Les écrits de Raphaël
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Shuriken


         Pour cette histoire de fantasy, je voulais un univers qui mêle plusieurs figures emblématiques : le mousquetaire, le ninja, le mage... Partant de là, j’ai fait un plus grand mélange en m’inspirant de plusieurs mythologies...
   

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Chapitre I


    Au Commencement n’était que le Chaos, tour à tour brûlant et glacial, aveuglant et sombre. L’eau, l’air, la terre et le feu s’y heurtaient, s’y mêlaient, s’y détruisaient sans cesse. Ca et là naissaient de leur lutte sans fin des corps informes qui explosaient, se recréaient, mouraient, renaissaient... L’un d’eux résista aux tourbillons du Chaos. Tel un gigantesque feu, il dégageait une chaleur brûlante et une lumière aveuglante. Ainsi naquit le premier soleil.
    D’autres corps se créèrent, se mêlèrent, se détruisirent. Plusieurs se fondirent dans les feux du premier soleil, accrurent l’énergie qui en émanait. A de nombreuses reprises, sa surface flamboyante trembla, rejeta des pluies d’énormes étincelles. Ainsi naquirent les premières étoiles.
    Le Chaos reculait toujours plus devant ces astres toujours plus nombreux. Vint le temps où, confinés dans un espace toujours plus réduit, ses quatre éléments se mêlèrent et explosèrent. Un souffle brûlant dispersa les étoiles. Une lueur plus forte que celle du soleil brilla. Peu à peu, elle se dissipa, laissa voir une masse rouge et visqueuse. Une chair qui palpitait, animée par une vie. Des excroissances bourgeonnèrent, devinrent membres. Une peau enveloppa ce corps. De longs cheveux blancs poussèrent. Ainsi naquit Ytzmearna, la Vierge Cosmique.
    Elle refusa la solitude qui prétendait être son destin et absorba une partie de l’énergie des astres pour engendrer d’autres êtres. D’innombrables fils et filles naquirent. La beauté et la hideur s’étaient réparties entre eux. Ytzmearna nomma Dieux et Déesses ses enfants parfaits, Démons et Démones ses enfants monstrueux.
    La Vierge Cosmique avait, sans le savoir, engendré le Bien et le Mal. Les Dieux souhaitaient agrandir l’Univers, le peupler d’autres formes de vie. Grâce à eux naquirent d’autres soleils, les premières planètes, les premiers végétaux, les premiers animaux. Les Démons ne souhaitaient que mort et destruction, annihilaient les oeuvres de leurs frères et soeurs.
    Sous le regard désespéré d’Ytzmearna, ses enfants entamèrent une guerre qui ne devait jamais finir. Elle tenta de les réconcilier, mais jamais ils ne l’écoutèrent. Immortels, dotés de pouvoirs semblables et d’une force identique, ils ne s’infligèrent que la souffrance.
    Las de s’entredéchirer en vain, Dieux et Démons décidèrent de créer des êtres à la fois puissants et mortels qui combattraient à leur place : les Titans. Le camp dont l’armée perdrait se soumettrait. Ils créèrent donc ces colosses, qui furent lancés dans une gigantesque bataille. De force égale, ils s’entretuèrent. Il n’y eut ni vainqueurs ni vaincus. Rien d’autre que d’immenses cadavres qui flottaient dans l’espace. Les corps se décomposèrent, libérèrent des humeurs et des gaz qui se mélangèrent. De cette fusion naquit, sous les yeux stupéfaits des Dieux et des Démons, une planète. La Vierge Cosmique prit la parole :
_ Ce monde est né de la mort d’êtres bons et mauvais. Pour cette raison, le Bien et le Mal s’y côtoieront et s’y affronteront en un équilibre sans cesse menacé. Les corps qui ont fait naître ce monde étaient mortels : l’immortalité n’y aura pas sa place. Je lui donne donc le nom de Terre Mortelle. Cette planète est née de votre violence. Elle est le fruit de votre haine. J’ai échoué à instaurer la paix entre vous, mais je refuse que ce monde subisse votre stupide guerre. Je veux qu’il vous rappelle l’immense gâchis de la mort inutile de ces malheureux êtres nés uniquement pour servir votre honteuse querelle. Pour cette raison, je protègerai ce monde. Jusqu’alors, seul mon amour de mère à votre égard m’a retenue de vous détruire. Mais je vous promets que celui d’entre vous qui nuira à la Terre Mortelle, volontairement ou non, sera annihilé.
    Pour la première fois depuis longtemps, les Dieux reprirent leur oeuvre. Ils façonnèrent pour ce nouveau monde un soleil et une lune. Ils le peuplèrent de vies. Ainsi naquirent les premiers humains, les premiers elfes, les premiers végétaux...
    Les Démons n’osèrent, par crainte de la colère d’Ytzmearna, détruire la Terre Mortelle. Néanmoins, ils créèrent des abominations pour gâter les créations de leurs frères et soeurs. Ainsi naquirent les premiers orcs, les premiers trolls...
    Une nuée d’étoiles et de planètes appelée l’Amenti vit le jour afin d’accueillir les âmes des corps morts. Les Dieux rassemblèrent plusieurs poignées d’astres qu’ils appelèrent les Champs-Elysées, récompense des serviteurs du Bien. Les Démons, eux, créèrent le Tartare, lieu de souffrance éternelle, châtiment des serviteurs du Mal.

    Au Commencement de la Terre Mortelle, les différentes races s’ignoraient, isolées sur leurs continents, divisées en peuples qui guerroyaient sans cesse. Cette époque semblait n’être que violence, sang, désolation, mort. Tel fut le Premier Âge. Au cours du Deuxième Âge, les peuples au sein des différentes races s’unifièrent peu à peu. Ce fut la naissance des empires et des confédérations. Vint un Troisième Âge où Humains, elfes, orcs, peuples amphibies s’entredéchirèrent, effrayés par leurs différences, avides de domination. Au cours du Quatrième Âge, la paix s’installa peu à peu. Les elfes, peuple sage, partagèrent leur science, qui était la plus avancée de la Terre Mortelle.
    Ce ne fut qu’au Cinquième Âge qu’on estima la paix enfin durable. Chacun savait à quel point elle était fragile. Chacun savait que les peuples de la Terre Mortelle n’avaient besoin que d’une petite étincelle pour rallumer les feux de la guerre.

Dans ce monde de paix fragile, un jour se leva sur une scène aussi étrange que sinistre...


