Les écrits de Raphaël
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Songes interdits


        Cette histoire m’est venue suite à un rêve dont seule une image a bien voulu me rester : des masques dorés qui flottaient devant moi.


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Prologue


Des masques dorés, immobiles, flottent dans une lumière bleu pâle. Aucun regard n’apparaît dans leurs yeux en amande, rien d’autre qu’un vide qui semble pourtant scruter jusqu’à l’âme. Leurs bouches dessinent de larges sourires froids.
    Cette image imprégnait les pensées de Chloé Guilmours alors qu’elle savourait son thé et ses biscuits du matin. Elle se souvenait très rarement de ses rêves, mais celui-ci semblait incrusté dans son cerveau.
    Ces masques étaient plus étonnants qu’effrayants. Pourtant, plus encore que de leur couleur dorée, plus encore que leurs sourires inexpressifs, plus encore que leurs yeux vides, elle se rappelait la peur glacée qui l’avait envahie pendant son sommeil. Pourquoi ces visages d’une froide neutralité l’avaient-ils terrifiée ?
    Elle se leva, termina son thé d’un trait, posa sa tasse dans l’évier de la kitchenette et referma la boîte de biscuits, qu’elle rangea dans un placard. Ce n’était plus le moment de penser à un rêve ! Dans une demi-heure, son centre de loisirs devait être en mesure d’accueillir les jeunes désoeuvrés et les petits durs de cette maussade cité de Clichy.


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Chapitre 1

    Une sirène de police déchira le calme matinal de l’avenue Foch. Le gyrophare striait d’éclairs bleutés la façade d’un immeuble cossu alors que la voiture s’arrêtait négligemment. Le contact fut coupé. Le commissaire Daniel Cavalier quitta le véhicule et, d’une pression sur sa clef-télécommande, le verrouilla.
    Un agent en uniforme le salua.
_ C’est au...
_ ...cinquième, je sais, coupa froidement Daniel. L’appel était bien clair. Merci.
    Il entra d’un pas vif dans le vestibule. Sa barbe de trois jours, sa vieille veste de cuir, son jean noir délavé et ses chaussures d’un noir terne semblaient n’avoir pas leur place entre ces murs de marbre blanc crème.
    Du regard, il explora la luxueuse entrée. Sur les boîtes aux lettres s’affichaient des noms et des adresses gravés sur de petites plaques de cuivre.
Corentin Faretti. 5ème étage. Appartement 54
    La policeconnaissait bien ce type. Trop bien. Une liste d’ennemis plus épaisse que l’annuaire parisien, un casier judiciaire long comme un roman. Et comme par hasard, il habitait là où on avait retrouvé un cadavre. Certainement impliqué dans l’histoire, donc.
Dans le rôle du mort ? pensa-t-il. Ben ouais, bonhomme. Même un dur comme toi trouve son maître un jour ou l’autre...

_ Bonjour, chef, salua le lieutenant Pierre Marton lorsque Daniel quitta la cabine de l’ascenseur au cinquième étage.
    Il sortait d’un des appartements, les mains encore revêtues des gants de plastique obligatoires sur les scènes de crime. Son visage livide suffit au commissaire pour deviner l’horreur du spectacle qui l’attendait.
    Le jeune lieutenant portait un très ordinaire chandail, un très banal jean bleu et de très communes baskets. Comparé aux vêtements usés de son supérieur, son ensemble avait l’air d’un smoking. A ses côtés se tenait sans doute un témoin. Il portait un peignoir brun par dessus une chemise bleue, une cravate plus foncée et un pantalon blanc. Exactement le genre à habiter un immeuble aussi cossu...
_ Alors ? Faretti s’est fait un ennemi de trop ?
    Sous ses cheveux bruns et bouclés, l’étonnement accentua l’air gamin de Marton.
_ Vous savez déjà qui c’est ?
    Daniel entra dans l’appartement. Des agents en uniforme et des techniciens en blouse blanche s’affairaient dans un immense salon.
_ Dès que j’ai vu son nom sur une boîte aux lettres, ça a fait tilt. Avec tous ses ennemis, ça devait finir comme ça et je me suis dit que ça avait pas raté. Je savais même pas qu’il avait une planque ici. A moins que ça ait été son adresse principale. Il était pas facile à suivre...
_ C’était qui ?
_ Un type que nos services connaissaient depuis longtemps. Proxénétisme, armes, héro... Dès que ça se trafiquait, il s’en servait pour faire du fric.
_ Ses affaires marchaient bien, alors. Vous avez vu l’appart ? Attendez, chef ! Je dois vous prévenir : c’est pas beau à voir.
    Daniel soupira et décocha au jeune lieutenant son regard J’en-ai-vu-d’autres-je-connais-mon-boulot.
_ Bon. Vous allez me recueillir la déposition du témoin, ordonna-t-il en enfilant ses gants de latex.

    Dans le salon, le médecin légiste enregistrait ses premières impressions sur son dictaphone :
_ Tout le squelette semble avoir été brisé, ou broyé. Pourtant, la peau ne semble porter aucune blessure visible. Les dents ont été vraisemblablement arrachées.
_ On les a retrouvées où ?
    Le légiste sursauta, leva son visage, enclencha la pause de son appareil.
_ J’allais le signaler, s’irrita-t-ill. C’est troublant. Mais ce genre de question, c’est votre domaine, je crois.
    Daniel s’accroupit et examina le cadavre. Il ne put s’empêcher de déglutir d’horreur. Marton avait raison : c’était franchement immonde. Même quand on en avait vu d’autres.
    Ce n’était plus qu’un corps mou comme un coussin de chair. Le cou, les bras et les jambes formaient des angles absurdes et répugnants, tels des lombrics agonisants. Par le nez écrabouillé et la bouche informe s’étaient échappés quelques flots de sang, qui séchaient.
Ils ont dû bien s’acharner dessus.
    Et pourtant, le salon ne portait pas la plus petite trace de lutte. Chaque meuble, chaque livre semblait bien à sa place. Comme si...
Faretti s’est laissé faire ou quoi ?
    Cette hypothèse pas très crédible
C’était un ancien légionnaire : il aurait vendu chèrement sa peau
au lieu de la refiler sur un plateau d’argent

était contredite par la peur et la souffrance lue dans les yeux vitreux.
_ Bonjour Chef.
    Daniel se redressa et se retourna vers le lieutenant Matthias Ronsard.
_ Faudrait que vous veniez voir la cuisine.
_ Un autre cadavre ?
_ Non. Mais c’est franchement bizarre...
    Intrigué, le commissaire se dirigea vers la pièce que lui indiquait Ronsard.
Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?
    Des portes de placards arrachées, des miettes de vaisselle jonchaient le sol et les tables et chaises renversées. Le four, le micro-ondes et le réfrigérateur n’étaient plus que des amas de pièces détachées. Une grosse masse d’aliments en bouillie moisissait lentement.
    Le salon où gisait le cadavre était impeccable. Mais la cuisine n’était qu’un infâme chaos.
_ Vous avez déjà vu un truc pareil, chef ?
_ Ca sent le serial killer, ce genre de mise en scène. Un foutu taré !
Daniel sortit de sa poche son stylo et son calepin.
Affaire Faretti. Corentin Faretti retrouvé mort dans salon nickel. Cuisine mise dans un griffonna-t-il.
    Plusieurs mots défilèrent dans son cerveau. Il parvint à se décider pour :
chaos



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Chapitre 2

    Chloé déverrouilla la porte maculée de tags de son centre de loisirs. Petite salope ! On aura ta peau ! Crève !
    Son oeuvre était très diversement appréciée. Les jeunes habitués du centre l’aimaient beaucoup. Mais les caïds du quartier, c’était autre chose. Le temps passé à se défouler en boxe thaï, à se servir des
pauvres bécanes !
PC, à squatter des
trucs pourris !
platines le temps d’un rap improvisé, c’était autant de moins de cailleras à leur service. Ca aurait été bien pratique pour dealer, pour racketter... Malheureusement pour eux, certains évitaient leur influence.
    Elle entra et se dirigea vers son bureau où l’attendaient un mobilier usagé et un vieil ordinateur à l’écran entouré de post-its.
Matériel boxe thaï pas rangé. Prévoir engueulade. affichait l’un d’eux.
    Elle sourit. Ca n’allait être ni le premier sermon qu’elle leur dispenserait, ni le dernier. Ces jeunes avaient besoin d’activités, de compréhension, mais aussi d’autorité.
    On verrait ça à leur arrivée.
    Elle ouvrit la fenêtre aux vitres fendues. Un air morne de banlieue s’engouffra dans la petite pièce. Au pied des tours lépreuses, des voitures arboraient leur peinture maculée de tags, les plaques de carton qui remplaçaient leurs vitres brisées... Certaines, privées de roues, étaient montées sur des cales.
    C’était ça, le passé de Chloé. Du vandalisme et des vols. Sans oublier les tournantes auxquelles il fallait échapper. Ou bien en les fuyant, ou bien en tenant tête à ces connards en rut...

Des masques dorés, immobiles, flottent dans une lumière bleu pâle.
    Le souvenir de ce rêve étrange taquina à nouveau son cerveau. Pourquoi avait-elle eu si peur de ces visages neutres ?
Aucun regard n’apparaît dans leurs yeux en amande, rien d’autre qu’un vide qui semble pourtant scruter jusqu’à l’âme. Leurs bouches dessinent de...
_ Y a mieux, comme vue !
    Chloé sursauta.
_ Excuse, rit la voix un peu rauque qui venait de la surprendre, je voulais pas te faire peur !
_ Pas de problème.
    Elle se retourna. Dans l’entrée de son bureau se tenait une jeune noire sanglée dans un survêtement de toile bleu et blanc. Ses longues tresses tombaient sur ses épaules. Des rangées de petits anneaux dorés ornaient ses oreilles.
_ Salut, Linda.
_ T’as du bol que j’aie pas voulu t’agresser. Tu planais grave ! Sans mentir, Nat aurait pu te choper à l’aise ! T’aurais été mal...
_ C’est cool que t’arrives à parler d’elle en te marrant...
_ Pas toi ?
    Chloé sourit. Bien sûr qu’elle y arrivait, mais sans grand mérite. Nat était une néonazie incarcérée, comme Linda et elle, au quartier des mineurs de Fleury-Mérogis. Le genre de fille dont la seule force était la faiblesse des autres.
_ On peut savoir à quoi tu pensais ? demanda la jeune africaine. Ca a l’air passionnant !
_ Oh ! C’est un truc bizarre.
_ Comment ça 
_ Quand on aura fini, je te raconterai tout.
_ C’est si long et si bizarre que ça ? OK ! Comme tu veux ! On passe un coup de balais avant que les fauves arrivent ?
_ OK ! sourit Chloé.
    Les fauves... Surnom amical et bien trouvé.
Elles n’hésitaient pas à leur balancer.
Bon, les fauves, vous écoutez deux secondes ?
Putain, les fauves, ça le fait pas, ça ! OK ? Ca le fait pas !
    Ils parlaient fort, étaient souvent sur la défensive.
    Elles-mêmes avaient été parmi leur nombre, quelques années auparavant. Et puis, une fois sorties de prison, elles avaient fondé ce centre ensemble. Ca n’avait pas été facile de demander les subventions nécessaires, le local... Mais dans quelques jours, ce serait un plaisir de fêter le premier anniversaire. Un beau cadeau serait... du matériel neuf ? On pouvait toujours rêver.


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Chapitre 3

    Pierre Marton, assis derrière son bureau du 36 quai des orfèvres, lut soigneusement la carte d’identité du témoin.
De Faronnes
Jacques-Ernest Philippe Antoine
tapa-t-il sur son ordinateur.
_ Votre profession ?
_ Retraité. J’ai exercé la profession d’orthodontiste. J’avais un cabinet à Vincennes et ai choisi de me retirer à Paris. Un appartement avenue Foch était libre et...
_ D’accord. Monsieur de Faronnes, vous disiez que vous connaissiez mal votre voisin...
_ Il était peu présent dans la résidence.
    Pierre tapa ces informations.
Vu ses affaires, c’était un peu normal...
_ Vous avez eu des problèmes de voisinage ?
_ Pas le moindre. Nous voyions peu monsieur Faretti et il se montrait distant.
_ Distant ? Comment ça ?
_ Il saluait toujours très froidement. Et surtout, hâtivement. Nous n’avons jamais su ce qu’il faisait dans la vie. Mais nous n’avions aucun problème à déplorer. Pas même... hum...
    De Faronnes secoua la tête, visage crispé, comme pour chasser de sinistres souvenirs.
_ Pas même une... nuisance sonore...
    Il prononça les derniers mots entre ses dents, la bouche crispée par l’horreur de ce qui s’était passé à côté de chez lui.
Jusqu’à aujourd’hui, bien entendu : il a dû hurler, le pauvre mec ! pensa Pierre en notant ces informations.
_ Bien. Vous disiez tout à l’heure que vous avez entendu ce qui se passait. Je sais que c’est pénible, mais c’est indispensable à l’enquête. Essayez de m’en parler du mieux que vous pouvez.
_ J’ai d’abord entendu un chahut invraisemblable, dit de Faronnes d’un trait afin de ne pas laisser à sa voix le temps de se briser. Un fracas métallique énorme. C’était à croire qu’on mettait la cuisine sens dessus-dessous ! Casseroles, poêles... C’était insupportable ! J’étais alors furieux contre monsieur Faretti. Je me suis donc levé afin d’aller sonner à son appartement pour le sommer d’arrêter immédiatement son... son tapage, et j’ai entendu...
    Il pâlit; but une gorgée de café qui descendit dans son gosier avec un bref bruit de déglutition, mais sa peau refusa de reprendre la moindre couleur.
_ C’était un hurlement horrible. C’était aigu... A peine humain ! Mais ça ne s’est pas arrêté là. J’ai ensuite entendu des... Oh ! Des craquements atroces !
    Nouvelle gorgée de café.
_ C’était... comme si on cassait des branches d’arbre dans de la vase. Mais je n’y ai pas cru. J’ai bien compris qu’on... qu’on brisait les os de quelqu’un !
_ Qu’est-ce que vous avez entendu d’autre ?
_ D’autres craquements du même genre, ainsi que d’autres hurlements. Le malheureux monsieur Faretti a hurlé Pitié !.
Hein ? D’après Cavalier, c’était pas un tendre. Et il a gueulé à mort dès le début...
_ Est-ce qu’il a dit ce qui pourrait ressembler à un nom ?
Le nom de ses assassins ou du commanditaire ? Ce serait un coup de bol, mais...
_ Pas tout de suite. Mais il a continué à hurler. Et... Ce n’est pas un nom qu’il a hurlé, mais... Lieutenant, il faut me croire !
_ Je vous crois, monsieur de Faronnes.
_ Je l’ai entendu dire quelque chose comme... caresse. Pierre sursauta.
_ Je crois qu’il hurlait : Non, caresse, arrête...
_ Caresse ? Vous êtes sûr ?
_ C’était un mot qui ressemblait.
Faretti a pas vraiment eu une caresse.
_ Et après ?
_ Tout ces hurlements se sont arrêtés d’un coup. J’ai entendu une chute. Et vos collègues et vous ont dû arriver... peu après.
_ Je vais vous demander de réfléchir au mot "caresse". C’était un mot qui ressemblait ?
    De Faronnes haussa les épaules.
_ J’aimerais pouvoir vous en dire plus. Mais je n’arrive pas à me souvenir précisément de ce que monsieur Faretti a dit...
_ Bon. On va faire avec ça. Dites-moi, est-ce que vous avez entendu sonner chez monsieur Faretti ?
_ Non.
Donc, les tueurs -je vois mal un mec tout seul faire tout ça !- ont profité de la porte pas verrouillée.
Mais c’est bizarre qu’un mec comme Faretti laisse sa porte ouverte.

    Pierre avait aperçu ce matin une impressionante collection de verrous.
_ Votre déposition est enregistrée, dit-il d’une voix qui se voulait calme, mais où perçait son trouble. Je vais l’imprimer en trois exemplaires, et je vous demanderai de les signer. Je vais vous laisser ma carte, si jamais quelque chose vous revenait...
_ Je ne manquerai pas de vous appeler, inspec... Oh ! Pardon ! Lieutenant !
_ C’est pas grave. Y a encore pas mal de gens qui se trompent dans nos grades.



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Chapitre 4

 _ C’est un truc de ouf, ton histoire ! s’étonna Linda en reposant sa tasse. Tu vois des masques dorés qu’ont rien de flippant, et pourtant tu flippes à mort dans ton rêve ! C’est ça ?
    Chloé l’avait invit chez elle afin de lui raconter son rêve, dont elles discutaient autour d’un café.
_ T’as bien résumé. Une fois réveillée, j’étais juste surprise d’avoir eu peur. C’est pour ça que j’arrête pas de repenser à ce rêve !
_ Carrément dingue ! Mais qu’est-ce qu’ils foutaient, ces masques ?
    Chloé haussa les épaules.
_ Ils étaient là, devant moi, et ils bougeaient pas.
_ Hein ?
_ Parole ! Ils bougeaient pas, rien ! Comme s’ils étaient en vitrine ! Sauf que dans mon rêve, ils étaient en l’air.
    Linda but une gorgée de café.
_ Faudrait organiser une séance d’Internet avec les fauves. Ils font une recherche du genre "Rêve masques dorés" et ils épluchent les résultats tous ensemble.
_ Pas bête. Il faudrait une connexion Internet plus rapide. T’as le budget pour ça ?
_ Ben euh...
    Elles éclatèrent de rire. Convaincre la mairie de Clichy de financer leur centre de loisirs avait déjà été une foutue galère. Bon, d’accord, elle avait filé un local, quand même. Un vieux gymnase tout pourri que personne ne s’était encore occupé de démolir. Quelques travaux plus tard, l’endroit était devenu potable en dépit des tags qui maculaient ses murs.
    Après, pour faire cracher des thunes supplémentaires, c’était galère. Le matériel avait été racheté en occase et les fauves ne le ménageaient pas toujours. Il fallait des appareils neufs, c’était une évidence. Une évidence pour Linda et Chloé... mais pas pour la mairie de Cl:ichy. Ils avaient beau savoir que ce quartier était devenu un peu moins pourri grâce au centre, ça avait l’air de les intéresser autant que leur première branlette. Pourquoi ne disaient-ils pas franchement : On vous a financé votre projet pour débuter, maintenant, démerdez-vous les mignonnes ? Ils le pensaient très forts.
_ Je vais me rentrer, dit Linda en se levant. Ca m’a grave claquée, cette journée ! T’as encore la pêche ?
    Chloé sourit.
_ Comme tu vois.
    Linda pouffa.
_ Putain, t’es carrément increvable !
_ Arrête ! C’était trois fois rien, comme journée !
_ Un rêve timbré, une journée d’entraînement avec les fauves... T’appelles ça trois fois rien ?
_ Ben ouais. Je vais peut-être me faire un ciné, ce soir. Ca te branche ?
_ T’es dingue ! Moi, ce qui me branche, c’est une douche, un dîner et au lit. Merci pour le café, c’était cool.
_ Tu rigoles ! Ca m’a trop fait plaisir ! Et puis j’avais besoin de parler de mon rêve...
_ Ca t’a marquée à ce point-là ?
    Chloé fronça son visage.
_ C’est juste que j’arrive pas à comprendre ce qui m’a foutu les boules ! Ca me gave !
    Linda lui empoigna les épaules.
_ Te prends pas la tête avec ça ! Tu sais, les rêves, des fois... Tu te rappelles le truc que je t’avais raconté en zonzon ?
_ Avec la bagnole ?
    Ce n’était pas facile à oublier. Linda avait, au cours d’une nuit passée dans leur cellule, rêvé qu’elle était assise à l’arrière d’une limousine interminable. Si longue qu’elle ne voyait même pas les sièges avant. Le véhicule, en dépit de sa taille invraisemblable, se faufilait dans une circulation typiquement parisienne plus facilement qu’un scooter.
_ Tu vois que les rêves, c’est rien d’autre que des trucs de ouf. Le tien est juste un peu plus ouf que la moyenne ! OK ?
_ Je vais faire avec ça.

_ Oh putain ! Mais laisse béton ! Tu trouves que ça vaut le coup de péter les plombs ?
_ Mets-toi à ma place.
_ OK ! Je me mets à ta place.
    Linda réfléchit quelques instants.
_ Ben à ta place, j’oublierai.
    Chloé fronça à nouveau son visage, ce qui assombrit ses grands yeux bleus.
_ Tu crois que c’est facile ?
_ Pff... C’est qu’un rêve, OK ? Et puis, t’es sûre que tu te rappelles de tout ?
    Long silence.
_ T’as raison, ouais. OK ! Je vais oublier ça.
_ Cool ! Fais-toi ton ciné, tu vas voir ! Dis donc, mon frigo est bien rempli ! On se fait une bouffe chez moi ?
    Entre les deux amies, les dîners ne s’organisaient jamais vraiment. C’était du cent pour cent improvisé. C’était à qui avait envie d’inviter l’autre la première.
_ Je te croyais claquée !
_ Ouais, ben de te faire une bouffe, ça me refile la pêche ! Allez, amène-toi !


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Chapitre 5

_ Il est où, le dé ? Il est où ?
_ Rolex ?
_ Eh mec ! Bijoux à pas cher !
_ Mate-moi ça, mec ! Cartier pour que dalle ! Que dalle !
    Comme toujours sur le boulevard de Rochechouart, des badauds, exceptions dans une foule indifférente, se laissaient alpaguer par des vendeurs de copies de montres et de colliers en toc et des joueurs de bonneteau.
    Indifférent bien que sollicité,
_ Rolex, mec ?
Daniel Cavalier tourna boulevard Barbès. Il franchit deux ou trois carrefours, s’engagea dans une ruelle sale et s’arrêta devant un petit immeuble.
_ Malika ! hurla un jeune homme, le visage dirigé vers une fenêtre.
Nicolas BORTE, affichait une sonnette.
    Il appuya.
_ Oui ?
_ C’est Daniel Cavalier.
_ Oh ! Monsieur Cavalier ! Entrez ! Vous connaissez le chemin !
Bzz !
    Alors que la voix de Malika répondait, Daniel poussa la porte et entra dans un vestibule aux murs presque entièrement tagués
Toujours aussi chouette, la déco !
où se mêlaient la puanteur piquante du tabac froid et l’odeur à la fois acide et sucrée du cannabis.
    Il connaissait le chemin. Nicolas Borte était son meilleur indic. C’était un petit dealer minable qui devait sa liberté non pas à sa discrétion -il avait l’art de se faire pincer régulièrement- mais à tout ce qu’il savait sur le milieu. Une perle rare qui valait bien la peine qu’on ferme les yeux sur ses trafics. C’était grâce à lui que la police avait pu démanteler un réseau de prostitution monté par Corentin Faretti.

Dring !
_ C’est bon, j’arrive ! cria Nicolas.
    Il se gratta l’entrejambe, décolla du canapé miteux où il était vautré, se dirigea en traînant ses pieds revêtus de chaussettes sales vers la porte et l’ouvrit.
_ Entrez, monsieur Cavalier, entrez...
    Le flic le dépassait d’une bonne tête, voire plus. Son visage mal rasé portait les stigmates de nombreux coups reçus au cours des années. La crosse de son arme dessinait une bosse sous sa veste élimée.
_ J’ai pas fait de café, s’excusa Nicolas, mal à l’aise, en refermant sa porte qui avait été équipée d’un judas dans un passé encore proche, mais qui se contentait désormais d’une boule de mastic pour boucher le trou.
_ J’ai pas que ça à foutre, Borte, répondit Cavalier en se laissant tomber sur le canapé.
_ Comme vous voulez, commissaire. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
_ Caresse, ça te dit quelque chose ?
    Nicolas, stupéfait, écarquilla les yeux et laissa pendre sa mâchoires aux dents jaunes.
_ Vous me draguez ou quoi, là ?
_ Fais pas le malin. On a retrouvé Corentin Faretti mort chez lui.
_ Hein ?
_ Le voisin a entendu quelque chose comme "caresse". "Non, Caresse, arrête"...
_ Vous déconnez ou quoi ? Faretti a supplié ?
    En général, avec Faretti, c’était l’adversaire qui suppliait en voyant ses doigts ou ses dents cassés un à un.
_ Bon, ça va ! Donc, Caresse, ça te dit rien ?
_ Ben non, rien !
    Cavalier se leva.
_ Un nom qui ressemble...
_ Pff... Dit comme ça... Mais je veux bien me renseigner ! déglutit Nicolas.
    Le commissaire ne voulait jamais d’infos : il les exigeait. Sinon, c’était fini la belle vie : il déballait ses combines et monsieur Borte était bon à serrer.
_ Je compte sur toi, Borte. Je veux du solide dès demain.
_ Vous en aurez !
_ J’espère. Passe une bonne journée, Borte. Salut.
    Cavalier quitta l’appartement.
Caresse ! C’est quoi ce nom de merde ?
pensa Nicolas, qui se marrait tout seul.


