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Terre de sang




   Tout a commencé avec l’idée d’écrire sur un thème plus que classique de la science-fiction : l’invasion extra-terrestre. Je venais de voir La guerre des mondes (version de Steven Spielberg). Une question s’est tout de suite posée : comment renouveler ce thème ? Eh bien… Et si l’invasion avait réussi ? Si les tripodes avaient gagné ?


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Ça fait sûrement un peu pompeux, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux.

Stéphane Charbonnier, dit Charb
Journaliste et dessinateur
Directeur de publication de Charlie Hebdo,
mort le 7 janvier 2015 lors de l’attentat commis contre son journal

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons.
Martin Luther King

Chapitre suivant



   C’est dans cette ville que tu es née et c’est dans ses ruines que je vais devoir t’abandonner. T’abandonner pour te laisser un espoir de survivre… Quelle ironie !
   Beaucoup de français rêvaient de travailler aux Etats-Unis. Moi, j’étais californienne et amoureuse de la France. J’ai donc choisi d’y travailler dès que j’ai eu ma licence de lettres. J’ai bien vite trouvé un poste de professeur d’anglais dans un lycée. Et la même année, j’ai trouvé l’amour de ma vie.
   Ta naissance, je m’en rappelle très bien. J’entends encore ton premier cri. Je revois l’infirmière qui te pose sur mon ventre. Je revois ton père qui prend ta toute petite main, qui te regarde, avant de fondre en larmes de joie. Ça a été notre dernier moment de vrai bonheur. Car quelques semaines après a commencé l’Invasion…
   Ton père et moi nous promenions au parc des Buttes-Chaumont, tenions ton landau à tour de rôle. Ta petite bouche, où aucune dent n’avait encore poussé, nous adressait mille sourires. C’est alors que ce parc où nous marchions est devenu plus sombre, comme une éclipse de soleil en accéléré. Nous avons entendu un bruit indescriptible, un mélange de sifflement, de bourdonnement et de raclement qui nous a vrillé les tympans. Nous avons levé les yeux vers le ciel et vu l’un des engins qui devaient apporter à notre planète la désolation. C’était long et large de plusieurs kilomètres, aussi sombre que la mort que ça contenait. Ca se déplaçait à la lenteur d’un cauchemar. Et toi qui jusque là souriais, tu t’es mise à hurler, comme si tu avais compris ce que projetait cette machine. Ton père t’a prise dans ses bras et a foncé hors du parc. Je l’ai rejoint sans hésiter. Nous voyions des avions de chasse tenter d’affronter l’OVNI. Des lumières aveuglantes les détruisaient, leurs débris tombaient en lourde pluie métallique…
   Mais l’horreur ne s’est pas arrêtée là. Nous avons entendu des vrombissements graves et rapides. Des milliers d’espèces de libellules géantes, mi-chair mi-métal, leurs yeux globuleux écarlates remplis de haine, ont fondu sur les rues comme des criquets sur un champ de céréales. Des milliers de rayons lasers sont sortis de leur corps et ont vaporisé les voitures. Oui, vaporisé ! Quoi que les Gerkis, les monstres qui nous ont colonisés ce jour-là, me fassent subir, je n’oublierai jamais ces véhicules transformés en une épaisse fumée qui vomissaient leurs occupants ébouillantés, leur peau couverte de cloques. Pris d’une panique aveugle, ils fonçaient en un flot désordonné et hurlant. Et les libellules dévoraient leurs têtes.
   Durant tout le temps de notre course folle, nous avons vu sans cesse le même spectacle de voitures vaporisées et de flots de gens à la peau brûlée. Nous avons réussi à gagner notre immeuble. Dans le vestibule, j’ai entendu un hurlement sauvage. Ton père m’a prise par les épaules et a tenté de me calmer. Et c’est là que j’ai compris que ce hurlement était le mien !
   Ce n’était pas par miracle que nous avions échappé aux libellules. Il s’agissait d’une stratégie des envahisseurs : la terreur. Ils n’allaient détruire la terre que peu à peu, et les humains effrayés se soumettraient…
   Les jours qui ont suivi se sont étirés comme des mois, comme des années, comme des siècles… La télévision nous montrait des villes réduites en cendres. Des images d’immeubles parisiens réduits en poussière. Tous les dirigeants de la planète obligés de creuser une fosse et de s’y entasser, avant qu’un étrange gaz ne les brûle vifs. Ces hauts dignitaires qui hurlaient, qui suppliaient qu’on les achève ! Ça a été les dernières images de la télévision. Juste après, les émetteurs ont été détruits. Comme les lignes téléphoniques. Comme tout ce qui pouvait produire de l’électricité.
   Les Gerkis ont pris le pouvoir. Ils ont déporté des intellectuels et des artistes par dizaines de milliers. Nous ne sommes plus rien d’autre que leurs esclaves, réduits à l’état primitif. Nous croupissons dans les misérables ruines qu’ils nous ont laissées.
   C’est dans ce monde que tu as grandi. J’aurais tellement voulu que tu grandisses dans la bulle de tendresse que ton père et moi rêvions de te construire ! Mais tu n’as connu que la désolation…
   Et c’est ici, sous cet amas de métal tordu et rouillé qui a été la Tour Eiffel, que je vais mourir. Mais que tu vas survivre ! Oui ! Je veux que tu survives ! C’est ici que je t’abandonne… Ton père… Nous ne le verrons jamais plus… L’immeuble-ghetto où nous vivions cachait des scientifiques, et la Milice a tiré dans le tas. Tu ne pourras plus compter que sur toi-même… Tu n’es qu’une gamine de sept ans, mais je veux croire que tu as un espoir de survivre…
   Je dois t’abandonner… Ma petite fille !

   Ces pensées se bousculaient dans le cerveau de Paige Thornill alors qu’elle serrait sa petite Micky secouée de sanglots dans ses bras, agenouillée, le visage baigné de larmes.
   Elle desserra son étreinte autour de sa fille.
– Il faut que tu te sauves.
– Mais ils vont te tuer !
– Non ! mentit Paige, pas dupe sur son sort.
   Elle savait que les Gerkis ne l’épargneraient pas.
– Micky, je te jure qu’on se reverra !
   Paige prit son enfant par les épaules.
– Écoute-moi, s’il te plaît !
   Elle déverrouilla la chaîne autour de son cou, à laquelle pendait un soleil gravé sur un petit disque d’or.
– Écoute-moi bien : ne te sépare jamais de ce collier. Tant que tu auras ce collier autour du cou, il y aura une chance pour que je te retrouve ! D’accord ?
– D’accord, renifla Micky.
   Elle passa ses bras autour du cou de sa mère et se blottit une dernière fois.
– Je t’aime, Maman !
– Moi aussi, je t’aime ! Et n’oublie pas : qu’est-ce que je t’ai dit à propos du collier ?
– Que tant que je l’ai autour du cou, y a une chance que tu me retrouves.
– Bravo ! Et maintenant, va-t’en vite ! Cours le plus vite et le plus loin que tu peux !
   Elles rompirent leur étreinte. Micky se faufila sous le métal tordu et rouillé, se redressa et courut.
   Paige sécha ses larmes lorsqu’un large faisceau de lumière balaya la carcasse de la Tour Eiffel, y dessina des bandes bleutées. Elle ne savait que trop bien ce que c’était : un module de détection.
   Immobile, elle laissa le rayon la balayer. Le temps qu’ils consacreraient à la tuer serait autant de temps pour couvrir la fuite de Micky.
   De lourds pas claquèrent derrière. Des lasers découpaient la carcasse froide et rouillée de la Tour Eiffel, des morceaux de métal tombaient en pesants fracas.
– Tuez-moi.
   Oui ! Comme ils avaient tué Matthieu ! Ce beau jeune homme qui avait habité en face du tout jeune professeur américain, qui était tombé amoureux d’elle, l’avait séduite, avant de se révéler le plus merveilleux des hommes. En dépit du cauchemar sans fin qu’était devenu leur monde, ils avaient réussi à connaître des années de bonheur.
Adieu, Micky. Pardonne-moi.
   Les pas cessèrent.

   Micky descendit quatre à quatre des marches brisées. Ce tunnel, d’après ses parents, ça s’appelait le métro. C’était quelque chose qui passait sous la terre pour que les gens puissent se déplacer à Paris très vite.
   Ses parents… Morts. Jamais plus ils ne lui apprendraient à lire, ni ne la serreraient dans leurs bras…
   Micky sécha ses dernières larmes.
– Je vivrai, maman, chuchota Micky pour elle-même. Les Gerkis m’auront jamais ! Jamais !
   Un étrange sentiment se mêla à sa tristesse. Qui sembla lui ronger les entrailles. Qui crispait tous ses petits muscles. Elle était encore trop jeune pour savoir qu’il s’agissait de haine.




         


Sud de la France,
douze ans plus tard



   Le vent poussait des brins d’herbe jaunie sur la terre sèche, les rambardes brisées grinçaient sous son souffle. Des voitures renversées jonchaient le bitume défoncé de l’autoroute. Leurs vitres fracassées laissaient voir des squelettes vêtus de tissus moisis. Conducteurs seuls, familles en vacances et couples de tous les âges avaient vu déferler ces étranges libellules à demi mécaniques aux yeux rouges.
   Leur mort, sous cette hideuse forme.
   Au-dessus, un énorme tube dessinait une ligne droite grise et barrait de son ombre ce vestige de route. Il vibrait des tapis roulants qui menaient leurs passagers d’une ville à l’autre.
   Un module de nettoyage volait. Le soleil allumait des éclats sur sa haute carcasse grise. Ses bras mécaniques fouillaient les carcasses rouillées, extirpaient les corps et les entassait dans une vaste sphère. Les voitures vidées roulaient vers les bas-côtés ou au-dessus des glissières tordues, jetées comme des proies sans intérêt. Il en débarrassa une dernière, puis ses tentacules cliquetèrent en se repliant. Il s’éleva au-dessus du tube et fila. Sa macabre cargaison serait déchargée dans un centre de désintégration et recyclage, où on trierait chairs mortes et vêtements. Nourriture et déchets.
   Au loin, un moteur toussa. La vieille carrosserie et les suspensions d’un camion cahotèrent et grincèrent. Sous le vent, sa bâche claquait.
   Arnaud Roy passa une vitesse, l’embrayage craqua. Il braqua le volant, qui résistait et couinait, pour éviter une carcasse de voiture. Dans un sens, dans l’autre. Ses yeux rougis le piquaient, sa volonté forçait ses paupières lourdes à rester ouvertes. Son dos et ses jambes ne comptaient plus les heures de route sur cette banquette qui grinçait et secouait. Rouler le plus longtemps possible en poussant dans ses derniers retranchements cette mécanique qui ne demandait qu’à lâcher. Se planquer dès qu’un module de nettoyage ramassait sa moisson de squelettes pourris. Sacrifier des nuits de sommeil rien que pour avancer. Et tout ça dans les vapeurs de carburant végétal qui polluaient l’habitacle de leur odeur de légumes pourris.
   La suspension encaissa un énième cahot. Arnaud décolla de la banquette et y retomba. Ses fesses heurtèrent le relief d’un ressort sous le velours élimé.
   Quelque chose venait d’apparaître dans son rétroviseur gauche. Un tout petit point. Qui grossit en une tache grise.
   Une navette de la Milice. Un pilote-nettoyeur avait dû voir le camion et signaler sa présence sur cette route. Arnaud ne perdit pas de temps à chercher une autre explication. Il décrocha un micro du tableau de bord, appuya sur le poussoir et le porta face à sa bouche.

   Sous la bâche, un haut-parleur grésilla, arracha quatre occupants à leur somnolence.
– On est suivis ! lâcha la voix d’Arnaud.
   François Bouvier vit la fatigue déserter le visage de son fils Stéphane et laisser la place à la détermination.
– Préparez les flingues.
   Le conducteur coupa le micro en un craquement.
– Comment c’est possible ? s’étonna Isabelle en sortant de sous ses haillons un pistolet-mitrailleur.
   Tous ces kilomètres, toutes ces nuits presque blanches. Pour ça…
   François vérifia le magasin de son arme. Plein.
– Séverine, Stéphane, Isabelle, je vais vous couvrir.
   La patrouille ne se contenterait pas d’un contrôle. Elle les arrêterait. Et reprendrait les plans au passage.
   Non. Il fallait les sauver coûte que coûte.
– Quand la patrouille sera descendue, Arnaud et moi, on les dégomme.
   Comme dans les séries B, trop génial. Un comble pour lui qui n’avait jamais aimé ces films où on se tirait dessus en s’envoyant des répliques débiles. Garçon studieux, brillant étudiant en histoire devenu professeur, il ne s’était jamais attendu à devenir un résistant, et surtout pas à toucher une crosse d’arme. On ne lui avait même pas appris ça à la Journée d’Appel à la Défense.
– Filez jusqu’à la base.
   Il conclut sans y croire :
– On se retrouve là-bas.
   Sa voix sonnait faux à ses oreilles. Et pourtant, sa femme et ses enfants hochèrent la tête. Sans éteindre la tristesse et la résignation dans leurs yeux. Il posa sa main sur l’épaule de Séverine.
– Tout va bien se passer…

   Arnaud vit la tache grise grossir dans son rétroviseur. Puis une extrémité ronde apparut à travers la vitre de la portière. Puis l’énorme ovale gris de la navette dépassa le camion et pivota. Un canon flexible se déploya et darda sa gueule.
   Comme ça, au moins, c’est clair ! pensa-t-il. Un petit trait d’humour histoire de se donner du courage, mais ça tomba à plat.
   Il ralentit, son cœur battait beaucoup trop fort. Son épuisement de ces dernières heures s’évapora d’un coup. Le moteur hoqueta de moins en moins fort, toussa et cala.
   La navette s’arrêta, resta en suspension. Une espèce d’œuf géant grisâtre à la surface bosselée.
   Arnaud extirpa d’un holster cloué sous le tableau de bord un 9mm. Il ouvrit la portière en fourrant l’arme dans la ceinture de son pantalon rapiécé, à côté d’une semblable, et descendit, les mains écartées. Sous le siège, la crosse d’une mitraillette dépassait.
   Sortez de votre œuf, qu’on fasse une belle omelette avec vos tripes ! Ouais, trop drôle ! À la gendarmerie, il avait appris bien des choses, mais pas la répartie. On se rassurait comme on pouvait. N’importe quoi pour dissiper cette peur qui gelait les nerfs, glaçait les intestins.
   La carcasse de la navette se scinda, ses quatre quartiers s’écartèrent. Le châssis descendit en un bourdonnement, laissa voir les dix agents miliciens. En retrait, leur chef portait sur sa ceinture les deux étoiles à sept branches typiques des capitaines. Et aussi une cape. Un commissaire. Et quelque chose ne collait pas dans son apparence.

   Sous la bâche, François entendit le bourdonnement s’arrêter.
– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda la voix d’Arnaud sur un ton aussi poli que possible.
– Je ? trancha… un terrien ?
   Son accent ne ressemblait pas aux grognements et glouglous de la langue des envahisseurs. C’étaient de belles syllabes françaises bien articulées.
   Beaucoup d’humains, pour échapper à la misère des ruines, obtenaient un métier en signalant des naissances non déclarées, des opinions défavorables à l’empire gerkis, des vols… Mais peu arrivaient à intégrer la Milice, qui exigeait certaines aptitudes.
– C’est Nous que vous feriez mieux de dire.
– Je vous comprends pas, commissaire, répondit Arnaud en feignant l’ignorance.
   Un terrien avait donc atteint un tel grade malgré le mépris de la race dominante ! Quelles compétences avaitil pu montrer ? Quelles immondes valeurs partageait-il avec ces monstres ?
– Y a que moi, dans ce camion !
   François désigna sa poitrine, puis tendit sa main vers l’arrière bâché du camion. Il tourna le dos aux regards lourds de peine et écarta un pan sale de la toile.

– Encerclez le camion ! ordonna le commissaire.
   Grand et balèze, il restait quand même une petite tête en dessous des deux mètres des gerkis. Ses cheveux gris ferraille et les rides de son visage trahissaient une soixantaine proche ou dépassée.
   Arnaud comprit enfin ce qui clochait dans son apparence. Ses yeux. Deux globes de mercure. Aucune prunelle n’apparaissait. Et ces gants noirs sur ses mains, qu’aucun froid ne justifiait aujourd’hui.
   Les dix agents descendirent du châssis, le pistolet dans leur poing à deux pouces, et coururent se poster. Deux se tenaient debout devant le camion, trois le long de chaque flanc et deux derrière.
– Mort à l’empire ! hurla la voix de François.
   Puis une salve tonna. Les dix monstres se tournèrent vers le bruit.
   Arnaud
(Vous auriez pas dû me quitter des yeux !)
dégaina ses 9mm et pointa celui de sa main gauche sur l’officier, celui de droite sur la nuque d’un gerkis. Ses indexes pressèrent les détentes. Du sang orange gicla de sous le crâne de la bestiole, qui s’écroula sur un de ses potes. Il se tourna vers l’avant du camion et tira alors que deux pistolets se levaient vers lui. Ses balles percèrent les têtes. Les corps, comme bousculés, dégringolèrent, inertes et lourds. Il bondit et se jeta le dos contre la calandre, jambes fléchies, les pieds sur un cadavre, les armes braquées sur ses côtés.
   Le commissaire se tenait debout derrière une étrange aura jaune translucide.
– Occupez-vous de l’arrière !
   De François et sa famille…
   Arnaud visa et tira une nouvelle fois. Sa balle explosa en une étincelle sur cette couleur.
   L’autre avança d’un pas lent, beaucoup trop tranquille.

   François sauta du camion, se jeta à plat ventre sur le sol et rampa sous le châssis. Une bonne planque. Idéale pour tirer dans les pieds. Le bitume lézardé râpa son corps. Le pot d’échappement chaud fourrait dans son nez sa puanteur de carburant végétal brûlé.
   Pas assez rapide, le haut de son corps toujours découvert, il se retrouva entouré de quatre gerkis. Puis un pistolet-mitrailleur tempêta. Il leva le sien et tira.

   Le pied du commissaire se leva et frappa un poignet d’Arnaud. Son automatique sauta de ses doigts relâchés et tomba. Il leva l’arme qui lui restait. Vers ce visage aux yeux de mercure, encadré de deux bosses grises là où auraient dû se trouver des oreilles. Il tira. Une fois. Une autre. Encore.
   Ses balles allumèrent des étincelles sur l’aura jaune.
   Clic !
– Debout, ordonna l’officier.
   Son bouclier se rétrécit, sembla entrer dans le bout de son bras. Des pièces de métal s’avancèrent et se rassemblèrent. En une main, noire et étincelante. Du métal !
   À l’arrière, un pistolet-mitrailleur cracha.
– Debout.
   Arnaud ne répondit qu’en pinçant sa bouche et en crispant toute sa figure dans une expression de haine.
– Bien, soupira le commissaire.
   Il plia ses genoux. Son buste se baissa. Sa mâchoire se rapprocha.
   Pile ce qu’Arnaud attendait. Il ferma sa main en poing et la balança, la propulsa d’un coup d’épaule. Une paume l’arrêta, des doigts l’emprisonnèrent. Puis le salaud serra et malaxa. La douleur fusa dans les os broyés, qui crevèrent la chair. Arnaud hurla.

   Isabelle sauta du camion et tira encore. Des flots oranges de sang volèrent. Deux gerkis s’écroulèrent, morts. Puis des bras la ceinturèrent, plus puissants qu’une camisole. Elle vit des mains à deux pouces s’emparer du poignet de François et le tordre. Les doigts lâchèrent la crosse de l’arme. Elle voulut pointer son pistolet-mitrailleur vers le milicien, mais un autre le lui arracha sans effort de la main. Ses pieds, toujours libres, battirent l’air. L’un heurta un agent.
   Qui ne broncha même pas. Ces saletés n’encaissaient que trop bien la douleur. Beaucoup de résistants affirmaient avoir vu des gerkis criblés de balles continués à se battre. Était-ce leur extraordinaire force qui les rendait si endurants ?
   Isabelle capitula, laissa ses jambes retomber, molles et résignées. Stéphane et Séverine avaient pu fuir. Ils s’étaient glissés sous la bâche, sur un côté.
   Ils y arriveront !
   Ces deux-là ne manquaient pas de ressources. Vigoureux et vif, le garçon assurait bien en combat. Il s’imposait comme un des meilleurs tireurs de la Résistance. Séverine, pas mauvaise non plus, le complétait grâce à une extraordinaire intelligence. À eux deux…
   Ils y arriveront !
   Parcourir les kilomètres qui les séparaient encore de la base. Se cacher dans les ruines les plus proches. Bien sûr, la Milice ne déduirait pas que si ce n’étaient pas les parents qui détenaient les plans, c’étaient les enfants. Bien sûr, tout le monde se foutrait des hologrammes urbains qui donneraient leurs noms. Et personne ne les dénoncerait.
   On en a eus pas mal, quand même !
   Il n’en restait que quatre, dont trois blessés. Leur sang coulait en cascades oranges sur leurs chemises grises et leurs pantalons. Mais ils se tenaient debout et paraissaient ne rien sentir.
   On tira son mari de sous le camion avant de le relever. Celui qui la coinçait dans les muscles étouffants de ses bras suivit ses compagnons. Lardés de plaies, ils avançaient comme si la vie ne s’échapperait jamais de leurs corps pourtant bien meurtris.
   Les miliciens montèrent sur le châssis de la navette et les jetèrent sur le sol métallique.
– Arnaud ! s’écria Isabelle.
   L’ancien gendarme fixait la main, informe comme une araignée écrasée, qui pendait à son bras. Du sang s’écoulait de la chair crevée, les gouttelettes rouges s’étalaient sur le sol en un sinistre plic-plic-plic.


         


Rouen,



   L’aube se levait sur la ville, teintait le ciel de ses couleurs roses. Les tours grisâtres des gerkis se dressaient. Les pilotes-nettoyeurs conduisaient leurs modules d’une façade à l’autre, commandaient les bras articulés, défilaient de bas en haut pour chasser les salissures. Des banquiers, des recycleurs et des marchands attendaient en longues files leur tour pour entrer dans les cabines qui les monteraient vers les tubes à tapis. Des employés vendaient, en échange d’unités de monnaie, les titres de transport. Un module de détection parcourait chaque artère. Au bout de ses tentacules mécaniques, des bulbes lançaient dans plusieurs directions des faisceaux bleutés qui balayaient la chaussée, les murs, les vitres. Les visages et les corps de chaque passant. Humains collaborateurs en vêtements rouges, citoyens gerkis en tenue grise.
   Au-dessus de chaque carrefour, un hologramme diffusait la nouvelle de la nuit :
– L’Syyr Srawk, le bienveillant gouverneur de notre section, a été lâchement assassiné pendant son sommeil.
   Dans les files d’attente et les avenues, des têtes intriguées se tournèrent.
– Un perfide assassin s’est introduit dans son appartement et, sans même avoir le courage de l’affronter, l’a tué. Citoyens, laisserez-vous cet acte abominable impuni ? Citoyens, voici la coupable de ce meurtre.
   Une adolescente aux yeux d’un bleu très sombre apparaissait, vêtue de chaussures trouées et d’un pantalon déchiré. Sa chemise à carreaux noirs et blancs un peu trop ample, ouverte, laissait voir une bande d’abdominaux fins et fermes, une pièce noire terne au niveau de la poitrine et un petit soleil qui brillait sous le cou. Un bandana délavé cachait ses cheveux, quelques mèches brunes s’en échappaient.
– Nous savons qu’elle se nomme Micky Thornill et qu’elle est de race humaine variante peau blanche. Citoyens, tout renseignement sur cette humaine sera récompensé.
   Autour de l’immense centre réservé aux gerkis et aux terriens qui collaboraient, s’étendaient des lignes et amas de murs plus ou moins hauts, lépreux, surmontés de toitures crevées. Leurs fenêtres fracassées laissaient voir des gravats entassés. Et des silhouettes couchées sous des couvertures sales et trouées, des visages aux yeux fermés. Enfants et adultes, familles et amis partageaient ces lits de poussière.
   Et contre un vestige de façade, sur le trottoir lézardé, dormait, recroquevillée, une jeune fille. Ses longs cheveux bruns s’étalaient sur sa chemise à carreaux roulée en boule et son bandana étendu. Un petit soleil brillait sous sa gorge. Un large lambeau de tissu, noué sur son flanc, enveloppait sa poitrine. À côté de ses pieds nus, ses baskets décolorées baillaient.
   Ses rêves rassemblaient les souvenirs de son enfance brisée. Le bonheur et le malheur se fondaient dans ces images et ces sons. Les sourires de ses parents. Les séances de lecture. Et la rafle dans cette ruine parisienne. Sa mère obligée de l’abandonner à côté de cette tour Eiffel effondrée.
   Deux bourdonnements et des cliquetis la réveillèrent en sursaut. Micky se dressa sur son séant, coiffa son bandana et le noua. Elle ramassa sa chemise et l’enfila. Bien que fine, son ouïe n’avait pas infiltré ces bruits dans son sommeil assez vite. Maintenant, pour fuir, c’était un peu foutu… Le module de détection entendrait ses pas et s’y intéresserait. Il la rattraperait toujours. Et avec lui, la navette qui le suivait. C’était rapide, ces engins !
   Elle chaussa ses baskets et les laça, regretta de ne pas avoir squatté une ruine. Dans ce coin, toutes étaient occupées. Mais ailleurs, dans d’autres rues ? Il aurait suffi qu’elle en cherche une déserte ! Mais non, elle avait voulu dormir à la première place venue ! Au moins, les pans de murs l’auraient abritée un petit moment et auraient compliqué le boulot de la patrouille ! D’accord, les faisceaux du module auraient scanné chaque ruine, les tentacules l’auraient entendue respirer. Mais au moins, ça aurait gêné son travail !

