stéphane, y a bien un moyen…
– Non ! Soit on s’en tire tous les deux, soit tu continues toute seule.

    Et après ? Thierry le livrerait, mais… il donnerait aussi…
Mon signalement !
    Les navettes de détection survoleraient les rues, leurs tentacules scanneraient les passants…
    Filer. Tout de suite. Plus aucun repos dans cette ville.
Stéphane…

– Louise… appela Corentin. Louise !
    La seule laissée libre. Elle gisait dans la poussière, au pied de l’escalier. Une jambe repliée. Un bras courbé autour de sa tête, l’autre écarté du flanc. Du sang coulait de ses narines et d’entre ses yeux…
– Oh ! Louise !
    Elle ne répondit pas.
– Thierry l’a tuée, dit Stéphane.
    Son ton se serait voulu neutre, mais sa voix tremblait un peu trop.
– Un coup de coude ou de poing dans le nez.
– Il a pas pu faire ça !
    Bien sûr que si.
– Il fait ça pour se faire du fric ! Mais c’est pas un tueur !
    Peut-être pas. Mais pour son bel appart et son chouette boulot, jusqu’où le traître pouvait-il aller ? Celui qui livrait sans scrupule ni émotion deux adolescents hésitait-il à tuer une vieille ?
– Tu fais quoi, là ?
    Le garçon agitait ses poignets, les frottait l’un contre l’autre, au haillon qui lui servait de lien…
– Ça se devine pas ?
    Si. Il tentait de se libérer.
– Tu ferais mieux d’en faire autant. On a du temps avant que la Milice arrive… En plus, l’autre con a oublié mon flingue !
    Ce qui ne lui ressemblait pas.
    Le lien de Stéphane ne se desserra pas.
    Quelque chose vrombissait dehors. Pas si loin que ça… De plus en plus proche…
    Une navette.


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Stéphane…
    Interrogé. Comme leurs parents. Et mort…
– Moi, tu t’en fous !
    Facile à dire. Pourquoi Sandra n’y arrivait-elle pas ? Elle voulait quoi ? Que toute sa famille ait encaissé les pires tortures pour le plaisir ?
Ou me bouger pour Stéphane ! Il ferait quoi à ma place ?
    Un sacrifice. Comme tout à l’heure pour lui permettre de fuir.
    Les plans. Ils devaient parvenir à la Résistance.
– Moi, tu t’en fous !
    Sandra décolla son dos du mur et se tourna vers… les ruines…
    Non, inutile.
– Moi, tu t’en fous !
    Assez de morts !
    Une navette vola au-dessus de sa tête. Vers…
    Ça se devinait.
    Sandra tourna le dos aux ruines et marcha d’un pas vif vers le centre de Toulouse. La Milice…
T’espères quoi toute seule ?

    Une haute silhouette apparut. Une tête aux yeux oranges sans prunelles et couverte d’une peau bosselée grisâtre sortait d’un uniforme noir.
    Quatre autres gerkis entrèrent.
– Toute une patrouille rien que pour nous ! brava Corentin. On vaut si cher que ça ?
    Cinq. Comme ces mecs qui l’avaient coincé dans les toilettes du collège pour le tabasser. Sauf qu’à l’époque, aucune autre réplique que Je vais le dire ! ne lui était venue à l’esprit.
    Puis vint Thierry. Les yeux suffisants, le sourire fier. Son menton soulevé exhalait toute sa condescendance.
– Louvrains, qui est le résistant pour lequel vous nous avez fait venir ? demanda un milicien.
– Stéphane ? C’est le jeune.
– Dégueulasse ! insulta Corentin.
– Il m’a menacé avec cette arme.
    Hein ? Le flingue oublié !
– Vous serez dûment récompensé, Louvrains.
– Et tu l’emporteras pas au Paradis, salopard !

– Quel âge avions-nous à l’époque ? protesta Gaspard.
    Douze ans lors des dernières. Il avait bien pédalé depuis, mais sur des pistes cyclables, des chemins…
– T’étais fortiche.
    Et Joseph insistait !
– T’avais des vaches de réflexes.
    Micky se leva
– Je fais un tour.
et se dirigea vers la porte de l’appartement.
– Perds pas tes lunettes, surtout ! rappela Yann.
– T’inquiète.
    Elle sortit.
– Les discussions, c’est pas son truc, expliqua le Binoclard.
– Elle paraît bien jeune.
– Dix-neuf ans.
– Et c’est elle que tu as chargé de tuer le gouverneur de Normandie ? Pourquoi confier un assassinat aussi dangereux à une…
    Gaspard chercha un mot. Il trouva :
– Une enfant ?
– Parce que je sais de quoi elle est capable.

– Un des deux jeunes résistants
    Sandra sursauta alors que l’écran de propagande débitait ses informations.
– signalés hier a pu être arrêté par notre Milice.
Stéphane !
– Nous sommes à présent en mesure de diffuser un signalement. Race : humaine, peau blanche. Sexe : féminin. Âge : dix-sept ans. Longs cheveux blonds, yeux verts.
    Elle n’en écouta pas plus, se dépêcha de fourrer ses mèches dans le col de sa chemise en lambeaux cousus. Ridicule. Ça ne cachait rien du tout.
    Elle baissa son visage et s’éloigna de l’écran de propagande, qui rappelait que…
    Tout renseignement serait récompensé.
    Où aller ?

    Stéphane, détaché du barreau de la rampe, à plat ventre dans la poussière à côté du cadavre de Louise, laissait deux miliciens le fouiller. Et Thierry brandissait… Oh non ! L’ordure ! Il osait !
– Vous savez ce que ça permet, ces sacs ?
    Corentin sentit une nausée peser sur son estomac. Ce mec avait poussé Sandra à les fabriquer ! Et maintenant, il s’en servait pour agraver le cas des jeunes !
– Ça trompe vos antivols.
– T’en sais quelque chose, hein ?
– Que veut-il dire ? soupçonna un des trois gerkis qui ne fouillaient pas le garçon.
    À présent remis debout. Un agent lui maintenait la bouche ouverte, l’autre scrutait ses mâchoires et son gosier.
– Qu’il en a bien profité. Hein, Thierry ? On s’est fait un bon repas !
– J’ai essayé dans un magasin, c’est vrai. Et ça fonctionne vraiment ! Oui, bon, j’ai volé pour eux, j’aurais pas dû !
– Laissez-le ! cria Corentin, le visage tourné vers Stéphane.
    L’un pliait l’adolescent en deux. L’autre tendait sa main vers le froc, l’y fourra.
– Arrêtez ça ! Il a jamais été résistant !
    Du bluff ! Leur seule chance.
    Le plus galonné de la patrouille s’avança.
– Humain, cacher des résistants…
– Mais quels résistants ? Ce gamin y est pour rien !
    Les dents serrées, les yeux fermés, le jeune encaissait la main dans son cul.
    Corentin vit les quatre doigts et deux pouces de l’officier se fermer en un poing. Qui fonça dans sa tempe. Un halo de douleur flamboya dans sa tête.
– Cacher des résistants est un acte criminel.
– Vous vous plantez grave !
    Mentir. Ça devait marcher.
    Nouveau coup.
– Vous êtes en état d’arrestation.
    Un de ses agents s’approcha.
– Nous n’avons pas trouvé les plans.
– Ça doit être la fille qui les a, dit Thierry.

    Les rues, désertes ou presque. Un semblant de chance pour Sandra.
    Des mendiants. Assis à quelques mètres sur le trottoir. Elle tourna et fila.
    Se cacher. Arriver à la base. Tant pis pour…
Non !
    Sauver Stéphane. Mais comment ?
    L’aubergiste. Quelqu’un de bien. Comment s’appelait-il ? Cl’Witt. Il avait refusé de voir son frère et elle chez lui, mais nourrissait le groupe tous les jours. Contre peu d’argent.
    Non, il ne l’aiderait pas. Ce genre de personnage, ça préférait éviter les ennuis.
    Qui d’autre ?
Faut que je tente !
    Quel autre choix ?


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    Cl’Witt referma son armoire de conservation, garnie des boules nutritives livrées ce matin. Elles devraient suffire pour cette journée. Il sortit de la réserve, referma la lourde porte et toucha une petite plaque sur le battant. Des verrous claquèrent, le rectangle de commande s’éclaira de rouge vif.
    Comptabilité, maintenant. Il se dirigea vers le comptoir, passa derrière et toucha le mot Livraisons sur un écran.
    Des coups à la porte. Une bonne heure avant l’ouverture. Intrigué, il enregistra le paiement des boules nutritives sur son terminal et tourna son visage.
    On frappa de nouveau. Plus fort. La vitrine n’affichait-elle pas les horaires ? En français et en gerkis !
    Il s’approcha de l’entrée, une télécommande à la main, en toucha le bouton. Prêt à expliquer à la personne que l’auberge n’ouvrirait pas avant une heure, voire plus. Le battant coulissa.
– Faut que tu m’aides, supplia la jeune humaine blonde.
    Aux yeux verts… Comme…
– Partie. Tout de suite.
    Elle entra, le bouscula.
– Cl’Witt, je suis recherchée…
– Je sais.
    La porte ! On allait voir la fugitive chez lui ! Il se hâta de toucher le bouton.
– Et toute la ville sait le !
    Le battant coulissa.
– Ton frère été arrêté. Les écrans diffusent ta…
    Ce mot, si compliqué… Verbe : décrire. Nom :
– Décriretion.
– Je sais. C’est Thierry qui nous a dénoncés.
    Cl’Witt crut recevoir un coup de poing en plein ventre.
C’est moi… C’est moi qui…
    Mais oui. Il avait parlé de deux jeunes résistants en fuite, des plans volés… et vu les yeux briller.
Quel pauvre imbécile je fais !
    Et par sa faute, la Milice allait condamner un garçon.
    Et arrêter cette fille.

    Le gerkis plaqua ses mains sur ses tempes. Son mufle et ses quatre pouces tremblaient.
– Il faut que je réfléchis.
    Il se retourna et avança de trois pas nerveux vers son comptoir, se figea sur place et laissa échapper un bruyant soupir.
Bon, au moins, il m’envoie pas balader ! pensa Sandra. Presque calmée. En lui ordonnant de fuir, Stéphane l’avait balancée dans une espèce de tunnel de peur et de désespoir. Qui s’était assombri et prolongé devant l’écran de propagande. Et là, elle voyait une petite étincelle tout au bout. Son frère retrouverait la liberté !
C’est pas encore fait !
    D’accord, ce type donnait de la nourriture à des mendiants. Mais de là à aider des résistants ! Enfin, ça voulait dire que certains gerkis aidaient les humains de leur mieux. Rien de surprenant. Ses parents, grands connaisseurs d’une occupation plus ancienne, en avaient bien assez parlé :
– Des gens bien, y en a dans tous les camps. Y a les chefs, y a ceux qui obéissent, et y a ceux qui résistent.

    Mais pour Cl’Witt :
– Et dans ceux qui résistent, y en a qui font que des toutes petites actions, d’autres qui vont être plus violents ou plus courageux… Hitler avait pas tous les allemands derrière lui, faut pas croire !
    Oui, mais peu avaient pris les armes. Comme aujourd’hui, où seulement une poignée dans chaque pays d’Europe osait des actions plus subversives que destructrices, et un nombre encore plus restreint tombait dans le terrorrisme. C’était fou, comment l’histoire se répétait !
    L’aubergiste se tourna.
– Une chambre. Tu alles te cacher dans une de mes chambres.
    Malgré ce français mal maîtrisé, Sandra comprit.
– Tu ne bouge-en plus !
    Sauvée ! Pour un temps…
– Je t’apportera des…
    La porte coulissa, révéla un uniforme noir aux épaules ornées de galons. Et deux yeux oranges.
    L’officier milicien entra d’un pas lent, suivi des quatre agents de sa patrouille. Il baragouina ces claquements et glouglous qui tenaient lieu de syllabes à la langue gerkis.

    Les mains à deux pouces plaquèrent Corentin sur une banquette de bois ou de fer qui alluma des douleurs dans son dos, ses fesses et ses cuisses.
– La vache ! Même avec ma graisse, c’est pas confortable !
    Cette minable blague ne dérida même pas Stéphane. Entravé à ses côtés, le visage baissé, il demeura prostré, la tête lourde de pensées sombres. Tabassé, le cul fouillé, la sœur dans la nature sans espoir de s’en tirer…
    Des chaînes jaillirent du dossier et de l’assise. Elles emprisonnèrent le torse, les bras, le cou et les jambes de Corentin, s’enclenchèrent dans des verrous.
    Elles lui  laissaient le loisir de tourner la tête pour voir Thierry qui, debout devant la ruine, agitait la main et souriait.
– Fils de pute ! cracha-t-il alors que la plate-forme décollait.
    Puis s’arrêta, suspendue. Les quatre grandes portions de la carrosserie se rassemblèrent et claquèrent, se verrouillèrent. La navette démarra.
    Aucun sanglot ne secouait Stéphane. Aucune larme ne coulait. Et Corentin qui aurait chialé pour moins que ça ! Qui payait sa lâcheté ? Louise, morte dans la ruine. Ce gars, prisonnier des gerkis. La petite Sandra, qui ne tiendrait pas la journée, toute la Milice devait déjà se lancer à ses trousses.
– Je suis désolé…
    La belle excuse ! Si facile ! Un peu de courage aurait évité tout ça, non ?
– Tu sais, je suis sûr que Sandra a de la ressource. Ça se voit qu’elle est futée !
    Aucun des deux ne misait un kopek sur la jeune fille.

– Aubergiste Cl’Witt Yoontz. Contrôle de la Milice.
Bien sûr qu’ils savent !
    Ils avaient le matériel et l’autorisation d’écouter à l’intérieur de tout bâtiment, et d’y entrer sans se signaler quand ils l’estimaient nécessaire.
    Deux agents enfilèrent des masques de détection. Les deux autres se tournèrent vers la terrienne.
    Qui se tourna et s’engouffra vers la sortie. Ils s’élancèrent à sa poursuite.
    Des plaques de verre noir cachaient les yeux des miliciens. Un large rayon blanchâtre en jaillit.
– Yoontz, cacher des résistants est un acte criminel.
– Cette jeune humaine, une résistante ? Je l’ignorais ! mentit Cl’Witt.
    Son mufle tremblait. Comme ses jambes.
    Les deux agents passaient leurs faisceaux en bandes sur le mur face à eux,
– Vous êtes en état d’arrestation.
sur le plafond.
– Attendez !
– Votre commerce devient à compter de ce jour propriété de l’Empire Gerkis qui,
    Le sol.
– par conséquent…
– Je vous jure que j’ignorais tout de cette jeune fille ! Vous faites erreur !
    Les côtés de la salle.
– …en disposera comme bon lui semble..
    Un rayon blanchâtre aveugla Cl’Witt sans vergogne, il plaqua son bras contre ses yeux.
– Veuillez vous soumettre à cette arrestation, sans quoi je serais autoriser à vous éliminer.
– C’est une erreur ! Cette humaine n’est qu’une mendiante !
    Une poigne dure saisit son épaule.
– Elle ne peut pas être une résistante !

    Thierry se tourna face à la ruine et sourit. Une page qui se tournait ! Celle de la misère, des quêtes à n’en plus finir, de la toilette à l’eau de pluie, des chiottes dans un trou… Un nouveau chapitre commençait. Celui du bel appartement, du métier de ses rêves… Mais oui ! C’était son père qui l’avait pistonné dans une banque ! Sans tenir compte de ses souhaits : la police, l’armée… Et pourtant, rien à redire côté aptitudes physiques. Mais non ! Le paternel ne jurait que par un métier sans danger
(Et les braquages, alors ? Comment il était à côté de ses pompes !)
et assorti d’une bonne paye. Malgré une motivation qui ne lui était jamais venue, Thierry avait réussi à se montrer compétent dans ce boulot chiant. En parallèle, il avait poursuivi en club un solide entraînement en karaté et en judo. Qui lui avait bien réussi. Il venait de le prouver aux miliciens, la classe ! Maîtriser les deux trous-du-cul et tuer d’un coup de poing cette vioque
(T’es plus là pour me donner tes leçons !)
qui avait essayé de le retenir exigeait de bonnes connaissances en arts martiaux et une certaine vigueur. Qu’il aille donner son nom et demande le commissaire Wyoss, et on verrait pour un poste. Un bel uniforme à la place de ces saloperies de morceaux de tissu crasseux !
    La vieille avait préféré cette pauvre petite vie, tout ça pour foutre la paix à des jeunes ! Maintenant, elle avait rejoint sa petite famille.
Sois heureuse !
    Il se retourna et s’éloigna de ce taudis. Louise y pourrirait pour toujours, elle tiendrait compagnie aux squatteurs assez cons pour rester ! Et ils ne profiteraient même pas des sacs de la gamine. Bien cachés sous ses lambeaux de chemise.
    Cap sur la Milice de Toulouse.


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    Derrière Sandra, les bottes des miliciens claquaient sur le trottoir. Elle tourna, sut qu’ils la suivraient. Comment semer des gerkis, plus forts que des humains, entraînés à poursuivre des fuyards ?
    Une entrée d’immeuble ! Elle s’y jeta, vit les sonnettes… Quelqu’un pourrait lui ouvrir !
    Ridicule.
    La course de quatre pieds retentit.
    Sandra s’élança. De précieuses secondes perdues à vouloir essayer une connerie pareille ! Plus vite… Plus loin…
    Des poignes serrèrent ses bras et ses épaules.
– Non !
    Sa parole vibrait dans une voix qui ne lui appartenait plus : suppliante, aiguë…
– Humaine, vous êtes en état d’arrestation. Vous êtes accusée de vol et de haute trahison.


    Plus balancés qu’assis sur cette banquette trop basse qui leur pétait les jambes et le dos, Corentin et Stéphane laissaient peser sur eux le regard méprisant du commissaire.
– Humains, veuillez décliner vos identités.
    Assis derrière son bureau, les mains à plat sur la table, il braquait sur les prisonniers ses yeux oranges.
– J’ai plus de famille, lâcha l’ado. Alors j’ai plus de nom.
    Hein quoi ? On allait le torturer, ça pendait au nez de tous les résistants. Et il s’offrait le luxe d’une bravade pareille ?
– Bisqueroume, Corentin.
Pisse-de-roux ! Pisse-de-roux !
    Cet affreux surnom résonna dans ses souvenirs d’école. Mais aucune réplique ne lui venait à l’idée. Plus âgé que son voisin, mais même pas foutu de montrer le même cran !
– Reprenons, jeune homme, insista le chef.
    Il se leva
– Veuillez décliner votre identité.
et, d’un pas lent, s’approcha de Stéphane.
– Qu’est-ce que ça peut vous foutre ? nargua le garçon.
    Il récolta une baffe qui le renversa de la banquette.
– Arrêtez ! cria Corentin.
    Sans doute qu’aucun autre courage ne se manifesterait chez lui dans un avenir proche. Moyen ou lointain, il n’y pensait plus, vu que ces futurs-là n’existaient pas. Sauf peut-être sous forme de déportation en Amérique. Ou de mort.
Rapide, alors ! Parce que crever de faim à petit feu dans un désert…
    Mais lui, le lâche, échapperait à la torture qui attendait le petit résistant. Une vague de honte monta dans son visage, faillit s’écouler en larmes. Oser souhaiter une mort rapide alors que des gens encaissaient des coups juste pour libérer ceux qui attendaient que ça se passe !

    Cl’Witt se laissa emmener vers l’habitacle de la navette sous les yeux consternés d’humains en toge et de gerkis. Venus manger ? Il ne le saurait jamais et s’en moqua. Plus rien d’autre n’importait que le procès qui l’attendait. Et l’humiliation qui s’abattrait sur ses parents. Des générations de Yoontz avaient servi des repas, loué et lavé des chambres… Lui qui avait espéré apporter la fierté à sa famille en devenant le premier à s’installer sur une colonie de l’empire jetterait l’opprobre ! Tel serait le prix de sa pitié. Pour ces terriens affamés. Pour cette jeune orpheline.
    Les deux agents de la Milice le plaquèrent sur la banquette. Les chaînes jaillirent et l’entravèrent.
    Il tourna son regard vers cette auberge qui ne lui appartiendrait plus jamais. Son métier. Sa vie.
    Bien entendu, le lieutenant n’ordonnerait pas aux civils de passer leur chemin. On arrêtait les suspects et criminels en public. Les regards condescendants, moqueurs, dénués de la plus élémentaire compassion, gravaient l’infâmie dans les âmes. Les pauvres fuyaient sans commande, par peur des miliciens.
    Les deux autres apparurent dans la rue. Ils traînaient la jeune humaine.
– Vous voulez que je vous aide ?
    Qui osait parler ainsi ? La foule braqua ses yeux sur cette humaine blonde en toge rouge et lunettes noires qui s’avançait.
– Humaine, prévint le lieutenant, ceci est une opération de la Milice.
    Elle ne s’arrêta pas.
– Et faudrait que je vous regarde bosser, c’est ça ?
– Tu avoirais une autre… commença Cl’Witt à voix basse. Une autre…
    Le mot ne voulut pas se présenter tout de suite dans son esprit. Enfin :
– …complice ?

    Stéphane s’appuya sur ses paumes et sur un genou. Puis sur l’autre. Ses joues baffées vibraient. Là où le pied du commissaire l’avait frappé, son ventre brûlait à chaque respiration.
    Il appuya son avant-bras sur la banquette et se redressa, releva la tête, soutint le regard orange.
    Ne rien répondre.
– Très bien. Je signalerai que vous avez refusé de décliner votre identité.
    Le gerkis se retourna et revint derrière son bureau. Sans doute que d’habitude, on pleurait devant ce dégonflé. Un uniforme, une pétoire, et un pauvre minable pouvait se croire fort. Jusqu’à ce qu’il voie de près du vrai courage.
    Il passa sa main au-dessus de la table. Un hologramme noir apparut, chargé de caractères blancs. Cercles, carrés, triangles et arcs, pleins et vides. Il toucha une ligne. Des couleurs translucides s’allumèrent. Celles d’un… terrien ? en uniforme de… ?
– Commissaire Castipiani,
    Du français. Un collabo pouvait atteindre ce grade !
– ma Milice a capturé un des deux résistants, ainsi qu’un complice.
    Quelque chose ne collait pas…
– Vous avez retrouvé les plans ?
    Ses yeux ! Deux billes de métal !
– Non. D’après l’humain qui a dénoncé, c’est la jeune fille qui les a en sa possession. Nous ne l’avons pas encore capturée, mais nous y travaillons.
– Travaillez-y. Gardez les prisonniers bien au frais en attendant mon arrivée.
    L’image de l’homme aux globes oculaires gris disparut.
    Stéphane réfléchit.
– Tu penses vite ! avait félicité un jour Maman.
    Et aujourd’hui, ça allait lui servir. Il se rappela l’organisation des Milices. Une dans chaque ville, mais une principale sous les ordres d’un commissaire dans chaque région. Ce Castipiani ne sévissait donc pas à Toulouse, que dirigeait déjà le gerkis derrière ce bureau. Une navette, même à pleine vitesse, prenait un peu de temps. Ce type ne se pointerait donc pas tout de suite.
    Avant son arrivée, un plan d’évasion aurait peut-être germé. À condition de…
    Penser vite.