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Chapitre 6

    Chloé gara son vieux vélo contre une barrière et l’y attacha par un gros cadenas. Bien que tout pourri -aucun développement, une selle qui avait connu des jours meilleurs, rouille sur le guidon...-, il lui rendait bien des services et lui était donc précieux. A priori, son état devait suffire à repousser les voleurs, mais...
Elle entra dans le Grand Rex et consulta les séances. Je suis une légende commençait dans dix minutes. La bande-annonce n’était pas mal. Elle rejoignit la file d’attente.

    Dans sa tête, le souvenir des masques dorés n’avait rien de terrifiant. Il ne s’agissait que de visages totalement inexpressifs qui se contentaient de flotter devant elle, de braquer leurs yeux vides presque idiots.
    Ce qui la taquinait, c’était cette peur qu’elle avait ressenti dans son sommeil. C’était incongru, mais ça avait été là. Qu’est-ce que ça voulait dire ?
    Linda avait raison. Les rêves, c’était ouf, et le sien était spécialement ouf. Il ne fallait pas y attacher d’importance. On n’en avait plus parlé pendant le dîner, aussi sympa que ces bouffes improvisées dont les deux amies avaient le secret. D’autres sujets, oui. Mais cette histoire, ça commençait déjà à être du passé. Cette nuit, elle rêverait d’autre chose. De Will Smith et des mutants qui peuplaient la terre désertée où il essayait de survivre, par exemple.

    Ted tomba en arrêt devant le Grand Rex. Après une journée passée à encaisser les dettes de tous ces petits cons, il avait grand besoin de décompresser. Un porno acheté au sex shop le plus proche suivi d’une bonne branlette était pile poil ce qu’il lui fallait.
    En parlant de sexe... La fille qui faisait la queue pour un film devait certes être bien bonne à défoncer vu le corps qu’elle avait.
Putain, comment je te la baiserais !
    Un trop pur châssis, la salope ! Ted retarda l’achat de son film porno uniquement pour cette anatomie de rêve. Son regard traversa les vêtements de la fille, qui apparut nue dans son imagination. Une raideur tendit son bas-ventre.
    Mais ce n’était pas tout. En ce moment, elle lui tournait le dos, lui offrait une vue imprenable sur ses cheveux bruns, ses hanches et son cul d’enfer, mais tout à l’heure, lorsqu’elle avait choisi son film et s’était dirigée vers l’entrée du cinéma, il avait pu apercevoir la courbe que son pull dessinait par dessus ses seins.
Comment ça doit être ferme !
    Il avait également aperçu... la touche finale. Même lui, qui considérait que ce détail était très secondaire dans un lit, était bien obligé de reconnaître que ça le remuait.
    Ca intéresserait son patron. Une bombe pareille, ça ferait le bonheur d’un paquet de clients !
    Tant pis pour le film de boules. Ted sortit son portable de sa poche, glissa la façade, activa l’appareil photo.
Cliclac !
    L’image de la fille occupait l’écran du portable. Ted effleura une touche, sélectionna Envoyer par dans le menu qui apparut, choisit MMS. Il sélectionna un nom dans son répertoire.
Message envoyé

    Quelques minutes plus tard, le téléphone sonna. Ted
Cool ! Il veut en savoir plus !
décrocha.
_ Allô, patron ? Vous avez eu mon MMS ?
_ Elle a un très beau corps, j’en conviens. Mais as-tu vu son visage ?
_ Putain, je l’ai vu, ouais ! Attendez !
    Il la décrivit.

    A l’autre bout du fil, l’homme crispa sa main aux ongles impeccables sur le téléphone.
_ En es-tu sûr ?
_ Elle était quasiment devant moi y a pas longtemps ! Et puis, un canon pareil, ça se mate bien comme il f...
_ Ca va, ça va... Je veux tout savoir sur elle. Tout, absolument tout !
_ Vous voulez que je la file ?
_ Aussi discrètement que possible.
_ Putain, merci patron ! Elle est trop bien roulée, je vais m’éclater !
_ Si jamais tu n’en sais pas davantage demain à midi...
_ Vous inquiétez pas ! Demain à midi, vous saurez tout !
_ J’espère.

_ Et quand est-ce qu’on la rec...
    Une tonalité répondit à Ted.
_ Qu’est-ce qu’il a, le vieux con ?

    L’homme raccrocha. D’un pas trop rapide, il se dirigea vers un fauteuil et s’y laissa tomber. Il souleva sèchement sa boîte de cigares, en prit un et en coupa le bout d’un geste nerveux. Sa main hâtive fouilla dans la poche intérieure de son peignoir de soie et saisit le briquet d’argent.
    Il alluma le cigare. Une bouffée parfumée de tabac tourna dans sa bouche. Ce soir, la fumée délicate ne parvenait pas à le détendre.


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Chapitre 7

    Daniel Cavalier posa le dossier, décrocha son portable et parcourut le répertoire électronique à la recherche de Borte. Cette feignasse devait encore cuver sa Kronenbourg de la veille, mais tant pis. Il pressa la touche du combiné et attendit.
    Enfin, une voix encore lourde de sommeil se décida à répondre :
_ Ouais ?
_ Borte, c’est Cavalier à l’appareil.
_ Bonjour, commissaire. Excusez-moi, j’ai fait une teuf avec des potes et...
_ Me raconte pas ta vie. Heureusement que j’ai pas compté que sur toi pour des infos...
_ J’ai bossé, ouais ! Ben... Y a bien un Cyrille Carrez...
_ J’ai son casier sous les yeux.
_ Pas mal, ça !
    La porte du bureau s’entrouvrit pour laisser passer le visage de Claire Almard, ainsi que sa main serrée sur l’agenda électronique de Corentin Faretti. D’un geste, Daniel l’invita à entrer et à s’asseoir.
_ Qu’est-ce qu’on t’en a dit ? demanda-t-il, indifférent à l’ironie et à l’agacement qui perçaient dans la voix de son indic.
_ J’ai croisé d’anciens potes à lui. Il paraît qu’il a tout largué. Tout !
_ Tout largué... T’en sais pas plus ?
_ Ben... Il braque plus de banques, il cambriole plus, il tabasse plus... Il a même largué sa copine ! C’est pas moi le flic, mais franchement, ça m’a l’air mort, comme piste.
_ Tout ça pour être sûr que je te demande plus rien...
_ Ca va, ça va... Qu’est-ce que vous voulez savoir d’autre ?
_ Sur son casier, sa dernière adresse connue, à part la Santé, c’est le 28 rue de la Chapelle. Je voudrais que t’arrives à me dire où le choper maintenant. Tu dis qu’il a un boulot...
_ Ouais ! Mais alors, j’ai pas pu savoir lequel.
_ Je veux savoir ça.
_ Pour quand ?
_ Dans la journée.
_ Hein ?
_ En te mettant au boulot dès maintenant, c’est faisable. Vu ce que j’ai lu sur lui, c’est le genre à aimer le frisson : t’as qu’à dire que tu connais quelqu’un qu’a entendu parler de lui et qui compte sur lui pour un casse. Ca va lui foutre l’eau à la bouche.
_ Dès maintenant ? Mais merde ! Vous me sortez du plumard, là !
_ Fais-toi une douche froide et un café, ça va te remettre en forme. Et n’oublie pas : je veux du nouveau dans la journée !
    Daniel raccrocha.
_ Vous avez réussi à fouiller là-dedans ? demanda-t-il en désignant l’agenda électronique.
_ C’était un code à quatre chiffres : autant dire, de la rigolade à cracker !
_ Donnez-moi autre chose que des détails techniques.

    Claire eut envie de soupirer, mais s’en garda bien. Cavalier était réputé pour ses qualités professionnelles, mais pas vraiment pour son humeur joyeuse.
_ Attendez...
    Elle pressa quelques touches, puis :
_ Et voilà ! dit-elle en tendant l’appareil vers le commissaire.
    Qui eut le souffle coupé par la surprise.
_ Rien que ça ! Bon, on lui posera deux ou trois questions après. En attendant, Marton nous a déniché un client intéressant, mais j’ai besoin de deux trois infos à son sujet.
Notre indic y travaille.
_ Un client intéressant ?
    Cavalier saisit un dossier et en montra la couverture à Claire.
Cyrille Carrez
_ Il serait capable de... Enfin, ce qu’on a vu ce matin ?
    Il haussa les épaules.
_ Disons que je lui souhaite d’avoir un bon alibi, sinon, ça pourrait chauffer pour lui. Il paraît qu’il bosse honnêtement, maintenant. J’attends la confirmation.


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Chapitre 8

 _ Ah !
    Rachid vola, puis atterrit le bras sur le tapis. Une fois de plus, il n’avait rien compris au film. Un coup de poing à Chloé, elle avait saisi son poignet et sa gorge, s’était tournée et... la suite par terre, avec l’épaule en feu.
_ Putain la vache !
    Il massa sa trachée, qui avait un peu dégusté.
_ J’ai rien capté !
_ T’armes de trop loin, Rachid, réprimanda Chloé. Résultat, je sais comment éviter ton coup largement avant que tu le donnes. Ca fait dix fois que je te le dis ! Quand t’en auras marre de passer ton temps par terre, tu te décideras peut-être à faire gaffe à ça !
    Elle tendit la main. Rachid la saisit et se laissa relever.
_ Ca va ?
_ Putain, t’y vas fort ! répondit-il en massant son épaule encore douloureuse.
_ Ca va passer. Mais fais gaffe à pas armer tes coups, bon sang ! Bon, à toi, Farid.

    Chloé ignorait qu’au volant d’une voiture qui quittait Clichy, un colosse au teint d’une pâleur maladive enclenchait la fonction Mains Libres de son portable avant de poser l’appareil sur un siège. Son crâne chauve luisait de sueur.
_ Allo ?
_ Bonjour patron, c’est Ted. J’en sais un peu plus sur la fille.
_ Je t’écoute.

_ Plus vite que ça, les pieds ! cria Chloé, les jambes fléchies.
    De son bras levé, elle bloqua un nouveau coup.
_ C’est dix fois trop lent ! Je vois un coup pareil, je l’évite à l’aise !
    Elle balança son pied sur l’épais cuir rembourré qui protégeait la tête de Farid, qui dégringola.
_ Et voilà le travail ! Ca, c’est un coup assez rapide !

_ Elle habite une tour à Clichy. J’ai même réussi à savoir son nom.
_ Et ?
_ J’ai regardé les interphones. Et vous savez ce que j’ai vu comme nom ? Chloé Guilmours.
    Long silence au bout de la ligne. Puis :
_ Ne te moque pas de moi, Ted.

    Chloé para le poing de Willy
_ Ouais ! Ca, ça ressemble à un coup.
et lui balança le sien vers le plexus solaire, mais s’arrêta à un cheveu.
_ Mais ça, c’est pas une protection. T’imagines ? Tu serais par terre en train de suffoquer ! Fais gaffe, bon sang !

    Ted feignit de ne pas remarquer le ton anormalement nerveux du patron.
_ Ben non ! Attendez, pourquoi je me foutrais de vous ? Elle s’appelle bien Chloé Guilmours ! J’ai vu qu’elle bossait dans un centre de loisirs à Clichy avec une black... Putain, la black, super bien roul...
_ Peu importe.
_ Patron, elles pourraient toutes les deux intéresser vos clients !
_ Arrête avec ça. Tu vas diriger des équipes de surveillance. Je veux savoir tout ce qu’est cette fille et tout ce qu’elle fait. Tout, absolument tout, et à chaque minute du jour et de la nuit !

_ OK ! Pause !

_ Patron, ça va être galère ! Vous savez bien qu’on n’a pas de matos pour espionner
 ce et...
_ Débrouille-toi.
Clic !


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Chapitre 9
   
    Clémence Jaquemort bâilla tout en massant la base de son nez et ses pommettes et consulta sa montre. Un peu plus de midi. Une matinée à écouter des adolescents mal dans leur peau, des dépressifs, des enfants hyperactifs... ça creusait l’appétit. Le cabinet rouvrait tôt. Avec qui, déjà ? Clémence consulta rapidement son agenda. Ah oui. Antonin Brèche. Dix ans, et c’était lui qui faisait la loi dans sa famille. L’exemple typique de parents pas vraiment à la hauteur de leur tâche.
    Elle décrocha le téléphone de son bureau, composa le numéro d’une pizzeria qu’elle connaissait bien.
_ Chez Alessandro, bonjour.
Clémence commanda une pizza Margherita et une petite bouteille de San Pellegrino.
_ Deux petites secondes, s’il vous plaît, dit-elle lorsque son portable sonna.
Chloé, affichait l’écran.
    Ce prénom dessina un sourire sur son visage. Un des cas les plus difficiles de sa carrière, aujourd’hui éducatrice des rues. Une belle réussite ! Mais aussi et surtout, malgré leurs différences d’âge et de milieu social, une amie très chère.
_ Chloé ! Comment vas-tu ? Me permets-tu de te rappeler dans quelques instants ?
_ Ca roule !
    Elle raccrocha et posa le portable.
_ Excusez-moi. Donc, c’est pour le 119 avenue Kléber. Le code du portail est 29 17. Ensuite, il y a un interphone.
    Clémence précisa que le livreur n’aurait plus qu’à attendre l’ascenseur, qu’elle commandait depuis son interphone, que la cabine s’arrêterait d’elle-même au bon étage, que tout son appartement occupait.
_ Bien madame. Vous serez livrée dans moins d’un quart d’heure.
_ Merci.
Clic !
    Elle reprit le portable, demanda à voir les contacts récents et trouva sans problème le numéro de Chloé, qu’elle rappela.
_ Excuse-moi, Chloé, je commandais une pizza pour ma pause-déjeuner.
_ Une pizza ? Putain, tu me fais carrément envie !
_ Alors, ce centre marche-t-il bien ?
_ Ouais ! Les fauves sont pas toujours cools, mais Linda et moi on s’en sort pas trop mal.
_ Je devine très bien ce que c’est ! Tu n’étais pas différente d’eux à leur âge...
_ Ouais, c’est clair ! Ce qui nous emmerdre vraiment, c’est la mairie : ils sont pas pressés de lâcher des thunes pour nous aider !
_ C’est toujours la même histoire ! Les pouvoirs publics préfèrent la répression !
_ Dis-moi, ce n’est pas à ce moment que tu m’appelles, d’habitude. Dois-je comprendre que tu as quelque chose à me demander, et que c’est urgent ?
_ Urgent, je sais pas ! Mais c’est assez dingue. Je crois que je fais un rêve récurrent.
_ Comment ça, tu crois ?
_ C’est la deuxième nuit que je fais le même rêve.
_ Veux-tu dire : exactement le même rêve, ou deux rêves qui ont quelques éléments en commun ?
_ Ah non, c’est bien le même !
_ Mmh... Effectivement. Il est peut-être un peu tôt pour parler de rêve récurrent, mais il serait bon que nous en parlions. Deux fois le même rêve, ce n’est pas anodin.
_ Ca veut dire quelque chose ?
_ C’est compliqué. Le mieux serait que tu me racontes ton rêve et que je t’aide à l’interpréter. Attends une seconde, s’il te plaît...
    Clémence consulta son agenda.
_ Je termine à six heures aujourd’hui : tu peux passer chez moi à ce moment-là.
_ Attends, Clémence, je veux pas te bouffer ton temps...
_ Tu plaisantes ! C’est toujours un plaisir de te revoir !
_ Non, t’es sûre ? Arrête !
_ Chloé, voyons ! Allez, je t’attends vers six heures. Je risque d’avoir du retard, mais ne t’inquiète pas : tu sonnes, je t’envoie l’ascenseur et... une fois arrivée à mon étage, tu m’attends, je viens t’ouvrir dès que je suis prête..
_ OK ! Ca roule ! A tout à l’heure.
_ Je t’attends. A tout à l’heure.


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Chapitre 10
   
     Pierre Marton, les lieutenants Michel Orville et Thomas Vernes accompagnaient Cavalier le long de la rue Saint-Denis. Les boutiques branchées, restaurants et autres bars ne tardèrent pas à céder la place aux nombreux endroits de plaisir qui assuraient la réputation de ce haut lieu du tourisme parisien. Des prostituées pas très jolies et des souteneurs sanglés dans de clinquantes fringues regardaient les passants, espéraient qu’il allait s’agir de clients.
    Borte, l’indic du chef, n’avait pas chômé. Tiré du lit ce matin, il avait, au milieu de l’après-midi, déniché des infos intéressantes. Cyrille Carrez profitait de son sursis pour essayer de se ranger. Il bossait comme agent de sécurité dans un sex-shop : la Boîte à Désirs, rue Saint-Denis, premier arr... Premier arrondissement, je sais, merci ! T’as fait du bon boulot !
    Les quatre policiers repérèrent assez vite la
Quel nom à la con !
Boîte à Désirs.
_ Orville, vous restez à la sortie, ordonna Cavalier. Si jamais notre ami s’échappe par là, vous le chopez d’un coup de poing dans le ventre. D’après son casier, c’est un coriace, alors vous traînez pas : dès qu’il se plie en deux, vous sortez le flingue et vous lui passez les menottes. Vernes, Marton, vous surveillerez tout ce qui peut ressembler à une issue. On y va.

    Cyrille ne connaissait pas les trois types qui venaient d’entrer, mais son instinct de voyou ne le trompa pas.
Des flics ! Putain, c’est pas pour moi, j’espère !
    C’était sans doute leur chef qui s’approcha de lui. Un grand gaillard baraqué et mal rasé vêtu d’un blouson usé et d’un jean qui avait connu des jours meilleurs. _ Salut, Carrez. Je suppose que tu nous as déjà repérés.
La bouche de Cyrille dessina un sourire ironique.
_ Ca va, là. Je fais plus rien d’illégal.
_ Tu préfères qu’on en parle ici ou au quai des Orfèvres ?
_ On peut même en parler au sous-sol, c’est ce qu’y a de plus sympa ici...
    Le flic jeta un rapide coup d’oeil à l’escalier qui descendait, où une pancarte indiquait Live show 40 €.
_ Un malin, hein ? J’ai deux trois questions à te poser.
_ Pff... J’aime pas trop les flics, vous savez... Mais bon, comme j’ai plus rien à me reprocher maintenant, je vous répondrai franco. On commence ?
_ Corentin Faretti, ça te dit quelque chose ?
_ Que dalle.
_ T’es sûr ?
_ Ouais. C’est qui ?
_ Un autre bon client de chez nous.
_ Je peux pas vous aider à le trouver. C’est con, hein ?
_ On l’a déjà trouvé ce matin dans son appart.
_ Je vous suis pas, là. Vous me posez des questions sur Corentin, euh... Feratti...
_ Faretti.
_ Ouais, Faretti ! Et vous me dites que vous l’avez trouvé ! J’ai raté un épisode ou quoi ?
_ Il est mort. Les os en miettes.
    Cyrille bondit.
_ Putain ! Carrément ! Il devait avoir des sacrés ennemis, le mec !
_ T’es sûr que tu le connais pas ?
_ Mais merde ! Pourquoi je vous mentirais ?
_ Arrête de me prendre pour un con, Carrez. Faretti a crié ton nom.
_ Hein ?
_ Pendant que tu le démolissais.
_ Attendez. Attendez ! OK, j’ai fait des conneries.

_ Braquage, port d’arme illégal... énuméra Daniel. T’as travaillé pour quelques caïds, aussi...
_ Mais j’ai fait une croix dessus ! hurla Carrez.
_ C’est ce qu’on dit.
_ C’est quoi le problème, là ? demanda une voix.
    Daniel se retourna et se retrouva face à un gros type au visage rougeaud. Une chemise bleue débordait d’un pantalon blanc, révélait d’énormes bourrelets velus.
_ Je peux savoir qui vous êtes ? demanda le commissaire, sa carte à la main.
_ Euh... Ben, je suis le patron. Je m’appelle Jean-Claude Foulier. Qu’est-ce qui se passe ?
_ Votre employé ici présent est le principal suspect dans une affaire de meurtre.
_ Ecoutez, commissaire euh...
    Foulier relut la carte.
_ Cavalier, je sais très bien que Cyrille a un casier judiciaire. Mais j’ai voulu lui donner une chance. Ca fait plusieurs mois qu’il bosse ici, et ça se passe impec...
_ Vous feriez bien de lui trouver un alibi pour ce matin, alors.
_ Mais je sais pas ce qu’il foutait, moi, ce matin, merde ! Je paie Cyrille pour qu’il fasse le vigile l’après-midi, mais le matin, il fait ce qu’il veut, je m’en fous !
_ Carrez ?
_ Grasse mat. J’aime bien glander le matin.
_ Et t’étais tout seul, et tes voisins peuvent pas le confirmer.

_ Faut que je vous suive ? demanda Cyrille.
_ Ce sera pas la peine. Tout ce qu’il faut que tu fasses, c’est que tu restes...
_ ...à votre,disposition, merci, je sais ! Je quitte pas Paris jusqu’à nouvel ordre.
    Cavalier sourit.
_ Exact. Monsieur Foulier, excusez le dérangement. Si Carrez est innocent, ça s’arrêtera là.

Après quelques secondes de marche dans la rue, Pierre laissa jaillir la question qui lui taquinait la langue :
_ Pourquoi on l’a pas embarqué ?
_ Vous avez rien remarqué ?
_ Si : qu’il a même pas d’alibi, qu’il gueule qu’il est innocent...
_ Vous avez rien remarqué. Vernes ?
_ Ben... rien de plus.
_ Il a un alibi de merde, un passé qu’en fait une proie facile pour nous, et il essaie pas de se barrer. Moi, ça me paraît bizarre. Et je vous signale que le témoin a entendu un mot qui ressemblait à Caresse. C’est pas terrible, comme preuve ! Du pain béni pour n’importe quel avocat ! Bon, Marton, vous recontacterez le témoin et vous l’aiderez à mieux se rappeler de ce qu’il a entendu.


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Chapitre 11
   
 _ Toujours pareil avec toi ! dit Linda en vidant un seau d’eau sale dans les toilettes. Tu comptes pas assez sur les autres !
    Elle avait été obligée d’insister pour que son amie appelle Clémence à propos de ces masques dorés.
_ Ca va trop l’intéresser, en plus, un rêve pareil ! Tu lui fais un beau cadeau !
_ Ce que je veux, c’est le comprendre.
_ Mais t’inquiète ! Elle le comprendra, ça fait partie de son métier. Bon, je vais faire un tour de fenêtres, de portes, de lumières... Je fermerai tout. Vas-y, je te retarde pas.
_ Tu vas tout te taper toute seule ?
_ Tout me taper ? Tu rigoles !
    Elles venaient de terminer ensemble le nettoyage de leur centre.
_ Fais pas attendre Clémence !
_ Comme tu veux. A demain !
_ Salut !
    Linda regarda Chloé partir. Elle avait du mal à croire que les deux éducatrices d’aujourd’hui étaient, dix ans plus tôt, des délinquantes. L’une assez minable, l’autre franchement dure.

    Sa mémoire changea les fenêtres en grilles, dessina l’ombre des barreaux. Elle n’était plus debout dans un centre au sol tout juste nettoyé, mais assise devant un repas pas très bien cuisiné. Le réfectoire du quartier des mineurs de Fleury-Mérogis n’était pas vraiment un trois étoiles...
_ Mmh... Ca a l’air trop bon !
    Linda soupira. Une fois de plus, cette connasse de Nat voulait un dessert en rab et venait se servir accompagnée de sa petite bande.
_ Prends ce que tu veux et tire-toi.
    Nat éclata de son rire grinçant.
_ J’ai la flemme. Tu voudrais pas me le filer ?
    Dans la grande salle, les conversations continuaient un ton plus bas, les visages se penchaient piteusement vers les assiettes. Devant ces trois-là, tout le monde fermait bien sagement sa gueule.
_ Allez, raboule, sale négresse.
    Linda saisit d’une main tremblante le ramequin de crème à la vanille, puis le tendit derrière elle.
_ Mais c’est pas vrai ! Depuis quand on sert quelqu’un en lui tournant le dos ?
    Baffe derrière la tête.
_ Lève ton joli petit cul de salope de négresse, tourne-toi face à moi et file-moi cette putain de crème !
    Linda voulut se lever. Ses jambes trop agitées, affaiblies par la peur, ne voulurent accomplir cet effort qu’avec lenteur.
_ Hey ! Grouille-toi, j’ai pas que ça à foutre !
    Bien entendu, les gardiens, occupés à manger dans leur cantine, n’interviendraient pas. Ca allait se terminer par de grosses beignes.
_ Bon, j’en ai plein le cul. Les filles, aidez-la.
    Linda sentit des mains saisir ses bras. Dora et Géri, sans doute.
_ Non, attends, Nat... supplia-t-elle sans lâcher le ramequin.
    On la tourna face à la petite néonazie, qui lui empoigna les cheveux d’une main et saisit la crème de l’autre.
_ Nat, s’il te plaît...
_ Qu’est-ce que tu fous, Varle ?
    Toutes les conversations s’arrêtèrent. Nat -en fait Nathalie Varle- reposa le dessert sur la table.
    Dans l’entrée du réfectoire, deux gardiens encadraient une adolescente brune aux grands yeux bleus.
_ C’est bon, c’est bon. On se chamaillait un peu, trois fois rien... Cool !
_ Filez toutes les trois à vos places.
    Les trois filles obéirent.
    Linda se rassit.
Putain, c’est tout ce qu’elles vont récolter ! J’y crois pas !
_ Bon. On vous présente Chloé Guilmours.
_ Elle vient du seizième avec ce nom de merde ? ricana Nat.
_ Ca suffit, Varle. Kominga !
    Linda se redressa à l’appel de son nom.
_ Tu partageras ta cellule avec Guilmours.