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Chapitre II


    Dans la craintive lueur mauve de l’aube, des ruines se dressaient, pitoyables. Une puanteur chaude et âcre de brûlé montait des pierres et des cendres. Des cadavres en uniforme gisaient dans leurs uniformes en lambeaux, leur sang dessinait de macabres arabesques rouges.
    La créature hurlait de rage, se tortillait dans l’herbe. Une vaine colère agitait ses muscles puissants. Une fois encore depuis toutes ces années, elle tenta de briser ses chaînes. Le métal ne daignait toujours pas céder.
    Ses cris furieux cédèrent la place à des grognements hargneux.
_ Qui es-tu ? beugla-t-elle à la silhouette qui venait de l’arracher à sa prison.
    Un ample capuchon noir masquait le visage d’un voile de ténèbres. Seuls deux yeux étincelaient d’un puissant écarlate dans cette
ombre épaisse. Les larges manches flottaient, laissaient voir deux mains d’une maigreur cadavérique. D’énormes veines noirâtres palpitaient, formaient une toile hideuse sur la peau fripée.
    Une voix basse et âpre, sans âge, surgit du visage d’obscurité.
_ Hynaokk...
    Le monstre enchaîné sursauta.
Comment cette chose peut-elle connaître mon nom ? pensa-t-il en tremblant de peur dans ses fers.
_ Hynaokk, j’exige ton obéissance.
    Cette face de nuit scrutait son âme.
_ Sois mon esclave, Hynaokk.
    Le ciel, l’herbe et la silhouette devinrent flous, tournoyèrent en flots mauves, verts et noirs tandis que la voix basse résonnait autour de lui et... En moi ? Mais quelle est cette sorcellerie ?
_ Sois mon esclave, Hynaokk !
    L’esprit d’Hynaokk tenta de se fermer aux maléfiques vagues de pouvoir qui attaquaient sa volonté.
_ Sois mon esclave, Hynaokk ! répétait le visage de ténèbres.
Non ! protestait sa pensée d’une voix de plus en plus pitoyable.
    Enfin, il s’abandonna. Il ne ressentit plus la moindre peur. L’ombre était un maître, un ami, un frère. Qu’importait son nom. Seul importait le désir d’obéir. Hébété, Hynaokk vit la silhouette s’accroupir, la main décharnée toucher le cadenas qui condamnait ses chaînes.
Clic
    Le cadenas s’ouvrit.
_ Libère-toi, Hynaokk.
    Il se débarrassa sans peine de ce métal qui l’emprisonnait depuis si longtemps.
    Le Maître se redressa.
_ Debout.
    Les muscles engourdis par cette trop longue captivité, Hynaokk ne put se lever que péniblement.
_ Merci à vous, Maître.
    La main trop maigre se leva. La manche tomba, révéla un bras tout aussi squelettique. Le même réseau de veines noirâtres parcourait la même peau ridée.
    Un trot lourd et menaçant martela l’herbe. Surpris, Hynaokk se retourna.
    Un dragon noir s’avançait vers eux. Il s’arrêta, fléchit ses pattes, comme pour attendre un cavalier.
_ Suis-moi.

    Hynaokk ne connaissait que trop bien la férocité et les capacités d’une telle bête. Son feu pouvait vaporiser les pierres les plus dures. Ses mâchoires étaient assez puissantes pour broyer n’importe quel métal.
    Et pourtant, il suivit le Maître qui s’avançait sans nulle crainte vers le dragon noir.
    Tous deux s’installèrent sur le dos de l’animal, qui déploya ses immenses ailes et s’envola.


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Chapitre III


    Semyon, capitale du continent de Wulland et de l’Empire Humain, ville aux mille contrastes. Les riches maisons côtoyaient les cahuttes. Les lupanars entouraient les temples à la gloire de la Vierge Universelle Ytzmearna. Les bourgeois repoussaient les mendiants. Les penseurs réfléchissaient à une république inspirée de celle de la Confédération des Territoires Elfiques pendant que les nobles achetaient des esclaves. Au-dessus des toits d’ardoises ou de chaume, des maisons et des hautes tours, des ptérodactyles dressés portaient des aérosses, des quetzals messagers parcouraient la cité.
    Sur le port de plaisance, des capitaines hurlaient des ordres à des marins, des esclaves gobelins au pelage roux luisant de sueur amarraient des bateaux, portaient de lourdes caisses, des voyageurs embarquaient et débarquaient, familles et solitaires mêlés. Une jeune femme, un petit sac de cuir tenu dans sa main gantée de blanc, scrutait l’entrée de la rade. Ses yeux en amandes, le brun sombre de sa chevelure et sa peau cuivrée trahissaient sa provenance de l’archipel de Jerwell. Une longue robe bleue, étroite et stricte semblait enfermer son corps. En dessous de son chapeau aux bords recourbés, un chignon sévère emprisonnait ses mèches.
    D’un pas décidé, elle fendit la foule et se dirigea vers l’aérosse qui venait de se poser, accompagnée du claquement de ses souliers sur les pavés. Il arborait un blason rouge de gueule orné de deux rapières d’argent. Quatre mousquetaires descendirent, revêtus d’uniformes pourpres, de bottes et gants noirs, armés de pistolets et de rapières rangés dans un large ceinturon. L’un d’eux portait, en plus de l’insigne, un galon doré.
_ Etes-vous mademoiselle Suniko Wong-Haï ? demanda-t-il à la jeune jerwellaise.
    Elle acquiesça d’un hochement de tête et sortit de son sac un parchemin enroulé, fermé par un cachet de cire noir en forme d’étoile aux branches recourbées.     L’officier y jeta un bref coup d’oeil et reconnut le sceau du Dojo de la Shuriken d’Opale.
_ Je suis le capitaine Jehan de Brécours et j’ai reçu l’ordre de Sa Majesté l’Empereur Demetrios IV de vous escorter jusqu’au palais.
    Un mousquetaire voulut débarrasser Suniko de son sac.
_ Merci. Je préfère le garder.
_ Comme vous voudrez.
    Suniko se retint de sourire. Sans doute s’imaginait-il que le petit sac à main ne contenait rien d’autre que des papiers, de l’argent et un nécessaire de maquillage. Rien de plus faux...
    Un autre mousquetaire entra dans le véhicule et prit les mains de la jeune femme afin de l’aider à monter. Elle s’installa sur la confortable banquette de cuir. Ils furent rejoints par l’escorte. De Brécours ferma la porte et frappa trois fois le cadre de bois. Aussitôt, l’aérosse s’envola.
_ Que savez-vous de la mission ? demanda Suniko.
_ A l’heure actuelle, fort peu de choses. Il semblerait que je doive vous assister. Nous attendons également un enquêteur elfe.
_ Est-ce tout ?
_ Je suis au regret de vous répondre que Sa Majesté ne m’a pas autorisé à vous éclairer davantage quant à la mission qui nous attend..

    Par la vitre, Suniko vit avec surprise
les taudis du Bas Quartier ?
_ Dites-moi, capitaine de Brécours, il me semble que nous ne prenons pas le chemin du palais impérial.
    Elle connaissait suffisamment Semyon pour savoir que la route la plus courte était un paysage bien plus agréable : l’avenue de la Reine Louina, qui joignait le port au palais.
_ Ce n’est pas au palais que nous allons, ma jolie...
    Cette familiarité seyait davantage à un malandrin qu’à un mousquetaire. Suniko eut la confirmation de ses doutes lorsque le faux capitaine dégaina son pistolet, le braqua sur elle et arma le chien. A cette distance, peu importait l’aptitude au tir de l’imposteur : il ne pouvait pas la rater. D’autre part, elle serait sûrement emmenée à celui qui avait commandité cet enlèvement. Elle laissa donc les sbires charger ses poignets et ses chevilles de fers.
_ Mes félicitations pour ce traquenard, sourit-elle.
    Jehan de Brécours -était-ce son vrai nom ?- trembla d’une froide colère devant tant d’insolence.
_ Vous avez bien joué vos rôles. Vos uniformes sont parfaits et...
_ Ferme-la !
    Jehan plaqua le canon de son pistolet sur le genou de la jerwellaise. Il était évident qu’il avait ordre de l’amener à son chef vivante. Vivante et en bonne santé n’allaient pas de pair...
    Qui pouvait avoir commandité son enlèvement ? Quel sort l’attendait ?
    Elle vit une ruelle crasseuse du Bas Quartier se rapprocher alors que l’aérosse atterrissait. Dans quelques instants, elle en saurait plus.



