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Terre de sang

   Tout a commencé avec l’idée d’écrire sur un thème plus que classique de la science-fiction : l’invasion extra-terrestre. Comment renouveler ce thème ? Eh bien… Et si l’invasion avait réussi ?


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Ça fait sûrement un peu pompeux, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux.

Stéphane Charbonnier, dit Charb
Journaliste et dessinateur
Directeur de publication de Charlie Hebdo,
mort le 7 janvier 2015 lors de l’attentat commis contre son journal

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants, c’est l’indifférence des bons.
Martin Luther King

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   C’est dans cette ville que tu es née et c’est dans ses ruines que je vais devoir t’abandonner. T’abandonner pour te laisser un espoir de survivre… Quelle ironie !
   Beaucoup de français rêvaient de travailler aux Etats-Unis. Moi, j’étais californienne et amoureuse de la France. J’ai donc choisi d’y travailler dès que j’ai eu ma licence de lettres. J’ai bien vite trouvé un poste de professeur d’anglais dans un lycée. Et la même année, j’ai trouvé l’amour de ma vie.
   Ta naissance, je m’en rappelle très bien. J’entends encore ton premier cri. Je revois l’infirmière qui te pose sur mon ventre. Je revois ton père qui prend ta toute petite main, qui te regarde, avant de fondre en larmes de joie. Ça a été notre dernier moment de vrai bonheur. Car quelques semaines après a commencé l’Invasion…
   Ton père et moi nous promenions au parc des Buttes-Chaumont, tenions ton landau à tour de rôle. Ta petite bouche, où aucune dent n’avait encore poussé, nous adressait mille sourires. C’est alors que ce parc où nous marchions est devenu plus sombre, comme une éclipse de soleil en accéléré. Nous avons entendu un bruit indescriptible, un mélange de sifflement, de bourdonnement et de raclement qui nous a vrillé les tympans. Nous avons levé les yeux vers le ciel et vu l’un des engins qui devaient apporter à notre planète la désolation. C’était démesurément long et large, aussi sombre que la mort que ça contenait. Ca se déplaçait à la lenteur d’un cauchemar. Et toi qui jusque là souriais, tu t’es mise à hurler, comme si tu avais compris ce que projetait cette machine. Ton père t’a prise dans ses bras et a foncé hors du parc. Je l’ai rejoint sans hésiter. Nous voyions des avions de chasse tenter d’affronter l’OVNI. Des lumières aveuglantes les détruisaient, leurs débris tombaient en lourde pluie métallique…
   Mais l’horreur ne s’est pas arrêtée là. Nous avons entendu des vrombissements graves et rapides. Des milliers d’espèces de libellules géantes, mi-chair mi-métal, leurs yeux globuleux écarlates remplis de haine, ont fondu sur les rues comme des criquets sur un champ de céréales. Des milliers de rayons lasers sont sortis de leur corps et ont vaporisé les voitures. Oui, vaporisé ! Quoi que les Gerkis, les monstres qui nous ont colonisés ce jour-là, me fassent subir, je n’oublierai jamais ces véhicules transformés en une épaisse fumée qui vomissaient leurs occupants ébouillantés, leur peau couverte de cloques. Pris d’une panique aveugle, ils fonçaient en un flot désordonné et hurlant. Et les libellules dévoraient leurs têtes.
   Durant tout le temps de notre course folle, nous avons vu sans cesse le même spectacle de voitures vaporisées et de flots de gens à la peau brûlée. Nous avons réussi à gagner notre immeuble. Dans le vestibule, j’ai entendu un hurlement sauvage. Ton père m’a prise par les épaules et a tenté de me calmer. Et c’est là que j’ai compris que ce hurlement était le mien !
   Ce n’était pas par miracle que nous avions échappé aux libellules. Il s’agissait d’une stratégie des envahisseurs : la terreur. Ils n’allaient détruire la terre que peu à peu, et les humains effrayés se soumettraient…
   Les jours qui ont suivi se sont étirés comme des mois, comme des années, comme des siècles… La télévision nous montrait des villes réduites en cendres. Des images d’immeubles parisiens réduits en poussière. Tous les dirigeants de la planète obligés de creuser une fosse et de s’y entasser, avant qu’un laser ne les brûle vifs. Ces hauts dignitaires qui hurlaient, qui suppliaient qu’on les achève ! Ça a été les dernières images de la télévision. Juste après, les émetteurs ont été détruits. Comme les lignes téléphoniques. Comme tout ce qui pouvait produire de l’électricité.
   Les Gerkis ont pris le pouvoir. Ils ont déporté des intellectuels et des artistes par dizaines de milliers. Nous ne sommes plus rien d’autre que leurs esclaves, réduits à l’état primitif. Nous croupissons dans les misérables ruines qu’ils nous ont laissées.
   C’est dans ce monde que tu as grandi. J’aurais tellement voulu que tu grandisses dans la bulle de tendresse que ton père et moi rêvions de te construire ! Mais tu n’as connu que la désolation…
   Et c’est ici, sous cet amas de métal tordu et rouillé qui a été la Tour Eiffel, que je vais mourir. Mais que tu vas survivre ! Oui ! Je veux que tu survives ! C’est ici que je t’abandonne… Ton père… Nous ne le verrons jamais plus… L’immeuble-ghetto où nous vivions cachait des scientifiques, et la Milice a tiré dans le tas. Tu ne pourras plus compter que sur toi-même… Tu n’es qu’une gamine de sept ans, mais je veux croire que tu as un espoir de survivre…
   Je dois t’abandonner… Ma petite fille !

   Ces pensées se bousculaient dans le cerveau de Paige Thornill alors qu’elle serrait sa petite Micky secouée de sanglots dans ses bras, agenouillée, le visage baigné de larmes.
   Elle desserra son étreinte autour de sa fille.
– Il faut que tu te sauves.
– Mais ils vont te tuer !
– Non ! mentit Paige, pas dupe sur son sort.
   Elle savait que les Gerkis ne l’épargneraient pas.
– Micky, je te jure qu’on se reverra !
   Paige prit son enfant par les épaules.
– Écoute-moi, s’il te plaît !
   Elle déverrouilla la chaîne autour de son cou, à laquelle pendait un soleil gravé sur un petit disque d’or.
– Écoute-moi bien : ne te sépare jamais de ce collier. Tant que tu auras ce collier autour du cou, il y aura une chance pour que je te retrouve ! D’accord ?
– D’accord, renifla Micky.
   Elle passa ses bras autour du cou de sa mère et se blottit une dernière fois.
– Je t’aime, Maman !
– Moi aussi, je t’aime ! Et n’oublie pas : qu’est-ce que je t’ai dit à propos du collier ?
– Que tant que je l’ai autour du cou, y a une chance que tu me retrouves.
– Bravo ! Et maintenant, va-t’en vite ! Cours le plus vite et le plus loin que tu peux !
   Elles rompirent leur étreinte. Micky se faufila sous le métal tordu et rouillé, se redressa et courut.
   Paige sécha ses larmes lorsqu’un large faisceau de lumière balaya la carcasse de la Tour Eiffel, y dessina des bandes bleutées. Elle ne savait que trop bien ce que c’était : un module de détection.
   Immobile, elle laissa le rayon la balayer. Le temps qu’ils consacreraient à la tuer serait autant de temps pour couvrir la fuite de Micky.
   De lourds pas claquèrent derrière. Des lasers découpaient la carcasse froide et rouillée de la Tour Eiffel, des morceaux de métal tombaient en pesants fracas.
– Tuez-moi.
   Oui ! Comme ils avaient tué Matthieu ! Ce beau jeune homme qui avait habité en face du tout jeune professeur américain, qui était tombé amoureux d’elle, l’avait séduite, avant de se révéler le plus merveilleux des hommes. En dépit du cauchemar sans fin qu’était devenu leur monde, ils avaient connu des années de bonheur.
Adieu, Micky. Pardonne-moi.
   Les pas cessèrent.
   Micky descendit quatre à quatre des marches brisées. Ce tunnel, d’après ses parents, ça s’appelait le métro. C’était quelque chose qui passait sous la terre pour que les gens puissent se déplacer à Paris très vite.
   Ses parents… Morts. Jamais plus ils ne lui apprendraient à lire, ni ne la serreraient dans leurs bras…
   Micky sécha ses dernières larmes.
– Je vivrai, maman, chuchota Micky pour elle-même. Les Gerkis m’auront jamais ! Jamais !
   Un étrange sentiment se mêla à sa tristesse. Qui sembla lui ronger les entrailles. Qui crispait tous ses petits muscles. Elle était encore trop jeune pour savoir qu’il s’agissait de haine.




         


Sud de la France,
douze ans plus tard



   Le vent poussait de l’herbe jaunie sur la terre sèche, les rambardes brisées grinçaient sous son souffle. Des voitures renversées jonchaient le bitume défoncé de l’autoroute. Leurs vitres fracassées laissaient voir des squelettes vêtus de tissus moisis. Conducteurs seuls, familles en vacances et couples de tous les âges avaient vu déferler ces étranges libellules à demi mécaniques aux yeux rouges.
   Leur mort, sous cette hideuse forme.
   Au-dessus, un énorme tube dessinait une ligne droite grise et barrait de son ombre ce vestige de route. Il vibrait des tapis roulants qui menaient leurs passagers d’une ville à l’autre.
   Un module de nettoyage volait. Le soleil allumait des éclats sur sa haute carcasse grise. Ses bras mécaniques fouillaient les carcasses rouillées, extirpaient les corps et les entassait dans une vaste sphère. Les voitures vidées roulaient vers les bas-côtés ou au-dessus des glissières tordues, jetées comme des proies sans intérêt. Il en débarrassa une dernière, puis ses tentacules cliquetèrent en se repliant. Il s’éleva au-dessus du tube et fila. Sa macabre cargaison serait déchargée dans un centre de désintégration et recyclage, où on trierait chairs mortes et vêtements. Nourriture et déchets.
   Au loin, un moteur toussa. La vieille carrosserie et les suspensions d’un camion cahotèrent et grincèrent. Sous le vent, sa bâche claquait.
   Arnaud Roy passa une vitesse, l’embrayage craqua. Il braqua le volant, qui résistait et couinait, pour éviter une carcasse de voiture. Dans un sens, dans l’autre. Ses yeux rougis le piquaient, sa volonté forçait ses paupières lourdes à rester ouvertes. Son dos et ses jambes ne comptaient plus les heures de route sur cette banquette qui grinçait et secouait. Rouler le plus longtemps possible en poussant dans ses derniers retranchements cette mécanique qui ne demandait qu’à lâcher. Se planquer dès qu’un module de nettoyage ramassait sa moisson de squelettes pourris. Sacrifier des nuits de sommeil rien que pour avancer. Et tout ça dans les vapeurs de carburant végétal qui polluaient l’habitacle de leur odeur de légumes pourris.
   La suspension encaissa un énième cahot. Arnaud décolla de la banquette et y retomba. Ses fesses heurtèrent le relief d’un ressort sous le velours élimé.
   Quelque chose venait d’apparaître dans son rétroviseur gauche. Un tout petit point. Qui grossit en une tache grise.
   Une navette de la Milice. Un pilote-nettoyeur avait dû voir le camion et signaler sa présence sur cette route. Arnaud ne perdit pas de temps à chercher une autre explication. Il décrocha un micro du tableau de bord, appuya sur le poussoir et le porta face à sa bouche.