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Chapitre 12
   

Ted a pas dit de conneries ! pensa Rico alors que la fille, sur son vélo, filait.
    Ted s’était démerdé pour se procurer des micros à longue portée. Mais c’était galère ! Il était marrant, le Patron, des fois... Pour espionner, il fallait être discret. Or, on se retrouvait à braquer de longs micros à la tête entourée d’une grosse ventouse... Résultat : à chaque fois que la fille
Putain ! Ce châssis !
ou sa copine black
Putain ! Roulée aussi !
se pointait, c’était joyeux pour planquer le matos et avoir l’air de se trouver là par hasard. C’était ça, la discrétion ?
    Elles auraient fait des putes excellentes l’une et l’autre, avec des culs pareils. Mais ça n’intéressait pas le patron. Tout ce qu’il voulait, c’était en savoir un max sur Chloé Guilmours. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre ? Ni Ted ni Rico ne percutaient le moindre épisode de ce film. Il devenait un peu plus con chaque jour ou quoi, ce blaireau ?
    Il était grave chelou, ce keum. Rico se rappelait de sa première rencontre avec ce ouf. Ca faisait déjà deux ans... Ted venait de lui proposer :
_ Ca te tente, un taff facile et plein de thunes pour se casser de ce quartier pourrave ?
    Le quartier pourrave, c’était la rue de la Chapelle, où ils partageaient un studio.
_ Carrément, ouais !
_ J’ai un plan d’enfer ! Putain, le plan d’enfer ! Tu m’entends ?
_ Ben ouais, mais je te crois pas.
_ T’es con ou quoi ? On rencontre notre patron ce soir, si ça te branche.
    Rico dealait du shit, et les revenus, c’étaient un peu des hauts et des bas. A ce moment-là, ce n’étaient même plus des bas, c’était juste en dessous du fond. Payer sa part de loyer relevait du casse-tête.
_ C’est quoi, ton plan ?
    Ted avait souri.
_ Quelqu’un va tout nous expliquer ce soir.
    La suite de la soirée s’était passée à l’arrière d’une Porsche Cayenne, un chauffeur en livrée au volant et le patron à côté d’eux. Le costard, le mec ! Du sur mesure dans un tissu qui avait l’air de briller... Le détail qui tuait, c’était sa canne : un long bâton de bois tout verni orné d’un pommeau d’argent sculpté en forme de tête de molosse.
    Le taff était simple : dénicher des filles canons et naïves, les attirer... et après, des gars prenaient le relais pour en faire des putes.
_ En faire des putes ? avait demandé Rico. Mais c’est déjà des salopes !
    Ted et lui avaient éclaté de rire. Pas ce bourge en costard brillant, qui s’était contenté de sourire en caressant la tête de chien d’argent.
_ Vu vos goûts cinématographiques, je me doutais bien que vous méprisiez assez les femmes pour vous réjouir d’une telle tâche.
    Là-dessus, il avait allumé un gros cigare.
    Un truc pareil, ça calmait.Ted s’était foutu à baliser.
_ Putain, comment vous savez ça ?
_ Je sais beaucoup de choses, Ted... Au fait, cette fille, rue Saint-Denis, comment était-elle ? Rico, si je peux me permettre, tu pourrais faire durer le plaisir...
    Long silence.
Comment il sait tout ça ?
    Rico avait étouffé le cet enculé qui germait dans son esprit. Non, la télépathie, c’était du cinéma. Ou pas : un type qui avait l’air du genre à savoir ce que vous aviez bouffé hier soir ou sur qui vous vous étiez branlé trois mois plus tôt...
_ Alors, vous acceptez ?
    Mieux valait ne pas imaginer ce qui se serait passer en cas de refus.

    Rico regagna la bagnole de Ted.
_ Elle a un rencart avec une fille qui s’appelle Clémence. Je crois que c’est une psy. C’est pour lui parler d’un rêve de masques dorés.
_ Quoi ?
_ Des masques dorés, je te dis !
_ C’est quoi ce rêve à la con ?
    Ted saisit son portable et chercha le numéro du patron dans les appels récents.
_ Patron ? C’est Ted. Chloé Guilmours va chez une psy qui s’appelle Clémence. Pour lui parler d’un rêve. Il paraît que c’est des masques dorés. Une seconde, patron. Rico, t’as compris où c’était ?
_ J’ai même pas entendu !
_ Ca va, merde ! T’excite pas ! Patron ? Elle a pas dit où c’était.

    Rico vit Ted blémir.
_ On pense que c’est pas très loin, parce qu’elle y va en vélo. Excusez, mais faudrait faire avec ça, je vous promets qu’on a rien d’autre. Une psy qui s’appelle Clémence, qu’habite... Ouais, OK ! OK ! Dès que vous avez les coordonnées de la psy, on trace ? Ah merde ! Comment on fait alors ? OK, ça roule !
    Ted raccrocha et rangea l’appareil.
_ L’autre blaireau va choper des infos sur la psy. Dès qu’il en sait un peu plus, il envoie des gars à lui chez elle pour l’interroger. Nous, on reste ici et on joue au KGB.
_ Et la black ?
_ Si on y touche, on se fait choper, gros naze ! Mais putain comment ça me démange ! L’autre salope et elle...


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Chapitre 13
   

    La BMW X5 entra en trombe dans le port de Grenelle et pila devant La Sirène d’Argent.
    Les mains crispées sur le volant, Larry Bigger soupira comme s’il voulait extirper de son coeur les problèmes qui lui pourrissaient la vie. Puis il se décida enfin à couper le contact.
    Ca existait, un mot pour définir sa situation ? Le pétrin ? La mélasse ? La merde ? Tout ça lui semblait en dessous de la vérité.
    Tout ce qui existait, c’était un chiffre : quatre cents mille euros. Le montant approximatif de sa dette envers un salaud fini.
    Quand on réalisait des films classés X, on avait trois choix : on bossait pour les studios Dorcel, on était indépendant et célèbre, on crevait de faim. Les deux premiers choix avaient échappé à Larry, mais il avait eu une idée géniale pour ne pas subir trop longtemps les inconvénients du troisième : intégrer ce milieu plein aux as en balançant de la poudre aux yeux. Malheureusement, ça coûtait quelque chose qu’il n’avait pas en masse : de l’argent. Alors, il en avait emprunté. Pas à une banque, ce qui lui aurait valu moins d’ennuis. Non, il s’était tourné vers un fumier de première.
    Tout n’avait pas trop mal réussi : grâce à l’argent emprunté, Larry avait pu s’acheter une péniche, une belle voiture, approcher des producteurs X aussi riches que frimeurs, sympathiser avec eux... et tourner des pornos nettement moins fauchés qu’avant, donc plus attrayants pour les amateurs.
    Il était devenu riche, c’était certain. Malheureusement, l’autre ordure réclamait son blé, et ses manières devenaient plus virulentes au fil des mois de retard. Ah ben oui ! Mais les comptes étaient encore un peu juste. Les recettes du prochain film devaient permettre de payer une partie, mais pas encore tout. C’était ce que Larry avait tenté d’expliquer au portable à son créancier juste avant d’entamer une journée de tournage, mais :
Clic !

    Il descendit de sa voiture et scruta les vitres de sa péniche. Tout semblait vide. Apparemment, personne ne l’attendait, ni sur le pont, ni à l’intérieur.
    Il s’engagea sur le ponton, une boule glacée d’angoisse se promenait dans son estomac.
Allez ! Ils vont juste me casser la gueule, hein !
    Quelques pas.
Un sale quart d’heure à passer, deux trois menaces, une heure ou deux à soigner ma tête au carré, une semaine à expliquer à l’équipe que je suis tombé dans l’escalier...
    Il respira profondément et franchit les derniers mètres du ponton.
Faut bien y passer, alors...

Emilie, le bras de Manu autour de ses hanches, scruta la péniche.
_ Le mec ! Le fric qu’il doit avoir !
_ La Sirène d’Argent. Il s’est pas foulé pour le nom !
    Un hurlement de douleur.
    Puis un autre.
    Une série de chocs sourds.
Arrêtez ça, putain !
    Les deux jeunes amoureux réalisèrent avec horreur que ces bruits sinistres provenaient de La Sirène d’Argent. Ils quittèrent en courant le port de Grenelle. Droit devant eux.
    Manu sortit son portable et chercha dans les numéros d’urgence celui de la police.

    Larry fut soulevé par les cheveux et empoigné par les testicules. Il vit la vitre se rapprocher de son visage. Son nez et sa bouche s’écrasèrent contre le verre, où se dessina un réseau de fentes. Des fragments de dents et du sang jaillirent en un crachat rosâtre.
    Il fut balancé dans l’escalier, roula sur ses bras cassés et ses chevilles brisées. Ses os lui semblèrent crier leur douleur.
    Un peu de répit. Impossible de se redresser. Ses mains, encore valides, voulaient bien lui obéir, mais chaque geste allumait des éclairs de douleurs dans ses bras fracturés. Un petit filet d’air acceptait de rentrer dans ce qui restait des narines de son nez écrabouillé.
    Personne ne descendit.
    Ces salauds le laissaient mariner, saigner, souffrir. Mais où étaient-ils donc ? Depuis que la correction avait commencé, il n’en avait vu aucun, avait juste senti des coups dans son ventre, sur son visage, sur son dos, des poignes, des torsions, des fractures... Mais ces enfoirés avaient su se dissimuler à sa vue. Ils s’amusaient bien !
Finissez-moi, bordel ! pensa-t-il.


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Chapitre 14


    Linda inspecta le matériel de boxe thaï. Tout était en ordre. Les fauves avaient encore passé leur journée à se faire savater chacun leur tour par Chloé...
    Elle tenta de donner un coup de pied dans un punching-ball, mais ne leva pas la jambe assez haut. Sa maladresse dessina un sourire sur son visage. La baston, ce n’était pas son truc...
    Sa pensée effaça le gymnase, le mua en un réfectoire... Celui de Fleury-Mérogis. Au silence du centre vide se substituèrent des bruits de couverts.
_ Alors, ça se passe bien avec ta copine de cellule ? demanda Jeanne, assise à côté d’elle.
    Plutôt sympa, cette fille. Dehors, elle avait bricolé tout un système pour piquer des billets dans les distributeurs automatiques : une carte bleue un peu arrangée, un câble, un PC portable, un logiciel écrit pour l’occasion... Ca marchait bien, à un détail près : une ronde de keufs pas prévue au programme. Elle avait été serrée alors que la machine crachait un gros paquet d’argent.
_ Pas top. Elle a squatté une couchette libre et elle a pas dit un mot.
_ Putain, ça craint ! Elle t’a même pas dit pourquoi elle était là ?
_ Rien du tout. J’ai pas osé lui demander, elle a pas l’air cool...
_ Salut, Guilmours.
_ Tiens ! chuchota Jeanne. Je crois que la nouvelle va se faire une copine...
    Et pas des moindres. Dehors, Nat et ses deux copines, dehors, étaient des skins. Linda n’avait pas encore été incarcérée le jour de leur arrivée, mais on lui avait raconté la scène.
Putain ! Sérieux ?
Ouais, sérieux ! Parole ! Je te dis que j’ai tout vu !
Démentiel !

    Une semaine plus tard, cette histoire avait cessé de l’étonner. Nat s’était distinguée par une entrée fracassante dans la cour de la prison : elle avait dégrafé son uniforme et dénudé ses épaules. Sur sa peau s’étalaient de honteux tatouages qu’elle avait exhibés : deux S en forme d’éclairs, des croix gammées...
Pour sa bande, la vie à Fleury-Mérogis consistait à terroriser leurs codétenues, peau colorée ou blanche. Les gardiens étaient souvent loin, et ces trois-là savaient en profiter : ça tabassait celles qui leur tenait tête, ça piquait les desserts, ça contraignait à des jeux sexuels sous les douches...
_ Ca a l’air cool, ce que tu bouffes. Surtout la salade de fruits.
_ Elle est pas assez dégueu pour que je te la laisse.
    Des murmures
Elle est carrément tarée !
Elle va se faire exploser la gueule !
parcoururent le réfectoire.
    Nat balança une baffe derrière la tête de Guilmours.
_ Tu me parles pas comme ça, OK ?
_ Arrête ça tout de suite. Tu vois, y a trois secondes, tu me faisais à peu près marrer, mais là, tu me gaves. Alors, laisse-moi bouffer ou tu t’en manges une.
    Cette fois, un lourd silence s’abattit sur la salle. L’air sembla se charger d’une angoisse électrique.
    Le rire de Nat grinça.
_ C’est une comique, la nouvelle.
    Baffe derrière la tête.
_ Allez, envoie ta salade de fruits, petite merdeuse.
_ Comme tu le sens.
    Guilmours se leva et se retourna.
    Deux gestes vifs. Nat eut la surprise de voir ses deux sbires gémir, le souffle coupé, les mains crispées contre leur ventre. Elles s’écroulèrent à quatre pattes et suffoquèrent.
    Ces deux coups déclenchèrent un torrent d’enthousiasme. Toutes les prisonnières se levèrent et acclamèrent la nouvelle, l’encouragèrent à continuer.

C’est pas possible !
    Guilmours n’avait pas pu cogner Dora et Géri, et pourtant, ces deux pauvres connes se tordaient par terre.
    Et les autres auraient dû continuer à la fermer, à crever de trouille.
    Nat serra ses poings.
_ OK !
    Elle frappa. Guilmours, de son bras, dévia le coup, puis se rapprocha et envoya son genou sous la hanche.
    Douleur fulgurante. Nat perdit l’équilibre. Elle tenta de se relever, mais sa jambe frappée lui semblait... lointaine ou disparue ? Elle ne la sentait plus, c’était tout ce qui était sûr.
_ Tu me laisses bouffer tranquille, ou tu veux la suite ?
    Dora et Géri s’étaient enfin relevées. Elles allaient prendre cette petite pétasse en sandwich, et elle rigolerait déjà moins. Cette pensée ne dissipa pas la douleur de Nat, sa jambe lui donnait toujours l’impression de n’être plus qu’une longue quille de coton.

    Elles n’eurent pas besoin de se concerter. Leur technique était rôdée. Toutes deux se ruèrent sur cette conne qui avait non seulement tenu tête à Nat, mais qui les avait cognées.
    Géri eut la mauvaise surprise de la voir se jeter vers elle et de recevoir son coude en pleine bouche. Elle dégringola, sentit le goût métallique du sang de ses lèvres explosées.
    Dora fut saisie par les plis de son uniforme. Elle vit les murs et le plafond du réfectoire, ne comprit qu’elle voltigeait que lorsqu’elle tomba lourdement.

    Des picotements dans la jambe. Nat allait bientôt en retrouver le contrôle, pouvoir se relever. Elle vit Géri cracher un peu de sang et des dents cassées.
    Elle s’appuya sur un bras, puis sur le genou qui daignait lui obéir. Sur les mains. Le pied. Puis elle se hissa debout. Un pas boîteux de sa jambe engourdie, un bref de l’autre. Les poings serrés, dirigés vers Guilmours.
    Cette conne de Dora, qui s’était relevée, fonça. Elle fut empoignée et reçut un coup de boule qui l’envoya au sol, le nez cassé.
    Nat avança péniblement vers cette petite saloperie que toute la prison encourageait, comme si c’était possible. C’était qui la boss, ici ?
_ Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? hurla une voix trop connue.

    De nouveau, le silence pesa sur le réfectoire. Alertés par le tapage, les gardiens avaient enfin rappliqué.
    Ils s’approchèrent de Guilmours.
_ C’est pas vrai ! Bon, Varle, Pollin et Revilly, vous allez à l’infirmerie. Dès que vous êtes en meilleur état, on vous fout en isolement. Guilmours, isolement direct.
_ Attendez ! protesta Linda. J’ai vu toute la scène ! Nat a attaqué Guilmours !
_ Te mêle pas de ça, Kominga. Ici, on s’en fout de qui c’est qui commence et qui c’est qui termine. Suis-moi, Guilmours. Vous deux, vous emmenez ces trois-là à l’infirmerie. Les autres, y a rien à voir. Bouffez et laissez-nous bosser !
    Les prisonnières obéirent.
    Linda leva le nez de son plateau vers la sortie du réfectoire alors que Guilmours, suivie d’un gardien, était sur le point de quitter la salle.
Ca va être cool, finalement !
    Elle avait eu droit à un clin d’oeil.


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Chapitre 15


_ Bonjour monsieur Remmes !
_ Bonjour monsieur Remmes !
    Comme toujours, l’homme ne prêta pas même une oreille discrète à ses secrétaires et cadres qui le saluaient, ne leur accorda pas même un regard. Il filait d’un pas rapide, un peu plus nerveux que d’habitude, vers la porte métallique Accès réservé au Président Directeur Général. Sa main se crispait légèrement sur le bois de sa canne à tête de chien.
    Derrière son visage sévère, des pensées inquiètes se bousculaient. L’existence de cette Chloé Guilmours n’était déjà pas bon signe. Mais ses rêves de masques dorés...
    Il appliqua son pouce sur la petite plaque de verre fumé. Un faisceau analysa l’empreinte digitale.
    La porte coulissa pour le laisser entrer dans l’immense cabine, puis se referma derrière lui. Le miroir lui renvoyait l’image du blanc neige de ses cheveux courts, de ses traits amples et stricts de patricien, de son costume gris clair.
_ Bienvenue, monsieur Remmes, salua une voix qui se voulait féminine, mais qui, malgré ses intonations pas trop mal réussies, demeurait robotique. Veuillez choisir votre étage.
_ Bureau.
_ A votre service, monsieur Remmes.
    L’ascenseur démarra.
_ Mets-moi en relation avec le Docteur.
_ Tout de suite, monsieur Remmes.
    Huit notes de touches de téléphone retentirent.
_ Monsieur ?
_ Bonjour, Docteur. Il y a un problème. Une certaine Chloé Guilmours...
    Long silence.
_ Cela pourrait n’être qu’un souci minime, mais j’espère que vous m’expliquerez comment elle peut rêver de masques dorés...
_ Comment... Comment vous savez ça ?
_ Deux de mes hommes espionnent mademoiselle Guilmours, et ils sont formels à ce sujet. Elle va d’ailleurs consulter une amie psychiatre à ce sujet.
_ Vous plaisantez ! C’est impossible !
_ Dois-je vous rappeler, cher Docteur, que je ne cours qu’un risque minime dans cette affaire ?
    Il mentait. Cette histoire pouvait très bien devenir un scandale énorme qui lui coûterait sa fortune, sa réputation et sa liberté. Ses arrières avaient beau être bien protégés, ils ne le couvriraient pas bien longtemps. Filer en Suisse ne servirait qu’à limiter les dégâts.
    Non. Il ne pouvait se permettre aucun échec, aucune indiscrétion. Ce rêve de masques dorés, c’était déjà beaucoup trop.
_ Je vais faire de mon mieux pour que ça ne se reproduise pas, monsieur !
_ Je crains que nous ne nous comprenions fort mal, Docteur. Je ne vous demande pas de faire de votre mieux, je vous demande de réussir. Raccroche le téléphone.
    Le système obéit.

    La cabine s’arrêta. La porte coulissa.
    Une immense baie vitrée éclairait un vaste bureau au sol de marbre blanc.
    L’homme s’installa sur le fauteuil de cuir noir derrière le bureau de chêne verni.
_ Démarrer PC.
    Aussitôt, l’ordinateur s’alluma. Le logiciel d’exploitation se chargea.
_ Composer un message. Destinataire : service de renseignements. Sujet : Urgent. Recherche d’une personne.
    Le logiciel de messagerie démarra, ouvrit une fenêtre de composition d’E-Mail. L’adresse et le sujet étaient déjà précisés.
    L’homme tapa le texte :
Prière de rechercher les coordonnées d’une psychiatre prénommée Clémence et habitant dans la région parisienne.
Priorité absolue.

_ Envoyer le message.
    Le programme obéit.
_ Fermer le logiciel. Se connecter au site Bourse.


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Chapitre 16


     Cyrille Carrez saisit une frite, la grignota sans vraiment en apprécier le goût chaud et salé. D’ordinaire, il aimait bien ce kébab. Les deux proprios savaient y faire.
    Mais ce soir, dîner se résumait à une série de gestes mécaniques : s’enfourner la bouffe, la mâcher et l’avaler. L’odeur de la viande semblait à des kilomètres. Tout ce qui comptait, c’était la visite de ce commissaire Cavalier à la Boîte à Désirs, ce connard qui s’était fait briser les os en gueulant son nom...
    Deux mains lui cachèrent les yeux.
_ Dégage ! cracha-t-il en les repoussant brutalement.
_ Ca va pas ! protesta la voix de Lucinda.
    Il vit le visage aux yeux bruns en amande et les longs cheveux bruns se pencher vers lui.
_ T’as pas l’air au top, Cyrille...
_ Excuse-moi.
_ C’est quoi, le problème ? Je t’ai connu plus cool !
_ Foulier t’a pas raconté ?
    Lucinda haussa les épaules.
_ Alors là, faudrait que tu me racontes tout, parce que j’ai raté trop d’épisodes. Je me prends une portion de frites, je m’installe en face de toi et on parle de tout ça tranquillement ! Ca roule ?
_ Ca va te plomber ta soirée...
_ Tu rigoles ! Ce qui me plomberait ta soirée, ce serait que tu te laisses pourrir la vie !
_ OK !
    Cyrille sortit de sa poche un billet de dix euros et le tendit à Lucinda.
_ Oublie pas de te payer à boire aussi : les frites toutes seules, ça donne soif.
_ Oh ! T’es pas sérieux ?
_ Je t’invite. J’y tiens...
_ T’es trop cool !
    Elle lui déposa un rapide baiser sur la tempe, puis fila vers le comptoir. Il l’aimait bien, cette fille. Jolie, pas conne, toujours souriante... Sortir avec ? Si un porte-flingue repenti l’intéressait, ce serait chouette. Malheureusement, ce n’était pas très probable. De son côté, Cyrille ne voyait aucun inconvénient à avoir pour copine une des strip-teaseuses les mieux appréciées du théâtre érotique de la Boîte à Désirs. Beaucoup de mecs payaient cher pour mater une danseuse à poil, mais ne supportaient pas l’idée que leur copine sois la danseuse en question. Lui, il s’en foutait complètement.
    Le problème venait d’elle. A partir du moment où on avait un passé de criminel, c’était balèze de se récolter une fille bien : la méritait-on ? Lucinda connaissait la carrière de Cyrille et semblait ne porter aucun jugement. Mais ce qu’il ne pouvait pas croire était qu’elle accepterait de devenir sa petite amie. Déjà, son amitié, c’était énorme. Vouloir partager son intimité était hors de question.
    Elle revint chargée d’un plateau, le posa et s’installa.
_ Je te revaudrai ça, Cyrille. (Une frite) Trop bonne ! La bouffe a pas l’air mal ici !
_ T’es jamais venue ?
_ Eh non.
    Une autre frite.
_ Demain soir, c’est moi qui t’invite. Bon, dis-moi tout !