    Sandra secoua la tête.
– Personne dans la Résistance sait où on est.
    Et ce visage ne lui évoquait personne.
– Humaine, allez-vous-en immédiatement !
    Cette fille… Mais oui, elle continuait d’avancer ! Sans même un frisson dans son corps.
    Un ordre claqua et glouglouta dans le mufle du lieutenant. Toute la patrouille dégaina ses armes et les braqua.
    Mais… la terrienne courait ? Vers eux ? Et… à cette vitesse ?
    Nouvel ordre. Très bref.
    Ils pressèrent les boutons de tir.

    Pour commencer, choper le flingue du commissaire. Bien en vue sur la ceinture, un bon point. Mais pour la suite ?
– Humains, debout.
    Stéphane vit Corentin se lever de la banquette. Les jambes grassouillettes tremblaient.
    Lui resta à genoux et leva son regard vers les yeux oranges.
– Vous allez nous faire quoi ?
– Levez-vous et baissez les yeux, humain !
– Non.
– Vous pouvez le libérer ! intervint le gros roux. Thierry Louvrains a raconté des conneries !
    Hein ? Il inventait quoi ?
– Le résistant, c’est moi !

    La fille se jeta au sol. Les lasers la frôlèrent, des halos bleuâtres soulevèrent de la poussière de chaussée en nuages. Et elle roulait, ses lunettes fumées tombèrent.
– Une humaine peut fait ça ? demanda Cl’Witt.
    Alors que, appuyée sur son avant-bras, elle lançait ses pieds dans le genou de deux miliciens. Des lasers l’atteignirent à la poitrine, des nuages noirâtres volèrent de ses blessures. La jambe de deux gerkis se plia vers l’arrière, brisée, les os crevèrent la chair. Blancs, ils éjectaient un épais sang orange…
    Sandra détourna le regard, le cœur et le ventre englués d’une lourde nausée. Elle put voir la foule figée… de peur ? Les yeux écarquillés fixaient ce combat impossible. Une
(Elle a mon âge ou à peine plus !)
contre cinq.
    Déchirure et craquement mouillés, un mufle beugla. Des lasers vrombirent.




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– Taisez-vous, Bisqueroume ! ordonna le commissaire.
    Sans que son regard orange ne quitte Stéphane. Le flingue accroché à sa hanche, bien en vue. Un bond suffisait pour le piquer…
– Je vous dis que c’est moi. Parole !
– Assez…
– Vous pouvez le relâcher, parole !
    Une baffe coupa la parole de Corentin…
    Maintenant !
    Stéphane s’élança sur le gerkis. Qui leva le poing vers son visage, il fléchit les genoux, le coup frappa le vide au-dessus de sa tête. Le commissaire lui saisit la gorge d’une seule de ses mains à deux pouces et l’arracha au sol. Les deux pieds s’agitèrent dans le vide, tentèrent de frapper les jambes.

    Sandra vit quelques rayons bleutés voler, la foule détaler… Elle tourna la tête. La fille se tenait debout, les armes des miliciens dans ses mains. Salie et déchirée, sa toge laissait voir des plaies brûlées sur sa poitrine, son ventre et ses épaules. Les lasers ne l’avaient pas ratée. Ou autre chose, pour des blessures pas si grandes que ça. Ces saletés brûlaient la chair et en arrachaient des lambeaux, dénudaient des os.
    Mais… ça rétrécissait ? Oui ! Comme si…
Elle cicatrise à vue d’œil !
    Elle sauta dans l’habitacle de la navette
– Faut qu’on décampe.
et braqua les pistolets gerkis… sur Cl’Witt et…
Pas ça !
– Qu’est-ce que tu veux ? demanda Sandra.
    Une arme cracha à plusieurs reprises, elle sentit ses chaînes se relâcher. Et put bouger ses bras.
– C’est qui, lui ?
– J’a vouloiru la aider.

    Corentin chargea à son tour, les bras tendus, les poings fermés. Il n’avait pas essayé ça depuis l’âge de dix ans, mais ressentait après ce salaud la même colère que contre ce gamin qui l’avait mis hors de lui en pleine récréation à force de le traiter, d’abord de gros cul, ensuite de fils de pute. Ce monstre étranglait un adolescent sans vergogne ! Tout ça par la faute de Thierry, qui voulait un beau boulot et un chouette appartement ! L’officier lui expédia une beigne en pleine bouche qui le projeta en arrière, alluma une étincelle de douleur dans ses lèvres. Qui doublèrent de volume, ou lui en donnèrent l’impression, ou encore autre chose… Il tomba sur le dos, bête comme un crabe renversé, tenta de redresser son corps trop lourd. Et vit Stéphane, les pattes dans le vide, brandir… Non, pas possible ! D’où sortait ce flingue ?
    Le commissaire se figea. Comme le sourire accroché à son mufle, pas bon,ça… Il baissa son bras, les pieds du garçon touchèrent bien vite le sol. Il lâcha la gorge. Et Corentin remarqua… le holster vide !
Le petit malin !
    Piquer l’arme alors que l’autre abruti croyait l’étrangler !
– Où espérez-vous aller ?
– Dehors. Tourne-toi !
    La main de Stéphane ne tremblait pas, cette fois. Si, un peu. Moins tête brûlée que Thierry, l’autre obéit. Et son sourire fendait son visage trop calme.
– Vous ne manquez pas de courage, jeune humain.
– Tu dis plus un mot !

    Cl’Witt vit le pistolet se braquer sur lui.
– S’il vous plaire…
    Il ferma les yeux. Un rayon bourdonna, un autre, encore… Du… métal ? explosa chaque fois. Et… plus rien ne pressait son corps. Il osa essayer de bouger un bras. Libre ! Et l’autre…
    Il osa rouvrir les yeux. L’étrange humaine se tenait devant la banquette et tendait ses mains ouvertes, les armes posées sur ses paumes.
– Vous savez vous en servir ?
    La jeune résistante saisit une crosse
– Je vais me débrouiller.
et se leva. Et lui hésitait devant l’autre. Fuir, mais après ? Plus question de s’occuper de l’auberge. Une trop grande foule l’avait vu arrêté, autant qui ne viendraient pas ou plus se restaurer chez un criminel. Suivre la terrienne ? Quel secours lui apporterait-il, lui qui ne savait plus manier le moindre pistolet depuis…
    Elle laissa tomber l’arme
– Bonne chance !
et se tourna, courut hors de la plate-forme.

– Corentin, passe derrière. Vite !
    Le gros redressa son dos, s’appuya sur une main,
– Vite, je te dis ! s’énerva Stéphane.
et plia ses jambes. Ses genoux semblaient devoir mettre toute la journée à soulever toute sa graisse. Mais enfin, il se leva, les yeux écarquillés. Sa bouche ouverte exhalait sa peur.
– Allez, derrière !
    Corentin se dépêcha. Quelques pas rapides mais patauds.
    Stéphane plaqua le canon du pistolet contre la nuque du gerkis.
– Tu vas nous aider à sortir.
    Même à pleine vitesse et partie de la Milice la plus proche, une navette n’arriverait pas en cinq minutes. En se grouillant, le jeune résistant et son ami pouvaient espérer retrouver la liberté. Le commissaire allait leur servir de clef.
– Avance. Au premier pas de travers, tu crèves.
    Le gerkis obtempéra. Toujours aussi calme.

– Attendrez !
– T’es sûre de ton pote ? demanda la fille.
    Qui marchait. Sans le moindre essoufflement. Combien de rues avaient-elles dévalées en courant ?
– Oui, haleta Sandra.
    Ses poumons brûlaient dans sa poitrine, crachaient dans sa bouche un goût métallique. Elle envia cette endurance, cette vigueur… qui venaient d’où ?
– On va pouvoir lui demander de nous aider ?
– Même s’il refuse,
Han !
– il nous dénoncera pas.
    Son cœur cognait bien trop vite.
– Attendrez !
    La fille daigna s’arrêter. Au grand soulagement de Sandra, qui s’appuya le dos contre un mur. Sa poitrine commença à se calmer.
    L’aide de Cl’Witt. Pas du luxe ! Un de plus pour attaquer la Milice et libérer Stéphane…

– On sort de ce bureau, ordonna Stéphane. Plus vite !
    Trop de colère perçait dans sa voix. Le gerkis allait deviner ce qui le troublait.
    Devoir blesser ou tuer. Tout à l’heure, face à Thierry, des images de trous rouges dans la chair et de bouillons sanglants, de sueur et de grimaces sur un visage plein de souffrance s’étaient dessinées dans son imagination. Des cris et des râles de douleur y avaient résonné. Et là, le même genre de scènes, ou en pire, s’y réalisait. Les lasers dénuderaient les os. Les plaies pueraient le carbonisé.
    Le commissaire avança vers la porte fermée de son bureau, la démarche encore pleine de cette sinistre tranquillité.
Il s’en fout de mourir ou quoi ?
    Logique. Un peuple qui avait colonisé des galaxies, ça s’appelait des guerriers, non ? Et une race qui torturait, déportait, exécutait… Papa et Maman parlaient de… fanatisme. Comme les nazis, qui avaient exterminé leurs si inférieurs adversaires. Ou l’État Islamique, qui avait exécuté des incroyants et détruit d’inestimables beautés au nom d’un dieu. Ou le roi Charles IX, qui avait ordonné le massacre de la Saint-Barthélémy pour défendre le catholicisme.
    Pas de scrupule pour tuer ce genre de bonhomme. Qui ne méritait que ça. Facile à dire…

– Je n’ai plus rien à perdre, accepta Cl’Witt après une hésitation plutôt courte.
    Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine encore essoufflée de Sandra. Ça allait mieux, mais ses poumons lui donnaient encore l’impression de contenir de la ferraille. Il acceptait ! En même temps… D’accord, entre son auberge perdue, tous ces témoins qui ne manqueraient pas de raconter la scène de son arrestation à la Milice… Pas trop le choix, quoi !
– Tu sais te servir de ça ? demanda la fille en désignant l’arme qu’il tenait au poing.
– J’ai apprendu il y ait longtemps.
– T’as été milicien ?
– Tous les gerkis… faites partie de la Milice de leur secteur pendant au moins deux ans. Ils pouvrent demander à rester plus longtemps, et puis aussi à s’engager s’ils… sommes assez forts.
– Un service militaire, c’est ça ? demanda Sandra.
– Service comment ?
– Un truc des humains, longtemps avant l’Invasion. C’était… un peu comme ce que tu dis.
    Elle se tourna vers leur sauveuse. Qui ne portait toujours aucun nom.


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– Allez, avance ! s’énerva Stéphane.
    Pas bon. Mais le sang-froid de son otage l’alarmait.
Il a quoi derrière la tête ?
    Peu importait. Le plan…
Improvisé à fond, ouais !
    Rien d’autre qu’une idée de départ. Piquer les armes du commissaire, s’en servir comme bouclier jusqu’à la sortie.
Tais-toi !
    Ne pas douter maintenant !
    Se concentrer… Se calmer… Arriver dehors en un seul morceau. Pour la Résistance. Pour Sandra. Pour ses parents morts sous la torture.
    Mais après ? Les modules de détection allaient voler dans toute la ville…
Faut le garder ! Non ! Faut…
    L’officier commença à avancer.
Faut l’obliger à piloter une navette !
    Et le tuer une fois à la base, ou avant…
    Un pas. Un autre… Vers le couloir.
    Vers la liberté…
On va se la faire, cette saloperie de résidence !
    Sandra piraterait ces foutus plans. Et après…

    Gaspard abaissa sa main, l’image de Micky disparut.
– Elle se décide enfin à revenir, celle-là… soupira le Binoclard.
– Elle semblait… inquiète.
– C’est ce que j’ai entendu, rétorqua le chef aveugle.
    Une espèce de peur vibrait dans sa voix qui se voulait froide.
    Carole tressaillit. La gamine connaissait ses capacités, à défaut de leur origine, mais ça, c’était une autre histoire.
    Qui en stressait plus d’un.
Ouais, bon, c’est pas le moment d’y penser !
    Elle savait en jouer pour prendre de gros risques. L’assassinat de Srawk, par exemple. Rentrer dans cette baraque hyper-protégée pour buter l’ordure… Elle s’était portée volontaire sans hésiter. Et hier, pour bousiller la navette. Qui avait foncé sous les tirs des canons flexibles, encaissé des lasers ? Sans oublier le jour où Yann, mal barré, avait croisé sa route. Une mioche de onze ans qui savatait et butait des monstres beaucoup plus grands qu’elle et plus forts que les humains. Elle avait foncé dans le tas sans crainte apparente. Sûre de gagner où maîtresse à fond de ses nerfs ?
    Micky inquiète… Pas tous les jours, ça. Et ça craignait.

    L’officier posa un pied hors du bureau. L’autre. Ses semelles claquaient contre le sol en bruits secs, pleins d’une froide placidité.
– Votre courage ne constituera nullement une circonstance atténuante, humain.
– On en reparlera dehors, tenta de se moquer Stéphane.
    D’une voix ferme ? Assez froide ? Pas ce qu’il entendait : un débit un peu trop rapide, un ton plat.
    Un autre pas.
    Se rassurer… Qui tenait les flingues ? Pas que lui : Corentin avait fouillé dans les bottes pour en extirper deux. Leur adversaire aurait dû se sentir à poil.
    Mais pourquoi cette saleté de calme ?
– À gauche.
    Le gerkis tourna.

– Micky ! s’inquiéta Aurélie. Qu’est-ce qui s’est passé ?
    Plus aucun verre teinté ne cachait les yeux bleu nuit. Des trous dans la toge rouge laissaient voir la peau. Des mèches striaient la fausse blondeur de leurs lignes brunes.
– Oh putain ! jura Ahmed. Qu’est-ce que tu nous ramènes ?
– Une résistante et un gerkis, merci je sais.
– Une quoi et un quoi ? bondit le Binoclard.
– On n’a pas le temps d’en discuter.
– T’as ramené…
– Un putain de gerkis ! cracha Yann.
– On a un résistant à délivrer, et vit, insista Micky.
– Tu nous les ramènes d’où ? demanda le chef aveugle.
    D’une voix sèche.
    Résignée, la jeune fille résuma en un soupir :
– Sandra a été capturée par la Milice parce qu’elle a les plans de la baraque de l’empereur avec elle.
– Autant ramener la Milice tout de suite !
– Cl’Witt a essayé de l’aider…
– Un gerkis qu’aide une humaine ? C’est quoi, ça ? La blague du siècle ?

Pourquoi il panique pas ? s’alarma Corentin.
    Ça sentait le coup fourré. Lui, le gros lâche, aurait balisé pour moins que ça, bien sûr. Mais quel dur-à-cuire oserait se pavaner devant trois flingues ?
    Tout aussi inquiétant : Stéphane tremblait. Et pas qu’à cause des mêmes pensées qui devaient tourner dans son crâne. Le petit se savait incapable de tirer. Thierry l’avait tout de suite compris dans la ruine et avait su en jouer. Aussi bien que de…
Ma putain de lâcheté !
    Pisse-de-roux aurait dû se bouger les fesses plus tôt. À qui la faute si le garçon en arrivait là maintenant ? Et sa sœur en cavale… Jamais elle ne s’en sortirait toute seule. Tout ça parce qu’un gros lard avait foutu la paix à un traître !
    Le commissaire avançait dans le couloir, le long des murs, entre deux enfilades de portes. Ni plus nerveux, ni même plus rapide.
    Un bureau s’ouvrit sur un milicien. Et son poing fermé sur une arme, un de ses deux pouces posé sur le bouton de tir.
– Posa ça ! cria Stéphane.
    Sa main ne tremblait pas sur le pistolet.
    Un autre battant coulissa, laissa sortir un gerkis. Prêt à tirer…
– Tout le monde pose ses armes !
    Un troisième…

– T’oublies un détail, s’inquiéta Marc.
    Non, plusieurs.
    Ce gerkis disait, dans son français farci de conjugaisons foireuses, avoir suivi, comme tout son peuple, une espèce de service militaire qui durait l’équivalent de quatre années humaines. On les y formait au tir et au pilotage. Ça réglait, selon Micky, le problème des véhicules : on volerait une navette à la Milice et ce gars
(La vache ! J’aurais jamais cru parler comme ça d’une de ces bestioles !)
conduirait. Plus sérieux que Gaspard ? Pas sûr. Sa race imposait sa dictature à une planète qu’elle avait ravagée. Et il prétendait se ranger du côté des dominés ? Bizarre pour quelqu’un qui s’était jusqu’alors contenté de les nourrir… On verrait bien ? Il semblait sincère.
    Le signalement de la petite Sandra, grâce au traître de la ruine où son frère et elle s’étaient réfugiés, devait figurer sur tous les écrans de propagande, accompagné de la promesse d’une belle récompense contre tout renseignement. La fille qui détenait les plans de la résidence de l’empereur, rien que ça !
    Et plus grave :
– T’as un plan pour attaquer la Milice sans armes ?
    La main bricolée d’Yann, le bâton du Binoclard et certaines capacités surhumaines ne suffiraient jamais.
    L’adolescente sortit de la taille de son haillon de pantalon un pistolet. Un autre… Ses deux nouveaux amis l’imitèrent.
    Un joli petit paquet d’armes ne tarda pas à s’étendre à leurs pieds.
– Servez-vous.
– Autre chose, rappela Gaspard.

– Posez ça ou je bute votre chef ! cria Stéphane.
    Les miliciens gardèrent leurs pistolets levés. Et d’autres portes s’ouvrirent…
    Corentin crut voir la main armée du garçon trembler… tout comme les siennes… devant tous ces adversaires…
– C’est vous qui allez posez vos armes, humains, ordonna le commissaire.
    Sans sécheresse dans sa voix. Rien d’autre qu’une espèce de moquerie… C’était ça, son plan ! D’une façon ou d’une autre, il avait prévenu tous ses agents !
– Je dois vous prévenir que ces gerkis sont très loin d’avoir ma patience. Et que contrairement à vous, ils n’hésiteront pas à tirer si vous les y obligez. En me tuant, par exemple.
    Hein ? Mais ça voulait dire quoi ? Qu’il se foutait de mourir ?
Ben quoi ? Ça s’est vu combien de fois sur Terre ?
    Et pas que depuis l’Invasion. Les bombes humaines, les djihadistes… Ça s’appelait du fanatisme !


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– On a le choix, peut-être ? rétorqua Micky.
    Gaspard venait de rappeler à la bande une faiblesse de taille : leur petit nombre.
– Une bonne raison pour le laisser se démerder, décréta le Binoclard.
– T’oses dire ça ? s’offusqua Aurélie.
    L’envie de flanquer cette grande carcasse par terre et de piétiner ce visage aveugle la démangeait. Des insultes menaçaient de sortir de sa bouche en un flot hurlant. Ce mec se foutait tout haut et sans complexe d’une jeune fille qui venait de raconter une histoire affreuse. Ses parents morts sous la torture, son frère capturé et destiné à un sort identique…
    Quelque chose scintilla dans les yeux de Sandra. Puis coula. Des larmes !
    Les poings de Micky se serrèrent, semblaient renfermer toute sa force. Et une fureur brûlante.
– Oui, j’ose dire ça.
    Un vague agacement perçait dans la sempiternelle froideur de cette voix.
– J’ose dire que c’est des choses qu’arrivent quand on s’attaque à un trop gros morceau.
    Et aussi cet éternel cynisme.
– J’ose dire que des amateurs devraient réfléchir deux fois avant de faire du boulot de pro.
– Et moi, j’ose dire que ça te rend malade que tes amateurs aient fait plus fort que toi, balança Marc.
    D’un ton calme. Dénué de toute cette colère qui vibrait dans le salon. Mais modulé d’une note de sarcasme. Toute petite, à peine audible.
    Ce mélange de franchise brutale et d’ironie mordante l’avait caractérisé autrefois, mieux que ses empreintes digitales ou son ADN. Combien de faux amis du couple et de collègues envieux avait-il calmés à coups de phrases semblables ? Il semblait l’avoir perdu lors de l’Invasion, en même temps que leur Serge. Et aujourd’hui, devant son chef qui dérapait, ça lui revenait.
    Un silence pesa.

    Le commissaire se tourna sans hâte et baissa ses bras. Sous ses yeux oranges, le mufle souriait. Et les armes restaient levées.
    Stéphane sentait ses mains trembler, crut voir son pistolet vibrer.
C’est pas le moment !
    Le premier tir…
Maintenant !
    Et des salves démarreraient
(Maintenant, bordel !)
en un fracas d’explosions et de lumières… Des bouillons de chair et de sang éclateraient et voleraient…
Pense pas à ça !
    Comme tout à ĺ’heure. Thierry à portée de canon et…
    La liberté, si proche. Après tous ces flingues braqués… Tirer ! Oui !
    Corentin, trop gros, n’éviterait pas les rayons… Et lui-même ? Mieux, peut-être ?
    Tirer ! Juste appuyer sur ce bouton. Et voir des blessures brûler, entendre hurler de douleur…
Ce mec qui va arriver…
    Oui, l’autre commissaire ! Le type aux yeux métalliques.
    Et tous ces regards oranges qui narguaient ! Ces gueules ne demandaient qu’à éclater de rire…

    Sandra se tourna vers le Binoclard.
– Nos parents morts sous la torture.
    Aucun sanglot ne modulait la voix ferme.
– Et les écrans de propagande qu’appelent ça des exemples !
    De la fureur lui échappait.
– Et ça va être le tour de mon frère si on fait rien.
C’est à moi que tu parles de torture ? se rappela Micky. Ou quelque chose du même genre.
    Eh bien non. Autour des rondelles rouillées, le visage se crispait en une profonde réflexion. Moins borné qu’au Mont Saint-Michel ou que ce matin ? La pique de Marc avait au moins servi à ça. En plus de lui clouer le bec une ou deux secondes…
– Je sais que c’est à la Résistance que je ferais mieux de demander un coup de main. Mais je peux pas les contacter !
    Seuls les gerkis disposaient de matériel pour communiquer. Et ils interceptaient les ondes de leurs appareils volés. Au point de les localiser… La bande avait perdu quelques membres comme ça.
– Y a un truc que je comprends pas dans cette histoire de plans, coupa Ahmed. Ça sert à quoi de les voler ?
    Il grimaça le temps de chercher ses mots, puis :
– Plus personne ou presque sait manipuler l’informatique d’avant l’Invasion, d’accord ? Déjà que des gars comme Marc et moi, on savait juste jouer à nos jeux et aller sur nos Facebook… Et les gerkis, je suppose qu’ils ont encore une autre informatique. Sans doute encore plus balèze que nos vieux PC ! Vous avez vu la technologie qu’ils ont ? Je sais pas si je me fais bien comprendre, mais…
– Continue, ordonna le chef.
– Je vois très bien ce que tu veux dire, répondit Sandra. En fait, ce que t’appelles informatique, je vois très bien ce que c’est. J’ai vu des ordinateurs, des tablettes, les derniers téléphones portables… Dans des livres pour commencer, mais aussi en vrai.
– T’en as vu ? Mais attends ! Je te parle de savoir t’en servir, là !
– J’en ai remis en état de marche.
– Euh… Admettons ! Non, mais très bien, hein ! Mais… tu vas cracker ces plans ? Enfin, je veux dire, les pirater. Enfin…
– Je sais ce que ça veut dire, cracker. Et on a quelques anciens ingénieurs dans la Résistance.
– Si je comprends bien, vous êtes vraiment assez fous pour vous attaquer à cette résidence… conclut le Binoclard.
    Foutu. Il refusait encore…
J’ai plus qu’à essayer toute seule ! pensa Micky.
    Ce qui ne réussirait jamais. Elle connaissait ses limites autant que ses capacités. La mortalité, par exemple. Et sa vitesse pas suffisante pour éviter de trop nombreux tirs croisés.
    Il empoigna son bâton et le dressa, se leva.
– Le gerkis, tu pilotais comment ?
    Pas possible ! Ça voulait dire que…
– J’êtrais très bien noté en pilotage. Mes chefs me… diresaient que je peuxais intégrater la Milice comme pilote. Je n’ave pas vouloiré, mais…
– C’est bon. Tout le monde a pris un pistolet ?
    Gagné !
– T’as un plan ? demanda Micky.
– Tu crois que je réfléchis à quoi ?