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Chapitre IV


    Le dragon noir descendait sans hâte. Ses immenses ailes battaient en de lourds claquements. La tache floue du sol se mua en un tapis grisâtre, le tapis grisâtre se mua en une masse de hautes ronces. Elles s’écartèrent en un bruissement qui évoqua à Hynaokk des chuchotements, laissèrent la bête atterrir en leur sein.
L’homme ?
descendit. Face à lui se dressait un étrange et gigantesque château dont les épaisses murailles semblaient d’ombre. Les hautes tours se contorsionnaient en d’improbables angles, tentaient de s’enchevêtrer, telles les branches sinistres et nues de grands arbres en hiver. Entre leurs mailles, de petits fragments de ciel bleu se laissaient timidement voir. Aucune fenêtre, aucune porte ne s’ouvraient dans la pierre d’obscurité.
    Hynaokk descendit à son tour du dos du dragon noir. Tout autour de lui se dressaient d’énormes ronces, leur taille dépassait légèrement ses hanches. Entre leurs piquants poussaient des baies grisâtres qui semblaient scruter jusqu’à son âme.
    Le dragon s’enfonça lentement dans le sol, comme dans des sables mouvants. Son mufle ne frémit d’aucune inquiétude, son regard ne trahissait pas la moindre peur.
_ Qu’est-ce que... balbutia Hynaokk, stupéfait.
_ Ne t’en occupe pas, ordonna le Maître. Suis-moi.
    Seuls les deux yeux écarlates daignaient s’éclairer dans l’ombre de son capuchon, luisants comme du sang frais. Sa bouche donnait l’impression de ne même pas exister alors qu’elle laissait résonner des paroles parfaitement articulées.
    Sur leur passage, les hautes ronces s’écartèrent, dégagèrent pour eux une grande allée de terre blanche qu’ils empruntèrent.
_ Surtout, ne t’écarte pas du chemin. Ces ronces pourraient être dangereuses, même pour un être tel que toi.
    Comme pour confirmer ces paroles, les branches hérissées d’épines frémirent. Elles parurent chuchoter.
Proie... Proie...
    Un frisson parcourut l’échine d’Hynaokk alors que le mage le guidait.
Proie... Proie...
    Des branches avides de sang s’avancèrent vers eux, freinées par quelque chose d’invisible à la limite du chemin blanc.
_ Ces ronces sont trop stupides pour accepter un autre maître que moi, expliqua l’homme. Elles ne s’écartent que sur mon passage ou si je le leur ordonne. Mais tous mes serviteurs les redoutent, car ils savent que s’ils s’égarent en leur sein, ils mourront.

    Hynaokk put bientôt voir de près le mur noir. La pierre palpitait, comme si elle...
Elle respire ?
_ Tes yeux ne te trompent pas, confirma l’homme comme s’il venait de lire dans ses pensées incrédules. Le château est vivant. Il est tout entier à mon service.
    Le mur se scinda, l’ouverture s’élargit dans des bruits de succion.
_ Attends-toi à voir d’autres merveilles en ces lieux.

    Hynaokk suivit l’homme dans la
bouche
du mur. L’ouverture laissait passer la lumière du jour, éclairait des fauteuils, des tables... et commença à se refermer. Il ne resta bientôt plus qu’une faible lueur, puis un rai, puis l’obscurité.
    Des bougies s’enflammèrent sur les chandeliers et le lustre, révélèrent de grandes tentures rouges, des meubles à l’apparence moelleuse, des tables d’opale.
    Il admira longuement ce luxe incroyable, puis se vautra dans un fauteuil.  Sa peau, marquée par les chaînes de toutes ces années, savoura la douceur de l’épais cuir brun.
_ Ravi que tu apprécies le confort que je t’offre. Peut-être souhaiterais-tu te restaurer...
    Cet homme n’avait que trop raison. L’estomac mal nourri d’Hynaokk lui donna soudain l’impression de s’aplatir.
    La main maigre aux veines noirâtres se tendit. Une tenture s’écarta. Le mur blanc s’ouvrit, laissa passer une servante aux bras chargés d’un plateau où fumait un énorme porc rôti. Elle le posa sur la table basse.
    Hynaokk s’empara de la viande, y mordit et en arracha un long et épais lambeau, qu’il aspira et dévora. Un autre. Tout en baffrant, il parcourut des yeux l’humaine qui venait de le servir. C’était une jeune blonde dont le teint blanc illuminait encore les yeux d’un bleu déjà clair. Un simple cordon noué sur son épaule maintenait la courte robe blanche qui couvrait ses formes délicieuses.
    Bientôt ne subsista plus qu’une carcasse qui fut lancée à travers la grande pièce.
    La fille, indifférente au regard lubrique du monstre, débarrassa le plateau et partit ramasser le reste de ce repas glouton, pendant qu’une autre, brune celle-ci, et vêtue de la même robe, apporta une coupe de vin. Hynaokk but d’un trait.
_ Merci, maître. Mais qui êtes-vous ?
    Quelque chose de blanc s’alluma dans le masque de ténèbres. Les dents de l’homme, révélées par son sourire.
_ Quelqu’un qui a besoin de toi.


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Chapitre V


    Une bande de ciel bleu étouffait entre les deux rangées de tours noires de saleté, tentait vainement de se refléter dans les carreaux qui subsistaient sur les fenêtres éventrées. Aux pieds des misérables édifices, les immondices s’étalaient, de grosses mouches y bourdonnaient. D’énormes flaques d’urine sèchaient sans hâte.
    Des malandrins, accroupis ou allongés sur les trottoirs et les pavés, se vautraient dans cette ombre répugnante. Des bouteilles poussiéreuses passaient de main poisseuse en main poisseuse, des estomacs rotaient.
_ J’espère qu’elle sera belle !
_ Va savoir ! Nos renseignements vont pas jusque là !

    L’aérosse descendait. Une toiture crevée apparut à travers la vitre. Un mur crasseux. Une fenêtre noircie.
_ Semyon est une belle ville. Pourquoi avoir choisi ses quartiers les plus laids ? plaisanta Suniko.
    Les faux mousquetaires ne répondirent pas. Leur chef tentait de conserver un visage impassible, mais dans ses yeux se lisait une froide colère.
_ Votre conversation est bien ennuyeuse, mes pauvres amis.
    Toujours aucune réponse.
_ Vous auriez mieux fait de me laisser rejoindre le Palais Impérial. Même l’Empereur Demetrios a plus d’humour que vous !
    Le faux capitaine pointa son pistolet vers le genou de la jeune femme.
_ Tais-toi ou tu finis estropiée !

    Alors que l’aérosse descendait, un malandrin sale se leva sans hâte et frappa trois coups à une porte.
_ Ils arrivent, Harkz.
    Un grognement lui répondit.

    Les ptérodactyles posèrent l’aérosse sur les pavés, leurs ailes battaient l’air chargé de puanteurs.
_ Ho ! cria le cocher.
    Ils cessèrent d’agiter leurs ailes. La portière s’ouvrit.
    Shawn, l’homme qui avait usurpé l’identité du capitaine Jehan de Brécours, descendit, suivie d’une superbe jerwellaise et de ses sbires. Les malandrins crasseux sifflèrent leur admiration graveleuse, se levèrent et s’approchèrent en un attroupement puant et vicieux.
_ J’en vieux bien un morceau !
_ Hola ! Moi d’abord !
    Harkz sortit de l’ignoble maison.
_ Assez ! hurla-t-il, ses hommes s’arrêtèrent et s’écartèrent pour lui laisser un passage.
    Son long corps musclé ne portait rien d’autre qu’un pan d’étoffe enroulé autour des hanches. Ca et là sur sa peau grisâtre poussaient d’énormes verrues.
    Un large sourire fendit son visage hideux à la vue de la fille, révéla deux rangées de crocs jaunes. Ses yeux jaunes et lubriques la parcoururent en une caresse moite. Il s’avança lentement vers elle. Ses gigantesques pieds palmés martelaient lourdement les pavés.