    Lucinda écouta tout le récit : l’interrogatoire du commissaire, l’intervention de Foulier...
_ Avec mon passé, je suis dans une sacrée merde !
_ Ou pas. Après tout, ils t’ont pas embarqué.
_ Tu parles ! Je vais voir qui c’est, ce type qui porte mon nom.
_ Comment tu vas faire ?
_ Tu sais, j’ai gardé quelques potes d’avant...
_ Fais pas ça. Si tu joues au flic, les vrais flics vont pas aimer.
_ Tes vrais flics, ils vont m’emmerder, oui !
_ Calme-toi !
_ Putain, t’es marrante, toi !
_ Cyrille ! T’as juste été interrogé, OK ? Et après ? Ca va pas aller plus loin ! Tu devrais attendre de voir.
_ Mon cul !
_ Cyrille, écoute-moi. Tu veux faire une croix sur ton passé ou quoi ?
_ Ouais.
_ Alors fais-la pour de bon.
    Une grimace d’incompréhension se dessina sur le visage de Cyrille.
_ Ca me fait peur. Déjà, que t’aies gardé des amis d’avant, ça m’inquiète. Mais que tu veuilles mener ton enquête, ça me plaît pas.
Silence.
_ Cyrille, si tu fais ton enquête, tu vas bousiller tout ce que t’as commencé pour te racheter une conduite.
_ T’inquiète, je gère.
_ Tu gères rien du tout ! Ce genre d’histoire, tu sais bien que c’est l’escalade !
_ Tu comprends pas que je peux finir en taule ?
    Lucinda prit la main de Cyrille.
_ Si tu butes ton homonyme, c’est ce qui va arriver. Montre aux flics que t’as un boulot sérieux, que t’as vraiment coupé les ponts avec toutes ces conneries. Ton commissaire est sûrement pas aussi con que tu le crois !
_ Qu’est-ce que t’en sais ?
_ Regarde : t’es en liberté. Faut juste que tu restes à Paris. Et alors ? T’es même pas en garde à vue !
    Long silence. Autour d’eux, des amis et des amoureux dînaient, bavardaient, les propriétaires écoutaient et exécutaient les commandes...
_ T’es quelqu’un que j’aime bien. Promets-moi que tu feras pas le con.
_ T’inquiète ! Je te dis que je...
_ Cyrille, je veux que tu me regardes dans les yeux et que tu me dises : je ferai pas le con !
    Il soupira.
_ Je ferai pas le con.
_ Ben voilà !
    Lucinda déboucha la canette de soda et en but une gorgée.
_ Mmh ! Le bien que ça fait ! Surtout que je suis limite crevée, là ! Oh ! Ta monnaie ! Faut pas que je te la vole.


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Chapitre 17


    Un grand cinéphile ! pensa Daniel en jetant un coup d’oeil circulaire aux affiches qui garnissaient le salon de la péniche. Rien que des femmes nues qui dissimulaient assez mal voire pas du tout leur intimité. Certaines étaient défoncées par de vigoureux étalons, d’autres frissonnaient sous les mains de lesbiennes...  Les titres accolaient des mots doux tels que chiennes, chaleur, gros seins... et la mention Un film de Larry Bigger.
    Marton venait de lui dire le véritable nom du grand réalisateur qu’on venait de retrouver dans ce luxueux domicile flottant : Patrice Gédehon.
_ Réalisateur de...
_ Pornos ? Merci, je sais. C’est pas des affiches d’art et d’essai.
    Un peu de son sang séchait dans la cabine-entrée, la blancheur de plusieurs fragments de dents se détachait sur la tache rouge. Et dans cette pièce, le cadavre disloqué dessinait des angles atroces sur l’épaisse moquette. Son visage écrabouillé avait teinté d’un rouge répugnant les vitres et les pans de murs.
    Vernes tenta une plaisanterie afin de dissimuler son écoeurement :
_ Il aura pas profité de sa péniche très longtemps...
    Mais son visage demeura livide.
_ Il se refusait rien, le mec !
_ Faudra vérifier s’il avait tant de succès que ça...
_ Comment ça ?
_ Orville, pour se payer une péniche pareille sur ce quai, fallait que ses films marchent fort. Et ça, c’est une question que je me pose.
    On n’avait retrouvé aucun agenda, aucun carnet d’adresses. Et tout ce qui ressemblait à un téléphone portable ou fixe avait été réduit en miettes... Comme si un ennemi de Gédehon-Bigger avait voulu effacer ses traces.
    Chez Faretti, le meurtrier -un seul nom avait été hurlé, d’après le témoin... mais un carnage pareil pouvait-il être l’oeuvre d’un seul ?- avait saccagé la cuisine. Ici, c’était la chambre. Le matelas avait été déchiqueté, le sommier brisé en un nombre incalculable de morceaux, la tapisserie et la moquette arrachées...
_ Visitez quelques sex shops et demandez-leur si Larry Bigger était connu.
_ Vous y croyez pas ?
    Daniel soupira.
_ Je connais pas tout le monde dans le porno, mais un type assez célèbre pour gagner tout ce fric, je crois que j’en aurais entendu parler au moins une seconde dans ma vie. Et puis, c’est bizarre qu’on ait retrouvé aucun relevé de compte, rien...
_ Peut-être qu’il gardait rien !
_ Vous y croyez ? Bon, vous interrogez quelques sex shops.
_ C’est Carrez qui va être content de me revoir.
_ Oubliez pas de lui foutre la paix.
_ Vous rigolez ?
_ D’accord, c’est trop tôt pour le disculper carrément. Mais là, ça peut pas être lui : il bossait quand on a été appelés, et Bigger était en train de se faire massacrer.
_ Pas faux. Mais peut-être qu’il a des complices ?
_ Peut-être.
    Daniel préféra passer sous silence une autre pensée, souvent mal vue dans son métier, même par des jeunots comme Orville : Carrez essayait de changer de vie, et ça méritait qu’on lui laisse une chance.
    D’accord, on en voyait de dures dans ce sale boulot : des cadavres, des corrections infligées par les hommes d’un caïd quand on se montrait trop curieux ou trop près du but... Mais était-ce une raison pour considérer un voyou comme forcément irrécupérable ?
    Pour beaucoup de flics, la réponse était oui. Daniel avait renoncé depuis longtemps à toute forme d’idéalisme... sauf celle-ci. La réponse à cette question était non.

    Il saisit son portable dans sa poche et appela :
_ Almard ? C’est Cavalier. Est-ce que ça vous est possible de me retrouver les comptes bancaires d’un individu sans savoir dans quelle banque il était ? Faites au mieux, alors. Je veux savoir les dernières transactions d’un type qui s’appelait Patrice Gédehon. G E accent aigu D E H O N. Cherchez aussi Larry Bigger. C’était son pseudo. Mais non ! Son nom d’artiste. Si on pouvait appeler ça un artiste. Tenez-moi au courant.
    Daniel raccrocha.


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Chapitre 18


_ Je ne suis pas très satisfait de toi. Je dirais même : pas satisfait du tout.
    Elle tremblait de tout son corps. De l’autre côté de la paroi transparente, le Docteur, les bras croisés, la fixait.
_ Je viens d’avoir un appel du Maître. J’ose espérer que ce qu’il m’a dit est une plaisanterie !
    Il s’approcha du pupitre de commandes et laissa sa main s’approcher du
(Pas ça ! )
bouton rouge.
_ Il semblerait que quelqu’un ait fait un rêve. Tiens ! Tu sursautes. Tu en sais donc quelque chose ! Comment s’appelle cette personne, déjà ? Voyons voir...
    Ils savaient ! Connaissaient-ils aussi le nom ?
_ J’y suis ! Une certaine... Chloé Guilmours ! C’est bien cela ?
Ils avaient tout découvert ! Comment était-ce possible ?
_ Le Maître disait donc vrai, soupira le Docteur. Du moins en partie... Chloé Guilmours a bel et bien rêvé ! Mais de quoi a-t-elle donc rêvé ? Etait-ce anodin ? Etait-ce absurde ? Les rêves peuvent être tout cela.
    Elle savait ce qui l’attendait. Seule sa pensée formula sa prière :
Docteur, qu’on en finisse !
    Mais non. Il savait que l’attente rendrait la douleur plus insupportable encore et en jouissait.
_ Ah ! Je crois qu’elle a vu des... Non, je n’ose y croire. Oserais-tu me dire que Chloé Guilmours a rêvé de masques dorés ? Rassure-moi : le Maître a fait de l’humour, n’est-ce pas ?
    Le Docteur s’approcha lentement de la cage de verre.
_ Chloé Guilmours a rêvé, certes. Mais si je te dis qu’elle a rêvé de masques dorés, tu nies les faits. Es-tu en mesure de me dire : Oui, Docteur, Chloé Guilmours a rêvé, mais pas de masques dorés.
    Elle ne répondit pas, ne laissa voir que la peur sur son visage et son corps tremblant.
_ Oh non ! Dois-je comprendre que Chloé Guilmours a rêvé de masques dorés ?
    Le Docteur tourna le dos. Elle le vit se diriger
(Pas ça !)
vers le pupitre.
    Enfin, il la regarda.
_ Si tu savais comme cette situation m’ennuie... Une certaine Chloé Guilmours a rêvé de masques dorés ! Qu’allons-nous faire de toi ?
    Elle vit la main caresser le bouton rouge.
    Trois secondes plus tard, des fils de douleur se glissèrent sous sa peau, dans sa chair. Ses muscles se tétanisèrent.
_ Espèce de sale merdeuse ! hurla le Docteur. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Je devrais te regarder crever !
    Les décharges la vrillaient, ses os vibraient, son cerveau suppliait qu’on le laisse exploser.
_ Foutue connasse ! C’est une bonne idée que tu crèves ! Ca te plairait, hein ? Ca te plairait ?
    Elle sentit sa vue se brouiller. Puis l’inconscience tant désirée la libéra enfin de sa souffrance.

    Le brouillard de cauchemars flous se dissipa. Elle ouvrit ses paupières encore lourdes.
_ Ca va ? demanda le Docteur.
    Il s’était accroupi juste devant la cage et la regardait reprendre connaissance.
_ Bon. Tu vas récupérer petit à petit. Dis-moi, je n’entendrai plus jamais parler d’aucun rêve ! Rassure-moi...
    Elle secoua la tête. Ce simple geste éveilla une pesante migraine.
_ Très bien. Plus jamais aucun rêve...
    Il quitta enfin la pièce.


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Chapitre 19


    La semaine d’isolement était terminée. Nat, Géri et Dora allaient se ramener dans la cour, s’en prendre aux blacks et aux beurettes...
    Jeanne était à l’atelier d’informatique. Cette petite intello comptait devenir assez balèze avec un PC pour, une fois sortie de là, se trouver un taff là-dedans.
    En l’absence de celle qui était devenue sa meilleure copine dans cette putain de taule, Linda n’avait pas trente-six occupations. Assise dans la cour, elle levait son visage vers le ciel, bien au-dessus des murs. Gris comme des barreaux, aujourd’hui. Avec un peu de bol, il allait flotter.
_ Salut, Kominga.
Et merde !
    Linda se raidit. Les gardiens parlaient de cul ou d’autre chose -les détenues se demandaient bien quoi, mais admettons...- dans un coin, et le temps qu’ils réagissent, Nat et ses copines auraient passé leurs nerfs.
Géri doit être trop canon avec ses points de suture plein la gueule !
    Ce petit trait d’humour ne la détendit même pas. Même l’image du nez plâtré de Dora ne dissipa pas sa trouille.
_ Cool, Kominga ! Je vais pas te latter !
    Des pas tranquilles derrière elle. Puis à côté.
    Enfin, Guilmours fut visible.
_ Excuse...
_ C’est bon, j’ai dit que j’allais pas te latter, OK ?
    Elle s’assit par terre.
_ T’as bien assuré, dans la cantine.
_ T’es... T’es sérieuse ?
_ Si je t’en voulais, t’aurais déjà la gueule explosée !
    Linda mourait de trouille. Guilmours n’était pas une skin comme les trois autres pétasses, mais vu ce dont elle était capable... Un mot de travers et...
_ Tu m’excuseras, mais t’es limite autiste, et ça me gave.
    Guilmours se releva, laissa échapper dans un soupir un mot étrange et s’éloigna.
Cissy...
    Ca avait été bien visible sur ses lèvres. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

    Cette question taraudait Linda depuis plusieurs minutes lorsque un éclair de douleur s’alluma dans son épaule. Elle dégringola.
_ Salut, Kominga.
    Cette fois, c’était bien la voix de Nat. Et ces cons de gardiens qui devaient encore discuter du bon coup qu’un des leurs avait tiré cette nuit n’allaient pas réagir de sitôt.
    Deux pieds apparurent devant Linda. Elle leva rapidement les yeux et distingua une bouche coupée par une ligne de points de suture.
    D’autres pas. Linda tourna la tête. Un visage au nez plâtré la toisait.
_ C’était bien la peine d’essayer de protéger la nouvelle.
    Coup de pied dans le dos.
_ T’as vu comment elle s’en branle de toi ?
_ C’est bon, les filles, dit Géri. Les gardiens sont toujours pas là.
    De toutes façons, elles s’en foutaient des sanctions. Tout ce qu’elles voulaient, c’était punir cette enfoirée de black. Les coups allaient pleuvoir, elle allait ressembler à un hématome géant.
_ On y va !
    Un coup au ventre fit suffoquer Linda. Un autre planta des crocs de douleurs entre ses reins. On saisit son poignet.
_ Tiens-la bien !
    On lui leva le bras, on empoigna un doigt qui fut tiré vers l’arrière...
_ Cool, les meufs. Ca le fait, vos maquillages.
Guilmours ?
_ Bon. Dans la cantine, on a pas pu finir notre petite baston. Mais franchement, ça me kifferait trop de continuer ici !
    Linda sentit la pression de Dora se relâcher sur son poignet, puis la vit, ainsi que Géri, reculer. Visiblement, ça ne les kiffait pas vraiment.
    Nat lui tirait toujours le doigt vers l’arrière. Un centimètre de plus, et les os pétaient.
_ Salut, toi. Comment ça va, ta patte ?
    Linda entendit Géri chuchoter pitoyablement :
_ Nat, on se tire ! La gueule éclatée deux fois, ça me branche pas trop...
    En dépit de la douleur qui engourdissait son doigt, son ventre et ses reins, elle ne put réprimer un sourire.
J’y crois pas ! Les dégonflées !
    Elle fixa Guilmours dans les yeux et articula sans le prononcer un Fais gaffe ! qui fut immédiatement compris.
    Les gardiens se décidaient enfin à rappliquer.
_ Encore ?
_ Attendez ! intervint Linda. Cette fois, Guilmours était en train de dire qu’elle allait vous prévenir si ça continuait.
_ C’est vrai, Guilmours ?
_ Mais regardez, merde !
_ Kominga, tu parles pas sur ce ton !
_ Excusez, excusez... Mais regardez : vous voyez bien que je suis la seule à prendre des coups !

    Cette fois, Guilmours ne partit pas en isolement. Elle fut en mesure d’aider Linda à se relever.
_ Tout à l’heure... Je balisais à moitié... Je croyais que tu voulais me latter...
_ Pas grave ! J’aurais pas dû te traiter d’autiste. J’étais trop vénère. Je venais m’excuser... T’as encore mal ? Bon, on va marcher un peu. Essaie de penser à autre chose, ça va passer.
    Au bout de quelques pas, ça allait déjà un peu mieux.
_ Merci.
_ Tu déconnes ?
_ Je m’appelle Linda.
Je deviens tarée ou quoi ?
    A moins de tomber sur Jeanne, c’était un coup à s’entendre répondre : Qu’est-ce que ça peut foutre ?
    Au lieu de ça, Guilmours eut un petit rire :
_ Chloé.
    Linda n’osa pas encore demander ce que Cissy voulait dire. Bah ! Sûrement le surnom d’une copine qui lui manquait...
    Elle devina que ce n’était pas aussi simple.



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Chapitre 20


T’es quelqu’un que j’aime bien.
    Ces quelques mots de Lucinda refusaient de quitter la cervelle de Cyrille.
J’aurais préféré : t’es le mec que j’aime. Mais bon, un taulard qu’a quinze ans de plus qu’elle, faut pas rêver !
    Alors qu’il marchait le long de la rue Saint-Denis, cette fille inaccessible occupait ses pensées. A longueur de journées et de soirées, des mecs complètement inconnus la pelotaient alors qu’elle dansait nue pour eux, et lui, qui était un collègue, devait se contenter de bises amicales et de discussions tranquilles. Chaleureuses, certes, mais ça n’irait jamais plus loin. Tout ça à cause de ses conneries...
    Elle méritait mieux, c’était indiscutable. Un type de son âge, sympa, intelligent...
_ Ca roule, Carrez ?
    Cyrille se retourna, surpris.
_ J’ai pas à me plaindre, répondit-il froidement, pas très désireux de poursuivre l’entretien.
    Franck Dormack, son ancien boss, entouré de deux gardes du corps, souriait.
_ T’as l’air limite tendu, mec ! T’as vu tes remplaçants ? demanda le truand en désignant ses deux gorilles.
    Cyrille tenta de dissimuler la peur qui le gagnait. Couper les ponts avec la vie qu’il avait menée n’était pas facile, et il n’allait pas tarder à en faire les frais. Un boulot pouvait s’arrêter de deux façons : un licenciement ou une démission. Le milieu, c’était pareil. Sauf que le licenciement, c’était une pluie de bastos. Quant à la démission, elle n’était pas si simple. On avait intérêt à observer certaines règles -le silence, notamment- si on ne voulait pas en faire les frais.
_ Ecoutez, monsieur Dormack, je vous ai pas vendu, OK ? Foutez-moi la paix.
    Dormack éclata de rire.
_ On se calme, Carrez. Tes remplaçants me font du bon boulot, mais... c’est pas pareil qu’avec toi, tu vois. Je te paie un verre ?
_ Qu’est-ce que vous voulez ?
_ Ah ! Toujours aussi direct ! OK ! Comme c’est ce que t’aimes, je vais être direct : c’est quoi, cette embrouille avec les flics ?
    Et merde ! Comment pouvait-il savoir ? Foulier, peut-être ? Pas impossible. Après tout, Franck Dormack avait pas mal de monde à sa botte. Spécialement des endroits de plaisir dont les proprios lui devaient du fric...
_ Trois fois rien.
    Les deux gorilles encerclèrent Cyrille. Sans doute fallait-il une réponse plus détaillée.
_ OK ! C’est pas vous que ça concernait.
_ Me mens pas, Carrez. Tu sais que j’ai horreur de ça...
    Oh ça oui ! Cyrille avait lui-même corrigé des bluffeurs.
_ Bon, OK ! Un mec s’est fait buter en criant mon nom.
    Dormack se composa un masque de compassion.
_ La poisse ! Qui c’était, ce mec ? Tu le sais ?
T’es quelqu’un que j’aime bien. Promets-moi que tu feras pas le con.
    Dormack comptait parmi ces contacts que Cyrille voulait utiliser pour savoir qui portait son nom et le grillait avec ça. Mais Lucinda avait raison sur toute la ligne.
    Il tiendrait parole.
_ Non.
_ Tu comptes sur Cavalier pour te foutre la paix ?
    Cyrille sursauta.
Foulier t’a bien renseigné, mon salaud !
_ Eh oui ! Je me suis un peu renseigné sur ce Cavalier, tu sais...
_ Je m’en branle.
_ Bon ! T’es sûr qu’il t’a pas dit le nom du mec qu’a gueulé ton nom en crevant ?
_ Ca vous regarde pas. Monsieur Dormack, je me suis barré de votre gang et j’ai fermé ma gueule. Vous me devez plus rien, je vous dois plus rien. Foutez-moi la paix.
    Le regard de Dormack pénétra les yeux de Cyrille, son cerveau, son âme.
_ J’aurais pu t’aider, tu sais.
_ Ce Cavalier va faire son boulot.
_ T’as vraiment changé. Y a pas si longtemps, t’aurais secoué tout Paris pire qu’un bulldozeur pour retrouver ton salaud d’homonyme. C’est une copine qui t’a changé comme ça ?
_ C’est personne, OK ?
    Ce n’était qu’un demi-mensonge : Lucinda était la fille dont Cyrille rêvait, pas sa copine.
    Dormack lui tapota l’épaule.
_ Faudrait t’en trouver une, de copine. Tant qu’à changer de vie... Bon, ben si tu veux que je te foute la paix... Salut, Carrez.
    Cyrille regarda Dormack et ses deux gardes du corps s’éloigner.
    Disparaître de sa vue.


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Chapitre 21


_ Société SERMILD, bonjour.
_ Bonjour, c’est le lieutenant Claire Almard à l’appareil. Je travaille à la brigade criminelle. Je vous rassure tout de suite : c’est une enquête de routine.
_ Vous m’avez fait un peu peur ! Qu’est-ce qui se passe exactement ?
_ Rien de grave. On n’accuse personne de chez vous. C’est juste pour poser quelques question.
_ Si on peut vous être utile...
_ En fait, c’est monsieur Remmes qu’on voudrait interroger.
_ Ca va pas être facile de vous avoir un rendez-vous. Bon, j’essaie de vous mettre en contact.

    L’homme lut l’E-Mail qui venait d’arriver.
Expéditeur : SERMILD - Service de renseignements
Sujet : Re : Urgent
Docteur Clémence Jaquemort, psychiatre.
119 avenue Kléber
75 016 PARIS
Son cabinet et son domicile semblent n’être qu’une seule et même adresse.
Elle assure une permanence au quartier des mineurs du Centre Pénitencier Fleury-Mérogis.
N’hésitez pas à nous contacter pour tout renseignement supplémentaire.

    C’était bien assez pour que cette Jaquemort n’ait nul intérêt à entendre parler de masques dorés...
Bzzt !
    Son interphone le dérangea dans ses pensées.
Corinne Leconte
Service d’accueil
affichait l’écran en lettres bleu pâle sur fond bleu foncé. Juste à côté du nom, la photo de la jeune secrétaire brune souriait.
_ Oui, Corinne ?
_ Monsieur Remmes, excusez-moi de vous déranger, mais j’ai le lieutenant Claire Almard, de la brigade criminelle. Elle voudrait vous interroger.
_ Ah ?
    Il feignit la surprise. Cette visite devait venir tôt ou tard.
_ Je prends l’appel.
_ Bien.

_ Marc-Arthur Remmes à l’appareil. Que puis-je pour vous, lieutenant Almard ?
    Claire décela une étonnante maîtrise dans le ton du PDG de la SERMILD. D’ordinaire, quand on recevait la visite de la police, qu’on ait ou non quelque chose à se reprocher, on n’était pas très serein. Lui, si.
_ Excusez-moi de vous déranger, mais je vous explique ce qui se passe. On a retrouvé votre nom dans l’agenda électronique de la victime d’un meurtre.
    Silence au bout de la ligne. Puis :
_ J’avoue être surpris. Tout mon personnel est présent aujourd’hui et je n’ai eu aucune nouvelle aussi pénible à déplorer parmi mes amis, ni dans ma famille.
_ La victime s’appelait Corentin Faretti.
_ Faretti... Ce nom me dit quelque chose... Je crois que le mieux serait que je vous reçoive aussi vite que possible.
_ C’est très aimable, monsieur Remmes. Est-ce qu’aujourd’hui, ce serait possible ?
_ Eh bien, voyons voir... Il va falloir faire vite, alors : j’ai un conseil d’administration dans un peu moins de deux heures.
_ Oh, ça va aller. Y a que deux ou trois questions !

_ Très bien. Je vous attends, donc. A tout de suite, lieutenant Almard.
_ Merci de votre collaboration, monsieur Remmes.
_ C’est un plaisir d’être utile. J’espère vous aider de façon efficace. A tout de suite.
    Marc-Arthur raccrocha. Cette Almard pouvait bien venir lui poser toutes les questions gênantes qu’elle voulait, les réponses ne seraient nullement gênées...


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Chapitre 22


    Chloé hallucinait chaque fois qu’elle se rendait chez Clémence. Le seizième, ce n’était pas n’importe quel arrondissement, mais cet immeuble, en plus !
    Elle attacha son vélo à une barrière, appuya sur la sonnette C. JAQUEMORT.
    La réponse ne tarda pas :
_ Oui ?
_ C’est Chloé.
_ Tu as de la chance ! Mon dernier patient vient de s’en aller. Je t’ouvre.
    Lors de la première visite, toutes deux avaient longuement parlé de l’ascenseur, qui était commandé depuis les appartements.

Bzzt !

    Chloé poussa la porte et le vestibule de marbre blanc vers l’ascenseur.
4, indiquait un petit écran au-dessus, en chiffres bleu pâle sur fond bleu foncé. 3. 2. 1. RC
    La porte cuivrée coulissa. A côté du bouton doré 5, une petite diode rouge clignotait. Chloé appuya.
    La cabine se referma, puis monta vers le cinquième étage.