   Sous la bâche, un haut-parleur grésilla, arracha quatre occupants à leur somnolence.
– On est suivis ! lâcha la voix d’Arnaud.
   François Bouvier vit la fatigue déserter le visage de son fils Stéphane et laisser la place à la détermination.
– Préparez les flingues.
   Le conducteur coupa le micro en un craquement.
– Comment c’est possible ? s’étonna Isabelle en sortant de sous ses haillons un pistolet-mitrailleur.
   Tous ces kilomètres, toutes ces nuits presque blanches. Pour ça…
   François vérifia le magasin de son arme. Plein.
– Séverine, Stéphane, Isabelle, je vais vous couvrir.
   La patrouille ne se contenterait pas d’un contrôle. Elle les arrêterait. Et reprendrait les plans au passage.
   Non. Il fallait les sauver coûte que coûte.
– Quand la patrouille sera descendue, Arnaud et moi, on les dégomme.
   Comme dans les séries B, trop génial. Un comble pour lui qui n’avait jamais aimé ces films où on se tirait dessus en s’envoyant des répliques débiles. Garçon studieux, brillant étudiant en histoire devenu professeur, il ne s’était jamais attendu à devenir un résistant, et surtout pas à toucher une crosse d’arme. On ne lui avait même pas appris ça à la Journée d’Appel à la Défense.
– Filez jusqu’à la base.
   Il conclut sans y croire :
– On se retrouve là-bas.
   Sa voix sonnait faux à ses oreilles. Et pourtant, sa femme et ses enfants hochèrent la tête. Sans éteindre la tristesse et la résignation dans leurs yeux. Il posa sa main sur l’épaule de Séverine.
– Tout va bien se passer…

   Arnaud vit la tache grise grossir dans son rétroviseur. Puis une extrémité ronde apparut à travers la vitre de la portière. Puis l’énorme ovale gris de la navette dépassa le camion et pivota. Un canon flexible se déploya et darda sa gueule.
   Comme ça, au moins, c’est clair ! pensa-t-il. Un petit trait d’humour histoire de se donner du courage, mais ça tomba à plat.
   Il ralentit, son cœur battait beaucoup trop fort. Le moteur hoqueta de moins en moins fort, toussa et cala.
   La navette s’arrêta, resta en suspension. Une espèce d’œuf géant grisâtre à la surface bosselée.
   Arnaud extirpa d’un holster cloué sous le tableau de bord un 9mm. Il ouvrit la portière en fourrant l’arme dans la ceinture de son pantalon rapiécé, à côté d’une semblable, et descendit, les mains écartées. Sous le siège, la crosse d’une mitraillette dépassait.
   Sortez de votre œuf, qu’on fasse une belle omelette avec vos tripes ! Ouais, trop drôle ! À la gendarmerie, il avait appris bien des choses, mais pas la répartie. On se rassurait comme on pouvait. N’importe quoi pour dissiper cette peur qui gelait les nerfs, glaçait les intestins.
   La carcasse de la navette se scinda, ses quatre quartiers s’écartèrent. Le châssis descendit en un bourdonnement, laissa voir les dix agents miliciens. En retrait, leur chef portait sur sa ceinture les deux étoiles à sept branches typiques des capitaines. Et aussi une cape. Un commissaire. Et quelque chose ne collait pas dans son apparence.

   Sous la bâche, François entendit le bourdonnement s’arrêter.
– Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? demanda la voix d’Arnaud sur un ton aussi poli que possible.
– Je ? trancha… un terrien ?
   Son accent ne ressemblait pas aux grognements et glouglous de la langue des envahisseurs. C’étaient de belles syllabes françaises bien articulées.
   Beaucoup d’humains, pour échapper à la misère des ruines, obtenaient un métier en signalant des naissances non déclarées, des opinions défavorables à l’empire gerkis, des vols… Mais peu arrivaient à intégrer la Milice, qui exigeait certaines aptitudes.
– C’est Nous que vous feriez mieux de dire.
– Je vous comprends pas, commissaire, répondit Arnaud en feignant l’ignorance.
   Un terrien avait donc atteint un tel grade malgré le mépris de la race dominante ! Quelles compétences avait-il pu montrer ? Quelles immondes valeurs partageait-il avec ces monstres ?
– Y a que moi, dans ce camion !
   François désigna sa poitrine, puis tendit sa main vers l’arrière bâché du camion. Il tourna le dos aux regards lourds de peine et écarta un pan sale de la toile.

– Encerclez le camion ! ordonna le commissaire.
   Grand et balèze, il restait quand même une petite tête en dessous des deux mètres des gerkis. Ses cheveux gris ferraille et les rides de son visage trahissaient une soixantaine proche ou dépassée.
   Arnaud comprit enfin ce qui clochait dans son apparence. Ses yeux. Deux globes de mercure. Aucune prunelle n’apparaissait. Et ces gants noirs sur ses mains, qu’aucun froid ne justifiait aujourd’hui.
   Les dix agents descendirent du châssis, le pistolet dans leur poing à deux pouces, et coururent se poster. Deux se tenaient debout devant le camion, trois le long de chaque flanc et deux derrière.
– Mort à l’empire ! hurla la voix de François.
   Puis une salve tonna. Les dix monstres se tournèrent vers le bruit.
   Arnaud dégaina ses 9mm et pointa celui de sa main gauche sur l’officier, celui de droite sur la nuque d’un gerkis. Ses indexes pressèrent les détentes. Du sang orange gicla de sous le crâne de la bestiole, qui s’écroula sur un de ses potes. Il se tourna vers l’avant du camion et tira alors que deux pistolets se levaient vers lui. Ses balles percèrent les têtes. Les corps, comme bousculés, dégringolèrent, inertes et lourds. Il bondit et se jeta le dos contre la calandre, jambes fléchies, les pieds sur un cadavre, les armes braquées sur ses côtés.
   Le commissaire se tenait debout derrière une étrange aura jaune translucide.
– Occupez-vous de l’arrière !
   De François et sa famille…
   Arnaud visa et tira une nouvelle fois. Sa balle explosa en une étincelle sur cette couleur.
   L’autre avança d’un pas lent, beaucoup trop tranquille.

   François sauta du camion, se jeta à plat ventre sur le sol et rampa sous le châssis. Une bonne planque. Idéale pour tirer dans les pieds. Le bitume lézardé râpa son corps. Le pot d’échappement chaud fourrait dans son nez sa puanteur de carburant végétal brûlé.
   Pas assez rapide, le haut de son corps toujours découvert, il se retrouva entouré de quatre gerkis. Puis un pistolet-mitrailleur tempêta. Il leva le sien et tira.

   Le pied du commissaire se leva et frappa un poignet d’Arnaud. Son automatique sauta de ses doigts relâchés et tomba. Il leva l’arme qui lui restait. Vers ce visage aux yeux de mercure, encadré de deux bosses grises là où auraient dû se trouver desoreilles. Il tira. Une fois. Une autre. Encore.
   Ses balles allumèrent des étincelles sur l’aura jaune.
   Clic !
– Debout, ordonna l’officier.
   Son bouclier se rétrécit, sembla entrer dans le bout de son bras. Des pièces de métal s’avancèrent et se rassemblèrent, reformèrent sa main.
   À l’arrière, un pistolet-mitrailleur cracha.
– Debout.
   Arnaud ne répondit qu’en pinçant sa bouche et en crispant toute sa figure dans une expression de haine.
– Bien, soupira le commissaire.
   Il plia ses genoux. Son buste se baissa. Sa mâchoire se rapprocha.
   Pile ce qu’Arnaud attendait. Il ferma sa main en poing et la balança, la propulsa d’un coup d’épaule. Une paume l’arrêta, des doigts l’emprisonnèrent. Puis le salaud serra et malaxa. La douleur fusa dans les os broyés, qui crevèrent la chair. Arnaud hurla.

   Isabelle sauta du camion et tira encore. Des flots oranges de sang volèrent. Deux gerkis s’écroulèrent, morts. Puis des bras la ceinturèrent, plus puissants qu’une camisole. Elle vit des mains à deux pouces s’emparer du poignet de François et le tordre. Les doigts lâchèrent la crosse de l’arme. Elle voulut pointer son pistolet-mitrailleur vers le milicien, mais un autre le lui arracha sans effort de la main. Ses pieds, toujours libres, battirent l’air. L’un heurta un agent.
   Qui ne broncha même pas. Ces saletés n’encaissaient que trop bien la douleur. Beaucoup de résistants affirmaient avoir vu des gerkis criblés de balles continués à se battre. Était-ce leur extraordinaire force qui les rendait si endurants ?
   Isabelle capitula, laissa ses jambes retomber, molles et résignées. Stéphane et Séverine avaient pu fuir. Ils s’étaient glissés sous la bâche, sur un côté.
   Ils y arriveront !
   Ces deux-là ne manquaient pas de ressources. Vigoureux et vif, le garçon assurait bien en combat. Il s’imposait comme un des meilleurs tireurs de la Résistance. Séverine, pas mauvaise non plus, le complétait grâce à une extraordinaire intelligence. À eux deux…
   Ils y arriveront !
   Parcourir les kilomètres qui les séparaient encore de la base. Se cacher dans les ruines les plus proches. Bien sûr, la Milice ne devinerait pas que deux jeunes nés avant que leurs parents ne rejoignent la Résistance, donc présents dans ses fichiers, puissent détenir des plans non trouvés dans les guenilles de suspects arrêtés. Bien sûr, tout le monde se foutrait des hologrammes urbains qui donneraient leurs noms. Et personne ne les dénoncerait.
   On en a eus pas mal, quand même !
   Il n’en restait que quatre, dont trois blessés. Leur sang coulait en cascades oranges sur leurs chemises grises et leurs pantalons. Mais ils se tenaient debout et paraissaient ne rien sentir.
   On tira son mari de sous le camion avant de le relever. Celui qui la coinçait dans les muscles étouffants de ses bras suivit ses compagnons. Lardés de plaies, ils avançaient comme si la vie ne s’échapperait jamais de leurs corps pourtant bien meurtris.
   Les miliciens montèrent sur le châssis de la navette et les jetèrent sur le sol métallique.
– Arnaud ! s’écria Isabelle.
   L’ancien gendarme fixait la main, informe comme une araignée écrasée, qui pendait à son bras. Du sang s’écoulait de la chair crevée, les gouttelettes rouges s’étalaient sur le sol en un sinistre plic-plic-plic.


         


Rouen,
Ville primaire du Secteur Normandie



   L’aube se levait sur la ville, teintait le ciel de ses couleurs roses. Les tours grisâtres des gerkis se dressaient. Les pilotes-nettoyeurs conduisaient leurs modules d’une façade à l’autre, commandaient les bras articulés, défilaient de bas en haut pour chasser les salissures. Des banquiers, des recycleurs et des marchands attendaient en longues files leur tour pour entrer dans les cabines qui les monteraient vers les tubes à tapis. Des employés vendaient, en échange d’unités de monnaie, les titres de transport. Un module de détection parcourait chaque artère. Au bout de ses tentacules mécaniques, des bulbes lançaient dans plusieurs directions des faisceaux bleutés qui balayaient la chaussée, les murs, les vitres. Les visages et les corps de chaque passant. Humains collaborateurs en vêtements rouges, citoyens gerkis en tenue grise.
   Au-dessus de chaque carrefour, un hologramme diffusait la nouvelle de la nuit :
– L’Syyr Srawk, le bienveillant gouverneur de notre section, a été lâchement assassiné pendant son sommeil.
   Dans les files d’attente et les avenues, des têtes intriguées se tournèrent.
– Un perfide assassin s’est introduit dans son appartement et, sans même avoir le courage de l’affronter, l’a tué. Citoyens, laisserez-vous cet acte abominable impuni ? Citoyens, voici la coupable de ce meurtre.
   Une adolescente aux yeux d’un bleu très sombre apparaissait, vêtue de chaussures trouées et d’un pantalon déchiré. Sa chemise à carreaux noirs et blancs un peu trop ample, ouverte, laissait voir une bande d’abdominaux fins et fermes, une pièce noire terne au niveau de la poitrine et un petit soleil qui brillait sous le cou. Un bandana délavé cachait ses cheveux, quelques mèches brunes s’en échappaient.
– Nous savons qu’elle se nomme Micky Thornill et qu’elle est de race humaine variante peau blanche. Citoyens, tout renseignement sur cette humaine sera récompensé.
   Autour de l’immense centre réservé aux gerkis et aux terriens qui collaboraient, s’étendaient des lignes et amas de murs plus ou moins hauts, lépreux, surmontés de toitures crevées. Leurs fenêtres fracassées laissaient voir des gravats entassés. Et des silhouettes couchées sous des couvertures sales et trouées, des visages aux yeux fermés. Enfants et adultes, familles et amis partageaient ces lits de poussière.
   Et contre un vestige de façade, sur le trottoir lézardé, dormait, recroquevillée, une jeune fille. Ses longs cheveux bruns s’étalaient sur sa chemise à carreaux roulée en boule et son bandana étalé. Un petit soleil brillait sous sa gorge. Un large lambeau de tissu, noué sur son flanc, enveloppait sa poitrine. À côté de ses pieds nus, ses baskets décolorées baillaient.
   Ses rêves rassemblaient les souvenirs de son enfance brisée. Le bonheur et le malheur se fondaient dans ces images et ces sons. Les sourires de ses parents. Les séances de lecture. Et la rafle dans cette ruine parisienne. Sa mère obligée de l’abandonner à côté de cette tour Eiffel effondrée.
   Deux bourdonnements et des cliquetis la réveillèrent en sursaut. Micky se dressa sur son séant, coiffa son bandana et le noua. Elle ramassa sa chemise et l’enfila. Bien que fine, son ouïe n’avait pas infiltré ces bruits dans son sommeil assez vite. Maintenant, pour fuir, c’était un peu foutu… Le module de détection entendrait ses pas et s’y intéresserait. Il la rattraperait toujours. Et avec lui, la navette qui le suivait. C’était rapide, ces engins !
   Elle chaussa ses baskets et les laça, regretta de ne pas avoir squatté une ruine. Dans ce coin, toutes étaient occupées. Mais ailleurs, dans d’autres rues ? Il aurait suffi qu’elle en cherche une déserte ! Mais non, elle avait voulu dormir à la première place venue ! Au moins, les pans de murs l’auraient abritée un petit moment et auraient compliqué le boulot de la patrouille ! D’accord, les faisceaux du module auraient scanné chaque ruine, les tentacules l’auraient entendue respirer. Mais au moins, ça aurait gêné son travail !