    Suniko laissa le troll s’approcher. Il devait être le chef de cette bande : ces créatures ne toléraient les humains qu’à condition de les commander ou de leur infliger la souffrance ou d’être grassement payés par eux pour une basse besogne.
    Cette dernière hypothèse était sûrement la bonne : un troll était bien trop stupide pour monter seul un tel traquenard. Il devait obéir à un commanditaire. Quelqu’un de particulièrement bien renseigné : le faux capitaine mousquetaire connaissait son nom, censé être secret, ainsi que la présence d’un enquêteur elfe sur cette même affaire.
    Les faux mousquetaires, les truands loqueteux... Tous coulaient sur elle des regards vicieux.
    Elle se sentit nue.
_ Quel accueil chaleureux !
    Le troll poussa un grognement agacé et s’arrêta.
_ Tu es très belle.
_ Tu me vois navrée de ne pouvoir te retourner le compliment.
    Il serra ses poings.
_ C’est ta dernière insolence !


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Chapitre VI


_ Attends ! Je te propose un marché...
    Le troll éclata d’un rire grinçant, sa bouche retroussée découvrit le jaune puant de ses crocs.
_ Pauvre amie ! Le seul marché que tu puisses espérer est celui où tu seras vendue dans quelques jours !
    Ses sbires humains éclatèrent d’un rire gras, se gratifièrent de claques bruyantes dans le dos.
_ Ecoute tout de même ma proposition. Libère-moi, dis-moi qui a monté ce traquenard -avec un exceptionnel talent, je le reconnais- et nous nous quittons bons amis. Mais si tu me laisses ces entraves, je te promets les pires souffrances.
_ Tu n’es qu’une idiote ! C’est toi qui souffriras quelques jours, le temps de devenir une esclave docile !
    Ca oui, elle souffrirait ! On la briserait en la rouant de coups, en la droguant et en la violant. Ainsi étaient traitées les futures esclaves.
_ Sais-tu que les jerwellaises sont très appréciées pour leur beauté et la douceur de leur peau ?
_ Et par toutes les races ! précisa le faux capitaine de Brécours.
    Suniko laissa la horde rire de plus belle.
_ Fort bien. Vous ne me laissez guère le choix.
    Sans lâcher son sac, elle joignit ses mains. Ses bras décrivirent de très rapides mouvements de balancier. Sa chaîne fouetta les visages, ventres et bas-ventres des faux mousquetaires. De Brécours -ou quel que soit son nom- fut le premier frappé et eut à peine le temps de pointer son pistolet, qui lui échappa. Une détonation claqua lorsque l’arme tomba.

     Harkz
ne pouvait croire à ce qu’il voyait. Les quatre faux mousquetaires se tordaient de douleur sur les pavés sales, l’oeil crevé, le nez brisé, la bouche déchirée, le ventre et l’entrejambe meurtri. Une chaîne avait suffi à cette fille !
C’est impossible !
    Elle était entravée et désarmée, entourée de quatre séides robustes.
    Et à présent, alors que ces pauvres imbéciles suffoquaient et saignaient, elle fléchit ses jambes et, indifférente aux craquements de ses jupons, sauta au dessus de l’aérosse, puis y retomba.
    Effrayés par ce bruit soudain, les ptérodactyles s’envolèrent. Le cocher ne sembla pas s’en préoccuper. Il se leva d’un bond, tenta de maîtriser la jerwellaise... mais un coup de coude le cueillit au menton et l’assomma. Un bruit sourd ponctua sa chute molle sur les pavés.
Bon sang ! Qu’est-ce que...
    La fille lâcha son sac, empoigna ses pouces, puis les relâcha et agita ses bras. Les bracelets de la chaîne glissèrent sur ses mains étrangement disloquées. Le métal tinta lourdement sur le bois de l’aérosse.
    Non, c’était bien réel. Impossible, mais bien réel. Elle empoigna ses pouces déboîtés, les libéra.
    Ses mains étaient à présent intactes.
    Harkz se ressaisit.
_ Capturez-la ! hurla-t-il.

_ Le maître la veut vivante !
Ne pouvais-tu donc pas dire son nom ? soupira en elle-même Suniko.
    Alors que les truands se ruaient autour de l’aérosse, elle ramassa son sac, l’ouvrit, y plongea sa main et en sortit une shuriken, qu’elle lança. L’étoile métallique se plongea entre les yeux d’un malandrin, qui mourut.
    Tandis qu’une nouvelle arme fonçait vers sa cible, quatre autres étaient lancées par la main rapide de Suniko. Bientôt, ce fut une pluie de métal qui s’abattit sur la bande.

    Harkz vit ses sbires tomber morts, atteints à la gorge, au front ou au coeur. Puis il vit la jerwellaise s’assoir, déboîter ses pieds à l’aide de ses mains, y glisser sa dernière entrave et les remettre en place. D’un bond, elle fut debout. D’un autre, elle revint sur les pavés jonchés de cadavres.
    Il serra les poings, prêt à l’écraser, armé de sa seule force. Cette fille était rapide et agile, mais que pouvait-elle contre lui, troll, capable de tordre les plus durs alliages des nains ?
_ Je te laisse encore une chance : dis-moi qui a commandité mon enlèvement et je te laisse la vie sauve.
    Alors qu’elle s’avançait vers lui, Will, le cocher, qui reprenait péniblement ses esprits, se relevait silencieusement. Il fouilla sa redingote salie par sa chute et en sortit une dague. L’attaque dans le dos était sa spécialité. Peu lui importait comment cette fille avait pu se libérer de ses entraves, ni si tous ces morts étaient son oeuvre. Dans quelques instants, cette dague, plantée dans sa nuque, l’expédierait dans l’Amenti.
    Harkz savait qu’il devait arrêter le geste de son sbire. Mais qu’espérait donc le Maître ? Capturer cette fille vivante était impossible. Il avait parlé d’une ninja, pas d’un démon !
    Il laissa donc à Will le soin d’agir. Cette idiote ne semblait pas même se méfier de cette menace silencieuse dans son dos...
    Elle n’avait que trop d’assurance et trop de vanité. Elle en paierait le prix.



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Chapitre VII


    Un laquais entra dans la salle du trône.
_ Sire, le lieutenant Feris demande à être entendu par Votre Majesté de toute urgence.
    Cela ne présageait rien de bon. Claudius Feris dirigeait le poste de garde du pont-levis du palais impérial. Une affaire urgente n’était donc pas de bon augure...
_ Qu’il entre.
    Le laquais s’inclina, quitta la salle du trône, puis y laissa entrer Feris.
    Le lieutenant s’agenouilla.
_ Relevez-vous. Je vous écoute.
_ Sire, mes sentinelles ont arrêté un individu qui prétend être le capitaine mousquetaire Jehan de Brécours.
    L’empereur Demetrios sursauta.
_ C’est impossible ! De Brécours est en mission.
_ Je suis navré de contredire Votre Majesté, dit une voix derrière Feris que le souverain identifia immédiatement.
_ Brécours ? Au nom d’Ytzmearna, qu’est-ce que cela signifie ?
    Le chef du poste de garde s’écarta.
_ Votre Majesté reconnaît-elle cet homme ?
    Consterné, Demetrios hocha la tête. Le mousquetaire portait une chemise blanche et un pantalon beige.
_ Brécours, entrez et expliquez-vous sur-le-champ !
    Le capitaine s’exécuta.
_ Je vous prie d’accepter toutes mes excuses, capitaine de Brécours, balbutia Feris.
_ Vous avez fait votre devoir, lieutenant Feris, rassura l’empereur. A présent, laissez-nous.