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda d’une voix mal réveillée et grincheuse un homme couché dans la poussière.
   Son fils de onze ans venait de le secouer.
– Y a un module de détection !
   Le père ouvrit les yeux. Sa mauvaise humeur céda la place à une vive inquiétude.
   Qu’est-ce qu’ils veulent ?
   Il bondit et courut vers ce trou dans un pan de mur qu’on appelait encore fenêtre. Ses mouvements fébriles et bruyants ne réveillèrent personne d’autre. Ni sa femme, qui grommela et se tourna dans sa poussière. Ni ses autres enfants dans une autre pièce, derrière un pan de mur à demi effondré. Ni l’autre famille, à l’étage.
– Il allait à droite ! précisa le garçon. Viens voir !
   L’homme vit le gros œuf gris flotter. Lent, méthodique. Ses tentacules mécaniques se contorsionnaient en cliquetis, leurs faisceaux bleutés balayaient la rue et les murs.
   Et au-dessus volait une navette. Beaucoup plus grande, elle l’enveloppait de son ombre malveillante.
   Ce drôle de cortège tourna.
– Qui ils peuvent bien chercher ? demanda le fils.
   Aucun bébé né en douce. Aucun vol.
– Ça va être sa fête, c’est tout ce que je peux te dire.
   Soit à la tour de la Milice si le suspect se montrait docile, soit pendant l’arrestation si jamais il résistait, même rien qu’un peu. Une patrouille ne tuait les récalcitrants qu’en tout dernier recours. Même ceux-là étaient laissés en pâture au jugement des commissaires et finissaient déportés, exécutés aux micro-ondes en public… Mais elle ne se privait pas de le blesser de ses pistolets, de le tabasser…

– Humaine Thornill Micky, appela une voix glougloutante, vous êtes en état d’arrestation pour l’assassinat du gouverneur de la section Normandie L’Syyr Srawk.
   Le module de détection, à présent inutile, quitta la rue. L’ombre de la navette teintait d’un souffle de noir la chaussée et ses crevasses.

   Des deux côtés, des visages inquiets se massaient aux fenêtres.
– Veuillez vous agenouiller et placer vos mains derrière votre tête.
   Des yeux s’écarquillaient, fixaient cette adolescente qui obéissait. Des bouches chuchotaient leur peur et leur tristesse. Et leur stupeur. C’est qu’une gamine ! Comment elle a pu buter le gouverneur ?
   Un vieil homme secoua la tête.
– Ça peut pas être elle ! affirma-t-il à voix basse.
   Si jamais la patrouille entendait un mot de trop, quelqu’un d’autre finirait entre ses sales pattes.
   Il se tourna vers les amis, de son âge ou plus jeunes, qui partageaient sa ruine.
– Faut faire quelque chose !
   L’œuf géant se scinda. Le châssis descendit, révéla peu à peu la patrouille.
– Ouais ! se moqua un gars. T’as qu’à aller leur expliquer pourquoi ça peut pas être elle !
   Dix agents gerkis et leur capitaine.
– Des fois qu’ils en auraient quelque chose à foutre !

   Enfin, toute la laideur des gerkis apparut. Leurs yeux oranges fendus d’une pupille verticale rougeâtre. Ces espèces de lèvres suintantes là où auraient dû se trouver des oreilles. Ces longs et larges museaux. Cette épaisse peau grise et bosselée. Chacun tenait la poignée de son arme, un gros pavé prolongé d’un canon.
   Micky, à genoux et les mains derrière la tête, les laissa venir. Le chef grogna-glouglouta-vomit ce qui devait correspondre à un ordre. Deux larbins la palpèrent à la recherche d’armes. Ils n’en trouvèrent pas, cessèrent et la levèrent de force. Même mise debout, elle ne parvenait qu’à leur épaule.
   Son pied décolla et fonça dans le genou de celui qui lui tenait le bras gauche. Sa jambe se fléchit et se dressa, dessina une vive courbe. Des os cédèrent en répugnants craquement humides. Une rotule brisée creva la peau grisâtre, jaillit et du sang orange. Un bras pendit au bout d’une épaule cassée. Les fragments d’une hanche s’écrasèrent sous le poids du torse, un corps faillit tomber.
   Aucun des trois gerkis ne broncha malgré la douleur infligée dans cette brève seconde. Micky leva ses poings, contra la force des salopards qui lui maintenaient les bras. Elle réussit à frapper les ventres, juste en dessous de la poitrine. Alors que les deux adversaires lâchèrent prise, la respiration coupée, elle se retourna et frappa d’autres torses. Derrière et devant, des pistolets, dégainés, frottèrent des holsters. Deux miliciens suffoquèrent, chancelèrent puis s’écroulèrent, le cœur écrabouillé, un flot de sang orange coula de leurs mufles.
   Juste avant que les armes ne crachent leurs décharges d’énergie, Micky se jeta à terre, pivota et faucha des bottes. Des éclairs bleutés volèrent au-dessus d’elle, trouèrent des membres. Des gerkis tombèrent. La jeune fille saisit un pistolet dans un holster, roula sur les mollets d’un adversaire à terre et tira des salves de rayons bleutés alors que des canons se braquaient sur elle. Un milicien s’effondra, la gorge explosée. Elle roula vers l’arrière, des décharges la ratèrent de peu. Des brûlures s’allumèrent sur son dos et ses épaules. Des coups de bottes la retournèrent en plein sur ses plaies. Des pieds frappèrent sa poitrine et son ventre, son sternum et plusieurs côtes craquèrent, allumèrent des éclairs de souffrance. On empoigna ses bras. Le capitaine s’approcha d’elle.
   Voyait-il les os se ressouder, les blessures se refermer ?
   Il leva sa jambe et l’abattit, l’épaisse semelle écrasa le nez de Micky, éclata ses lèvres et cassa plusieurs de ses dents. Un sang tiède coula sur ses joues et sa bouche explosée.

– Faut qu’on fasse quelque chose ! insista le vieil homme alors que le capitaine écrasait le visage de l’adolescente.
– Laisse tomber, Serge ! Elle a tué le gouverneur, elle savait ce qu’elle…
   Le lâche
(Oui, bon, est-ce que je vaux vraiment mieux que lui, au fait ?)
ne finit pas sa phrase. Sous des regards médusés, cette fille leva ses jambes et les écarta. Deux gerkis roulèrent, relâchèrent ses bras. Libérée, elle saisit la botte qui revenait s’acharner sur sa figure et la tourna, brisa la cheville. Puis elle plaqua ses pieds au sol, dressa son dos et sauta. Ses mains et ses pieds happèrent deux cous, les rompirent. Alors que les pistolets bourdonnaient et crachaient sur ses côtes leur saleté de lumière bleue.
– C’est… haleta Serge. C’est moi ou… elle en a buté cinq ?

– Soumettez-vous, humaine Micky Thornill ! ordonna le capitaine.
   À terre, un gerkis mort à ses pieds, l’autre entre ses mains, elle ignora la douleur qui brûlait ses flancs et roula. De nouveaux rayons tentèrent de l’atteindre, explosèrent sur le sol où ils arrachèrent des fragments de goudron. Elle se releva d’une contorsion, saisit le bras d’un gerkis et le tordit en se plaquant contre son dos. Les os craquèrent. Elle chopa le pistolet lâché, sauta et balança une salve, écrasa un cou entre ses genoux. Des trous se creusèrent dans des poitrines et des ventres, entre des yeux. Un étau de muscles l’étouffa.

– Tu fais quoi, Serge ?
   Il se dirigeait vers un trou rectangulaire dans le mur qui avait dû encadrer la porte d’entrée avant l’Invasion.
– Je pense qu’il est temps d’avoir le même courage que cette fille.
   Qu’un gerkis venait de choper par derrière. Il lui coinçait le cou entre son biceps et son avant-bras et serrait.
– Et tu crois que tu vas faire le poids ?
   Elle attrapa le coude et pressa. Et broya les os ! Libre, elle fonça sur un autre, bondit et se pencha pour éviter des rayons, en encaissa plusieurs.
– Merde, vous avez vu ses blessures ? remarqua Serge.
   Plus une seule sur son dos ni sur ses flancs. Son visage, pourtant écrabouillé, semblait intact sous le sang qui le barbouillait.

   Micky tomba, fauchée. Sa cheville venait d’exploser. Une douleur rouge vrillait son pied mutilé. Les pistolets visaient sa tête. Cinq. Le capitaine et ses agents encore vivants.
– Humaine Micky Thornill, à genoux et mains derrière la tête !
   Elle cracha les fragments de dents qui grattaient encore sa langue. Des toutes neuves avaient repoussé depuis un petit moment, et ces débris la gênaient.
– La politesse, tu connais ?
   L’officier approcha en boitant.
   Micky sentit sa cheville finir de se reformer. La chair et la peau cicatrisaient encore. Vu que c’était sa tête qu’on visait, une seconde de trop dans ses mouvements, ça signifiait la mort. Mais ce crétin allait gêner les tirs de ses larbins.
– Humaine, vous allez répondre de vo…
   La jeune fille leva son pied presque neuf et frappa, se releva d’un bond. Des tirs la frôlèrent, le capitaine dégringola, le mollet brisé. Elle fonça vers deux mains armées, saisit les poignets, sauta et les rompit. Des brûlures la piquèrent tout le long du bras, du flanc et de la jambe. Elle retomba, roula vers les deux autres agents pendant que leurs salves la poursuivaient.
   Le capitaine, tourné sur le ventre, rampait.


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Sud de la France



   Les quartiers de la navette se rassemblèrent, le choc résonna dans le vide de la route. Un canon flexible se déploya et se contorsionna en cliquetant, visa l’avant du camion. Sa gueule cracha un éclair bleu aussi gros que deux poings qui perça la calandre et laissa les barreaux fondus. Le moteur explosa, un souffle de feu arracha la grille, les ailes et le capot. Le pare-chocs roula, le pare-brise vola en éclats. Le carburant végétal brûla, dilata le réservoir. Qui se déchiqueta. Des flammes léchèrent la bâche et les pneus, les embrasèrent. Le pot d’échappement tomba en un lourd tintement métallique. Toute cette ferraille allait se tordre. Tout le verre allait se couvrir de noir calciné.
   Une carcasse de plus sur cette autoroute morte.

   L’obscurité étouffa le châssis. Puis des lumières s’allumèrent, violèrent les yeux de François. Il osa rouvrir ses paupières. L’intérieur de la navette baignait dans une morne lueur grise. Des hologrammes flottaient, montraient l’extérieur. Devant, sur les côtés et derrière.
   Pas de Stéphane ni de Séverine. Avaient-ils réussi à partir loin et vite ou à se cacher ?
– Pour un peu, je vous féliciterais ! osa sourire le commissaire.
   Son rictus semblait briller de cruauté jusque dans ses yeux de mercure.
   C’est quoi ce type ?
   Autre chose ne collait pas. Son grade aurait dû le rendre beaucoup trop important pour s’éloigner de sa tour de Milice.
– Attendez, juste un petit travail.
   Il bougea ses mains noires. Des couleurs brillèrent, floues et tremblantes. Elles se précisèrent. Une nouvelle vue de l’autoroute.
– On y est presque ! dit l’officier.
   Encore deux ou trois gestes. Et le camion apparut.
– Alors, Roy, vous étiez tout seul dedans, c’est ça ?
   Il ferma le poing et le rouvrit. L’image se teinta d’un bleu, qui s’évanouit. Le capot du véhicule explosa.
– On est bien d’accord que si je vais ça, je crame personne. On est bien d’accord ?
   Arnaud parvenait à demeurer impassible. Sa main fracassée devait lancer d’insupportables vagues de douleur. Et d’autres tortures l’attendaient. François le regardait se maîtriser, garder un calme froid.
   Ce n’était pas avant l’Invasion qu’il en avait vu d’autres. J’ai été gendarme, mais rêvez pas, hein ! avait-il raconté lorsque la Résistance avait formé, entre bien d’autres équipes, la leur : lui, François, Isabelle et les enfants. J’étais pas au GIGN ! J’ai bien été entraîné à tirer, mais là où je bossais, ça me servait pratiquement pas ! Un village du Poitou où, le plus souvent, on sanctionnait des excès de vitesse. D’accord, il était arrivé de devoir calmer des bastons entre bandes. Mais c’étaient des jeunes qui s’emmerdaient dans leur patelin. Le genre à résister aux gendarmes par l’insolence beaucoup plus que par la violence.
– Vous aurez dit une vérité aujourd’hui. C’est pas trop mal !
   Il leva ses bras, tourna sur lui-même. La navette suivit son mouvement.

   L’œuf gris pivota et démarra vers le nord. Il accéléra. Son bourdonnement strident s’éloigna, sa masse se rétrécit.
– C’est bon, déclara Stéphane.
   Il rampa, s’extirpa de l’épave de voiture par ce cadre tordu qui subsistait du pare-brise. Sous son corps, les crevasses du goudron succédèrent au métal du toit.
   Un coup de bol que le nettoyeur ait fait son boulot !
   L’engin avait vidé le véhicule de ses squelettes avant de le balancer au petit bonheur. Et la patrouille n’avait pas eu l’idée de jeter un œil dans cette carcasse.
   Le garçon se releva et se retourna. Séverine l’avait suivi.
– Il reste longtemps avant la ville la plus proche ?
   Sa voix parvenait à donner une belle illusion de fermeté et de détermination. Mais ses yeux verts scintillaient de larmes qui ne trompaient pas. Lui-même partageait la tristesse de sa sœur. Tous deux savaient que leurs parents paieraient au prix fort leur rébellion contre cet empire. La patrouille les emmenait vers… quelle Milice ? Peu importait. Où qu’elle les emmène, le même sort les attendait. La torture.
– Vu le temps qu’on a roulé et en tenant compte des arrêts, on doit être en Aquitaine.
   Ce n’était plus comme ça qu’on disait, et ça ne datait pas de l’Invasion. Bien avant, un président français avait redécoupé les régions, et les territoires agrandis s’étaient vus affublés de nouveaux noms. Son successeur n’était pas revenu en arrière. Mais les gerkis n’en avaient pas tenu compte. Depuis leur règne, il convenait de parler du Secteur Nord, du Secteur Alsace…
   Pour des fugitifs, une ville, c’était à fuir. Surtout lorsqu’ils détenaient les plans de la résidence terrienne de l’empereur. Les modules de détection sillonneraient toutes les artères, des beaux quartiers jusqu’aux ruines. Mais le repaire de la Résistance était encore loin. Leur mère, avant de leur ordonner de se faufiler sous le côté de la bâche, leur avait donné deux gourdes pleines et quatre sacoches de viande séchée. Un peu juste pour descendre aussi bas dans le sud. Ils manqueraient très vite d’eau et de nourriture. Et tout ça, ça se trouvait dans les villes.

   Le commissaire Alain Castipiani abandonna le pilotage. La navette, sans commandes, poursuivit le chemin. Il reprendrait les rênes un peu plus tard. Au-dessus des tubes et loin des villes, on ne risquait pas grand-chose.
   Il se tourna vers les prisonniers, les hologrammes l’accompagnèrent, puis s’écartèrent de ses yeux.
– Sérieusement, vous aurez été coriaces ! Sept morts et trois blessés. À vous trois ! Faut dire que vous nous avez eus par surprise.
   Impassibles et toujours debout, les gerkis saignaient. Les lèvres de leurs plaies s’ouvraient assez pour laisser briller sous la lumière grise les balles fichées dans leur chair.
   Ce qu’ils peuvent être cons ! Ils vont se retrouver avec des prothèses, et ils sont tout fiers !
   Mépriser cet empire qui l’employait depuis près de vingt ans ne le dérangeait en aucune façon. Il gagnait un gros salaire, bénéficiait d’un logement gratuit, et alors ? C’était ce que méritait sa compétence, non ?
– Bon. Qu’on vous identifie tous les trois.
   En quelques gestes, l’officier commanda une communication. Un hologramme se matérialisa, un menu y apparut. Tout en français. Les autres abrutis daignaient parler sa langue. Et même l’écrire sans fautes. Il toucha Fichier central, puis Identification des prisonniers parmi les options qui apparurent.

– T’as encore un de tes sacs ?
   La jeune fille sourit.
– J’ai au moins sauvé ça.
   Elle souleva un pan de son t-shirt rouge délavé. Autour de sa hanche, entre ses lambeaux de jupe poussiéreuse et sa peau, se plaquait une grande enveloppe de toile grise.
– Nickel ! félicita Stéphane. Faudrait trouver la ville la plus proche.
– Regarde !
   Sa cadette désignait les tubes. Leurs lignes grises s’orientaient dans une même direction.
– Combien tu paries qu’ils convergent tous vers Bordeaux ? Si on est bien en Aquitaine…
   Bien vu. Arnaud l’avait toujours dit : ces deux-là se complétaient. L’aîné, combattant plutôt doué, assurait en action. Il courait vite, cognait fort et maniait bien n’importe quelle arme. La plus jeune, véritable surdouée, alliait à sa brillante intelligence beaucoup d’astuce. Tous deux avaient sorti l’équipe de pas mal de mauvais pas.
– On va tenir jusque là-bas.
   Ce n’était pas le moment de se demander comment.
– Pour Arnaud. Pour Papa. Pour Maman.
   Stéphane leva sa main. Séverine la serra en une poignée solennelle et répéta. Puis ils se placèrent sous un tube et suivirent sa trajectoire.
   Loin devant eux, derrière des fantômes de villages, se dressaient les silhouettes grises de tours.

– Très intéressant, tout ça ! commenta le commissaire. Alors… Bouvier, François et Isabelle. Enregistrés à Nîmes. Aucun métier utile à l’empire. Un fils enregistré : Stéphane.
   Comme Isabelle s’en rappelait, de ce jour ! Des miliciens les avaient amenés, son mari, Stéphane encore bébé et elle-même, devant une haute tour grise. Des gerkis s’étaient présentés :
– Nous sommes des contrôleurs urbains ! Notre rôle consiste à vous répertorier, ainsi que vos enfants.
   Les monstres ! Comment pouvait-on condamner des bébés à mort ?
   Il avait fallu monter des étages, attendre derrière de longues files, devant un alignement d’hologrammes où, debout, ces fonctionnaires, si l’empire les appelait comme ça, enregistraient les renseignements. Et enfin :
– Papiers d’identité !
   François et Isabelle les avaient donnés sans prendre le temps de s’étonner que des extra-terrestres sachent ce que c’était. Quelqu’un qui les avait renseignés ? La collaboration commençait déjà. Le gerkis avait pianoté leurs noms et prénoms sur l’image flottante.
– L’enfant !
   C’était le père qui avait répondu :
– Stéphane. Sexe masculin.
   Un bien petit mensonge. Leur fils s’appelait Stéphane Gabriel Bouvier.
– Métiers, avait exigé de savoir le contrôleur urbain.
– Professeurs d’histoire et géographie.
   Dans le même lycée. Une aubaine ! Ils s’étaient connus en première année d’université, avaient préparé chaque diplôme ensemble, jusqu’au CAPES, et s’étaient mariés deux ans après leur embauche. Leur fils était né deux ans plus tard. Et deux mois avant l’Invasion.
– Aucun métier utile à l’empire, avait conclu le gerkis.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? s’était insurgée Isabelle.
– Ne suis-je pas assez clair ? Veuillez céder votre place aux personnes suivantes !
– Attendez !
avait essayé François. Vous allez avoir besoin d’enseignants !
– Nullement ! Veuillez céder votre place, sans quoi je serai obligé de faire appel à la Milice pour vous expulser de cette tour.

   Tous deux avaient compris que ça ne servirait à rien d’insister. On venait de les condamner aux ruines.
– Et l’année suivante, on perd complètement votre trace ! Personne dans le quartier de ruines où vous habitiez sait ce que vous êtes devenus ! On entend juste dire que vous avez, une nuit, disparus du quartier avec le petit Stéphane. Et voilà qu’on vous retrouve, longtemps après, comme résistants. Mais pas Stéphane.
   La Milice ne pouvait pas savoir pour Séverine. La petite était née dans la base de la Résistance.
   Un bon point…
   Ben voyons ! Ils croyaient ne laisser échapper qu’un jeune, au lieu de ça, c’étaient deux qui se baladaient dans la nature. Et alors ?
– Ça lui fait quel âge, à Stéphane ? Que je calcule… Dix-neuf ans, c’est ça ?

   Séverine se laissa tomber à l’ombre des vignes desséchées. Ses poumons exhalèrent tout son épuisement en un long soupir. Ses jambes parcourues de clous de fatigue lui donnaient l’impression de rentrer dans son bassin. Ses pieds lui semblaient avoir absorbé des particules qui pesaient des tonnes.
   Elle saisit une grappe, cassa la tige et la tendit, jeta sur le raisin flétri et privé de jus un regard plein de peine.
– Quand tu penses que ça nous aurait nourris et hydratés… En étant super-bon, il paraît !
   Mais les gerkis avaient détruit tant de choses. À la base, les adultes racontaient le monde d’avant l’Invasion. Les dirigeants qui n’écoutaient plus les peuples et léchaient les bottes des grands groupes industriels. L’argent fou. Mais aussi les vacances, le cinéma, les livres…
   Elle jeta le fruit mort.
   Stéphane s’assit en face. Même lui, pourtant beaucoup plus robuste, craquait. Trois heures de marche sans aucun arrêt. À travers des villages en ruines aux rues défoncées, remplies de carcasses de véhicules. Des champs secs où de longues herbes couchées craquaient sous les pieds. Des tournesols à terre, leurs pétales en poussière. Et des vignes où plus personne ne cultiverait rien. Sans autre compagnie que ce tube au-dessus de leurs têtes. Ses roulettes tournaient sans cesse en une vibration obsédante, emmenaient les passagers vers les villes primaires d’autres secteurs.


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Rouen



   Des cubes gris flottaient entre le rez-de-chaussée et le premier étage des tours, bourdonnaient au-dessus des grandes artères. Plusieurs se dirigeaient vers le nord. Des tours beaucoup moins hautes s’y dressaient. Alors qu’ailleurs, les modules de nettoyage astiquaient les façades, ici, ils négligeaient ces grandes vitres et ce métal ternes. Sur les larges bandes gris sombre qui flanquaient les chaussées plus claires allaient et venaient des hommes et des femmes. Jupes et pantalons défraîchis. Chemises et débardeurs rapiécés. Tous attendaient, dès le matin, des clients en manque de plaisir et monnayaient des passes. D’autres se joindraient à eux ou les remplaceraient tout au long de la journée.
– J’attends un client qui a réservé son tour, refusa Jean-Paul.
   Plausible ? Pas sûr… Enfin bon, ça marcha.
   Je jette mon premier client !
   Le gerkis maugréa quelque chose dans sa langue de gargouillis. Il leva la main. Le volet se ferma, laissa à nouveau le cube gris aveugle. Le véhicule décolla de quelques centimètres, avança jusqu’au prostitué suivant, puis atterrit. Le gars écouta le mot rituel : Combien ? Puis il annonça son tarif. La carrosserie carrée se souleva, révéla un petit compartiment. Le conducteur se leva. Mâle ou femelle, peu importait. Ces sales bêtes semblaient fourrer n’importe quel sexe. Des lueurs lubriques s’allumaient dans ses prunelles rouges. L’humain l’emmenait vers une des tours du quartier. Ils y monteraient, occuperaient une de ces chambres impersonnelles jamais verrouillées. La sale bête le défoncerait, le paierait et redescendrait, toute contente. Un peu plus loin et sur le trottoir d’en face, d’autres mecs et plusieurs filles allaient et venaient, attendaient des clients en manque de coup à tirer. Humains collabos ou gerkis, les deux payaient.
   Jean-Paul regarda la montre à son poignet. Arrêtée depuis des années faute de piles, elle avait perdu ses dorures. Sous le cadran fêlé, les aiguilles ne tourneraient plus jamais. Mais cet ancien commercial, maniaque de la ponctualité, n’avait jamais pu renoncer à ce réflexe de regarder l’heure. Pas plus qu’à l’habitude de porter un costume, même usé jusqu’à la corde. Sous sa veste fermée malgré les deux boutons manquaient, sa cravate pendait à même son torse nu.
   Il s’adossa au mur. Depuis tout à l’heure, les hologrammes informaient toute la ville de l’assassinat de Srawk et diffusaient le portrait de sa meurtrière. Sans parler de son arrestation.
   Alors comment ça se fait qu’elle soit à la bourre comme ça ?
   On avait tout organisé. Elle butait Srawk cette nuit. Il venait l’attendre dans le quartier à prostitution de Rouen et la ramenait à la voiture laissée sur une route.

   Micky se dressa sur ses mains, bondit et se renversa sur ses pieds, derrière l’avant-dernier milicien. Les rayons de ces deux-là ne l’avaient pas ratée, mais ça allait déjà mieux. La chair et la peau qui se refermaient sur ses côtes dénudées démangeaient. Ses poumons troués achevaient de se reconstituer. L’intérieur brûlé de son genou finissait de guérir.
   Elle donna un coup de poing dans un rein, qui s’écrasa en un bruit liquide. L’autre adversaire se retourna, pointait son pistolet. Elle sauta en saisissant son bras, tendit sa jambe et tordit les os. Deux craquements mouillés croustillèrent. Une tête se pencha en haut d’un cou brisé. Une main pendit au bout d’un membre cassé en un angle répugnant, les doigts lâchèrent le pistolet.

   Une hallucination. Serge ne pouvait rien envisager d’autre pour expliquer comment une telle scène pouvait se dérouler devant ses yeux. Cette jeune fille ne pouvait pas avoir tué sept gerkis armés. Ses blessures guéries, c’était tout aussi invraisemblable.
   Une hallucination. Ou un rêve. Qui continuait. L’adolescente saisit l’arme qui tombait et canarda les deux agents au poignet cassé. Et les canarda. Ils s’effondrèrent, la poitrine, la gorge et le visage criblés de brûlures.
   De sa main valide, le dernier gerkis encore debout s’empara de la nuque. Il allait serrer, la broyer… Sans hésiter, la gamine empoigna quatre doigts grisâtres et les plia, les tira vers l’arrière. Elle libéra quatre pauvres bâtonnets de viande tordus. Le monstre leva son pied
(Ils crèvent jamais ou quoi, ces salauds ?)
et le lança dans le talon de son ennemie. L’humaine lâcha son arme. Sa cheville se déchira, du sang gicla du moignon en bas de la jambe. Le milicien happa le buste. Et serra. Serge crut entendre le sternum craquer et la gorge suffoquer.
   Elle crache son sang !
   Il fonça vers le cadre de porte.
– Mais arrête ça ! cria l’autre dégonflé.
   Non. Cette pauvre fille allait crever. Le vieil homme prit le temps de se tourner vers l’autre imbécile et de lui décocher un sourire moqueur.
– C’est maintenant que tu trouves le courage de parler tout haut ? Viens plutôt m’aider, andouille !
   Comment combattre seul un colosse qui, malgré un rein et deux mains bousillés, trouvait encore des forces ?
   Et elle, elle fait quoi depuis tout à l’heure ?