Dring !
    Clémence ouvrit la porte.
_ Bonjour, Chloé. Entre.
    La délinquante nihiliste et violente de Fleury-Mérogis avait été une jolie brune aux grands yeux bleus, l’éducatrice qu’elle était devenue était une belle jeune fille. C’était surtout l’expression de son regard qui avait changé. La haine qu’on y lisait avait cédé la place à la douceur et à une sorte de sourire permanent.
_ Salut, Clémence.
    Elle-même lisait, à chaque fois qu’elle passait devant un miroir, les années qui passaient sur son visage. Des fils blancs étaient visibles dans sa chevelure blonde. Des rides se creusaient au coin de ses yeux.
    Elle s’effaça devant sa jeune amie.
    A travers la baie, la lumière inondait le grand salon blanc aux plinthes noires.
    D’un geste, la psychiatre invita Chloé à s’assoir dans un fauteuil blanc, devant une table basse noire où étaient posés deux tasses, une théière et des biscuits... ainsi qu’un bloc-notes et un stylo, qui rappelaient le véritable but de cette visite.
_ Ce sera plus convivial que mes rendez-vous habituels.
_ Ca craint ! Je t’oblige à ramener du taff à la maison...
_ Ne t’inquiète pas pour ça. Un rêve récurrent vaut toujours la peine d’être examiné.
    Clémence s’assit à son tour.
_ Alors, ce rêve ? Y revois-tu Cissy ?
    Chloé eut un petit rire.
_ Tu t’en rappelles encore ? J’ai pas repensé à elle depuis Fleury-Mérogis !
    Quand son père bourré et sa mère aigrie s’engueulaient, elle se réfugiait dans sa chambre et imaginait une fillette de son âge : Cissy. Puis la copine imaginaire avait grandi avec elle, avait été sa confidente lors de ses séjours en prison pour mineurs.
    Cissy avait été sa seule véritable amie... jusqu’à ce qu’elle croise la route de Linda. Alors la jeune fille imaginaire avait disparu, était devenue un simple souvenir.
_ Bon, je me lance. Je te préviens, c’est zarbi !
_ L’étrangeté est l’unique logique des rêves, dit Clémence en prenant le bloc-notes et le stylo. Je t’écoute.
    Chloé raconta tout, s’interrompit de temps à autre pour boire une gorgée de thé. Sans oublier :
_ Et je suis morte de trouille. Enfin, dans mon rêve, parce qu’une fois réveillée, je vois même pas ce que ces masques ont de flippant !
_ Peux-tu me décrire tes masques dorés ?
_ Ils ressemblent à... Tu sais, les masques neutres en théâtre ?
_ Je vois. Sauf que les masques de ton rêve sont dorés et non pas blancs.
_ Voilà.
_ Essaie de me parler de l’endroit où ça se déroule. Une forêt, une pièce vide ?
    Chloé fouilla dans ses souvenirs, puis soupira :
_ Impossible de m’en rappeler.
_ Si tu refais le rêve, écris-le tout de suite sur un papier. Comme ça, tu te rappelleras d’autres détails.
_ OK, j’essaierai. Je te tiens au courant.
_ Je manque encore de détails. Il serait bon que j’en sache un peu plus sur le lieu. Mais il y a quelque chose que je peux déjà te dire : ce ne sont pas ces masques eux-mêmes, qui t’effraient, mais ce qu’ils représentent.
_ Tu rigoles ? C’est des masques neutres, je t’ai dit ! Qu’est-ce qu’ils pourraient représenter ?
_ Eh bien, c’est ce qui me trouble. Les images du rêve ne sont tordues qu’en apparence. En réalité, elles sont très logiques : un vieillard symbolise la sagesse ou l’expérience, se retrouver dans une tente signifie que quelque chose est instable... Mais ces masques neutres me déroutent. Peut-être est-ce quelque chose derrière eux, qui t’effraie autant. Il me faudrait d’autres détails. Pense à noter ton rêve !
_ OK !
_ Ca faisait longtemps que je n’avais pas eu de tes nouvelles. Ce centre marche bien ?
_ Ouais. Linda et moi, on a quelques durs, mais je suis bien placée pour savoir comment ils fonctionnent...
_ Tu n’as personne ?
    Déjà deux mois que Chloé et son petit ami s’étaient plaqués.
_ Denis revient me voir, de temps en temps. Et on arrive à se marrer ensemble. Comme petit ami, ça le faisait pas, mais comme pote, nickel !
_ Il faudra t’en retrouver un autre...
_ Ouais. T’as raison ! Mais bon... Je sors un peu, mais pour l’instant, j’ai rencontré personne d’intéressant.
_ Ca viendra.



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Chapitre 23


    La haute tour tutoyait la Grande Arche, affichait sur sa façade une énorme enseigne SERMILD en lettre bleues sur fond blanc. Au-dessus de l’entrée s’étalait une inscription dorée : Société d’Electronique, de Robotique et de Micro-Informatique de La Défense.
    Les battants de verre fumé coulissèrent, Daniel et le lieutenant Almard entrèrent dans l’immense vestibule aux murs blanc crème.
_ Bonjour messieurs-dames, salua l’hôtesse d’accueil, assise derrière un comptoir bleu pâle.
Corinne Leconte
Accueil
, lisait-on sur le badge agrafé à sa veste bleu marine.
_ Bonjour. Vous avez eu le lieutenant Claire Almard au téléphone tout à l’heure. Je suis le commissaire Cavalier.
    Corinne Leconte parcourut du regard les cartes de police.
_ D’accord. Je préviens monsieur Remmes que vous êtes arrivés.
Elle décrocha un combiné.
_ Monsieur Remmes ? Le commissaire Daniel Cavalier et le lieutenant Claire Almard pour vous. D’accord.
Elle raccrocha.
_ Monsieur Remmes va vous recevoir. Il vous envoie son ascenseur privé. C’est au fond.

    Dans son bureau, Marc-Arthur attendait calmement la visite de ces deux flics.
_ Montrer la caméra de surveillance de l’ascenseur privé.
    L’ordinateur obéit à son ordre et afficha sur son écran l’intérieur de la cabine qui montait.
    C’était donc cette Claire Almard qu’il avait eue au téléphone. Pas vraiment une stagiaire, apparemment. Environ trente-cinq ou quarante ans, de grosses lunettes rondes, un pull et un jean achetés chez Tati...
    Marc-Arthur concentra son attention sur ce type qui devait sans doute être le commissaire Cavalier. De toute évidence, ce grand costaud mal rasé n’avait rien d’un petit flic minable. Un coup monté classique -fausses preuves de corruption, enquête de l’IGPN, bavures bidons...- ne lui suffirait pas pour abandonner. Une volée administrée par des gros bras le calmerait d’autant moins qu’il semblait de taille à se défendre. Un type pareil, ce qu’il fallait, c’était ne pas l’avoir à ses basques, ou bien l’éliminer. Marc-Arthur savait que la deuxième solution n’était guère souhaitable : un flic assassiné, ça faisait bien trop de vagues.
    Non. Le mieux était de répondre à ses questions. Pas par la vérité, évidemment. Par du baratin bien plausible. Et étayé par des faux documents...

_ Méfiez-vous, Almard.
_ Vous croyez qu’il est impliqué ?
_ Remmes a jamais été très net.
    Claire connaissait les scandales dans lesquels il avait été impliqué : argent détourné ou blanchi, nombreuses fraudes fiscales... et surprenantes amitiés avec la pègre parisienne. Aux journalistes qui voulaient dissiper ces zones d’ombre à grands coups de questions gênantes, il répondait par un humour désarmant, plein d’un esprit brillant et caustique. C’était le genre de type que les médias comme le public adoraient détester.
_ Ses liens avec les gangs, vous y croyez ?
    Cavalier sourit.
_ Quand j’étais qu’un bleu, je me méfiais des blousons noirs. Mais j’ai vu assez de gris pour comprendre que les vrais voyous portaient plutôt des cols blancs.

    Enfin, l’ascenseur s’ouvrit sur le bureau.
    Remmes se leva et vint à la rencontre des deux policiers.
_ Bonjour, lieutenant Almard. Ravi de faire votre connaissance ! Commissaire Cavalier, je suppose... Je vous en prie, asseyez-vous ! Lieutenant Almard, je vous avais dit que le nom de Corentin Faretti me disait quelque chose. J’ai donc fait consulter les archives à la recherche d’un cadre licencié, d’une candidature rejetée...
_ Tout est prêt pour nous, si je comprends bien, dit Daniel.
_ Voyez-vous, commissaire Cavalier, le lieutenant Almard m’avait fort bien expliqué la situation. J’ai donc, comment dire ? Préparé l’interrogatoire afin de ne pas vous faire perdre votre temps et de ne pas perdre le mien. Il se trouve que j’ai un conseil d’administration dans moins de deux heures. Je me vois dans l’obligation de vous demander de faire vite.
_ Ca nous va très bien. Parlez-nous donc de ce que vous avez trouvé de beau sur Faretti.
_ Eh bien, j’ai plusieurs documents qui m’ont permis de me rappeler de ma rencontre avec Corentin Faretti. Il y a quelques mois, je recherchais un responsable de la sécurité de l’entreprise. Etant donnés les intérêts de la SERMILD, vous imaginez que j’ai besoin d’un service de sécurité efficace.
_ Surtout avec les gens que vous fréquentez...
    Remmes eut un bref rire poli qui dissimulait mal son agacement.
_ Vous êtes plutôt direct, commissaire Cavalier, semble-t-il. C’est une qualité que j’apprécie ! Tenez, voici l’annonce. Elle était passée dans plusieurs journaux. J’avais reçu la candidature -voici la lettre et le CV- de Corentin Faretti. Je n’ai pas pu m’empêcher de relever un petit détail : j’avais demandé sur l’annonce qu’un extrait de casier judiciaire soit joint à la candidature, et il n’en avait pas joint. Ainsi que vous pouvez le lire sur la lettre, monsieur Faretti justifiait cette omission par un problème administratif.
_ C’est bien ce que je lis en fin de lettre.
_ J’ai rejeté cette candidature. Tenez, voici le courrier de rejet.
_ Monsieur Remmes, commença Almard, Corentin Faretti était fiché par nos services comme un trafiquant.
_ Quoi ? Mais quel intérêt avait-il à vouloir travailler à la SERMILD ?
_ C’est courant. Pour cacher des activités criminelles, on fait un travail légal.
_ Je vois... Dire qu’il s’en est fallut de peu pour que j’accorde un entretien à un criminel !
_ Pas d’entretien à un criminel ? demanda Daniel. Je suppose que c’est pas le moment de parler de vos amitiés avec certains parrains...
    Remmes soupira.
_ A mon tour d’être direct, commissaire Cavalier. Je crains fort que nous n’ayons pas la même conception de l’humour. Vos piques commencent à m’agacer sérieusement ! Avez-vous d’autres questions ?
_ Larry Bigger.
_ Pardon ?
_ Patrice Gédehon. Il réalisait des pornos sous le nom de Larry Bigger.
_ Ce nom ne me dit rien du tout.
_ On l’a retrouvé mort dans sa péniche.
_ Pauvre homme...
_ Tout ce qui ressemblait à un agenda ou à un appareil à mémoire a été foutu en l’air.
    Remmes haussa les épaules.
_ Je ne peux pas vous renseigner. Je regrette de ne pas pouvoir vous aider davantage.
_ C’est pas trop mal. Bon, on va vous laisser à votre conseil d’administration. Merci pour tout.
_ C’est à moi de vous remercier de clore cet entretien aussi vite, commissaire Cavalier. Croyez bien qu’un courrier sera adressé à vos supérieurs.
    Il bouillait, c’était visible. Daniel avait visé juste...


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Chapitre 24


    Chloé quitta l’ascenseur. Enfin, sa journée était finie. Le rêve commençait à vouloir dire quelque chose. La prochaine fois, elle le noterait dès le réveil. Pendant le trajet entre Paris et Clichy, aucun souvenir n’avait voulu pointer le bout de son nez. Impossible de se rappeler où ces masques dorés flottaient. Dans l’air... Rien d’autre ? Quelque chose avait essayé de revenir, mais quoi ?

Elle déverrouilla sa porte et l’ouvrit.
Quelque chose clochait dans son studio. Mais quoi ?
Ben... J’avais pas laissé ce placard ouvert !
_ Putain de merde !

    Vautrée sur son lit, pieds nus, Linda zappait entre les chaînes de la TNT en quête d’un programme potable.
Ah ! Ca a pas l’air trop mal.
    Son portable, posé sur ce petit meuble qui lui servait de table de nuit, sonna à ce moment précis.
Chloé, affichait l’écran par-dessus la photo.
    Elle coupa le son et décrocha.
_ Chloé ! Alors, t’en sais plus ? Attends ! Tu peux me redire ça ? Ca va, ça va, calme-toi, OK ? Je sais que c’est pas évident, mais calme-toi ! Je viens voir tout de suite. Surtout, tu touches à rien, tu bouges pas d’où t’es ! OK ? J’arrive tout de suite !
    Elle raccrocha et
_ Merde alors !
se chaussa rapidement.

    Chloé se rua sur Linda avant même qu’elle ne quitte l’ascenseur, la prit par le bras et l’emmena à l’entrée de son studio.
_ Mate ça !
_ La vache ! Mais qui c’est qu’a pu faire ça ?
    Les placards et le réfrigérateur, ouverts, semblaient avoir vomi leur contenu sur le linoléum. Les éclats de verres et d’assiettes formaient un affreux tapis où se vautraient des poêles et des casseroles renversées, des yaourts déchiquetés, des oeufs cassés...
    Chloé entra, les poings serrés.
_ Mais qu’est-ce que tu veux faire ? dit Linda à voix basse.
_ Voir si ils sont encore là...
_ Attends ! C’est pas catho... Putain, regarde !
_ Merci, j’ai vu.
    Dans la chambre-salon, la table était renversée, sa toile cirée en vrac.
_ Mais regarde un peu ça, bordel ! Par où ils sont passés, à ton avis ?
    Chloé accorda un regard à ce que lui montrait Linda.
    La serrure et la porte étaient intactes. La fenêtre était fermée. Et la salle d’eau n’avait aucune ouverture sur l’extérieur.
Ces vandales étaient de vrais pros : forcer une serrure sans laisser la moindre trace...

    Elles s’avancèrent dans le studio saccagé. Le lit était en travers de la chambre.
    Chloé se retourna et scruta les débris qui jonchaient son linoléum.
_ Le barge ! Regarde un peu ça ! Les débris ont pas été balancés au hasard.
_ Nawak !
_ Mais regarde, je te dis !
    Linda put lire, en lettres de verres et d’assiettes brisés : Au secours !


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Chapitre 25



    Michel Orville feignit de s’intéresser aux divers films de la Boîte à Désirs. Du sous-sol, la musique du théâtre érotique résonnait. Une fugitive envie de payer une entrée pour aller voir de près le taquina. Il la chassa et se concentra sur son travail.
    Pas une seule réalisation de Larry Bigger en tête de gondole. Il ne devait pas être très connu. Est-ce que ça s’était vu par le passé, un artiste du porno reconnu après sa mort ?
    Il bascula un DVD sur la jaquette duquel un homme pas loin d’être aussi velu qu’un gorille défonçait une blondasse vêtue d’une blouse d’infirmière grande ouverte sur un corps siliconé. Un autre à la couverture un peu différente, mais tout aussi racoleuse, qui s’intitulait Les contractuelles aiment se faire sauter. Encore un du même goût où il était question de militaires et de chaleurs... Encore un...
    Toujours rien de Larry Bigger.
_ Je peux vous renseigner, monsieur ?
    Michel se retourna et se retrouva nez à nez avec un vendeur au crâne rasé et au nez orné d’un petit anneau. Son gilet de cuir laissait voir ses bras maigres, les poils de son torse nu.
_ Je cherche des films de Larry Bigger.
_ Larry Bigger ? Je vous conseille les tout derniers, alors !
_ Comment ça ?
    Le vendeur grimaça.
_ Les premiers étaient des vraies merdes. On a même plus ça en rayon, c’est bête, vous vous seriez marré rien qu’en voyant la jaquette ! Des filles à peine potables, des scènes mal foutues... Quand nos clients voyaient ça en cabine, y en a qu’on était obligés de  rembouser tellement ils étaient vénères !
_ Alors, Bigger était pas très connu...
    Le gars sourit largement.
_ A ses débuts ? Vous rigolez ! Il était connu, mais pas dans le bon sens : fallait mieux éviter ses films !
_ Et ça a changé ?
_ Je vous explique. A ses débuts, c’était fauché. Mais alors, complètement fauché ! Or, si vous mettez pas un minimum de budget dans un porno, il peut pas être bien. D’accord ?
_ C’est évident. Mais maintenant ?
_ Les prods mettent beaucoup plus de fric dans ses films. Ca vient ! Maintenant, les filles, elles sont pas mal ! Ca vient, quoi !
    Michel sortit sa carte.
_ Ca viendra plus. On l’a retrouvé assassiné sur sa péniche.
    La crispation du visage choqué du vendeur remua son piercing.
_ La vache !
_ En fait, on voudrait savoir s’il était connu ou pas : il vivait sur une péniche dans le port de Grenelle, il roulait en BM X5...
_ Alors ça, c’est pas possible. Il avait pas encore trop de succès. Y avait pas longtemps qu’il faisait des films valables. Il a pas pu se faire assez de fric pour se payer tout ça, c’est pas possible ! Putain, assassiné, vous dites ?
    Un petit puzzle s’emboîtait dans la tête de Michel. Première pièce : Larry Bigger, réalisateur porno pas connu du tout. Deuxième pièce : beaucoup de fric. Troisième pièce : ce fric venait sans doute de gros emprunts. Quatrième pièce : sûrement pas dans une banque, le CIO avait des méthodes moins radicales que ça...
_ Attendez ! On a des super films, si vous voulez ! Ou si vous voulez du spectacle, en bas on a un théâtre...
    Indifférent au baratin du vendeur, Michel quitta le sex shop. Tout ça allait beaucoup intéresser Cavalier, qui avait, comme bien souvent, vu juste.



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Chapitre 26


_ Bonsoir, monsieur Remmes, salua Jacques, le chauffeur, en ouvrant la portière arrière de la Maybach. Avez-vous passé une bonne journée ?
_ Ma foi, oui. Nous allons à la maison, que j’enfile un costume.
    C’était le soir Maxim’s, aujourd’hui.
_ Bien, monsieur Remmes.
    Michel ferma la portière, contourna le véhicule et s’installa au volant. Alors qu’il démarrait, le portable du patron sonna.
_ Marc-Arthur Remmes, j’écoute, dit le PDG en commandant la fermeture de la vitre de séparation.

_ C’est Ted, patron. Les flics ont débarqué chez Chloé Guilmours.
_ Pour quelle raison ?
_ C’est un peu galère à sav...
_ Pour quelle raison ?
_ Vous savez, pour le coup de téléphone à la psy, elle avait utilisé son portable depuis son machin de loisirs. Mais là, elle a dû appeler de...
_ Pour quelle raison ?
    Ted avala sa salive. C’était ça que le patron avait de flippant : jamais une colère. Il parlait toujours sur un ton égal, ou presque. Mais ça ne voulait pas dire qu’on avait affaire à un type cool. Au contraire...
_ Rico essaie d’en savoir plus. Mais c’est pas gagné !

_ Dis-moi, Ted, que vais-je faire de deux incompétents comme Rico et toi ?
_ Attendez, là ! Les flics redescendent... Rico va savoir, OK ? Rico va savoir !
_ J’attends...

_ Putain, il s’est passé quoi, là ? demanda Rico à l’un des flics en uniforme qui descendaient.
_ Tu nous parles pas sur ce ton-là, OK ? Y a rien à voir !
_ Excusez-moi ! Mais en fait, j’habite dans le coin... C’est un truc grave ? Faut bien qu’on sache, quand même...
    Ce fut un autre agent qui répondit :
_ Bon, ça va ! C’est un appartement qui a été saccagé ! Ca te va ?
_ Ouais, ça me va.
_ Merci monsieur, ça t’arracherait la gueule ?
_ Putain, je demande un renseignement, là !

_ Patron, Rico se fritte avec les keufs, là, ça craint grave !
_ Dommage pour vous...
_ Non, attendez ! Ils s’engueulent, mais... Putain, ils lui foutent la paix !

Rico fonça vers la voiture de Ted et s’y engouffra.
_ Putain font chier les keufs !
_ Arrête ! J’ai le patron au téléphone, il veut savoir ce qui s’est passé chez la meuf !
_ Y a des gravosses qu’ont saccagé son appart ! Mais putain, les keufs, comment ils m’ont envoyé chier, j’y crois pas !

_ J’ai entendu, dit froidement Marc-Arthur. Merci. Vous continuez la surveillance.
_ Rico a entendu les keufs dire plusieurs trucs. Sont pas discrets, ces cons-là !
_ Dis-moi lesquels...
_ Il paraît qu’y avait marqué "Au secours !" par terre.
    La bouche de Marc-Arthur se crispa.
_ Quoi d’autre ?
    A son grand regret, l’inquiétude transparaissait dans sa voix.

_ Rico, tu te fous de ma gueule, là ?
_ Ted, j’ai autre chose à faire !
_ Ouais, ouais, c’est bon ! Rico, il dit que la serrure a même pas été forcée !

_ Merci, dit Marc-Arthur en raccrochant.
    Sa main se crispa sur le portable. Il soupira rageusement, chercha le numéro du Docteur dans le répertoire de l’appareil et l’appela.
_ Il y a encore eu un problème. Evidemment, que je veux que vous la punissiez !



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Chapitre 27


    Cyrille descendit du métro, quitta la station Marx Dormoy et monta la rue de la Chapelle. Son esprit divaguait loin de ces files de voitures, loin de ce quartier, loin de l’arrondissement.
    Au théâtre érotique de la Boîte à Désirs, pour être exact. Lucinda, lascive, y dansait devant une assemblée de mecs avides de sa beauté. Ses vêtements voltigeaient un à un, révélaient son corps ferme et parfumé...
Vous savez rien d’elle, bande de connards !
Enfin, moi non plus, finalement...

    Il devait se contenter de son amitié, rien d’autre. Et c’était déjà beaucoup...
    Ca allait tellement vite, de foutre sa vie en l’air. Pour bien commencer, naître à Sarcelles. Ensuite, un père qui, au lieu d’assumer ses responsabilités, foutait le camp. Le décor était planté pour une enfance difficile. Après, on ajoutait une mère qui, au lieu de digérer le départ de son mec et d’essayer de refaire sa vie, passait ses journées à picoler. Tant qu’à faire, tout ça dans un HLM bien pourri. Ca, c’était parfait pour fréquenter quelques bandes dans son adolescence.
    Et voilà comment on se retrouvait à faire les sales boulots des caïds.
    Après, on atterrissait en prison. Et là, entre les viols sous la douche, les besoins sous le regard de son camarade de cellule, les brimades des gardiens et les corvées, il restait un peu de temps pour réfléchir à une question palpitante : quel avenir après la peine ?
    Cyrille avait donc réfléchi à ce qu’il savait faire. Casser des gueules, c’était son truc.
    En beaucoup moins violent, ça donnait quoi ? Pourquoi pas vigile ?
    Oui, c’était un bon plan, ça. Donc, une fois sa peine purgée, il avait cherché un boulot de vigile. Le Virgin des Champs-Elysées avait exigé un extrait de casier judiciaire. Autant avouer tout de suite qu’on sortait de taule, ça gagnait du temps : on s’entendait dire non, et puis basta. La FNAC du Forum des Halles ? Même topo.
    Cyrille avait encore essuyé quelques refus chez Carrefour, chez Leclerc... Puis, alors qu’il commençait à désespérer, un certain Jean-Claude Foulier, patron de la Boîte à Désirs -et accessoirement, petit toutou de Franck Dormack à qui il devait du fric- avait dit oui.
Tu sors de taule ? Je m’en fous comme des premiers strings de mes filles ! Moi, ce que je veux, c’est un gars qu’empêche les vols, point barre ! Si t’es efficace, tu restes. Si t’es pas efficace, tu gicles.
    Et pour l’instant, ça marchait bien. Il avait chopé plusieurs petits cons qui auraient bien voulu repartir avec un DVD gratis, notamment.

    Enfin, l’immeuble.
    Cyrille franchit le portail. Devant lui se dressait le gros bloc blanc de six étages.
    C’était sympa, comme boulot. Ca lui faisait une routine rassurante : à la Boîte à Désirs dès le matin, pause déjeuner... Métro boulot dodo, trois mots qui déprimaient bien des parisiens. Ils ignoraient leur chance. Pendant des années, Cyrille avait plutôt connu : castagne, bastons, flingues. Et le dodo, ça pouvait très bien se passer dans une belle petite boîte sous une stèle si on déconnait trop.
    C’était chouette, la routine. Surtout avec une collègue comme Lucinda. Une petite trop sympa, le cerveau bien rempli mais pas la grosse tête...
Comment tu t’es sorti de tout ça ? avait-elle demandé à Cyrille après avoir entendu le récit de sa vie.
    La réponse était simple : en y réfléchissant en taule.
Et avec beaucoup de courage, aussi, avait-elle ajouté. T’es plus fort que tu le penses...
    Une fille magnifique qu’il était navré de ne pas mériter.