    L’empereur s’approcha de l’officier mousquetaire. De sa bouche ouverte semblait s’échapper sa surprise en un souffle muet. Dans ses yeux écarquillés se lisaient l’incompréhension et une colère sourde.
_ Brécours, pourquoi n’êtes-vous ni en mission, ni même en tenue réglementaire ? demanda-t-il d’une voix consternée.
_ Sire, ainsi que Votre Majesté m’en avait donné l’ordre, j’ai sélectionné trois de mes hommes afin d’es...
_ Je sais tout cela ! Ce que je veux savoir, c’est ce qui c’est passé, rien d’autre.
    Jehan toussota.
_ L’aérosse a décollé, comme prévu. Nous devions être au-dessus de l’avenue de la Reine Louina lorsque...
    Il s’interrompit et baissa les yeux, honteux.
_ Parlez donc, Brécours !
    La voix de Demetrios se radoucit.
_ Vous avez failli, certes. Mais peut-être n’en êtes-vous pas responsable. Dites-moi ce qui s’est passé.
_ Mes hommes et moi avons perdu connaissance et nous sommes réveillés dans une ruelle du Bas Quartier. Nous avons été dépouillés de nos uniformes, et en lieu et place, nous portions des vêtements similaires à ceux que je porte en ce moment même. Je pense que... Il va sans dire que j’espère me tromper dans cette hypothèse tant elle est inquiétante. Il est malheureusement très probable qu’un onguent de léthargie ait été libéré.
    L’empereur demeura songeur quelques instants, marcha quelques pas.
_ Pour cela, il aurait fallu truquer l’aérosse...
    Les deux hommes se regardèrent en silence.
    Toute cette histoire n’était rien d’autre qu’une trahison. Mais de la part de qui ?
    L’évasion d’Hyanokk. La troupe de mousquetaires endormie, puis abandonnée dans le Bas Quartier.
    Ourdir une telle machination exigeait d’être incroyablement renseigné. Et quel en était le but ?
    Tant de questions qui ne débouchaient pour l’heure que sur une seule certitude : tout ceci ne présageait rien de bon.

    Demetrios se rapprocha de l’officier.
_ Capitaine de Brécours, dit-il d’un ton gêné, je dois laisser vos confrères vous interroger sur votre... mésaventure.
    Le mousquetaire regarda son souverain droit dans les yeux.
_ Sire, j’ai conscience que mon incompétence a très certainement eu des conséquences très graves.
    Demetrios sourit tristement.
_ Ce n’est pas vous que je blâme, Brécours. C’est celui qui nous a tous trahis.
Mais je vous demande néanmoins de vous présenter à la caserne, où vous serez interrogé sur cette histoire. J’ose espérer qu’elle n’entachera en rien vos états de service. Ensuite, vous irez au port et escorterez l’enquêteur elfe qui vous assistera pour cette mission.
    De Brécours s’inclina,
_ Je ferai preuve de la plus grande prudence pour accomplir cette nouvelle mission. Merci à vous de me renouveler votre confiance, Sire.
puis quitta la salle du trône.


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Chapitre VIII


_ Qui a monté ce traquenard ? demanda la jerwellaise.
    Harkz se contenta d’un sourire narquois. Derrière son visage, son esprit bouillonnait de colère. Comment était-il possible qu’une vulgaire humaine ne ressente aucune peur face à un troll ? Comment avait-elle pu se délester de ses fers et...
    Sans doute rêvait-il tout cela. La fille était en réalité déjà droguée, ses hommes se battaient pour la violer, puis un bateau l’amènerait vers un Marché aux Esclaves...
    Will mettrait un terme à ce songe invraisemblable.

    Suniko entendit vaguement un pas derrière elle, suivi d’un très léger sifflement. Ces sons, bien que ténus, suffirent à éveiller ses réflexes. Elle bondit sur le côté tout en se retournant.
    Le cocher. Debout malgré le coup reçu sous le menton et sa chute du toit de l’aérosse. Sa dague frappa le vide.
    Cet imbécile s’était donc réveillé ! Et il était armé, de plus...

    Will ne comprit rien. Comment cette fille avait-elle pu l’entendre ? Une fois ses esprits retrouvés, il s’était relevé et avait espéré que cette idiote le croie encore inconscient et avait escompté lui percer la nuque de sa lame. L’érection née de la vision du cadavre de la jerwellaise sur les pavés crasseux brûlait encore son bas-ventre.

    Suniko ne chercha pas même à retenir le sourire que dessina sur son visage l’expression à la fois ahurie, furieuse et cruelle du cocher. Son amusement taquina la colère de l’imbécile, gonfla ses narines en une respiration sifflante et furieuse, alluma une rage acide dans ses yeux.
La colère de votre adversaire, sa peur et sa vanité seront vos meilleures armes, enseignait Senseï Mitzuhito. Celui qui vous sous-estime perd le combat d’avance. Celui qui succombe à la fureur ou à la peur perd ses moyens... et par conséquent, le combat.

Tu me nargues ? Tu vas le regretter !
    Will, le visage crispé en une grimace haineuse, chargea, la dague dardée devant lui.
    Tout se déroula vite, trop vite. Tout devait appartenir au même instant... Elle lui saisit le poignet, se retourna, lui posa le bras sur son épaule et tira vivement vers le bas.
    Une douleur atroce le déchira lorsque ses os se brisèrent dans un craquement humide. Du sang coulait sur sa peau, de l’air caressait sa chair...
    Un coup lui écrasa la trachée. Un petit flot de sang s’échappa de sa bouche en une toux affreuse et grasse, laissa un amer goût de métal sur sa langue et son palais.

    Harkz vit Will s’écrouler en portant la main à sa gorge, tenter vainement d’aspirer de grandes goulées d’air à travers son cou blessé. Le torse ne se soulevait même plus, la peau prenait une teinte bleue.
    Il l’entendit pousser des râles de plus en plus sinistres.
    Le corps fut pris de spasmes, qui bientôt cessèrent.
    L’agonie de Will daigna enfin cesser.
Misérable imbécile !
    Tant pis pour les ordres du Maître. Cette fille n’avait plus sa place dans un Marché aux Esclaves, désormais. Elle devait mourir.
C’est moi qui vais mourir...
Arrête donc, pauvre idiot ! Tu es un troll : tu ne peux mourir de la main d’une humaine !
Mais s’agit-il d’une humaine ?
    Ces pensées s’entrechoquaient dans la tête de Harkz alors que ses muscles énormes tremblaient.

_ Parle et je te laisse vivre.
    Le troll ne riait plus, à présent. Ses genoux vibraient de peur.
Pauvre lâche !
_ Comme c’est curieux, l’ami. J’ai entendu dire que j’allais être vendue comme esclave. Pourquoi n’en est-il plus question ?
    Il ne répondit pas. Les yeux jaunes ne luisaient plus d’aucune lubricité. A présent s’y lisaient la peur et la fureur mêlées.
_ C’est la dernière fois que je te le demande : qui est ton Maître ?
    Suniko vit le troll s’avancer vers elle en guise de réponse, en dépit du tremblement qui agitait ses jambes.
_ Je t’ai laissé ta chance. Tant pis pour toi, mon pauvre ami !
    Elle s’approcha d’un faux mousquetaire mort et le délesta de sa rapière.