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda d’une voix mal réveillée et grincheuse un homme couché dans la poussière.
   Son fils de onze ans venait de le secouer.
– Y a un module de détection !
   Le père ouvrit les yeux. Sa mauvaise humeur céda la place à une vive inquiétude.
   Qu’est-ce qu’ils veulent ?
   Il bondit et courut vers ce trou dans un pan de mur qu’on appelait encore fenêtre. Ses mouvements fébriles et bruyants ne réveillèrent personne d’autre. Ni sa femme, qui grommela et se tourna dans sa poussière. Ni ses autres enfants dans une autre pièce, derrière un pan de mur à demi effondré. Ni l’autre famille, à l’étage.
– Il allait à droite ! précisa le garçon. Viens voir !
   L’homme vit le gros œuf gris flotter. Lent, méthodique. Ses tentacules mécaniques se contorsionnaient en cliquetis, leurs faisceaux bleutés balayaient la rue et les murs.
   Et au-dessus volait une navette. Beaucoup plus grande, elle l’enveloppait de son ombre malveillante.
   Ce drôle de cortège tourna.
– Qui ils peuvent bien chercher ? demanda le fils.
   Aucun bébé né en douce. Aucun vol.
– Ça va être sa fête, c’est tout ce que je peux te dire.
   Soit à la tour de la Milice si le suspect se montrait docile, soit pendant l’arrestation si jamais il résistait, même rien qu’un peu. Une patrouille ne tuait jamais les récalcitrants. Même ceux-là étaient laissés en pâture au jugement des commissaires et finissaient déportés, exécutés aux micro-ondes en public… Mais elle ne se privait pas de le blesser de ses pistolets, de le tabasser…

– Humaine Thornill Micky, appela une voix glougloutante, vous êtes en état d’arrestation pour l’assassinat du gouverneur de la section Normandie L’Syyr Srawk.
   Le module de détection, à présent inutile, quitta la rue. L’ombre de la navette teintait d’un souffle de noir la chaussée et ses crevasses.

   Des deux côtés, des visages inquiets se massaient aux fenêtres.
– Veuillez vous agenouiller et placer vos mains derrière votre tête.
   Des yeux s’écarquillaient, fixaient cette adolescente qui obéissait. Des bouches chuchotaient leur peur et leur tristesse. Et leur stupeur. C’est qu’une gamine ! Comment elle a pu buter le gouverneur ?
   Un vieil homme secoua la tête.
– Ça peut pas être elle ! affirma-t-il à voix basse.
   Si jamais la patrouille entendait un mot de trop, un autre finirait entre ses sales pattes.
   Il se tourna vers les amis, de son âge ou plus jeunes, qui partageaient sa ruine.
– Faut faire quelque chose !
   L’œuf géant se scinda. Le châssis descendit, révéla peu à peu la patrouille.
– Ouais ! se moqua un gars. T’as qu’à aller leur expliquer pourquoi ça peut pas être elle !
   Dix agents gerkis et leur capitaine.
– Des fois qu’ils en auraient quelque chose à foutre !

   Enfin, toute la laideur des gerkis apparut. Leurs yeux oranges fendus d’une pupille verticale rougeâtre. Ces espèces de lèvres suintantes là où auraient dû se trouver des oreilles. Ces longs et larges museaux. Cette épaisse peau grise et bosselée. Chacun tenait la poignée de son arme, un gros pavé prolongé d’un canon.
   Micky, à genoux et les mains derrière la tête, les laissa venir. Le chef grogna-glouglouta-vomit ce qui devait correspondre à un ordre. Deux larbins la palpèrent à la recherche d’armes. Ils n’en trouvèrent pas, cessèrent et la levèrent de force. Même mise debout, elle ne parvenait qu’à leur épaule.
   Son pied décolla et fonça dans le genou de celui qui lui tenait le bras gauche. Sa jambe se fléchit et se dressa, dessina une vive courbe. Des os cédèrent en répugnants craquement humides. Une rotule brisée creva la peau grisâtre, jaillit et du sang orange. Un bras pendit au bout d’une épaule cassée. Les fragments d’une hanche s’écrasèrent sous le poids du torse, un corps faillit tomber.
   Aucun des trois gerkis ne broncha malgré la douleur infligée dans cette brève seconde. Micky leva ses poings, contra la force des salopards qui lui maintenaient les bras. Elle réussit à frapper les ventres, juste en dessous de la poitrine. Alors que les deux adversaires lâchèrent prise, la respiration coupée, elle se retourna et frappa d’autres poitrines. Derrière et devant elle, des pistolets, dégainés, frottèrent des holsters. Deux miliciens suffoquèrent, chancelèrent puis s’écroulèrent, le cœur écrabouillé, un flot de sang orange coula de leurs mufles.
   Juste avant que les armes ne crachent leurs décharges d’énergie, Micky se jeta à terre, pivota et faucha des bottes. Des éclairs bleutés volèrent au-dessus d’elle, trouèrent des membres. Des gerkis tombèrent. La jeune fille saisit un pistolet dans un holster, roula sur les mollets d’un adversaire à terre et tira des salves de rayons bleutés alors que des canons se braquaient sur elle. Un milicien s’effondra, la gorge explosée. Elle roula vers l’arrière, des décharges la ratèrent de peu. Des brûlures s’allumèrent sur son dos et ses épaules. Des coups de bottes la retournèrent en plein sur ses plaies. Des pieds frappèrent sa poitrine et son ventre, son sternum et plusieurs côtes craquèrent, allumèrent des éclairs de souffrance. On empoigna ses bras. Le capitaine s’approcha d’elle.
   Voyait-il les os se ressouder, les blessures se refermer ?
   Il leva sa jambe et l’abattit, l’épaisse semelle écrasa le nez de Micky, éclata ses lèvres et cassa plusieurs de ses dents. Un sang tiède coula sur ses joues et sa bouche explosée.

– Faut qu’on fasse quelque chose ! insista le vieil homme alors que le capitaine écrasait le visage de l’adolescente.
– Laisse tomber, Serge ! Elle a tué le gouverneur, elle savait ce qu’elle…
   Le lâche
(Est-ce que je vaux vraiment mieux que lui, au fait ?)
ne finit pas sa phrase. Sous des regards médusés, cette fille leva ses jambes et les écarta. Deux gerkis roulèrent, relâchèrent ses bras. Libérée, elle saisit la botte qui revenait s’acharner sur sa figure et la tourna, brisa la cheville. Puis elle plaqua ses pieds au sol, dressa son dos et sauta. Ses mains et ses pieds happèrent deux cous, les rompirent. Alors que les pistolets bourdonnaient et crachaient sur ses côtes leur saleté de lumière bleue.
– C’est… haleta Serge. C’est moi ou… elle en a buté cinq ?

– Soumettez-vous, humaine Micky Thornill ! ordonna le capitaine.
   À terre, un gerkis mort à ses pieds, l’autre entre ses mains, elle ignora la douleur qui brûlait ses flancs et roula. De nouveaux rayons tentèrent de l’atteindre, explosèrent sur le sol où ils arrachèrent des fragments de goudron. Elle se releva d’une contorsion, saisit le bras d’un gerkis et le tordit en se plaquant contre son dos. Les os craquèrent. Elle chopa le pistolet lâché, sauta et balança une salve, écrasa un cou entre ses genoux. Des trous se creusèrent dans des poitrines et des ventres, entre des yeux. Un étau de muscles l’étouffa.

– Tu fais quoi, Serge ?
   Il se dirigeait vers un trou rectangulaire dans le mur qui avait dû encadrer la porte d’entrée avant l’Invasion.
– Je pense qu’il est temps d’avoir le même courage que cette fille.
   Qu’un gerkis venait de choper par derrière. Il lui coinçait le cou entre son biceps et son avant-bras et serrait.
– Et tu crois que tu vas faire le poids ?
   Elle attrapa le coude et pressa. Et broya les os ! Libre, elle fonça sur un autre, bondit et se pencha pour éviter des rayons, en encaissa plusieurs.
– Merde, vous avez vu ces blessures ? remarqua Serge.
   Plus une seule sur son dos ni sur ses flancs. Son visage écrabouillé semblait intact sous le sang qui le barbouillait.

   Micky tomba, fauchée. Sa cheville venait d’exploser. Une douleur rouge vrillait son pied mutilé. Les pistolets visaient sa tête. Cinq. Le capitaine et ses agents encore vivants.
– Humaine Micky Thornill, à genoux et mains derrière la tête !
   Elle cracha les fragments de dents qui grattaient encore sa langue. Des toutes neuves avaient repoussé depuis un petit moment, et ces petits morceaux la gênaient.
– La politesse, tu connais ?
   L’officier approcha en boitant.
   Micky sentit sa cheville finir de se reformer. La chair et la peau cicatrisaient encore. Vu que c’était sa tête qu’on visait, une seconde de trop dans ses mouvements, ça signifiait la mort. Mais ce crétin allait gêner les tirs de ses larbins.
– Humaine, vous allez répondre de vo…
   La jeune fille leva son pied presque neuf et frappa, se releva d’un bond. Des tirs la frôlèrent, le capitaine dégringola, le mollet brisé. Elle fonça vers deux mains armées, saisit les poignets, sauta et les rompit. Des brûlures la piquèrent tout le long du bras, du flanc et de la jambe. Elle retomba, roula vers les deux autres agents pendant que leurs salves la poursuivaient.
   Le capitaine, tourné sur le ventre, rampait.


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Sud de la France



   Les quartiers de la navette se rassemblèrent, le choc résonna dans le vide de la route. Un canon flexible se déploya et se contorsionna en cliquetant, visa l’avant du camion. Sa gueule cracha un éclair bleu aussi gros que deux poings qui perça la calandre et laissa les barreaux fondus. Le moteur explosa, un souffle de feu arracha la grille, les ailes et le capot. Le pare-chocs roula, le pare-brise vola en éclats. Le carburant végétal brûla, dilata le réservoir. Qui se déchiqueta. Des flammes léchèrent la bâche et les pneus, les embrasèrent. Le pot d’échappement tomba en un lourd tintement métallique. Toute cette ferraille allait se tordre. Tout le verre allait se couvrir de noir calciné.
   Une carcasse de plus sur cette autoroute morte.

   L’obscurité étouffa le châssis. Puis des lumières s’allumèrent, violèrent les yeux de François. Il osa rouvrir ses paupières. L’intérieur de la navette baignait dans une morne lueur grise. Des hologrammes flottaient, montraient l’extérieur. Devant, sur les côtés et derrière.
   Pas de Stéphane ni de Séverine. Avaient-ils réussi à partir loin et vite ou à se cacher ?
– Pour un peu, je vous féliciterais ! osa sourire le commissaire.
   Son rictus semblait briller de cruauté jusque dans ses yeux de mercure.
   C’est quoi ce type ?
   Autre chose ne collait pas. Son grade aurait dû le rendre beaucoup trop important pour s’éloigner de sa tour de Milice.
– Attendez, juste un petit travail.
   Il bougea ses mains noires. Des couleurs apparurent, floues et tremblantes. Elles se précisèrent. Une nouvelle vue de l’autoroute.
– On y est presque ! dit l’officier.
   Encore deux ou trois gestes. Et le camion apparut.
– Alors, Roy, vous étiez tout seul dedans, c’est ça ?
   Il ferma le poing et le rouvrit. L’image se teinta d’un bleu, qui s’évanouit. Le capot du véhicule explosa.
– On est bien d’accord que si je vais ça, je crame personne. On est bien d’accord ?
   Arnaud parvenait à demeurer impassible. Sa main fracassée devait lancer d’insupportables vagues de douleur. Et d’autres tortures l’attendaient. François le regardait se maîtriser, garder un calme froid.
   Ce n’était pas avant l’Invasion qu’il en avait vu d’autres. J’ai été gendarme, mais rêvez pas, hein ! avait-il raconté lorsque la Résistance avait formé, entre bien d’autres équipes, la leur : lui, François, Isabelle et les enfants. J’étais pas au GIGN ! J’ai bien été entraîné à tirer, mais là où je bossais, ça me servait pratiquement pas ! Un village du Poitou où, le plus souvent, on sanctionnait des excès de vitesse. D’accord, il était arrivé de devoir calmer des bastons entre bandes. Mais c’étaient des jeunes qui s’emmerdaient dans leur patelin. Le genre à résister aux gendarmes par l’insolence beaucoup plus que par la violence.
– Vous aurez dit une vérité aujourd’hui. C’est pas trop mal !
   Il leva ses bras, tourna sur lui-même. La navette suivit son mouvement.