– Tire ! pensa Corentin.
    Pour Stéphane, qui se tenait debout face au mufle arrogant du commissaire et aux flingues pointés des miliciens.
    Pour lui-même, planté comme un gros patapouf, son pistolet secoué comme une maracas dans sa main qui tremblait.
    L’adolescent leva ses mains.
Non !
    Si. C’était lui qui prenait la bonne décision. Ou plutôt la seule viable. Qu’espérer à deux contre… combien ?
– Eh bien ! Les armes auront pas beaucoup servi ! plaisanta une voix trop connue derrière eux.
    Corentin ne voulut même pas se retourner.
    Thierry. Le salaud qui les avait vendus.
– Mon petit gars, t’es sûr que t’as ta place dans la Résistance ?
    Le commissaire s’approcha de Stéphane et lui arracha l’arme.
    Avant de lui balancer un coup de poing dans le ventre. L’adolescent se tordit, tomba à genoux.
– Vous allez rire, commissaire : c’est la deuxième fois dans la journée qu’il hésite à tirer. Faut être con, quand même ! Corentin, tu devrais refiler ton arme tout de suite.
    Pas ça. Ne pas céder. Un peu de courage, juste une fois dans sa vie. La dernière ?
    Une main s’empara du pistolet. Blanche. Cinq doigts. Celle de Thierry.
– Franchement, tous les deux, faudrait vous relooker sérieux, là ! Regardez-moi ça. La classe !
    Corentin se tourna, résigné et écœuré. Ce qu’il devinait se révéla. Sans déclencher chez lui autre chose qu’une espèce de sourire amer. Pas de dégoût. Pas de colère. Son ancien ami, vêtu d’un uniforme noir, flanqué d’agents et officiers de la Milice, un pistolet au poing.
– Bon, ça manque un peu de galons pour l’instant. Je suis encore nouveau.

    Gaspard leva la main.
– Je crains de voir une faille dans ce plan : aucune ruine ne constituera pour vous la meilleure cachette qui soit.
– T’as mieux, peut-être ? lança Ahmed.
    Certes, les gerkis promettaient une forte récompense à ceux qui dénonceraient le Binoclard ou quelqu’un de sa bande. Mais où aller ?
– Eh bien oui, j’ai mieux.
    Le chef d’orchestre désigna les murs de son salon.
– Ici-même.
– T’es pas sérieux ? bondit Carole.
    Ses paroles déclenchèrent des murmures choqués dans toute la bande.


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    Une navette de détection flottait de l’autre côté de la vitre. Lente. Menaçante. Ses tentacules se tordaient, scrutaient la rue et l’étage de leurs lentilles luminescentes bleues. Son long flanc. Son arrière. Enfin, elle disparut.
    Gaspard passa sa main face à la baie. Qui coulissa. La lumière du jour, plus nette, entra dans le salon en un faisceau qui s’élargissait, donna de plus en plus de clarté aux couleurs de la pièce et de son mobilier.
– Sois prudente.
    Cinq étages à monter. Et trente en dessous. Les navettes de détection, au taquet depuis le meurtre d’une patrouille, la fuite d’une résistante et la trahison d’un gerkis, viendraient observer les tours à plusieurs reprises. Seul le toit leur échapperait. Les créatures capables de voler ou de monter si haut n’existaient plus depuis l’Invasion.
    Sans répondre, Micky bondit sur la rampe de la terrasse, tendit les bras vers celle du dessus, la saisit et se hissa sans effort, s’agripa aux barreaux. Son buste disparut, suivi de ses jambes, puis de ses pieds.
    D’une autre passe, Gaspard commanda la fermeture de la baie. Puis il se retourna vers Carole et Sandra.
– On te l’a dit, qu’elle était pleine de surprises ! sourit la femme.
– Je n’avais pas compris que c’était à ce point.

– Soit nous enregistrons vos aveux et vous échappez à la torture, expliqua le commissaire.
    Sa silhouette, à contrejour dans la lumière du couloir, se découpait en une forme noire. Son affreux visage disparaissait dans l’ombre, seuls ses yeux brillaient de leur répugnante couleur orange.
    Stéphane voyait le tableau, merci pour lui. Dispensés d’interrogatoire, un bon plan, ouais. Mais pas de la peine de mort. La justice des gerkis ignorait jusqu’au sens du mot clémence. Et douceur non plus n’existait pas dans leur langue. Tuer sans souffrance, chez eux, ça se traduisait par flinguer.
– Soit vous persistez dans cette attitude, et c’est le commissaire Castipiani qui va s’occuper de votre cas dès son arrivée.
    Pile ce qu’on aurait voulu éviter… En s’évadant.
Pourquoi j’ai pas tué ? Juste appuyer sur un bouton, merde !
    Même pas ce courage. Peut-être méritait-il cette cellule. Et le supplice qui l’attendait.
– Il est humain, tout comme vous, mais n’aura aucune indulgence à votre égard pour autant. Comme on dit chez vous, la balle est dans votre camp. Je vous écoute.
    Stéphane n’ouvrit même pas la bouche.
– Comme il vous plaira. Si vous changez d’avis, il vous suffira de frapper trois coups contre la porte. Réfléchissez bien !
    Non. Il ne parlerait pas.
– Une dernière fois : veuillez vous nommer.
    Pas même ça.
– Je vous déconseille de montrer la même obstination au commissaire Castipiani. Je doute qu’il apprécie…
    Le battant glissa et claqua claqua, laissa la cellule dans une obscurité lourde, pleine de puanteurs. Étouffés derrière l’épais métal, les pas du commissaire s’éloignèrent.
    Ratée, l’évasion. Et le mec aux yeux de métal qui approchait…

    Aurélie se tourna vers le Binoclard.
– T’es sûr de ton plan ?
    À genoux, il laissait Marc passer un vieux câble autour de ses avant-bras plaqués derrière son dos.
– Seulement de cette partie, répondit-il alors que son acolyte serrait le fil et le nouait.
Génial !
    À ses côtés, Cl’Witt, dans la même position, attendait son tour.
– Vas-y.
    Elle souffla, comme si l’air pouvait chasser sa peur et ses doutes, puis passa sa main au-dessus de la borne. Derrière se dressaient les dernières tours grisâtres, limites des quartiers collabos de Toulouse. Devant s’étendaient les ruines, vides ou presque tant que les pauvres mendiaient dans les rues plus riches.
    Qu’est-ce qui marquait la frontière entre la misère et les immeubles chics ? Un appareil d’appel. Le truc qui servait à dénoncer ! Aurélie ne put s’empêcher de trouver ça drôle. Sa bouche se courba, s’entrouvrit, mais ne rit pas.
Comment je te saccagerais ce machin, si je pouvais !
    Personne n’osait. Sauf les résistants de temps à autre. Un petit exemple de ces actions subversives qu’ils aimaient. En même temps, les autres monstres n’hésitaient pas à déporter ceux qui abîmaient ces bornes. Ça calmait.
    Elle passa sa main au-dessus de la petite colonne grise.
– Milice de Toulouse, salua la machine.
    Une voix humaine. Connard de collabo…
– Nous vous écoutons.

– J’ai pas assuré, regretta la voix de Stéphane dans l’obscurité.
    Au bord des larmes. Aucune lumière ne permettait de voir son visage, mais ses traits mous de tristesse et de honte se devinaient.
– Au moins, on aura essayé ! se résigna Corentin.
    Une envie de suffoquer lui démangea la gorge, ces puanteurs s’y infiltraient par sa bouche ouverte. Humidité, bouffe avariée, gerbe, pisse, merde… Charogne ? Ça sentait à moitié le cadavre !
    Il mordit son poing, espéra que ça suffise à freiner son envie de vomir. Et son estomac voulut bien se tordre un peu moins fort.
– Sandra…
– Elle va s’en sortir !
    Bien entendu. Une petite surdouée toute seule tiendrait longtemps devant la Milice ! Armée de quoi ? EtThierry qui devait déjà l’avoir décrite… Son beau visage devait s’afficher en grand sur tous les écrans de propagande du secteur ! Quels mendiants résisteraient à l’envie de passer la main au-dessus d’une borne ?
– Et nous aussi, on va s’en sortir.
    De nouveau, ces sales odeurs entrèrent dans sa bouche, s’agglutinèrent sur sa langue.
    Comment ? Bonne question. Même en arrivant à piquer des armes, ce qui paraissait un peu difficile dans ce trou qui puait, lequel des deux oserait tirer ? Aucun. Et ça, ça craignait, parce que les autres salauds ne laissaient pas beaucoup de choix : tuer ou crever.
– Cherche pas, c’est foutu.
– Stéphane, y a jamais de problèmes, y a toujours que des solutions !
    De quel droit pensait-il ça, lui le gros lâche ?

– Vous devoiriez me… blesser un peu plus, suggéra Cl’Witt.
    Marc sursauta.
– Pour faire croire que je me suis défendré quand vous m’avoirez capturé. Les miliciens estent intelligents : ils allent trouver étrange que des humains arrivent à capturer un gerkis sans le blesser.
    Mauvais français, mais idée juste. Comme il l’avait expliqué chez Gaspard, son peuple suivait une espèce de mélange entre les jeunesses hitlériennes et le service militaire. On y apprenait le tir, le combat rapproché, le pilotage… Une société d’enfants-soldats, endoctrinés, entraînés à tuer.
    Pas le genre à se laisser ligoter en restant propre comme un sou neuf.
    La voix de la borne avait annoncé une navette pour dans quelques minutes. Ça laissait un peu de temps.
– Tu vas pas aimer… s’excusa Marc.
    Ce matin encore, la même chose l’aurait bien amusé. Mais plus maintenant. L’alien à gueule d’huître à genoux devant lui était devenu un pote. Qui, bien avant ce plan, nourrissait des humains pauvres. Quelqu’un de bien, quoi !
    Il secoua la tête pour en chasser ces pensées, leva son pied, le sentit trembler et se dépêcha de l’expédier
(C’est pas dégueulasse, des fois ?)
au bout du museau de Cl’Witt. Qui cracha des bouts de crocs. Un liquide orange perla sous les naseaux. Puis commença à descendre en petites gouttes.
    Le gerkis grimaça, mais hocha la tête.
– Je vais aussi te relooker un peu…
    Il s’accroupit.
– Dépêche-toi, pressa Aurélie.
et froissa la toge,
– T’inquiète !
la déchira ici et là.
– OK ! C’est pas trop mal.

– Stéphane, t’as tant envie que ça de faire la connaissance de ce commissaire ?
    Un nom pas possible. Mafieux.
– Moi, je préférerais l’éviter. T’as vu sa gueule ? C’est quasiment écrit psychopathe dessus !
– C’est plutôt ses yeux que j’ai vus.
    Corentin s’en rappelait, merci. Gris comme des pièces de monnaie ou du mercure ou…
– Ouais, c’était trop bizarre ! Franchement, j’ai pas envie de les voir de plus près,
    Un rouge de honte chauffa son visage. Lui, le grand dégonflé, osait pousser le garçon à trouver une solution pour les sortir de là ?
– son hologramme, là, ça m’a assez foutu les boules ! Alors sors-nous de là !
    Aucune réponse. Stéphane se tournait-il au moins vers-lui ? Rien ne se devinait dans cette obscurité et ces puanteurs. Si : les pensées dans la tête de l’ado. Sa sœur en pleine nature, les plans dans les poches, proie facile pour les miliciens. Ses parents morts sous la torture… pour…
    Non ! Pas ça !
– Si tu veux mon avis, soit on se remue,
    Quel beau rôle pour Corentin !
– soit tes parents sont morts pour rien !
    Secouer un gars qui avait montré en même pas cinq minutes mille fois plus de tripes que lui-même en toute une vie !
– C’est ça que tu veux ?


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– Nous recrutons ! clamait un hologramme de propagande.
     Ses images soulignaient ses propos.
– Nos Milices vous accueillent !
    Des humains vêtus d’uniformes noirs, le pistolet au poing, tiraient sur des cibles tout en souriant à la caméra.
– Nos commerces vous attendent !
– Bonjour ! salua une vendeuse à peau blanche, yeux bleus et cheveux blonds.
– Nos usines ont besoin de vos mains !
    Celles d’ouvriers s’agitaient au-dessus d’une chaîne de montage où défilaient des pièces de métal.
– Choisissez votre carrière au service de Sa Majesté notre Grand Empereur !
    Apparut cette énorme masse de longs vers noirâtres grouillants. Entre leurs plis luisants palpitaient des poches de chair luminescentes.
    Dans la rue, un module de détection volait entre les premiers étages. Ses tentacules se tordaient, leurs faisceaux balayaient de lignes bleutées la rue, les mendiants, les véhicules et les riches gerkis ou collabos.
– Une patrouille de notre Milice, qui avait pour mission d’arrêter la jeune résistante coupable des vols de la résidence de Sa Majesté notre Grand Empereur, a été tuée. Grâce à des témoignages, notre Milice dispose d’une image de l’humaine responsable de cet acte odieux. Voici cette image.
    Une jeune fille brune aux yeux bleus sombres apparut sur l’hologramme. Un petit soleil brillait à son cou…
Oh putain ! jura Ahmed.
    Sans surprise. Micky, déjà repérée dans la baraque de Srawk, et maintenant à Toulouse. Les témoins avaient dû décrire une blonde. Mais ce bijou à la con l’avait trahie ! Un souvenir de sa mère… Bravo !
– La Milice nous signale que cette humaine dispose de capacités largement supérieures à celles de sa race. Elle est déjà recherchée pour l’assassinat du Gouverneur Srawk et est sous les ordres du terroriste connu sous le nom de Binoclard. Toujours selon les témoignages, cette humaine, à moins qu’elle n’appartienne à une race inconnue, est alliée à la jeune résistante coupable des vols de la résidence impériale. La Milice nous charge également de diffuser l’image d’un gerkis renégat, coupable d’avoir aidé la résistante. Il se nomme Cl’Witt Yoontz et possède une auberge à Toulouse dans la rue numéro vingt-cinq.
    Ahmed et Yann empêchaient leurs pieds nerveux d’accélérer.
– Tout renseignement concernant ces trois personnes sera dûment récompensé.
    Ces machines, programmées pour détecter les comportements suspects, ne manqueraient pas de s’intéresser à deux gars qui marchaient un peu vite… Un qui portait des gants en cette saison, ça attirait déjà un peu leur attention… Et ces renflements sous leurs toges, ça ne passerait jamais pour des poignées d’amour. Même ces crétins d’engins devineraient des pistolets !
Arrête de te faire des films ! s’ordonna Ahmed.
    Il faillit se baffer. Une envie de courir démangeait ses jambes, ses genoux en vibraient.
Arrête ! Tout va bien se passer !
    Un nouveau spot commença sur l’hologramme de propagande. Une voix et des images truquées y décrivaient les résistants comme dangereux, sournois, ils contraignaient les miliciens à une honteuse sévérité…
    Une lumière glissait sur Ahmed.  Et sur Yann. Qui respira un peu plus vite. Lui aussi s’inquiétait. Son pas encore nonchalant et son regard dirigé droit devant tentaient de le nier. Jamais ça ne suffirait pour duper les…
Stop !
    Les faisceaux scrutaient les tailles. Ils allaient trouver les armes à la ceinture !
N’importe quoi, c’est bien assez large ! On flotte dedans !
    Et l’hologramme qui, maintenant, bourrait le mou sur les bienfaits qu’apportaient les gerkis sur ce monde. La richesse. Leur merveilleuse technologie.
    Les mains d’Yann. Les tentacules s’y attardaient en caresses perverses…
C’est pareil que pour tout le monde, arrête, là !
    Bizarres, ces gants, quand même ! Ça ne cacherait pas quelque chose ?

    Micky sauta. En dessous de ses pieds défilèrent des navettes de détection, occupées à des étages inférieurs. Une foule de toges rouges et d’oripeaux crasseux à peine plus gros que des points. Des véhicules qui ressemblaient à des traits. Les lignes grises des trottoirs et de la chaussée. Les éclats luminescents des rampes éclairantes des immeubles. Elle atterrit, fléchit ses jambes et tomba, roula, se releva d’une torsion du corps et courut jusqu’à la bordure du toit, s’assit. Devant, de l’autre côté d’un large vide, se dressaient les bureaux de la Milice. Cl’Witt avait bien expliqué la conception : le bâtiment entourait de son épais rectangle une grande cheminée par laquelle s’envolaient les engins de la Milice.
    Cinq balcons escaladés en grands bonds. Plusieurs tours parcourues, autant de rues franchies. Et presque pas de fatigue.
    Elle scruta ses paumes. De la peau par dessus de la chair et des os. Et un sang bien chaud coulait dans tout ce corps.
Mais je suis quoi ?
    Une apparence humaine. Pour cacher quoi ? Quelle créature pouvait posséder une telle vitesse, tant de force ? Quelle bête pouvait guérir en un rien de temps de brûlures de rayons ? Et voir aussi loin ? Et cette ouïe trop fine ?
    Pas une fille. Autre chose. Mais quoi ? Ses parents avaient su. Mais ne lui diraient jamais. Morts. Son père dans la ruine parisienne, tombé sous une pluie de lumières bleues. Sa mère sous cet amas de ferraille tordue autrefois appelé Tour Eiffel.
    Personne ne lui expliquerait ses origines. Un mystère pour toujours.

    Tout en continuant le bavardage entamé à quelques pas de chez Gaspard,
– C’est vraiment très sympa, cette banque !
Ahmed laissa tomber quelques pièces, qui tintèrent dans une coupelle.
– Mais parle-moi un peu de ton rest…
    Il ne se retourna même pas lorsque l’un des mendiants le remercia.
– Auberge, reprit Yann. Faut dire auberge.
    Ne pas donner d’autres pièces. Alors qu’une floppée d’autres, assis aux pieds des tours, attendaient des aumônes. Des vieux et des enfants. Des hommes et des femmes. Certains décochaient des regards suppliants. D’autres bavardaient. Plus rares : ceux qui suivaient pendant quelques pas, jusqu’à ce qu’on les menace d’appeler les miliciens.
    Un carrefour approchait. Après, encore trois avant la Milice.
– La vache, je m’y ferai jamais à ce mot !
– Ouais, c’est pas évident. Viens y manger un de ces quatre ! Amène des collègues si tu veux ! C’est de la bonne boule nutritive, tu vas voir ! Et c’est sympa, en plus.
    Une rue coupait l’avenue.
– Bon, ça m’a fait plaisir de te revoir, mais j’y ai du boulot, là. Ils veulent qu’on prépare tout super en avance, blablabla…
– Tu bosses ? Ah pas de bol ! Moi, c’est mon jour de repos !
– Ouais bon, fais pas trop le malin ! Ben tiens, viens manger une boule ce soir, si tu veux !
– C’est une idée.
– Faut que je file. À ce soir !
– OK, je te retiens pas !
    Ahmed serra la main tendue d’Yann. Sous le gant saillaient les éclats de verre et de ferraille qui recouvraient les os.
– À plus !
    Son ami se tourna et s’engagea à droite. Lui continua sur l’avenue.
    Tout seul. Sous ces foutus modules de détection qui continuaient de voler.
Tout va bien, bordel !
    Les faisceaux, tout à l’heure, n’avaient rien trouvé.
Alors on arrête de se faire des films !
    Il envia Carole, restée bien au chaud et sans tout ce stress chez Gaspard pour garder la petite Sandra à l’abri. Pauvre fille ! Ses parents morts, et… peut-être le frangin aussi… Les gerkis l’avaient peut-être tué sous leurs tortures pendant que le Binoclard refusait de donner un coup de main !
Non ! On fait pas tout ça pour rien !
    On se retrouverait à côté des bureaux de la Milice. Mais séparés. Deux mecs regroupés occupés à scruter le ciel dans les parages de cet immeuble attireraient l’attention. Mais s’ils arrivaient chacun par un chemin différent et se postaient chacun à un bout du bâtiment, on leur foutrait la paix. Enfin, peut-être…

    La navette se scinda en quatre parties, révéla la plate-forme. Qui descendit. Apparut la patrouille : quatre gerkis et un humain. Ils se levèrent et mirent pied à terre.
– Oh ! Cl’Witt ! salua l’homme. Comment tu vas ?
    Cette raillerie permit à Marc d’identifier le gars : Thierry, le vendu. Celui que ça n’avait pas dérangé de dénoncer deux ados en échange… d’un poste à la Milice !
    Une colère acide commença à le ronger. Au ventre. Aux nerfs de ses mains.
– Attendez… Le bigleux, là, c’est un terroriste ?
Je te conseille pas de l’énerver !
    Le Binoclard commença à se déplacer. Il parvint à se planter face au traître.
– Humain, hein ?
– Ouais, humain.
– Faites attention, prévint Aurélie. On a eu du mal à…
    Le salopard leva une main à la fois rassurante et condescendante.
– Un humain assez intelligent pour avoir vu où était son intérêt.
    En moins d’une seconde, l’aveugle recula sa tête et la projeta. Quelque chose craqua, l’abruti couina et tomba, les deux mains sur son visage. Des petites lignes rouges apparurent au-dessus de la bouche.
    Les trois gerkis dénués de galons foncèrent sur le Binoclard et le frappèrent de leurs poings. Au ventre, au visage…
– On sait pas comment il fait ça, s’excusa Marc en haussant les épaules. Il voit pas, pourtant !
– Et vous pensez qu’il s’agit du Binoclard, compléta le capitaine.
– Il était avec ce gerkis, là, et la fille aux yeux bleu marine. Elle, elle s’est enfuie.
– Et y a aussi ces rondelles sur ses yeux, ajouta Aurélie. Ça lui fait des lunettes, des binocles, enfin voilà, quoi…
– Binocles ?
C’est pas vrai ! Ils connaissent pas ça ?