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Chapitre IX


    Depuis deux jours, Hynaokk jouissait d’une vaste chambre, de nourriture abondante, de bains à volonté et de belles humaines ensorcelées soumises à ses plus vicieux caprices. Elles le servaient, le lavaient, il se vautrait sur leurs corps pendant de délicieuses nuits.
    Quelque chose gâtait le bonheur que lui prodiguaient ces merveilleux sortilèges : sous ses yeux, ces étranges pierres qui respiraient exhalaient sur lui une sourde angoisse.
    Ce matin, sa porte s’ouvrit et laissa passer le Maître.
_ Suis-moi, Hyanokk. Le moment est venu pour toi de me montrer ta valeur.
    Il suivit cette ombre à travers les couloirs qui respiraient, les escaliers qui palpitaient comme des coeurs. Les murs s’ouvraient  sur leur passage, se refermaient derrière eux,  jusqu’à la cour. Les ronces, écartées contre les murailles noires, dégageaient une vaste place où se dressaient de massives silhouettes de terre. Disposées en plusieurs rangées, elles formaient une petite armée silencieuse et immobile.
_ Il te faut les détruire, Hynaokk. En es-tu capable ?
    Le monstre éclata de rire.
_ Mais bien entendu, Maître !
    L’
homme ?
leva son visage de ténèbres vers le ciel et souffla une multitude de nuages de fumée qui s’envolèrent vers les statues de terre, les touchèrent. Elles furent parcourues d’éclairs, puis s’animèrent.
Des golems !
_ Il te faut les vaincre, Hynaokk.
    Les créatures s’avançaient lentement vers lui.


    Depuis combien de temps Hynaokk ne s’était-il pas battu ? La dernière fois, il avait senti une piqûre dans son cou, avait perdu connaissance et s’était éveillé dans cette maudite prison, lesté de ces indestructibles chaînes. Mais combien d’années était-il resté enfermé ?
    Peu importait, à présent. Ses muscles réveillés par les bains et les filles, son corps à nouveau libre, allaient être ses armes.
    Alors que la première rangée de golems était toute proche, il sauta, retomba au milieu de la petite armée, étendit les bras. Deux têtes éclatèrent en un bruit boueux. Les autres guerriers de terre, compagnons des deux décapités, se tournèrent vers lui, l’encerclèrent, les mains tendues et avides de sa chair.
    Hynaokk fonça et plongea sur trois golems. Il les renversa, arracha deux poitrines et rabattit ses poings sur le visage du troisième, lui écrasa la tête. Alors que plusieurs de leurs compagnons étaient sur le point de le saisir, puis de le démembrer, ses bras et ses jambes, fléchis comme des pattes, le propulsèrent droit devant lui. De sa tête et de ses épaules, il en renversa plusieurs, puis se redressa, en saisit un par la gorge et l’utilisa pour en faucher plusieurs autres qui s’approchaient.
    Il brisa le corps de terre sur son genou.
    Des golems l’entourèrent, s’avancèrent vers lui. Leurs visages de terre demeuraient impassibles. Hynaokk les laissa s’approcher, puis lança vivement ses poings à plusieurs reprises. Plusieurs créatures furent projetées, mortes, la poitrine éclatée. Il sauta, roula et atterrit sur un guerrier de terre qui périt écrasé sous son poids, en décapita plusieurs autres de ses poings, perfora des torses, éclata des ventres. Il en déchira un comme une vulgaire feuille, pulvérisa des bassins à coups de pieds.
    Ce n’était plus une armée. C’était à peine une petite bande, à présent. Hynaokk fonça, la tête vers l’avant. Un golem fut projeté, décapité, deux autres saisit à la gorge. Il les écrasa l’un contre l’autre. Un pied réduisit un ventre en poussière, un flanc explosa sous un poing. Hynaokk saisit les épaules d’un adversaire et le déchira.
    Le dernier golem fonça sur lui, espérait l’anéantir. Il paya son attaque d’un coup de poing en plein visage, sa tête explosa comme un fruit trop mûr.

_ Remarquable, Hynaokk.
    Le mage contemplait les cadavres des golems.
_ J’avais eu vent de tes prouesses. Mais tu es bien au-dessus de tout ce que j’ai pu apprendre ! Va te reposer.
    Sheiggarth sourit, regarda le monstre regagner le château vivant. Un mur s’ouvrit pour le laisser passer, se ferma derrière lui. Les ronces repoussèrent, dévorèrent les cadavres des golems, regagnèrent peu à peu la cour, entourèrent leur Maître.
    La robe et le capuchon se collèrent au corps parcouru de veines noirâtres, s’y fondirent. Des cloques se formèrent sur cette étrange peau, des multitudes de petites ailes transparentes poussèrent.
    Le mage fut bientôt transformé en un gigantesque essaim de cafards et s’envola ainsi vers le sommet d’une tour biscornue. Le mur noir s’ouvrit sur son passage et se referma derrière lui. Les insectes se rassemblèrent en une affreuse masse grouillante qui prétendait ressembler à une silhouette humaine, se soudèrent les uns aux autres.
    Sheiggarth retrouva peu à peu son apparence habituelle.

    Derrière lui coulait une petite fontaine dans un bassin de marbre noir. Il se tourna, s’en approcha et commença à fixer l’eau.
    Des images s’y formèrent. D’abord, de simples couleurs sales. Puis une ruelle du Bas Quartier de Semyon.
    Cet imbécile de Harkz était le seul survivant de l’embuscade, et une jerwellaise en lambeaux de robe -probablement la ninja interceptée par les faux mousquetaires- esquivait ses coups.
    Comment ces idiots avaient-ils pu échouer ? C’était inconcevable ! Quatre faux mousquetaires armés de pistolets...
    Qu’était donc cette fille ? Une ninja ou un démon ?
    Peut-être tout simplement quelqu’un qui avait eu la chance d’affronter une...
_ Bande de bons à rien ! hurla Sheiggarth.
    Il cessa de fixer l’eau, furieux. Les images s’y estompèrent, elle ne fut plus qu’un très ordinaire liquide transparent.



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Chapitre X


    Harkz vit la rapière tournoyer comme une tornade de métal entre les mains de la fille, une boule d’éclairs devant elle. Le tranchant sifflait dans l’air comme un ouragan de mort.
_ Qu’espères-tu donc contre un troll ?
    Cette bravade ne lui rendit pas un courage qu’il sentait défaillir. Sa force dépassait de très loin celle des humains, mais sa rapidité et son agilité étaient à mille lieues de celles de cette diablesse.

    Suniko immobilisa la rapière lame vers le haut, le sifflement métallique cessa brusquement. Un silence lugubre pesait dans la rue sombre et sale.
    Elle s’approcha sans hâte du troll. Le monstre serra ses poings grisâtres et verruqueux. Ses puissants muscles tremblaient. Sous ses épaisses paupières où poussaient de répugnants boutons garnis de poils roux, ses yeux jaunes avaient perdu toute assurance.
_ Je te laisse une dernière chance : qui est ton maître ?
    Un silence fut la seule réponse.
_ Fort bien...