    La porte. Puis l’ascenseur.
    Quatrième étage.
    Le deux pièces. Nickel pour un célibataire, un peu petit pour loger une famille. Ce qui tombait bien, vu que Cyrille avait renoncé à en fonder une. Bonjour mademoiselle, je vous trouve très mignonne et très sympa. J’ai foutu des raclées, j’ai flingué des gens, j’ai aidé à des braquages. J’ai fait de la taule et en ce moment, je suis en sursis. Ca vous dirait qu’on sorte ensemble ? Après, on se marie, je vous balance des polichinelles dans le tiroir, je leur apprends à se battre à l’école, à voler et ils finissent en taule. Ca vous branche ?
    Pas terrible...

_ Il est mort. Les os en miettes.
_ Putain ! Carrément ! Il devait avoir des sacrés ennemis, le mec !
_ Arrête de me prendre pour un con, Carrez. Faretti a crié ton nom.
Faretti a crié ton nom.
Faretti a crié ton nom...

    Cyrille devait savoir. Il saisit son portable et, par habitude, y chercha le numéro de Dormack.
Merde, quel con ! Je l’ai viré !
    Mais sa mémoire n’était pas trop mauvaise. Quelques réflexions, et il retrouva le numéro.
_ Cyrille, écoute-moi. Tu veux faire une croix sur ton passé ou quoi ?
    Lucinda avait raison.
    Cyrille posa le téléphone et décida que le numéro de Dormack n’avait rien à faire dans ses souvenirs.



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Chapitre 28


    La porte s’ouvrit. Un mocassin noir passa, suivi d’une blouse blanche.
    Le Docteur. Il s’avançait à pas lents.
_ Bonsoir. Nous nous sommes mal compris, j’en ai bien peur.
    Il s’approcha de la vitre qui les séparait.
_ Te rappelles-tu Chloé Guilmours ? Mais si, cette fille qui avait rêvé de masques dorés ! Ah ! Bien sûr que tu t’en souviens ! Figure-toi que son appartement a été saccagé pendant qu’elle allait parler de son rêve.
    Ils étaient déjà au courant !
Par pitié, Docteur, finissez-en vite !
_ Tu sais ce qui était écrit sur le sol ? Enfin, écrit... Avec des déchets et des débris... Tu n’as sûrement pas vu cette oeuvre exposée au Palais de Tokyo : entièrement réalisée avec des déchets ! Très original, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Elle se contenta de sourire et de hocher la tête.
_ L’art contemporain, ça me saoûle... Comment peut-on appeler art un vulgaire amas de déchets ? Enfin, c’est sans importance... Où en étais-je ? Ah oui ! Ce qui est écrit avec les déchets. Veux-tu le savoir ? "Au secours !"
    Le Docteur tourna le dos à la vitre et se dirigea vers le pupitre de commandes, elle se résigna à ce qui allait suivre.
_ C’est la dernière fois, entends-tu ?
    Sa main tremblait au-dessus du bouton rouge.
_ C’est la dernière fois.
    Puis se décida à le presser.
    Un puissant courant électrique traversa le liquide où elle baignait. Tout son corps ne fut plus qu’un nid de brûlures.
Laissez-moi mourir, Docteur. Achevez-moi !
    Et si c’était ça, la solution ? Elle avait été assez stupide pour penser que Chloé allait pouvoir la secourir...
    Ce fut après cette pensée que l’inconscience accepta enfin de la délivrer de sa souffrance.


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Chapitre 29


_ Tu veux pas que je t’aménage un coin chez moi, demanda Linda.
    Chloé vida la pelle dans le sac que son amie tenait.
_ Ca va aller, t’inquiète. Quel taré, ce mec...
    Elle trempa une éponge, la passa sur la flaque d’oeufs brisés, puis la rinça.
_ Pff... Bientôt fini...
    Mais après ce ménage, quelques courses l’attendaient afin de regarnir ce réfrigérateur dont le contenu avait été éclaté, répandu sur le linoléum...
_ Pour ce soir, on peut se commander des pizzas ou des sushis, proposa Linda. Parce qu’il te reste même plus de quoi grignoter, là !
_ C’est clair...
_ On finit de nettoyer et je m’en occupe. Ca roule ?
_ Ca roule.

    Dans ce studio qui avait retrouvé une allure convenable, les deux jeunes filles savouraient les rouleaux de poisson cru qu’elles avaient commandés.
_ Je m’en fatigue pas ! dit Linda.
_ J’ai trop de quoi péter les plombs. D’abord, ce rêve à la con, maintenant, ça...
_ Arrête d’y penser, OK ? Allez, à la tienne !
    Linda tendait sa canette de jus de lychees. Chloé trinqua à l’aide de la sienne.
_ A la tienne. C’est cool que tu sois là...
_ Pff ! Ca me fait trop plaisir, arrête ! J’ai pris le relais de Cissy...

    Cissy... Linda en avait entendu parler lors de cette soirée en cellule à Fleury-Mérogis. Chloé avait fait un tir groupé pour ses confidences. Ca avait commencé avec Cissy, l’amie imaginaire.
_ Quand mes reps s’engueulaient grave, elle rappliquait. Sans elle, je sais pas ce que je serais devenue. Sérieux !
_ Tu m’étonnes. T’avais pas de frangin, pas de frangine ?
_ Non. Fille unique. Et toi ?
_ Je suis la petite dernière. Trois frangins à moitié cons.
_ Waouh ! C’est eux qui t’ont envoyée ici ?
_ Un peu, ouais. En fait, j’ai voulu piquer dans un magasin comme eux. C’était de la bouffe chez Auchan. Y a un vigile qui m’a chopée. J’ai voulu courir plus vite que lui, mais ils savent courir, ces cons-là. Putain j’oublierai pas ! Il m’a chopé les poignets, il m’a croisé les bras devant moi, les mains derrière moi et il m’a soulevée. Comme j’ai insisté pour me barrer avec la bouffe, ils ont appelé les keufs. Trop nulle ! Et toi, t’es là pourquoi ?
    Ca avait été la deuxième confidence de la soirée.
_ Y a un connard, dehors, qu’est en... Putain, comment ça s’appelle ? Incapacité partielle de travail, ou une connerie comme ça.
_ A cause de toi ?
    Linda éclata de rire.
_ Vu comment t’as latté les trois autres merdeuses, ça m’étonne pas ! T’as pété la gueule à un keum ? Sérieux ?
_ Sérieux. C’était ça ou servir de sac à foutre à toute une bande. Le choix était vite fait... Mais j’avais pas prévu que cet enfoiré porterait plainte. Tu sais ce que je fais quand je sors de là ?
_ Tu sais ce qu’il fera quand tu l’auras fait ? Il portera plainte, et tu retourneras en taule.
    Un long silence avait duré entre les deux prisonnières. Linda l’avait rompu.
_ Où t’as appris à te battre comme ça ?
    Troisième confidence de Chloé.
_ Tant que j’étais gamine, c’était à peu près cool dans la rue : j’avais plus mes reps sur le dos. Et puis j’ai été ado. J’ai appris à mes dépens que je devais être plutôt bien roulée : j’étais obligée de courir vite, d’être agile... A ce moment-là, j’ai capté que je pouvais m’en sortir en courant. Mais ça a vite arrêté de m’amuser. Alors, j’ai demandé des tuyaux à un keum qui gérait un club de boxe thaï dans le quartier. Il a tout de suite percuté que je pourrais jamais payer un cours ou une inscription, mais il a bien voulu m’apprendre deux trois trucs.
_ Et c’est avec ces deux trois trucs que t’as savaté les trois pétasses ?
_ En fait, j’en ai appris bien plus que ça. Il paraît que j’étais hyper douée...
_ Putain, quand t’es arrivée... J’avais trop les boules ! Nat qui voulait ton dessert...
_ Elle a eu autre chose à bouffer...
    Elles avaient bien ri. Les occasions de se marrer étaient trop rares dans cette saloperie de taule.



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Chapitre 30


    Daniel Cavalier tapa sur son PC portable ce qu’il avait appris au cours de l’enquête.
Deux meurtres.
1° Corentin Faretti.
Assassiné le matin.
Os brisés, dents arrachées. Aucune blessure externe.
Cuisine mise dans un chaos.
Probablement plusieurs meurtriers. Peut-être un commanditaire.

Mobiles probables : dettes, "offenses" aux meurtriers ou à leur employeur...
Témoin auditif : prétend avoir entendu quelque chose comme "Non, Carrez, arrête."
Piste Cyrille Carrez : abandonnée.
Pistes à creuser : un nom qui ressemble à Carrez, ou un homonyme ; le nom de Marc-Arthur Remmes retrouvé dans un agenda électronique.
A propos de Marc-Arthur Remmes : prétend que Faretti a postulé pour un emploi d’agent de sécurité à la SERMILD. Mensonge certain.
2° Patrice Gédehon, dit Larry Bigger, réalisateur de films X.
Assassiné dans l’après-midi.
Os brisés, cogné à plusieurs reprises contre les parois et les vitres de sa péniche.
Chambre mise dans le même chaos que la cuisine de Faretti.
Probablement plusieurs meurtriers, comme pour Faretti.
Mobiles probables : dettes.
Deux témoins auditifs : rien de particulier.
Aucune piste à creuser.


    Daniel sauvegarda le fichier, arrêta le logiciel de traitement de texte, puis le PC. Il rabattit l’écran, se leva de sa chaise de bureau et s’approcha de la fenêtre ouverte.
    Au-dessus des immeubles, le ciel se colorait d’un rouge de soleil couchant. Sur la chaussée, le flot de voitures, encore cauchemar de klaxons une heure auparavant, s’était tari. A présent, c’était la cohorte des habitants du quartier qui cherchaient vainement une place.
    Daniel ferma la fenêtre et se tourna vers la cheminée murée. Sur le rebord trônaient les photos encadrées de celles qui auraient pu être sa petite famille. Béatrice, magnifique petite brune rencontrée à la faculté de Droit, épousée au moment de l’entrée dans la police. Virginie, un bébé qui aurait eu vingt-cinq ans aujourd’hui.
    A l’époque; il était un jeune flic que ses supérieurs estimaient doués. Il participait à la fameuse enquête qui avait abouti à la chute du gang Gazzira, une famille qui tenait deux arrondissements sous sa coupe. Le souvenir était aujourd’hui encore vif dans la mémoire des parisiens, un peu comme celui de Mesrine. Ils allaient d’ailleurs être l’objet d’un film.
    Daniel espérait que les scénaristes oublieraient l’un des plus tragiques épisodes de l’affaire : la mort de sa famille. Béatrice poussait le landeau de Virginie dans le square Louis XIII sans savoir que le député Maxime Jehant, pour avoir décidé de rendre publics ses liens avec la famille Gazzira, était attendu par des tueurs. En recoupant plusieurs témoignages, la police avait pu reconstituer la scène : Jehant était entré dans le parc ; un faux jardinier, un faux balayeur et plusieurs hommes assis sur différents bancs avaient sorti des pistolets-mitrailleurs et avaient vidé leurs magasins.
     Le député était mort dans cette embuscade, ainsi que de nombreux promeneurs innocents. Parmi lesquels Béatrice Cavalier et la petite Virginie.

    Dans les années quatre-vingts, on ne parlait pas encore de dommage collatéral. Cette expression pudique était devenue à la mode après les attentats du World Trade Center. Mais beaucoup de parisiens avaient, le jour où les Gazzira avaient fait assassiner Maxime Jehant, subi un...
    Non, mieux valait l’expression perte irréparable.
    Pendant les premières années qui avaient suivi la mort de sa famille, Daniel avait été hanté chaque nuit par les pleurs de la petite Virginie. Il s’était réveillé afin de la consoler, de la changer, de la nourrir... avant de se rappeler qu’elle était morte criblée de balles, que sa petite tête avait éclaté. Le vide froid à ses côtés dans le lit lui avait rappelé le corps chaud et ferme de Béatrice, sa peau douce...
    L’arrestation de la famille Gazzira n’avait rien fait cesser. Il avait fallu quelques années avant que Daniel ne recommence à dormir calmement. Mais jamais il n’avait pu se remarier. Refonder une famille aurait signifié la perdre à nouveau, c’était une idée qui refusait de quitter sa cervelle. A part d’éphémères copines, il n’avait pas eu de relations suivies.

_ Bonne nuit, les filles.
    Il tourna le dos aux photos et se dirigea vers sa chambre.



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Chapitre 31


    Sous sa couette, Chloé s’agitait. Sa tête se secouait sur l’oreiller, agitait ses longs cheveux bruns. Derrière ses paupières closes, ce rêve revenait.
    Et sa peur, bien plus forte que les deux premières fois, alors que le décor et le scénario étaient identiques.
Des masques dorés flottent dans une lumière bleu pâle. Au moins... Combien ? Dix ? Cent ? J’ai l’impression que c’est infini, devant. Rien d’autre que ces masques... Immobiles, ils... Je crois qu’ils m’observent. Mais qui les porte ? Personne. Ils n’ornent aucun visage, aucune silhouette. Sur ce sol du même bleu pâle que la lumière, leurs ombres ont l’air d’un tapis noir.
Sur ma peau, je sens quelque chose de liquide. De l’eau ? C’est possible. C’est dur à dire, ça pourrait être autre chose. Tout ce que je sais, c’est que j’y suis complètement immergée. Je devrais donc me noyer. Pourtant, j’y respire aussi facilement qu’à l’air libre. Mes poumons sont pleins d’eau ou d’un liquide complètement différent, mais ne me font aucun mal.

    Son visage se crispa, une grimace déforma sa bouche.
Je tremble devant ces masques. Ils sont presque neutres. Leur seule expression est ce sourire froid. J’ai tellement peur ! Qu’est-ce qu’ils me veulent ?
    Ses bras se levèrent comme pour la protéger. Mais dans son rêve, rien ne se jetait sur elle.
Ils sont là, immobiles. Ils flottent, rien d’autre. Une forêt de masques à perte de vue, comme ces étranges croix dans Le projet Blair Witch.
    Elle se tourna sur un côté, sur l’autre. Son corps se contorsionnait comme pour s’enfoncer dans le matelas, s’y réfugier.
Ils sont neutres.
J’ai peur...

    Chloé se réveilla en sursaut, aspira de grandes goulées d’air. Elle alluma sa lampe de chevet. La lumière inonda le studio, l’obligea à fermer ses yeux habitués à l’obscurité.
    Elle rouvrit doucement les paupières. Les taches oranges de la persistance rétinienne lui rappelaient ces terrifiants masques.
    Terrifiants ? Ainsi que Clémence l’avait dit cet après-midi, c’était ce qu’ils cachaient qui était effrayant. Mais qu’est-ce que c’était ?
    Peu à peu, la chambre reprit son caractère familier. Les murs blancs. Le micro-ondes. La table. La chaise.
    Chloé se dressa sur son séant, plia ses genoux pour que ses jambes constituent un semblant de bureau, saisit le bloc-notes posé sur sa table de chevet, le stylo et écrivit rapidement son rêve. Elle sut enfin le détail qui refusait de s’exposer à sa mémoire alors qu’elle rentrait de Paris : la sensation liquide.
Qu’est-ce que ça cache, ces putains de masques ?
    La peur du rêve se dilua peu à peu, disparut. Comme la nuit précédente, comme deux nuits auparavant, elle céda la place à l’interrogation.
    Demain -enfin, dans pas tant d’heures que ça, d’après ce qu’indiquait son réveil-, elle appellerait Clémence. Pour l’instant, ça suffisait comme ça, les émotions fortes et les questions ! On finissait sa nuit.

    Chloé reposa le bloc-notes et le stylo, se recoucha et éteignit la lumière. Peu à peu, son sommeil reprit ses droits.
    Demain serait un autre jour.



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Chapitre 32


    Pierre Marton ingurgitait ce jus de chaussettes -mieux que rien à défaut d’être buvable- aux prétentions de café servi par la machine minable du commissariat lorsque la porte s’ouvrit à la volée pour révéler la haute stature du commissaire Cavalier. Par un miracle sur lequel il n’aurait guère le loisir de s’interroger au cours de la journée, pas une goutte du médiocre breuvage ne fut renversée.
_ Je veux tout le monde dans mon bureau tout de suite. Briefing sur l’affaire Faretti-Bigger.
_ Je peux finir mon café avant ?
_ Soyez gentil de pas le vomir avant la fin du briefing.
Trop marrant ! pensa Pierre pendant que Cavalier s’éloignait, sans doute pour avertir les autres.
    Il termina rapidement et sans grand enthousiasme son
jus de chaussettes
café, jeta le gobelet dans la corbeille et quitta son bureau.

    Daniel attendit que Vernes referme la porte, se leva et, marqueur en main, se plaça près du tableau.
_ Jusqu’ici, deux meurtres, sans doute du ou des mêmes, récapitula-t-il en griffonnant. Corentin Faretti, trafiquant. Patrice Gédéhon, dit Larry Bigger, réalisateur de films X. Faretti avait pas mal d’ennemis. Plus étonnant : on sait qu’il a été en contact avec Marc-Arthur Remmes.
_ Vous y croyez à cette histoire d’entretien d’embauche ? demanda Orville.
_ Je suis persuadé qu’ils ont bien été en contact, mais pas pour bosser à la SERMILD. Ca nous fait une piste à creuser.
_ C’est un peu gros, non ? s’étonna Marton. Remmes est un PDG, pas un mafieux !
_ Quand on brasse du fric à ce niveau là, ça commence à avoir une odeur. Et des fois, ça pue ! J’aimerais bien savoir si quelqu’un d’autre à la SERMILD se rappelle de Faretti.
_ Et pour Carrez, on fait quoi ? demanda Vernes.
_ On lui fout la paix. C’était une fausse piste. Marton, vous me réinterrogerez de Faronnes : je veux savoir ce que Faretti a dit en mourant. C’était sans doute pas Carrez.
_ Ca va pas être facile !
_ Je m’en doute, mais essayez.
_ A ce sujet, j’ai peut-être une piste, dit Almard.
_ Plus tard. Deuxième cadavre : Larry Bigger. Réalisateur de films X que je souçonne d’avoir été endetté jusqu’au cou. Almard, vous avez retrouvé ses comptes ?
_ J’ai fait plusieurs banques. Mais pour l’instant, rien.
_ Il nous faut du nouveau au plus vite. Aujourd’hui, vous ferez plusieurs autres banques.
_ Bien.
_ Des questions ?
    Aucune main ne se leva.
_ Bien. Almard, votre piste sur... le mot "Carrez", vous pouvez nous en dire plus ?
_ Ben... C’est peut-être pas très juste. Pierre, le témoin avait parlé de quelque chose qui ressemblait à caresse, c’est ça ?
_ C’est ça, oui. T’as une idée ?

    Claire sourit.
_ Cette histoire a tourné dans ma tête, parce que ça me rappelait quelque chose. Et puis ça a fini par faire tilt !
_ Almard, arrêtez de tourner autour du pot et dites-nous ce que c’est.
    Elle sentit passer sur son visage un sourire fugitif : Cavalier, vieux routier de la PJ, n’avait pas eu cette idée qui trottait dans sa tête à elle !
Une longueur d’avance sur le commissaire !

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Chapitre 33


    Clémence acheva de boutonner la veste de son tailleur et quitta sa chambre. Dans son salon, elle consulta son agenda électronique.
Arnaud dans une heure.
    Un cas très classique. Présenté comme un jeune très difficile, qui n’obéissait plus, se rebellait, ne suivait plus très bien en classe... C’était tout simplement une crise d’adolescence que les parents n’essayaient même pas de gérer. Très courant... voire beaucoup trop. Il était loin, le temps où on gardait l’expression cas difficile pour désigner une Chloé Guilmours ! Maintenant, un jeune qui haussait le ton était un cas difficile. Clémence aurait dû se réjouir de cette évolution : c’était autant de consultations en plus. Mais non. Ca lui déplaisait de voir à quel point les parents modernes pouvaient être démissionnaires.
    Bon. Elle avait du temps devant elle pour demander à son ancien cas difficile des nouvelles de son rêve. Chloé était sûrement levée à cette heure-ci : le centre ouvrait tôt aux jeunes de la cité, et tout préparer prenait un certain temps.
    Elle saisit son téléphone et chercha dans le répertoire
Chloé
sélectionna le prénom et décrocha. L’appareil composa le numéro.
_ Salut, Clémence ! Tu tombes nickel ! J’ai refait le rêve et j’ai pris deux trois notes. J’en parlais avec Linda.
_ Très bien. Alors, as-tu repéré de nouveaux éléments ?
_ C’est carrément chelou, je te préviens...
    Clémence sourit et haussa les épaules.
_ Je t’ai déjà dit comment étaient les rêves. Ce sont des messages à décoder, rien d’autre. Leur langage est, comme tu le dis si bien, chelou.
    Elle saisit son bloc-notes et son stylo.
_ Tu peux donc tout entendre ?
_ Depuis le temps que je fais ce métier, j’en ai interprété, des rêves ! Je pense donc avoir déjà tout entendu.
_ OK, je me lance ! Déjà, au niveau des masques, je sais pas si je te l’ai dit, mais y en avait... à perte de vue !
_ Et toujours immobiles.
_ Oui, toujours immobiles ! A part ça,
Masques à perte de vue, griffonna Clémence.
_ le truc chelou, c’est que j’étais dans... Dans de l’eau, sans doute. Mais complètement immergée. J’aurais dû me noyer, mais je respirais normalement !
    Nouveaux mots sur le bloc-notes.
_ Mmh... Tout est possible dans les rêves. Même respirer de l’eau.
_ Y a de ces trucs, quand même...
Eau : purification ?
_ Veux-tu un petit cours d’histoire sainte ?
_ Pas trop le temps, là. J’aimerais accueillir les fauves dans des conditions potables...
_ Ce ne sera pas long. Te rappelles-tu du Déluge ?
_ C’est l’histoire de Noé et son Arche !
_ Tout à fait. Ce n’est pas par hasard que Dieu choisit ce moyen de détruire l’humanité : l’eau est un symbole de purification.
_ Mais de quoi je voudrais me purifier ? Et cette trouille ?
    Clémence soupira.
_ Ces réponses sont enfouies en toi, Chloé. Il faudrait que je te voie ce soir au cabinet afin que nous en reparlions. Je vais tenter une analyse à partir de cette histoire d’eau, mais elle sera incomplète. Si tu veux qu’elle soit complète, il va falloir répondre à plusieurs questions.
_ Attends, Clémence ! T’as pas gardé mon dossier de Fleury-Mérogis ?
_ Ce n’est pas si simple. Ce dossier correspond à la Chloé Guilmours que tu étais à l’époque. Et beaucoup d’éléments te concernant ont changé ! Or, ce rêve est très probablement lié soit à la Chloé Guilmours d’aujourd’hui, soit à la Chloé Guilmours de ta petite enfance...
_ C’est bon, j’ai compris. A quelle heure tu veux qu’on se voie ?
_ Je termine à...
    Coup d’oeil à l’agenda électronique.
_ Dix-huit heures, et c’est un cas plutôt facile : je pense que je ne déborderai pas.
_ OK ! A six heures, alors ?
_ A six heures. Passe une bonne journée.
_ Toi aussi !