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– Stéphane… Stéphane !
    Il entendait bien Corentin l’appeler, la voix parvenait à s’infiltrer dans ses pensées et ses souvenirs où résonnait un mot : tuer.
– C’est quelque chose de très grave, disait Papa à ses deux enfants encore petits. Et c’est affreux. Vous savez, on tue jamais sans douleur. Quand vous tuez, même si vous tuez vite, vous faites mal.
– Stéphane ! Dis quelque chose !
– T’as déjà tué des gerkis ?
    Papa avait sursauté. Son visage s’était crispé, aucun son n’était sorti de sa bouche ouverte. Puis :
– Avec les gerkis, on a un seul choix : soit on tue, soit on est tué.
    Un oui pas très bien déguisé. Quelques années plus tard, Arnaud avait confirmé :
– J’en ai tué pas mal, des gerkis. Et tes parents aussi. Mais faut bien te mettre dans la tête qu’on peut pas faire autrement. Si t’hésites, eux, ils hésiteront pas.
    Super boulot. Même pas foutu de tenir compte des avertissements de son père et d’un camarade. Quel beau courage ! Il méritait bien cette prison.
– Dans la police, j’ai tué d’autres humains, avait continué Arnaud. J’étais menacé, fallait que je me sorte de là. La première fois, c’était… Y a pas de mots. J’en ai été malade.
– Stéphane, putain !
    Une forte poigne sur son bras.
– Mais y avait pas moyen de faire autrement, avait poursuivi Arnaud. Je te promets.
   
En soulignant ses propos d’un regard sévère. Contre lui-même ?
Et même quand c’est des gerkis que je tue,
– Stéphane !
    Les images de ses souvenirs s’agitaient, dansaient devant ses yeux alors qu’on le secouait.
– je supporte pas. Mais on peut pas faire autrement !
On peut pas faire autrement…
– Réponds-moi, Stéphane !
– Alors juge pas ton père ! Et toi aussi, un jour, faudra que t’y passes !

    Deux silhouettes en toge rouge, en bas. Elles se figèrent aux côtés des bureaux de la Milice.
    La vue de Micky, perçante, distingua à peu près les visages minuscules. Ahmed. Yann.
    Parfait. Ne manquait plus que…
    La navette. Son moteur vibrait au loin.
    Micky se plaqua contre la surface du toit et attendit. Quelques secondes passèrent. À peine une minute. L’engin se rapprochait… Arriva aux bureaux, ralentit et flotta au-dessus de la grande cheminée.
    La jeune fille dressa sa tête et la tourna vers le haut des bureaux. La navette  descendit. Disparut. Le bruit de son moteur faiblit. Encore. De plus en plus vague…
    Micky se releva et avança vers la bordure, posa le milieu de ses plantes de pieds sur l’arête. Elle fléchit ses jambes et se laissa basculer vers la rue, les détendit. Tout son corps décolla. Loin… Retomba… Une façade grisâtre apparut… Les bureaux ! Leurs fenêtres qui se rapprochaient… Elle avait mal calculé son effort !
    Micky tendit ses deux mains, les paumes s’écrasèrent sur le bord du toit. Elle les referma pour agriper, sa poitrine et son ventre heurtèrent le mur entre deux fenêtres. Sous ses pieds, loin en-dessous, les véhicules glissaient, les passants marchaient… Ses doigts commençaient à glisser… Elle se hissa. Ses hanches dépassèrent l’immeuble. Puis ses genoux. Elle les posa et roula. Un soupir lui échappa, exhala son soulagement.
    Des bruits lui rappelèrent sa mission. Des mécanismes qui bourdonnaient et des pièces qui cliquetaient dans la cheminée. La navette. Comme Cl’Witt l’avait expliqué, des bras robotisés démontaient la coque et les moteurs pendant que la plate-forme, dépouillée, finissait d’atterrir.
    Micky rampa, vive, jusqu’au bord du trou ovale. Elle y risqua son regard. L’obscurité aurait gêné des yeux humains. Pas les siens. L’appareil descendait, déjà privé de plusieurs plaques de sa carrosserie. D’énormes pinces, tubes et autres gros outils, au bout de longs bras de ferraille, saillaient tout le long de la paroi, s’activaient, ôtaient d’autres panneaux. Enfin apparurent la patrouille et les prisonniers. Un capitaine, trois agents et… un humain en uniforme noir. Son nez brisé saignait. Quel prisonnier l’avait frappé ? Cl’Witt et le Binoclard, enchaînés à des sièges, leurs bouches saignaient. On devait les avoir bien cognés. Marc et Aurélie, libres. Encore dans leurs haillons, revêtus à la place des beaux achats de Gaspard.
    Tout se passait comme prévu.
Sauf mon saut, comment je l’ai foiré !
    La plate-forme atterrit. Maintenant ! Micky roula, se releva et courut vers la bordure. Tout en bas, Yann scrutait le ciel. Elle agita sa main en amples gestes.

Ils vont réussir à arrêter le Binoclard !
    Béatrice avait bien entendu l’appel à la borne. Deux humains qui livraient un gerkis renégat et le terroriste le plus recherché de France. Et elle ne s’en réjouissait pas. Ça lui rappelait ce jour où, fatiguée de crever de faim, elle avait signalé à la Milice les propos de ses compagnons de ruine. Juste des paroles contre l’empereur M’Duur Murgrhawk. Un billet parfait pour la taule. Dix minutes plus tard, tous ses potes croupissaient dans la même petite cellule en attendant leur exécution. L’un d’eux, pendant leur arrestation, avait réussi à la traiter de sale pute. Un peu de bon sens suffisait à deviner qui les avait vendus : la seule laissée en liberté.
    Bien mérité. Ça lui allait comme un gant. Ça s’appelait comment, quelqu’un qui dénonçait les gens avec qui elle avait mendié, mangé du rat et de maigres boules nutritives, dormi, bavardé, ri ? Merde quoi ! Et cette soirée où Christopher, Alban et elle étaient sortis dans une rue dégagée pour regarder les étoiles en évoquant le temps d’avant l’Invasion ? Balayée en un geste au-dessus de la borne. Au profit d’un boulot d’agent d’accueil à la Milice de Toulouse.
    Cinq ans, déjà. Chaque nuit lui rappelait encore son mauvais choix : bosser pour ceux qui avaient envahi son monde. Certes, elle n’avait pas perdu grand-chose à l’époque : pas de petit ami, des parents déjà âgés, une place de gardienne dans un parking… Mais trahir lui avait donné quoi ? Un appartement pas trop mal, une salle de bains correcte, des fringues propres tous les jours… et des amis morts. Encore trop vivants dans ses souvenirs : il lui suffisait de dormir pour voir leurs visages danser en ronde macabre. Quelques fois, ils restaient muets, mais grimaçaient. Mais souvent, ils l’accusaient de les avoir condamnés, lui juraient qu’ils n’avaient pas fini de lui pourrir sa petite vie de collabo… Admirer les exploits de la bande du Binoclard ne l’excusait pas. En prendre de la graine aurait exigé ce qu’elle adorait chez lui et ne possèderait sans doute jamais : du courage.
    Un humain vêtu d’une toge rouge et d’un pantalon noir entra, passa entre les deux plaques transparentes. Des auréoles blanchâtres s’allumèrent autour de la boucle de sa ceinture, de l’agrafe de son haut et… d’une de ses mains gantées ? Une prothèse, sans doute. Rien de dangereux : ça serait apparu en rouge.
    Il dépassa les détecteurs, les lumières s’éteignirent, et s’approcha du bureau d’accueil.
– Que pouvons-nous pour vous, Monsieur ?
    Béatrice avait mis pas mal de temps à s’habituer à la politesse gerkis. Ni bonjour, ni au revoir. On entrait en se nommant, mais sans frapper. On balançait direct ce qu’on comptait dire, on demandait tout de suite quel service rendre… Aujourd’hui encore, ça ne lui paraissait pas naturel, mais au moins appliquait-elle ces manières sans hésiter. Terminés, les bafouillements de ses débuts.
– Bonjour, répondit l’homme.
    La politesse de leur peuple.
– On a essayé de m’agresser, je voudrais porter plainte.
– Ah ! Alors attendez, que j’enregistre ça.
    Elle pianota un hologramme de clavier
– Plainte. Objet : tentative d’agression. Fauteuil un.
et releva son visage.
– Je vais vous demander de vous installer sur le fauteuil un, un capitaine va…
    Une série de sons stridents interrompit Béatrice.
    Un homme avançait entre les détecteurs. Type arabe. La quarantaine.
    Des taches rouges s’allumaient sur ses hanches et son pied.

    L’alarme. Elle sonnait dans tout le bâtiment. Les armes d’Ahmed venaient de taquiner le système de sécurité.
    Maintenant ! Micky roula dans la cheminée. D’innombrables plaques garnissaient la paroi, recouvertes des énormes bras et outils qui défilaient. De plus en plus vite. Ils ressemblèrent bientôt à une pluie de gouttes métalliques géantes. Elle en saisit un. Sa chute s’arrêta net. Son épaule se déboîta, un petit élancement la mordit. Elle pendait à son articulation démise. Et l’alarme vrillait ses oreilles comme pour lui crier de se barrer.
Que dalle !
    Elle lâcha, sentit ses os se rapprocher sous sa chair. De nouveau, les bras mécaniques et leurs outils défilèrent. Vint la pluie de ferraille.

    Le capitaine balança quelques mots dans sa langue. Les trois agents gerkis et Thierry le traître, dont le sourire en coin trahissait un grand plaisir à tout ça, traînèrent le Binoclard et Cl’Witt par les bras. Vers un couloir. Tout au bout, les cellules.
– Ne vous inquiétez pas pour cette intrusion, rassura-t-il. La Milice s’en charge.
    Il désigna un autre boyau.
– Par ici pour votre déposition.
    Malin, ça. Il se débrouillait pour suivre et empêchait ainsi toute attaque par derrière.
Bon, on fait quoi ? s’inquiéta Marc. Lui qui comptait sur la surprise pour piquer les flingues de ce salaud…  Et aussi la télécommande de la navette.
    Et Micky, elle foutait quoi ?

– Allez vite vous mettre à l’abri ! s’affola Béatrice en désignant un sas de sécurité qui venait de s’ouvrir à côté des sièges d’attente.
    Et le gars ne bougeait pas alors que l’alarme gueulait !
– Qu’est-ce qui se passe ?
Oh non c’est pas vrai !
    Des agents, le pistolet au poing, débarquaient dans le vestibule. Ils s’alignèrent derrière son dos et face à l’intrus, le visèrent.
– Humain, veuillez immédiatement déposer vos armes et vous rendre, ordonnèrent-ils.
– Un individu armé vient d’entrer !
– Il ne vous sera fait aucun mal si vous obtempérez dans les plus brefs délais.
    Le mec ôta le gant qui s’était auréolé de blanc entre les détecteurs, révéla… quoi ? Des os de main recouverts… de morceaux de verre, de clous, de… griffes… de…
– Je suis au courant.
    Il leva cette prothèse de cauchemar en un geste vif. Béatrice sentit son gosier s’irradier de brûlures. Se remplir d’un liquide épais et chaud. Elle entendit un hoquet. Le sien.
Dites, les garçons, si vous pouviez me pardonner…
    Sa dernière pensée avant de s’écrouler derrière son bureau, morte. Sa gorge déchirée bavait de grandes rigoles de sang.


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    Yann se détourna de la collabo égorgée. Deux miliciens venaient de se tourner vers lui et dardaient leurs pistolets. Il fonça vers un de ceux qui lui tournaient encore le dos. Les deux salauds commencèrent à le canarder. Puis deux armes toussèrent, des voix glougloutantes crièrent. Un fracas de rayons qui attaquaient et ripostaient retentit dans le vestibule. Et lui courait toujours, cette petite distance sous les lueurs bleutées lui paraissait longue… Enfin, il put lancer sa main acérée. Ses éclats plongèrent dans un dos, entre deux reins. Il la retira et balaya sur le côté, faucha un ventre. Une masse d’entrailles roses charriées dans une répugnante humeur orange dégringola, des puanteurs bileuses s’envolèrent. L’autre, indifférent à l’agonie de son pote, pointait déjà sa pétoire. Un rayon fouilla dans son épaule, un autre dans son bras, des bouillons de sang giclaient des plaies. L’enflure, poussée, serrait encore son arme. D’un geste, Yann trancha des doigts, vit le pistolet tomber, plongea pendant que d’autres bouches de métal vomissaient leurs lumières de mort vers lui. Des corps lardés de brûlures toujours debout, des os dévoilés au sein de blessures béantes. Des odeurs noires, calcinées.
    Il ramassa l’arme et, toujours allongé, tira. Une fois, une autre, encore, sans cesse…

    Aurélie vit une main saisir la gorge du capitaine, une autre empoigner le menton. Il tenta de les saisir, ses bras se levaient, ses doigts approchaient de la peau blanche…
    Et sa tête se tourna en un craquement humide de cou rompu. Ses jambes ployèrent sous son corps mort. Micky libèra le cadavre.
– Désolée pour le timing.
    Marc désigna le couloir.
– On le fouille et on va t’aider.
    Pas plus de mots. Rien de plus clair. Et ça suffit à la jeune fille, qui
– OK !
s’élança vers… les cellules ? Oui, d’après les explications de Cl’Witt. Les miliciens y emmenaient directement leurs prisonniers et enregistraient plus tard leurs rapports d’arrestation.

    Micky courut dans le couloir. Devant elle, face à une porte basse ouverte, se dressaient trois gerkis et… trois humains. Dont un dans le mauvais camp. D’abord surpris, deux miliciens tirèrent. Une fois. Elle se jeta au sol et roula. Le Binoclard sortit deux petits bâtons de son manteau et les vissa, Cl’Witt voulut bondir sur les dos des deux salopards.
    Deux fois. Des rayons frôlèrent la jeune fille. Qui roulait toujours. Le traître au nez cassé lança un coup de pied derrière le genou de Cl’Witt,
– Veux-tu te calmer !
qui ploya.
    Trois fois. Le gerkis tomba, il voulut se relever. Des lumières creusèrent des plaies brûlantes sur une jambe de l’adolescente. Qui ne cessa pas de rouler. Cl’Witt, appuyé sur ses mains et un genou, balança son pied vers l’arrière. L’aveugle vissa un autre petit bâton et sortit le quatrième.
    Quatre fois. Des blessures forèrent son bras et son cuir chevelu. Une mèche à demi déteinte vola en longs filaments bruns et blonds. Le pied du gerkis atteignit le ventre du milicien. Le Binoclard frappa au hasard, atteignit l’épaule d’un tireur. Il balaya vers le haut, cogna la joue de l’autre.

– Ça chauffe, on dirait… s’étonna Stéphane.
    Une minute ! Et si…
– Je crois que c’est pas foutu.
    Des pistolets bourdonnèrent. Enfin, tout se tut.
– Ça va, Micky ? demanda… une femme.
– C’est pas la première fois.
– Cl’Witt,
    Hein ? L’aubergiste ? Non, quand même pas…
– on a ce qu’il faut. Tiens.
– Ça va aller, Binoclard ?
    La voix de… Micky.
    Mais… le Binoclard… Ce terroriste !
– Ils m’ont pas raté, mais ça va aller. J’en ai entendu un courir.
– Ouais, y en a un qu’a fui. Le mec qu’était avec eux.
    Thierry ?
– Et merde ! Bon, Quelqu’un prend une carte sur un des morts
    Une… Mais pourquoi ?
– et va aider Yann et Ahmed.
– Je veux bien y aller.
– Pas toute seule ! ajouta… encore un autre homme.
– Et prends-lui aussi un pistolet ! s’inquiéta la femme.
    Mère ou grande sœur ? Quelques notes d’affection se laissaient entendre dans le ton.
– On peut vous attendre ici, mais sûrement pas longtemps, rappela… le Binoclard. Surtout si le mec redescend avec du monde.
    Ils connaissaient une sortie à ce niveau ?
    Des pas coururent. Il reprit :
– Le petit Stéphane, il peut être où ?
    Tout ce monde pour lui ?
Sandra !
    Elle avait cherché de l’aide pour le délivrer !
Les plans ? Est-ce que…
– Par ici !
    Il faillit frapper la porte.
Arrête ! C’est le code pour rappeler l’autre con !
– Je suis Stéphane !
– Non, tais-toi ! protesta Corentin à voix basse.
– Quoi ?
– Qui te dit que c’est pas une ruse ?
– Par ici !
– C’est un piège ! Marathon man !
– Quoi, Machin Man ?

    Le bureau encaissait un rayon après l’autre, son métal se bosselait, n’allait pas tarder à se déchirer. La standardiste gisait, puait le sang tiède. Ses yeux vides fixaient la cloison, hébétés.
    Après avoir tué les cinq miliciens envoyés ici et cette fille, Yann et Ahmed n’avaient trouvé que cette planque quand les renforts avaient rappliqué. Merci à l’alarme de continuer à sonner… Et la bande n’envoyait personne ?
Ils se sont faits avoir ou quoi ? envisagea Ahmed.
– Attendez ! hurla une voix.
    Bien humaine.
– Attendez ! C’est un piège !
    Quoi ?
– Les humains qui ont livré le Binoclard et Cl’Witt Yoontz sont avec eux !
    Alors ça, ça craignait, et pas qu’un peu.
– Ils ont neutralisé le capitaine Pewm et tué trois agents.
    Ce plan devait fonctionner grâce à la surprise. Attaquer en deux endroits en même temps. Mais si jamais ils découvraient tout…
– Ils sont au niveau des cellules pour faire évader le gamin et le gros humain !
    Hein ? Deux évadés ? Pas prévu, ça…

– Vous êtes qui ? demanda Corentin à la silhouette féminine qui se découpait dans la lumière grise du couloir.
– On vient vous sortir de là.
    Stéphane, les jambes fléchies, avança vers la porte ouverte, il lui saisit le bras.
– C’est un coup fourré !
– Mais non ! Allez, on sort !
Marathon man.
– Dépêchez-vous avant qu’on ait la Milice au cul ! trancha la voix du Binoclard.
– Corentin, je croyais que tu voulais pas connaître le commissaire Castipiani.
– Dans ce film, un mec fait évader le héros. Mais le héros se refait capturer, parce que cette évasion était complètement bidon.
– Vous voulez pourrir là-dedans ou quoi ?
– Allez, quoi, Corentin, on a une chance de se sortir de là… Sauf si tu veux continuer à sentir toute cette crasse !
    Bon allez. Autant prendre un risque !

    Des pistolets bourdonnèrent. De la chair explosa.
– Faites gaffe à la fille ! cria la voix de mec. Elle est pas humaine !
    Micky ? Pas mal. Mais quelqu’un la couvrait, au moins ?
    Ahmed et Yann osèrent se dresser derrière le bureau et canarder une salve, leurs rayons fauchèrent des têtes, creusèrent des plaies dans des torses. Puis des canons crachèrent leurs lumières vers eux. Ils plongèrent derrière leur cachette, aux côtés de la standardiste égorgée. Du bleu vola au-dessus, des trous explosèrent dans le mur derrière eux.
    Hors de leur vue, des os se brisaient. Les armes tiraient. Des métaux, de la pierre et de la chair explosaient. Des voix hoquetaient et suffoquaient.
    Des pas couraient.
– Ça s’enfuit ! se réjouit Yann à voix basse.
    Et un petit rai de lumière se faufila derrière le bureau. Par… une fissure…
    Le métal commençait à se déchirer. Ailleurs. Et un autre endroit. Il cédait sous ce déluge de rayons.
– Non, plomba Ahmed. Ça descend… T’as pas entendu l’autre salaud ?


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– J’espère que vos potes vont pas trop tarder, s’inquiéta Stéphane en se redressant.
– La prochaine visite, ce sera pas la bonne, répondit le Binoclard.
    Le garçon se tourna vers lui, en direction de l’ascenseur. Et vit enfin d’où sortait cette voix.
Ce mec-là est un chef terroriste ?
    Des rondelles rouillées remplissaient ses orbites, là où des yeux auraient dû voir.
– Y a un commissaire qui va arriver de Paris. Il a été appelé pour moi.
– Quand ça ?
    La femme, pistolet en main, se tenait le dos contre le mur en face de la porte de la cabine, prête à canarder. Cl’Witt aidait Corentin, qui sortait à quatre pattes de la cellule, à se redresser.
– Juste quand on a été emmenés dans le bureau du commissaire. Il devrait arriver presque tout de suite, maintenant. Et…
Ses yeux de mercure !
    Sauf que ceux-là voyaient.
– Ça a l’air d’un coriace. On pourrait avoir des flingues ?
– T’attends quoi pour faire ton marché ? Y a trois ordures crevées dans ce couloir.
    Fouiller des cadavres… Mouais, un petit avant-goût de ce qui allait suivre : tuer.
– Même quand c’est pour une bonne cause, ça reste dégueulasse ! disait Papa. Mais on est tous obligés d’être dégueulasses !
    La porte coulissa, l’aveugle se tourna, son long bâton levé.
Il espère pas frapper, quand même !