   L’œuf gris pivota et démarra vers le nord. Il accéléra. Son bourdonnement strident s’éloigna, sa masse se rétrécit.
– C’est bon, déclara Stéphane.
   Il rampa, s’extirpa de l’épave de voiture par ce cadre tordu qui subsistait du pare-brise. Sous son corps, les crevasses du goudron succédèrent au métal du toit.
   Un coup de bol que le nettoyeur ait fait son boulot !
   L’engin avait vidé le véhicule de ses squelettes avant de le balancer au petit bonheur. Une bonne planque !
   Le garçon se releva et se retourna. Séverine l’avait suivi.
– Il reste longtemps avant la ville la plus proche ?
   Sa voix parvenait à donner une belle illusion de fermeté et de détermination. Mais ses yeux verts scintillaient de larmes qui ne trompaient pas. Lui-même partageait la tristesse de sa sœur. Tous deux savaient que leurs parents payaient au prix fort leur rebellion contre cet empire. La patrouille les emmenait vers… quelle Milice ? Peu importait. Où qu’elle les emmène, le même sort les attendait. La torture.
– Vu le temps qu’on a roulé et en tenant compte des arrêts, on doit être en Aquitaine.
   Ce n’était plus comme ça qu’on disait, et ça ne datait pas de l’Invasion. Bien avant, un président français avait redécoupé les régions, et les territoires agrandis s’étaient vus affublés de nouveaux noms. Son successeur n’était pas revenu en arrière. Mais les gerkis n’en avaient pas tenu compte. Depuis leur règne, il convenait de parler du Secteur Nord, du Secteur Alsace…
   Pour des fugitifs, une ville, c’était à fuir. Surtout lorsqu’ils détenaient les plans de la résidence terrienne de l’empereur. Les modules de détection sillonneraient toutes les artères, des beaux quartiers jusqu’aux ruines. Mais le repaire de la Résistance était encore loin. Leur mère, avant de leur ordonner de se faufiler sous le côté de la bâche, leur avait donné deux gourdes pleines et quatre sacoches de viande séchée. Un peu juste pour descendre aussi bas dans le sud. Ils manqueraient très vite d’eau et de nourriture. Et tout ça, ça se trouvait dans les villes.

   Le commissaire Alain Castipiani abandonna le pilotage. La navette, sans commandes, poursuivit le chemin. Il reprendrait les rênes un peu plus tard. Sous les tubes et loin des villes, on ne risquait pas grand-chose.
   Il se tourna vers les prisonniers, les hologrammes l’accompagnèrent, puis s’écartèrent de ses yeux.
– Sérieusement, vous aurez été coriaces ! Sept morts et trois blessés. À vous trois ! Faut dire que vous nous avez bien eus par surprise.
   Impassibles et toujours debout, les gerkis saignaient. Les lèvres de leurs plaies s’ouvraient assez pour laisser briller sous la lumière grise les balles fichées dans leur chair.
   Ce qu’ils peuvent être cons ! Ils vont se retrouver avec des prothèses, et ils sont contents !
   Mépriser cet empire qui l’employait depuis près de vingt ans ne le dérangeait en aucune façon. Il gagnait un gros salaire, bénéficiait d’un logement gratuit, et alors ?
– Bon. Qu’on vous identifie tous les trois.
   En quelques gestes, l’officier commanda une communication. Un hologramme se matérialisa, un menu y apparut. Tout en français. Les autres abrutis daignaient parler sa langue. Et même l’écrire sans fautes. Il toucha Fichier central, puis Identification des prisonniers parmi les options qui apparurent.

– T’as encore un de tes sacs ?
   La jeune fille sourit.
– J’ai au moins sauvé ça.
   Elle souleva un pan de son t-shirt rouge délavé. Autour de sa hanche, entre ses lambeaux de jupe poussiéreuse et sa peau, se plaquait une grande enveloppe de toile grise.
– Nickel ! félicita Stéphane. Faudrait trouver la ville la plus proche.
– Regarde !
   Sa cadette désignait les tubes. Leurs lignes grises s’orientaient dans une même direction.
– Combien tu paries qu’ils convergent tous vers Bordeaux ? Si on est bien en Aquitaine…
   Bien vu. Arnaud l’avait toujours dit : ces deux-là se complétaient. L’aîné, combattant plutôt doué, assurait en action. Il courait vite, cognait fort et maniait bien n’importe quelle arme. La plus jeune, véritable surdouée, alliait à sa brillante intelligence beaucoup d’astuce. Tous deux avaient sorti l’équipe de pas mal de mauvais pas.
– On va tenir jusque là-bas.
   Ce n’était pas le moment de se demander comment.
– Pour Arnaud. Pour Papa. Pour Maman.
   Stéphane leva sa main. Séverine la serra en une poignée solennelle et répéta. Puis ils se placèrent sous un tube et suivirent sa trajectoire.
   Loin devant eux, derrière des fantômes de villages, se dressaient les silhouettes grises de tours.

– Très intéressant, tout ça ! commenta le commissaire. Alors… Bouvier, François et Isabelle. Enregistrés à Nîmes. Aucun métier utile à l’empire. Un fils enregistré : Stéphane.
   Comme Isabelle s’en rappelait, de ce jour ! Des miliciens les avaient amenés, son mari, Stéphane encore bébé et elle-même, devant une haute tour grise. Des gerkis s’étaient présentés :
– Nous sommes des contrôleurs urbains ! Notre rôle consiste à vous répertorier, ainsi que vos enfants.
   Les monstres ! Comment pouvait-on condamner des bébés à mort ?
   Il avait fallu monter des étages, attendre derrière de longues files, devant un alignement d’hologrammes où, debout, ces fonctionnaires, si l’empire les appelait comme ça, enregistraient les renseignements. Et enfin :
– Papiers d’identité !
   François et Isabelle les avaient donnés. Le gerkis avait pianoté leurs noms et prénoms sur l’image flottante.
– L’enfant !
   C’était le père qui avait répondu :
– Stéphane. Sexe masculin.
   Un bien petit mensonge. Leur fils s’appelait Stéphane Gabriel Bouvier.
– Métiers, avait exigé de savoir le contrôleur urbain.
– Professeurs d’histoire et géographie.
   Dans le même lycée. Une aubaine ! Ils s’étaient connus en première année d’université, avaient préparé chaque diplôme ensemble, jusqu’au CAPES, et s’étaient mariés deux ans après leur embauche. Leur fils était né deux ans plus tard. Et deux mois avant l’Invasion.
– Aucun métier utile à l’empire, avait conclu le gerkis.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? s’était insurgée Isabelle.
– Ne suis-je pas assez clair ? Veuillez céder votre place aux personnes suivantes !
– Attendez !
avait essayé François. Vous allez avoir besoin d’enseignants !
– Nullement ! Veuillez céder votre place, sans quoi je serai obligé de faire appel à la Milice pour vous expulser de cette tour.

   Tous deux avaient compris que ça ne servirait à rien d’insister. On venait de les condamner aux ruines.
– Et l’année suivante, on perd complètement votre trace ! Personne dans le quartier de ruines où vous habitiez sait ce que vous êtes devenus ! On entend juste dire que vous avez, une nuit, disparus du quartier avec le petit Stéphane. Et voilà qu’on vous retrouve, longtemps après, comme résistants. Mais pas Stéphane.
   La Milice ne pouvait pas savoir pour Séverine. La petite était née dans la base de la Résistance.
   Un bon point…
   Ben voyons ! Ils croyaient ne laisser échapper qu’un jeune, au lieu de ça, c’étaient deux qui se baladaient dans la nature. Et alors ?
– Ça lui fait quel âge, à Stéphane ? Que je calcule… Dix-neuf ans, c’est ça ?

   Séverine se laissa tomber à l’ombre des vignes desséchées. Ses poumons exhalèrent tout son épuisement en un long soupir. Ses jambes parcourues de clous de fatigue lui donnaient l’impression de rentrer dans son bassin. Ses pieds lui semblaient avoir absorbé des particules qui pesaient des tonnes.
   Elle saisit une grappe, cassa la tige et la tendit, jeta sur le raisin flétri et privé de jus un regard plein de peine.
– Quand tu penses que ça nous aurait nourris et hydratés… En étant super-bon, il paraît !
   Mais les gerkis avaient détruit tant de choses. À la base, les adultes racontaient le monde d’avant l’Invasion. Les dirigeants qui n’écoutaient plus les peuples et léchaient les bottes des grands groupes industriels. L’argent fou. Mais aussi les vacances, le cinéma, les livres…
   Elle jeta le fruit mort.
   Stéphane s’assit en face. Même lui, pourtant beaucoup plus robuste, craquait. Trois heures de marche sans aucun arrêt. À travers des villages en ruines aux rues défoncées, remplies de carcasses de véhicules. Des champs secs où de longues herbes couchées craquaient sous les pieds. Des tournesols à terre, leurs pétales en poussière. Et des vignes où plus personne ne cultiverait rien. Sans autre compagnie que ce tube au-dessus de leurs têtes. Ses roulettes tournaient sans cesse en une vibration obsédante, emmenaient les passagers vers les villes primaires d’autres secteurs.


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Rouen



   Des cubes gris flottaient entre le rez-de-chaussée et le premier étage des tours, bourdonnaient au-dessus des grandes artères. Plusieurs se dirigeaient vers le nord. Des tours beaucoup moins hautes s’y dressaient. Alors qu’ailleurs, les modules de nettoyage astiquaient les façades, ici, ils négligeaient ces grandes vitres et ce métal ternes. Sur les larges bandes gris sombre qui flanquaient les chaussées plus claires allaient et venaient des hommes et des femmes. Jupes et pantalons défraîchis. Chemises et débardeurs rapiécés. Tous attendaient, dès le matin, des clients en manque de plaisir et monnayaient des passes. D’autres se joindraient à eux ou les remplaceraient tout au long de la journée.
– J’attends un client qui a réservé son tour, refusa Jean-Paul.
   Plausible ? Pas sûr… Enfin bon, ça marcha.
   Je jette mon premier client !
   Le gerkis maugréa quelque chose dans sa langue de gargouillis. Il leva la main. Le volet se ferma, laissa à nouveau le cube gris aveugle. Le véhicule décolla de quelques centimètres, avança jusqu’au prostitué suivant, puis atterrit. Le gars écouta le mot rituel : Combien ? Puis il annonça son tarif. La carrosserie carrée se souleva, révéla un petit compartiment. Le conducteur se leva. Des lueurs lubriques s’allumaient dans ses prunelles rouges. L’humain l’emmenait vers une des tours du quartier. Ils y monteraient, occuperaient une de ces chambres impersonnelles jamais verrouillées. La sale bête le défoncerait, le paierait et redescendrait, toute contente. Un peu plus loin et sur le trottoir d’en face, d’autres mecs et plusieurs filles allaient et venaient, attendaient des clients en manque de coup à tirer. Humains collabos ou gerkis, les deux payaient.
   Jean-Paul regarda la montre à son poignet. Arrêtée depuis des années faute de piles, elle avait perdu ses dorures. Sous le cadran fêlé, les aiguilles ne tourneraient plus jamais. Mais cet ancien commercial, maniaque de la ponctualité, n’avait jamais pu renoncer à ce réflexe de regarder l’heure. Pas plus qu’à l’habitude de porter un costume, même usé jusqu’à la corde. Sous sa veste fermée à laquelle deux boutons manquaient, sa cravate pendait à même son torse nu.
   Il s’adossa au mur. Depuis tout à l’heure, les hologrammes informaient toute la ville de l’assassinat de Srawk et diffusaient le portrait de sa meurtrière. Sans parler de son arrestation.
   Alors comment ça se fait qu’elle soit à la bourre comme ça ?
   On avait tout organisé. Elle butait Srawk cette nuit. Il venait l’attendre dans le quartier à prostitution de Rouen et la ramenait à la voiture laissée sur une route.

   Micky se dressa sur ses mains, bondit et se renversa sur ses pieds, derrière l’avant-dernier milicien. Les rayons de ces deux-là ne l’avaient pas ratée, mais ça allait déjà mieux. La chair et la peau qui se refermaient sur ses côtes dénudées démangeaient. Ses poumons troués achevaient de se reconstituer. L’intérieur brûlé de son genou finissait de guérir.
   Elle donna un coup de poing dans un rein, qui s’écrasa en un bruit liquide. L’autre adversaire se retourna, pointait son pistolet. Elle sauta en saisissant son bras, tendit sa jambe et tordit les os. Deux craquements mouillés croustillèrent. Une tête se pencha en haut d’un cou brisé. Une main pendit au bout d’un membre cassé en un angle répugnant, les doigts lâchèrent le pistolet.