    A nouveau, la lame tournoya. De lents moulinets pour commencer, puis Harkz vit la tornade de métal dans les mains trop vives de la fille. Elle se rapprocha, ne tarda pas à menacer de lacérer sa peau. Il recula aussi vite que possible et leva ses poings, prêt à frapper dès que cette rapière cesserait de tourbilonner.
    La lame s’immobilisa enfin, dardée vers sa jambe. Il bondit sur le côté, puis fonça en décochant un coup.

    Suniko esquiva cette attaque trop lourde, leva sa rapière et la planta dans l’avant-bras du troll. Il beugla, un filet de sang noir s’écoula.
_ Qui est ton maître ?

    Harkz savait qu’il mourrait à l’instant même où il parlerait. Mais ce métal froid dans sa chair n’était que le début du supplice qui l’attendait. Les ninjas connaissaient mille et une tortures, c’était un art où ils excellaient. On racontait qu’ils étudiaient les corps de toutes les races de la Terre Mortelle, en connaissaient le moindre point sensible.
_ Je n’ai pas de maître ! fut tout ce qu’il trouva à dire.
_ Tu mens ! répondit la fille d’un ton chargé de colère froide.
    Elle tourna la rapière dans la plaie. L’avant-bras se déchira.
    Harkz hurla.

    Suniko retira la lame de la blessure béante. Elle savait qu’aucun habitant de la rue n’interviendrait : les rixes étaient monnaie courante dans le Bas Quartier de Semyon. La lie de la ville s’y retrouvait et s’y battait. Le moindre pas dehors en de telles circonstances signifiait la mort.
_ Et ce maître qui me veut vivante, alors ? Donne-moi son nom !

    Harkz regardait avec horreur le flot de sang qui coulait de son avant-bras.
Tu paieras cher pour cela ! pensa-t-il. Mais comment ?
    La fille le contourna. Il tourna sur lui-même, ne voulait pas la savoir derrière lui.

    Le troll voulut plonger sa main dans le ventre de Suniko, lui arracher les entrailles. Elle esquiva d’un bond de côté et dessina une arabesque de la pointe de la rapière.

    Harkz poussa un cri et plaqua son bras valide contre son torse, où la lame venait de graver deux sillons sanglants. La douleur lui ferma les yeux, les voila de larmes. Il les sécha du dos de sa main.
    La fille avait disparu.
Oh non ! Elle est derrière moi !
    Il voulut se retourner, mais trop tard. Du métal l’entailla au-dessus des talons.

    Suniko regarda le troll tomber à genoux, les tendons coupés, puis se plaça face à lui.
_ Sais-tu que si tes blessures aux pieds ne sont pas soignées rapidement, tu ne marcheras jamais plus ? Je peux te mener à un hôpital. Je peux même payer tes soins.
_ Non...
_ Pour cela, je ne veux qu’une chose : le nom de ton maître.
_ Tu mens. Tu vas me tuer !
    Elle jeta la rapière.
_ Tu as ma parole que non. Sois raisonnable ! Avec ta blessure au bras qui saigne, tu mourras si tu attends trop longtemps.
   Le sang coulait, une flaque noire s’étendait, se mêlait à la crasse des pavés sous les yeux terrifiés du troll. Il soupira, puis finit par se décider.
_ Je ne connais pas le nom de mon maître. Mais je peux te le décrire.
    Suniko sourit.
_ C’est un début. Je t’écoute.
_ Il est...
    Les muscles du troll semblèrent non pas trembler, mais vibrer. Des rides se creusèrent dans sa peau grisâtre, sa chair fondit.
    Il se putréfiait sous les yeux de Suniko.



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Chapitre XI


    Plusieurs heures avant que Suniko Wong-Haï ne débarque à Semyon, bien avant l’évasion d’Hynaokk, un sommeil s’interrompit à l’est du continent de Wulland.
    Une forêt bruissait sous un léger vent. Les grésillements des insectes et les hululements des hiboux se mêlaient en une froide mélopée au chant liquide des ruisseaux. A la lisière se dressait une colline où poussait une riche végétation au parfum frais. La lune nimbait de sa lueur pâle un sentier blanc.
    Au sommet, la nuit étouffait la couleur blanche du tuffaut des édifices de la Guilde des Mages. Les ombres du grand clocher et de la tour se détachaient sur le ciel presque noir, taquinaient les rares étoiles qui osaient briller. Sous les porches, les grands portails avalaient l’obscurité. Au milieu d’une grande cour, la statue de Magdralya, déesse et mère de la Vikka, ressemblait à une immense silhouette flanquée de deux grands édifices dont les fenêtres aux volets clos étaient autant d’yeux noirs braqués sur elle.
    C’était derrière ces paupières de bois fermées que dormaient les mages de la Guilde, dans de minuscules cellules aux murs stricts, des lits rudimentaires.

    Un apprenti s’agitait sous ses couvertures. Sa tête se tournait et se retournaient sur l’oreiller. Les muscles de son visage endormi se crispaient.
Le ciel et la terre se fondent en une seule et même couleur rouge sang. Un soleil éclatant brille, donne d’étranges reflets. J’ose un pas, puis un autre. Mes pieds heurtent un sol, mais aucun bruit n’en résulte, pas même le son ouaté d’un tapis.
Une voix m’appelle par mon prénom suivi de mon nom. Elle ne m’évoque aucune créature connue de la Terre Mortelle. Chaque syllabe a l’air prononcée dans une flaque de boue.
   
Il sursauta, les ressorts de son matelas grincèrent. Sa respiration siffla légèrement, devint plus rapide.
Je me retourne. Personne ne se tient derrière moi. Mais d’où vient donc cette voix ? Comment peut-elle me connaître ?
_ Ismaïl Leygg...
    Les muscles de son visage se crispèrent en une grimace de peur, des rides d’angoisse se creusèrent dans la peau de son front.
Je ne vois toujours personne nulle part dans ce monde rouge sang. Et pourtant, je réponds :
_ Qui êtes-vous ?
_ Pourquoi veux-tu le savoir, Ismaïl Leygg ?
    Ismaïl secoue la tête sur son oreiller. Ses mains se cripsent sur ses couvertures de laine.
Malgré ma peur, j’ose exiger :
_ Montrez-vous donc !
Un rire retentit... dans toute la couleur rouge ? Comment donc est-ce possible ? Quel sortilège est-ce là ?
_ Mon pauvre ami... Je doute fort que tu puisses supporter ma vue...
_ Cela suffit ! Montrez-vous donc, espèce de lâche !
Suis-je fou d’avoir parlé ainsi ?
Le monde rouge explose sans un bruit, ce n’est plus qu’un immense éclair blanc qui m’aveugle.
   