    Le bureau se fendait encore. Ses fissures s’allongeaient et s’élargissaient. Ahmed s’en écarta. Mais une autre se creusait, encore fine et courte comme une boutonnière. Et les pistolets bourdonnaient toujours, éclataient chair, ciment, verre et métal. Les os se brisaient, les voix glougloutantes suffoquaient sous les coups de Micky… débordée…
    Une nouvelle alarme retentit, ajouta ses notes stridentes à celles qui criaient déjà. D’autres armes qui taquinaient les détecteurs ?
    Puis ça bourdonna.
    Carole ! Elle devait laisser le temps à la fusillade de commencer avant de débarquer pour choper à revers des miliciens déjà bien occupés. Pas mauvais, le plan du Binoclard. Sauf que le collabo qui avait signalé l’attaque au sous-sol risquait de tout foutre en l’air…
    Ahmed osa se redresser. Des gerkis se tournaient vers la nouvelle venue et la visaient, il tira. Des trous se forèrent dans des dos, des crânes et des nuques explosèrent… Il se jeta à terre, évita des traits lumineux…

    Aurélie canarda la fente qui s’élargissait. Sa salve n’atteignit qu’une paroi, des trous s’y creusèrent, des gerbes d’étincelles s’y allumèrent. Elle se jeta à terre sur le côté.
Marc et Micky ont pas réussi à les choper !
    Ils avaient bien dû essayer, mais les miliciens attroupés dans l’entrée principale devaient leur poser bien assez de problèmes.
    La porte s’ouvrait. Des museaux, des yeux oranges apparurent. Et des gueules de pistolet tirèrent, des trous explosèrent dans le mur. Du ciment tomba en une pluie de petits gravats et de poussière.
    Aurélie vit le bâton du Binoclard plonger dans la cabine. S’abattre sur une main à deux pouces armée. Qui lâcha son pistolet.
Comment il fait ?
    Sans voir… Si étonnant que ça de la part d’un type capable de se déplacer sans trop d’aide de son bâton dans le repaire du Mont Saint-Michel ? Ces pensées ne défilèrent qu’une seconde, elle les chassa et envoya une nouvelle salve pendant que l’aveugle retirait son arme, des rayons ratèrent de peu le bois et ses jointures de métal. Des gerbes d’étincelles bleues jaillirent de la poitrine d’un gerkis. Le désarmé jaillit, les poings serrés et levés. L’aveugle recula, coucha son bâton et l’envoya en avant. Un coup frappa le ventre.
    Un canon pointa contre le mur, sur le flanc de l’ascenseur. Aurélie tira et plongea sur le côté. Un rayon la rata, creusa du ciment. Puis un autre pistolet tira. Stéphane ! Une voix glouglouta sa douleur, la crosse heurta le sol en un tintement lourd. Une autre arme sortit et cracha. Une fois. Aurélie balança un rayon, le canon se retira.

    Le pouce de Marc pressait le bouton de tir et le relâchait. Il tirait et se jetait dans le couloir, à l’abri des rayons. Qui se succédaient, se croisaient et se téléscopaient en un chaos d’incandescences bleues et d’étincelles. Les armes emplissaient l’air d’un bourdonnement incessant. Des odeurs de chair morte et brûlée, de ciment et de métal explosé, volaient, piquaient les narines et la gorge.
    Les gerkis daignaient tomber. Le cou brisé entre les mains de Micky, les plaies qui la lardaient succédaient à celles qui cicatrisaient à vue d’œil. Le corps criblé des rayons d’Ahmed et Yann, qui jaillissaient du bureau et s’y planquait. De Carole, qui se jetait dehors et s’engouffrait le temps de balancer des salves.
    Blessés, mutilés, les gerkis tenaient encore debout en beuglant leur douleur. Certains sur une seule jambe, l’autre gisait à leur pied. D’autres piétinaient leur bras arraché. Indifférents à leurs camarades morts, ils s’acharnaient à défendre ce foutu endroit. Sous trois feux. Et les bonds et coups de cette étrange fille… Mais trop survivaient. Et ils finiraient par… gagner contre ces quatre humains… Et ils descendraient…
    Non, pas ça. Se battre jusqu’au bout.
    Un milicien tomba, projeté en arrière, sur un cadavre. Une plaie béante fumait sur son torse. Un autre, balancé vers l’avant, le crâne explosé. Et les survivants contre-attaquaient de leurs salves. Marc en atteignit un troisième. Puis des pistolets se pointèrent vers lui, il se planqua. Un cou céda à la force de Micky dans un craquement mouillé. Un mufle écrabouillé. Mais d’autres adversaires tirèrent. Il vit des traits bleus incandescents fuser.
    Quatre fronts. Le bureau, la sortie, ce couloir, et une combattante au beau milieu. Et ils tenaient.
– Foncez, je vous couvre ! aurait voulu crier Marc.
    Pas possible. Ces ennemis trop nombreux les auraient exterminés. Et ceux d’en bas remonteraient dès qu’ils auraient fini… Cl’Witt, le Binoclard, le petit résistant et… Aurélie…
    La porte de l’ascenseur s’ouvrit. La cabine allait charrier des gerkis. Marc sentait déjà la brûlure de leurs rayons dans son dos…

Blesser Tuer… Pas le choix…
    Une fois encore, Stéphane pressa le bouton de tir. La même nausée englua son estomac alors que le trait bleu filait vers sa cible. Il vit un trou calciné se creuser dans le torse, puis se courba et courut alors que le milicien, projeté contre la paroi, y glissait. Des rayons le poursuivirent. Une salve de la femme le protégea.
– Derrière moi !
    Le pistolet ennemi tomba, son canon tordu fumé. Et les lumières bleues continuèrent de pleuvoir.
    Corentin ! Il hurla, s’élança à son tour et tira dans la cabine. Son torse gras, son ventre et ses épaisses cuisses semblaient vibrer sous ses haillons. Puis il s’arrêta lui aussi derrière la femme, sa respiration essoufflée crachait et vomissait de l’air.
    Les armes cessèrent de bourdonner. Plus aucune lumière bleue ne déchira l’atmosphère grise du couloir des cellules. Dans le silence soudain, les odeurs de mort et de chair brûlée prenaient le temps de s’envoler, de s’infiltrer dans les nez. Un gerkis gisait face contre terre, son crâne fracassé sous le bâton du Binoclard laissait voir la masse blanche et orange du cerveau écrabouillé.
    Le gros homme se détourna, se pencha et gargouilla. Un flot verdâtre aux relents acides de bile tomba entre ses pieds et s’écrasa en un répugnant clapotis.
– Désolé…
    La même envie tenaillait le ventre de Stéphane. Ces plaies fumantes… Ces puanteurs… Ces cadavres…
    Son œuvre. Ce qu’il n’avait osé ni face à Thierry, ni tout à l’heure. Une nouvelle fois, ces souvenirs où son père et Arnaud expliquaient C’est dégueulasse, mais c’est ça ou mourir ! résonnèrent dans son esprit.
    Sans parvenir
(C’est dégueulasse,)
à endiguer la vague de honte qui le brûlait.
    L’aveugle leva la main et… et quoi ? Il resta immobile. Autour de ses rondelles de rouille, son visage se tendait. Peur ? Concentration ? Les deux ?
– Ils respirent plus. Quelqu’un les débarrasse. Cl’Witt et moi, on attend à la navette. Les autres, allez chercher les potes là-haut.
– Je me colle au ménage, soupira la femme.
– Cl’Wiit, guide-moi jusqu’aux navettes. Dès qu’on y est, t’en démarres une et on attend.

    On criait le prénom de Marc. La voix de… Aurélie ! Derrière lui. Ils avaient réussi à se débarrasser des gerkis ! Et le frère de Sandra ?
    Elle se plaqua contre le mur face à lui.
– On a fait au mieux !
    Trois rayons jaillirent. D’autres tentèrent de les asperger.
    Devant eux, dans cette obscurité et ce vacarme sous les rectangles éclairants explosés, Micky tuait des miliciens entre deux tirs de ses alliés, encaissait de nouvelles plaies sur sa chair régénérée… Carole envoyait des lueurs bleues depuis l’entrée, se planquait… Ahmed et Yann balançaient les leurs, se fourraient derrière les loques métalliques du bureau… Et les ripostes illuminaient le vestibule de leurs traits chaotiques et de leurs explosions, qui s’éteignaient, baignaient la salle dans un clignotement saccadé où les mouvements prenaient d’étranges allures mécaniques…
– Nous aussi. Une de plus, ça va pas être du luxe !
    Le ciment pleuvait en une poussière grise.
– Si vous me couvrez, je peux passer dans l’entrée.
    Un ado ? Il espérait y arriver comment ?
– Je te couvre aussi ! imposa… quelqu’un d’autre.
J’y comprends plus rien… On est venus là pour qui ?
– Attends ! protesta Aurélie. T’es sûr que…
– Pas le temps ! coupa… Stéphane. Go !
    Marc renonça à comprendre et commença à balancer des salves en même temps qu’Aurélie et l’autre type derrière lui. Il vit un garçon blond courir dans cette espèce de stroboscope, penché. Tirer et contourner une masse d’ennemis qui refusait de diminuer. Comme les balais ensorcelés de l’Apprenti Sorcier, que le malchanceux magicien tentait de briser mais voyait se dédoubler… À croire qu’un corridor spatial débouchait ici même et leur téléportait des renforts ! Et pourtant, plusieurs gerkis tombèrent, du sang orange gicla de nombreuses blessures… Mais ils se relevaient d’entre les cadavres et leurs propres membres, le hâchis lumineux leur donnait l’allure de zombies.

    Carole vit un jeune en haillons jaillir et se plaquer contre le mur face à elle. Les cheveux blonds… Les yeux verts… Comme ceux de Sandra… Bon. On avait au moins réussir à le sortir de sa taule. Et il mettait la main à la pâte. Trois là-bas. Deux derrière ce qui restait d’un bureau. Et deux ici. Sans compter Micky au milieu des brûleurs d’utérus. Un peu moins mal…
Et à part ça, la Résistance a pas de couilles.
    Si jamais on survivait à ça, le Binoclard risquait d’entendre la question : C’est quoi ton problème avec eux ?


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    Des rayons bombardèrent encore ce qui restait du bureau. Le métal se bosselait, de nouvelles fissures se creusèrent. Proches ou loin de trous plus gros qui laissaient passer les éclairs bleus des explosions. Elles allaient s’écarter.
– J’en connais une qui va servir à quelque chose… plaisanta Yann.
    Sans humour. Les notes enjouées de sa voix sonnaient faux. Les flashes donnaient des couleurs morbides à sa peau.
    Il tourna son visage vers…
    Ahmed ne put retenir une grimace. Le cadavre égorgé !
    Les salves continuaient, le métal se déchirait encore.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
    Le manchot tourna le corps sur le flanc et planta sa main d’os dans le dos, la chair morte protesta en un répugnant clapotis boueux.
    Le bureau se criblait.
– Que j’ai un plan.
    Facile à deviner… Sauf que…
Il va pas oser faire ça !
– Toi, va plutôt te planquer derrière la chaise.
    Ce fauteuil à roulettes, encore intact. Mieux que rien. Ça n’arrêterait pas longtemps ce déluge d’incandescence bleue, mais…
    Yann osa. Il souleva devant lui la fille et se leva d’un bond. La tête, secouée, bascula sur le cou fendu vers l’arrière, élargit la plaie béante. Les rayons s’écrasèrent sur le corps. Et lui passa sa main armée entre les cuisses mortes, tira. Un gerkis tomba, un trou carbonisée entre ses deux yeux oranges. Un autre, la trachée éclatée. Des torses criblés.
    Des plaies nacquirent sur le cadavre, s’élargirent, révélèrent des côtes, des lobes frontaux… Les oreilles fondirent.

    Les deux alarmes hurlaient sans cesse, trahissait cette Milice qui n’éliminait aucune des deux menaces.
Quels fiers guerriers que ces humains ! pensa Cl’Witt.
    Comme bien des gerkis, ils ne connaissaient de l’Invasion que les faciles attaques des robots. Ces puissantes machines qui, tombées en flots incessants des vaisseaux amiraux, avaient submergé des terriens surpris. Leurs armées, malgré de promptes réactions, n’avaient qu’à peine pu se défendre. Comme après l’occupation de chaque planète, la propagande avait présenté cette race comme inférieure. Lui y avait cru, mais refusé que cette raison suffise à les abandonner à leur misère. Et aujourd’hui, il les découvrait. Cette jeune fille qui n’avait pas voulu abandonner son frère. Cet aveugle qui parvenait à frapper un traître. Ce garçon qui, sitôt libéré, prêtait main forte à ses sauveurs.
    Et qui, parmi les gerkis, oserait attaquer en si petit nombre une Milice ?
    Il cessa d’y penser et, la carte de commande dans une poche contre sa poitrine, tendit ses mains loin devant lui, paumes face à face, et ouvrit ses bras. Dans un tunnel, du métal tinta, des moteurs tournèrent… Un générateur de gravité artificielle vibra. Puis un châssis jaillit et s’arrêta devant lui, flottait au-dessus du sol. Son escalier se déploya.
    Le Binoclard avança sans hésiter, le bas de son bâton balayait.
– J’alle guider vous.
    Le bois heurta la première marche, qui tinta. Il y posa un pied.
– Pas besoin.
    L’autre sur la deuxième. Troisième. La plate-forme.
– Dis-moi juste où sont les sièges.
– À gauche.

Les malades ! pensa Carole sans cesser de canarder.
    Des miliciens tombèrent sous ses rayons, les blessés demeuraient debout, plus féroces. Et sous ceux de Stéphane. Efficace ! Elle qui s’était attendue à un gars meurtri, claqué, ramolli, rien de plus normal après du temps dans une minuscule cellule laissée dans l’obscurité et la crasse, ou au mieux un un jeune plein de bonne volonté qui aurait tiré n’importe où… Sitôt libéré, il se jetait dans la bataille.
    Là, un des deux mecs se planquait derrière une morte. Il la brandissait comme un bouclier.
Comment on peut faire un truc pareil !
    Son pistolet jaillissait d’entre les cuisses comme un pénis, se tortillait et envoyait ses giclées de sperme de mort. La chair se criblait, dévoilait des côtes et des poumons, des dents, du crâne. La gorge tranchée s’élargissait.
    L’ado et elle se précipitèrent contre le mur alors que des salves fonçaient vers eux. Les traits bleus creusèrent la façade d’en face en explosions de ciment, des gravats voltigèrent. Stéphane se tourna, plaqué, glissa sa main armée à l’intérieur et tira. Une fois. Une plaie dans l’épaule d’un gerkis, qui recula, poussé. Une autre, un peu plus à droite et en haut. La gorge éclata et fuma. Le garçon se planqua alors que des rayons ripostaient en un vent bleuté. Carole tira à son tour. Elle en blessa un au ventre, un autre à la jambe, puis se baissa alors que filait la réponse, tira de nouveau et se cacha, aperçut une hanche trouée. Et le bureau dont ne subsistait plus qu’un grand panneau tordu et fendu. Et le cadavre au fond qui récoltait d’autres lasers, les orbites vides, la tête pendante à un pauvre filament de cou, une clavicule nue. Un os encore vêtu de quelques nerfs luisants reliait l’épaule et le coude. Et Ahmed qui se dressait et disparaissait derrière un fauteuil, balançait sa purée bleutée.
    Du canon de son arme, Stéphane désigna un point en haut tout en claquant sa poitrine de sa main libre. Puis Carole vit les doigts se diriger vers elle et l’arme se baisser. Elle hocha la tête. Lui aussi.
    Maintenant ! Tous deux se tournèrent en même temps vers l’intérieur et tirèrent. Le gars visait les têtes et les torses. Elle s’occupait des jambes. Yann, toujours à l’abri derrière la fille dépiautée aux intestins pendants, canardait. La tête se détacha de son filament de cou et tomba. Marc et… un autre balançaient un rayon après l’autre. Micky rompait encore des dos et des cervicales, indifférente à tous ces trous dans sa peau. Et à cet œil crevé qui se reformait, petite poche blanchâtre. Plusieurs cibles tombèrent ou reculèrent, mortes ou blessées. Encore une salve. Une autre.
    Enfin, ces rangs ennemis semblaient se clairsemer. Et la navette qui devait attendre, tout en bas…
    Des gueules de canon crachèrent. Carole et Stéphane se roulèrent contre leur mur, sentirent la chaleur des rayons sur leurs joues et leurs tempes.

    Corentin rêvait. Oui, c’était ça. Lui prisonnier de la Milice ? Et cette fusillade ? Sa lâcheté ne le préservait-elle pas de tout ça ? Où trouvait-il cette énergie toute nouvelle ? Était-ce bien son pouce qui pressait le bouton de tir ? Son corps trop gras qui s’exposait et se cachait ? Son esprit qui encaissait la vue d’une femme morte au bout d’un bras, brandie comme un bouclier ?
    C’étaient bien ses poumons qui aspiraient et recrachaient sa fatigue en un essoufflement au goût de ferraille. Ça, il le sentait dans sa bouche, dans son nez, dans sa poitrine et dans sa gorge. Quant à ces gerkis qui mouraient ou continuaient de se battre pendant que leurs boyaux se déversaient… Leur sang orange qui puait… Leurs voix glougloutantes qui beuglaient…
    L’œil de la gamine… crevé… à présent nickel ?
Pas possible… Pas réel…
    Si. Il ne dormait pas dans une couverture usée après avoir souhaité une bonne nuit à ses deux amis. Ça, c’était avant la trahison de Thierry. La facilité de la ruine laissait la place à la Résistance. Et… ça lui allait ?
– Ahmed, maintenant ! hurla le mec.
    Marc. La femme l’avait appelé comme ça.
– Vite ! insista-t-il en canardant.
    Deux ou trois miliciens déjà amochés récoltèrent leurs dernières blessures. À la tête, à la gorge… Ils s’effondrèrent. Puis une chaise à roulettes garnie d’un tissu gris
(Là, je rêve !)
franchit un trou dans le vestige de bureau. Un pistolet la dépassa et cracha. Des rayons l’arrosèrent, l’étoffe se cribla. Le maghrébin qui poussait apparut.
Pff… Je comprends mieux !
    Le métal du meuble se bossela. Ahmed jaillit vers le couloir. La femme lui saisit l’épaule et le tira hors de portée de traits bleutés.
– Prends cette carte et file ouvrir l’ascenseur !
– OK !
    Et les tirs continuaient, les armes bourdonnaient dans tous les camps.

    Stéphane entendit son prénom par dessus des explosions et des bourdonnements de pistolets. Suivi de :
– Maintenant !
    Comme tout à l’heure, il se pencha et fonça, canarda, encore et encore. Les gerkis, trop peu nombreux, ne parvenaient qu’à peine à blesser Micky, qui continuait à en briser. Beaucoup moins de rayons le frôlèrent. Entre les cuisses du cadavre-bouclier, le canon crachait toujours ses lumières mortelles. D’autres miliciens tombèrent. Les fémurs presque nus des jambes brillaient d’une couleur spectrale dans les flashes bleus. Dans l’énorme trou du ventre luisait la colonne vertébrale.
    L’estomac du garçon se tordit, de la bile allait monter…
    Le couloir… Une main lui saisit l’épaule et le poussa,
– File à l’ascenseur ! Vite !
puis des flingues bourdonnèrent. Sa nausée refusa de se dissiper.
– Couvrez-moi ! entendit-il derrière lui en courant.
    La voix de Marc. Suivie de pas précipités et d’explosions liquides de chair.
    La curiosité de Stéphane, plus puissante que son envie de vomir, lui tourna le regard vers la fusillade. La rotule dépouillée d’un gerkis. Le bas-ventre mutilé d’un autre, où du sang coulait comme une pisse orange.
    Une poigne lui serra le coude
– Nous fais pas de malaise !
et le tira dans la cabine ouverte.
    Des cheveux gris parmi des mèches d’un brun intense. Une peau à la couleur de cuivre.
– T’as jamais fait ça dans la Résistance ?
    L’adolescent secoua la tête. Une espèce de métal gluant pesait dans son ventre, prêt à le tordre et à le vider d’un spasme…

    Carole vit Marc se jeter hors du couloir et bombarder de rayons les gerkis. Un genou éclata, une cascade de sang gicla d’un sexe… Il se jeta au sol et roula… Des traits bleus le ratèrent de peu… Des canons se baissèrent vers lui…
    Elle envoya une salve. Un milicien tomba, la tête trouée. Un autre, la nuque déchiquetée. Deux monstres se tournèrent vers elle, le pistolet dressé… Micky happa les cous dans les pinces de ses bras et les tordit, les deux corps se ramollirent, morts. Puis elle se retourna, un adversaire esquiva son pied levé. Ses jambes se fléchirent, deux lumières frôlèrent sa tête.
Échange de bons procédés, ma belle…
    Carole pressa le bouton de tir. Une fois, une autre, encore… Trois gerkis moururent, les cadavres décollèrent du sol et y retombèrent sur d’autres et des membres épars.
    Et Marc ! Passé où ?



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– Marc !
    La voix d’Aurélie. Suivie de bourdonnements et d’explosions liquides. Puis son mari courut derrière le dernier panneau à peu près intact du bureau.
– Ça roule.
    Devant, d’autres os craquèrent.
– Y a des lasers qui sont pas passés loin, la chérie a un peu paniqué. T’as plus ton bouclier ?
    Yann désigna le cadavre de la collabo, viré de sa main mutilée. Un pauvre squelette décapité, encore habillé de quelques gros morceaux de chair mêlés à des lambeaux de fringues. Les entrailles, entassées ou éparpillées, gluantes, luisaient et puaient le sang et les sucs.
– J’aurais préféré que tu me répondes autrement ! grimaça Marc.
    Une répugnance bien normale. Avant l’Invasion, Yann, étudiant en médecine à René Descartes, voyait de près des organes dans des bocaux. Avant de suivre les cours, il avait travaillé, le temps d’un stage, au musée Dupuytren, qui exposait les pires malformations. Et toucher ce corps aurait dû lui poser un problème ? Non. Sentir la puanteur de ces tripes déversées ? Pas pire que les dissections en travaus dirigés. Mais le planter sur ses os bardés d’éclats et l’exposer aux tirs ennemis… De la barbarie, il savait, merci. Mais quelle autre solution ? Et maintenant, le prix à payer, c’était ce mélange de honte et de nausée.
    Plus rien ne bourdonna. Aucune couleur bleue n’illumina la salle dévastée. Seul une respiration rauque résonna. Micky, épuisée après toutes ses luttes.
– Tout le monde à l’ascenseur ! ordonna-t-elle.
    Sa voix tonna dans ce vide sépulcral. Suivie du bruit de sa course. Ses pieds clapotaient et glissaient dans le sang des gerkis, écrasaient des membres et organes et membres mous.