   Une hallucination. Serge ne pouvait rien envisager d’autre pour expliquer comment une telle scène pouvait se dérouler devant ses yeux. Cette jeune fille ne pouvait pas avoir tué sept gerkis armés. Ses blessures guéries, c’était tout aussi invraisemblable.
   Une hallucination. Ou un rêve. Qui continuait. L’adolescente saisit l’arme qui tombait et canarda les deux agents au poignet cassé. Et les canarda. Ils s’effondrèrent, la poitrine, la gorge et le visage criblés de brûlures.
   De sa main valide, le dernier gerkis encore debout s’empara de la nuque. Il allait serrer, la broyer… Sans hésiter, la gamine empoigna quatre doigts grisâtres et les plia, les tira vers l’arrière. Elle libéra quatre pauvres bâtonnets de viande tordus. Le monstre leva son pied
(Ils crèvent jamais ou quoi, ces salauds ?)
et le lança dans le talon de son ennemie. L’humaine lâcha son arme. Sa cheville se déchira, du sang gicla du moignon en bas de la jambe. Le milicien happa le buste. Et serra. Serge crut entendre le sternum craquer et la gorge suffoquer.
   Elle crache son sang !
   Il fonça vers le cadre de porte.
– Mais arrête ça ! cria l’autre dégonflé.
   Non. Cette pauvre fille allait crever. Le vieil homme prit le temps de se tourner vers l’autre imbécile et de lui décocher un sourire moqueur.
– C’est maintenant que tu trouves le courage de parler tout haut ? Viens plutôt m’aider, andouille !
   Comment combattre seul un colosse qui, malgré un rein et deux mains bousillés, trouvait encore des forces ?
– Pourquoi vous la laissez se démerder depuis tout à l’heure ?

   Des pas se précipitaient derrière. Un de ceux qui avaient parlé dans la ruine, sans doute. Ou un autre.
   Son torse brisé lui hurlait sa douleur. Le sang de ses poumons perforés remontait jusque dans sa bouche, l’envahissait de son goût de métal et de sa tiédeur visqueuse. Micky étouffait… Déjà, les taches noires de l’agonie se dessinaient devant ses yeux…
   Elle lança sa paume dans le coude du salopard et la plante de son pied dans le genou, entendit deux craquements. L’étau sur sa poitrine se relâcha. Libérée, indifférente à cette souffrance blanche qui la meurtrissait, elle respira. L’organe blessé se gonfla, protesta en allumant un éclair de douleur. Elle parvint à l’oublier et sauta, se renversa et saisit le cou bosselé, le tourna. Les cervicales cédèrent. Le genou encore valide ploya sous le corps mort. Micky aperçut le vieux bonhomme qui accourait. Une chemise d’un bleu délavé flottait autour de son tronc maigre. Des trous dans son pantalon noir pâli laissaient voir des parcelles de peau ridée.
   Elle atterrit sur des pieds tous deux neufs. Sa cheville s’était bien ressoudée, les moitiés de son tendon s’étaient réunies, la peau s’était refermée sur une chair régénérée.
   Ses côtes et son sternum se recollaient, reformaient sa cage thoracique. Ses poumons guérissaient, respiraient à nouveau sans qu’aucune déchirure n’y enflamme de douleur. Son sang perdu se renouvelait.
   Et le capitaine avait atteint le châssis. Il commençait à se dresser sur les genoux. Quelques gestes lui suffiraient pour appeler du renfort…
   Micky ramassa l’arme, visa la tête et pressa le bouton de tir. Un trou fumant se creusa dans le crâne, tout le corps tomba et roula, mou.
– T’arrives un peu tard, mec, dit-elle sans daigner se retourner.
   Avant de pencher son regard sur ses vêtements. Du rouge et de l’orange imbibaient les tissus déchirés de sa chemise et de son pantalon. Ces puanteurs acides ne mentaient pas. Son sang et celui des autres salauds. Ça craignait pour passer inaperçue. Jamais Jean-Paul n’arriverait à emmener hors du quartier à prostitution quelqu’un qui trimballait une telle crasse.
   On en a vu d’autres !
   Elle se retourna enfin.
– Toi et tes potes, servez-vous pour les armes et laissez-en pour les autres baraques. Une patrouille va se ramener, et ça m’étonnerait qu’ils soient très contents de vous.
– Tu saignes encore ! Faut soigner ça !
   C’était maintenant qu’il se remuait, celui-là… Après l’avoir regardée comme tous les autres cons à leurs fenêtres en train d’encaisser des décharges et des coups. Qui avait bougé quand le capitaine lui avait écrasé la figure ?
– C’est déjà soigné.
– Faut au moins que tu te changes ! On peut t’arranger ça !

– Combien ? demanda la voix de Micky.
   Jean-Paul se tourna vers la fille qui venait d’arriver. Elle portait une jupe noire délavée et une veste de k-way poussiéreuse. Les verres constellés de fêlures de ses lunettes brouillaient la couleur de ses yeux.
– Vingt unités de monnaie.
– Ça roule.
   Il lui prit la main comme pour emmener une cliente.
– T’en penses quoi de mon nouveau look ?
– Que j’espère que ça va suffire pour passer inaperçus. Les hologrammes diffusent ton portrait non-stop.
   Mais malgré ça, c’était jouable. Micky avait eu la jugeotte de cacher deux signes qui la distinguaient : son pendentif et ses yeux bleu nuit.
– Les modules de détection, ça a l’air de s’être calmé.
– Quand les miliciens vont voir leurs copains morts, ça va recommencer.
– Comment ça, leurs copains morts ?
– Une patrouille m’est tombée dessus. J’ai entendu le module de détection et la navette, et ça m’a réveillée, mais il était trop tard.
   D’où son retard. Elle s’était retrouvée occupée à se débarrasser de onze gerkis armés. Et bien entendu, personne dans les ruines n’avait osé l’aider. C’était pour ça que plus aucun engin ne balayait la ville de ses faisceaux bleutés : la Milice attendait des nouvelles de l’arrestation de la meurtrière. Mais en ce moment, elle devait s’inquiéter de ne pas voir revenir une navette. Et en enverrait une autre dans quelques instants. Les agents constateraient les dégâts et s’activeraient.
   Ils tournèrent vers une limite du quartier à prostitution.
– Où t’as trouvé des fringues pareilles ?
– Les habitants des ruines. Ils sont pas intervenus pendant la baston, mais au moins, ils m’ont laissée me débarbouiller et m’ont donné des fringues.
   Mieux que rien. Bientôt, ces lâches allaient oser aller au charbon. Non, il ne fallait pas rêver.
– On n’a pas le temps de s’arrêter à un hologramme, mais la Milice voudrait bien te piquer la vedette.
– Comment ça ?
– Ils ont arrêté un couple de résistants et leur copain, et ils recherchent le fils.
– Ça leur file un meilleur rôle qu’un gouverneur mort !
   Jean-Paul entendit bien l’humour cynique dans la voix de Micky, mais lut aussi la peine et la compassion sur son visage.

   Une grande ombre obscurcit la chaussée défoncée et le châssis chargé de gerkis morts. Elle bourdonnait…
– Oh ! Quelle surprise ! se moqua Gaëtan. Les emmerdes qu’arrivent !
   La carrosserie de la navette se scinda, ses quartiers libérèrent une plate-forme qui descendit.
– T’inquiète pas pour ça, rétorqua le vieux crétin.
   Il avait emmené cette espèce de petite Wonder Woman dans la ruine, lui avait donné de l’eau pour se débarbouiller de tout ce sang et avait exigé qu’on lui déniche des guenilles. En enlevant sa chemise et son pantalon, elle avait montré un corps pas dégueu…
– Ah ouais ? Je te préviens, je leur dis tout !
– Je sais de quoi je suis responsable. Et je vais assumer.
   Le châssis se posa. Le capitaine glouglouta des instructions. Deux agents s’inclinèrent et se dirigèrent vers les cadavres de leurs camarades. Les huit autres dégainèrent leurs pistolets et se postèrent de part et d’autre de leur engin.
– Humains ! appela-t-il d’une voix puissante. Qui d’entre vous peut m’expliquer la mort de ces miliciens ?
   Serge sortit dans la rue. Ses genoux tremblaient.
– Une humaine a fait preuve de courage, dit-il d’une voix égale. Voilà ce qui s’est passé !
   L’officier se tourna vers lui.
– Nommez-vous, humain !
– Tierzemont, Serge.
– Humain Tierzemont, osez répéter vos propos.
– Une humaine a fait preuve de cou…
   Le gerkis le saisit à la gorge et le souleva.
– Humains ! Voyez le sort qui attend ceux qui bravent l’empire ! Que l’un d’entre vous me donne les renseignements que j’attends, sans quoi cet homme mourra !
   Serge suffoquait, la trachée prisonnière de cette puissante main à deux pouces.


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Bordeaux,
ville primaire du secteur Aquitaine



   Des ruines, enfin ! Après toutes ces heures de marche. La pause dans la vigne morte avait reposé les jambes, mais le trajet jusqu’à cette ville les avait lestées de nouvelles charges de fatigue. Stéphane et Séverine franchirent la ligne de pans de murs lépreux qui germaient à l’ombre des hautes tours grisâtres. Leurs pas claquaient, lourds et lents d’épuisement, dans les cahots vieux goudron lézardé de la chaussée. Ils tournèrent vers un trottoir défoncé. Devant eux, la rue montait en une côte raide.
– Ça va aller ? demanda Stéphane.
– Redemande-moi quand on sera rentrés quelque part.
   Sa sœur l’étonna une fois encore. Plus petite que lui d’une tête, bien moins robuste, et pourtant aussi endurante. Peut-être encore plus.
   Ils commencèrent à monter, longèrent des herses tordues et rouillées entre lesquelles des arbustes se desséchaient. Au-dessus, des linteaux semblaient pleurer leurs fenêtres.
– On tente celle-ci ? chuchota Séverine. T’as vu comment c’est grand ? Y a de la place, ils pourront bien nous trouver un coin !
– OK !
   Ils avancèrent et franchir un portail. Les battants, laissés ouverts, pendaient à leurs gonds. Sous leurs pieds se dessinait une allée de pavés fendus et descellés. Mal équilibrés, ils vacillaient sous leurs pas, menaçaient de les flanquer par terre. En haut des marches usées d’un perron s’étendait le rez-de-chaussée.
– Eh ! cria une voix.
   À un fantôme de fenêtre, un gros barbu roux et grisonnant les fusillait de son regard hostile. Son corps tendait un gilet usé et luisant porté à même sa peau.
– Vous foutez quoi ici ? On est complets, OK ?
   Stéphane s’avança.
– On veut juste un coin pour la nuit, c’est tout.
– Pas question ! Cette maison, elle est pleine ! Vous comprenez ça ? Allez, foutez le camp !
– Demain matin, on sera partis. Parole !
   L’homme ne répondit pas. Séverine donna une tape dans le coude de son frère.
– On laisse tomber.
   Les deux adolescents se retournèrent, dépités, et s’éloignèrent. Leurs corps fatigués allaient devoir bouger plus loin.
   Il fallait s’attendre à ce genre d’accueil. Entassés dans des bâtiments à moitié ou plus détruits, contraints de mendier, de se bricoler des cuves pour récupérer l’eau des pluies, de passer du temps à la filtrer, les terriens croupissaient dans la pire des misères. Ce qui les condamnait au plus froid des égoïsmes. Comment penser à partager des quantités de nourriture déjà réduites ?
– Demain matin, c’est ça ?
   Ils se figèrent.
– Oh ! Je vous ai posé une question ! Est-ce que demain matin, vous serez partis ?
   Ils se tournèrent.
– Parole, répondit Stéphane.
– Bon. Qu’on soit bien d’accord ! Demain matin, on part mendier en ville. Vous venez avec nous ou pas, je m’en fous. Vous pouvez mendier avec nous si vous voulez. Mais vous revenez pas avec nous ! Vous prenez votre fric et vous vous cassez ! C’est bien compris ?
   Une journée à attendre quelques dons ne rapportait pas grand-chose. Est-ce que ça allait suffire pour payer le transport en tube ?
– C’est bien compris.
   Séverine se garda bien de parler de son sac. Si jamais quelqu’un les dénonçait à la Milice…
– Venez avec moi. On va vous trouver un coin.