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Chapitre 34


     Cyrille tourna sa clef. Le volet de la Boîte à Désirs s’éleva sans hâte, claqua sèchement à plusieurs reprises. D’après Foulier, ça ne risquait rien. Mouais... A chaque fois qu’on l’entendait s’ouvrir ou se refermer, on en doutait un peu...
    Enfin, la vitrine fut visible. Cyrille retira la clef de la serrure du volet, puis en introduisit une autre dans celle de la porte, la déverrouilla et entra. Foulier était encore en retard... Quel planeur, ce mec ! Qui allait encore devoir tenir la caisse pendant que le patron glandouillait ?
    Justement, il arriva.
_ Salut, Cyrille.
_ Monsieur Foulier.
_ Je suis désolé, je me suis encore organisé comme un manche !
    Le sourire qu’il affichait en feignant de s’excuser trahissait à quel point il s’en foutait.
_ Putain, faut que je trouve une solution. Bon, je te laisse la boutique deux secondes. Je vais ouvrir le théâtre.
_ Comme d’hab.
_ Ouais, comme d’hab ! Tu me connais !
_ Pas à fond, monsieur Foulier.
    Le patron fronça les sourcils, puis éclata de rire.
_ J’ai rien à cacher, Cyrille ! Qu’est-ce que tu veux savoir ?
_ Comment vous connaissez Franck Dormack ?
    Foulier cessa toute hilarité.
_ Je suppose que si je me défile en allant ouvrir le théâtre, tu vas m’alpaguer et insister... Bon, d’accord ! J’avais besoin de fric pour le magasin. Tu peux pas savoir ce que c’est ! D’abord, faut acheter des locaux. Et t’imagines la surface qu’il faut ? C’est pas le Sexodrome, ici, c’est pas Rebecca Gils, mais quand même ! Faut le magasin, faut le théâtre, faut les peep shows... Ca fait du mètre carré, tout ça ! Mais c’est même pas ça le pire. Dès que t’ouvres, t’as l’URSSAF au cul, t’as des montagnes de conneries à déclarer ! Y a dix ans, j’ai été à deux doigts de fermer, j’osais à peine embaucher des filles : comment je les aurais payées ? Et puis y a un mec qu’a proposé de m’aider.
_ Dormack ?
_ Ouais, Dormack ! Evidemment, qu’il m’a tout dit ! Il m’a dit que t’étais un mec sérieux, surtout ! Mais il veut quand même que je te surveille. C’est pour ça que je lui ai tout dit pour les flics ! Bon, si t’as bossé pour lui, tu devrais savoir qu’il a la moitié de la rue Saint-Denis qui lui bouffe dans la main.
_ Quand je suis venu chercher du boulot, vous aviez l’air de faire partie de l’autre moitié.
_ Bon, ça va ! T’es déçu, c’est ça ? Tu veux du boulot ailleurs ?
    Cyrille ne répondit pas.
_ Bon, j’ai autre chose à faire, OK ? Toi, tu t’installes à la caisse pendant ce temps-là !
    Foulier descendit vers le théâtre.
    Cyrille s’installa derrière le comptoir. Aucun client ne se présenterait dans l’immédiat. Nickel ! Voilà qui lui laissait un peu de temps pour réfléchir à sa situation. Il avait trouvé un plan d’enfer pour couper les ponts avec son ancienne vie : bosser pour un mec qui était à la botte de son ancien patron. Génial ! Les flics l’avaient interrogé pour un meurtre qu’il aurait pu commettre. Génial !
_ C’est bon, Cyrille. Tu peux filer à ton poste.
_ OK !
_ Euh... Tu sais, Dormack, c’est pas vraiment mon pote. Il me rend nerveux. J’ai un peu pété les plombs...
_ Pas grave.
    Un autre élément venait s’ajouter. Lucinda. Il était amoureux -ça s’appelait bien comme ça !- d’une fille qu’il ne méritait pas.

    Pas loin d’une heure passa à une lenteur ennuyeuse. Puis Lucinda entra.
_ Salut Cyrille !
_ Salut.
_ T’as pas la pêche, toi...
_ T’inquiète...
    Et elle, comme toujours, rayonnait.
_ Dis donc, je te dois un dîner...
_ Comment ça ?
_ Qui c’est qui m’a invitée hier soir ?
    Cyrille se surprit à sourire.
_ T’aimes bien le kébab-frites ?
_ Mmh... J’ai envie de changer, tiens ! Je te présenterai autre chose.
_ Attends...
_ Quoi ?
_ T’es en train de faire des folies !
    Lucinda éclata de rire.
_ Ca va ! J’ai pas parlé de Maxim’s non plus ! Allez, ça me ferait plaisir !
_ OK !
_ Yeah ! Cool ! Bon, faut que je file me préparer ! A plus !


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Chapitre 35


_ Bon, maintenant qu’on est sur place, tu peux me dire ce qu’on va chercher ? s’impatienta Pierre Marton.
    Autour d’Almard et lui se dressaient les quatre grands livres de verre de la Bibliothèque François Mitterrand.
    Elle se contenta de lui décocher un sourire aussi malicieux qu’au commissariat, lorsqu’elle avait expliqué à Cavalier qu’il faudrait faire quelques recherches pour vérifier son idée.
_ Revenez avec une piste, avait ordonné le chef.
    Pierre soupira de frustration. Sa collègue était d’humeur taquine, des fois... Il n’insista pas et la suivit sur les marches de l’escalator.

_ Lieutenant Thomas Verne.
_ Ah ! Vous venez sans doute pour Patrice Gédéhon.
_ En effet.
_ Entrez, invita Julien Maheux. Faites attention à votre tête : les portes sont un peu basses.
    Thomas se baissa pour entrer et suivit l’homme mince en chemise blanche et pantalon noir dans l’escalier, jusque dans le salon de la péniche.
_ Asseyez-vous, lieutenant.
_ Merci.
_ Je vous préviens, dans le port, on connaissait mal Patrice Gédéhon.
_ Il y avait longtemps qu’il habitait sa péniche ?
_ Deux mois, pas plus.

    Claire, suivit de Marton, se dirigea vers l’accueil.
_ Bonjour, messieurs dames, accueillit la secrétaire.
_ Bonjour. On voudrait faire des recherches sur des mythes grecs.

_ Est-ce que vous saviez ce qu’il faisait ?
_ Il s’en est même pas caché. Il disait qu’il réalisait des films pornos. Ca a choqué des voisins, d’autres s’en fichaient compklètement... Moi, j’étais dans la deuxième catégorie. Mais ça doit faire fréquenter de drôles de gens...
_ Qu’est-ce quei vous fait dire ça ?
    La langue de Julien claqua.
_ Pendant ces derniers jours, il avait l’air vraiment inquiet. Je le voyais rentrer dans le port. Il sortait de sa voiture, il regardait partout... C’est un drôle de milieu, le porno, non ?
    Le lieutenant Verne haussa les épaules.
_ Pas forcément. En fait, on a déjà remarqué des rentrées d’argent énormes sur le compte de Patrice Gédéhon.

    Les feuilles des arbres du parc de la bibliothèque teintaient d’un vert tranquille la baie vitrée du couloir.
_ C’est quoi, ton histoire de mythe grec ?
_ Tu vois ? T’y crois pas ! C’était pour ça que j’osais pas trop en parler ! T’imagines comment Cavalier se serait foutu de ma gueule ?
_ Ouais ! Puis t’étais contente de garder ton idée pour toi, aussi !
_ Mmh... Pas faux ! Savoir que le chef est en train de se demander ce que j’ai derrière la tête !
_ Ouais, c’est clair ! Bon, allez, tu peux m’en dire plus, maintenant ?
_ Patiente un peu ! Tu t’y connais en mythologie grecque ?
_ Ben... Je connais Jupiter, oui.
_ Jupiter, c’est le nom romain de Zeus.
_ Ouais, bon, Zeus, si tu préfères ! C’est quoi le rapport entre notre affaire et Zeus ?
    Claire s’arrêta et se tourna vers Marton.
_ T’es bien d’accord avec moi que ton témoin a sûrement pas entendu caresse.
_ Merci, tout le monde s’en doute. Ce qu’on veut savoir, c’était le vrai mot.
_ J’ai bien compris. Le temps d’entrer dans cette salle, de chercher les bons documents, et je te fais lire le vrai mot.


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Chapitre 36

_ Ca le fait plus que de jouer à la CIA, gloussa Rico face à l’immeuble.
    Il sortit d’une poche intérieure de son blouson un boîtier et l’approcha du digicode.
_ C’est clair, sourit Ted. T’as vu le quartier ?
    Rico pressa un bouton du boîtier. Veuillez patienter, afficha un petit écran. Puis une cascade de caractères défila.

    Pas de pizza aujourd’hui. Pour son déjeuner, Clémence avait envie de se cuisiner une omelette. Dans un placard de sa cuisine aménagée, une boîte d’œufs attendait. Elle sortit du réfrigérateur un sachet de gruyère râpé et le beurre de cuisson.

    A gauche de l’écran du boîtier, un 2 apparut.
_ Grouille, s’impatienta Rico. Grouille !
    A ses côtés, Ted tremblait d’excitation. Tabasser cette conne de bourge pour savoir de quoi l’autre pute avait rêvé... Il caressa son poing, qui le chatouillait.

    Clémence posa sur le plan de travail un petit saladier et y vida deux œufs cassés. Elle plongea dans le jaune et transparent une fourchette, remua énergiquement.

Veulliez patienter...
29


    Dans la poële, le beurre fondu crépita. Clémence y versa doucement ses œufs battus, puis y répandit une pincée de gruyère râpé. Alors que l’omelette au fromage cuisait, elle disposa son couvert sur la table.
    Face à elle, une place qui resterait vide. Jusqu’à sa prochaine compagne, peut-être... La dernière fille n’avait été qu’une liaison éphémère. Presque une gamine. Ca n’aurait pas pu durer très longtemps, surtout que ce n’était pas le genre à rester bien longtemps avec la même copine.

Veuillez patienter
291

_ J’espère qu’on approche ! s’énerva Ted.
_ Mais ouais, t’inquiète ! Ca a l’air d’être le même code qu’à l’extérieur.
    Les deux brutes, dans le sas, étaient sur le point de déverrouiller la dernière porte. Après, ça allait être l’ascenseur.

    Clémence servit l’omelette dans son assiette, se versa un verre d’eau fraîche et s’assit. Elle rompit un grand morceau de cette baguette achetée ce matin.

    Rico composa le code donné par
(cette putain d’invention trop de la balle !)
le DIspositif de Mise en Echec des Systèmes de Sécurité.
Clac !
    Il poussa la porte de verre et la franchit, suivi par un Ted de plus en plus excité.
    A présent, l’ascenseur. Rico approcha son DIMESS du clavier numérique et enclancha le scan des circuits.
Veuillez patienter, afficha l’écran.
_ Et l’autre con qui voulait pas nous filer des micros !
_ Attends ! On a déjà ton merdier à prix réduit, c’est énorme !
    Un 7 apparut sur l’écran.

    Clémence mâcha et avala sa bouchée d’omelette, trempa une bouchée de pain dans l’œuf et le fromage fondu.

Veuillez patienter...
78



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Chapitre 37


    Assis aux différentes tables de travail de la Bibliothèque François Mitterrand, des étudiants et des professeurs feuilletaient les livres, rassemblaient des notes sur leurs carnets, leurs cahiers, leurs feuilles volantes, leurs ordinateurs portables...
_ Attends, c’est pas important ! chuchotaient les voix. Tiens ! Intéressant... Ah ? J’aurais cru le contraire...

_ Toute la mythologie grecque est rassemblée par ici, expliqua le bibliothécaire à Claire et Pierre en désignant les livres du plat de la main, comme s’il voulait les caresser.
    Visiblement passionné par les livres, il n’avait pourtant pas l’allure qu’on prêtait aux rats de bibliothèque. C’était un tout jeune homme aux yeux vifs et au sourire avenant, qui parlait d’un débit dynamique et d’un ton agréable.
_ Après, tout dépend de ce que vous recherchez. Tenez, ici, par exemple, c’est une monographie sur Zeus. Et là, nous avons...
_ L’enfer grec ! remarqua Claire.
    Le bibliothécaire leva le visage.
_ Oui, effectivement. Alors là, si vous voulez tout savoir sur les trois enfers des grecs...
_ Trois enfers ? s’étonna Pierre.
    Le jeune employé sortit le livre.
_ L’enfer est le domaine des morts en général. Mais si ça vous intéresse, je peux vous laisser consulter ce livre. J’allais justement dire qu’il était très complet ! Et vraiment bien fait, en plus.
_ On va consulter celui-ci, dit Claire.
_ Mais je vous en prie ! Tenez, vous avez des sièges. Je suis désolé, mais toutes nos tables sont prises.
_ C’est pas grave, on va faire avec. Merci.

    Dès que Pierre et elle furent assis, Claire feuilleta à la recherche de la table des matières, la trouva.
_ Bingo ! Regarde...
    Pierre s’approcha, plus impatient que jamais, et lut le mot que Claire lui montrait.
_ Kérès ?
_ Ouais.
_ C’est quoi ? Un dieu ?
_ Non, un monstre. Enfin des monstres, parce qu’elles attaquaient en groupe. Ah ! Que je trouve où c’est dans la page... Le coup de bol ! On devrait tomber sur la définition. Voilà ! Lis ça...
    Il se pencha sur le paragraphe.
Les Kérès étaient les tueuses de l’Hadès. Elles avaient une tête de femme
_ T’es gâtée !
_ Trop marrant...
et un grand corps d’oiseau, des crocs et des serres acérées.
_ Eh ben ! Tu crois que c’est un truc pareil qu’a tué Faretti et Bigger ?
_ C’est qu’un surnom !

    Sitôt sortie de la Bibliothèque François Mitterrand, Claire appela Cavalier et lui donna le bilan des recherches.
_ Beau boulot, Almard. Mais dites-moi, qu’est-ce que vous pensez d’un tueur à qui on donne un surnom pareil ?
_ Je suppose qu’on l’appelle comme ça à cause de son sadisme...
_ D’après ce que vous m’avez dit, les Kérès obéissaient à Hadès.
_ Oui, c’est bien ça...
_ Vous vous rappelez les derniers mots de Faretti ?
_ Non, Kérès, arrête...
_ Ca prouve qu’il connaissait ces Kérès. A mon avis, ça doit être toute une organisation. Un surnnom pareil, je trouve que ça sent le nom de code à plein nez.
_ Une organisation ? Attendez ! Y a quand même pas beaucoup de points communs entre Corentin Faretti et Larry Bigger !
_ Alors, faut qu’on se grouille d’en trouver, parce que ça m’étonnerait que notre Kérès s’arrête là ! Hadès a sûrement encore du monde à faire liquider. En attendant, bravo d’avoir fait avancer l’enquête.
Clic !


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Chapitre 38


_ Comment ça crache ! s’émerveilla Ted en pressant le bouton du cinquième étage. T’as vu ce putain d’ascenseur ?
    Une plaque grise à la finition brossée entourait les touches. Des lambris d’acajou recouvraient le bois des parois, le haut était garni d’un velours couleur pêche.
_ Rêve pas, tu te fais du mal... répondit Rico pendant que la cabine montait.
    Il tâta la poche de son blouson, sentit sous la toile le métal lourd et dur du poing américain. A la pensée du visage tuméfié et des dents cassées de cette pétasse de psy, une érection tendit son bas-ventre. Et une bourge, en plus... Elle allait morfler grave !
_ Il est jeté, le patron, ou quoi ? Qu’est-ce qu’il en a à branler d’un rêve ? demanda Ted.
_ Cherche pas à percuter. Nous, on cogne, point barre !
    Tout ce qu’ils devaient récolter comme renseignements, c’était : quel était le contenu exact des rêves, et ce que la psy en pensait. Mais ça avait une vache d’importance pour le patron, ces conneries...
_ Ca aurait pas un rapport avec son... Kresse ou Koresse...
_ Kérès ! Je te le dis, cherche pas à capter !
    Kérès... Ils ne se rappelaient que trop bien comment ce truc leur avait sauvé la vie. Deux petits durs de banlieue qui avaient essayé de doubler le caïd pour lequel ils taffaient. Vinz, qu’on l’appelait. Le plan était de lui chouraver un gros paquet de came et de le revendre en se partageant les gains... entre eux. Malheureusement pour eux, leur force se concentrait dans leurs seuls muscles. Le ciboulot, ce n’était pas trop ça... Leur boss, lui, sut se montrer assez malin pour les percer à jour. Ils furent capturés alors qu’ils dormaient dans l’appartement qu’ils partageaient -mais chacun sa piaule : ils étaient trop homophobes pour partager un même lit !-, on leur lia les mains, on leur fourra une cagoule sur la tête et on les balança dans une voiture. Le trajet fut assez court. On les traîna en les abreuvant d’insultes, on les jeta sur un sol humide et on libéra enfin leurs visages. Vinz se tenait debout sous une ampoule nue, au milieu des murs humides de la cave, ses quatre gardes du corps les encerclaient.
_ Je vous demande pas où est ma came. Tout ce qui me fait jouir, c’est de voir vos belles gueules quand ce sera fini. Au boulot, les potes !
    Ted et Rico encaissèrent des pointes de bottes dans le ventre, au visage... Les hématomes criaient leur douleur, le sang coulait des lèvres, les joues semblaient doubler de volume... Mais après quelques coups, ils eurent la surprise de voir les gars qui leur cognaient dessus se soulever, les colonnes vertébrales se plier quatre fois. Ils entendirent le craquement humide des os. Vinz réagit en dégainant son flingue, mais sans savoir sur qui ou sur quoi tirer. L’arme s’envola de sa main
_ Putain de sa race ! hurla-t-il. C’est quoi ce bord...
et se fourra dans sa narine. Ses genoux tremblèrent. Une puanteur grasse d’excréments et d’urine dans son pantalon trahit sa peur. La détonation claqua.
    Ils sentirent leurs liens se relâcher, se relevèrent au milieu des cadavres et quittèrent la cave, à la fois heureux d’être encore en vie et effrayés par ce truc invisible... Un poltergeist ou une connerie comme ça...
    Et ce ne fut pas fini. Deux jours plus tard, dans la boîte aux lettres, un message leur expliqua qu’ils avaient vu la Kérès à l’oeuvre et leur proposa un boulot qui leur plairait beaucoup, qui faisait appel à ce qui était à la fois leur passion et leur plus grande compétence. Peut-être auraient-ils refusé sans une certaine pièce jointe : des extraits photocopiés de leurs casiers judiciaires...

    Clémence sortit du réfrigérateur une tartelette au citron. La rondelle jaune luisait sur la crème blanche. Le parfum acidulé flottait doucement. Une de ses pâtisseries préférées...
    De sa cuillère, elle en coupa une petite bouchée, qu’elle mâcha sans hâte. Un goût piquant et sucré à la fois envahit son palais.
Clic ! Poc poc !
    Elle sursauta. On tentait d’ouvrir sa porte !
Certainement pas mon voisin du dessus.
    Clémence se leva, saisit le combiné de son téléphone, se précipita vers sa porte, entendit d’autres déclics
(Ils essaient de crocheter la serrure !)
et, tout en tirant ses verrous et en enclenchant la chaîne, composa le 17.

Clac ! Clac ! Clac !
_ Merde ! jura Rico. Elle tire les verrous !

Tuuuut !
    Clémence pivota le petit volet du judas, mémorisa les deux visages qui lui apparurent à travers la petite lentille grossissante.
_ Police, bonjour.
    Elle s’éloigna de l’entrée, s’enferma
Pas dans ma chambre ! Il n’y a aucun verrou ! La salle d’eau, oui c’est ça !
et tira le verrou.
_ Bonjour, chuchota-t-elle. On essaie de m’agresser à mon domicile. Deux individus tentent de crocheter mes serrures.

    Rico parvint à forcer la première serrure. Il en tira ses deux tiges métalliques.

_ Votre nom, s’il vous plaît.
_ Clémence Jaquemort.
Clic ! Clic !
_ Essayez de faire vite. Ils vont réussir à forcer mes serrures !
_ Calmez-vous ! Surtout, ne paniquez pas ! Où est votre domicile, s’il vous plaît ?
_ 119 avenue Kléber. Cinquième étage.
Clac !
   
Une deuxième serrure venait de céder.

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Chapitre 39


    Laure, assise derrière la caisse, regardait par-dessus son classeur les clients de la Boîte à Désirs flâner entre les gadgets, les DVD X... La chaîne diffusait dans la salle une espèce de dance minable, bourrée de boîtes à rythmes lourdingues et de synthés répétitifs aux sonorités agressives.
_ Putain, il doit déchirer, celui-là ! distinguait-elle.
    Pas vraiment débordée, comme bien souvent. Un sex shop n’était pas censé attirer une foule immense, et la Boîte à Désirs ne comptait pas forcément parmi les plus prestigieux. C’était ce dont l’avait prévenue Foulier en l’engageant comme caissière à temps partiel : Y a pas un max de boulot, tu vas voir ! Des fois, tu peux attendre longtemps avant de voir le premier client se ramener !
    Et ça l’arrangeait bien. Un petit salaire pour compléter sa bourse d’études, pas mal de temps pour réviser ses cours et ses travaux dirigés... Elle aimait bien ce petit boulot... mais ne se voyait pas finir sa carrière là-dedans. Non, ça, quand même pas ! Elle avait d’autres projets, plus ambitieux... On n’entamait pas des études de Droit pour finir vendeuse de godemichés et de films de boules.
Tu-i-u-i-u-i ! Tu-i-u-i-u-i !
    Laure posa son classeur derrière elle et décrocha le téléphone.
_ La Boîte à Désirs, bonjour !

_ Cyrille, téléphone ! appela la petite caissière.
    Cyrille l’aimait bien, cette fille. Une étudiante sympa, pas la grosse tête alors qu’elle en avait dans la tête. Physiquement, elle ne valait pas Lucinda, mais n’était pas mal. Il s’approcha du comptoir.
_ Commissaire Daniel Cavalier, chuchota-t-elle en lui passant le combiné.
    Il grimaça.
Dormack avait peut-être raison... Fait chier !
_ Allô ?
_ Salut, Carrez ! C’est Cavalier. Bon, je te tiens au courant de l’enquête. En fait, le témoin avait mal entendu le nom. Il a pas dit Carrez, mais Kéres.
_ Ca veut dire que...
_ Qu’on est sûrs que t’es innocent. Mais dis-moi, ce surnom ou ce pseudo de Kéres, ça te dit rien ?
_ Je vais pas pouvoir vous aider. J’essaie de couper les ponts avec mes anciens potes...
_ Tu fais bien.
_ Je vous remercie, comm...
Clic !
    Cyrille rendit le combiné à Laure, un grand sourire aux lèvres.
_ Des bonnes nouvelles ? demanda la fille.
_ Ouais, super bonnes.
    Les keufs lui lâchaient la grappe, Lucinda lui filait un rencart... Super bonnes, les nouvelles !

    La journée passa, franchit un pic de clientèle, puis se calma pour devenir de plus en plus ennuyeuse. Heureusement, Laure avait de la conversation... Foulier descendit de son bureau.
_ Encore là ? demanda-t-il à Cyrille. T’aimes ton boulot, toi !
_ Faut croire...
_ Au fait, cette enquête en est où ?
_ Je suis blanchi pour de bon.
_ C’est bien, ça ! Bon, je me sauve. A demain, Cyrille ! Laure, t’es là demain après-midi...
_ Non. Demain soir. Je fais les entrées du théâtre érotique.
_ OK ! A demain !
    Il fila du sex shop.
_ J’aime pas trop ses manières... grimaça Laure en ramassant son classeur et ses manuels. Bon, j’ai pas trop mal avancé aujourd’hui.
_ Ca marche, les études ?
_ Ouais, pas mal. Normalement, je devrais avoir mon année. J’ai eu mon premier semestre, donc ça va.
_ T’as du bol de pouvoir faire des études.
_ T’inquiète, je sais ! Mais j’ai des copains, enfin, des copains ! Des relations d’amphi, on va dire, eux, c’est le genre : la fac, c’est des années payées par papamaman avant de trouver un taff. Ca me gave, ce genre là !
_ T’as un collègue qu’aurait bien aimé avoir leur chance quand il avait leur âge...
_ Ouais... Si j’étais d’humeur à discuter, c’est ce que je leur balancerais dans la gueule, mais ils me gavent tellement ! Dis donc, t’as jamais essayé de reprendre des études, ou de faire une formation ?
_ J’ai un boulot ici, j’espère que c’est sûr. Au pire, si ça ferme, j’aurai une expérience dans la sécurité.
_ Et tu continuerais là-dedans. Ouais, pourquoi pas... T’assures bien, c’est vrai. Tiens, voilà la relève !
    Un africain colossal au crâne rasé et à l’oreille chargée d’anneaux entra, suivi d’une petite blonde qui cachait les rides de la quarantaine sous un épais maquillage et des paillettes sur les pommettes.
_ Salut Manu, dit Cyrille. Salut Cléa.
    Laure salua à son tour.
_ Bon, je vais me rentrer. On se croisera demain !
_ C’est toi qui fais la nuit, demain ! dit Cléa. C’est bien ça ?
_ Ouais, c’est bien ça.
_ OK ! Rentre bien !
_ Tu te rentres pas ? demanda Manu.
_ J’attends quelqu’un.
    Un sourire malicieux fendit le visage de l’africain.
_ T’as pécho une des filles d’en bas ?
_ Lucinda.
_ Non ?
_ Parole.
_ Putain, j’y crois pas ! Cléa, t’as vu qui il a pécho ?
_ Ouais. C’est dingue ! Ca fait deux ans qu’elle est ici et je l’ai pas vue avec un seul mec de la boîte. Mais alors PAS UN SEUL ! Et pourtant, des beaux mecs, c’est pas ça qui manque ! plaisanta-t-elle en tâtant le biceps de Manu.
_ Dégage, toi !
_ Coucou !
    Les plaisanteries cessèrent à la voix de Lucinda.
_ Excuse-moi de t’avoir fait attendre, Cyrille. On y va ?