    Sur les hologrammes, Thierry vit les terroristes quitter le vestibule au pas de course et entrer dans le couloir. Le Binoclard
(Il m’a pété le pif, l’enculé !)
et Cl’Witt
(Une saloperie de coup de boule ! Sans y voir ?)
attendaient sur un châssis de navette. Et toutes ces douleurs dans son nez ! On lui avait refilé une petite boule métallique à poser dessus.
Super, leur médecine ! On se démerde…
    L’engin, actif depuis tout à l’heure, glissait dans ses narines des petits instruments qui remettaient en place ses os et cartilages brisés… Des lasers brûlants soudaient ses vaisseaux éclatés… Au début, il avait failli exiger une anesthésie. Là, ça le grattait, ça le lançait… S’habituer à la douleur la calmait au moins aussi bien que la morphine !
– Quels conseils dois-je encore écouter ? siffla le commissaire Wyoss.
    Jusque là, ça lui avait valu de voir un gros paquet de ses miliciens perdre la vie. Ça ne paraissait pas très concluant, on était d’accord. Pas étonnant que dans sa voix ne se sente une envie d’aggraver une certaine fracture… Mais :
– Vos gars auraient pas tenu contre cette gamine.
    Une démone, oui ! Qui d’autre aurait pété toutes ces nuques et encaissé tous ces lasers sans dégâts autres que sur ses fringues ? Qui ne l’habillaient plus tant que ça, entre ce pauvre bout de toge sur ses seins et ses jambes à l’air en dessous de ces lambeaux de pantalon…
Ouais, bien roulée, la petite !
    Comme si ses… pouvoirs ou capacités ou une connerie comme ça ne suffisaient pas, une bande balèze l’avait secondée. Bien organisés, les salauds ! Une attaque sur deux fronts pour commencer. Un mec armé de pistolets, l’autre de sa main bizarre. Qui n’avait pas hésité à se planquer derrière un macchabée ! La vache, quel taré ! Pendant cet temps-là, d’autres libéraient Stéphane. Et ils étaient montés pour renforcer les deux loustics dans le vestibule.
    Thierry, à l’abri dans le bureau du commissaire Wyoss après avoir vendu les connards d’en bas, avait vu, pendant que la boule retapait son nez, sur les hologrammes la fusillade mal barrée. Et l’arrivée de la pétasse dans l’entrée. Très belle surprise ! Là, il avait conseillé de cesser d’envoyer des renforts. Cette bande aurait eu leur peau, sans ça !
    Le chef grogna, ce qui devait vouloir dire quelque chose comme Bien vu ou Si vous le dites.
– Il vous reste des pilotes.
    Trois capitaines.
– Qu’ils se préparent à prendre chacun une navette. C’est comme ça qu’on va les avoir.

– Du bon boulot ! se réjouit Marc en quittant l’ascenseur d’un pas vif.
    Comme après chaque mission réussie, son sourire crispé ne cachait pas son malaise, qui se lisait dans ses yeux. Encore tant de sang versé !
    Aurélie le suivit dans le couloir.
– T’as revu le mec ?
    Il sursauta.
– Attends… Je crois que non.
– Le mec qu’a gueulé qu’y avait une attaque en bas ? demanda Ahmed derrière eux. C’est vrai, ça, on l’a pas revu !
– C’est quoi ce délire ? s’étonna Carole.
    Elle les avait renforcés bien après le début de l’évasion.
– Il s’appelle Thierry, répondit Stéphane. C’est le mec qui nous a dénoncés, ma sœur et moi. Corentin a essayé de l’en empêcher.
    Qui ça ? Ah, le gros roux !
– C’est pour ça qu’il s’est fait arrêter avec moi. Corentin, tu peux nous expliquer comment Thierry a appris à se battre comme ça ?
– Lui, se battre ? se moqua Aurélie. Il avait pas l’air bien dangereux !
– Tu rigoles ! protesta… Corentin.
    Un prénom sur ce visage et ce gros ventre, maintenant.
– Avant, il était banquier. Mais ça a toujours été un gros fou d’arts martiaux. Il faisait de la compète…
– Faut qu’on accélère, coupa Micky. Je viens d’entendre l’ascenseur se refermer.

    Ils ne pourraient pas voler loin. Sandra ne pouvait pas se planquer ailleurs que dans Toulouse, et Stéphane n’accepterait pas de quitter la ville sans elle. Surtout qu’on n’avait pas retrouvé les plans sur lui. Donc, qui les trimballait ?
Et il a osé buter du monde, ce petit con !
    Eh oui. Des couilles avaient dû pousser entre ses cuisses dans la cellule.
Moi, c’est un nez qu’est en train de me pousser… Aïe la vache !
    Corentin aussi, d’ailleurs… Ce gros lard avait tiré quelques lasers en bas et avait remis ça là-haut ! Lui qui avait pissé dans son froc au moment de refuser de dénoncer les deux jeunes…
    Mais peu importait. Les trois capitaines descendaient, ils choperaient ce petit monde. Sauf que Cl’Witt donnerait peut-être du fil à retordre. Thierry l’avait toujours pris pour un petit aubergiste. Mais Wyoss l’avait mis en garde : tous les gerkis suivaient dans leur jeunesse un entraînement de milicien. Et le dossier de Yoontz apparaissait encore dans un hologramme. Le terrien ne pouvait rien lire d’autre que des points, des carrés, des arcs de cercle… Un mélange de sténo et d’idéogrammes. Le commissaire lui avait résumé : excellentes notes en pilotage.
    Ça ne lui laissait pas beaucoup de chance. Seul contre trois ! Et puis, tout ce temps à vendre de la bouffe devait l’avoir rouillé.
    Pourtant, Thierry ne put s’empêcher d’envisager un échec. Ses études en économie et la banque lui avaient enseigné qu’imprévisible ne signifiait pas impossible. Les placements les plus sûrs pouvaient se casser la gueule. La crise avait frappé des pays riches qui s’étaient crus invulnérables. Une petite bande venait de massacrer une Milice.
– Ça peut se localiser, une navette ?
– Oui.
    La voix glougloutante du gerkis vibrait jusque dans son nez, toujours prisonnier de la boule qui le soignait.
– Toutes sont équipées de balises de localisation.
    Parfait. Sauf que :
– Yoontz doit le savoir…
– Seuls ceux qui choisissent une carrière dans la Milice connaissent ce détail.
    Intéressant, ça… Donc, même si les pilotes se laissaient semer, il restait cette carte.

– On décolle ! cria Marc.
– Attendez ! souffla Corentin, les poumons en feu.
    Son gros corps supportait mal la course.
– Grouille !
    Facile à dire ! Bon, allez, un pied sur la plate-forme…
    La poigne de Micky lui saisit un bras et le hissa. Son morceau de toge cachait à peine mieux ses seins qu’un haut de bikini, laissait voir…
Oh ! C’est qu’une môme, là !
    Cl’Witt tendit une main à plat, puis la pointa vers l’énorme trou loin au-dessus. Cette cheminée par laquelle la patrouille avait emmené, une éternité plus tôt, deux prisonniers… Et un Thierry tout fier… Les escaliers se replièrent en une série de claquements. Puis le châssis se souleva. À l’inverse de tout à l’heure, de longs bras robotisés se tendirent et vissèrent des plaques et des pièces sur l’engin qui volait. Peu à peu, des ombres s’allongèrent sur l’habitacle de plus en plus fermé. Vint le dernier morceau de la carcasse. Suivi d’une épaisse obscurité. Des lumières grises s’allumèrent, des hologrammes se dessinèrent.


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– Sacré Thierry ! ironisa Corentin.
    Il s’était planqué pendant la fusillade. Pas fou !
– Tu sais piloter, Cl’Witt ? s’étonna Stéphane.
    Oui ! Bizarre pour un aubergiste !
– Je t’expliquera cela plus tard.
    Une navette apparaissait dans un des hologrammes. Puis une autre.
    Trois.
– J’ai l’impression qu’y a pas que votre copain à nous avoir échappé… essaya de plaisanter une des deux femmes.
    Celle qui avait canardé depuis l’entrée. Brune aux mèches grisonnantes. Son regard brillait de colère et de tristesse.
    Très peu d’humour dans sa voix. L’inquiétude bouffait tout. Ça se comprenait : trois poursuivants.
    Cl’Witt lança ses mains en avant, la navette accéléra comme une flèche. Une façade grisâtre grossit.
– Euh… C’est normal ? s’affola Aurélie.
    Une baie…
– Tu vas tous nous… commença le manchot.
    Sans attendre tuer, le pilote dressa ses bras et les ramena, l’engin se tourna à la verticale. Des pans de murs, des vitres et des ballustrades défilèrent en une cascade grise et transparente dans un hologramme.
Pff… Fortiche !
    Et dans un autre, les poursuivants apparaissaient toujours. Et aussi proches.
    Cl’Witt ferma le poing gauche, des viseurs rouges clignotèrent sur les images, puis se fixèrent. Il ramena sa main droite, toujours ouverte à plat, vers son flanc. La navette décolla de la tour et freina. Une carcasse métallique défila, du bas d’un écran flottant vers le haut. Le pilote tourna son poing à plusieurs reprises. L’image s’inonda d’un blanc presque aveuglant.

    Le canon flexible cracha. Une fois. Une autre. Encore. Une gerbe d’étincelles jaillit entre les éclats qui bordaient le premier trou foré. Le deuxième… Le troisième…
    Une navette cessa de bourdonner alors que son moteur antigravité stoppa, endommagé. Elle freina.
    Deux autres commencèrent à s’élever, comme pour rejoindre leur ennemie. Qui les imita.
    La détruite tombait. Accéléra. Vers la rue, loin en dessous… De plus en plus proche de passants figés aux visages levés, aux regards stupéfaits… Humains et gerkis en toges, terriens mendiants…
    Au-dessus, trois moteurs bourdonnaient. Trois carrosseries grisâtres filaient le long de la tour, en décollaient. Des canons flexibles se déployaient, prêts à envoyer leur lumière destructrice.
    La première navette freina, les deux autres la dépassèrent. Elle se tourna vers sa gauche et accéléra. Approcha d’une autre façade, toujours suivie. Et surplombée. Les canons se pointaient vers son arrière, où vibrait son moteur.
    Une baie. Qui explosa en une avalanche de verre sous une salve bleutée.
    Au sol, des véhicules roulants tournèrent vers le trottoir; s’engouffrèrent dans les carrefours. Et se heurtèrent en fracas métalliques. Des piétons humains se précipitaient et hurlaient. Riches et mendiants en un pêle-mêle de toges et de haillons.

    Cl’Witt entra dans l’appartement, des meubles se rapprochèrent. L’hologramme s’illumina d’éclairs blancs. Des éclats de tables, de chaises et de fauteuils tombaient en une pluie de débris. Un trou dans un mur pleurait de la poussière.
    Le pilote braqua sur la droite et tira. Flashes blancs. Une cloison effondrée. Des ruines de mobilier.
    Il obliqua face à un coin.
Mais qu’est-ce qu’il fout ? se demandait encore Ahmed.
    Entrer de force dans un immeuble et risquer d’en massacrer les habitants ne semblait pas déranger le gerkis. Qui donna encore plusieurs coups de lasers dans l’angle. Le ciment vola en éclats. Suivi de meubles. De chair. De sang orange. Un déluge de morceaux s’agita dans un hologramme.
Putain, mais c’est son peuple, là !
    Ces poseurs de bombe d’avant l’Invasion croyaient servir un idéal. Politique ou religieux, souvent les deux à la fois. Mais là, il servait quoi ? Juste leur fuite !
    Depuis longtemps, ces envahisseurs avaient prouvé leur barbarie. Dès la destruction de la Terre. Et après. Mais comment pouvait-on à ce point mépriser la vie ? Ahmed se rappela la honte que lui inspiraient tous ces extrémistes. Ces tarés qui tyrannisaient des pays, humiliaient et torturaient des femmes, tout ça au nom d’Allah. En quel dieu malade pouvait croire cette race d’un autre système solaire ?
    Dans un hologramme apparaissait un fuselage. Un seul.
    Mais on devinait l’autre plus loin derrière.

    Le Binoclard sentit la navette bondir et freiner. Puis des sons lui parvinrent. Très étouffés, ils échappaient aux oreilles des autres.
    Pas aux siennes, qui parvenaient à les entendre à travers l’épais métal. Perdre ses yeux lui avait au moins donné ça. Et son imagination dessinait dans son esprit les images.
    L’immeuble où Cl’Witt s’était engouffré. Des bourdonnements. Les canons. Une explosion. Un fracas métallique. Le poursuivant qui s’écrasait, son moteur hors service.
    On se dressait. Du ciment éclata dehors, des voix glougloutantes hurlèrent. Le plafond, des occupants blessés. Ou mourants ?
Bizarre qu’il ait pas choisi la Milice en étant doué comme ça…
    Habile. Et pas mauvais stratège. Rentrer dans une tour pour coincer les autres pourritures… Bien vu ! Mais risqué. Les murs et le plafond laissaient autant de place pour manœuvrer qu’un magasin de porcelaine pour un éléphant. Et ça ne gênait pas ses réflexes.
    Une autre explosion. Encore une. Deux…
    Gros coup de frein. Virage à gauche. On se redressait.
    Du ciment explosa. Et le bourdonnement ennemi s’éloignait. Pour ralentir. Et revenir…

    Micky vit la dernière navette s’engager dans l’énorme trou foré devant ses rayons. Rétrécir dans l’hologramme, distancée. Reculer pour jaillir. Et reprendre la poursuite. Éclair blanc. Le mur réapparut, percé, il semblait laisser voir un nuage de poussière. Nouveau flash. Une table vola en éclats qui se plantèrent dans la chair de gerkis. Yeux oranges crevés. Membres piquetés. Fragments plantés dans les fentes auditives. Un abruti se tenait encore debout, figé de douleur et de stupeur. Le fuselage le percuta et le projeta, des os crevaient en plaies sanguinolentes son torse fracassé.
Ça les gêne pas de se tuer entre eux ?
    Orpheline par leur faute, elle avait payé pour savoir comment ils considéraient les humains. Mais leurs semblables ! C’était quoi, ces monstres ?
    Virage à gauche. Flash. Cloison explosée et nuage grisâtre. Éclair. Meubles éclatés… Virage à droite…
    Et l’autre navette suivait toujours. Son nez métallique brillait sur l’hologramme. Sans se rapprocher. Mais sans disparaître. Les virages, les appartements dévastés… Elle traversait tout, comme indifférente à tous ces massacres. Comme liée…

    Une baie explosa en pluie de verre teinté, les éclats brillaient sous le soleil, tombèrent sur la terrasse. Une pluie scintillante glissa en un crissement, se versa en dessous. Et deux navettes jaillirent dans les vrombissements de leurs moteurs antigravité. Elles virèrent à droite, à gauche… S’élevèrent, plongèrent… Remontèrent… Survolèrent les toits et la rue… Rasèrent des balcons… L’une s’éleva.

    Pas Cl’Witt, qui garda sa main tendue à la même hauteur. Et la recula.
    On ralentit. Le fuselage ennemi disparut d’un hologramme. Le dessous métallique se matérialisa sur un autre. Et défila. Ses canons flexibles se tordaient, se dardaient… Lents… Sûrs de détruire leur proie…
– Fais quelque chose ! glapit Aurélie.
    Figés de peur, ses camarades regardaient ces images qui sentaient déjà la mort. Ou le pilote indifférent à toute cette angoisse, qui semblait lui passer dessus. Comme si leurs vies et la sienne comptaient autant que celles des occupants de la tour… Les autres salauds n’attendraient pas pour ouvrir leur feu bleuâtre. Et lui qui ralentissait !
– Qu’est-ce que tu fous ? supplia Yann d’une voix pitoyable.
    Celle des enfants dans une chambre trop sombre, peuplée des monstres de leur imagination.
    L’adversaire commença à… dépasser ? Son avant disparut. Son centre.
    Cl’Witt leva sa main. La navette monta, percuta l’arrière. L’engin ennemi tourna sur lui-même, lancé comme un boomerang. Le pilote fonça et tira à plusieurs reprises. Une explosion poussa la carrosserie. Une autre… Des trous se creusèrent dans le métal.
    Quelque chose explosa dans l’arrière en une gerbe d’étincelles. Le moteur antigravité, enfin touché !

    La navette tournoya, commença à descendre. Elle traversa la ballustrade d’une terrasse, qui semblait la laisser passer entre ses bras de métal tordus, résignée. Frotta le balcon, qui alluma une longue gerbe d’étincelles sous son métal. Fracassa la baie, des éclats teintés volèrent. S’engouffra dans un salon. Les habitants se précipitèrent hors de la pièce, une table et des fauteuils balayés volèrent. La carcasse roula sur les tapis, écrasa les meubles. S’arrêta contre un mur où se creusèrent de larges lézardes, le fracas résonna. Des portes se déboîtèrent.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Castipiani.
    Ses yeux de mercure ou autre chose regardaient le tapis de cadavres sur l’hologramme. Ailleurs dans le bureau, le capitaine Grwach et l’humain visionnaient les vidéos de l’attaque.
    Le commissaire se retourna vers Wyoss. Thierry l’avait cru aveugle. Mais non, ce mec voyait.
– Je suis venu pour emmener à la Milice de Paris le résistant et son complice. Et ils s’évadent en laissant ça
    Il désigna du pouce l’image.
– derrière eux. Vous avez une explication ?
– La bande du Binoclard a attaqué notre Milice.
– Et ?
– Ces individus ont fait évader le jeune résistant et son complice.
– Ils ont fui comment ?
– Ils ont volé une navette.
– D’accord. Maintenant qu’on sait tous les deux ce qui s’est passé, je voudrais savoir comment c’est possible qu’une bande de terroristes ait pu attaquer tout une Milice avec autant de dégâts.
– Leur stratégie a été remarquable, répondit Grwach. Ils ont attaqué en trois endroits à des moments différents. Si vous voulez bien venir voir…
– Et sinon, y a bien la fille de Caen avec eux, ajouta le civil. Je l’ai reconnue. Bon, elle avait pas les mêmes haillons, mais c’était bien elle ! J’ai même vu son petit soleil…
    L’empereur en personne exigeait que ce type participe à l’enquête. Alexis Bengiello. Quoi de si remarquable ?


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    Sandra vit la navette s’arrêter devant la baie. Et dans cette carcasse ovale, Stéphane attendait. De nouveau libre…
Et si jamais ils ont pas réussi ?
    Et si les gerkis avaient réussi à en capturer un ? Qui avait avoué que les plans attendaient dans un certain appartement, bien au chaud ?
Pas ça !
    Le Binoclard et sa bande avaient eux-mêmes admis la folie de leur plan. Même Micky, dont les capacités
(Elle s’est faite une patrouille toute seule !)
auraient pu paraître une chance, n’avait pas essayé de jouer les optimistes. Pour autant, personne n’avait prononcé des mots comme échouer, rater, cafouiller, merder
    Sandra se tourna vers Gaspard. Qui hocha la tête. Il le sentait : c’était bien la bande là-dedans. Et Stéphane, vivant, l’attendait…

– Arrêtez ! ordonna Alain.
    L’image se figea. La gamine fonçait vers le capitaine qui invitait deux terroristes à entrer dans l’ascenseur.
– Regardez bien ses vêtements.
    Un pantalon à peu près neuf. Des bottes. Une toge pas mal déchirée. Une tenue dans un état imparfait, d’accord, mais quand même loin des hardes des terriens des ruines. Ça se rapprochait des vêtements des beaux quartiers. Ou de ceux des deux gars de l’entrée… et de cette femme venue plus tard…
    Ils n’avaient pas pu les acheter sans qu’un commerçant ou un autre client ne les signale : les écrans de propagande diffusaient, grâce à Bengiello, au moins le joli visage aux yeux bleus et sombres. Quelqu’un les avait donnés, pas de doute. Que pour eux ? Et la bande du Binoclard, alors ? N’avaient-ils pas prévu de passer inaperçus ? Autre chose : comment avaient-ils pu se procurer des véhicules camouflés, des armes… et squatter un repaire pendant tout ce temps ?
    Un contact discret et friqué…
– Cela ne va rien nous donner ! protesta Wyoss.
Si, pauvre connard !
– Dois-je vous rappeler que nous sommes confrontés à des urgences bien plus graves !
C’est bien à ça que je bosse ! Et mieux que toi…
– Nous avons une navette volée…
    Alain empoigna le museau.
– Je sais tout ça, merci.
    Les crocs, pressés les uns contre les autres, grincèrent. Les yeux oranges grimaçaient. Tout le visage se crispait sous la douleur.
– Qu’est-ce que vous faites ? s’indigna Grwach.
    Sa main se plaqua sur la crosse de son pistolet. Les gueules des autres agents s’ouvrirent, exhalèrent un mélange de stupeur et d’effroi. Un humain qui osait infliger ça à un des leurs !
Ben ouais, ça arrive ! Surtout quand vous avez amélioré le mec, bande d’abrutis !
– Arrêtez !
    Le capitaine. Prêt à tirer, ce con. Ça craignait. Il oserait, sur un supérieur ? Alain préféra parier sur oui. Mais un champ de forces le tirerait de là… Non, plus marrant ! Il se tourna, entraîna le museau entre ses doigts. Les jambes piétinèrent, parvirent à garder un ridicule semblant d’équilibre. Il s’arrêta, le dos de l’abruti le protégeait de l’autre, qui hésitait à sortir son arme. Pas courant, ça. Les gerkis se foutaient de se tuer entre eux… Pas lui ?
    Bengiello et Louvrains le fixaient de leurs yeux terrifiés. Prêts à intervenir…
Essayez, qu’on se marre !
    Non, trop dégonflés.
    Grwach dégaina.
– Et je sais aussi que quand je te lâcherai, tu vas nous faire le plaisir de chercher dans quel magasin
– Lâchez-le !
– un client a dépensé de quoi fringuer sept personnes.
– Je n’hésiterai pas
– Tu feras tes recherches sur
– à tirer !
– hier et aujourd’hui.

– Tu viens pas, Gaspard ?
    Toujours debout dans le salon. Il secoua la tête.
– J’ai un orchestre à faire répéter ce soir.
    Quelque chose que Sandra n’avait jamais vu ailleurs que sur des images. De longs rangs courbes, vêtus de noir et de blanc. De nobles instruments. Les premières notes de musique pour ses oreilles avaient été sa récompense après la réparation d’un lecteur de CD, en plus d’en avoir appris sur l’électronique. Et dans cet appartement, elle avait écouté quelques mesures de symphonies sur la chaîne pendant que la bande attaquait la Milice.
– Dis à la bande de ne pas s’inquiéter pour moi et que j’ai été content de les connaître. Avec un peu de chance, je dirigerai un concert après la chute des gerkis.
– C’est pas le moment de penser à ta musique !
– Je vous obtiendrai des places aux premières loges !
– Gaspard, faut y aller !
– Tu as raison, ne les fais pas attendre.
    Une manière bien moins rude que ses parents ou Stéphane. Mais un même message : mon choix est fait, laisse tomber.
– OK ! se résigna Sandra.

    Castipiani balança son collègue sur le côté.
Putain, balèze, le mec ! pensa Alexis sans humour. La crainte d’encaisser le prochain coup de colère s’ancra dans son esprit.
    Le dos et le crâne heurtèrent un mur, y glissèrent. Le cul et les jambes écartées cognèrent le sol en un fracas mou. Sous le regard médusé et l’expression de poisson ahuri de Louvrains. Qui ne déclenchèrent le moindre sourire chez personne. Un air niais aussi drôle, pourtant !
Il est malade ou quoi ? C’est qui le prochain ?
– Vous attendez quoi pour vous mettre au boulot ? demanda… l’homme ? d’un ton sarcastique.
    Un sourire moqueur s’ouvrait sous les yeux de mercure.
    Wyoss se releva, ses genoux tremblaient de peur. Ses mâchoires vibiraient de honte et de colère. Il s’approcha de son bureau de quelques pas rapides qui claquèrent dans le lourd silence effrayé.
– Ce comportement est indigne d’un officier de la Milice ! s’écria Grwach en rengainant son pistolet.
    Le cinglé haussa les épaules.
– Je suppose…
    Minute ! Depuis qu’on l’avait envoyé dans le bureau de ce taré après son témoignage, le nom Castipiani tournait dans la mémoire d’Alexis. Ça lui disait quelque chose… Un scandale à Nice… Une affaire énorme…. Mais oui ! Des flics qui avaient déballé dans les journaux des bavures, des harcèlements… Des putes qui avaient dénoncé ce commissaire qui leur servait de proxénète… Et ce mec finissait à la tête de la Milice de Paris !