   Des pas se précipitaient derrière. Un de ceux qui avaient parlé dans la ruine, sans doute. Ou un autre.
   Son torse brisé lui hurlait sa douleur. Le sang de ses poumons perforés remontait jusque dans sa bouche, l’envahissait de son goût de métal et de sa tiédeur visqueuse. Micky étouffait… Déjà, les taches noires de l’agonie se dessinaient devant ses yeux…
   Elle lança sa paume dans le coude du salopard et la plante de son pied dans le genou, entendit deux craquements. L’étau sur sa poitrine se relâcha. Libérée, indifférente à cette souffrance blanche qui la meurtrissait, elle respira. L’organe blessé se gonfla, protesta en allumant un éclair de douleur. Elle parvint à l’oublier et sauta, se renversa et saisit le cou bosselé, le tourna. Les cervicales cédèrent. Le genou encore valide ploya sous le corps mort. Micky aperçut le vieux bonhomme qui accourait. Une chemise d’un bleu délavé flottait autour de son tronc maigre. Des trous dans son pantalon noir pâli laissaient voir des parcelles de peau ridée.
   Elle atterrit sur des pieds tous deux neufs. Sa cheville s’était bien ressoudée, les moitiés de son tendon s’étaient réunies, la peau s’était refermée sur une chair régénérée.
   Ses côtes et son sternum se recollaient, reformaient sa cage thoracique. Ses poumons guérissaient, respiraient à nouveau sans qu’aucune déchirure n’y enflamme de douleur. Son sang perdu se renouvelait.
   Et le capitaine avait atteint le châssis. Il commençait à se dresser sur les genoux. Quelques gestes lui suffiraient pour appeler du renfort…
   Micky ramassa l’arme, visa la tête et pressa le bouton de tir. Un trou fumant se creusa dans le crâne, tout le corps tomba et roula, mou.
– T’arrives un peu tard, mec, dit-elle sans daigner se retourner.
   Avant de pencher son regard sur ses vêtements. Du rouge et de l’orange imbibaient les tissus déchirés de sa chemise et de son pantalon. Ces puanteurs acides ne mentaient pas. Son sang et celui des autres salauds. Ça craignait pour passer inaperçue. Jamais Jean-Paul n’arriverait à emmener hors du quartier à prostitution quelqu’un qui trimballait une telle crasse.
   On en a vu d’autres !
   Elle se retourna enfin.
– Toi et tes potes, servez-vous pour les armes et laissez-en pour les autres baraques. Une patrouille va se ramener, et ça m’étonnerait qu’ils soient très contents de vous.
– Tu saignes encore ! Faut soigner ça !
   C’était maintenant qu’il se remuait, celui-là… Après l’avoir regardée comme tous les autres cons à leurs fenêtres en train d’encaisser des décharges et des coups. Qui avait bougé quand le capitaine lui avait écrasé la figure ?
– C’est déjà soigné.
   C’était en cours, et ça guérirait.
– Faut au moins que tu te changes ! On peut t’arranger ça !

– Combien ? demanda la voix de Micky.
   Jean-Paul se tourna vers la fille qui venait d’arriver. Elle portait une jupe noire délavée et une veste de k-way poussiéreuse. Les verres constellés de fêlures de ses lunettes brouillaient la couleur de ses yeux.
– Vingt unités de monnaie.
– Ça roule.
   Il lui prit la main comme pour emmener une cliente.
– T’en penses quoi de mon nouveau look ?
– Que j’espère que ça va suffire pour passer inaperçus. Les hologrammes diffusent ton portrait non-stop.
   Mais malgré ça, c’était jouable. Micky avait eu la jugeote de cacher deux signes qui la distinguaient : son pendentif et ses yeux bleu nuit.
– Les modules de détection, ça a l’air de s’être calmé.
– Quand les miliciens vont voir leurs copains morts, ça va recommencer.
– Comment ça, leurs copains morts ?
– Une patrouille m’est tombée dessus. J’ai entendu le module de détection et la navette, et ça m’a réveillée, mais il était trop tard.
   D’où son retard. Elle s’était retrouvée occupée à se débarrasser de onze gerkis armés. Et bien entendu, personne dans les ruines n’avait osé l’aider. C’était pour ça que plus aucun engin ne balayait la ville de ses faisceaux bleutés : la Milice attendait des nouvelles de l’arrestation de la meurtrière. Mais en ce moment, elle devait s’inquiéter de ne pas voir revenir une navette. Et en enverrait une autre dans quelques instants. Les agents constateraient les dégâts et s’activeraient.
   Ils tournèrent vers une limite du quartier à prostitution.
– Où t’as trouvé des fringues pareilles ?
– Les habitants des ruines. Ils sont pas intervenus pendant la baston, mais au moins, ils m’ont laissée me débarbouiller et m’ont donné des fringues.
   Mieux que rien. Bientôt, ces lâches allaient oser aller au charbon. Non, il ne fallait pas rêver.
– On n’a pas le temps de s’arrêter à un hologramme, mais la Milice voudrait bien te piquer la vedette.
– Comment ça ?
– Ils ont arrêté un couple de résistants et leur copain, et ils recherchent le fils.
– Ça leur file un meilleur rôle qu’un gouverneur mort !
   Jean-Paul entendit bien l’humour cynique dans la voix de Micky, mais lut aussi la peine et la compassion sur son visage.

   Une grande ombre obscurcit la chaussée défoncée et le châssis chargé de gerkis morts. Elle bourdonnait…
– Oh ! Quelle surprise ! se moqua Gaëtan. Les emmerdes qu’arrivent !
   La carrosserie de la navette se scinda, ses quartiers libérèrent une plate-forme qui descendit.
– T’inquiète pas pour ça, rétorqua le vieux crétin.
   Il avait emmené cette espèce de petite Wonder Woman dans la ruine, lui avait donné de l’eau pour se débarbouiller de tout ce sang et avait crié et tapé dans ses mains pour qu’on se dépêche de dénicher des guenilles. En enlevant sa chemise et son pantalon, elle avait montré un corps pas dégueu…
– Ah ouais ? Je te préviens, je leur dis tout !
– Je sais de quoi je suis responsable. Et je vais assumer.
   Le châssis se posa. Le capitaine glouglouta des instructions. Deux agents s’inclinèrent et se dirigèrent vers les cadavres de leurs camarades. Les huit autres dégainèrent leurs pistolets et se postèrent de part et d’autre de leur engin.
– Humains ! appela-t-il d’une voix puissante. Qui d’entre vous peut m’expliquer la mort de ces miliciens ?
   Serge sortit dans la rue. Ses genoux tremblaient.
– Une humaine a fait preuve de courage, dit-il d’une voix égale. Voilà ce qui s’est passé !
   L’officier se tourna vers lui.
– Nommez-vous, humain !
– Tierzemont, Serge.
– Humain Tierzemont, osez répéter vos propos.
– Une humaine a fait preuve de cou…
   Le gerkis le saisit à la gorge et le souleva.
– Humains ! Voyez le sort qui attend ceux qui bravent l’empire ! Que l’un d’entre vous me donne les renseignements que j’attends, sans quoi cet homme mourra !
   Serge suffoquait, la trachée prisonnière de cette puissante main à deux pouces.


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Bordeaux,
ville primaire du secteur Aquitaine



   Des ruines, enfin ! Après toutes ces heures de marche. La pause dans la vigne morte avait reposé les jambes, mais le trajet jusqu’à cette ville les avait lestées de nouvelles charges de fatigue. Stéphane et Séverine franchirent la ligne de pans de murs lépreux qui germaient à l’ombre des hautes tours grisâtres. Leurs pas claquaient, lourds et lents d’épuisement, dans les cahots vieux goudron lézardé de la chaussée. Ils tournèrent vers un trottoir défoncé. Devant eux, la rue montait en une côte raide.
– Ça va aller ? demanda Stéphane.
– Redemande-moi quand on sera rentrés quelque part.
   Sa sœur l’étonna une fois encore. Plus petite que lui d’une tête, bien moins robuste, et pourtant aussi endurante. Peut-être encore plus.
   Ils commencèrent à monter, longèrent des herses tordues et rouillées entre lesquelles des arbustes se desséchaient. Au-dessus, des linteaux semblaient pleurer leurs fenêtres.
– On tente celle-ci ? chuchota Séverine. T’as vu comment c’est grand ? Y a de la place, ils pourront bien nous trouver un coin !
– OK !
   Ils avancèrent et franchir un portail. Les battants, ouverts, pendaient à leurs gonds. Sous leurs pieds se dessinait une allée de pavés fendus et descellés. Mal équilibrés, ils vacillaient sous leurs pas, menaçaient de les flanquer par terre. En haut des marches usées d’un perron s’étendait le rez-de-chaussée.
– Eh ! cria une voix.
   À un fantôme de fenêtre, un gros barbu roux et grisonnant les fusillait de son regard hostile. Son corps tendait un gilet usé et luisant porté à même sa peau.
– Vous foutez quoi ici ?
   Stéphane s’avança.
– On veut juste un coin pour la nuit, c’est tout.
– Pas question ! Cette maison, elle est pleine ! Allez, foutez le camp !
– Demain matin, on sera partis. Parole !
   L’homme ne répondit pas. Séverine donna une tape dans le coude de son frère.
– On laisse tomber.
   Les deux adolescents se retournèrent, dépités, et s’éloignèrent. Leurs corps fatigués allaient devoir bouger plus loin.
   Il fallait s’attendre à ce genre d’accueil. Entassés dans des bâtiments à moitié ou plus détruits, contraints de mendier, de se bricoler des cuves pour récupérer l’eau des pluies, de passer du temps à la filtrer, les terriens croupissaient dans la pire des misères. Ce qui les condamnait au plus froid des égoïsmes. Comment penser à partager des quantités de nourriture déjà réduites ?
– Demain matin, c’est ça ?
   Ils se figèrent.
– Oh ! Je vous ai posé une question ! Est-ce que demain matin, vous serez partis ?
   Ils se tournèrent.
– Parole, répondit Stéphane.
– Bon. Qu’on soit bien d’accord ! Demain matin, on part mendier en ville. Vous venez avec nous ou pas, je m’en fous. Vous pouvez mendier avec nous si vous voulez. Mais vous revenez pas avec nous ! Vous prenez votre fric et vous vous cassez ! C’est bien compris ?
   Une journée à attendre quelques dons ne rapportait pas grand-chose. Est-ce que ça allait suffire pour payer le transport en tube ?
– C’est bien compris.
   Séverine se garda bien de parler de son sac. Si jamais quelqu’un les dénonçait à la Milice…
– Venez avec moi. On va vous trouver un coin.

   La petite foule d’occupants de la maison fixait les deux nouveaux arrivants. Stupeur et colère se mêlaient dans les yeux.
   Sauf dans ceux de Lucie.
– Ils font quoi ici, ceux-là ? demanda Pierre.
   Son visage horrifié trahissait encore mieux que ses paroles ce qu’il pensait : où loger sa femme et ses trois grands enfants ? Six familles, dont la sienne, une vieille femme seule et deux hommes célibataires s’entassaient dans les quatre chambres et le grand salon. Et on leur ramenait ces deux jeunes ?
– C’est juste pour la nuit ! soupira Corentin.
   Sans comprendre ce qui lui avait pris. La règle des ruines était pourtant simple : une baraque ou un appartement plein devait rejeter tout nouvel arrivant. Tant pis pour ceux qui galéraient à trouver des murs, c’était leur affaire. Même quand il s’agissait de deux adolescents séparés de leurs parents ou orphelins, c’était chacun pour soi. Même lorsque l’un des deux était une belle petite blonde aux yeux verts. Pourquoi avait-il enfreint cette loi indispensable ?
   Y a quelque chose qui m’a…
   Ému. Comme si ce monde pouvait accepter de laisser de la place au cœur !
– Il reste bien un petit coin pour eux, quand même !
– On va se serrer un petit peu, c’est ça ?
– Vous venez d’où ? demanda Jordan, l’aîné des fistons.
– Lyon, répondit la fille.
   Philippe, le benjamin de Pierre, baissait le regard. Elle devait lui taper dans l’œil.
– La ruine où on vivait a été raflée.
   Un scénario courant sur la Terre des gerkis. Des intellos et des artistes se cachaient de la Milice, et quand elle les débusquait…
– On a tous fui comme on a pu. Nos parents… On sait pas ce qu’ils sont devenus. Mais on avait assez d’argent pour se payer le transport en tube. On est montés dans un tube au hasard, tout ce qu’on voulait, c’était aller le plus loin possible.
– Comment ça se fait qu’on n’ait pas entendu parler de cette rafle à Lyon ? tiqua Thierry.
– Vous en avez pas entendu parler ? s’étonna le garçon. C’est bizarre, ça ! Pourtant, ils recherchaient quelqu’un d’important ! Un poète qui écrivait des pamphlets anti-gerkis.
– Ça me dit rien du tout.
   C’était vrai, ça : pourquoi les hologrammes ne parlaient-ils pas d’une rafle à Lyon ?
– Allez, c’est pas important ! trancha Lucie.
   Si, quand même.
– Je vais leur montrer un coin où dormir.
   Ces ados mentaient. Ce qu’ils racontaient, ça aurait dû passer dans les clips en trois dimensions au-dessus des carrefours. Les habitants de cette maison ne les regardaient pas en permanence, mais passaient souvent à proximité. En allant mendier, en rentrant, en allant dépenser l’argent récolté chez Cl’Witt…
– Attends ! s’inquiéta Jérôme.
   Sa femme, ses deux enfants et lui-même logeaient dans une chambre en haut.
– On a à peine ce qu’il faut en boules nutritives !
– Papa ! soupira Audrey, sa fille aînée.
   Née l’année de l’Invasion. Et un petit frère trois ans plus tard.
– On va bien leur dénicher un rat quelque part !
   Un des très rares gibiers que les gerkis avaient daigné laisser aux humains. Ça complétait plutôt bien l’espèce de pâte grise dégueulasse qu’ils vendaient dans leurs magasins. Ce machin puait la charogne, une infection.
– Antoine, tu viens ? On va chasser !
– Eh ben voilà ! conclut Corentin.
   Il garda pour lui sa pensée : ces deux-là leur amenaient un gros paquet d’emmerdes.

   La vieille femme désigna une couverture trouée aux couleurs défraîchies à côté d’un tapis de débris. Pierres, éclats de bois…
– Je sais bien que c’est pas génial question confort, mais on va pas pouvoir faire mieux. Je m’appelle Lucie, au fait. Et vous ?
– Simon, mentit Stéphane.
   Il se savait enregistré sous son vrai prénom dans les fichiers de la Milice. Rien qu’en vérifiant les dossiers de ses parents, ils connaîtraient l’existence d’un fils et devineraient qu’il n’avait jamais collaboré. Et c’était ainsi que les hologrammes devaient déjà diffuser en boucle le nom de Stéphane Bouvier dans toutes les villes de France.
   Mais ils ont réussi à s’évader ? Papa, Maman, Arnaud, vous êtes des battants, pas vrai ? Vous vous en êtes sortis !
   Séverine prit la même précaution :
– Alice.
   Née deux ans après l’Invasion, elle était inconnue des gerkis. Sauf si un des trois prisonniers révélait son existence sous la torture.
   Vous vous êtes évadés, alors ça arrivera pas !
   Stéphane ne croyait pas ses pensées. Il les forçait à demeurer dans sa tête, muselait toutes les voix réalistes qui osaient les contredire, étouffait ces affreuses images. Son père et sa mère tabassés, mutilés…
   Quelque chose de liquide et salé commença à monter sous ses paupières.
– Bien, sourit Lucie. Il va falloir m’aider à vous dégager de la place.
   Le garçon s’avança vers les débris. Un assez gros boulot les attendait, Séverine et lui, avant de pouvoir se coucher sur ce sol encombré. S’activer l’aiderait peut-être à refouler ses larmes. Il se tourna vers sa sœur. Elle parvenait à garder ses yeux secs.
   Mais pas à empêcher sa tristesse d’y briller.

– Sympas,
   Corentin, assis sur une marche du perron,
(J’ai fait une belle connerie !)
sursauta.
– les nouveaux locataires.
   Il tourna la tête. Thierry descendit et s’installa à côté de lui.
– C’est bizarre, leur histoire de rafle à Lyon. Surtout si c’était… pour qui, déjà ?
– Un poète qui écrivait des textes anti-gerkis…
– Ouais, c’est pas normal.
   Exact. Ça ne collait pas. Quand la Milice arrêtait un opposant n’importe où sur Terre, les hologrammes vantaient cet exploit dans toutes les villes, primaires et secondaires. Comme ce type en Chine l’année dernière, ou ces jumeaux en Russie…
– Ben… Ils attendent peut-être demain ?
   Ridicule. Ça ne s’était jamais vu. Mais réfléchir à quelque chose d’aussi bizarre, ça dépassait Corentin.
– Tu vois pas qu’ils nous disent pas tout ?
– Mais qu’est-ce que tu veux…
   Non ! C’est pas possible ! Sauf si…
– …qu’ils nous cachent ?
– Corentin, ce que tu peux être lent !
– Corentin, c’est quand même pas compliqué !

   Qu’est-ce qu’il avait pu en entendre à l’école, des comme ça ! Jusqu’au jour où un prof avait convoqué ses parents pour leur signaler qu’une sérieuse dyslexie expliquait peut-être la lenteur de leur fils.
   Mais là, un souvenir tout frais venait de remonter dans son cerveau : les hologrammes, cet après-midi, avaient passé en boucle les portraits de trois résistants arrêtés aujourd’hui même. Un couple et un mec. La voix avait parlé d’un garçon de dix-neuf ans qui s’appelait Stéphane Bouvier.
   Et ces deux ados avaient les mêmes yeux verts que la femme.


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Paris,
ville primaire du territoire France



   À l’ouest, un énorme cube métallique s’arrêta au-dessus de la haute tour de la banque. Un cylindre se déploya et s’enclencha dans le toit. Des unités de monnaie passèrent à l’intérieur en un fracas de cliquetis. Qui s’arrêta.
   Dans l’habitacle minuscule, le pilote-banquier lut Argent collecté sur un hologramme. Sur un autre, il toucha Désengagement.
   Partout dans la ville, les passagers, sur les escaliers roulants, quittaient les tubes de transport ou y montaient. Des habits gris et rouges se mêlaient sur ces marches mécaniques. Sur les trottoirs, les habitants des ruines, assis, la tête basse, fixaient des coupelles. Vides, pleines, à peine remplies de ces cailloux ovoïdes qui tenaient lieu d’argent. Des mains daignaient délier des bourses et laisser tomber des unités de monnaie. Des yeux voulaient bien accorder un regard condescendant. Mais les pieds filaient toujours vite.
– Une vaillante patrouille de nos Milices est parvenue à arrêter trois humains criminels, déclamaient les hologrammes d’information au-dessus des carrefours.
   Mendiants, humains en vêtements rouges, gerkis en tenues grises, levaient la tête, intrigués.
– Voyez ces trois êtres malveillants qui ont osé porter préjudice à notre Empire ! Arnaud Roy. Les époux François et Isabelle Bouvier. Hélas, un criminel est parvenu à s’échapper. Nos Milices, pour l’heure, n’ont que peu de renseignements sur lui. Tout ce qu’elles savent est qu’il est de race humaine, variante peau blanche et de sexe masculin, qu’il est âgé de dix-neuf ans et qu’il se nomme Stéphane Bouvier. Il est l’enfant des époux François et Isabelle Bouvier. Il est probablement armé. Prenez garde : il est très dangereux. Tout renseignement concernant le criminel fugitif Stéphane Bouvier sera récompensé par notre empire !

   Isabelle ne voyait même plus son mari, ni leur ami à la main démolie, ni les miliciens qui les encerclaient. Trop de pensées envahissaient son esprit.
   Ses enfants.
   Ils avaient échappé à la fusillade. Ce malade aux yeux de mercure ne les avait même pas aperçus. Il croyait Stéphane fils unique ! Elle aurait aimé savourer cette toute petite réussite : avoir caché l’existence de sa fille. Comme si ça donnait quelque chose ! Juste un peu de sécurité à Séverine. Mais maintenant ? Comment allaient-ils traverser ce désert qu’étaient devenues les routes et les campagnes ? Elle n’avait pu
(Si seulement j’avais été plus rapide !)
sauver que très peu de vivres pour eux avant de se lancer dans cette bataille perdue.
– On va jamais avoir assez de rations pour nous trois…
– Maman…
avait tenté Séverine pour la rassurer.
– Pour ton frère et toi. Sauvez-vous !
– Et toi ?
s’était inquiété Stéphane.
   Isabelle n’avait répondu qu’en dégainant son arme. Puis elle avait commencé à s’avancer d’un pas silencieux à l’arrière de la bâche. Sans accorder le moindre regard à ses adolescents, elle avait senti leur tristesse, aussi lourde et salée que celle qui pesait dans sa gorge.

   Sur un hologramme, les tours dessinaient leurs crêtes grises au milieu de celles des ruines. François ne se donna pas la peine de guetter la trace des monuments d’autrefois, tous détruits après l’Invasion. Les gerkis avaient rasé la ville pour dresser à leur place ces sinistres constructions.
   Au lieu de cette cité qui n’existait plus, il regarda ses compagnons. Les yeux plats de sa femme et le visage vide d’Arnaud ne lui redonnèrent aucun espoir. Tous trois se savaient foutus. À quoi pensaient les deux autres ? Lui se concentrait sur les tortures qui les attendaient. La souffrance qu’on leur infligerait.
   Le commissaire dirigea la navette vers l’une des deux plus hautes tours, tout au centre. Il recula ses mains tendues pour la ralentir, puis leva ses paumes. L’engin s’arrêta au-dessus d’une cheminée. Les bras s’écartèrent et se relâchèrent.
   Les lumières s’éteignirent, une épaisse obscurité tomba dans l’habitacle. François sentit la navette plonger. Des pièces de la carrosserie se détachèrent, s’emboîtèrent en déclics qui résonnèrent. Le haut de la cheminée apparut, laissait tomber une colonne de jour. Vinrent les innombrables alcôves de la paroi circulaire, les fragments venaient se loger sur les rails qui y brillaient.
   Le châssis dépouillé flotta au-dessus du sol. Loin en haut de ce puits, le ciel bleu narguait les résistants privés de liberté.
   Et de vie dans pas longtemps…

– À terre, ordonna Alain Castipiani.
   Les trois prisonniers se levèrent et descendirent. C’était toujours pareil à ce stade. Cette même résignation mollassonne. À quelques petites variantes près. Certains essayaient l’insolence, c’était tout ce qui leur restait. Ceux-là resteraient silencieux. Jusqu’à l’interrogatoire, où ils hurleraient, pleureraient et supplieraient.
   Les agents suivirent. Les blessés ne chancelaient même pas, malgré tout ce sang perdu en traînées oranges sur leurs uniformes gris. Ces trois petits malins avaient coûté sept miliciens, et il allait falloir poser des prothèses à cause d’eux. Sacrés petits durs. Et les accouplés qui juraient que leur fils était mort dans le camion en flammes ! Ils allaient changer de disque, ceux-là.
   Alain tendit son bras gauche sur le côté. Derrière lui, le châssis fila vers la paroi en se dressant. Il s’emboîta, vertical, entre deux autres.
– Déshabillez-vous.
   François Bouvier déboutonna le gilet de jean aux nombreux trous porté à même son torse. Isabelle, le visage baissé, quitta le haut de son tailleur pantalon, révéla une longue pièce de tissu ficelée qui tentait de passer pour un corset. De sa main valide, Roy dégrafa sa veste de gendarme rapiécée. Des coutures déchirées aux épaules et sur la poitrine rappelaient les insignes sans doute arrachés.
   Les pieds quittèrent les bottes crasseuses aux semelles décousues, les épais chiffons… Les pantalons élimés descendirent. La femme délaça les cordes qui maintenaient son corset même pas ajusté. Neuf mois à porter son mioche avaient sans doute déformé son ventre, mais les abdos avaient presque réussi à reprendre le dessus. L’ex-gendarme parvint à glisser son marcel, à en dégager son bras, à le passer par dessus sa tête, puis à le laisser tomber jusqu’en dessous de ses doigts en miettes. Les trois prisonniers se dépouillèrent de leurs caleçons longs.
– Les mains derrière la tête.
   Ils obéirent. Une grimace de douleur crispa la figure de Roy. Ses os brisés devaient toucher son crâne.
– Et on se tient droit. Droit, j’ai dit !
   Alain scruta les nudités, contourna d’un pas lent les corps dévêtus. Il ouvrit de grands yeux lubriques devant celui de la mère Bouvier. Pas mal foutue pour son âge.
– Suivez-moi.