Le bras d’Ismaïl se leva, cacha ses yeux fermés.
La lumière se dissipe. Un château noir apparaît. Ses tours dessinent dans un ciel bleu des... des angles complètement fous. Elles forment des mailles. Aucune fenêtre, aucune porte.
Les pierres palpitent.
Ce château vit. Je sais que seule une magie d’une extrême puissance permet un tel prodige.
Le mur s’ouvre, laisse passer une silhouette vêtue d’un long manteau sale. Deux mains d’une effroyable maigreur dépassent des larges manches. Les griffes qui terminent les doigts ne sont pas le plus horrible. Non. Le plus horrible, ce sont les veines noirâtres qui parcourent la peau ridée.
_ Tu voulais me voir ? Me voici ! clame cette ombre en s’approchant de moi, toujours de cette voix immonde que j’ai entendue dans le monde rouge.
Sous son capuchon brillent deux yeux rouges.
    Ismaïl tremblait d’un froid que ses couvertures ne pouvaient réchauffer. C’était une peur glacée...
L’ombre aux veines noires disparaît. Je connais ce sortilège. C’est sans doute derrière moi qu’elle est réapparue. Je veux me retourner pour lui faire face, mais il est trop tard. Je sens une main se poser sur mon épaule. Je voudrais bien ne pas baisser les yeux vers elle, mais je ne peux m’en empêcher. C’est malgré moi que je contemple ces sinistres griffes sales.
L’ombre me retourne. Mon regard plonge dans ses yeux écarlates.
_ Ismaïl Leygg... Dis à tes maîtres que Sheiggarth ne les a pas oubliés...
_ Qu’êtes-vous donc ?
Sheiggarth -j’ai compris que tel était son nom- sourit. Ses dents blanches brillent dans l’obscurité de son capuchon, mais leur éclat ne me révèle rien d’un visage que je devine hideux...
_ Je veux que tes maîtres entendent mon message. J’espère pouvoir compter sur toi, sans quoi...
Les yeux rouges envahissent ma vision. S’y dessinent une silhouette qu’il me semble reconnaître. Elle est nue, clouée sur un mur. Un dragon noir flaire son ventre et commence à dévorer les entrailles.
Cette silhouette n’est autre que moi-même.
    Ismaïl se tourna sous ses couvertures de laine, les bras tendus devant lui.
_ N’oublie pas de dire à tes maîtres que Sheiggarth ne les a pas oubliés...

    Enfin, le cauchemar daigna le libérer. Il s’éveilla, trempé d’une sueur froide, se dressa sur son séant. Sa bouche s’ouvrit, laissa s’échapper un souffle de terreur. Hâtivement, il joignit ses mains, les pressa, puis les sépara. Ses paumes rejetèrent une sphère d’une douce lumière blanche qui flotta au-dessus de lui.
    Le tambour nerveux de son coeur lui martelait les oreilles, puis accepta de se calmer peu à peu.


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Chapitre XII


    Les rires résonnaient sur les terrasses des tavernes, les chopes s’entrechoquaient.
_ Il faut aller voir cette pièce. Elle est...
_ Magnifique ! Swankoo est l’un des plus beaux continents de la Terre Mortelle.
    Bien qu’indifférente aux conversations, Suniko ne put empêcher son esprit rompu à l’espionnage de saisir des bribes. Elle marchait dans cette petite rue propre, déjà loin du Bas Quartier. Des murs aux bleus chauds, aux rouges éclatants et aux ocres souriants succédaient aux façades lépreuses. Les vitres sales et brisées laissaient la place à des fenêtres décorées de fleurs. Du linge sèchait sur les balcons.
    Le regard de Suniko enregistrait chaque nouvelle couleur, habitué qu’il était à observer, à guetter, à épier, mais son esprit n’y prêta nulle attention. Toutes ses pensées tournaient autour de ce piège. On souhaitait l’empêcher de prendre connaissance de sa mission... sur laquelle on était trop bien renseigné. Trahison ? Espionnage ?
Quel pouvait être le but d’une telle machination ?
Nous attendons également un enquêteur elfe.
    Le faux capitaine Jehan de Brécours pouvait fort bien n’être qu’un menteur. Mais Suniko supposait que ses paroles étaient justes. Et là, cela devenait troublant. Depuis la fin du Quatrième Âge, les peuples ne se combattaient plus, mais ne comptaient pas les uns sur les autres pour résoudre leurs affaires. Même les races de l’Empire Humain, qui vivaient dans une relative harmonie, possédaient chacune leur police, leurs tribunaux, leus hôpitaux... Or, voici que l’Empereur confiait une mission à un mousquetaire, une ninja et... un elfe. Les enjeux devaient être particulièrement graves.

    Enfin, l’avenue de la Reine Louina apparut. Bien au-dessus du gris lumineux de ses pavés et des couleurs criardes de ses nombreuses enseignes volaient des aérosses. Entre les façades blanches, des quetzals portaient des messages glissés dans une bague à leur patte.
    Les passants entraient dans les boutiques, en ressortaient les bras chargés, s’asseyaient aux tables de tavernes plus ou moins luxueuses... Savaient-ils qu’à seulement quelques rues de là se dressait un quartier de crasse et de misère ? A les voir si insouciants, on pouvait en douter.
    Suniko baissa les yeux vers ses vêtements. Elle-même était sortie indemne de cette bataille dans le Bas Quartier. Mais les tissus lui donnaient presque l’allure d’une mendiante. Plusieurs coutures de la robe n’étaient plus que de disgrâcieuses déchirures, des taches du sang des malandrins dessinaient d’affreuses auréoles sombres sur le bleu marine. Des lambeaux de corset dépassaient. La jupe laissait voir la peau dénudée des jambes, les bas n’étaient plus que des hardes.
Moi qui comptais sur la discrétion de cette robe...
    Alors qu’elle marchait le long de l’avenue, les regards curieux et mal à l’aise la suivaient.

    La place du Marché fut bientôt en vue. C’était un immense rectangle de pavés entouré d’édifices roses. Tout le long et de chaque côté se dressaient de hautes estrades où des marchands exhibaient des esclaves. Suniko soupira et se résigna à traverser ce lieu qu’elle haïssait.
_ Gobelins dociles ! Gobelins dociles ! Ils sont forts et ils vous obéissent !
    Un riche monta. Un assistant du marchand ouvrit les mâchoires d’une créature, le client scruta les dents.
_ Swankoolaises du Nord ! Swankoolaises du Sud ! Elles sont jeunes, elles sont belles !
    Les hommes étaient nombreux autour de cette estrade où on exhibait les jeunes filles. Le marchand claqua des doigts. Une brute poussa une esclave alors qu’elle hésitait.
    Suniko ne put empêcher ses poings de se crisper alors que les mains grasses du vendeur ôtèrent d’un coup le voile qui cachait le visage de la swankoolaise. Le teint noir aux reflets bleutés trahissait le Sud du continent.
_ Regardez cette peau si douce !
    Une bouffée de colère monta dans le corps de la ninja lorsque le marchand ôta le tissu qui emprisonnait la chevelure brune.
_ Et tout ceci n’est rien !
    Assez. Suniko se détourna avant que l’homme ne dénude la fille. Des Oh ! émerveillés parcoururent l’assistance.
_ Vous, monsieur, je vous sens intéressé. Venez, venez ! Venez éprouver ce corps ferme !
    Si elle ne haïssait pas autant les marchés aux esclaves, elle aurait pu rire en repensant à ce troll qui l’imaginait ainsi vendue.
    Nains difformes pour égayer la maison. Orcs idiots pour les tâches simples.
    C’en était trop ! Une envie la saisit : retourner vers l’estrade des swankoolaises, saisir le pied du marchand et le tourner afin de briser sa cheville. Elle entendait déjà le craquement des os...
    Non. Devant cette foule, cette idée était pire que tout.

    Enfin, cette place infâme disparut. Sur sa droite s’ouvrait l’avenue Hyacinthe, qu’on préférait appeler la Voie du Plaisir. Debout à leurs balcons, des femmes et des hommes de tous les âges et de toutes les races humaines y attiraient des clients et des clientes. Des beeryans profitaient de leurs quatre mains pour s’accrocher à leur ballustrade dans des postures obscènes. Des trolls surveillaient les entrées des cabarets.
    Indifférente, Suniko continua son chemin. Au loin, la silhouette du palais impérial se précisait.



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