    Stéphane serra Sandra contre lui.
– Tu pouvais pas m’obéir ? plaisanta-t-il.
    Si heureux de vivre et de retrouver sa sœur !
– Faut croire que t’as pas d’autorité.
    Elle parvenait même à détourner de Micky le regard du garçon. Depuis leur départ de la Milice, ses prunelles s’étaient vissées à la beauté presque dévoilée. Ce morceau de pantalon et ce lambeau de toge ne cachaient pas grand-chose…
– Décolle, Cl’Witt, Gaspard viendra pas.
– C’était ce qu’il voulait, rappela le Binoclard.
    C’était quoi sur son visage ? De la tristesse ? Carole n’avait encore jamais rien vu de semblable sur ces traits impassibles.
– On dégage ! ordonna-t-il.
    Et son vieux pote ? Sacrifié. Sans regrets…
Ah ouais ? Et cette expression, alors ?
    L’escalier se rétracta, la plate-forme s’éleva.
– Il a dit… commença la jeune fille.
    Des larmes scintillèrent dans les yeux verts.
    Les quartiers de la carrosserie se rapprochaient. De plus en plus prêts à envelopper l’habitacle qui s’envolait vers eux.
– Il veut que tout le monde sache que…
    Elle passa sa main sous ses paupières.
– Il a dit qu’il était content de nous avoir connus !

    Debout face à la baie, Gaspard vit la plate-forme cesser de s’élever, rester en suspension. Comme pour lui permettre de voir une dernière fois les passagers assis sur les banquettes, attachés dans les sangles de sécurité. Le Binoclard et son visage triste autour des rondelles rouillées. Carole. Ahmed. Yann, et cette ferraille hérissée autour d’os au bout de son poignet. Micky et ses vêtements encore plus déchirés, sa chevelure de nouveau brune, qui regardait dans… sa direction ? Un sourire amer se dessina sous les yeux d’un bleu de nuit d’orage. Sandra dans les bras d’un garçon blond aux mêmes yeux verts, sans doute son frère. Ils l’avaient donc délivré ! Ce plan fou avait marché !
    Les gros quartiers métalliques se rassemblèrent et claquèrent, avalèrent l’habitacle. Et semblèrent lui serrer le cœur. Ces visages amis disparurent.
    Gaspard leva la main.
– Bonne chance…


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– Comment tu fais tout ça ? demanda Stéphane.
    Deux ou trois hématomes marquaient son visage. Les autres salauds ne l’avaient pas raté !
    À l’avant, face aux hologrammes, Cl’Witt pilotait.
    Micky faillit se détourner des yeux verts. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Pourquoi son cœur battait plus vite ?
    Elle essaya de chasser cette impression de son esprit
(Pas terribles, les gnons
Beau visage !)
et haussa les épaules.
– J’ai jamais su.
– Tu rigoles !
– Non, je te promets !
    Sa bouche se courba, titilla ses pommettes. Puis s’affaissa.
– Mes parents savaient quelque chose…
    Elle baissa son visage, le redressa.
– Ils m’ont jamais rien dit. Alors qu’ils ont vu des trucs pas possibles chez moi !
– Et ils veulent toujours pas t’en parler ?
    Papa mort dans la ruine… L’amas qui subsistait de la Tour Eiffel… Maman qui lui donnait ce pendentif…
– Les gerkis les ont tués.
    Stéphane se mordit la langue.
– Je suis désolé.
– T’étais pas obligé d’être au courant.
    Les lèvres de Micky dessinèrent un sourire amer.
– Ça s’est passé à Paris… Ma famille squattait un vieil immeuble avec d’autres familles. Pas loin de la Seine…
    De ce qu’il en restait. Des flots bouillonnants, verdâtres et acides qui puaient la charogne.
– Un jour, la Milice a fait une rafle. Comme par hasard, pas longtemps après que j’aie fait un truc pas possible…
    Elle raconta l’épisode de la commode soulevée pour dénicher la petite voiture.
– Tu crois qu’y a un rapport ? s’étonna Stéphane.

    Sur l’hologramme, l’image de navette se scinda en quatre portions qui s’écartèrent. Un atterrissage… qui rimait à quoi ?
– Commissaire Castipiani… osa appeler Thierry.
    Ses syllabes précipitées ne cachaient rien de l’angoisse qui l’étreignait encore. Un mot de travers et ce cinglé le savaterait, l’étranglerait… Wyoss gardait encore ses yeux baissés !
– Oui ?
– Est-ce qu’y avait une ado blonde sur les vidéos de l’attaque ? Je veux dire : une ado vraiment blonde ! Et je parle pas de l’espèce de petite Wonder Woman…
– J’ai pas vu de petite blonde. Grwach ?
– Pas davantage.
    Castipiani se tourna. Et sourit.
– Vous savez quelque chose ?
– Sandra…
    Le malade s’avança, ses pas métalliques
(Tu dérailles ! Personne a des pieds en ferraille !
Et ses yeux ? Et ses mains ?)
résonnaient dans le bureau.
– Louvrains, j’aime pas les cachotteries et j’aime pas les agents qui jouent perso.
    Ça commençait à craindre… Thierry réalisa que ses pieds avaient reculé d’un pas. Ou deux…
– La sœur du petit résistant ! Elle était pas présente à l’attaque ! Je pense que le frangin lui a refilé les plans.
– Et ?
    Les prothèses avancèrent encore. La main noire se leva, les tubes éclairants de la pièce allumaient sur sa surface d’inquiétants éclats blancs.
– Elle s’était réfugiée quelque part !
– Dans cette appartement, par exemple… C’est bien ça ?
    Castipiani s’arrêta.
– Pas bête…
    Il se tourna vers Wyoss.
– Je veux tout savoir sur les occupants de cet appartement. Tout de suite !
    Le commissaire se hâta de plonger sa main dans l’image de terrasse. Elle disparut, comme happée dans la pierre virtuelle. Un cadre noir se dessina, des caractères gris y clignotèrent. Un long texte fixe leur succéda, illustré de la photo d’un humain aux cheveux blanc neige.
    Un mélange de stupeur et de consternation écarta les mâchoires du chef gerkis.
– Vous le connaissez, on dirait… remarqua le cinglé.
– Gaspard Guirrinez. Il dirige un… Je crois que vous appelez cela un orchestre.

– Pendant que j’avais la commode dans la main, y en a plusieurs qui m’ont regardée comme si j’étais un monstre, expliqua Micky.
    Les visages se tournaient vers eux. Seul celui de Cl’Witt demeurait face aux hologrammes.
– Et pas longtemps après…
    Stéphane hocha la tête. Drôle de coincidence…
– T’avais quel âge ?
– Sept ans.
    D’accord. Les gerkis payaient cher tout renseignement de valeur. Quelqu’un dans la ruine avait dû se lasser de cette vie et vouloir porter une jolie toge rouge. Parler à la Milice d’une petite fille qui pouvait devenir dangereuse… Se foutre de livrer les parents aux rayons de la Milice !
– Mon père s’est interposé entre un rayon et un camarade de ruine. Ma mère et moi, on a réussi à se cacher sous les ruines de la Tour Eiffel. On savait que la Milice nous retrouverait.
    Micky souleva le petit soleil qui brillait au-dessus du lambeau de toge, passa un doigt sous un œil, puis l’autre, sécha les larmes qui perlaient.
– Juste avant, elle m’a donné ce pendentif en me promettant que tant que je l’aurais sur moi, y aurait un espoir pour qu’on se revoie. Après, elle m’a dit de m’enfuir. J’ai entendu des pistolets bourdonner…
– Je suis désolé…
    Stéphane ne trouva rien d’autre que cette platitude. Il aurait donné n’importe quoi pour effacer toute cette tristesse dans le regard bleu… nuit… ou orage, oui c’était ça.

– Votre gouverneur a laissé un humain vous entuber ! abrégea Castipiani.
    Wyoss avait terminé de lui expliquer comment Gaspard Guirrinez avait pu diriger des musiciens au service des gerkis.
Bien vu ! admira Thierry. Ce mec s’était servi de quelque chose d’étranger à ces extraterrestres. Qui avaient dû aimer assez pour vouloir des types capables d’en jouer. Et de les payer…
    L’autre commissaire ouvrit son museau pour se défendre, mais ne put rien placer.
– J’imagine qu’il a ses entrées partout chez vous, qu’il appelle le gouverneur par son prénom…
    La gueule se ferma, crispée de honte et de colère. Les mains à deux pouces se serrèrent en poings.
– Et bien entendu, les modules de détection sont programmés pour alpaguer Guirrinez.
– Je… Je m’en occupe !
    Wyoss se tourna, autant pour se mettre au boulot que pour échapper à une nouvelle dérouillée. D’un geste de la main, commanda l’apparition d’un hologramme qui se chargea de caractères gris.
– Louvrains, vous avez quelque chose à dire sur la frangine du petit résistant ?
– Pas beaucoup de choses, mais très intéressantes, sourit Thierry.
– Je vous écoute.

    Stéphane sentit son bras se lever… pour enlacer les épaules de Micky…
Pas ça !
    Sa main sur cette peau toute douce…
Pas le moment !
– Il contient quoi, ce soleil ?
    La jeune fille fronça ses sourcils et se pencha vers son pendentif. Elle redressa son visage.
– Je vois pas ce que tu veux dire…
– Qu’est-ce que tu veux que ça contienne ? s’étonna Ahmed. T’as vu comment c’est fin ?
– Regarde, on dirait que ça peut s’ouvrir !
    Une fente courait sur la bordure.
– T’as raison !


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– Commissaire Castipiani, nous avons scanné les dépenses effectuées dans les commerces de vêtements, annonça Wyoss.
    Alain leva la main, la paume de métal face au con.
– Laissez-moi deviner : un certain Gaspard Guirrinez a acheté de quoi habiller sept personnes !
– C’est exact. Mais je n’ai pas attendu de savoir cela pour signaler Gaspard Guirrinez à toutes les Milices de France.
– Du monde.
– Pardon ?
    L’abruti !
– Signalez-le aux Milices du monde.
    Le chef d’orchestre avait fui dans la navette, et aucun faisceau bleuté ne pourrait sonder l’engin ! Il pouvait rejoindre la Résistance, continuer la route au sein de la bande du Binoclard ou… demander à se planquer. Il se croirait en sécurité dans une ville loin du territoire français…
– Tout de suite, obtempéra Wyoss.

    Gaspard relisait une vieille partition. L’Inachevée de Schubert. Dirigée combien de fois avant l’Invasion ? et depuis ? Des coins pendaient aux pages jaunies qu’il tournait. Une odeur aigre-douce de vieux papier s’envolait du volume. Son bracelet vibra à son poignet. Sans ouvrir le clapet, il sut que l’appareil lui rappelait, comme chaque semaine à cette heure, la répétition.
    Il ferma la partition et posa la reliure de cuir sur la table basse. Sur le côté, sa bibliothèque semblait attendre, montrer la place vide. Pas maintenant. On rangerait ce soir en rentrant, après un morne repas de boules nutritives. Il se leva du fauteuil. Sous le meuble, une malette de bois verni pointait son flanc. Il la saisit et se dirigea vers la porte, ouvrit d’un geste. L’appartement se referma derrière lui et attendrait son retour, comme chaque semaine.

– Commissaire Castipiani, appela Grwach.
    De quelques signes de mains, il tourna un hologramme noir parcouru de signes gris.
– J’ai obtenu le dossier de la Phase de Conditionnement au Combat de Cl’Witt Yoontz.
    Un nom à coucher dehors pour leur espèce de service militaire.
– Vous y avez trouvé quelque chose d’intéressant ?
– Yoontz était un élément globalement médiocre, à l’exception du pilotage. Selon un rapport, il se montrait à la fois extrêmement habile et très rusé.
– J’ai eu un aperçu de ça pendant la poursuite, merci.
    Trois navettes foutues.
– Rien d’autre ?
– La Milice lui a proposé une incorporation en tant qu’agent-pilote. Il a refusé afin de reprendre le commerce d’un de ses parents. Depuis, il a choisi de s’installer à Toulouse.
Un de ses parents…
    Son père ou sa mère ?
    Une brève alarme sonna. En plein milieu du bureau, un hologramme rempli de caractères gris afficha une image de Guirrinez.

– Je crois que c’est Sandra que ça intéresse, dit Stéphane.
    Sa sœur, intriguée, s’approcha.
    Dévissé, le couvercle sous le soleil laissait voir plusieurs petits traits dorés parallèles.
– Ça ressemble au circuit d’une carte SD.
– Une carte… commença Micky, perplexe.
– Pour faire court, c’est un tout petit appareil qui peut stocker un gros paquet de données.
– Un gros paquet de données… répéta Ahmed. Donc, Micky, ta mère t’a donné une espèce de carte SD… Ça rime à quoi ?
    Sandra revissa le couvercle du pendentif.
– On le saura qu’en regardant ce qu’y a dessus.
– Ça a sûrement de l’importance, déduisit le Binoclard.
    Stéphane s’en doutait. Pourquoi remettre un circuit de carte SD à une fille de sept ans capable de soulever une commode ?
– Micky, ta mère t’avait bien dit que tant que tu garderais ce soleil, y aurait une chance pour que vous vous revoyiez. C’est bien ce qu’elle t’a dit ?
– C’est ça.
– Elle t’a dit ça pour que tu veilles dessus. Que tu le protèges.
– Qu’est-ce qui peut y avoir de si important dessus ?

– Gaspard Guirrinez ! appela une voix électronique
    Il se figea sur le trottoir et leva son visage. Vers le module de détection qui venait de le parcourir.
– Vous êtes en état d’arrestation
Ils sont déjà remontés jusqu’à moi !
    Ça devait bien arriver. Si vite ?
– aux motifs de trahison
    Une glace de peur pesa dans ses entrailles. Ses genoux tremblaient.
– et de complicité d’assassinats sur les personnes d’officiers de la Milice.
    Peine capitale. On scellerait son sort sans même un procès.
– Veuillez rester où vous êtes
    Justice gerkis obligeait.
– et attendre la venue d’une patrouille.
    Qui le conduirait vers une cellule. Puis vers la mort. Un supplice devant un public avide de sang et de souffrance.
    L’orchestre ! Qui le dirigerait ? Ne priverait-on pas les musiciens de leur métier ? Que deviendraient-ils sans salaires ?
– On dit Maître Gaspard Guirrinez ! osa-t-il.
    Au cinéma, les spectateurs auraient peut-être souri devant une telle réplique. Mais chez lui, cette minable bravade n’empêcha pas des images de défiler dans son esprit. La petite cellule sombre. Les souffrances et la mort devant une foule hostile et hilare. Les musiciens pauvres.
    Il reprit son chemin d’un pas raide et tremblant. Le module le suivit.

    Micky portait un secret à son cou depuis toutes ces années !
– Une énigme de plus… sourit Yann. Y a longtemps qu’on n’est plus à ça prêt avec elle !
    Toutes ces capacités… Cette couleur d’yeux… Et ce truc dans son pendentif, maintenant.
– Cl’Witt, y a des lecteurs dans une navette ? demanda Sandra.
    Autour des yeux oranges, les bosses du visage dessinèrent des rides d’incompréhension.
– Je veux dire : est-ce que, dans cette navette, y a moyen de voir ce qu’y a sur ce circuit ?
– Ah ! Alle complètement à l’arrière. Tu voiras une couleur verte. Mettes le circuit dedans et tu voiras un hologramme.


    Une navette approcha. Gaspard continua son chemin, savait que l’engin l’arrêterait. Ses doigts se crispèrent sur la poignée de la malette. La glace de peur dans son ventre se refroidit.
    Une plate-forme descendit devant lui, chargée de cinq gerkis. Quatre agents et… Wyoss en personne ?
    Les marches d’accès se déployèrent en claquements secs.
– Bien le bonjour, commissaire !
    Une voix encore ferme…
– Que puis-je faire pour vous ?
    Un ton encore chargé de son habituelle politesse joviale.
– Gaspard Guirrinez, veuillez prendre place à bord de la navette.
– Je vous prie de m’excuser,
    La pomme d’Adam du chef d’orchestre descendit et remonta dans sa gorge.
– mais ce ne sera pas possible.
– Gaspard Guirrinez, ne nous obligez pas à recourir à la force.
– Des musiciens m’attendent. Ils doivent être en train de s’accorder à l’heure qu’il est.
    Un grognement entrecoupé de claquements de langue sonna dans le museau de l’officier. Les quatre agents se levèrent, pistolet en main. Aucune expression ne brillait dans les yeux oranges.
– Commissaire, nous donnons un concert dans moins d’un mois en l’honneur de notre gouverneur.
    Les miliciens continuaient d’avancer.
– Vous tenez vraiment à ce que notre gouverneur entende des fausses notes ?
    Ils encerclèrent Gaspard.
– Si notre gouverneur n’est pas satisfait du concert, la faute vous en incombera.
    On saisit ses bras et on les tordit dans son dos. Des douleurs fusèrent, il lâcha sa malette. Le bois verni tomba en un choc mat.


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– Et merde ! jura Sandra. J’aurais dû m’y attendre.
    L’aura verte ne parvenait pas à lire le circuit.
– Je suis désolée,
    Elle revissa le médaillon, déçue,
– va falloir attendre
revint vers son siège
– qu’on arrive à la base.
se rassit
– On devrait avoir ce qu’il faut.
et boucla sa ceinture.
– T’es sûre ? s’inquiéta Micky.
    Elle prit le médaillon que Sandra lui rendait
– Si même une machine des gerkis
et boucla le fermoir derrière sa nuque.
– arrive pas à lire ce truc…
– C’est pas comme ça que ça marche. Pour faire court, le moins avancé et le plus avancé vont pas forcément lire les mêmes trucs. Et à la Résistance, nos ordinateurs devraient lire ça.
– Bravo ! chambra Stéphane.
– Quoi ?
– T’as réussi à parler de technologie en faisant court.
– Pff…
– Parce que normalement, Sandra, quand elle se met à parler de technologie, de science ou de trucs comme ça, ça peut durer des heures !
– N’importe quoi !
    Des sourires fendirent les visages. Même celui de Cl’Witt, entre deux hologrammes.
    Sauf celui du Binoclard.
Il doit encore penser à Gaspard…
– Faudrait savoir ! plaisanta Carole.
– Elle s’en est pas si mal sortie quand elle nous a expliqué pour ses enveloppes…
– Ah ! Merci Corentin !

    Les gerkis plaquèrent Gaspard sur une chaise.
– Laissez-nous, ordonna le commissaire.
    Toujours de dos, les mains croisées derrière les reins. La courte chevelure gris acier, les oreilles et une nuque couverte de peau blanche trahissaient… un humain ? À ce grade ?
    Les agents se retirèrent du bureau, la porte se ferma derrière eux.
– Excusez le désordre, la Milice a été attaquée. Enfin bref ! Pas mal, d’avoir fait aimer la musique à des extraterrestres qu’avaient pas ça chez eux.
    L’officier se tourna. Et révéla ses yeux. Gaspard sursauta.
Black eyed kids !
    Entre deux gammes au piano et trois exercices de solfège plus ses leçons d’écolier, collègien et lycéen, il avait aimé, comme bien des jeunes, Internet. Des jeux en ligne l’avaient distrait, des vidéos érotiques avaient accompagné l’éveil de ses hormones… Sur les conseils de plusieurs amis, il avait surfé sur un site dédié au paranormal. Un titre avait attiré son attention : les Black eyed kids. L’article parlait d’effrayants enfants aux globes oculaires noirs sans pupilles ni iris, et ils portaient malheur. Le regard de cet homme… D’un gris de mercure, mais de la même horrible unité.
– Une belle couverture, faut le reconnaître.
    Gaspard avala sa salive.
– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.
– Je suis pas assez clair ?
– Commissaire, je me permets de vous signaler que je suis déjà en retard pour la répétition de l’orchestre !
    Un ton sec. Qui cachait sa peur ?
    Grey Eyed Man sourit. Mielleux. Doucereux.
    Cruel.
– Vous avez raison, je vous fais perdre votre temps, excusez-moi. Autant être direct. Je vous ai dit que la Milice a été attaquée, mais je vous ai pas dit par qui : le Binoclard et sa bande. Qu’est-ce que vous savez sur eux ?
    Gaspard baissa le regard, puis parvint à le relever.
– Mais… ce que tout le monde en sait !
    Le commissaire secoua la tête. Puis il remua ses mains. Sans doute pour générer un hologramme. Qui se dessina dans l’air. D’autres gestes, et l’image d’une navette y apparut, devant celle d’un immeuble.
– Je suppose que vous reconnaissez pas cet appartement, alors je vous le dis : c’est le vôtre.
    Quoi ?
– Et dans cette navette, y a la bande du Binoclard. Ils l’ont volée.
    Et la Milice la localisait ! Mais comment ?
– Cette navette est restée un certain temps devant vos fenêtres. Vous pouvez expliquer pourquoi ?
    Je dois les prévenir !
    Oui ! Activer un hologramme suffisait à voir vers où la bande volait… Il fallait les prévenir ! Mais comment ?
– Devant mes fenêtres ?
– Faites pas l’ignorant !
    Pas la peine de demander comment on pouvait déterminer à qui appartenait ce logement. Des données et un GPS, ça se recoupait…
– On a trouvé autre chose. Ce matin, vous avez acheté des vêtements pour sept personnes, deux paires de lunettes noires et un flacon de teinture blonde.
    Sa carte de crédit ! Elle l’avait trahi ! Les gerkis pouvaient donc fouiller les comptes en un rien de temps.
Et dire qu’on se plaignait de la Loi sur le Renseignement !
    Ces envahisseurs disposaient de moyens bien plus efficaces…
– Et devinez quoi ? Le Binoclard et sa bande sont sept, dont une fille qui s’était teinte en blonde. Vous voulez la vidéo de l’attaque ?
– C’est absurde ! se défendit Gaspard.
    Un ton qui se serait voulu offusqué et ironique. Mais qui cachait mal cette angoisse qui lui étreignait la poitrine.
– S’il vous plaît, ne pourrions-nous pas arrêter ce jeu ridicule ? J’ai…
– …une répétition qui vous attend, je sais ! Mais ça peut aller vite. Il vous suffit de me dire ce que vous savez sur le Binoclard et sa bande.
– Eh bien… C’est une bande de terroristes qui sème la terreur depuis
(que les gerkis ont énucléé Joseph !)
un peu moins de vingt ans.
– Tiens ! Il semblerait que vous ayez dépensé beaucoup d’argent dans divers garages pendant cette période.
    Ils savaient ça aussi ! Facile en épluchant ses comptes.
– Sans avoir de véhicule personnel. Bizarre, non ?
– Je ne vois pas le rapport ! Est-ce un délit de ne posséder aucun véhicule personnel ?
    Non. Mais financer la construction d’engins de guerre camouflés en carcasse, si. Et l’homme aux yeux de mercure devait s’en douter.
– Je croyais jusqu’alors que leur dernier exploit était l’assassinat du gouverneur de Normandie, mais vous m’avez appris qu’ils s’étaient attaqués à la Milice de Toulouse.
    L’officier s’approcha d’un pas lent.
– Vous savez plein d’autres choses…
– Mais pas du tout ! s’affola Gaspard.
    Tout sang-froid déserta ses nerfs.
– Je n’ai rien à voir avec eux !
    L’autre tendit un bras derrière lui et balaya de la main. Une vidéo succéda à l’image. Les pièces d’un appartement, chambres aux lits en désordre. Des agents de la Milice qui ramaissaient des vêtements neufs, un humain dans le bel uniforme noir qui brandissait un flacon de teinture blonde.
    Horrifié, le chef d’orchestre regardait la fouille de son appartement.
– Y a six tenues. Plus une qu’on a vue en lambeaux sur le dos d’une des terroristes de tout à l’heure.
    Micky !
– Je ne comprends pas ce que ces six tenues font chez moi !
– Pas plus que la teinture, évidemment. Je trouve que vous vous entêtez drôlement, pour quelqu’un qu’a pas de temps à perdre. Et moi aussi, j’ai autre chose à faire.
    Le commissaire saisit la mâchoire de Gaspard en une poigne dure et froide
(comme du métal ?)
et le décolla de la chaise.
– Je vous jure que je n’ai rien à voir avec eux !
    Ces doigts de fer allaient broyer son visage…
    Une tiédeur liquide et grasse mouilla son bas-ventre.
– Je vous le jure ! pleura-t-il, la bouche rétrécie entre deux phallanges.
    L’autre main se leva. Le plafond éclairant allumait des petits éclats blancs sur sa surface noire. Elle se pointa vers la porte et balaya dans l’air. L’instant d’après, Gaspard vola. Son dos atterrit dans le couloir.
– Emmenez-le en salle d’interrogatoire.