   La petite foule d’occupants de la maison fixait les deux nouveaux arrivants. Stupeur et colère se mêlaient dans les yeux.
   Sauf dans ceux de Lucie.
– Ils font quoi ici, ceux-là ? demanda Pierre.
   Son visage horrifié trahissait encore mieux que ses paroles ce qu’il pensait : où loger sa femme et ses trois grands enfants ? Six familles, dont la sienne, une vieille femme seule et deux hommes célibataires s’entassaient dans les quatre chambres et le grand salon. Et on leur ramenait ces deux jeunes ?
– C’est juste pour la nuit ! soupira Corentin.
   Sans comprendre ce qui lui avait pris. La règle des ruines était pourtant simple : une baraque ou un appartement plein devait rejeter tout nouvel arrivant. Tant pis pour ceux qui galéraient à trouver des murs, c’était leur affaire. Même quand il s’agissait de deux adolescents séparés de leurs parents ou orphelins, c’était chacun pour soi. Même lorsque l’un des deux était une belle petite blonde aux yeux verts. Pourquoi avait-il enfreint cette loi indispensable ?
   Y a quelque chose qui m’a…
   Ému. Comme si ce monde pouvait accepter de laisser de la place au cœur !
– Il reste bien un petit coin pour eux, quand même !
– On va se serrer un petit peu, c’est ça ?
– Vous venez d’où ? demanda Jordan, l’aîné des fistons.
– Lyon, répondit la fille.
   Philippe, le benjamin de Pierre, baissait le regard. Elle devait lui taper dans l’œil.
– La ruine où on vivait a été raflée.
   Un scénario courant sur la Terre des gerkis. Des intellos et des artistes se cachaient de la Milice, et quand elle les débusquait…
– On a tous fui comme on a pu. Nos parents… On sait pas ce qu’ils sont devenus. Mais on avait assez d’argent pour se payer le transport en tube. On est montés dans un tube au hasard, tout ce qu’on voulait, c’était aller le plus loin possible.
– Comment ça se fait qu’on n’ait pas entendu parler de cette rafle à Lyon ? tiqua Thierry.
– Vous en avez pas entendu parler ? s’étonna le garçon. C’est bizarre, ça ! Pourtant, ils recherchaient quelqu’un d’important ! Un poète qui écrivait des pamphlets anti-gerkis.
– Ça me dit rien du tout.
   C’était vrai, ça : pourquoi les hologrammes ne parlaient-ils pas d’une rafle à Lyon ?
– Allez, c’est pas important ! trancha Lucie.
   Si, quand même.
– Je vais leur montrer un coin où dormir.
   Ces ados mentaient. Ce qu’ils racontaient, ça aurait dû passer dans les clips en trois dimensions au-dessus des carrefours. Les habitants de cette maison ne les regardaient pas en permanence, mais passaient souvent à proximité. En allant mendier, en rentrant, en allant dépenser l’argent récolté chez Cl’Witt…
– Attends ! s’inquiéta Jérôme.
   Sa femme, ses deux enfants et lui-même logeaient dans une chambre en haut.
– On a à peine ce qu’il faut en boules nutritives !
– Papa ! soupira Audrey, sa fille aînée.
   Née l’année de l’Invasion. Et un petit frère trois ans plus tard.
– On va bien leur dénicher un rat quelque part !
   Un des très rares gibiers que les gerkis avaient daigné laisser aux humains. Ça complétait plutôt bien l’espèce de pâte grise dégueulasse qu’ils vendaient dans leurs magasins. Ce machin puait la charogne.
– Antoine, tu viens ? On va chasser !
– Eh ben voilà ! conclut Corentin.
   Il garda pour lui sa pensée : ces deux-là leur amenaient un gros paquet d’emmerdes.

   La vieille femme désigna une couverture trouée aux couleurs défraîchies à côté d’un tapis de débris. Pierres, éclats de bois…
– Je sais bien que c’est pas génial question confort, mais on va pas pouvoir faire mieux. Je m’appelle Lucie, au fait. Et vous ?
– Simon, mentit Stéphane.
   Il se savait enregistré sous son vrai prénom dans les fichiers de la Milice. Rien qu’en vérifiant les dossiers de ses parents, ils connaîtraient l’existence d’un fils et devineraient qu’il n’avait jamais collaboré. Et c’était ainsi que les hologrammes devaient déjà diffuser en boucle le nom de Stéphane Bouvier dans toutes les villes de France.
   Mais ils ont réussi à s’évader ? Papa, Maman, Arnaud, vous êtes des battants, pas vrai ? Vous vous en êtes sortis !
   Séverine prit la même précaution :
– Alice.
   Née deux ans après l’Invasion, elle était inconnue des gerkis. Sauf si un des trois prisonniers révélait son existence sous la torture.
   Vous vous êtes évadés, alors ça arrivera pas !
   Stéphane ne croyait pas ses pensées. Il les forçait à demeurer dans sa tête, muselait toutes les voix réalistes qui osaient les contredire, étouffait ces affreuses images. Son père et sa mère tabassés, mutilés…
   Quelque chose de liquide et salé commença à monter sous ses paupières.
– Bien, sourit Lucie. Il va falloir m’aider à vous dégager de la place.
   Le garçon s’avança vers les débris. Un assez gros boulot les attendait, Séverine et lui. S’activer l’aiderait peut-être à refouler ses larmes. Il se tourna vers sa sœur. Elle parvenait à garder ses yeux secs.
   Mais pas à empêcher sa tristesse d’y briller.

– Sympas,
   Corentin, assis sur une marche du perron,
(J’ai fait une belle connerie !)
sursauta.
– les nouveaux locataires.
   Il tourna la tête. Thierry descendit et s’installa à côté de lui.
– C’est bizarre, leur histoire de rafle à Lyon. Surtout si c’était… pour qui, déjà ?
– Un poète qui écrivait des textes anti-gerkis…
– Ouais, c’est pas normal.
   Exact. Ça ne collait pas. Quand la Milice arrêtait un opposant n’importe où sur Terre, les hologrammes vantaient cet exploit dans toutes les villes, primaires et secondaires. Comme ce type en Chine l’année dernière, ou ces jumeaux en Russie…
– Ben… Ils attendent peut-être demain ?
   Ridicule. Ça ne s’était jamais vu. Mais réfléchir à quelque chose d’aussi bizarre, ça dépassait Corentin.
– Tu vois pas qu’ils nous disent pas tout ?
– Mais qu’est-ce que tu veux…
   Non ! C’est pas possible ! Sauf si…
– …qu’ils nous cachent ?
– Corentin, ce que tu peux être lent !
– Corentin, c’est quand même pas compliqué !

   Qu’est-ce qu’il avait pu en entendre à l’école, des comme ça ! Jusqu’au jour où un prof avait convoqué ses parents pour leur signaler qu’une sérieuse dyslexie expliquait peut-être la lenteur de leur fils.
   Mais là, un souvenir tout frais venait de remonter dans son cerveau : les hologrammes, cet après-midi, avaient passé en boucle les portraits de trois résistants arrêtés aujourd’hui même. Un couple et un mec. La voix avait parlé d’un garçon de dix-neuf ans qui s’appelait Stéphane Bouvier.
   Et ces deux ados avaient les mêmes yeux verts que la femme.


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Paris,
ville primaire du territoire France




   À l’ouest, un énorme cube métallique s’arrêta au-dessus de la haute tour de la banque. Un cylindre se déploya et s’enclencha dans le toit. Des unités de monnaie passèrent à l’intérieur en un fracas de cliquetis. Qui s’arrêta.
   Dans l’habitacle minuscule, le pilote-banquier lut Argent collecté sur un hologramme. Sur un autre, il toucha Désengagement.
   Partout dans la ville, les passagers, sur les escaliers roulants, quittaient les tubes de transport ou y montaient. Des habits gris et rouges se mêlaient sur ces marches mécaniques. Sur les trottoirs, les habitants des ruines, assis, la tête basse, fixaient des coupelles. Vides, pleines, à peine remplies de ces cailloux ovoïdes qui tenaient lieu d’argent. Des mains daignaient délier des bourses et laisser tomber des unités de monnaie. Des yeux voulaient bien accorder un regard condescendant. Mais les pieds filaient toujours vite.
– Une vaillante patrouille de nos Milices est parvenue à arrêter trois humains criminels, déclamaient les hologrammes d’information au-dessus des carrefours.
   Mendiants, humains en vêtements rouges, gerkis en tenues grises, levaient la tête, intrigués.
– Voyez ces trois êtres malveillants qui ont osé porter préjudice à notre Empire ! Arnaud Roy. Les époux François et Isabelle Bouvier. Hélas, un criminel est parvenu à s’échapper. Nos Milices, pour l’heure, n’ont que peu de renseignements sur lui. Tout ce qu’elles savent est qu’il est de race humaine, variante peau blanche et de sexe masculin, qu’il est âgé de dix-neuf ans et qu’il se nomme Stéphane Bouvier. Il est l’enfant des époux François et Isabelle Bouvier. Il est probablement armé. Prenez garde : il est très dangereux. Tout renseignement concernant le criminel fugitif Stéphane Bouvier sera récompensé par notre empire !

   Isabelle ne voyait même plus son mari, ni leur ami à la main démolie, ni les miliciens qui les encerclaient. Trop de pensées envahissaient son esprit.
   Ses enfants.
   Ils avaient échappé à la fusillade. Ce malade aux yeux de mercure ne les avait même pas aperçus. Il croyait Stéphane fils unique ! Elle aurait aimé savourer cette toute petite réussite : avoir caché l’existence de sa fille. Comme si ça donnait quelque chose ! Juste un peu de sécurité à Séverine. Mais maintenant ? Comment allaient-ils traverser ce désert qu’étaient devenues les routes et les campagnes ? Elle n’avait pu
(Si seulement j’avais été plus rapide !)
sauver que très peu de vivres pour eux avant de se lancer dans cette bataille perdue.
– On va jamais avoir assez de rations pour nous trois…
– Maman…
avait tenté Séverine pour la rassurer.
– Pour ton frère et toi. Sauvez-vous !
– Et toi ?
s’était inquiété Stéphane.
   Isabelle n’avait répondu qu’en dégainant son arme. Puis elle avait commencé à s’avancer d’un pas silencieux à l’arrière de la bâche. Sans accorder le moindre regard à ses adolescents, elle avait senti leur tristesse, aussi lourde et salée que celle qui pesait dans sa gorge.

   Sur un hologramme, les tours dessinaient leurs crêtes grises au milieu de celles des ruines. François ne se donna pas la peine de guetter la trace des monuments d’autrefois, tous détruits après l’Invasion. Les gerkis avaient rasé la ville pour dresser à leur place ces sinistres constructions.
   Au lieu de cette cité qui n’existait plus, il regarda ses compagnons. Les yeux plats de sa femme et le visage vide d’Arnaud ne lui redonnèrent aucun espoir. Tous trois se savaient foutus. À quoi pensaient les deux autres ? Lui se concentrait sur les tortures qui les attendaient. La souffrance qu’on leur infligerait.
   Le commissaire dirigea la navette vers l’une des deux plus hautes tours, tout au centre. Il recula ses mains tendues pour la ralentir, puis leva ses paumes. L’engin s’arrêta au-dessus d’une cheminée. Les bras s’écartèrent et se relâchèrent.
   Les lumières s’éteignirent, une épaisse obscurité tomba dans l’habitacle. François sentit la navette plonger. Des pièces de la carrosserie se détachèrent, s’emboîtèrent en déclics qui résonnèrent. Le haut de la cheminée apparut, laissait tomber une colonne de jour. Vinrent les innombrables alcôves de la paroi circulaire, les fragments venaient se loger sur les rails qui y brillaient.
   Le châssis dépouillé flotta au-dessus du sol. Loin en haut de ce puits, le ciel bleu narguait les résistants privés de liberté.
   Et de vie dans pas longtemps…

– À terre, ordonna Alain Castipiani.
   Les trois prisonniers se levèrent et descendirent. C’était toujours pareil à ce stade. Cette même résignation mollassonne. À quelques petites variantes près. Certains essayaient l’insolence, c’était tout ce qui leur restait. Ceux-là resteraient silencieux. Jusqu’à l’interrogatoire, où ils hurleraient, pleureraient et supplieraient.
   Les agents suivirent. Les blessés ne chancelaient même pas, malgré tout ce sang perdu en traînées oranges sur leurs uniformes gris. Ces trois petits malins avaient coûté sept miliciens, et il allait falloir poser des prothèses à cause d’eux. Sacrés petits durs. Et les accouplés qui juraient que leur fils était mort dans le camion en flammes ! Ils allaient changer de disque, ceux-là.
   Alain tendit son bras gauche sur le côté. Derrière lui, le châssis fila vers la paroi en se dressant. Il s’emboîta, vertical, entre deux autres.
– Déshabillez-vous.
   François Bouvier déboutonna le gilet de jean aux nombreux trous porté à même son torse. Isabelle, le visage baissé, quitta le haut de son tailleur pantalon, révéla une longue pièce de tissu ficelée qui tentait de passer pour un corset. De sa main valide, Roy dégrafa sa veste de gendarme rapiécée. Des coutures déchirées aux épaules et sur la poitrine rappelaient les insignes sans doute arrachés.
   Les pieds quittèrent les bottes crasseuses aux semelles décousues, les épais chiffons… Les pantalons élimés descendirent. La femme délaça les cordes qui maintenaient son corset même pas ajusté. Neuf mois à porter son mioche avaient sans doute déformé son ventre, mais les abdos avaient presque réussi à reprendre le dessus. L’ex-gendarme parvint à glisser son marcel, à en dégager son bras, à le passer par dessus sa tête, puis à le laisser tomber jusqu’en dessous de ses doigts en miettes. Les trois prisonniers se dépouillèrent de leurs caleçons longs.
– Les mains derrière la tête.
   Ils obéirent. Une grimace de douleur crispa la figure de Roy. Ses os brisés devaient toucher son crâne.
– Et on se tient droit. Droit, j’ai dit !
   Alain scruta les nudités, contourna d’un pas lent les corps dévêtus.
– Suivez-moi.