   Le commissaire se tourna et se dirigea vers une porte. François commença à marcher derrière lui. Les pas de ses pieds nus et de ceux d’Isabelle et Arnaud résonnaient dans la cheminée. La peau des talons et des orteils gelait sur ce ciment. Un froid de sous-sol mordait son corps privé de ses hardes. Les prunelles rougeâtres des gerkis, moqueuses, suivaient ces êtres sans dignité.
   L’officier s’arrêta devant une porte. D’un geste, il commanda l’ouverture. Le battant coulissa. Un couloir gris apparut, des rectangles plus sombres ornaient le bas de ses murs. Tout le plafond diffusait une lumière poussiéreuse.
   Ils y entrèrent. Le milicien ne tenait toujours aucune arme. Un type capable de broyer un poing pouvait s’en passer.
   Il s’arrêta devant un rectangle, leva un pied et le lança vers sa droite. La plaque coulissa vers le bas, révéla des ténèbres.
– Bien ! Y a plusieurs questions que j’aimerais vous poser. On va commencer ici, si vous voulez bien. Soit vous y répondez, et ça s’arrête là, soit on fait le circuit classique. C’est-à-dire d’abord cette cellule, et puis la salle d’interrogatoire. Allez, on commence ! Une toute simple : où est la base de la Résistance ?
   Personne ne répondit.
– D’accord. Roy.
   Arnaud approcha. Il se coucha et introduisit ses pieds dans l’obscurité. Sa main valide poussa son corps allongé, quis’enfonça. François vit la silhouette pâle ramper vers le fond et disparaître.
– Bouvier.
   Il s’assit, puis se plaqua au sol, glissa dans la petite cellule. L’ouverture laissait tomber un trait de lumière grise.
   La plaque se ferma.
– Hé !
   D’épaisses ténèbres pesaient dans ce trou. Même pas assez haut de plafond pour se lever.
– Attendez ! s’affola la voix d’Isabelle. Ouvrez cette cellule.
– Je suis désolé, j’ai complètement oublié de vous parler d’une étape importante du circuit. J’avais la tête ailleurs, faut croire.
   Une étape importante…
   Le milicien voulait la priver de la compagnie de son mari et de leur ami. Ainsi procédaient les nazis dans les camps de la mort : ils séparaient les familles.
– Par ici !
– Qu’est-ce que vous voulez ? Ouvrez cette cellule !
– Par ici ? chuchota François.
– À qui il le dit, à ton avis ? répondit Arnaud d’un ton qui se voulait cynique.
   Mais c’était le désespoir qui y résonnait. La famille Bouvier et lui avaient formé bien plus qu’un commando.
   Des amis. Ces années de risques avaient rapproché leurs personnalités au départ si différentes. Le gendarme brut de décoffrage n’avait pas mis si longtemps que ça à accepter ce couple de professeurs. Bien plus cultivés que lui, ils n’en avaient jamais joué pour le mépriser. Et lui les avait écoutés parler d’histoire et de mille autres choses. Stéphane et Séverine l’avaient bien vite adopté comme oncle. En grandissant, ils avaient peu à peu laissé de côté leur admiration pour cet homme trop idéalisé. Mais pas leur amitié pour lui.
– Et pour quoi ?
   L’ancien professeur réfléchit, ses pensées se bousculaient. Réunir ses subalternes… autour d’une prisonnière nue… pour…
   Une étape importante…
– Oh non… Pas ça…
– OK ! dit l’officier d’un ton ravi. Il vous reste assez de forces ?
– Laissez la ! supplia François.
   Il frappa contre la plaque de toutes ses forces, les chocs vibraient dans ses poings.
– Laissez-la !
– Oui, bon, j’ai oublié d’en parler, on va pas en chier une pendule !
– Commissaire, arrêtez ça !
– Pignez pas comme ça, Bouvier ! Ils ont rien commencé encore ! Là, on vous écoute encore. Une réponse, et ça s’arrête là ! Alors, cette base de la Résistance ?
– Surtout pas ! gronda Arnaud à voix basse.
– Isabelle…
– Tu crois que ça m’amuse ? Elle va passer à la casserole de toutes façons, rêve pas !
   François serra ses poings, furieux. Mais son ami enchaîna :
– Bordel, si on parle, c’est toute la Résistance qui va y passer !
   La Milice attaquerait ce repaire.
– Tu comprends ça ?
   Navettes contre camions à carburant végétal. Canons-lasers flexibles contre mitraillettes et grenades. Gerkis contre humains. Et les hologrammes qui vanteraient cette éclatante victoire. Une propagande démotiverait toute future rébellion.
– Bouvier ? Vous avez perdu votre langue ? Je vous conseille de vous magner de la retrouver, sinon, elle va trouver des bites. C’est pas parce qu’ils sont blessés qu’ils vont pas assurer, vous savez !
   Isabelle souillée. Ou la Terre perdue pour toujours.
– Je suis désolé, François, pleura Arnaud. Je suis désolé !
   C’était comme ça que ça devait finir. Par un sacrifice. C’était la loi de la Résistance. On devait savoir souffrir et mourir pour la cause qu’on défendait, sans même être sûr que ça serve à quelque chose. Tous trois quitteraient ce monde devenu fou, et l’empire s’en tirerait peut-être renforcé.
– Dis rien, François ! Cède surtout pas !
– Madame Bouvier, je crois que votre mari se fout de vous…
– Non !
   Des mufles grognèrent, haletèrent. Et sa femme parvenait à demeurer silencieuse. Si courageuse. Si digne.
   Un temps infini passa. Les gerkis en rut râlaient de plus en plus fort.
   Isabelle poussa un hurlement, les supplia d’arrêter. De la tuer. Ses cris n’arrêtèrent rien. Et les bruits aussi obscènes que bestiaux accéléraient.
   François se laissa tomber à genoux, éclata en sanglots.


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Rouen



– Qu’est-ce que tu fous ? s’agaça Jean-Paul à voix basse. Ramène-toi !
   Un hologramme répétait l’info des résistants arrêtés et Micky l’écoutait, figée, derrière deux gerkis et quelques collabos. Une petite foule entourait les images en trois dimensions. Même les mendiants écoutaient, intéressés.
   La star du jour, c’est toi, jusqu’à nouvel ordre ! Et avec tes conneries, on va tourner notre dernière scène !
   Chaque seconde comptait, et Madame se pâmait devant ces trois-là !
– Je te résumerai si tu veux, on parle que d’eux depuis tout à l’heure !
   La voix parla de Stéphane, le fiston.
– Oui, bon, il a ton âge, il est sans doute super-craquant, mais faut pas que t’espères le voir ! Ils connaissent que son nom ! Ramène-toi !
   Les renseignements récompensés, blablabla…
   Enfin, Micky se retourna. Ce n’était pas trop tôt ! Sans un mot, alors que commençait un clip de propagande sur les carrières possibles dans l’empire, Jean-Paul se hâta vers une rue.
– C’est bon, t’as eu les nouvelles du jour ? demanda-t-il, plein d’ironie sèche.
– C’est plus intéressant que ce que tu crois.
– Ben voyons !
– T’as vu comment ils ont l’air de tenir au fils ?
– Hein ?
   Mais elle veut dire quoi, là ?
– Ils donnent une récompense pour des renseignements sur lui ! C’est notre bande qui est gâtée comme ça d’habitude.
   Pas faux, ça. Et même très vrai. D’ordinaire, la Milice n’insistait pas autant sur les résistants qui parvenaient à lui échapper. Stéphane Bouvier avait-il lui aussi buté un gouverneur ?

   Qu’est-ce que t’espérais ? Andouille ! pensa Gaëtan.
   Serge suffoquait. Une affreuse couleur bleue envahissait tout son visage ridé. Qui se crispait… Il avait bien essayé de dégainer ses pistolets,
(C’est de ton âge de jouer les héros !)
mais le milicien l’avait désarmé en deux baffes sur les poignets. Grosse main à deux pouces contre petits sacs d’os couverts de peau fripée. Les gentils ne gagnaient que dans les BD, les films, les livres, les contes… Bien avant l’Invasion, Gaëtan avait déjà payé pour le savoir : dans le monde réel, on laissait les bons dans la merde. Lui le premier.Aucun camarade de classe ne l’avait jamais défendu contre les petits caïds. Aucune fille n’avait daigné voir plus loin que son acné en calculatrice. Aucun prof n’avait reconnu son travail. Et aucun patron n’avait accepté de l’embaucher.
   Dans cette ruine, on ne lui avait même pas laissé une chance d’être quelqu’un. Il mendiait comme les autres, gagnait plus ou moins d’unités de monnaie, mais on ne l’en remerciait jamais. Les autres habitants de cette baraque à moitié effondrée se parlaient, mais qu’entre eux. À part Bonjour et Bonne nuit, on ne lui disait pas grand-chose.
   Et là, dans cette rue, cette patrouille ne lui donnait-elle pas une chance de devenir quelqu’un ? Les gerkis offraient du boulot aux terriens qui collaboraient.
– Attendez ! J’ai tout vu !
   Le capitaine balança le vieux. Qui atterrit sur le dos, massa sa gorge et aspirait de grandes goulées d’air.
– Humain, sortez de cette maison et identifiez-vous.
– Borfraie, Gaëtan.
   Il sentit derrière lui le regard de Serge. Plein de colère. Mais peu lui importait. Là, pour la première fois de sa vie, il voyait une perche tendue pour s’arracher à sa petite vie minable. Lui, le mec qu’on avait toujours laissé se démerder. Tu t’es encore battu à l’école ? Si t’allais plus vers les autres, les autres ils se moqueraient moins de toi ! Gaëtan, faudrait peut-être réviser de temps en temps ! Et arrête de dire que tu comprends rien, c’est quand même pas si compliqué ! Bon, je te réexplique. Je suis désolé, Monsieur Borfraie, mais cette formation, on va pas vouloir vous la payer ! Ça embauche plus tant que ça dans cette branche, vous savez ce que c’est ! Et là, aujourd’hui, quelques mots et il travaillerait ! Vivre dans son appart ! Conduire son véhicule ! Et des fringues rouges, ça le changerait de ce t-shirt porté pour la millième fois depuis l’Invasion. Fini de mendier et de vivre dans cette ruine merdique avec des gens qui ne lui parlaient qu’à peine ! Ils allaient le prendre en grippe ? Pour ce que ça changerait…
– Gaëtan, fais pas ça… coassa Serge.
– Nous vous écoutons, humain Borfraie.
– Gaëtan, réfléchis bien…
   J’ai déjà réfléchi, mec !
   Ben oui ! Continuer à croupir dans ces baraques qui n’en étaient même plus ou gagner un beau petit salaire ? Comment pouvait-on hésiter ?
– C’est une humaine toute seule qui a… qui a tué ces miliciens.
– Gaëtan…
– Enfin, je suis pas sûr qu’elle soit vraiment humaine, parce qu’un humain normal fait pas tout ce qu’elle a fait !
– Expliquez-vous.

   Derrière Micky et Jean-Paul se dressaient les tours grises et les ruines de Rouen. Devant eux, l’ancienne autoroute dessinait vers l’est sa ligne de goudron lézardé semée de carcasses. Les vitres brisées laissaient voir les sièges élimés. La rouille rongeait les carrosseries. Presque toutes avaient eu droit à la visite d’un module de nettoyage, mais dans certaines, des habits pourrissaient encore sur des squelettes.
   Une voiture gisait sur le flanc en travers de la route. Aussi rouillée que les autres, les cars et les camions. Des fissures barraient son pare-brise. Une ceinture d’éclats de verre entouraient le trou de la lunette arrière. Micky se tint devant le châssis, posa ses mains sur l’arête du haut et serra. Elle recula. Le véhicule bascula. Les bras de la jeune fille demeurèrent tendus, sans trembler d’aucune fatigue. Elle plia ses genoux, la carcasse s’inclina. Elle la posa sur ses roues. Jean-Paul contourna le tas de ferraille. Il ouvrit la portière gauche. Une bouffée d’odeur de velours moisi s’envola. Il laissa Micky se glisser sur le siège du conducteur puis sur celui du passager et s’assit derrière le volant, ouvrit une trappe en dessous. Sept câbles dénudés au bout pendirent. Il en saisit deux et frotta les extrémités de cuivre. Une étincelle s’alluma. Sous le capot cabossé, un moteur démarra. Tout le tableau de bord vibrait.
– Ils t’ont vendue, tes potes,déplora Jean-Paul en pressant la pédale d’embrayage, qui couina.
   Il passa la marche arrière. La boîte de vitesse craqua.
– Pas mes potes, répondit Micky alors que la voiture reculait. Un seul, et je crois savoir lequel.
   En traversant l’est de la ville, ils avaient croisé des hologrammes d’information. Qui diffusaient un nouvel avis de recherche : la jeune fille dans ses vêtements actuels. Dans la ruine, un seul mec avait pu la dénoncer : celui que le vieux Serge avait appelé Gaëtan. Après avoir vu ces images, Jean-Paul et Micky, dans ces rues plutôt vides, avaient pressé le pas avant que des modules de détection ne rappliquent.

– Une apparence humaine, mais des capacités au moins égales aux nôtres… résuma le capitaine.
   L’inquiétude se lisait dans les yeux à fond orange et sur le visage gris et bosselé.
– Je vous dis la vérité ! insista Gaëtan.
   Horrifié, Serge l’avait entendu raconter cette arrestation qui avait tourné au carnage.
– Et c’est pas tout. Elle a piqué, enfin… je veux dire, volé les armes des miliciens et elle les a distribuées à plusieurs personnes.
– Non, Gaëtan… supplia le vieil homme.
– Il y a une chose que je ne comprends pas dans votre récit : comment cet être a-t-il pu ne pas être blessé ?
– Elle l’a été pas mal de fois ! Elle a eu le visage écrasé, elle a pris des coups de lasers, enfin, je sais pas comment vous appelez ce qui sort de vos armes, c’est bien du laser ?
   Une lueur d’agacement passa dans les prunelles rougeâtres.
– Enfin bref ! Et elle a guéri en quelques secondes à chaque fois, et elle récupérait toutes ses forces ! Ah, autre chose ! Tierzemont, là,
(Non, il va pas oser !
C’était couru d’avance ! Personne l’a jamais senti, celui-là !)
il l’a aidée à fuir. Il lui a donné d’autres vêtements.
   Serge secoua la tête. Résigné et consterné. Conscient de la déportation ou de l’exécution qui l’attendaient, il se surprit à s’en foutre. À son âge et dans ce monde, ça ne donnait pas grand-chose de vivre. Ce n’était pas son propre sort qui l’effrayait ou l’attristait. C’était juste de voir un pauvre type sauter sur une occasion. Ainsi que leur lâcheté à tous. Lui avait tenté quelque chose, d’accord, mais avait renoncé tout de suite. Et maintenant, tout le monde regardait cette scène et se dépêcherait de l’oublier dès ce soir. Demain, on mendierait, on achèterait deux ou trois morceaux de cette pâte grise qui puait mais nourrissait bien, on chasserait un ou deux rats histoire de mieux se remplir le bidon et on ne parlerait même plus de cette fille.
– Et elle est revenue vers la ville une fois déguisée, conclut le traître.
   Personne n’avait osé s’insurger. Face aux pistolets de cette patrouille, tout le monde préférait se terrer.
   L’officier regarda les agents morts entassés sur le châssis de la navette.
– Capitaine, faut me croire !
– Décrivez-nous les vêtements que porte cet être.
   Gaëtan obéit. Serge, lui, réfléchissait à ce mot. Être. On ne l’employait pas pour qualifier n’importe quelle personne, mais pour… ce qu’on ne comprenait pas. Et… ce qu’on… craignait ? Oui, c’était ça. Cette adolescente, en laissant derrière elle onze morts, pouvait bien semer un peu de peur.
– Humain Tierzemont, vous êtes en état d’arrestation pour assistance à un criminel, non-dénonciation d’actes criminels, résistance à une patrouille et tentative de meurtre sur la personne d’un officier de la Milice. Conformément aux lois de notre Empire, le commissaire de la Milice de Rouen jugera de votre sort.
   Peu lui importait. Une gamine foutait la pétoche à ces monstres ! Cette idée merveilleuse l’accompagnerait jusqu’à sa mort.
   Il souriait alors qu’un agent le traînait par le bras jusqu’au châssis de la navette.
– Humain Borfraie, votre témoignage est bien pris en compte. Toutefois, vous allez devoir nous accompagner à la Milice afin que nous puissions étudier votre récompense.
– Et ta conscience, elle te récompensera ?
– Taisez-vous, humain Tierzemont !

– C’est tes copains de la ruine qui te travaillent comme ça ?
   Dans le rétroviseur, la ville rétrécissait. Tout en avançant, la voiture vibrait de toutes ses pièces, comme si elle voulait voler en éclats. Ses sièges secouaient les occupants. Jean-Paul tournait pour éviter les carcasses, le volant résistait, grinçait. Lui qui roulait dans une Laguna toute neuve avant l’Invasion…
– Y en a un qui va déguster… répondit Micky. En fait, je pensais aussi à ces résistants arrêtés.
– Le gars a ton âge, mais si ça se trouve, il est moche…
– Pff… T’es con !
– Sérieux, c’est vrai que c’est bizarre qu’ils tiennent à remettre la main dessus. La Résistance a passé la seconde ou quoi ?
   D’ordinaire, ce mouvement distribuait des pamphlets, gribouillait sur des murs, volait des commerces… Ça ne tournait à la fusillade que lorsque la Milice essayait de les pincer. Et très souvent, c’était elle qui avait le dessus.
   Mais ce n’étaient pas eux les plus recherchés. L’empire craignait bien plus la bande du Binoclard, beaucoup plus radicale. L’assassinat du gouverneur Srawk n’était pas leur premier coup d’éclat. Et s’ils n’avaient pas attendu que Micky croise leur route pour mettre la pression aux gerkis, ses capacités leur apportaient beaucoup.
   Une curieuse histoire, qui avait commencé quand Yann avait ramené au repaire une petite fille aux haillons tachés de sang rouge… et orange. D’abord, tout le monde s’était demandé ce qu’on allait en foutre. Il avait laissé dire avant de rétorquer qu’elle lui avait sauvé la vie. Et de résumer une baston incroyable contre les miliciens qui l’avaient arrêté. Blessée à plusieurs reprises, elle avait cicatrisé en deux temps trois mouvements avant de retourner péter des os, écraser des cœurs et des têtes, sauter sur les cous… Ce récit démentiel avait suffi au Binoclard pour accorder à cette petite une place dans la bande. Et lui imposer un entraînement rigoureux.
   On avait bien sûr demandé à cette petite fille comment elle avait latté des bestioles de deux mètres, fortes, coriaces et armées. Sans rien obtenir d’autre que son ignorance et son incompréhension. Ses parents auraient peut-être su quelque chose, mais ils étaient morts.
   Douze ans plus tard, on se félicitait encore de cette décision. Mais on se posait encore des questions sur ses prouesses. Comment et pourquoi en était-elle capable ?
   Elle-même ne savait toujours aucune réponse.


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Bordeaux



   Au-dessus du carrefour, un hologramme rappela l’arrestation des trois résistants et la description du gamin disparu.
– Mettez-vous plus loin, bordel ! jura Corentin. Quand les gens voient plus de deux ou trois mendiants en groupe, ils passent leur chemin !
   Simon et Alice se relevèrent et scrutèrent les trottoirs à la recherche d’un coin moins rempli. Ils passèrent sous ces voitures volantes en forme de cube qui bourdonnaient au-dessus de l’artère, s’installèrent à une place libre. Comment pouvait-on, en ayant grandi dans une ruine, ignorer cette règle ? Pour s’asseoir et attendre des dons d’argent, on s’asseyait tout seul, à la rigueur par deux, mais jamais en plus grand nombre.
   Ça a l’air de sacrés boulets ! Et dire que j’ai cédé à tout le monde !
   Lucie et la famille de Jérôme. Cinq personnes en tout. Les autres avaient gardé le silence. Et ça lui avait suffi pour soupirer Bon d’accord ! Lui qui sentait venir de grosses embrouilles et ne voyait, pour les éviter, que la solution de les virer !
   Comme si c’étaient eux les résistants !
   Enfin, Simon, surtout. Parce qu’aucun hologramme ne parlait d’Alice. Mais alors, pourquoi inventaient-ils cette histoire de rafle à Lyon et de fuite vers Bordeaux ? Ils cachaient quelque chose. Et pourtant, il avait suffi que les autres lui montrent que ces deux présences supplémentaires ne les dérangeaient pas pour…
– Bon d’accord !
   Une seule fois dans sa vie, il avait défendu son idée jusqu’au bout. Son unique victoire. À seize ans, retiré de l’école après plusieurs redoublements, il avait osé exposer son projet : passer un permis poids lourds et devenir chauffeur de bus ou de car. Personne dans sa famille n’avait apprécié. Pacôme avait bien rigolé, lui qui se voyait déjà à la tête de la boîte de Papa. Mais pas leurs parents. Eux, ils avaient pété les plombs. Un métier aussi peu noble chez les Bisqueroumes, ça ne s’était jamais vu ! Mais Corentin n’avait rien lâché.
   Thierry s’étira.
– On voit qu’ils ont pas l’habitude !
   Il baissa la voix :
– Ils ont jamais mendié, je parie.

   Des passants défilaient. Indifférents à ces miséreux assis le long des murs. Aucune main ne se tendait.
– Bon, on a un toit jusqu’à demain, dit Stéphane. Faudrait prendre deux tubes. Un jusqu’à Toulouse, l’autre jusqu’à la plus au sud de ses villes secondaires.
   Des unités de monnaie tombèrent dans leurs gamelles. Séverine remercia l’homme en vêtements rouges qui venait de les lâcher sans leur accorder un regard.
– T’as vu l’hologramme ? Ils disent rien de nouveau sur…
   Elle ne précisa pas qui. Stéphane devina Papa et Maman. Il secoua la tête.
   Quelle action prévoir pour libérer leurs parents sans même savoir quelle Milice les détenait ? D’horribles images de torture commencèrent à défiler…
   Il les chassa en baissant les yeux vers leurs gamelles. Même pas dix unités de monnaie.
– Mouais, on va pas aller loin…
   L’argent récolté aujourd’hui et pendant les prochains jours devait payer les deux tickets de leur trajet. C’était mal barré…
   La jeune fille tapota son flanc.
– Et encore, on peut économiser la pâte nutritive…
– Déconne pas avec ça ! Corentin doit attendre qu’un truc comme ça à raconter !

   L’hologramme diffusait les images de Micky Thornill, cette fille qui avait tué le gouverneur de Normandie. D’après les nouvelles, elle avait réussi à échapper à la Milice.
   Thierry souriait en fixant Simon et Alice.
– T’as l’air de penser à quelque chose… remarqua Corentin.
   Et ça ne semblait pas très sain. La lueur qui brillait dans les yeux ne disait rien de bon… Ce mec le reconnaissait : il avait vu l’Invasion depuis une cellule de prison. Personne ne le jugeait pour ça. Mais il s’était toujours contenté de dire que c’était pour des petites conneries. Ce regard dardé sur
(Aliçe ! C’est sur une gamine qu’il bave !)
les ados pouvait laisser supposer bien pire que ça… Tiens, ça avait disparu ! Les yeux ne se pointaient plus sur les jeunes et avaient perdu ce drôle d’éclat !
– Tu sais, ce qu’on disait hier soir…
– En fait, c’est plutôt ce que tu disais hier soir.
– T’y crois plus ?
   Ça m’a empêché de dormir presque toute la nuit, ton histoire ! Et ça me sert à en arriver à :
– Ça colle pas. Y avait qu’un fils, mais pas de fille !
– C’est tout ce qui t’arrête ? Non mais attends : t’y crois à leur histoire de rafle à Lyon ?
   Pas plus que ça.
– Corentin, si c’est juste de pas avoir entendu parler d’une sœur qui te paraît bizarre, y a une explication !
– Tu te casses la tête avec ça ! Ça t’éclate tant que ça de jouer au flic ?
   Abruti de gaffeur ! C’est la peine de lui rappeler ça !
– Oh merde ! Excuse ! Je suis désolé…
– Pas de soucis. Tu sais, ça fait longtemps que j’en veux plus aux flics qui m’ont arrêté. À l’époque, j’en avais pas conscience, mais c’était tout ce que je méritais ! Tu sais, quand je t’ai entendu parler de ta famille, je me suis demandé comment t’avais fait pour pas mal tourner !
   Ça faisait bien assez chier les parents quand je me suis mis dans la tête de conduire des bus !
– Ouais, enfin bon… Y a une explication, tu disais…
– Franchement ! Tu la vois pas ? Eh ben on va jouer au flic tous les deux. Tu vas voir, c’est tout con ! Le fils, il a dix-neuf ans, t’es d’accord ?
– Ben ouais !
   Les hologrammes le rappelaient.
– Dix-neuf ans, c’est l’époque de l’Invasion. T’es d’accord ?
– Je sais, merci, je m’en rappelle !
   Corentin conduisait pour la première fois un bus dans Bordeaux. Sa première et dernière journée de chauffeur.
   Elle avait bien commencé, pourtant…
   Les collègues m’accueillent super bien, moi le petit nouveau. Le patron me donne le plan de ma ligne.
– Peut-être que vous la connaissez déjà par cœur, cette ligne…
   À l’entretien, j’ai parlé de ma passion pour les transports en commun, et pas que ceux de Bordeaux. Mes chefs ont eu droit à une démonstration, et j’en étais limite fier : j’ai établi plusieurs trajets au hasard. Ils ont vu à quel point je connaissais la ville et les lignes ! J’ai préféré ne pas dire que c’est en séchant des cours que j’ai eu le temps d’apprendre tout ça. Et comme personne ne m’a posé de questions…
– Je sais qu’on voit un bout de la place des Quinconces à cet endroit !
– Euh… Je préférerais que vous vous concentriez sur la chaussée…
– J’en ai l’intention !
   Moins d’une minute plus tard, je suis aux commandes de mon bus. Un grand moment pour moi ! Le truc pour lequel je me suis engueulé avec mes parents. Ce qui faisait ricaner Pacôme, quel pauvre con, celui-là ! Et ce permis poids lourds que je me suis payé en me tapant des boulots pourris, ce concours pour lequel j’ai failli perdre mes moyens tellement je stressais… Ça y est ! C’est débile, mais je ne peux pas m’empêcher de caresser le volant. Je ne suis pas sûr de réaliser ce qui m’arrive…
   La voix du directeur me ramène sur terre :
– Dites, vous avez pas deux ou trois vérifications à faire avant de partir ?
– Ah oui ! Je les fais tout de suite !
   Les tickets, la monnaie dans la caisse… Tout est OK ! Je peux partir.
   Nous sommes plusieurs à sortir du dépôt, à la queue-leu-leu.
   La matinée se passe. On me présente sa carte, on valide son ticket. J’en vends un ou deux, je rends de la monnaie… Je joue du klaxon à cause de quelques abrutis qui déboulent sur le couloir du bus. Une sacrée foire au slip ! Le panneau me paraît pourtant facile à comprendre : Interdit sauf bus et vélos.
   Et puis voilà que tout le monde dans la rue se fige, le nez en l’air. C’est là que je remarque quelque chose de bizarre.
   Une grande ombre. Sur la chaussée, sur les trottoirs, sur les murs… Je profite d’un feu rouge pour ouvrir la vitre, y passer la tête et regarder le ciel.
   Un énorme OVNI vole au-dessus de la ville. Et des trucs en sortent, je les entends bourdonner et ne peux pas m’empêcher de penser à des frelons géants. Sans attendre de savoir ce que sont ces machins, j’ouvre les portes du bus et crie :
– Mesdames et messieurs, veuillez évacuer ce bus !
   Et pour la suite ? Les bourdonnements se rapprochent. Une espèce de laser tombe sur le feu rouge, qui tombe en travers de la rue. Mes passagers et moi-même paniquons, nous nous fourrons dans les portes ouvertes bien plus que nous ne sortons. Serré entre un vieux noir, trois ados blancs, deux beurettes trentenaires, j’étouffe. Des mains se tendent au-dessus de moi, saisissent la poussette qu’on passe par dessus ma tête. Les gens qui la retiennent ne parviennent pas à l’empêcher de tomber, ils la redressent et s’enfuient, les poignées dans les mains. Le pauvre bébé pleure.
   Tout autour de moi, ça hurle de peur, ça presse… Nous n’avançons que d’un centimètre après l’autre. Je vois sur le trottoir des passants courir en tous sens, brûler vifs… Des voitures garées explosent…
   Enfin, nous nous extrayons du bus. Je l’entends exploser. Puis des voix hurlent. Dedans…

– Lui, ses parents le déclarent, poursuivit Thierry. Mais imagine qu’y ait eu une fille et que les parents aient réussi à la cacher…
– Sans que personne les dénonce ? Tu sais comment c’est dans les ruines !
   La plupart des habitants n’aspiraient qu’à en sortir, et il n’existait qu’un moyen : aller voir la Milice pour dénoncer les voisins qui sortaient des clous. Vol, vandalisme, naissances non déclarées, critiques contre l’empereur… Les gerkis prenaient tout. L’heureux mouchard, en retour, héritait d’un boulot. Pas génial, en général : pilote de module de nettoyage, banquier, contrôleur urbain, encaisseur aux tubes…
– Et puis, je voudrais pas dire, mais pour accoucher en cachette… Ça fait super-mal, un accouchement ! Et après, pour cacher un bébé, faut y aller ! Dans le bus, j’avais plusieurs mères avec leurs poussettes. Y a un gamin qui s’est foutu à pleurer tout d’un coup. Un seul.
   Moins d’une minute avant l’Invasion. Comme s’il avait voulu prédire la catastrophe.
– Eh ben je peux te dire qu’on l’entendait !
– Pas con, ce que tu dis…

– Yeah ! ironisa Séverine d’une voix molle de résignation.
   Elle désigna sa gamelle. Les unités de monnaie n’arrivaient même pas à couvrir le fond piqueté.
– Eh ouais, c’est tout ce que j’ai fait.
– J’ai pas fait mieux, soupira Stéphane.
   Rien d’étonnant. La plupart des passants filaient droit devant eux, piétinaient presque les mendiants. Seul un tout petit nombre daignait lâcher de minuscules unités.
– C’est pas demain qu’on va partir !
   Cet argent ne devait servir qu’à payer les tickets de tubes vers Toulouse, et on verrait plus tard pour la ville secondaire. La nourriture, ils la voleraient dans un commerce, l’enveloppe allait bien leur servir. Mais même comme ça, ils ne paieraient pas tout de suite leur trajet.
   Est-ce qu’un jour de plus suffirait ? C’était tout ce que Corentin avait accordé. Ce matin, au petit déjeuner, il leur avait rappelé que cette nuit serait la dernière. Bizarre, ce comportement de petit chef. À croire que la maison lui appartenait ! Enfin, quand Lucie lui avait dit que ça allait pour la place, quand Jérôme avait rappelé que les rats d’Audrey et Antoine avaient bien assez complété la pâte nutritive, il avait lâché un Bon d’accord ! dénué d’enthousiasme, mais lourd d’au moins un sens : c’était la dernière fois. Demain, départ pour une autre ruine.