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Chapitre 40


Clac !
    La serrure de la poignée venait de céder. Seule la chaîne verrouillait encore la porte. Autant dire trois fois rien...
    Clémence osait à peine respirer, comme si le moindre de ses souffles pouvait être entendu par ses agresseurs. Elle pressa une touche de son téléphone. L’écran émit une faible lueur blanche qui lui permit de vérifier que le verrou était enclenché.
Ca ne tiendra pas ! Il faut que...
    Comment bloquer la porte ? Bloquer la poignée. Oui, c’était ça qu’il fallait ! Mais comment ? Bloquer la porte. A l’aide du placard ? Bien trop lourd, jamais elle ne le manoeuvrerait seule ! Et puis, le bruit alerterait...

    Rico rangea ses tiges dans sa poche
_ On y va !
et ouvrit la porte.
_ Merde ! Qu’est-ce qu’y a ?
    Il s’acharna. Quelque chose la retenait entrouverte, refusait de laisser mieux que ce ridicule entrebaillement par lequel même un cafard aurait eu du mal à passer.
_ T’as oublié la chaîne, têtard ! Bon, laisse-moi faire.
    Ted bouscula Rico et passa la main dans l’étroite ouverture.

Ces imbéciles se sont laissés surprendre par la chaîne ! sourit Clémence.
    Ce qui ne lui laissait qu’un bien faible répit.

    Ted sentit la chaîne sous ses doigts, les y glissa jusqu’au chambranle. Il put bientôt serrer l’extrémité, la pousser vers la gauche.
    La porte se referma sur son avant-bras, puis le pressa.
_ Conne de porte de merde !

_ Tu devrais faire raccourcir la chaîne, avait conseillé Chloé un jour.
_ Tu veux dire, celle de ma porte d’entrée ?
_ Mais oui ! Regarde : avec une chaîne de cette longueur, si un mec essaie de l’enlever, la porte va se refermer, mais pas asser pour lui faire mal. Alors qu’avec une chaîne plus courte, ça va plus refermer la porte. Et le mec, il va plus galérer !

    Clémence se félicita d’avoir suivi ce conseil, mais s’en voulut de ne pas avoir invité son amie à déjeuner ce midi. Elle aurait su les tenir en échec...

    Ted eut l’impression que la porte voulait lui mordre le bras, comme pour l’avaler. Plus il tirait sur la chaîne, plus le panneau appuyait. Le bois semblait râper sa peau à travers sa chemise...
_ C’est quoi cette putain de chaîne à la con ?
_ Laisse béton ! Tu vas voir comment on fait ! Vire ton bras et casse-toi de là.
    Ted s’exécuta, se retourna. Il vit Rico prendre son élan.
_ Arrête ! Tu veux qu’on rameute tout le palier, c’est ça ?

_ Le patron veut qu’on l’interroge, OK ? entendit Clémence. Alors, on l’interroge !
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Le patron
On l’interroge
Le patron veut qu’on l’interroge
Patron
Interroge

_ T’es con ou quoi ? siffla l’autre voix. Bon, au point où on en est, faut mieux se casser de là !
_ Mais attends ! La porte est presque ouverte ! Mais qu’est-ce que tu fous ? Merde, te casse pas ! T’es taré ou quoi ? Et le pat...
_ Ta gueule ! Bon, l’ascenseur va pas nous attendre jusqu’à ce que les putes de Saint-Denis recommencent à mouiller !
    Des pas s’éloignaient de l’appartement.
    Au loin, une sirène retentit enfin. Clémence osa soupirer. Dans son souffle disparut toute son angoisse de ces dernières minutes ou heures, elle ne savait plus vraiment.

_ Et maintenant, on fait quoi ? demanda Rico.
_ Moi, je sais pas. Mais toi, tu fermes ta gueule. Pourquoi t’as pas balancé le nom de Kéres ? Tant qu’à être con, autant l’être jusqu’au bout.
_ Personne a entendu !
_ Mon cul, ouais !

    Clémence osa sortir de la salle de bain. Prudemment, elle s’approcha de la porte d’entrée en longeant le mur. Ses jambes tremblantes ne lui accordèrent qu’un pas saccadé, puis un autre.
    Enfin, elle put soulever le volet du judas.
    Personne sur le palier.
    La sirène s’arrêta.

    Une heure plus tard, Clémence ouvrait son cabinet. L’après-midi commencerait avec Luc Michenaud, qui venait pour la première fois. Difficultés de communication, avait-il dit au téléphone. On verrait ça.
    Elle s’installa derrière son bureau et se remémora l’interrogatoire de la police, qui avait voulu faire le point. Ces uniformes dans cet immeuble d’habitude si calme avaient déclenché un sacré remue-ménage ! Et ce n’était pas fini : la police scientifique saupoudrait en ce moment même le palier, à la recherche d’empreintes digitales et de traces de semelles. Les questions ne furent qu’une routine : que s’était-il passé avant son appel, description de ses agresseurs... Le lieutenant lui avait expliqué que tromper un digicode était possible à l’aide d’un dispositif électronique et informatique particulièrement sophistiqué.
    Dans la mesure où sa porte ne portait aucune trace d’effraction et où elle-même n’avait subi aucune violence, cette histoire serait classée sans suite, au grand regret des officiers.
    Clémence avait rapporté aussi fidèlement que possible la discussion entre les deux voyous. Les deux lascars seraient peut-être identifiés grâce à leur description, et on les interrogerait sur certains propos. Quand un criminel, quelle que soit son envergure, parlait de patron... Cependant, la suite cesserait sans doute d’appartenir à un commissariat de quartier et deviendrait l’affaire de la police nationale. On verrait bien...


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Chapitre 41


_ T’as passé une bonne journée ?
    Daniel embrassa Béatrice.
_ Une nouvelle piste. Grâce à Almard. Une petite fûtée, celle-là ! Elle a fait le rapprochement avec un mythe grec. Le problème, c’est qu’on a mis les pieds dans un drôle de merdier.
_ T’en as vu d’autres ! Après tout, t’as démantelé le gang Gazzira, non ?
_ Pas tout seul.
    La porte de l’appartement s’ouvrit, puis se referma. Daniel se tourna vers Virginie, qui avançait dans le salon. Le sourire radieux et les yeux rêveurs de la jeune fille semblaient briller sur son visage.
_ T’as l’air d’avoir passé une bonne journée, toi !
_ Pas trop mal, ouais...
    Elle embrassa la joue de son père.
_ Toi, t’as l’air stressé.
_ C’est compliqué... Toi d’abord ! Tu devrais être fatiguée, et je te vois toute contente !
    Virginie travaillait comme éducatrice dans un centre pour enfants handicapés. Une vocation découverte lors de son adolescence, au contact d’un couple d’amis d’enfance de Béatrice. Leur fils, arriéré, avait insisté, presque pleuré, pour jouer avec elle. Elle avait accepté. Plus tard, elle avait annoncé :
_ C’est ce genre de boulot que je veux faire. M’occuper de jeunes comme Oscar !
    Une fois son bac en poche et des études en lettres commencées, elle avait trouvé quelques heures dans un centre pour enfants handicapés. Les débuts ne furent pas aussi agréables qu’avec Oscar, mais, loin de la décourager, renforcèrent sa vocation. Sa compétence et sa motivation avaient convaincu la direction du centre. Aujourd’hui, elle en était une des meilleures éducatrices.
_ C’est Jean. Tu sais que j’avais du mal avec lui !
    Jean était un petit autiste.
_ Et il a fait des progrès aujourd’hui ?
_ Carrément, oui ! Il m’a laissée lui faire un bisou !
_ Eh bien dis donc !
    Alors que les photos de la jeune femme et du bébé lui souriaient sur son bureau, Daniel rêvait que Béatrice ait échappé aux balles. La fusillade du square Louis XIII n’aurait été qu’un mauvais souvenir. Virginie aurait été une enfant malicieuse, une adolescente pas toujours facile, une jeune fille passionnée par son métier d’éducatrice... Entre deux filatures et trois arrestations, il sortirait au cinéma ou au théâtre avec Béatrice. Qu’est-ce qu’elle aimait ça !
    Mais ça ne s’était pas passé comme ça. Les porte-flingues de Gazzira avaient ouvert le feu, et Béatrice était morte sans avoir rien compris. Avait-elle vu la petite tête de Virginie éclater ?
_ Elles ont pas souffert, inspecteur Cavalier.
    Daniel n’avait pas cru le mensonge rassurant du médecin. Que signifiait cette expression de douleur sur le visage mort de sa femme ?
    Des coups à sa porte le tirèrent de ses pensées.
_ Entrez !

    Thomas Vernes entra, suivi de Marton et Almard.
_ On a un peu de nouveau, commissaire. Finalement, c’est moi qui ai fait les banques.
_ Et ?
Toujours aussi bavard, le chef !
_ Ca a failli rien donner. Mais finalement, le nom de Gédéhon a dit quelque chose à un employé.
_ Quelle banque ?
_ Le Crédit Mutuel.
_ Et l’employé vous a dit quoi exactement ?
_ Il a cherché un moment, et puis finalement...
_ Vernes, vous cassez pas la tête à nous mimer la scène, on va passer les détails.
Pff...
_ Il m’a envoyé voir le conseiller financier de Patrice Gédéhon. Et là, j’ai appris des choses intéressantes. Gédéhon passait son temps d’un découvert à l’autre. Il a même été interdit de chéquier pendant un an ou deux.
_ Ah quand même ! coupa Marton. Peut-être que ça correspond à l’achat de la péniche !
_ Eh non. Du jour au lendemain, Gédéhon s’est mis à avoir un compte garni comme c’est pas permis ! Pour sa péniche, il a signé un chèque. Un seul chèque !
_ Il a réussi à payer une péniche cash ?
_ Son conseiller financier en revenait pas.
_ Et ça lui a pas paru suspect ?
_ Si, évidemment. Alors le banquier a regardé les virements et a vu des versements avec des noms pas possibles.
_ Le genre qu’on porte dans les paradis fiscaux, c’est ça ? demanda Cavalier.
_ Il y a pensé. Mais il s’en foutait complètement ! Vous savez, les banques...
_ Ouais, je sais. Elles regardent que le solde mensuel et sont les premières à dire que l’argent sent rien, même quand il est sale. Et puis, les paradis fiscaux, c’est des copains...
_ Et y a un truc qu’il a pas compris : le compte de Gédéhon a disparu.
    Thomas dut se retenir de sourire en voyant les sourcils de Cavalier se froncer.
_ Vous pouvez me redire ça ?
_ Il regarde pas les comptes de ses clients en permanence, il en a trop. Mais celui de Gédéhon était encore... sensible, on va dire. Et puis ce matin, impossible de retrouver le compte !

    Daniel griffonna rapidement les éléments de Vernes.
_ Le banquier vous a donné des exemples de noms pour les versements ?
_ Il s’en rappelait qu’à peu près. C’étaient des initiales pas possibles, des noms à quatre ou cinq syllabes...
_ Je vois. Almard, comment vous arriveriez à effacer un compte en banque ?
_ Du bureau d’un banquier, ça doit pas être bien compliqué. Mais ça doit être drôlement surveillé !
_ Et de l’extérieur ?
_ Pas facilement ! C’est des données enregistrées sur le serveur de la banque. Et faut pouvoir s’y connecter avant tout. Faut des codes d’accès qui sont, vous vous en doutez, bien protégés...
_ Une grosse boîte d’informatique pourrait faire tout ça...
_ Encore avec Remmes ! commenta Marton.
_ Oui, je sais.


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Chapitre 42


    Chloé s’étonna. D’ordinaire, Clémence ouvrait presque tout de suite. Mais aujourd’hui, elle crut bien voir le petit volet du judas se lever. La lentille dessina un point clair sur le bois de la porte. Puis les verrous claquèrent un à un
(Elle s’enferme pas comme ça d’habitude !)
et la poignée s’abaissa. Le visage de Clémence apparut peu à peu.
_ Bonjour, Chloé. Entre.
_ Salut Clémence ! T’es sûre que ça va ?
    Elles échangèrent de chaleureuses bises.
_ Mais oui ! Dis donc, c’est moi la psychiatre ! sourit Clémence.
    Sa voix était la même. Douce et gaie.
    Mais ses yeux manquaient d’humour. Au contraire, c’était une certaine inquiétude qu’ils reflétaient.
_ OK ! C’est pas avec mon bac moins deux, mon brevet raté et l’école de la rue que j’ai pu faire tes études. Mais on se connaît depuis trop longtemps pour que t’arrives à me cacher un truc.
_ Oh ! C’est sans importance, tenta de rassurer Clémence en refermant la porte. Installons-nous dans le salon. Laisse-moi le temps de nous préparer un café et nous allons faire un point sur ton rêve.
_ Toi d’abord.
_ Voyons !
_ Clémence, tu baratines trop mal ! Tu soulèves le judas, tu fous tous tes verrous, et tu voudrais me faire gober que ça roule ? Tu m’excuseras, mais faudrait prendre des cours de théâtre, parce que t’es pas hyper convaincante !

    Clémence soupira. Elle savait que Chloé n’était dure qu’en apparence. A Fleury-Mérogis, il avait fallu beaucoup de temps pour casser cette coquille d’agressivité. Beaucoup de séances pour voir couler les premières larmes. Mais elle avait vu la jeune fille pleurer, elle l’avait entendue oser parler de sa famille disloquée, de sa mère alcoolique... Lui raconter une agression paraissait une très mauvaise idée : cette histoire la remuerait bien trop. D’accord, ça s’était bien terminé. Mais le plus inquiétant n’était pas là...
    Elle avait juste oublié un point : Chloé avait assez vite cessé d’être un cas pour devenir une amie. Et une des meilleures. Une des rares avec qui elle pouvait oser parler de son homosexualité. Ca avait commencé bien avant que la jeune fille n’émette l’idée de devenir éducatrice des rues. Comment était venue cette amitié ? Ni l’une ni l’autre ne le savait réellement. Entre la délinquante en manque d’amour et la psychiatre qui vouait sa vie à tendre la main...
    Lorsque Clémence y pensait, elle osait s’avouer une vérité plus gênante. Chloé était bien davantage qu’une amie. Son enfant, en quelque sorte. La fille qu’elle ne mettrait jamais au monde.
_ Pff... Bien ! Tu ne me laisses guère le choix. Me laisses-tu le droit de nous faire un café ?
_ OK !
_ Assieds-toi, je nous fais ça tout de suite.

    Chloé, assise sur un fauteuil de cuir blanc, vit son amie revenir dans le salon, les mains chargées d’un plateau où étaient posés la cafetière, le sucrier, deux tasses et deux cuillères.
_ Et voilà !
    Clémence posa le plateau sur la table basse et s’installa sur un autre fauteuil.
_ Bon. Et maintenant, qu’est-ce qui va pas ?
_ Quand tu as une idée en tête !
    Elle commença à raconter l’agression de ce midi.
_ Attends ! coupa Chloé. T’as un code, un interphone, un ascenseur privé... Et ils ont réussi à passer tout ça ?
_ D’après la police, ces sécurités sont difficiles à contourner. Mais difficile ne veut pas dire impossible.
    Elle poursuivit son récit.
_ Tu m’as donné un bon conseil avec la chaîne ! conclut-elle en souriant. C’est grâce à elle qu’ils ont renoncé à entrer. Deux sucres, comme d’habitude ?
_ Clémence...
_ Eh bien, je t’ai tout raconté, il me semble !
    Chloé secoua la tête.
_ Clémence, y a autre chose, pas vrai ?
_ On ne peut vraiment rien te cacher...
_ Clémence !
_ J’ai entendu ce que se disaient ces deux voyous. Ils ont parlé d’un patron.
    Chloé faillit bondir de son fauteuil.
_ Un patron ? Mais attends, ça devient dingue ! Tu veux dire que quelqu’un avait demandé ton agression ?
_ C’est ce qui inquiète la police. D’après eux, ça pourrait devenir l’affaire de la police nationale si jamais il s’avère que ce patron est... un mafieux.
_ La Mafia ? T’as témoigné contre un gros bonnet dernièrement ?
_ J’ai été tenue au courant de l’enquête. Des recherches ont été faites pour identifier ces deux hommes. Ils ont été membres de différents gangs. Mais des gangs de banlieue !
_ Et tu penses qu’un gang de banlieue pourrait t’en vouloir ?
_ Le capitaine de police m’a parlé de quelque chose de... de troublant. Du coup, je devrais avoir la visite de la police nationale demain. Cela fait un petit moment qu’ils semblent ne travailler pour personne en particulier.
_ Mais ils ont parlé d’un patron !
_ En effet, oui. Mais personne ne sait de qui il s’agit. D’autre part, le matériel pour forcer un digicode coûte très cher. Ce n’est pas vraiment à la portée de ces deux petites frappes.
_ Ou alors, faut s’appeler Jeanne.
    Chloé et Clémence sourirent. Toutes deux se rappelaient bien de Jeanne Oukarian, jeune virtuose de l’électronique et de l’informatique qui avait usé de ses dons pour voler. Sortie de prison, elle avait trouvé un boulot dans une entreprise de réparation et d’assemblage d’ordinateurs.
_ Je les ai entendus parler, et crois-moi que leur vocabulaire n’était pas très intellectuel.
_ Bizarre, ces deux mecs. On sait même pas de quel gang ils font partie... Tu sais, je connais bien les banlieues, et je peux te dire un truc : les chefs de gang se cachent pas. C’est les stars du quartier ! Ils se balandent dans la grosse BM, se fringuent avec des manteaux super classes... Alors, s’ils ont un patron et qu’on sait pas qui c’est, c’est pas normal. Je veux bien crorie à la Mafia.
_ Tu ne m’as pas laissé le temps de dire ce qu’il est advenu du dernier gang où ils travaillaient.
    Chloé fronça les sourcils.
_ La bande a été tuée ?
_ Dans des circonstances étranges. La police ne m’en a pas dit plus.
    Les deux femmes se regardèrent en silence, plongée dans leurs réflexions. Chloé déposa deux morceaux de sucre dans sa tasse, puis se versa du café.
_ Je te sers ?
    Clémence prit un sucre.
_ Bien volontiers.


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Chapitre 43


_ J’ai de bonnes raisons de penser que Remmes est pas net dans cette histoire, continua Daniel. Il a prétendu que Faretti avait postulé pour être chef de la sécurité, et cette histoire, je...
    La sonnerie du téléphone l’interrompit.

_ Commissaire Cavalier, j’écoute.
On va encore être débordés, sourit discrètement Claire alors que le chef soupira.
_ L’affaire Faretti nous demande déjà beaucoup de boulot.
    Mais c’était monnaie courante. La police était un peu juste question personnel. Par conséquent, il fallait se débrouiller pour mener plusieurs affaires de front.
    Tiens ! Qu’est-ce que c’était que cet air intrigué ?
_ Bon, j’ai compris. Je vais le recevoir.
    Cavalier raccrocha.
_ Le grand patron nous envoie des collègues du seizième.

_ Y a un nouveau meurtre ? demanda Thomas.
_ Ca, je peux pas vous dire. On va bien voir...
_ Vous parliez de Remmes... Vous croyez que ça pourrait être lui, l’Hadès de l’organisation que vous soupçonnez ?
_ Il nous cache des trucs. Après, les trucs eux-mêmes, faut qu’on se démerde pour les découvrir.
_ Ca va chercher loin, quand même ! Remmes est un PDG et...
_ Et alors ? C’est pas facile d’arriver à ce niveau de fortune en étant honnête.

    Trois coups furent frappés.
_ Entrez, invita Daniel.
    La porte s’ouvrit, laissa passer deux hommes.
_ Commissaire Cavalier, messieurs dames, salua le premier.
_ Vous devez être le capitaine Gérôme. Le
(grand patron)
commissaire divisionnaire Parret m’a informé.
_ C’est bien moi, répondit l’homme d’un ton monocorde.
_ Commissaire Cavalier. On est un peu juste niveau chaises.
_ Oui, je vois ça. Bon, ben c’est pas grave.
    Le ventre un peu trop gros du capitaine étouffait sous le costume noir. Derrière ses fines lunettes, ses yeux bruns avaient tendance à se fermer, comme ceux d’un batracien endormi. Daniel devina que cette voix lente et ce visage mou n’étaient qu’une apparence. Derrière ce masque de lenteur se cachait certainement un esprit vif trahi par un regard qui brillait un peu trop entre les paupières lourdes.
_ Ce midi, on a été appelés pour une tentative d’agression au domicile même de la victime. Les agresseurs ont finalement pas réussi à rentrer : une chaîne raccourcie à la porte les en a empêchés. Le lieutenant Houlbert ici présent...
    Un type d’un certain âge dont les cheveux frisés grisonnaient.
_...a recueilli le témoignage de la victime. Houlbert, à vous.
    Le lieutenant répéta le récit de la femme. Contrairement à son supérieur, il ne donnait aucune apparence de molesse, parlait d’une voix plutôt ferme.
_ Ses agresseurs ont parlé d’un patron, expliqua-t-il. Et la façon dont ils sont rentrés dans l’immeuble prouve qu’on n’a pas affaire aux premiers venus.
_ Vous pouvez nous parler de cette façon ? demanda Daniel.
_ La porte d’entrée de l’immeuble a un digicode et un interphone. Ils ont utilisé ni l’un ni l’autre, et y a aucune effraction sur la porte.
_ Attendez ! Faut un DIMESS pour ça. C’est pas le petit voyou de quartier qu’a ce genre de matériel !
_ On est bien d’accord là-dessus. C’est bien pour ça qu’on s’est dit que c’était peut-être la police nationale que ça concernait. Et ça s’est confirmé ! D’après les descriptions fournies par la femme, on a pu rechercher les noms des deux agresseurs. Enrique Baltrano, dit Rico, et Théo Dressin, dit Ted. Deux petits voyous de banlieue à qui il est arrivé un truc incroyable. D’après le commissaire divisionnaire Parret, c’est là que ça pourrait vous intéresser.
Ca aurait un rapport avec l’affaire de la Kérès... Des morts bizarres, par exemple...
_ Je vous écoute.
_ Ils ont travaillé pour un gang à Sarcelles, et ils en sont les seuls survivants.
    La surprise piqua le cerveau et les tripes de Daniel. Il fronça les sourcils.
_ On sait ce qui s’est passé ?
_ Nos collègues de Sarcelles ont fini par classer l’affaire. Mais ça veut pas dire qu’elle est résolue. Presque tous les membres du gang ont été retrouvés avec la colonne vertébrale cassée. Mais vraiment cassée ! Le médecin légiste a dit que c’était un vrai puzzle.
    Daniel se rappela les corps brisés de Faretti et de Gédéhon,
_ Leur chef s’est tiré une balle dans la tête.
puis regarda silencieusement ses lieutenants et leurs collègues du seizième arrondissement.
_ Vous avez bien fait de m’en parler, finit-il par dire. Je vous confirme que c’est bien nous que ça concerne. Vous avez les coordonnées de vos deux branleurs ?
_ Oui, on y pensé, répondit Gérôme.
    Il sortit de la poche de sa veste un papier qu’il posa sur le bureau.
_ Tout est là-dessus. Rico et Ted sont tous les deux logés à cette adresse. En-dessous, vous avez les coordonées de Clémence Jaquemort, la victime.
_ Bon. Le temps d’appeler le grand patron, et on sera prêt à bosser ensemble. Vernes et Marton, laissez vos chaises. Faut mieux que Gérôme et Houlbert soient assis.
    Daniel décrocha le téléphone et composa le numéro de Parret.

    Thomas se leva.
_ Merci, chuchota Houlbert.
_ Monsieur le divisionnaire, c’est Cavalier. On prend l’affaire en main. Oui, elle est liée. En fait, les meurtres ont commencé bien avant Faretti ! Bien.
    Cavalier raccrocha.
_ Faudrait qu’on en sache un peu plus sur ces morts de Sarcelles. Comme je disais au grand patron, ce que vous avez raconté colle bien avec notre affaire. Je vais tout vous raconter depuis le début. On vous imprimera les rapports.
_ Excusez-moi, commissaire Cavalier... commença Gérôme.
    La surprise déformait les traits du capitaine.
_ Oui ?
_ Vous... vous nous piquez pas l’enquête ?
_ Pas mon truc. Je préfère qu’on s’entraide. Mesrine s’est bien marré tant que la police était divisée, et ces conneries se sont reproduites, et ça a fait foirer plus d’une enquête. Alors, on coopère. Ca vous pose un problème ?


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