   Le commissaire se tourna et se dirigea vers une porte. François commença à marcher derrière lui. Les pas de ses pieds nus et de ceux d’Isabelle et Arnaud résonnaient dans la cheminée. La peau des talons et des orteils gelait sur ce ciment. Un froid de sous-sol mordait son corps privé de ses hardes. Les prunelles rougeâtres des gerkis, moqueuses, suivaient ces êtres sans dignité.
   L’officier s’arrêta devant une porte. D’un geste, il commanda l’ouverture. Le battant coulissa. Un couloir gris apparut, des rectangles plus sombres ornaient le bas de ses murs. Tout le plafond diffusait une lumière poussiéreuse.
   Ils y entrèrent. Le milicien ne tenait toujours aucune arme. Un type capable de broyer un poing pouvait s’en passer.
   Il s’arrêta devant un rectangle, leva un pied et le lança vers sa droite. La plaque coulissa vers le bas, révéla des ténèbres.
– Bien ! Y a plusieurs questions que j’aimerais vous poser. On va commencer ici, si vous voulez bien. Soit vous y répondez, et ça s’arrête là, soit on fait le circuit classique. C’est-à-dire d’abord cette cellule, et puis la salle d’interrogatoire. Allez, on commence ! Une toute simple : où est la base de la Résistance ?
   Personne ne répondit.
– D’accord. Roy.
   Arnaud approcha. Il se coucha et introduisit ses pieds dans l’obscurité. Sa main valide poussa son corps allongé, qui s’enfonça. François vit la silhouette pâle ramper vers le fond et disparaître.
– Bouvier.
   Il s’assit, puis se plaqua au sol, glissa dans la petite cellule. L’ouverture laissait tomber un trait de lumière grise.
   La plaque se ferma.
– Hé !
   D’épaisses ténèbres pesaient dans ce trou. Même pas assez haut de plafond pour se lever.
– Attendez ! s’affola la voix d’Isabelle. Ouvrez cette cellule.
– Je suis désolé, j’ai complètement oublié de vous parler d’une étape importante du circuit. J’avais la tête ailleurs, faut croire.
   Une étape importante…
   Le milicien voulait la priver de la compagnie de son mari et de leur ami. Ainsi procédaient les nazis dans les camps de la mort : ils séparaient les familles.
– Par ici !
– Qu’est-ce que vous voulez ? Ouvrez cette cellule !
– Par ici ? chuchota François.
– À qui il le dit, à ton avis ? répondit Arnaud d’un ton qui se voulait cynique.
   Mais c’était le désespoir qui y résonnait. La famille Bouvier et lui avaient formé bien plus qu’un commando.
   Des amis. Ces années de risques avaient rapproché leurs personnalités au départ si différentes. Le gendarme brut de décoffrage n’avait pas mis si longtemps que ça à accepter ce couple de professeurs. Bien plus cultivés que lui, ils n’en avaient jamais joué pour le mépriser. Et lui les avait écoutés parler d’histoire et de mille autres choses. Stéphane et Séverine l’avaient bien vite adopté comme oncle. En grandissant, ils avaient peu à peu laissé de côté leur admiration pour cet homme trop idéalisé. Mais pas leur amitié pour lui.
– Et pour quoi ?
   L’ancien professeur réfléchit, ses pensées se bousculaient. Réunir ses subalternes… autour d’une prisonnière nue… pour…
   Une étape importante…
– Oh non… Pas ça…
– OK ! dit l’officier d’un ton ravi. Il vous reste assez de forces ?
– Laissez la ! supplia François.
   Il frappa contre la plaque de toutes ses forces, les chocs vibraient dans ses poings.
– Laissez-la !
– Oui, bon, j’ai oublié d’en parler, on va pas en chier une pendule !
– Commissaire, arrêtez ça !
– Pignez pas comme ça, Bouvier ! Ils ont rien commencé encore ! Là, on vous écoute encore. Une réponse, et ça s’arrête là ! Alors, cette base de la Résistance ?
– Surtout pas ! gronda Arnaud à voix basse.
– Isabelle…
– Tu crois que ça m’amuse ? Elle va passer à la casserole de toutes façons, rêve pas !
   François serra ses poings, furieux. Mais son ami enchaîna :
– Bordel, si on parle, c’est toute la Résistance qui va y passer !
   La Milice attaquerait ce repaire.
– Tu comprends ça ?
   Navettes contre camions à carburant végétal. Canons-lasers flexibles contre mitraillettes et grenades. Gerkis contre humains. Et les hologrammes qui vanteraient cette éclatante victoire. Une propagande démotiverait toute future rébellion.
– Bouvier ? Vous avez perdu votre langue ? Je vous conseille de vous magner de la retrouver, sinon, elle va trouver des bites. C’est pas parce qu’ils sont blessés qu’ils vont pas assurer, vous savez !
   Isabelle souillée. Ou la Terre perdue pour toujours.
– Je suis désolé, François, pleura Arnaud. Je suis désolé !
   C’était comme ça que ça devait finir. Par un sacrifice. C’était la loi de la Résistance. On devait savoir souffrir et mourir pour la cause qu’on défendait, sans même être sûr que ça serve à quelque chose. Tous trois quitteraient ce monde devenu fou, et l’empire s’en tirerait renforcé.
– Dis rien, François ! Cède surtout pas !
– Madame Bouvier, je crois que votre mari se fout de vous…
– Non !
   Des mufles grognèrent, haletèrent. Et sa femme parvenait à demeurer silencieuse. Si courageuse. Si digne.
   Un temps infini passa. Les gerkis en rut râlaient de plus en plus fort.
   Isabelle poussa un hurlement, les supplia d’arrêter. De la tuer. Ses cris n’arrêtèrent rien. Et les bruits aussi obscènes que bestiaux accéléraient.
   François se laissa tomber à genoux, éclata en sanglots.


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Rouen



– Qu’est-ce que tu fous ? s’agaça Jean-Paul à voix basse. Ramène-toi !
   Un hologramme répétait l’info des résistants arrêtés et Micky l’écoutait, figée, derrière deux gerkis et quelques collabos. Une petite foule entourait les images en trois dimensions. Même les mendiants écoutaient, intéressés.
   La star du jour, c’est toi, jusqu’à nouvel ordre ! Et avec tes conneries, on va tourner notre dernière scène !
   Chaque seconde comptait, et Madame se pâmait devant ces trois-là !
– Je te résumerai si tu veux, on parle que d’eux depuis tout à l’heure !
   La voix parla de Stéphane, le fiston.
– Oui, bon, il a ton âge, il est sans doute super-craquant, mais faut pas que t’espères le voir ! Ils connaissent que son nom ! Ramène-toi !
   Les renseignements récompensés, blablabla…
   Enfin, Micky se retourna. Ce n’était pas trop tôt ! Sans un mot, alors que commençait un clip de propagande sur les carrières possibles dans l’empire, Jean-Paul se hâta vers une rue.
– C’est bon, t’as eu les nouvelles du jour ? demanda-t-il, plein d’ironie sèche.
– C’est plus intéressant que ce que tu crois.
– Ben voyons !
– T’as vu comment ils ont l’air de tenir au fils ?
– Hein ?
   Mais elle veut dire quoi, là ?
– Ils donnent une récompense pour des renseignements sur lui ! C’est notre bande qui est gâtée comme ça d’habitude.
   Pas faux, ça. Et même très vrai. D’ordinaire, la Milice n’insistait pas autant sur les résistants qui parvenaient à lui échapper. Stéphane Bouvier avait-il lui aussi buté un gouverneur ?

   Qu’est-ce que t’espérais ? Andouille ! pensa Gaëtan.
   Serge suffoquait. Une affreuse couleur bleue envahissait tout son visage ridé. Qui se crispait… Il avait bien essayé de dégainer ses pistolets,
(C’est de ton âge de jouer les héros !)
mais le milicien l’avait désarmé en deux baffes sur les poignets. Grosse main à deux pouces contre petits sacs d’os couverts de peau fripée. Les gentils ne gagnaient que dans les BD, les films, les livres, les contes… Bien avant l’Invasion, Gaëtan avait déjà payé pour le savoir : dans le monde réel, on laissait les bons dans la merde. Lui le premier. Aucun camarade de classe ne l’avait jamais défendu contre les petits caïds. Aucune fille n’avait daigné voir plus loin que son acné en calculatrice. Aucun prof n’avait reconnu son travail. Et aucun patron n’avait accepté de l’embaucher.
   Dans cette ruine, on ne lui avait même pas laissé une chance d’être quelqu’un. Il mendiait comme les autres, gagnait plus ou moins d’unités de monnaie, mais on ne l’en remerciait jamais. Les autres habitants de cette baraque à moitié effondrée se parlaient, mais qu’entre eux. À part Bonjour et Bonne nuit, on ne lui disait pas grand-chose.
   Et là, dans cette rue, cette patrouille ne lui donnait-elle pas une chance de devenir quelqu’un ? Les gerkis donnaient du boulot aux terriens qui collaboraient.
– Attendez ! J’ai tout vu !
   Le capitaine balança le vieux. Qui atterrit sur le dos, massa sa gorge et aspirait de grandes goulées d’air.
– Humain, sortez de cette maison et identifiez-vous.
– Borfraie, Gaëtan.
   Il sentit derrière lui le regard de Serge. Plein de colère. Mais peu lui importait. Là, pour la première fois de sa vie, il voyait une perche tendue pour s’arracher à sa petite vie minable. Lui, le mec qu’on avait toujours laissé se démerder. Tu t’es encore battu à l’école ? Si t’allais plus vers les autres, les autres ils se moqueraient moins de toi ! Gaëtan, faudrait peut-être réviser de temps en temps ! Et arrête de dire que tu comprends rien, c’est quand même pas si compliqué ! Bon, je te réexplique. Je suis désolé, Monsieur Borfraie, mais cette formation, on va pas vouloir vous la payer ! Ça embauche plus tant que ça dans cette branche, vous savez ce que c’est ! Et là, aujourd’hui, quelques mots et il travaillerait ! Vivre dans son appart ! Conduire son véhicule ! Et des fringues rouges, ça le changerait de ce t-shirt porté pour la millième fois depuis l’Invasion. Fini de mendier et de vivre dans cette ruine merdique avec des gens qui ne lui parlaient qu’à peine ! Ils allaient le prendre en grippe ? Pour ce que ça changerait…
– Gaëtan, fais pas ça… coassa Serge.
– Nous vous écoutons, humain Borfraie.
– Gaëtan, réfléchis bien…
   J’ai déjà réfléchi, mec !
   Ben oui ! Continuer à croupir dans ces baraques qui n’en étaient même plus ou gagner un beau petit salaire ? Comment pouvait-on hésiter ?
– C’est une humaine toute seule qui a… qui a tué ces miliciens.
– Gaëtan…
– Enfin, je suis pas sûr qu’elle soit vraiment humaine, parce qu’un humain normal fait pas tout ce qu’elle a fait !
– Expliquez-vous.