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Est de la France



   Les tours des villes de l’Alsace se dressèrent en un nuage grisâtre au loin. Jean-Paul évitait les carcasses laissées en vrac sur les crevasses de ces routes, tournait depuis plusieurs heures à gauche et à droite ce volant qui vibrait entre ses mains. Ses paumes piquaient, ses muscles s’engourdissaient. Le siège le secouait, martelait son dos. Des crocs de fatigue mordaient ses jambes lasses de peser sur des pédales trop dures.
   Il ne s’était pas arrêté une seule seconde depuis la sortie de Rouen. Pas même pour se nourrir. Micky avait pris dans la boîte à gants des morceaux de viande séchée. Elle lui en avait passé et en avait mangé.
   Elle avait appris bien des choses dans la bande du Binoclard. Manier des armes blanches et à feu. Se battre, en tirant le meilleur parti de ses mystérieuses capacités. Mais pas à conduire. Le repaire, malgré tous ses espaces, ne disposait d’aucune piste d’entraînement et en sortir pour manier un véhicule pouvait s’avérer dangereux. Tout comme profiter d’un trajet de retour pour lui laisser le volant et lui expliquer quand utiliser les pédales, comment tourner le volant… La fuite, ça se jouait à chaque seconde. Une seule perdue, et on risquait de voir dans son rétroviseur une navette.
   Son endurance et sa force auraient permis à Micky de supporter sur de longs parcours les vibrations et les mauvaises suspensions de cette voiture trop ancienne. Jean-Paul regrettait qu’elle n’ait jamais pu apprendre la conduite, mais ne lui en voulait pas. Tous ces kilomètres à se fusiller le dos et le cul n’étaient pas sa faute. Surtout qu’elle-même avait souhaité apprendre. Mais quand et comment ? C’était là que ça coinçait.
   Le nuage grisâtre se précisa en crêtes de tours. Ces affreux immeubles avaient remplacé la ville où il avait passé les dernières vacances de sa vie.
   Samia et moi nous sommes relayés au volant depuis Quimper et sommes arrivés hier soir à l’hôtel. Nous ne nous sommes pas privés de faire l’amour malgré la fatigue de la route. Et ce matin, nous voici en balade dans les vieilles rues de Strasbourg, main dans la main. Il faut croire qu’elle apprécie déjà notre séjour. Non pas que je m’inquiète pour son humeur, toujours égale : en quatre ans de couple, pas la plus petite minute de gueule. Là, je m’étonne de quelque chose qui dure depuis plusieurs jours : elle sourit encore plus que d’habitude.
   Comme toutes les grandes villes, Strasbourg possède au moins un grand parc. Là, nous venons de trouver celui des Deux-Rives. Un nom bien trouvé pour un jardin qui s’étend des deux côtés du Rhin. Une plaque nous apprend qu’il est le symbole de l’amitié franco-allemande, qu’il a accueilli les chefs d’État lors du sommet de l’OTAN… Des chemins circulent entre de grandes étendues vertes, des massifs de fleurs et des arbres. Vélos et piétons y circulent en tranquilles promenades.
   Nous nous posons sur un banc. Je passe un bras autour des épaules de Samia. Elle se blottit.
– C’est des vacances qui commencent bien !
– Ça dépend… T’aurais peut-être préféré une plage.
– Tu rigoles ! Découvrir une région, ça me va ! Ça dépayse sacrément, quand même !
   C’est une de ses qualités que j’adore : la curiosité.
– Les plages, on n’a pas besoin d’aller aussi loin, je te signale…
   Exact. Notre Finistère n’en manque pas.
   Autour de nous, peu de gens profitent de cette belle journée. Beaucoup préfèrent leur smartphone au soleil. Sur des bancs ou couchés dans l’herbe, ils envoient des SMS, parcourent leur Facebook en rigolant devant les photos les plus débiles… Et nous, déconnectés, nous laissons porter hors du temps, loin de notre quotidien.
   Voilà qu’elle inspire.
– Je crois… hésite-t-elle. Je crois que c’est le bon moment pour te dire quelque chose…
– Ah ?
– Jean-Paul… On va… On va avoir un enfant.
– T’es…
   Ma mâchoire tremble, je ne sais même pas comment j’arrive à articuler.
– T’es sûre ?
– Y a deux jours, j’ai fait un test.
– C’est…
   Génial ? Je préférerais un mot un peu moins plat.
– C’est…
   Mais je sais que je n’en trouverai pas. Je la serre dans mes bras, caresse ses cheveux et son dos.
– Je crois que j’ai trouvé quelqu’un pour jouer au foot.
– Et si c’est une fille ?
– Ce serait sympa, ça ! Tu sais que c’est de leur père que les filles sont les plus proches ?
– Ah ben merci ! Donc, si c’est un fils, il va passer son temps à jouer au foot avec toi, et si c’est une fille, c’est vers toi qu’elle ira tout le temps !
– Y a quelque chose qui te va pas là-dedans ?
– T’as pas un peu l’impression que je reste sur le carreau ?
– Ah non, tu y es pas du tout ! Qui va changer les couches ? Qui va faire les devoirs ? Qui ira voir le proviseur quand il fera des grosses conneries ?
– Super… Alors toi, tu vas passer tous les moments agréables, et moi, je vais me tap…
   C’est alors que la lumière baisse dans le parc et que le ciel bourdonne ou siffle, c’est difficile à dire. On dirait bien des réacteurs d’avion, mais au son beaucoup trop grave. Les gens décollent de leurs smartphones pour regarder en l’air. Les pouces, jusque là occupés sur les écrans tactiles, se figent. Samia et moi levons les yeux à notre tour.

   Et ils avaient vu l’un des innombrables OVNI qui avaient lâché ces infernales libellules géantes.
   Nous courons, pris dans un flot de promeneurs paniqués. Le parc en flammes nous vomit dans la rue, au milieu de voitures vaporisées, de torches vivantes. Les éclats des vitrines explosées craquent sous nos pieds.
   Un fracas métallique très lourd retentit par dessus des hurlements. Je tourne la tête.
   Un tramway. Arraché à ses rails, il roule et glisse. Un wagon heurte une boutique et défonce sa vitrine.
   Samia a vu elle aussi cette carcasse qui menace de nous écraser. Elle se met à courir, m’entraîne par le coude. À travers des fuites dans tous les sens. Des vivants. Des blessés. Des mutilés. Des peaux pâles de peur, des yeux écarquillés de panique.
   Des culs-de-jatte se traînent, répandent leur sang derrière eux en une piste rouge. Leur visage crispé de souffrance se tourne de tous les côtés, supplie qu’on les aide. Des paniqués les piétinent sans les voir. Des membres et des têtes arrachés roulent sur les trottoirs.
   Et dans ce chaos, nous courons. Vers notre voiture, sur le parking de l’hôtel. Nous entendons le raclement du tramway qui ne cesse pas de glisser, les battements des ailes des libellules géantes, les bourdonnements de leurs armes. Une puanteur âcre et sucrée flotte, s’infiltre jusque dans nos poumons essoufflés. Chair brûlée. Je n’en ai encore jamais senti, mais ça me rappelle des témoignages sur les camps de concentration. C’est le souvenir que les survivants gardent des cheminées des crématoires. Cette odeur.
   Est-ce Samia qui me traîne ? Sont-ce mes jambes qui me trimballent ? Des voitures en flammes ou fumantes et des immeubles aux fenêtres et portes explosées défilent. Des éclats de vitrines crissent sous nos semelles.
   Mon cerveau enregistre tout ça pendant que mon corps court en se foutant de ma poitrine qui respire de mal en pis, de mon cœur qui bat trop vite et de mes muscles douloureux. Et de cette grisaille nauséeuse dans mon ventre.
   Un souffle me jette à terre, j’entraîne ma compagne dans ma chute. Quelque chose de chaud trempe mes vêtements comme une sueur grasse. Ces libellules volent au-dessus de nous.
   J’arrive à me relever, ces saletés ne me tirent pas dessus.
– Samia. Debout ! Allez, vite ! Samia !
   Je tiens sa main molle. Sa tête et un bras gisent à terre.
– Samia…
   Une bouillie de chair et d’os s’étend là où devrait se trouver son dos, dessine une immonde ligne rouge et blanche vers son bassin et ses jambes.
   Je vois et entends une foule courir et crier pendant que je hurle. Mes genoux cèdent sous mon poids ou celui de ma peine. Malgré une forte envie de vomir, mon estomac ne se tord même pas, comme si la tristesse lui avait ôté toute force.
   Et autour de moi, la fuite continue. Rapide et hébétée. Terrorisée. Des cadavres décapités tombent.
   Et puis un silence semble étouffer la rue. Ou toute la ville. J’entends des crépitements de feu, des sanglots et des pas trop rapides, à côté et au loin.
– Faut pas rester là, mec.
– Samia…
   Des mains brutales me relèvent et me tournent face à un arabe. Moins de trente ans. Son t-shirt rouge vif serre son torse en V, les manches laissent dépasser des bras puissants. Un pantalon de survêtement noir couvre ses jambes grandes et massives. Une cicatrice barre sa pommette. La ligne brisée de son nez trahit au moins une fracture.
– Tu peux plus rien faire pour elle !
   Notre enfant. Je ne le connaîtrai jamais.
– T’as une caisse ?
   Je ne réponds pas. Il me gifle.
– T’as une caisse, oui ou merde ?
   Je hoche la tête, mais pense tout autre chose. Pas à fuir. Même pas à bouger. Tout ce que je veux, c’est mourir. Et si c’était lui qui me rendait ce service ? Vu son gabarit et sa gueule, ce gars doit avoir l’habitude de la baston. Sans arme, il peut avoir ma peau en un rien de temps. Et là, ça m’arrangerait. Qu’est-ce qui me retient de lui demander ?
– On y va. Tout de suite.
   Pourquoi le suivre ? Qu’est-ce que ma voiture peut lui foutre ? Il veut se barrer ? Moi, je voudrais que lui ou quelqu’un d’autre me tue. En finir ! Rejoindre Samia et notre fils ou fille, je m’en fous, je l’aurais aimé tout pareil.
   Je veux mourir sur place. Qu’est-ce qui me prend de répondre :
– OK !
d’une voix blanche ?
   C’est même moi qui le guide sur mes jambes tremblantes. Au milieu de survivants hagards et de cadavres en morceaux éparpillés. Dans des rues dévastées et des places en ruines. Des odeurs de feu et de sang violent nos nez, des fumées piquent nos gorges. Partout, des visages se lèvent vers ces fenêtres fracassées où jaillissent des flammes. Des yeux fixent sans comprendre ces boulangeries détruites, ces magasins ravagés, ces abribus à terre…
– Grouille, bordel ! engueule-t-il en poussant mon dos.
   Nous longeons le fantôme d’une station Vel’Hop. Des bicyclettes aux cadres tordues, arrachées à leurs bornes explosées, renversées sur le trottoir. Des pneus qui brûlent, du caoutchouc qui se consume en une odeur noirâtre.
   L’Enfer. C’est tout ce que j’arrive à voir dans cette ville détruite. Ces libellules géantes à moitié mécaniques étaient des démons. Les enfants pleurent et les parents hurlent. Les mêmes larmes coulent sur les visages des couples et des solitaires, des jeunes et des vieux.
   L’hôtel, enfin. D’épaisses fumées de voitures en feu cachent la façade derrière leur épais rideau noir. Au-dessus, les fenêtres béantes laissent voir les chambres. Pas la nôtre, qui donne sur la cour. Mais je ne peux pas m’empêcher de nous revoir hier soir, Samia et moi, en train d’y entrer, de constater que c’est bien sympa. De déposer nos valises aux pieds du lit. D’entrer dans la salle de bains tous les deux, fatigués de tous ces kilomètres. Je me rappelle son sourire plein de sous-entendus alors que ses vêtements voltigent et tombent sur le carrelage. Ses mains qui me déshabillent et m’entraînent dans la cabine de douche. Je ressens l’eau tiède qui coule sur nos corps. La douce chaleur qui m’envahit lorsque je lui fais l’amour, la peau couverte de mousse. J’entends nos halètements…
– C’est là ? me demande ce type.
– Faut…
– Quoi ?
– J’ai pas la clef de la voiture. Elle est dans la chambre.
– Fais vite.


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Rouen



– Descendez, humain Tierzemont ! ordonna le capitaine.
– Pourquoi je descendrai ? rétorqua Serge.
   Il n’avait plus rien à perdre. Le sommet de la haute cheminée laissait voir un ciel bleu qu’il ne reverrait jamais. On allait l’enfermer dans une cellule et l’exécuter demain ou plus tard.
   Au sol, Gaëtan lui adressa un sourire moqueur.
– Allez, fais pas le malin. Descends !
   Le vieil homme n’essaya pas de le raisonner. Ce petit con avait pris sa décision : un boulot en échange de son témoignage. Le choix de la délation et de la lâcheté.
– Vous seriez même pas foutus de venir me chercher !
   Malgré sa peur, il ne regretta pas sa bravade lorsque deux agents remontèrent sur le châssis dépouillé de la navette. Ils saisirent ses bras, le traînèrent et le jetèrent face contre terre.
   L’officier tendit sa main vers la paroi circulaire. La plate-forme se leva à la verticale et fila s’emboîter.
– Déshabillez-vous !
   Serge se dressa sur ses genoux.
– Non.
   Le chef lui empoigna les cheveux et le brandit, grogna ou rota un ordre. Une douleur explosa sous la peau tendue du crâne. Deux agents approchèrent et déchirèrent les vêtements rapiécés. Les tissus craquèrent.
   Un air froid et humide mordit sa nudité.
– Attendez… s’inquiéta Gaëtan.
   C’est maintenant que tu te poses des questions ?
– Qu’y a-t-il, humain Borfraie ? s’agaça le capitaine.
   Il balança Serge, qui roula. Son corps pesa sur un bras, puis sur l’autre. Le ciment glacial le meurtrit en un ou deux bleus.
– Il a même pas un uniforme !
   Me dis pas que ça te fait quelque chose !
– De quel uniforme parlez-vous ? Debout, Tierzemont !
   Le prisonnier n’obéit pas. Il se concentrait sur cette peur qui lui engluait le cœur, essayait de la refouler sous des respirations profondes. Ne pas la montrer. Refuser ce plaisir à ces salauds.
– Tierzemont, levez-vous !
   Il trembla, mais resta allongé. Quoi de mieux pour humilier ces fumiers ? Si forts et si bien armés, et même pas foutus d’imposer leur autorité à un vieil homme tout nu ! Et quelle leçon pour cette chiffe molle de Gaëtan !
   Prends-en de la graine, petit !
   Le chef approcha et lui saisit la cheville. Une paume bosselée et moite, répugnante. Le monstre le traîna.
– Hé, Gaëtan ! appela Serge alors que le sol froid raclait sa peau. Rappelle-toi de ça !
   On l’éloignait du traître. Le ciment lui râpait les fesses, le dos et le crâne. Mais qui oserait lui clouer le bec ? Personne ?
– Toute ta vie !
   Foutu à poil, mort dans moins de vingt-quatre heures, il tenait tête à ces bestioles.
   Des minables. C’est maintenant que je me rends compte que c’est que des pauvres minables !
– Regarde un peu ce que t’as fait !
   L’autre semblait bien fixer son corps nu. Et dans ses yeux, ce n’était pas du remord ? Non, c’était trop beau.
– Hé ! Rappelle-toi bien de ça toute ta vie !
   Mais si, c’était ça !
– Quand tu tripoteras des déchets au centre de recyclage, pense bien fort à moi !
   Le chef entra dans un couloir. Serge tendit son pied libre et l’appuya contre un mur, puis durcit les vieux muscles de sa jambe.
   Je suis fou ou quoi ?
   Lui qui s’était résigné depuis presque vingt ans. Ces libellules géantes avaient détruit sa maison, tué sa femme, ses fils, ses belles-filles et ses petits-enfants. Ce jour maudit avait aspiré toute sa volonté.
   Et l’étrange adolescente lui en avait insufflé !
– Hein, Gaëtan ! T’en as fait du beau travail, hein ?
   Il éclata d’un rire grinçant.
– Penses-y toute ta vie !
   L’officier le lâcha,
– Oh ! Je suis libre, c’est ça ?J’en demandais pas tant, quand même !
s’avança,
– C’est gentil, dites donc !
s’accroupit
– Faut pas vous décourager comme ça !
et lui empoigna les testicules. Un éclair de souffrance brûla le bas-ventre.
– Rêve de ça, Gaëtan ! couina Serge.
   Le gerkis le souleva et le tourna tête en bas, puis le balança dans le couloir. Les bottes martelèrent le sol, approchèrent et frappèrent. Une pluie de douleurs bleues.
– Gaëtan !
   Sur le dos.
– Tu vas en rêver
   La tête.
– toutes les nuits !
   Le ventre. Serge suffoqua.
   Il entendit un moteur électrique. Puis les pieds le cognèrent encore, il roula dans une obscurité où tombait un épais trait de la lumière grise du couloir. Juste assez pour voir un plafond très bas. Jamais il ne tiendrait debout dans cette cellule.
   Le panneau se referma, la ligne de clarté diminua.
– T’as pas le courage d’aller plus loin ? Tocard ! Lâche !
   Elle finit par disparaître en laissant un noir d’encre. Et d’âcres odeurs d’humidité.
   De ses poings crispés, il frappa le panneau.
– Allez, salaud ! Viens te battre ! Pourquoi t’oses pas ?
   Tout son corps n’était plus qu’une douleur. Ses ecchymoses pulsaient. Entre ses cuisses, une espèce de feu glacé brûlait.

– Votre témoignage ne me paraît nullement invraisemblable, assura le commissaire Grwach.
   Gaëtan sursauta. Quand il avait commencé à raconter les exploits de la fille, ce n’était pas en espérant que l’autre en croie la moitié. Malgré les Je vous jure que j’ai vu ça ! Je vous jure que j’ai vu tout ça ! qui avaient ponctué son récit.
– Vous… Vous voulez dire que vous l’avez vue au boulot vous aussi ?
– Les enregistrements audiovisuels
(Ils peuvent pas parler de caméras de surveillance au lieu de se servir de mots à la con !)
de l’appartement du gouverneur Srawk prouvent une bonne partie de ce que vous venez de dire. On y voit bien Micky Thornill
   Oui, c’était bien le nom qu’avait gueulé la navette en rappliquant dans la rue ! – accomplir des acrobaties certes impressionnantes,
   Et pourtant, quand l’autre petite conne avait parlé, son accent avait paru bien français.
– mais à mon avis exécutables par un humain, à condition qu’il soit particulièrement entraîné. Mais nous avons constaté quelque chose de troublant, et ce que vous venez de dire l’expliquerait : la porte de la tour était à terre.
– Une porte par terre ? Mais attendez, cette tour, y a bien les contrôleurs urbains et l’appartement du gouverneur !
– Je confirme.
– Et vous mettez sûrement pas une porte toute simple ! Enfin, je veux dire…
   Un genre de blindage, sans doute. Et elle avait réussi à défoncer ça !
– Avant votre témoignage, nous nous demandions comment cette porte avait pu céder. Mais je comprends à présent comment une telle chose est possible.
   Ce qui n’empêchait pas les traits de coquille d’huître de dessiner une expression perplexe. D’accord, il commençait à connaître cette adversaire. Mais la comprenait-il pour autant ?
– Vous disiez que Tierzemont l’avait aidée.
– Regarde un peu ce que t’as fait !
   Serge qui pendouillait à ses cheveux empoignés. Les agents qui le foutaient à poil. Le capitaine qui le balançait comme une merde.
   Tant pis pour lui, c’était son choix. Qui avait joué les héros ?
   Est-ce qu’il avait vraiment tort ?
– Exact, confirma Gaëtan.
   L’image de ce vieux bonhomme tout nu, tiré comme un vulgaire tapis,
(Regarde un peu ce que t’as fait !
pense bien fort à moi !)
faillit lui fermer la bouche.
   Et comment l’autre l’a chopé par les couilles !
   Mais il voulait se casser des ruines, oui ou non ?
– Tu vas en rêver toutes les nuits !
– Il l’a fait rentrer dans la ruine et il a demandé à tout le monde des vêtements. Elle s’est changée.
   Personne ne lui avait donné mieux que son semblant de soutif, sans quoi elle aurait viré ce lambeau et montré ses nibards. Qui ne devaient pas être moches. Et tout frais, en plus !
– Que porte-t-elle à présent ? pressa le commissaire.
   Gaëtan donna les renseignements. À chaque mot lui revint une image de Serge dans le sous-sol de la tour de la Milice. Ses couilles dans la main du gerkis. Ses couinements. Le vol plané de son vieux corps. Ces bruits de coups dans le couloir.
– J’ai rien oublié, enfin, je crois. Si, attendez ! En fait, votre… Micky Thornill, c’est ça ?
– Qu’avez-vous à ajouter ?
   Bonjour la conversation, un vrai bonheur. Ces gens-là ne prenaient donc pas le temps de discuter, de mettre à l’aise ceux qui voulaient leur être utiles ?
– Elle a…
   De nouvelles images du vieux. Debout dans la maison en ruines, il expliquait son acte.
– Cette fille, ce qu’elle a avant tout, c’est du courage. D’accord, c’est plus facile pour elle que pour nous, vu ce qu’elle sait faire. Mais nous, on a la chance d’être nombreux ! Et grâce à elle, on a des pistolets de la Milice.
– Eh bien ? pressa Grwach.
– Elle a distribué les armes de la patrouille. Je veux dire…
– Je comprends parfaitement. Merci de l’avoir précisé,
   Un gerkis qui se montrait poli ? Pas courant, ça.
– nous prendrons des mesures.