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    Le regard de Micky semblait fixer les hologrammes. Mais pas son esprit.
– Tu penses à ce qu’il peut y avoir sur ce truc ? demanda Stéphane.
    L’envie d’entourer de son bras ces épaules le démangeait.
Faut mieux éviter…
– Te prends pas trop la tête ! À la base, on va pouvoir te le lire.
    Elle tourna son visage vers lui. Des traits doux, presque enfantins. Et ces yeux…
– Ça fait douze ans que j’ai ça sans le savoir. Ma mère me l’a donné sans me dire ce que c’était !
    Toute trace de la combattante dans les locaux de la Milice avait disparu. La jeune fille ressemblait maintenant à une gamine perdue. La détresse avait remplacé sa hargne.
– Tout ce qu’elle m’a dit, c’est…
– Tant que tu le porteras, t’auras une chance de la revoir, sourit le garçon.
    Sans moquerie ni joie, enfin il espérait. Rien que de la compassion.
– Elle savait que c’était pas vrai, vu qu’elle…
    Pas besoin de poursuivre, à moins de vouloir remuer le couteau dans une plaie qui ne cicatriserait jamais. Comme la mort de ses parents. Sous la torture…

– Tu peux nous redire ton histoire ? s’offusqua Pierre, incrédule.
    Le front plissé de stupeur. Comme les autres dans la ruine. Même Alban, qui avait vu de près ce qu’il venait de raconter, n’osait pas y croire.
– Non, mais on est plusieurs à avoir vu ça ! Parole !
– T’espères nous impressionner, c’est ça ? protesta Juliette.
    Un mélange d’ironie et de colère crispait son visage noir sous ses courts cheveux crêpus.
– Laisse tomber ! Tu sais bien que personne oserait s’attaquer à la Milice ! Surtout pas une femme toute seule !
– Purée, mais t’écoutes, au moins ? J’ai dit que quand elle était arrivée, ça faisait un moment que l’alarme arrêtait pas de sonner, OK ?
– Ouais, ouais, d’accord !
– Ça veut dire que la Milice était déjà attaquée à ce moment-là, reconnut Philippe. Remarquez, ça colle, vous trouvez pas ?
– Ça colle ? tiqua Pierre.
– Ben… Y a bien eu un résistant arrêté, non ? Un de ceux qu’avaient volé les plans de la baraque de l’empereur ! Personne s’en rappelle ? Ça a été dit sur les écrans de propagande, oh, on se réveille, là !

– Et si c’était des souvenirs d’elle ? suggéra Micky.
    Stéphane secoua la tête.
– Elle les aurait pas planqués comme ça. Ce serait pas logique ! Imagine : elle te file des souvenirs, mais tu peux pas en profiter !
    Son regard fixait les yeux bleu nuit dirigés vers lui. Ou les épaules nues. Ou les seins sous le lambeau rouge.
– Non, ce qu’elle t’a dit, c’était pour…
Faut que je regarde ailleurs !
– Enfin, ça devait être…
    Pratique pour lui parler !
– Pour que tu t’y accroches.
– Ça a bien marché, je le quitte jamais. Tu te rends compte de l’importance, pour qu’elle me le confie de cette façon ?

    Juliette fronça les sourcils et leva son visage vers le plafond éventré. Entre les poutres s’étendait un ciel bleu.
– Donc, c’est des résistants qu’auraient essayé de libérer le gars… Ouais, je les revois sur l’écran ! Un blond et sa sœur ! Et ils avaient pas réussi à choper la fille !
– Juste un truc, nuança Pierre. Elle avait quoi comme arme, Alban ?
– Ben… Le même pistolet que dans la Milice, quoi ! Cette espèce de machin à laser !
– Bizarre. Non seulement ils font pas des trucs pareils d’habitude, mais en plus, ils ont pas trop ces armes-là…
– En même temps, on sait quoi sur la Résistance ? rappela Philippe.
    Ce qu’en racontaient les écrans de propagande. Rien de plus.
– Justement ! insista Pierre. La propagande, elle essaie de faire peur ! T’as vu comment ils font ? Combien de fois dans la journée tu vas apprendre ce que tu risques quand tu te fais arrêter ? T’entends le genre de ton et de mots qu’ils utilisent ? Si la Résistance était surarmée et féroce, on le saurait, crois-moi ! Et eux, excuse-moi, mais c’est jamais bien méchant !
– Euh… Et les plans de la baraque de l’empereur, alors ?
– Ouais, c’est un gros truc ! Mais c’est le premier aussi gros ! Alors que la bande du Binoclard, ils sont quand même plus…
Le Binoclard !
    Juliette n’écouta pas la suite. Un afflux de réflexions noya les voix de ses compagnons de ruine.
    Le Binoclard. La Milice avait détruit son repaire, mais pas sa bande, toujours en fuite. Et eux, question arsenal, vu leurs exploits, ne devaient pas se contenter de pauvres petits revolvers… Et puis les écrans de propagande signalaient… cette fille…
    Luc entra dans la ruine.
– J’ai vu un truc de malade ! haleta-t-il.

– Ça sert à rien de réfléchir maintenant à ce que c’est ! coupa Carole.
– Surtout qu’y en a une qu’a besoin de repos, ajouta Aurélie.
    Même si la peau vierge de cicactrices et les yeux encore vifs de Micky prétendaient autre chose. Guérir mieux qu’un lézard devait se payer en épuisement, qui se cumulait à celui de la bataille.
– Allez, on saura ce que c’est.
    Pas la peine de lui imposer des réflexions sur un tout nouveau mystère. Elle pouvait bien profiter d’une toute nouvelle émotion : celle de plaire à un garçon. Une énigme, beaucoup plus agréable, lui suffisait bien : ce qui se passait dans son corps et dans sa tête. Avant l’Invasion, les filles de son âge comprenaient ces sentiments, ces désirs… Plus maintenant. Jeune ou vieux, on ne pensait plus qu’à survivre.
    Aurélie laissa les deux adolescents et se rapprocha de Marc. Qui s’étira.
– Je suis claqué !
    Comme tout le monde. Mais personne n’oserait dormir. Sitôt les yeux fermés, les consciences balanceraient leurs cortèges de cauchemars. Tout ce sang versé rejaillirait en flots d’horreurs. Un instant viendrait où l’épuisement les assommerait. Encore loin…

– Des navettes qui se poursuivent… répéta Pierre, pensif.
    Luc venait de finir son récit.
– Y a pas à chercher loin ! affirma Alban.
    Cette autre histoire folle renforçait la sienne, qu’on commençait à croire.
– C’est tout simplement les résistants qu’en ont volé une pour filer avec leur copain évadé !
    Luc sursauta.
– Et des miliciens qui les ont coursés… Pas con ! approuva Philippe.
    Sans laisser à leur ami le temps de poser la question qui devait lui brûler les lèvres : Une seconde ! La Résistance fait quoi là-dedans ?
– Sauf que c’est pas les résistants, arrêta Juliette.
    Les regards se tournèrent vers elle, surpris.
– Un truc pareil, c’est la marque de fabrique de qui ?
    Puis elle rappela l’avertissement des écrans de propagande sur une jeune brune aux yeux bleus très foncés dont les capacités dépassaient celles des humains.
– Oui, enfin, on sait pas tout… interrompit Pierre.
– Attendez ! stoppa Luc, debout, les mains levées. Vous pouvez m’expliquer, parce que là, je comprends plus rien.
– Alban, si tu veux bien…

    Gaspard ne s’était pas relevé. Les agents l’avaient poussé dans la salle, l’avaient laissé à quatre pattes sur ce sol gris et dur. Puis la porte s’était refermée.
    Il osa poser ses paumes. Se hisser. Son ventre et son torse décollèrent, se redressèrent. Un mur lui apparut. Des lames, de longues pointes, des scies, des marteaux… ne laissaient voir que des petits pans de la pierre morne. Leur métal étincelait comme un horizon de douleur sous le plafond luminescent.
    Une boule de peur explosa dans son ventre et répandit son poison glacial dans son corps. Une lourde gangue froide englua son cœur. Ça devait finir comme ça, non ? Aider des terroristes, feindre de collaborer… De la trahison. Un crime. Il toucha les petites lyres dorées sur les bretelles de sa toge. Une idée à lui. Le gouverneur avait exigé qu’il porte des insignes, comme tous les titulaires d’une charge. Gaspard en avait demandé des spécifiques, dans cette forme qui ornait aujourd’hui son habit, pour lui et les musiciens. Une époque lointaine… Celle des sourires des gerkis bernés…
    Et la bande du Binoclard qui filait vers la base de la Résistance sans savoir que la Milice suivait la navette à la trace ! Ou plutôt au satellite…
    Sortir de là. Et vite. Trouver un moyen de les joindre. Sans même savoir où ils se rendaient !
    Les lames. Les pointes. Les scies. Les marteaux. Et autre chose… Des tenailles !
    La porte s’ouvrit derrière lui, puis se referma. Des pas lents et sûrs claquèrent. Passèrent à son côté. Enfin lui apparurent des bottes noires, des jambes longues et massives. Il leva la tête. Son regard défila le long d’un ventre et d’une poitrine d’athlète. Et croisa ces affreux yeux à fond gris.
– Guirrinez, j’ai appelé votre gouverneur. Il a eu un mal fou à me croire ! Il a exigé les preuves de nos accusations contre vous. Il vous aimait bien, vous savez… Je crois que vous l’avez vraiment déçu ! Vous lui devez quelque chose…
    Le commissaire avança une main vers l’épaule de Gaspard. Qui sentit un frisson de peur le secouer. Ses nerfs vibraient déjà de la douleur du coup…
– Tremblez pas comme ça !
    Il saisit une lyre et l’arracha de la toge rouge,
– C’est qu’une dégradation, c’est rien !
ferma son poing.
– Vous savez, Dreyfus en a encaissé une avant d’aller au bagne.
    Quelque chose grinça ou crissa.
– Et dès qu’il a été innocenté,
    Il rouvrit ses doigts, une minable boule de métal tordu et écrasé tomba en un tintement.
– il a réintégré l’armée. C’est fou, quand même !


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– Regardez ! s’écria Juliette en se précipitant à la porte de la ruine.
    Les hommes se tournèrent vers les fenêtres évidées.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna Pierre.
    Entre ses paupières grandes ouvertes, ses yeux brillaient de stupeur.
    Dans la rue, une foule en guenilles défilait d’un pas décidé, absorbait des flux de pauvres qui déboulaient d’autres chemins. Comme pour… une manif ? Les dernières dataient des débuts de l’Invasion, alors que les gerkis commençaient à s’installer. Âgée de sept ans à l’époque, l’africaine ne se rappelait pas de grand-chose. Surtout des récits d’amis plus agés. Des caillasses balancées sur les premières tours construites. Des sittings devant les Milices. Mais alors que les gouvernements terriens s’étaient contentés de laisser courir grèves et manifestations de masse jusqu’à l’épuisement des mouvements, les gueules d’huîtres usaient d’une méthode plus rapide et plus franche : tirer dans le tas et brûler les cadavres. Sans éliminer les restes carbonisés des rues. Aux pauvres de se plonger dans la puanteur de chair cramée pour nettoyer. La Résistance et la bande du Binoclard avaient commencé à sévir après ces massacres. En étaient-elles nées ?
    Quelqu’un quitta sa colonne. Un type aux cheveux gris. Très maigre. Ses yeux globuleux saillaient dans son visage étroit, presque desséché.
– Vous êtes pas au courant ? La Milice s’est fait attaquer !
    D’autres rejoignaient ce mouvement, s’arrêtaient à des baraques effondrées… Et les cortèges grossissaient…
– Ouais, on pense que c’est un coup du Binoclard, répondit Juliette.
– Ah ouais ? Remarque, vu le dernier coup des résistants, ça peut intéresser ces mecs… Bon, y a du monde là-dedans ? On fait le tour des ruines pour…
– J’ai compris !
    Elle se tourna vers les gars.
– Vous trouvez pas que ça vaut le coup ?
    Déjà debout, ils approchaient. Le sourire aux lèvres.
– Ça nous occupera… accepta Luc d’un ton calme.
    Mais son regard brillait d’une toute autre excitation.
– On n’est pas armés… regretta Alban.
– Et ça, c’est quoi ? secoua Juliette en désignant quelque chose derrière lui.
    Des gravats. À portée de main.
– Au temps pour moi.

    Devant Alain, Guirrinez, toujours à genoux, tremblait. Son corps semblait vibrer sous sa toge et son pantalon taché d’urine. Ce dégonflé s’était déjà pissé dessus dans le bureau… Sur le ciment du sol, les lyres comprimées, toujours dorées, brillaient comme pour essayer de ressembler à des insignes.
– Bien ! Le gouverneur va pas vous soutenir, mon collègue Wyoss est tout aussi remonté… Ah ben oui, il vous estimait lui aussi, vous savez ça ? Tout ça pour vous dire que vous avez plus un seul soutien ! Vous aviez deux amis hauts placés, eh ben c’est fini ! Ils vous en veulent à mort ! Ils m’ont donné carte blanche !
    Le chef d’orchestre jetait de pitoyables regards furtifs à gauche, à droite, au-dessus… Autant de vues imprenables sur les instruments de torture, la cage à micro-ondes grande ouverte… Sur son visage apeuré, sa bouche s’entrouvrait, exhalait sa peur en pathétiques halètements entre ses dents.
– Et on va pouvoir en profiter. Mais oui, ça peut se finir à votre avantage ! Bon, vous ferez plus jamais de musique, faut pas rêver. Vous irez croupir dans une ruine. Vous allez être obligé de mendier pour bouffer. Votre toge et votre froc vont s’user et, à la longue, vous allez vous retrouver avec des vraies guenilles. Je sais, c’est pas terrible !
    Le commissaire chantonna :
– Mais qui c’est qu’a tout gâché ? C’est vous !
    Puis il reprit son ton plein de bienveillance ironique.
– Allez, au moins, vous vivrez. Et à Toulouse, en plus ! Ou dans une autre ville, ça regardera même plus la Milice. Ce sera mieux que de vous faire déporter en Amérique ! Vous savez ce que c’est devenu, l’Amérique ?
    Un gigantesque désert où des prisonniers déportés ne mangeaient plus que la poudre nutritive balancée de temps à autre. Ou la chair de leurs potes, morts ou encore vivants.
– Bon. Dites-moi un peu ce que vous savez sur la bande du Binoclard. Comment ils sont armés ? Combien ils sont ?
– C’est un énorme malentendu ! balança Guirrinez sur un débit rapide. Je vous jure que je ne connais pas ce Binoclard !
– Depuis combien de temps vous étiez leur complice ?
– Je n’ai jamais été leur complice !
    Alain saisit le flanc de la toge et le déchira, entendit un cri suppliant. Il craqua une bretelle,
– Non ! Pas ça ! glapit le prisonnier.
puis l’autre, et balança le vêtement. Le ventre mou, un peu rebondi, et les pectoraux lâches apparurent.
– Vous êtes intelligent, Guirrinez. Vous avez bien compris mes questions et vous savez sûrement où est votre intérêt.
    De la colère commença à briller dans les yeux en plus de la peur. Les lèvres se fermèrent et commencèrent à se presser, furieuses.
– Dites-moi tout sur le Binoclard et vous sortez d’ici en meilleur état que votre toge.
– Je…
    L’andouille baissa le visage.
– Je ne sais rien…
    Alain plia ses genoux et glissa ses doigts sous la ceinture du caleçon, contre une hanche. Il se redressa, souleva le prisonnier. Les pieds paniqués battirent dans le vide, loin du sol, cognèrent les jambes artificielles.
– Arrêtez ! Je vous jure que je ne sais rien ! pleura Guirrinez.

    S’Krunn coulissa les verrous de la mallette, qui cliquetèrent. Les loquets se soulevèrent. Le commissaire Castipiani, avant de descendre interroger le complice de la bande du Binoclard, l’avait chargé de cette tâche : voir si elle ne contenait pas de messages subversifs, d’armes…
    Il souleva le couvercle sans méfiance. La douceur et la peur dans les yeux de Gaspard Guirrinez trahissaient le plus ordinaire des hommes, plein de bienveillance.
    Aucune arme ne lui apparut.
C’était l’évidence même !
    Pourquoi cette pensée ? Et ce sourire qui l’accompagnait ? Il cessa d’y réfléchir et se concentra sur le contenu de la petite valise. Une petite baguette pointue, blanche. À un bout, un bulbe de bois verni. Qu’il saisit. Mais oui ! Cet objet qu’on agitait devant les orchestres ! Et les cordes des… violons vibraient, des notes aiguës s’envolaient des… flûtes… La musique, une des nombreuses merveilles des humains ! Sans équivalent dans le monde natal de leurs occupants. Qui ignoraient tout des… arts, tel était le mot français. Ils n’écrivaient que des fichiers d’identité, des messages de leurs Milices, des ordonnances de leur empereur, mais jamais de… littérature. Ils bâtissaient des tours pour se loger ou stocker leurs véhicules, mais la grise banalité ne pouvait prétendre au nom de… architecture.
    S’Krunn posa la baguette et sortit de la mallette un livre, le tint entre ses mains. Ses pouces caressèrent les deux faces de la couverture. Franz Schubert Symphonie n°7 Inachevée. Quelques mots qui évoquaient… mais oui, cette mélodie ! Écoutée sur cette belle invention nommée CD… Les violoncelles qui jouaient des sons feutrés pour débuter… Il ouvrit le volume. Un visage rond aux lunettes ovales suivi d’un long texte. La vie du compositeur. Une page, une autre… À côté de noms d’instruments de musique apparaissaient de longs blocs de cinq lignes parallèles où se répartissaient des cercles remplis ou vides, des traits, des courbes… Il posa son doigt sur l’un de ces étranges caractères, caressa ceux qui suivaient…

    Un éclair de douleur vrilla le dos et la tête de Gaspard, le choc contre la table résonna dans ses oreilles. Des entraves jaillirent, serrèrent ses bras, ses jambes et sa poitrine. Tout ce métal froid mordit son corps nu.
– Soyez pas têtu ! se moqua le commissaire.
    Cet horrible ton mielleux, plein de fausse gentillesse ! Le même que pour feindre de regretter d’avoir arraché les vêtements. Et ce regard gris et plat !
– Si on en arrive là, c’est parce que vous refusez de me répondre, c’est tout ! Juste quelques mots ! Pourquoi vous vous acharnez à protéger le Binoclard ? Vu comment il vous a laissé tomber…
J’ai fait le choix
Était-ce le bon ?
de ne pas le ralentir !

– Je ne le connais pas !
– Serrer les chaînes.
    Les maillons se rétractèrent dans la table, cliquetèrent, pressèrent la chair de Gaspard, ses côtes… Des douleurs glacées commencèrent à vibrer. Une voix gémit… La sienne !
– Stop, ordonna le commissaire.
    Les chaînes s’arrêtèrent.
– Bien. Est-ce que vous vous décidez à dire ce que vous savez ?
    Ce métal l’entaillait et l’écrasait, l’étouffait… Juste quelques mots et la Milice le libèrerait… La fin de cette souffrance avant qu’elle n’aille plus loin… Parce que oui, un calvaire allait venir ! Tout arrêter…
    Mais…
– Je ne sais rien !
    L’officier se tourna, s’éloigna d’un pas, puis d’un autre…
    Vers le mur aux instruments de torture.
– Non… Non ! Arrêtez ça !
– Vous arrêtez votre comédie ?
– Mais quelle comédie ? Je vous dis que je ne sais rien !

    Mozart Symphonie n°41. Un tout autre livre qui attendait dans la mallette. Lui aussi devait contenir cet étrange alphabet. Le langage écrit de la musique. S’Krunn le savait : c’était ça qu’il venait de lire. Ces caractères dictaient ce qui sortait des violons, des flûtes…
    Un alarme l’arracha à ses pensées. Celle de la préparation à une intervention. Il se leva, laissa sur la table la mallette ouverte et les livres remplis de musique, quitta le bureau.
    Vers la grande salle, où les miliciens se réunissaient devant le commissaire Wyoss. Qui expliqua la situation :
– Nos modules de détection nous signalent plusieurs rassemblements de pauvres en mouvement vers le centre de la ville. Ils ne semblent pas armés, mais leur nombre les rend potentiellement dangereux. Une navette devrait suffire à régler ce problème.
Temporairement… devina S’Krunn.
    Ce rassemblement marquait le début de quelque chose.


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