   Derrière Micky et Jean-Paul se dressaient les tours grises et les ruines de Rouen. Devant eux, l’ancienne autoroute dessinait vers l’est sa ligne de goudron lézardé semée de carcasses. Les vitres brisées laissaient voir les sièges élimés. La rouille rongeait les carrosseries. Presque toutes avaient eu droit à la visite d’un module de nettoyage, mais dans certaines, des habits pourrissaient encore sur des squelettes.
   Une voiture gisait sur le flanc en travers de la route. Aussi rouillée que les autres, les cars et les camions. Des fissures barraient son pare-brise. Une ceinture d’éclats de verre entouraient le trou de la lunette arrière. Micky se tint devant le châssis, posa ses mains sur l’arête du haut et serra. Elle recula. Le véhicule bascula. Les bras de la jeune fille demeurèrent tendus, sans trembler d’aucune fatigue. Elle plia ses genoux, la carcasse s’inclina. Elle la posa sur ses roues. Jean-Paul contourna le tas de ferraille. Il ouvrit la portière gauche. Une bouffée d’odeur de velours moisi s’envola. Il laissa Micky se glisser sur le siège du conducteur puis sur celui du passager et s’assit derrière le volant, ouvrit une trappe en dessous. Sept câbles dénudés au bout pendirent. Il en saisit deux et frotta les extrémités de cuivre. Une étincelle s’alluma. Sous le capot cabossé, un moteur démarra. Tout le tableau de bord vibrait.
– Ils t’ont vendue, tes potes,déplora Jean-Paul en pressant la pédale d’embrayage, qui couina.
   Il passa la marche arrière. La boîte de vitesse craqua.
– Pas mes potes, répondit Micky alors que la voiture reculait. Un seul, et je crois savoir lequel.
   En traversant l’est de la ville, ils avaient croisé des hologrammes d’information. Qui diffusaient un nouvel avis de recherche : la jeune fille dans ses vêtements actuels. Dans la ruine, un seul mec avait pu la dénoncer : celui que le vieux Serge avait appelé Gaëtan. Après avoir vu ces images, Jean-Paul et Micky, dans ces rues plutôt vides, avaient pressé le pas avant que des modules de détection ne rappliquent.

– Une apparence humaine, mais des capacités au moins égales aux nôtres… résuma le capitaine.
   L’inquiétude se lisait dans les yeux à fond orange et sur le visage gris et bosselé.
– Je vous dis la vérité ! insista Gaëtan.
   Horrifié, Serge l’avait entendu raconter cette arrestation qui avait tourné au carnage.
– Et c’est pas tout. Elle a piqué, enfin… je veux dire, volé les armes des miliciens et elle les a distribuées à plusieurs personnes.
– Non, Gaëtan… supplia le vieil homme.
– Il y a une chose que je ne comprends pas dans votre récit : comment cet être a-t-il pu ne pas être blessé ?
– Elle l’a été pas mal de fois ! Elle a eu le visage écrasé, elle a pris des coups de lasers, enfin, je sais pas comment vous appelez ce qui sort de vos armes, c’est bien du laser ?
   Une lueur d’agacement passa dans les prunelles rougeâtres.
– Enfin bref ! Et elle a guéri en quelques secondes à chaque fois, et elle récupérait toutes ses forces ! Ah, autre chose ! Tierzemont, là,
(Non, il va pas oser !
C’était couru d’avance ! Personne l’a jamais senti, celui-là !)
il l’a aidée à fuir. Il lui a donné d’autres vêtements.
   Serge secoua la tête. Résigné et consterné. Conscient de la déportation ou de l’exécution qui l’attendaient, il se surprit à s’en foutre. À son âge et dans ce monde, ça ne donnait pas grand-chose de vivre. Ce n’était pas son propre sort qui l’effrayait ou l’attristait. C’était juste de voir un pauvre type sauter sur une occasion. Ainsi que leur lâcheté à tous. Lui avait tenté quelque chose, d’accord, mais avait renoncé tout de suite. Et maintenant, tout le monde regardait cette scène et se dépêcherait de l’oublier dès ce soir. Demain, on mendierait, on achèterait deux ou trois morceaux de cette pâte grise qui puait mais nourrissait bien et on ne parlerait même plus de cette fille.
– Et elle est revenue vers la ville une fois déguisée, conclut le traître.
   Personne n’avait osé s’insurger. Face aux pistolets de cette patrouille, tout le monde préférait se terrer.
   L’officier regarda les agents morts entassés sur le châssis de la navette.
– Capitaine, faut me croire !
– Décrivez-nous les vêtements que porte cet être.
   Gaëtan obéit. Serge, lui, réfléchissait à ce mot : être. On ne l’employait pas pour qualifier n’importe quelle personne, mais pour… ce qu’on ne comprenait pas. Et… ce qu’on… craignait ? Oui, c’était ça. Cette adolescente, en laissant derrière elle onze morts, semait de la peur.
– Humain Tierzemont, vous êtes en état d’arrestation pour assistance à un criminel, non-dénonciation d’actes criminels, résistance à une patrouille et tentative de meurtre sur la personne d’un officier de la Milice. Conformément aux lois de notre Empire, le commissaire de la Milice de Rouen jugera de votre sort.
   Peu lui importait. Une gamine foutait la pétoche à ces monstres ! Cette idée merveilleuse l’accompagnerait jusqu’à sa mort.
   Il souriait alors qu’un agent le traînait par le bras jusqu’au châssis de la navette.
– Humain Borfraie, votre témoignage est bien pris en compte. Toutefois, vous allez devoir nous accompagner à la Milice afin que nous puissions étudier votre récompense.
– Et ta conscience, elle te récompensera ?
– Taisez-vous, humain Tierzemont !

– C’est tes copains de la ruine qui te travaillent comme ça ?
   Dans le rétroviseur, la ville rétrécissait. Tout en avançant, la voiture vibrait de toutes ses pièces, comme si elle voulait voler en éclats. Ses sièges secouaient les occupants. Jean-Paul tournait pour éviter les carcasses, le volant résistait, grinçait. Lui qui roulait dans une Laguna toute neuve avant l’Invasion…
– Y en a un qui va déguster… répondit Micky. En fait, je pensais aussi à ces résistants arrêtés.
– Le gars a ton âge, mais si ça se trouve, il est moche…
– Pff… T’es con !
– Sérieux, c’est vrai que c’est bizarre qu’ils tiennent à remettre la main dessus. La Résistance a passé la seconde ou quoi ?
   D’ordinaire, ce mouvement distribuait des pamphlets, gribouillait sur des murs, volait des commerces… Quand la Milice essayait de les pincer, ça tournait à la fusillade.
   Mais ce n’étaient pas eux les plus recherchés. L’empire craignait bien plus la bande du Binoclard, beaucoup plus radicale. L’assassinat du gouverneur Srawk n’était pas leur premier coup d’éclat. Et s’ils n’avaient pas attendu que Micky croise leur route pour mettre la pression aux gerkis, ses capacités leur apportaient beaucoup.
   Une curieuse histoire, qui avait commencé quand Yann avait ramené au repaire une petite fille aux haillons tachés de sang rouge… et orange. D’abord, tout le monde s’était demandé ce qu’on allait en foutre. Il avait laissé dire avant de rétorquer qu’elle lui avait sauvé la vie. Et de résumer une baston incroyable contre les miliciens qui l’avaient arrêté. Blessée à plusieurs reprises, elle avait cicatrisé en deux temps trois mouvements avant de retourner péter des os, écraser des cœurs et des têtes, sauter sur les cous… Ce récit démentiel avait suffi au Binoclard pour accorder à cette petite une place dans la bande. Et lui imposer un entraînement rigoureux.
   On avait bien sûr demandé à cette petite fille comment elle avait latté des bestioles de deux mètres, fortes, coriaces et armées. Sans rien obtenir d’autre que son ignorance et son incompréhension. Ses parents auraient peut-être su quelque chose, mais ils étaient morts. Une rafle à Paris, un mois plus tôt.
   Douze ans plus tard, on se félicitait encore de cette décision. Mais on se posait encore des questions sur ses prouesses. Comment et pourquoi en était-elle capable ?
   Elle-même ne savait toujours aucune réponse.


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Bordeaux



   Corentin avala sa boule de pâte grise. On s’habituait à ce goût infect et à cette odeur de viande avariée.
– Bien dormi ?
   Mieux que moi, j’espère !
   Pendant toute la nuit, une idée lui avait tourné dans la tête, bruyante comme un moustique : ces gamins mentaient parce que les gerkis les recherchaient.
   Il désigna le dessus de table posé par terre où attendait la bouffe.
– Servez-vous, hein !
– On n’était pas aussi bien installés à Lyon ! répondit Alice.
   Si c’était bien son vrai prénom. Simon s’appelait bien Stéphane, en réalité, non ?
   Audrey se recula et s’écarta.
– Allez-y, y a de la place. Antoine, tu te pousses un peu ?
– En fait, ici, c’était la maison d’un grand viticulteur, expliqua Corentin.
   Et pas n’importe lequel. Son père.
– Un quoi ?
– Ils sont trop jeunes ! excusa Lucie. Comment tu veux qu’ils connaissent quelque chose qu’ils ont jamais vu ?
– Ah oui c’est vrai ! Le vin, vous savez ce que c’était ?
– On en a entendu parler, répondit Simon. C’était de l’alcool, c’est ça ?
– Pas mal. Et on le faisait avec du raisin. Un viticulteur, c’était celui qui en faisait et qui en vendait. Et à Bordeaux, y avait énormément de viticulteurs ! Et là, avant, c’était chez un viticulteur.
– Ben dis donc, il devait en vendre beaucoup ! C’est énorme, comme maison !
– Ah, mais c’est que les vins de Bordeaux, c’était réputé partout dans le monde ! Bon, il va pas falloir traîner ! On finit le petit déj, et après, on mendie !
– Et après, on va squatter ailleurs, se rappela Simon-Stéphane.
   Si cette histoire tenait debout. Après tout, les hologrammes n’avaient pas parlé d’une fille. Juste d’un fils.
– Corentin ! reprit Lucie. Y a de la place, quand même !
   Rajoute pas que c’est chez moi !
   Sinon, il en viendrait à une chose qui ne le tentait pas du tout. Parler de cette maison ne le dérangeait pas, mais de sa famille, si. Il détestait se rappeler cette jeunesse passée entre un père qui ne pensait qu’aux ventes de son grand crû Château Bisqueroumes, une mère catho à la limite du puritanisme. Et surtout Pacôme, son frère aîné. Le plus beau, le plus riche, le plus intelligent… Aux yeux de leurs parents, du moins. Le reste du monde n’avait su voir en lui qu’un gosse de riche gâté jusqu’à l’os. Fiers de lui même quand il avait mise enceinte une copine de lycée, et honteux de leur cadet. Certes, Corentin ne prétendait pas se présenter comme un modèle. Les défauts, ça ne lui manquait pas ! Mou, pour ne pas dire lâche. Pas très malin. Quelle fierté pouvait-on éprouver en parlant d’un enfant comme lui ? Si encore il avait attendu de vieillir pour se révéler moche. Mais non, même pas ! Il s’était mis à grossir très tôt et n’avait jamais réussi à bronzer. Le soleil ne lui avait jamais rien donné de plus beau qu’une espèce de coloration rose cochon qui soulignait le roux terne de ses cheveux.
– S’ils nous aident à la chasse, moi, je suis pas contre, ajouta Antoine.
   Jérôme avait souligné hier le manque de nourriture. Mais ce matin :
– Avec Marie, on a un peu réfléchi : deux de plus à mendier, avec un peu de chance, ils gagneront de quoi acheter leur part.
   Et Thierry, qui avait mis le doigt sur le secret des deux petits résistants ? Non, son idée paraissait tirée par les cheveux, maintenant. Là, il ne disait rien.

– Éloignez-vous, bordel ! jura Corentin. Quand les gens voient plus de deux ou trois mendiants en groupe, ils passent leur chemin !
   Simon et Alice se relevèrent et scrutèrent les trottoirs à la recherche d’un coin moins rempli. Ils passèrent sous ces voitures volantes en forme de cube qui bourdonnaient au-dessus de l’artère, s’installèrent à une place libre. Comment pouvait-on, en ayant grandi dans une ruine, ignorer cette règle ? Pour s’asseoir et attendre des dons d’argent, on s’asseyait tout seul, à la rigueur par deux, mais jamais en plus grand nombre.
   Ça a l’air de sacrés boulets ! Et dire que j’ai cédé à tout le monde !
   Lucie et la famille de Jérôme. Cinq personnes en tout. Les autres avaient gardé le silence. Et ça lui avait suffi pour soupirer Bon d’accord !
   Une seule fois dans sa vie, il avait défendu son idée jusqu’au bout. Son unique victoire. À seize ans, retiré de l’école après plusieurs redoublements, il avait osé exposer son projet : passer un permis poids lourds et devenir chauffeur de bus ou de car. Personne dans sa famille n’avait apprécié. Pacôme avait bien rigolé. Mais pas leurs parents, qui avaient pété les plombs. Un métier aussi peu noble chez les Bisqueroumes, ça ne s’était jamais vu !
   Thierry s’étira.
– On voit qu’ils ont pas l’habitude !
   Il baissa la voix :
– C’est à se demander comment ils se démerdaient à Lyon !


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