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Paris,
Tour de la Milice



   Le volet s’ouvrit. Une colonne de lumière tomba dans l’obscurité. Elle frappa les yeux endormis de François. Les paupières se crispèrent, espérèrent protéger ce semblant de sommeil dont il avait dormi toute la nuit. Les hurlements et supplications d’Isabelle
(J’ai même pas pu la protéger !)
n’avaient cessé de résonner dans sa mémoire.
   Ses yeux s’ouvrirent, laissèrent cette brusque clarté grise frapper ses prunelles. Le sol imprégnait sa peau d’une humidité crasseuse. Des puanteurs d’urine et d’excréments envahissaient le réduit, baignaient les corps des deux prisonniers.
   Dehors, des bottes noires brillaient d’éclats gris.
– Bouvier, Roy, on vous attend.
   Ce taré de commissaire aux yeux de mercure !
– Venez nous chercher si vous osez, coassa François.
   La soif brûlait son gosier, la faim creusait son ventre. Sa tête réclamait l’eau qui lui manquait en tintant d’une migraine criante. Et la tristesse, la peur et la honte vidaient les forces qui auraient pu lui rester. Mais pas sa rage. Tant contre ce type que contre lui-même.
   Isabelle…
   Il avait laissé les gerkis violer son amour !
   Une main noire s’engouffra et saisit sa gorge. En une poigne de métal froid. Elle l’arracha à la cellule, le souleva comme un vulgaire mouchoir et le balança. Son crâne heurta le mur, son dos glissa sur cette surface rugueuse qui le râpa.
– Voilà, j’ai osé. Roy, vous voulez que j’ose pour vous aussi ou vous sortez tout seul comme un grand ?
   Les bras d’Arnaud se tendirent hors de la cellule. Un valide. L’autre arborait sa main informe où des fragments d’os dépassaient de plaies pleines de sang coagulé. Sa tête apparut. Le visage se leva. Plein de terreur et de supplication. Des yeux vides y brillaient. Son tronc sortit. Son bassin.
– Bon, allez, s’impatienta le commissaire.
   Il empoigna la main écrasée. Le prisonnier grimaça et poussa un hurlement. Ses paupières se crispaient pour réprimer ses larmes. L’officier le tira hors du réduit. Et ne le lâcha pas.
– Laissez-le ! supplia François.
   Il osa se lever pour secourir son ami. Ses jambes trop faibles vibraient sous son poids, épuisées.
   Tenir… Faut tenir !
   Un pas vers le cinglé.
   Arnaud, tiens bon…
   Cette ordure…

   L’ancien gendarme gémissait.
– À vous l’honneur, Bouvier, dit le commissaire.
   De cet affreux ton calme.
   François s’approcha. Ses genoux menaçaient de céder.
   T’as fait violer Isabelle… Elle a supplié, elle a hurlé. Et toi, tu te branlais, c’est ça ?
   Cet image lui insuffla de la force. De la fermeté pour ses jambes, qui cessèrent de trembler. Son dos se redressa. Sa faim et sa soif passèrent au second plan, se muèrent en vagues sensations étouffées sous sa rage.
   Isabelle…
   Ses poings se fermèrent. Il en leva un. L’autre le frappa au ventre, toute cette nouvelle énergie disparut. La douleur explosa, coupa tout souffle. Il suffoqua et tomba, tenta de respirer. Des éclairs brûlèrent dans ses abdominaux meurtris, ne se calmèrent que peu à peu.
   Isabelle… Violée… Et ce salaud qui se branle et qui se marre…
   Arnaud… Sa main…

   Aucune force ne voulut revenir malgré ces images atroces.
   Les doigts de ferraille lui saisirent le bras.
   C’était fou, ces prothèses. Et surtout, bizarre qu’un humain bénéficie de la technologie de l’envahisseur. Sans doute s’était-il montré bien zélé pour mériter ce qui ressemblait bien à des améliorations. Oui, c’était ce mot qui convenait. N’étaient-ce pas ces petites merveilles qui lui avaient permis de finir le boulot sur la route ? Et maintenant, ce mec les traînait tous les deux, nus, dans ce couloir. Dont un par sa main écrabouillée, et en se foutant bien de sa souffrance. Non : il en jouissait.
   François parvenait encore à marcher. À petits pas lents. Les yeux baissés. Lourd d’épuisement et de honte, presque inerte. Ses enfants, qui devaient errer encore loin de la base, leurs provisions épuisées, traqués. Sa femme, violée dans ce couloir.
   Une famille qu’il n’avait pas protégée.
   Arnaud glissait sur le sol, inerte. Il ne gémissait plus, comme si son cerveau avait choisi de se moquer de la douleur de sa main brisée.
– Vous voulez bien vous dépêcher ? se moqua le commissaire.
   Et il accéléra. François tomba. Mais peu lui importait. Il pendait à son bras, mou. Ses pieds inertes glissaient sur le sol.

   Ils roulèrent sur le sol de cette pièce. Ce psychopathe les avait traînés dans le couloir, balancés dans l’ascenseur et tirés jusqu’ici. François entendit le battant coulisser.
   Sous la lumière grise se dressaient plusieurs tables. Des lames, droites et courbes, des maillets, des tenailles, brillaient sur les murs, les tapissaient.
– Roy, sur une table. Tout de suite.
   Arnaud s’appuya sur ses avant-bras et ses mollets, puis commença à avancer. Il tourna la tête. Dans son regard se mêlaient une colère et une espèce de défi.
   Et la peur.
   Il parvint à une table, se hissa sur les genoux, agrippa sa main valide au bord et se dressa.
   Et se retourna face au commissaire.
   Laisse tomber, ça sert à rien maintenant ! pensa François. À quoi bon tenter quelque chose ? Même si on arrivait à neutraliser ce dingue, comment échapper à ces capitaines et agents ? Et Isabelle qu’il faudrait délivrer aussi ? Et où fuiraient-ils, nus et affamés ?
– C’est quoi le problème, Roy ? Allongez-vous !
   Arnaud secoua la tête. Une nouvelle détermination gonfla ses traits. La colère brillait dans ses yeux.
– Vous aurez eu votre chance.
   En quelques pas rapides, le milicien fondit sur le prisonnier. Il lui saisit la gorge et le brandit. Arnaud suffoqua, ses pieds battaient dans le vide.
– Salaud…
   François tenta de se remettre debout. Il chancela, reprit son équilibre et courut. Vers ce dos tourné. Ce crâne qui ne le verrait pas arriver. Oui ! Un bon coup bien placé. Qui permettrait de piquer le pistolet de ce pourri et de le canarder. Ensuite, on déchirerait son uniforme, histoire de s’improviser des semblants de fringues. Tout un plan germait dans son esprit, qui ne désespérait plus…
   Arnaud ferma sa main valide et tenta de frapper. L’officier lui plaqua le dos contre la table, le poing ne frappa que du vide.
– Bougez pas, Bouvier !
   Hein ? Mais comment il peut m’avoir vu ?
   Un mec habitué au combat ne se servait pas que de ses yeux. Mais de là à entendre des pieds nus sur un ciment, et en se concentrant sur un coup qui menaçait d’arriver…
   Un geste du commissaire, et des chaînes jaillirent. Elles s’enroulèrent autour du torse, de la tête, des bras et des jambes du corps nu, se fichèrent sous le meuble.
– Prenez donc un outil, invita-t-il sans se retourner. Vous avez le choix ! Allez, servez-vous !
   Les jambes de François, raides de terreur,
(Torture Souffrance Chair coupée Os brisés Ongles arrachés)
le portèrent jusqu’à un mur. Des pinces,
(Ongles arrachés)
des couteaux
(Chair coupée)
et des marteaux
(Os brisés)
attendaient qu’un bourreau les choisisse.
– Prenez votre temps, Bouvier.
   De sinistres séquences
(Chair coupée Os brisés Ongles arrachés)
défilaient dans sa tête.
   Yeux crevés Visage tailladé
   Ventre perforé Gorge tranchée

   Pas les leurs. Que le courage d’Arnaud serve à quelque chose. Malgré sa main foutue, il avait osé. Comme tout vrai résistant, il avait voulu combattre jusqu’au bout. Même si ça devait se terminer sous ces épaisses entraves.
   François leva ses mains, les ferma sur les manches de deux couteaux. L’un à lame courbe. L’autre droite.
   Ça aurait dû être une grande leçon de ses années d’histoire : la révolte commençait par un désespoir ou une colère et ne se terminait que par la victoire ou la mort. Mais l’important, c’était de la mener jusqu’à son terme. Y renoncer, c’était se trahir et servir ses oppresseurs. Son camarade avait osé quelque chose. Et là, ça allait être son tour.
   Il les décrocha du mur.
– Vous voyez les choses en grand, dites donc ! sourit le commissaire.
   Sous ses yeux de mercure, son rictus brillait de malveillance.
– Maintenant, que je vous donne le mode d’emploi. La lame courbe est faite pour s’enfoncer dans la chair et en ressortir en faisant le maximum de mal. Elle peut même arracher un organe si vous l’utilisez bien. La lame droite coupe très bien. C’est l’idéal pour les mutilations !
   À pas lents, François s’approcha de ce malade. Il essayait de visualiser le cœur sous cet uniforme noir.
– Vous avez compris ? Bouvier, vous m’écoutez, au moins ?
   Mais t’inquiète pas, pauvre taré ! Je t’ai bien écouté ! Courbe : faire mal et arracher des trucs. Droite : couper. Attends d’en avoir une dans la viande et tu vas voir si je t’ai pas écouté !
   Ses mains, crispées sur les gardes, tremblaient.
   Pour Isabelle… Pour les enfants…
   Le sang giclerait. Ce pauvre fou s’effondrerait en gargouillant. Et au lieu de sourire, il supplierait.
   Non ! Je suis pas comme lui !
   Éliminer ce type ne devait pas devenir un plaisir sadique. C’était… C’était…
   Lui ou nous !
   Et après, la liberté. Isabelle ne croupirait plus dans sa cellule.
   François détendit ses deux bras, qu’ils se dressèrent comme des ressorts. Les lames traverseraient l’uniforme. La peau. S’enfonceraient dans la chair.
   Il vit les mains de métal noir sur ses poignets, sentit leur étreinte. Et les pointes qui brillaient sous la lumière grise.
   Elles frôlaient le tissu. Un millimètre à tout casser les séparaient de l’autre salaud.
– C’était pas ça, le jeu, sourit le commissaire.
   François gonfla ses muscles. Il s’appuya sur ses jambes roidies. Tout son corps se tendait, tremblait.
   Mais ses armes ne bougèrent pas. Il crut les voir reculer…
   Non. C’était vrai, et pourtant impossible. Sans aucun effort, sans même que son rictus ne se rétrécisse, l’ordure repoussait ses couteaux.
– La cible, c’était pas censé être moi. Moi, je suis là pour poser les questions à Roy. Et si Roy veut pas répondre, vous lui coupez ce que je vous dis de lui couper. Ou alors, vous essayez de lui arracher quelque chose. Sauf si vous décidez de répondre vous-même.
   Le milicien pivota d’un quart de tour et baissa ses mains. François tomba, son dos et son crâne heurtèrent le sol.


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Est de la France



   La silhouette massive en pierres grises se précisait, grandissait. Ses larges fissures dessinaient un réseau de veines noires. Sur le toit, une tourelle blindée et rouillée semblait pousser, ronde comme une pustule.
   Jean-Paul tourna le volant, qui grinça. La voiture se dirigea vers le bout de cette épaisse muraille. Ses roues cahotèrent sur de l’herbe jaune, secouèrent les suspensions, écrasèrent les brins secs.
   Il mit la boîte de vitesse au point mort, ne serra pas le frein à main et coupa le contact. Lui, puis Micky sortirent du véhicule. Il étira ses bras fatigués, son dos piqué de douleurs et ses jambes engourdies. Devant, l’herbe et les arbustes, secs et jaunis, bruissaient sous le vent.
   Des gros verrous claquèrent, brisèrent le silence. De grands mécanismes couinèrent. Le sol descendit.
   En son temps, la Ligne Maginot s’était avérée inutile. Ses fortifications, ses aménagements, ses casemates et ses tourelles auraient dû freiner l’armée allemande, mais ces petits malins avaient déjoué toutes les prévisions de la France en pénétrant le territoire par les Ardennes. Jusqu’à l’Invasion, elle était un site touristique. Jean-Paul avait d’ailleurs prévu de la visiter avec Samia… À l’époque, les guides parlaient bien des plate-formes recouvertes d’herbe sur leurs vérins hydrauliques et les profonds souterrains vers lesquels ce système descendait des chars, half-tracks… Mais ce matériel hors d’usage et ces endroits aux accès trop dangereux n’étaient jamais montrés au public. Toute la bande du Binoclard, en investissant les lieux, avait participé à la remise en état. Et maintenant, la ligne Maginot était leur planque. Un repaire idéal. De nombreux tunnels, des grandes salles, des bâtiments blindés… Et tout ça sous la terre. Ces abrutis de gerkis, faute de connaître l’histoire du monde qu’ils avaient envahi, ne voyaient qu’une ruine de plus. Pour combien de temps ? Le Binoclard redoutait le jour où ils auraient l’idée de bombarder la Ligne.
   L’herbe sèche s’arrêta en une secousse, les couinements mécaniques s’arrêtèrent. La lumière du jour tombait en une colonne dans une vaste salle. Le long des murs, dans la pénombre, attendaient des épaves de voitures et de camions. Des phares et des vitres profitaient de la grande lueur pour briller, leurs fêlures lançaient des éclairs. Seuls leurs pneus gonflés trahissaient qu’ils étaient bien destinés à rouler, et non à pourrir ici.
– Je m’en occupe ! déclara Micky en filant derrière le véhicule qui venait de les emmener.
   Elle le poussa hors de la plate-forme. Cette masse de métal rouillé ne ralentissait même pas sa marche, comme si tout ça ne pesait rien.

   Karim actionna un levier, puis approcha, la main levée, de Jean-Paul qui posait ses pieds sur le sol de ciment. Son ami claqua sa paume contre la sienne.
– Ça roule ?
   L’herbe remontait. De nouveau, les vérins couinaient.
– Y a eu un accrochage. Micky s’est faite alpaguer par une patrouille.
– Merde !
– Elle a pu se la faire, c’était pas ça le problème.
   La lumière diminuait. Les phares et les fêlures ne brillaient plus. L’arabe courut vers un commutateur.
– Mais pour sortir de la ville, ça a été plus compliqué que prévu.
– Tu l’as relookée pour qu’elle sorte incognito ?
   La plate-forme continuait son ascension, réduisit le jour à quatre épaisses lignes.
– C’est pas mon œuvre. C’est un mec dans la ruine qui a fait ce qu’il a pu. Le problème, ça a été que les hologrammes diffusent aussi cette gueule-là.
   Ce qui voulait dire que quelqu’un d’autre l’avait vendue. Saletés de ruines.
   Les traits de lumière rétrécirent. Karim tourna le bouton, des néons s’allumèrent et s’éteignirent, puis leur luminescence tremblota.
– À part ça, t’as eu du succès ?
– Énorme ! J’ai été obligé de dire non à un gerkis.
– T’es con ! Ils payent super bien !
– Il flashait sur ton costard, c’est ça ?
   L’algérien se garda bien de laisser cette blague sortir de sa bouche. Si son ami s’obstinait à porter cette tenue alors qu’elle avait perdu presque toute son élégance à force de rapiècements et d’usure, ce n’était pas par déformation professionnelle. Certes, pour ses vacances à Strasbourg, sa chemise à manches courtes un peu trop chicosse ne lui donnait pas l’air d’un touriste. Même plein de cendres, de poussière, de sueur et du sang de sa compagne, le vêtement avait encore paru classe. Mais c’était pour tout autre chose qu’il n’arrivait pas à abandonner cette habitude. Comme celle de porter sa montre arrêtée.
   Après Strasbourg dévastée, ses cadavres mutilés et ses voitures vaporisées, le type slalome entre des carcasses sur l’autoroute. Je suis surpris de le voir conduire. Lui qui tout à l’heure ne décollait pas du cadavre de sa copine ! Aurais-je réussi à le tirer de son état de choc ?
– Merci pour la bagnole, mec.
– Samia…
   La fille, sans doute. Il était donc en couple avec une arabe ! Au moins, je ne me suis pas décarcassé pour un gros con raciste.
– Elle attendait un enfant.
– Désolé.
   C’est tout ce que je trouve à dire. Il a laissé derrière lui le cadavre de l’amour de sa vie, qui va pourrir loin de chez eux. Et je suis désolé. Minable.
   Après un péage effondré, c’est Paris en ruines. Partout sur l’autoroute, ces mêmes cars renversés en flammes et camions en travers. Ces files de métal tordu, sens dessus dessous. Ces panneaux à terre. Ces stations-services qui brûlent.
   Nous entamons la conversation. L’un et l’autre d’une voix plate, pleine de la même tristesse. Il s’appelle Jean-Paul. Vendeur dans une concession Renault à Quimper, d’ailleurs, sa caisse, c’est celle de sa boîte. Il aime beaucoup sa région et sa ville. Moi, c’est Karim. Bon élève qui a échappé à la délinquance, et ce n’est pas faute de mauvaises fréquentations. Tout jeune prof de sport dans un collège de ZEP.
   Il est désolé que j’aie vu mes frères mourir. Zinedine et Mokhtar. Quatorze et neuf ans. Ils allaient jouer au foot avec quelques potes à eux au jardin des Deux-Rives, je voulais juste les emmener et les regarder jouer. Et je les ai vus mourir. Nous avons fui ces robots volants qui ressemblaient à des insectes géants, c’est là que, tout à coup, ils ont plongé en avant.
   Du sang giclait de leurs cous sans tête. C’est la dernière image que j’aie de mes petits loustics. Elle n’effacera pas nos chamailleries devant la console chez nos parents, tous ces recadrages pour les cours séchés, leurs promesses de se méfier des dealers du quartier, les grosses blagues de nos beaux-pères… Mais elle va hanter mes rêves.
– Je crois que c’est là qu’on sort, dit tout à coup Jean-Paul.
   Les heures de route ont passé. Le soleil se couche. Je vois dans cette boule orangée le seul truc normal de cette journée de fou. L’astre du jour va céder sa place à la lune. Mais pour éclairer quoi ? Pour quelle vie ?
   Après quelques minutes, nous entrons dans Quimper. Pour y trouver le même spectacle de mort et de désolation qu’à Strasbourg. Bus et voitures calcinés. Vitrines en miettes. Cadavres étendus sur les trottoirs.
   Rien de nouveau. Sauf des silhouettes dans les vestiges de magasins. Elles se servent dans les rayons.
   Les pillages commenceraient-il déjà ?
   Nous arrivons bientôt dans un quartier pavillonnaire. Sans doute qu’avant l’attaque, j’aurais vu la différence entre ces belles maisons et les tours où j’ai grandi. Mais aujourd’hui, toutes ne sont que les mêmes ruines. Jardins en cendres. Fenêtres et portes éventrées. Toits arrachés, tuiles éparses.
   Jean-Paul s’arrête.
– C’est là. Ça paye pas de mine, maintenant… Mais je te promets que quand on l’avait trouvée, avec Samia… on s’était dit… que c’était pile poil ce qu’il nous fallait. Alors… on a demandé un crédit pour l’acheter. Y avait quatre chambres… On imaginait nos enfants là-dedans…
   Il s’effondre en larmes. Mais cette fois, je ne le secoue pas. Nous ne sommes plus à Strasbourg, et il n’est plus en état de choc. Je pose ma main sur son épaule. Sans rien dire, ça vaudra mieux que mon nullissime Je suis désolé.
   Sans arrêter de pleurer, il sort de la voiture. Je le suis. Après une haie de sapins calcinés, nous montons un perron encadré des cendres du jardin.
– Il doit rester quelques légumes dans l’arrière-cuisine… Le voisin devait garder la maison pendant nos vacances. Je lui ai dit de se servir dans le frigo et les légumes.
   C’est ça que nous mangeons ce soir. Puis nous allons nous coucher, chacun dans une chambre à la fenêtre explosée. Alors que je m’avance vers le lit, mes semelles écrasent des débris de verre et de bois. Je me laisse tomber sur le matelas.
   La nuit passe. Pleine de cauchemars. Je ne saurais pas dire combien de fois je me réveille. Toujours ces mêmes images : mes loustics décapités qui se relèvent et qui me montrent du doigt.
   Vient le matin. Je descends et trouve Jean-Paul vêtu d’un costard-cravate.
– Comme pour bosser, sourit-il sans la moindre joie. C’est con, hein ?
   Non. C’est juste tout ce qui lui reste. Nous savons tous les deux une chose : le monde est foutu. Plus personne n’ira jamais bosser nulle part. À quoi va-t-on se raccrocher, maintenant ? Pourquoi pas à un costume ? Moi, j’ai dans l’idée que c’est mon pantalon de survêt qui n’est pas près de me quitter.
– J’ai pu faire du café. Sers-toi.
   Il saisit une télécommande et allume la télé. Sur l’écran, un présentateur assis derrière un bureau annonce les nouvelles.
– …rien de plus sur les étranges machines qui ont attaqué, semble-t-il, le monde entier hier matin.
   Des sanglots refoulés modulent sa voix.
– On pense juste qu’au moins un continent… Excusez-moi… Un continent a été complètement détruit : l’Amérique du Nord.
   Je tique :
– C’est bizarre. Pourquoi ces engins ont juste détruit un continent, et pas toute la planète ?
– Comment ça, pas toute la planète ? Et ce qui s’est passé, t’appelles ça comment ?
   Des scènes de destruction dans plusieurs villes du monde défilent. Paris.
– Oui, OK !
   Londres.
– On a bien dormi dedans, non ?
   Madrid.
– Alors que l’Amérique, si j’ai bien compris, ils en ont laissé que dalle !
   Rome. Sidney. Tokyo. Monuments à terre, rues dévastées. Foules hébétées.
   Dans les jours qui avaient suivi, les magasins, plus approvisionnés, s’étaient vidés peu à peu. Des bandes s’étaient formées. Agressives. Affamées. Jean-Paul et Karim avaient défendu à de très nombreuses reprises la maison contre ces pilleurs. Eux-mêmes, pour se nourrir, n’avaient eu d’autre choix que chasser. Mais quel gibier ? Combien d’espèces avaient disparu ? Qu’attraper d’autre que des rongeurs et des insectes ?
   Les envahisseurs avaient profité de la télévision pour montrer leur affreuse laideur. Leurs museaux de requins. Leur peau grise et bosselée comme de la carapace d’huître. Leurs yeux rouges sur fond orange.
– Chacun de ces territoires que vous nommez pays sera divisé en secteurs, inspirés de ce que vous appelez des régions, commence celui qu’ils ont choisi pour s’exprimer.
   Sa voix, très grave, glougloute ou rote, vibre dans tous les sens.
– Chaque secteur aura sa ville primaire.
   Deux ans pour expulser les habitants et construire ces tours grisâtres, réservées aux gerkis et aux collabos, entourées de ruines où se parquaient les humains.
– Chaque ville primaire sera entourée de villes secondaires, où vous, humains, pourrez vivre.
   Ils avaient laissé en l’état ce que leurs robots-insectes avaient ravagé.
– T’entends comment ils parlent français ? me demande Jean-Paul.
   Maintenant qu’il le dit, c’est vrai que c’est bizarre. J’aurais dû tilter tout de suite. Mon grand-père a immigré, et une de ses plus grosses difficultés, ça avait été d‘apprendre la langue de son pays d’adoption. Même français depuis toutes ces années, il ignorait encore certains mots et déformait quelques conjugaisons. Et ces bestioles venues d’une très lointaine planète causent sans faute !
– Les habitants de chaque région devront s’enregistrer auprès des contrôleurs urbains de la ville primaire de leur région. Toute naissance devra être déclarée sans délai aux contrôleurs urbains. Tout enfant non déclaré sera exécuté.
– Comment ils peuvent faire ? bondit Jean-Paul.
   La suite du discours s’était résumée à des conneries à la gloire de leur empereur M’Duur Murgrhawk et de leur dieu Wool’Rh. Au lieu d’écouter, les deux amis avaient essayé de comprendre. Comment ces salopards avaient-ils appris le français ? Et sans doute combien d’autres langues ? Ils avaient envahi toute la Terre, non ? Jean-Paul avait osé donner sa réponse.
– Ils observent la Terre depuis longtemps.
   Le lendemain, les gerkis étaient de nouveau apparus à la télévision.
– Humains, beaucoup de vos dirigeants nous ont proposé la collaboration.
   Ça ne m’étonne pas. Entre le cul de la Finance ou celui des gerkis, ce qui change, c’est la peau à lécher.
– Très peu nous ont manifesté de l’hostilité. Mais tous vont avoir l’honneur de servir d’exemples à notre glorieux Empire.
   Une énorme fosse apparaît sur l’écran. Je reconnais nos présidents, rois, ministres, émirs, dictateurs… Entassés en un pêle-mêle de visages terrorisés, de bras et de jambes agités de panique. Dévêtus. Des tuyaux crachent une épaisse vapeur couleur rouille qui les enveloppe comme un brouillard. Des flammes s’allument.
   Ce sont leurs corps qui brûlent. À travers le voile incandescent du feu qui les consume, nous voyons leurs traits tordus de souffrance. Chacune de leurs voix hurle dans son dialecte.
   Mais tous supplient qu’on les achève. Ce qui n’arrivera pas.
   Les chairs noircissent et rétrécissent. Les grands gestes de peur et de douleur s’amenuisent, deviennent soubresauts.
   Enfin, les cadavres s’immobilisent. Carbonisés. Visages fondus. Lèvres retroussées sur des dents blanches, obscènes au milieu de ce noir calciné.


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Bordeaux



– On n’attend plus qu’Audrey, annonça Corentin.
   Tous avaient déversé leurs gamelles de pièces dans le sac qu’il tenait ouvert. Au-dessus des tours grisâtres, la bande de ciel se paraît du bleu moins clair de la fin de l’après-midi. Dans la rue, les derniers gerkis et collabos quittaient leur travail et marchaient vers l’ascenseur le plus proche pour prendre le tube.
– Elle est pas avec nous ? s’étonna Séverine.
– Alors ça, c’est son grand secret ! expliqua Jérôme. Elle dit qu’elle se trouve des coins en ville où les gens donnent beaucoup.
– Pourquoi vous la suivez pas, alors ?
– On a essayé, les gens donnaient encore moins qu’ici. Elle, elle allait voir ailleurs à chaque fois. Mais vous allez voir : c’est elle qui rapporte le plus d’argent !
– Y en a qui feraient peut-être bien de s’en inspirer… Vous faisiez comment, à Lyon ?
– Corentin ! intervint Lucie.
– On s’en sortait, éluda le garçon en espérant que le gros roux lâche l’affaire.
– Peut-être que les gens donnent plus facilement à Lyon, émit Thierry.
   Son sourire craignait. Ça contenait de l’ironie. Et autre chose…
   Bizarres, tous ces secrets.
– L’humaine connue sous le nom de Micky Thornill est toujours en fuite ! annonça l’hologramme.
   Stéphane, intrigué, leva les yeux vers les images.
   Une belle jeune fille brune aux étranges yeux d’un bleu très sombre. Une couleur de nuit d’orage.
– Nous avons de bonnes raisons de penser qu’elle pourrait être affiliée au groupuscule terroriste dirigé par l’individu connu sous le surnom de Binoclard. Tout renseignement concernant ce groupuscule et cette humaine sera récompensé à sa juste valeur. Nous invitons nos citoyens à la plus extrême prudence : cette humaine semble bénéficier de capacités qui dépassent celles de sa race.

   Seule dans la chambre, Audrey entendit un cube s’envoler. Était-ce celui de son client ? Ce gerkis l’avait, comme tous les autres, bien payée. Sans compter les unités de monnaie de ses clients du jour, elle savait déjà que le plus gros paquet d’argent, ce serait le sien.
   Mais ça resterait toujours trop loin du prix de sa honte.
– C’est important que j’y aille toute seule ! En fait, on fait une connerie en se regroupant ! Ce qu’il faut faire, c’est se séparer. Regardez comment ça marche !
   C’était ça, son coin parfait. Des immeubles au pied desquels on attendait des humains et des gerkis en manque de plaisir. Tout avait commencé un soir, quand Corentin avait demandé :
– Vous feriez quoi, si on devenait tous riches ? Moi, je m’achèterais un de ces cubes qui leur servent de bagnoles.
– Moi,
avait dit Antoine, je préférerais m’acheter un de leurs trucs de nettoyage. Il paraît qu’ils vivent dedans. T’imagines ? T’es dans ton engin, au chaud par tous les temps…
   Lucie avait haussé les épaules. Audrey connaissait l’unique vœu de la vieille femme : son mari et leurs enfants toujours vivants, et toute une descendance. Unique survivante de sa famille, elle perdait parfois une humeur presque toujours égale et, les yeux luisants, se laissait aller à parler de ce dont l’Invasion l’avait privée : devenir grand-mère.
   C’était juste après que Thierry avait donné sa réponse :
– Je passe mes journées au nord de la ville.
   En plein dans le quartier de la prostitution ! C’était son seul rêve ?
– Mais faites pas vos chochottes ! Les filles et les mecs qui font ça, ça leur rapporte grave ! Si, parole ! Pour baiser, y a des gerkis qui donnent facile l’équivalent d’une journée à mendier ! Non, j’aurais pas honte ! Parce que vu ce que je vais payer, merde, quoi !
   Audrey avait préféré quitter la pièce. Ce gars n’était pas toujours un cadeau.
   Et puis plusieurs jours avaient passé. À se lever, aller mendier, dépenser l’argent gagné en pâte nutritive, chasser des rats parce qu’on n’avait pas pu en acheter assez pour tout le monde… La jeune fille s’était rappelée de plus en plus souvent des propos de Thierry. Mais non ! Elle n’allait pas s’offrir ! C’était sale, quoi que l’autre abruti ait pu en dire. Enfin non, il était sympa, mais souvent bizarre, quand même.
   Et la même rengaine se répéta : les unités de monnaie s’amassaient, mais pas assez. On ne pouvait pas acheter de pâte nutritive pour tout le monde. Audrey avait baissé les yeux vers sa gamelle : les petites pierres ne garnissaient même pas le fond.
– Les filles et les mecs qui font ça, ça leur rapporte grave !
   Cette phrase lui était revenue au moment de se coucher. Et lui avait rappelé toutes ces heures assises à attendre que des mains méprisantes ne laissent tomber des petites sommes minables.
   Ça ne pouvait pas continuer comme ça ! Le lendemain, au lieu de rester avec les autres, elle leur avait dit :
– Je vais m’isoler dans un autre coin. Comme ça, je vais peut-être gagner plus !
   Personne ne s’y était opposé. Tous l’avaient vue s’éloigner.
   Sans réaliser que c’était au nord qu’elle allait.

– Il manquait plus que toi pour la collecte ! salua Jérôme. Simon et Alice, vous allez comprendre votre douleur !
   Corentin rouvrit son sac. Audrey y déversa sa première gamelle, pleine à bord presque ras, et sa deuxième.
– La vache ! s’émerveilla Stéphane. Mais comment elle fait ?
   Il vit Séverine lever les yeux vers la bande de ciel.
– T’as qu’à lui demander ! Audrey, tu veux bien expliquer à Simon comment tu fais ?
– J’ai encore trouvé un bon coin, se hâta de répondre la jeune fille.
   Le regard dévié. Fuyant.
– Mais demain, je vais en trouver un autre.
– Et voilà ! Elle trouve toujours des bons coins ! Faudrait peut-être en montrer à Simon et Alice, parce qu’ils ont pas récolté grand-chose !
– J’ai déjà dit que les bons coins, ça changeait !
   Ce n’était plus le même ton.
– Demain,
   Sur la défensive ?
– j’essaierai d’en trouver un autre !
   Pas de doute, elle cachait quelque chose.
– Dites, le commerce va fermer si on continue à parler de tout et de rien ! coupa Corentin.
   Tout le groupe le suivit. Stéphane veilla à marcher moins vite pour rester en arrière. Séverine entra dans son jeu.
– Qu’est-ce que tu regardais en l’air ? demanda-t-il à mi-voix en regardant devant.
   Personne ne se tournait vers eux.
– J’essayais de voir où était le soleil. Il se couche pas encore, mais il s’en rapproche, t’es d’accord.
– Je comprends pas…
– En ce moment, il est à l’ouest. C’est plus clair comme ça ?
– Ben… Non.
– Je voulais savoir d’où elle revenait. Et c’est ça qui m’inquiète : elle revenait du nord. Tu sais ce que ça veut dire ?
   Les gerkis ne connaissaient qu’une seule organisation des villes, tant primaires que secondaires. Dans toutes, le nord rassemblait des tours de chambres interchangeables à disposition des…
– C’est pas possible…
   Une fille aussi jeune qui en arrivait à vendre son sexe.

   Cl’Witt Yoontz, précisait l’enseigne. C’était la coutume, ou la loi, peu importait : le nom du patron s’affichait au-dessus de la porte en alphabets humains et gerkis.
– OK, vous m’atttendez ici, annonça Corentin.
   Lucie sortit des lambeaux recousus de sa robe un récipient cylindrique. L’équivalent du sac pour les courses. Il le prit et entra dans le commerce.
– Bonjour, salua Yoontz, debout derrière son comptoir.
   Les humains bénéficiaient de sa politesse, tout comme ses semblables. C’était très rare chez ces sales cons. Pour eux, les terriens n’étaient rien d’autre qu’un peuple colonisé. Et ça se permettait d’exiger le respect !
   Corentin lui répondit et s’avança. Les étalages s’alignaient, chargés de bacs où s’agglutinaient des boules d’une couleur de poussière mouillée. Du plafond tombait une lumière gris pâle qui nimbait d’une clarté malade les visages des clients. Au fond, des ascenseurs montaient vers les autres salles où les clients trouveraient des vêtements, des pièces de véhicules… Humains pauvres, collabos et gerkis se mêlaient entre les rayons, allaient et venaient, prenaient de ces boulettes peu appétissantes et s’approchaient du comptoir pour les payer.
   Comme toujours, ça puait la pourriture. Une odeur amère qui submergeait le nez et descendait dans la gorge. Comme tout le monde, il se demandait comment était fabriquée la pâte nutritive, pour sentir aussi mauvais. Jérôme et sa femme Amélie, dingos de science-fiction, avaient dit que c’était de la chair morte recyclée, comme le Soylent de Soleil vert. Ils oubliaient un détail : ce produit, dans le film, était réservé aux pauvres. Alors que ces boules grises se destinaient aussi aux gerkis. Ils bouffaient du cadavre eux aussi, alors ? Non, ça ne tenait pas debout.
   Il n’aimait pas trop se poser des questions. Comme pour Audrey, qui rapportait toujours ses brassées de fric. Et qui se braquait dès qu’on lui demandait comment elle se débrouillait. Pourquoi ce secret ?
   Parce qu’elle fait la pute ! Y a pas d’autre explication ! C’est pas possible de se faire tout ça en mendiant !
   Non. Mieux valait ne pas le savoir. C’était bien pour ça qu’il s’était dépêché de couper la discussion.
   Et pour ces deux jeunes… Si jamais Thierry avait raison… Enfin bon, Simon et Alice dégageraient vite, et peu importait ce qu’ils deviendraient.
   Des gamins, quand même ! On peut pas les laisser comme ça !
   Ben si, il faut ! Y a pas le choix !

   Et quand la Milice va retrouver leur trace et aller les chercher dans la baraque, hein ? Qui c’est qui va avoir l’air con quand ils vont condamner tout le monde pour non-dénonciation de criminels ?
   Réfléchir et penser à son voisin ne servaient plus à rien depuis longtemps. Entre des dirigeants vendus aux plus riches et des peuples qui la polluaient, la Terre d’autrefois n’était pas toute rose. En elle-même, si. Comme le disait si bien le Petit Prince, elle aurait été bien plus belle sans les hommes. Mais au moins, on pouvait y lire, y aller à l’école, y bouffer des choses variées. Et on y était à peu près libre. Ça, c’était fini. Les beaux monuments, les grandes maisons, les routes, les parcs, les forêts et les fleuves avaient cédé leur place à ces affreuses villes grisâtres et ces paysages desséchés. Oubliés la liberté et l’espoir ! On survivait comme on pouvait et puis voilà. Dans la journée, donnait de l’argent qui voulait. Le soir, on bouffait ses boules ou son rat. Ce n’était qu’au début qu’on les gerbait. La langue s’habituait assez vite à leur goût dégueulasse. L’estomac apprenait à apprécier d’être ainsi calé.
   Rien d’autre ne comptait.
   Sauf que la Résistance et la bande du Binoclard, ça lui vient d’où un pseudo pareil, au fait ? ils se battent pour faire bouger les choses !
   Faut les oublier, ceux-là ! Je fais finir comme les trois résistants sur les hologrammes avec des conneries pareilles !

   Corentin secoua la tête. Encore une de ces tentations débiles ! Se rebeller contre l’empire gerkis ne servait à rien, à part se retrouver exécuté ou déporté. Tout gamin, il se gavait de mangas, rêvait d’être aussi fort que tous ces super-héros… tout en se sachant loin de ses idoles. Garçon trop gros, pas vif pour deux ronds, malhabile de ses mains, timide, lent à la détente… Et un mec comme lui espérait assurer contre les miliciens et leurs engins de mort ? Lui qui n’avait su nager qu’à l’âge de seize ans et n’avait jamais pu courir un seul tour de piste sans perdre son souffle ?
   Il saisit une boule. Molle. Grasse. Froide. Elle laissa une humeur sur sa main. La répulsion des premiers jours n’existait plus depuis longtemps. Aujourd’hui, sa peau encaissait ce contact visqueux aussi bien que son nez supportait cette puanteur.
   On s’habituait à tout dans ce monde. Même lui, qui avait raffolé de bonne viande et de sucreries, et qui le payait aujourd’hui encore par cette grosse carcasse, avait appris à ne plus se nourrir de rien d’autre que de ce truc immonde ou de rat grillé.
   Plusieurs autres. Ça allait être bon pour toute la ruine. Même pour deux nouvelles bouches. Lui qui n’avait pas voulu qu’ils restent aujourd’hui… Non, ce n’était pas ça. Il avait appliqué la loi de ce qu’était devenue la Terre, c’était tout.
   Que chacun survive comme il pouvait.
   Ça craignait. Il réfléchissait de plus en plus.
   Il se tourna vers le comptoir gris et s’avança.
– Bonjour, Monsieur Yoontz.
– Ceci alle bien ?
   Toujours aussi fortiche en français, celui-là. Aucun habitant de la ruine ne l’avait entendu enchaîner deux phrases sans laisser entendre au moins une conjugaison farfelue.
– Ouais, ça va. Tenez.
   Le commerçant compta en un rapide coup d’œil les boules grisâtres.
– Il y en ave plus qu’habitude.
– Oui, on est deux de plus dans la maison, c’est pour ça.
– De accord.


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Paris



   Le commissaire tapota les prothèses noires en forme de grappes de sangsues qui semblaient lui tenir lieu d’oreilles.
– J’entends mal, c’est ça ?
   Ce même ton doucereux, d’un calme factice sous lequel bouillonnait du sadisme.
– Oui, ça doit être ça. Vous êtes en train de me donner la réponse et je l’entends mal. Non, ça colle pas ! Je vous verrais articuler, au moins, mais je vous vois même pas ouvrir la bouche ! Ni l’un, ni l’autre.
   Sous ses chaînes, Arnaud tremblait. François croisa son regard.
   De la peur. Et du désespoir.
   Comme dans ses yeux à lui. Tous deux le savaient : ils mourraient ici, dans cette salle. Ou dans leur cellule de ténèbres et de puanteur. Ou exécutés en plein centre de Paris. Impossible d’avertir les camarades, et personne à la base ne pouvait deviner qu’une patrouille les avait capturés sur la route. Qui les délivrerait ? Et eux-mêmes ne pouvaient rien tenter. Ce mec les neutraliserait en un ou deux gestes. Comme à l’instant, où il n’avait même pas donné l’impression de bouger, mais plutôt de zapper entre différentes positions de combat.
   Isabelle…
   Croupissait-elle encore dans sa cellule ? Ce malade l’avait-il tuée ? La torturait-on dans une autre pièce ?
– Là, je devrais être un petit peu embêté. Vous savez pourquoi ? Parce qu’il faudrait que je découpe notre ami Arnaud Roy ici présent. Mais vous êtes là, Bouvier, alors vous allez m’arranger ça.
   Jamais.
– Allez, ramassez le couteau.
   Pas question.
– La lame droite, hein ! Essayez pas de vous rebiffer, vous avez bien vu que ça marchait pas.
   C’est pas pour ça que je vais devenir aussi lâche que toi !
– Ces couteaux, c’est pas pour moi, c’est bien clair ?
   Je serai jamais un boucher dans ton genre !
– Bouvier, faut tout vous dire ou quoi ? Pour commencer, accroupissez-vous, sinon, vous allez vous faire mal au dos.
   Arnaud dit quelque chose dans un souffle.
– Non, je peux pas faire ça…
– Laisse tomber. Fais ce qu’il veut…
– Non !

   Alain Castipiani voyait Bouvier fixer son pote, la bouche entrouverte sur un souffle de peur, les yeux écarquillés.
– Bon, ça va, je vais vous aider.
   Il s’avança, dépassa son prisonnier, se retourna et lui saisit la nuque. Ses doigts de métal sentirent le tremblement de l’autre.
– Me forcez pas…
   Un murmure minable.
– Me forcez pas à ça… S’il vous plaît…
   Des sanglots pitoyables.
   Les interrogatoires. Les meilleurs moments dans une carrière de milicien. Les gerkis encourageaient des tortures que l’IGPN aurait qualifiées de graves bavures. Les avocats n’existaient pas dans leur système, alors qu’avant l’Invasion, n’importe quel baveux invalidait des aveux pour une simple baffe.
   Alain n’avait jamais regretté cette journée d’enregistrement des citoyens. Il avait même oublié son profond ennui des premières secondes.
   Même plus à Nice, mais à Marseille-Quatre. Le nouveau nom de cette ville dont j’ai dirigé la police. Le château, les ocres et rouges du vieux centre, la Promenade des Anglais ont laissé pousser à leur place des tours grisâtres très moches. La Méditerranée a disparu, elle aussi. Plus aucune mer n’existe. Je ne sais pas comment les gerkis s’y sont pris, mais ils ont changé l’eau salée en une espèce de grosse bile bouillonnante et ont prévenu que c’était très acide.
   S’enregistrer auprès des contrôleurs urbains. Cette démarche m’oblige à un truc qui me soûle : rester derrière une queue interminable. Ça n’en finit pas !
   Enfin, j’arrive à rentrer dans la tour. Si ça pouvait avancer plus vite…
   Mon tour arrive, ce n’est pas trop tôt. À côté, un mec explique qu’il est cuisinier. La gueule d’huître face à moi me demande de décliner mon identité. Puis je dois dire mon métier. J’en profite pour ajouter :
– Je veux intégrer la Milice.
– Si vous montrez des aptitudes satisfaisantes, cette carrière est tout à fait envisageable.
– Comment ça, mon métier sert à rien ? disjoncte le cuisinier.
– Présentez-vous à la Milice muni de l’insigne que voici.
– Demandez au restau
– Suivant !
– où je bossais si mon métier sert à rien !
   Je me lève. Et une idée me vient.
– Monsieur, l’Empire n’a nul besoin de cuisiniers, insiste l’employé qui s’occupe de l’autre andouille. Notre nourriture est conçue dans ce que vous appelez des usines…
– Qu’est-ce que vous racontez ?
   Des aptitudes satisfaisantes, hein ?
   Je m’approche du cuistot. Un gars deux fois plus gros que moi.
– Laissez tomber. On vient de vous dire quoi ?
– Vous occupez pas de ça, OK ?
   Mon poing voltige en plein dans sa mâchoire. Un crochet qui le flanque par terre.
– Hé ! Il fait quoi le mec, là ?
   Oh, des potes à lui ! On va bien rigoler.
   Il se pencha et descendit son bras, Bouvier tomba à genoux.
– Très bien ! Maintenant, tendez la main vers ce couteau.
   Qui avait bien failli se planter dans sa chair. Mais entre ses prothèses et son talent pour la baston, il avait pu parer le coup.
   Quatre gros bras. Ils m’encerclent, les poings levés, sous les yeux de la foule. Ahuris pour les humains, intéressés pour les gerkis. Tout le monde a oublié l’enregistrement et fixe notre baston.
   La lame commença à se dégager de la chair et des os coupés.
– Coupez-moi cette mimine ! Du nerf, quoi !
Je lance mes coudes, heurte les mecs qui me tiennent juste en dessous du sternum. Le souffle coupé, le ventre en feu, ils me lâchent. Alors qu’ils suffoquent, je fonds sur le cuistot, l’attrape par le colback, lui décoche un coup de boule et le lâche. Il dégringole, son nez pété saigne.
   Je me retourne.
   Plus que deux, qui ont réussi à récupérer leur respiration. Je lève un pied et l’envoie dans des côtes. Qui se brisent en un bref craquement mouillé, le premier mec crie. Son visage se crispe de douleur.
   Plus qu’un.

   Du sang s’écoulait du poignet à moitié tranché d’Arnaud. Une pellicule de sueur luisait sur sa peau. Sous les chaînes, sa poitrine gonflait et s’aplatissait, l’air y circulait en un souffle ronflant et douloureux.
– Fais-le… entendit François à travers ses sanglots.
   Metz. Nous avons fracassé la porte de la tour des contrôleurs urbains. Une patrouille est descendue de sa navette pour nous. Arnaud se tenait en embuscade. C’est lui qui nous sauve la vie.
– Fais-le, putain !
– Même lui vous encourage. Vous attendez quoi ?
– Vous avez un prénom pour le petit ? Ou la petite, hein, on peut pas savoir !
   Je ris.
– Isabelle voudrait une fille. Moi aussi, d’ailleurs.
– Les futurs pères préfèrent les petits cow-boys, d’habitude !
– T’attends quoi ? Tu planes ou quoi ? Fais-le !
– Je voudrais bien qu’on ait la paire, en fait. C’est con, mais…
– Mais non, c’est pas con, arrête ! Dis, si c’est une fille, j’ai…
– Quoi ?
– Je peux pas… pleura François.
   Arnaud. Qu’au moins lui il parte ! Il va rejoindre la base, se faire soigner…
   Comment je peux le sortir de là ?
– Faites-le soigner et libérez-le, il sait rien.
– Mais qu’est-ce que tu racontes ?
   C’est pour te sortir de là ! Qu’est-ce que tu fous ?
– Ah, il sait rien ? Eh bien je vais arrêter de lui poser des questions, mais vous me le mutilez si vous parlez pas. Allez, dépêchez-vous !
– J’avais une sœur, se rappelle Arnaud.
   Il détourne son visage. Sans doute en espérant que je ne vois pas ses larmes couler. Mais je devine qu’il va pleurer.
– Elle était en vacances chez moi le jour de l’Invasion. Elle était divorcée. Elle avait la garde de mes neveux. Ils…
   Sont tous morts. Je le laisse passer le dos de sa main sous ses yeux.
– Excuse-moi. Elle s’appelait Séverine. Si Isabelle et toi vous avez une fille, vous pourriez… Enfin, c’est comme vous voulez…
   Je pose ma main sur son épaule.
– Je vais en parler avec Isabelle.
   François leva le couteau.
   Le poignet coupé saignait. Entre les lèvres suintantes de rouge luisaient des os blanchâtres.
   Il crispa ses paupières. Comme si ça pouvait effacer cette horreur ! Son œuvre. Le fruit de sa lâcheté.
   On a tous failli mourir à Lille à cause de ces foutus plans. Il nous a souvent sauvés.
   Et c’est ce mec-là que je vais dépecer !
   Non ! Quelqu’un me force à le dépecer !
   J’ai pas d’excuses ! Je suis qu’un dégonflé !

– Non… Non !
– C’est qu’un coup de couteau ! Fais-le !
   Il abattit la lame. Le tranchant traversa la chair et les os, claqua sur la table.
   Arnaud poussa un cri.
– Et voilà le travail ! félicita le commissaire, tout jovial.
   Ce malade s’éclatait tant que ça ? François avait étudié les dictatures d’Amérique du Sud et avait enrichi ses cours en voyant des documentaires, lisant des comptes-rendus d’enquêtes, des témoignages… En Europe, les inquisiteurs avaient disloqué des corps sur des chevalets, ingéré de force des litres d’eau, brûlé… sans pour autant perdre la moindre once d’appétit pour leur déjeuner. À Nuremberg, les nazis avaient prétendu obéir à ces ordres qui consistaient à affamer et incinérer les prisonniers des camps. Tous ces récits et leçons allaient dans le même sens : les tortionnaires jouissaient de la souffrance.
   Comme ce psychopathe. C’était sans doute ça qui lui avait valu un tel grade dans la Milice. Sa folie sadique.
– Bouvier, vous allez arrêter de chialer comme ça ? On dirait que c’est votre main à vous que vous avez coupée.
   François ne ressentit même plus de colère. Rien d’autre que de la tristesse.
– Maintenant,
   Il n’entendait plus qu’entre ses sanglots.
– je vais répéter ma question. Où est la base de la Résistance ?


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Ligne Maginot



   Au plafond, une ampoule grésillait. Sa lumière tremblante lançait son jaune sale entrecoupé d’instants d’ombre sur le béton armé de la toute petite pièce. Des armoires métalliques et un bureau terni brillaient comme ils pouvaient. Aux murs s’étalaient des cartes. Leur vieux papier se fendillait et s’émiettait, leur encre pâlie depuis bien longtemps essayait de dessiner les positions de tanks et de bataillons lors d’une toute autre guerre, à présent ancienne.
– T’es sûre que vous avez pas été suivis ? demanda le Binoclard, assis sur la chaise vermoulue derrière la table.
   Il venait d’écouter le récit du meurtre de Srawk, de l’arrestation ratée de justesse et de la course à travers les rues de Rouen.
   Une large bande de cheveux grisonnants séparait son crâne en deux régions rasées. Des favoris hirsutes dessinaient leurs épaisses lignes entre les tempes et la mâchoire. Un maillot rapiécé flottait par dessus les os saillants de sa poitrine et son ventre creux, les bretelles laissaient nus les épaules larges mais osseuses et les bras squelettiques.
   Dans ses orbites, des rondelles de fer rouillé semblaient scruter, plus perçantes que n’importe quels yeux.
– Aucun module de détection nous a vus, assura Micky.
   Elle avait regardé derrière à de nombreuses reprises pendant que la voiture s’éloignait de Rouen. Et tendu l’oreille, aussi. Pas une seule navette n’avait volé à leur poursuite.
– OK ! approuva-t-il de sa voix froide.
   La Milice ne trouverait pas leur repaire, c’était tout ce qui semblait compter pour lui. Comme si son cœur avait disparu en même temps que ses yeux. Qu’un de ses éléments ait encaissé des coups et des décharges, ça lui passait au-dessus.
   Toute la bande savait qu’il appliquait cette indifférence à sa propre vie. Et aussi que sa cécité ne l’empêcherait de se mêler d’aucun combat, tant que c’était pour la cause de la bande. Devant Carole, cet aveugle avait tué de son bâton les miliciens qui la torturaient en pleine rue. Elle avait compris que ses autres sens compensaient sa vue dans de surprenantes proportions.
   Ça, c’était ce qu’on connaissait de lui. Mais même les plus anciens de la bande ignoraient son vrai nom, son métier d’avant l’Invasion… Pour tous, il était le Binoclard, et personne d’autre.
– Les pistolets de la patrouille.
   Ainsi les gerkis appelaient-ils leurs armes de poing.
   Micky n’en avait gardé que deux. Elle les déposa sur le bureau.
– C’est tout ?
– Fallait que les habitants des ruines se défendent.
– Et fallait aussi qu’y en ait un qui te moucharde.
   La jeune fille pinça ses lèvres. Pour un qui l’avait dénoncée, plusieurs l’avaient aidée en lui donnant ces vêtements qui auraient dû la dissimuler à Rouen. Elle n’avait pas pu accepter l’idée de les laisser se débrouiller à mains nues contre une patrouille.
   Pas la peine de rétorquer que la bande ne manquait pas de pistolets volés. D’accord, un bon nombre ne fonctionnait plus depuis un moment. Mais il restait de quoi les armer tous sans problème. Mais à quoi bon se justifier davantage ? Le Binoclard n’était pas un modèle d’ouverture d’esprit ni d’altruisme ni d’empathie. Tout ce qui l’intéressait, c’était d’exterminer des gerkis et de détruire ce qui leur appartenait. Les humains qui restaient enfermés dans leurs ruines n’étaient pour lui rien d’autre que des lâches.
– Sinon, Jean-Paul et moi, on a appris un truc intéressant sur les hologrammes.

   Karim pinça les lèvres en une moue désolée, inquiète et résignée.
– C’est triste pour ce petit mec.
– Remarque, ils savent pas grand-chose de lui ! précisa Jean-Paul. Son nom, son âge, mais même pas son apparence.
– T’es sérieux ?
– Les hologrammes montraient pas une image de lui !
– Et alors ? Tu connais les gerkis ! Tu crois que ça va les déranger d’arrêter tous les ados de dix-neuf ans que des bons citoyens vont leur dénoncer ?
   Ce qui ne manquerait pas d’arriver. Un fugitif, ça ne passait pas inaperçu très longtemps. Dans les beaux quartiers, on repérait ses haillons, très différents des habits rouges imposés aux humains collabos. Dans les ruines, il se trouvait confronté tôt ou tard à au moins une personne prête à tout pour sortir de sa misère. Comme le connard qui avait refusé que ses copains aident Micky. C’était grâce à lui qu’on voyait la petite dans sa nouvelle tenue sur les hologrammes.
7
– Ils étaient quatre en tout, conclut Micky. Apparemment, le gars était avec ses parents et un autre résistant. Et il a réussi à leur échapper. Ce qui est bizarre, c’est qu’ils aient pas dit ce qu’ils leur reprochaient.
   Le Binoclard se leva. D’épaisses coutures serraient contre la taille trop maigre le caleçon long, qui flottait sur des jambes décharnées.
– Je sais pas ce que ces résistants ont pu faire de beau.
   Pire encore que l’assassinat d’un gouverneur ?
– C’est pourtant pas leur genre.
   La voix froide de l’aveugle se teinta d’ironie. Il ne les estimait pas, prenait leurs actes pour d’inefficaces blagues.
– Ces pauvres mollassons ont rien compris !
   Lui visait bien plus haut, persuadé que seule la violence pouvait secouer les consciences. Le meurtre de Srawk n’était pas un coup d’essai. Bien avant lui, des gouverneurs avaient péri. Des tubes de transport avaient explosé. Des villes avaient vu des gerkis au corps brisé jetés dans leurs rues.
   Micky ne s’intéressait même pas à cette idée. Tout ce qu’elle écoutait, c’était sa haine des gerkis. En raflant cet immeuble et en tuant ses parents, ils l’avaient condamnée à errer, à voler sa nourriture. D’abord dans Paris, où les modules bâtisseurs avaient achevé de détruire les ruines pour dresser à leur place ces tours infectes. Et puis elle était entrée de force dans un de leurs tubes pour changer de ville. Puis dans un autre. Pour trouver chaque fois la même misère. Et comme ça jusqu’à ce qu’elle croise un certain Yann et son étrange main. Et dans cette bande, on tuait ces salauds, on détruisait leurs commerces, leurs administrations… Ça lui allait très bien. Sauf quand le chef fustigeait ceux qui ne menaient pas ce combat. Comme si c’était si simple !
– On fait quoi pour ce gars ?
   Un sourire moqueur se dessina sur le visage osseux du Binoclard.
– Tu t’inquiètes pour lui ?
– Il va pas faire long feu tout seul contre les Milices !
– Grand conseil après le repas de ce soir pour décider de ce qu’on fait.
   Ce qui n’augurait rien de bon pour le garçon. Par ici, peu appréciaient les résistants. Un vote aurait lieu pour le secourir ou pas, et la majorité dirait non.
   Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?
   Micky n’arrivait pas à répondre. Pourquoi ne pouvait-elle pas rester indifférente au sort du résistant ?
   Je connais que ce que les hologrammes en disaient, et ils en montraient même pas d’image !
   Mais son imagination, entre Rouen et le repaire, avait mêlé les cheveux blonds du père et les yeux verts de la mère pour dessiner un beau visage. Juché sur un corps musclé…
   C’est ça, ce que j’en ai à foutre ? Un dessin que je me fais ?
– D’ici là, Jean-Paul et toi, vous prenez du repos. Tu vas pouvoir prendre le temps de te changer, sauf si t’as pris goût à ce k-way.
   Il avait entendu le bruit de la toile.
   Il sait pas pour les lunettes.
   Ces gros machins et affreux machins ronds !
   Sinon, je me serais déjà faite chambrer !
– Ça roule. À tout à l’heure.

   Le faisceau jaune pâle de la lampe-torche parcourait la chambre froide, teintait ses parois rouillées d’une couleur malade. Plantés sur des crochets, des morceaux de rongeurs cuits attendaient.
   Aurélie commençait à voir un peu trop de pointes vides. La viande suspendue suffirait pour deux ou trois jours, mais pas plus.
   Ce problème se résoudrait vite. Les rats ne manquaient pas dans les égouts tout proches.
   Des pas claquèrent dans le couloir. Elle se retourna.
– Micky !
   Dix ans déjà que Yann avait ramené une étrange petite fille sous la Ligne Maginot. Il avait souligné sa dette envers celle qui, malgré sa petite taille, était venue à bout de plusieurs gerkis. Ça n’avait pas empêché un accueil froid du reste de la bande, pas chaude du tout pour accueillir une gamine. Aurélie avait presque pleuré pour qu’on l’admette, au moins quelques jours, le temps de trouver une solution. Puis Marc, son mari, et elle l’avaient prise sous leur aile. Une enfant née l’année de l’Invasion, tout comme leur fils mort. Guillermo. Leur bébé…
– Je prends le relais ? me propose Marc.
   Nous nous promenons le long du rempart rouge, dans ce parc qui a valu à notre ville du Mans un prix de la mise en valeur du patrimoine. Un panneau pompeux prend un malin plaisir à le rappeler. De l’autre côté du quai s’écoule la Sarthe, indifférente au flux de voitures. D’autres couples ou des gens seuls flânent sous ce beau soleil, tout comme nous.
   Je me penche vers le landau dont je tiens les poignées.
– T’en penses quoi, Guillermo ?
   Notre fils d’un mois me sourit. Ses peutons et ses menottes s’agitent.
– Je crois qu’il veut encore se promener avec sa maman.
   C’est Marc qui a choisi ce prénom. Un hommage à l’auteur de plusieurs de ses films cultes. J’ai approuvé ce choix pour trois raisons. La première : j’ai apprécié tout de suite cette sonorité originale. Peut-être pas en Espagne ou au Mexique, mais chez nous, ça m’étonnerait qu’en grandissant, il trouve des homonymes à l’école. En tant qu’assistante maternelle, je connais bien les prénoms à la mode, il me suffit d’apprendre ceux des enfants que je garde. Les Enzo, Édouard, Jules, on en voit des flopées. Mais pas un seul Guillermo. La deuxième : moi aussi, j’aime bien ce cinéaste. Non pas que la science-fiction soit mon truc, bien au contraire. J’ai une préférence très nette pour les comédies. Mais Guillermo del Toro a quand même sa patte à lui ! Même un truc commercial comme
Pacific Rym a quand même une certaine gueule !
   La troisième raison est la principale : je n’étais pas inspirée du tout. Aucune idée, rien ! Alors quand Marc m’a dit à quoi il pensait, ça m’a bien arrangée. Je n’ai pas vu l’intérêt d’aller chercher plus loin.
   C’est donc un petit Guillermo qui découvre cette ville que j’ai appris à aimer : Le Mans. Ses rues bleu-gris. Sa Sarthe. Son rempart rouge. Ses arcades. Je ne connaissais pas tout ça avant de m’installer chez mon petit ami. C’est sa ville natale, et il a réussi à y monter son magasin d’informatique avant de me connaître. Moi, de mon côté, je savais que je trouverais des enfants à garder. Je l’ai donc suivi. Nous nous sommes mariés deux ans plus tard.
– Ça va, Marc ?
   Il vient de s’arrêter. Une drôle de grimace tend son visage.
– C’est quoi, ce bruit ?
   C’est vrai, ça ! J’étais dans la balade sans penser à rien d’autre, alors je pensais à un avion ou un hélicoptère, mais ces engins-là ne bourdonnent pas comme ça. Je suis le regard de Marc vers le ciel.
– T’as vu ça ?
– Tu crois toujours qu’on est seuls dans l’Univers ?
   Un drôle de nuage grouille en dessous de l’OVNI. Et descend. Se rapproche.
   Des libellules géantes aux horribles têtes fondent sur Le Mans et crachent des lasers. Sur leur passage, des voitures explosent et se renversent, des cratères se creusent dans le bitume du quai. Des passants s’enfuient dans tous les sens en hurlant.
   Nous sentons des souffles chauds. Une fumée rouge s’envole. Le rempart ! Il s’effondre. Des odeurs de brûlé… Le parc ! Ses petits arbres brûlent.
   Nous fuyons, pris dans le courant chaotique des promeneurs. La foule paniquée heurte le landau et le renverse, puis nous entraîne. Je veux fendre ce flot cinglé pour aller prendre Guillermo dans mes bras, mais cette marée humaine nous submerge tous les deux.
   Des libellules géantes nous pourchassent. Je vois des gens s’effondrer,des têtes exploser. Une image occulte toute cette horreur : la bouille toute souriante de notre bébé. Si loin derrière, maintenant… Je le sais : ces monstres l’ont bombardé de lasers.
– Pas mal, ton nouveau look !
   Entre l’épaisse monture des lunettes et cette jupe pas très pratique en combat…
– M’en parle pas !
   La jeune fille raconta l’attaque de la patrouille.
– C’est moi qui ai fait une connerie. J’aurais dû me trouver une ruine vide pour dormir !
– Tu sais, ça aurait pas changé grand-chose.
– Ouais. Enfin bon. Tout ça pour dire que c’est les habitants d’une ruine, enfin, surtout un, qui m’ont donné ça à me mettre pour m’aider à fuir. Ça a pas empêché un de ses copains de me dénoncer, évidemment !
– Foutues ruines…


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Rouen



   Une ligne de lumière se dessina dans l’obscurité de la cellule, s’épaissit. Serge crispa ses paupières pour protéger ses yeux de ce brutal rayon, des taches de persistance rétinienne dansèrent devant sa vue.
– Humain Tierzemont, c’est l’heure, appela une voix glougloutante sans même attendre que le volet ait fini de s’ouvrir. Veuillez nous suivre.
   Il rampa jusque dans le couloir. Sans hâte ni lenteur. Deux gerkis saisirent ses bras et le relevèrent.
– Deux pour moi tout seul…
   Il entendit son ton, bien moins vif qu’hier soir.
– Je suis un prisonnier de marque !
   Sa bouche se contenta d’un semblant de sourire pour accompagner sa tiède bravade. Si loin de son excitation d’hier.
   Tout son courage avait fondu.
   Ils avancèrent. D’un pas trop rapide pour lui, qui perdit l’équilibre et se laissa traîner. Résigné. Mou.
   On l’avait déjà tiré de ce réduit puant, affreux mélange des cages de Louis XI et de Tarzmamat. Pour l’amener devant le commissaire, qui voulait l’entendre s’expliquer sur ses actes : assistance à une
(gamine)
criminelle en fuite et insoumission à
(cette bande d’enfoirés)
la Milice.
   Il n’avait pas dit un mot. Et la sentence, sans grande surprise, était tombée.
– Et Gaëtan ? Il devient quoi ?
   Les gerkis continuèrent de le traîner. Sans lui répondre.
– On vivait dans la même ruine, j’ai le droit de savoir !
   Sans même lui accorder un regard.

– Avis aux citoyens du secteur Normandie ! clamait l’hologramme.
   Gaëtan connaissait déjà la suite du message et pressa le pas vers l’Est de Rouen. Mais entendit tout de même :
– L’humain Serge Tierzemont s’est rendu coupable d’assistance à une criminelle en fuite, de complicité de meurtre sur la personne de plusieurs miliciens et insoumission à notre Milice.
   De plus en plus lointaine, la voix poursuivait :
– À dix heures précises, devant la tour de la Milice…
   Et une autre prit le relais :
– l’humain Serge Tierzemont sera enfermé dans une cage et bombardé de micro-ondes jusqu’à ce que mort s’ensuive.
   Ça suffit !
   Tout ça pourquoi ?
– Gloire à l’Empire ! Longue vie à Sa Majesté M’Duur Murgrhawk !
   Alors que le baratin recommençait dans la langue glougloutante des gerkis, il sortit de la poche de son haillon de pantalon le rectangle de métal.
– Présentez-vous muni de ce badge, avait dit le commissaire.
   Est-ce que ça en valait la peine ?
   Le monde marche comme ça, OK ? J’ai essayé d’être un mec bien, et on m’a toujours piétiné pire que de la merde ! Le brave gars trop con !
   Et qui allait payer cher ? Un vieux qui ne connaissait rien de son histoire ? Qui avait peut-être vécu les mêmes choses ?
   Ça sert plus à rien maintenant !
   Gaëtan rangea le badge. Aux dernières nouvelles, on l’attendait à quelque chose de tout nouveau pour lui : un boulot. Sauf si là-bas, tout le monde était parti à… l’exécution de…
   C’est moi qui le mériterais !
   Non, bien sûr. Serge s’était mêlé de ce qui ne le regardait pas et le payait, rien de plus normal.
   Ah ouais ?

   Les agents s’arrêtèrent. Serge put reposer un pied à terre, puis l’autre. Ses genoux et ses épaules tremblaient de peur. Une gangue glacée engluait son ventre et son cœur.
   Devant la tour de la Milice se massait une foule de gerkis. Beaucoup n’atteignaient pas les deux mètres. Des enfants, sans doute. Eux aussi venaient profiter du spectacle. Tous les yeux oranges brillaient d’un mépris goguenard, fixaient la nudité du vieux supplicié. Et les mufles se fendaient de sourires humiliants.
   Ils gardaient un silence froid.
   Des modules de nettoyage et de construction se posèrent, s’ouvrirent. Les pilotes descendirent, on s’écarta pour les laisser s’installer.
   Serge scruta ces rangs à peau d’huître, guetta un visage connu.
   Celui de Gaëtan.
   Il doit être tout content à profiter de son boulot, celui-là !
   Le commissaire s’avança et baragouina quelque chose dans sa langue, ne prononça que deux mots français : Serge et Tierzemont. Ça suffisait pour comprendre le reste.
   Il se retourna.
– Humain Tierzemont, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
   Serge regarda droit dans les prunelles rouges. Et ne répondit pas un mot.
   J’ai pas accepté de voir que vos copains s’acharnent comme ça sur une gamine. Oui, ils se sont acharnés ! Ils l’ont blessée de partout, ils l’ont étranglée. Mais elle a pas renoncé ! J’ai décidé qu’il était temps d’en prendre de la graine. Elle, elle avait du courage !
   Il serra ses lèvres en une moue où se mêlaient la peur et le défi.
   Allez-y, tuez-moi pour ça. Mais j’aurai quelque chose à raconter là-haut. Si jamais y a des anges qui me demandent ce que j’ai fait pour mon prochain, pour mon pays, enfin bref de ma vie, au moins, je vais pouvoir raconter ça !
   Dans ses yeux devait se lire toute sa terreur. Celle-là même qui vibrait dans ses genoux, qui gelait ses tripes.
   L’officier glouglouta quelques mots. Pas besoin de comprendre cette langue immonde pour en deviner le sens : Que justice soit faite ou Que la sentence soit exécutée. Ou autre chose du même genre.
   Des pas claquèrent. Réguliers. D’une allure modérée. Sur les marches. Le trottoir. Trois miliciens apparurent d’abord de dos, puis s’arrêtèrent, alignés, et se retournèrent. Serge les vit scruter de la tête aux pieds son corps nu. Et sourire. Narquois. Ces globes oranges lui décochaient d’humiliantes flèches de honte.
   Qu’on en finisse.
   Chacun tenait à la verticale une épaisse barre. Ils la pivotèrent dans un parfait ensemble et mirent les extrémités en contact. Des pièces bourdonnèrent, cliquetèrent et s’emboîtèrent. Celui du milieu lâcha ce long bâton. Gris et mat. Les deux autres s’avancèrent,
(Faites votre boulot)
leur pas lent
(et finissez-en !)
trahissait un malin plaisir.

   Gaëtan s’arrêta devant la tour. Centre de recyclage de Rouen, affichait une enseigne au-dessus de la porte. L’endroit où finissaient les détritus, les squelettes des routes, les morts… Son lieu de travail. Et on allait le charger de quoi ? Ça, c’était encore la grande question. Mais est-ce qu’un endroit pareil offrait des milliers de boulots ?
   Et puis merde, j’aurai un appart, au moins !
   Et ça justifiait le supplice de Serge ?
   Mais oui ! Bon, allez, je rentre là-dedans et je présente le badge, y a rien de balèze là-dedans, quoi !
   Alors qu’est-ce qui le retenait d’avancer vers cette foutue porte ? Pourquoi pensait-il à…
– Regarde un peu ce que t’as fait !

   La foule levait le poing. Ses yeux oranges exultaient de joie sauvage et impatiente. Ses mufles hurlaient l’un de ces espèces de gargouillis-dégueulis qui servaient de mot à ce peuple. Toujours le même.
   Une boule de terreur montait du ventre de Serge vers sa gorge, redescendait. Son cœur battait à une vitesse folle. Une pensée parvint à résonner dans son cerveau. Incongrue dans toute cette peur.
   Ils sont comme nous, en fait !
   Le même genre de cri que les humains, mais dans une toute autre langue. Pour la même émotion.
   Indifférents, les deux gerkis approchaient, tenaient la barre. Solennels. Un rituel rodé depuis combien d’années d’expérience ?
   Ils la soulevèrent au niveau de sa gorge.
   Les agents qui tenaient ses bras les tendirent écartés et plaquèrent sur le bâton gris. Puis abaissèrent ses coudes.
   Ses os cédèrent en un craquement mouillé, les cris joyeux de la foule couvrirent son hurlement de douleur.

   Centre de recyclage de Rouen.
   Gaëtan, planté devant la porte transparente de la tour, relut ces cinq mots. Au-dessus s’étendait leur traduction en gerkis, enfin, ça devait être ça, c’était logique, non ?
   Alors qu’il avançait, les dernières paroles de Serge tournaient dans sa pauvre tête.
– Hé ! Rappelle-toi bien de ça toute ta vie ! Quand tu tripoteras des déchets au centre de recyclage, pense bien fort à moi !
   Va te faire foutre !
   Quelque chose de salé coula de ses yeux. Des larmes ? Pour l’autre abruti ?
– Hein, Gaëtan ! T’en as fait du beau travail, hein ?
   Je t’emmerde !
   Les battants coulissèrent.
– Penses-y toute ta vie ! Rêve de ça, Gaëtan ! Tu vas en rêver toutes les nuits !
   Il entra.

   Des hurlements de porcs avides de leur pitance. C’était à ça que ressemblait la voix immonde de cette foule. Elle se délectait de la souffrance du supplicié.
   La douleur brûlait et mordait, gelait et dévorait. Le voile liquide de ses larmes déformait sa vue, mais Serge les devinait encore. Ses bras, brisés et enroulés sur la barre. Ses os qui crevaient sa chair, blanchâtres dans des lèvres rouges. Le sang qui gouttait des plaies.
   Un gerkis s’approcha.
– Tu viens me finir, c’est ça ?
   Sa botte se leva et s’abattit sur le pied de Serge. Les os cédèrent, une boule de souffrance explosa.

– Que puis-je faire pour vous, humain ? accueillit le gerkis assis derrière un bureau.
– Je m’appelle Gaëtan Borfraie. C’est le commissaire Grwach qui m’envoie. Attendez ! Il…
   Ce badge, dans sa poche. Il le sortit et le présenta.
– Il m’a donné ça.

   Serge n’entendait plus ces affreux cris de porcs qui saluaient son agonie. La souffrance engourdissait son cerveau. Des gerkis soulevaient ses jambes et tiraient, le traînaient. Pieds écrasés. Mollets, genoux et cuisses brisés. Tous ses os protestaient, la douleur y explosait.
   Des mains puissantes plièrent son corps meurtri et le fourrèrent entre des parois transparentes.
   C’était la fin. Les micro-ondes de cette cage le tueraient.
– Pour Micky ! hurla-t-il. Pour Micky !
   Pour cette fille qui avait tué onze de ces salauds. Qui se battait contre cet empire pourri.
   Merci, Micky. J’ai été courageux quelques minutes grâce à toi ! J’espère que tu me pardonneras de pas t’avoir aidée plus que ça !
   Un volet claqua.
   Continue à te battre quoi qu’il arrive ! Cède jamais ! Fais pas la même erreur que nous tous !
   Les parois transparentes bourdonnèrent.
   Les micro-ondes. Elles commençaient à bombarder le corps de Serge.
   Merci pour tout, Micky !


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Bordeaux



– On peut encore dire merci à Audrey ! clama Jérôme, tout fier.
   On venait de se répartir les boules de pâte nutritive. Trois chacun, ça allait bien caler !
– Bof, c’est rien d’autre que de la chance ! répondit la jeune fille.
   Alors que plusieurs applaudissaient, Séverine remarqua son sourire. Factice. Au-dessus, ses yeux fuyants trahissaient sa honte.
– Et nous, on promet de faire un peu mieux demain ! annonça Stéphane.
– C’est un coup à prendre, rassura Pierre.
   Il changeait, ce type qui ne s’était pas montré accueillant hier. Sans doute après avoir compris que la nourriture et la place ne se partageaient pas si mal que ça. Ce soir, par exemple : même pas besoin de chasser le rat, et tout le monde avait mangé à sa faim.
   Au pire, on s’en va demain.
   D’une façon ou d’une autre. Soit en prenant un tube de transport pour quitter la ville,
(Avec ce qu’on a empoché aujourd’hui, ça s’annonce pas très bien !)
soit en trouvant une autre ruine.
– Je vais mendier avec vous deux demain, proposa Philippe.
– Surtout avec Alice… remarqua Tonya.
   Blague ou jalousie ?
   Vous sortez ensemble, pas vrai ?
– De quoi ?
– Non, rien…
   Stéphane haussa les épaules.
– On savait vraiment pas qu’y avait une bonne façon de faire.
   Ses mots étouffèrent dans l’œuf l’engueulade qui menaçait d’exploser.
– À Lyon, on s’en sortait très bien ! La preuve, on avait de quoi payer le tube jusqu’ici.
– Ouais, c’est bizarre. Non, mais je vais vous apprendre, vous inquiétez pas. Je me débrouille peut-être moins bien qu’Audrey…
– J’ai dit que c’était de la chance.
   Non, ça en est pas. On sait ce que c’est…
– Ouais, bon, tout ça pour dire que je sais un peu y faire. C’est pas si dur que ça, vous allez voir !
– En fait, on part demain, dit Stéphane.
– Oh ! protesta Lucie. Pourquoi ? Corentin, tu penses pas à les virer, quand même ?
   C’était son avis qu’on demandait. Comme si c’était à lui que cette maison appartenait.
   Il haussa ses épaules grasses.
– Ils iraient où, de toutes façons ?

– Bien vu ! approuva Thierry.
   L’autre gros mou ne voulait pas croire qu’il hébergeait deux résistants.
– Franchement, les jeunes, vous avez un toit sur la tête ! Ce serait trop bête d’y renoncer, vous croyez pas ? Vous serez pas mieux accueillis ailleurs, vous savez… Vous avez déjà essayé de changer de ruine ?
   C’était vrai, quoi ! Où envoyer la Milice ?
– Allez, céda Simon.
   Stéphane, pas vrai ? Stéphane Bouvier. Et ta sœur, elle a aussi changé de prénom ? Enfin bon, qu’elle s’appelle Alice, Stéphanie ou Gertrude, ça m’en fait une bien bonne à raconter !
– On reste.
– Eh ben voilà ! Allez, à table !
   Pierre mordit dans sa première boule.
– Dites, vous croyez que la bande du Binoclard et la Résistance se sont alliées ?
   Amélie secoua la tête.
– Ce serait bizarre. Ils ont jamais eu les mêmes méthodes. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Le même jour, y a des résistants arrêtés et un jeune en fuite, et y a cette fille qui tue le gouverneur de Normandie. Vous trouvez pas ça bizarre ?
– Ce que je comprends pas, ajouta Franck, c’est qu’on nous dise pas pourquoi la Milice tient absolument à choper le gamin !
– Comment ça ? demanda Toby, son fils.
– T’es grave ou quoi ? s’impatienta Tonya.
   La grande sœur et le petit frère ne manquaient jamais une occasion de se balancer des piques. On disait que c’était normal à quinze et treize ans.
– D’habitude, quand ils chopent un résistant, ils disent ce qu’il a fait ! Là, que dalle ! Ça te paraît pas bizarre ?
– Maintenant que Papa l’a dit, ça te paraît bizarre à toi aussi. Mais sinon, tu serais restée aussi grave que moi, alors ta gueule !
– Stop ! arrêta leur père.
   D’un ton sec, mais pas d’une voix forte. Et pourtant, ça calmerait ces deux branleurs pour toute la soirée. Une telle autorité tenait de l’exploit pour un mec qui élevait ses gamins tout seul.
   Thierry n’avait rejoint la ruine que plusieurs années après cette histoire que Lucie lui avait raconté. Sa femme et lui-même étaient allés voir les contrôleurs urbains pour déclarer leur fiston qui venait de naître. La mère avait eu le malheur de balancer un Vous préféreriez le tuer, pas vrai ? Une minute plus tard, la Milice avait rappliqué.
   Franck était rentré en pleurant et en portant le bébé. Il avait expliqué entre deux sanglots qu’une navette avait déporté Madame en Amérique.
– Tu te rends compte ? avait conclu la vieille. Juste pour deux ou trois mots !
   Ce que Thierry ne comprenait toujours pas, c’était que ce mec reste célibataire. Les gerkis avaient bousillé les plantes, buté les animaux, explosé une bonne partie de l’humanité rien que le jour de leur arrivée, mais ils avaient laissé vivre assez de femmes pour que les hommes puissent s’amuser ! Mais ça, ce n’était pas à dire tout haut. Les autres semblaient croire en ces conneries de famille, fidélité, amour… Les bonnes blagues de Barbara Cartland, oui ! Un certain soir, il avait choqué tout le monde en osant dire son souhait : un tour dans le quartier des putes. Quelle bande de coincés, tout de même !
– Bon, reprit Franck. C’est vraiment une drôle d’histoire. On dirait que les gerkis ont un truc énorme à cacher.
– Déjà qu’ils nous disent rien sur la pâte nutritive… rappela Amélie en grimaçant.
– On va pas repartir là-dessus !
– Qu’est-ce que tu veux qu’ils aient à cacher ? demanda Pierre.
– Ce serait plus grave que la mort d’un gouverneur ! remarqua sa femme Ludivine. Pour l’autre fille, là…
– Micky Thornill, rappela Jordan.
– Oui ! Ils disent clairement qu’elle a tué le gouverneur de Normandie. Mais pour le gars, ils disent rien ! Qu’est-ce qu’ils peuvent avoir à cacher ?
– Qu’est-ce qui s’est passé dans le secteur ? demanda Alice. Je veux dire, de vraiment énorme ?
   Lucie secoua la tête.
– Y a pas eu de rafle, en tout cas. Pas comme à Lyon…
– Attendez ! coupa Corentin. C’est peut-être ça, justement ! Ça a peut-être un rapport avec Lyon !
   Thierry sourit.
– C’est pas bête, ça…
   Il n’y croyait pas. Mais était-ce la peine d’éveiller la méfiance de Simon et sa frangine ? Non, surtout pas. Au contraire, ces deux-là devaient se croire à l’abri. Pour l’instant, tout le monde, même le gros rouquin si réticent encore ce matin, voulait les garder dans la ruine.
   Ça tombait bien. Comme ça, quand la Milice viendrait chercher deux jeunes suspects, elle se déplacerait pour quelque chose. Elle détestait les tuyaux crevés.
– Ouais, ça tient la route ! admit Jérôme. Ça expliquerait pourquoi les hologrammes parlent pas de ce qui s’est passé à Lyon.


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