Les écrits de Raphaël
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Rue de la peur


        J’ai vécu à Nantes le temps de quelques années d’études en musique. Il existait alors près du port un quartier déserté. Aujourd’hui, ce quartier est en train de changer de peau grâce à un projet de réhabilitation. Mais lorsque je vivais à Nantes, j’ai vu ce quartier à plusieurs reprises en plein jour, et il était conforme à ma description. Sauf que je n’y suis jamais allé en pleine nuit.
        La maison décrite dans la nouvelle est toujours là. Elle va devenir une résidence. En revanche, certains éléments n’existent plus...


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   Nantes s’éveillait. Ses boulevards engorgés par les embouteillages matinaux résonnaient des grondements des moteurs. Entre les voitures qui avançaient péniblement se faufilaient des vélos, des scooters... Plus adroits que prudents, pleins d’une insolente aisance, ils narguaient les conducteurs pressés.
    Personne ne prêtait attention à ce piéton hagard qui avançait péniblement sur le pont Anne de Bretagne. Il portait un costume qui avait dû être élégant, mais qui n’était plus qu’une misérable fripe. Une tache sombre ornait le bas-ventre. Lui seul entendait sa respiration rauque trop rapide. Ses yeux vides fixaient un horizon de folie. Son corps tremblait d’un froid glacial que lui seul ressentait. Ses pieds, plus lourds que du plomb, s’arrachaient au trottoir, retombaient...
    Une brise matinale agita ses cheveux blancs qui n’auraient pas dû être blancs.
    De son pas de mort-vivant, il avançait le long du pont Anne de Bretagne. Et dans sa tête était gravée pour toujours l’horreur de cette nuit...

    Quelques heures plus tôt, Robert Torellier était à mille lieues de cette loque tremblante aux cheveux blanchis. C’était un mélomane averti qui savourait une représentation de La flûte enchantée au Théâtre Graslin. Pendant que le célèbre Air de la Reine de la Nuit, chanté par une soprano hors pair, caressait ses tympans, il ne put s’empêcher de regretter l’absence de sa petite famille. Son fils, Jérémie, préférait le metal au classique. Sa fille, Magali, n’avait rien contre l’opéra, bien au contraire, mais cette réprésentation coïncidait avec l’anniversaire de sa meilleure copine. Sa femme, Marie, avait été saisie d’une indigestion plus pénible que grave. Ca la prenait de temps en temps, et le seul remède était d’attendre que ça veuille bien passer.
    Une fois sorti de l’opéra, les oreilles encore remplies de la superbe musique de Mozart, Robert fut taquiné par un petit creux. Le restaurant La Cigale était encore ouvert. Parfait ! Un souper calmerait sa petite faim ! Il entra, laissa un serveur l’installer et commanda un plateau de fruits de mer.

    Le ventre bien rempli, son addition réglée, Robert quitta le restaurant et s’installa au volant de sa voiture. L’image de sa femme coincée à la maison par son estomac capricieux gâta cette soirée qui aurait pu être parfaite.
Dommage pour toi, Marie... pensa-t-il en soupirant.
    Il démarra, recula, puis avança vers la rue Jean-Jacques Rousseau, emprunta le quai de la Fosse.
Quai de la Fesse, pensa-t-il avec un sourire. La plaisanterie qui amusait tout nantais d’un certain âge. Ce surnom était justifié par les nombreux bars de nuit dont les enseignes lumineuses criaient.
    Sur sa gauche, il aperçut la silhouette massive du Maille-Brezé qui se découpait sur le ciel bleu sombre. Ainsi qu’une petite fille qui, accroupie sur le sol, le visage enfoui dans ses mains, semblait pleurer.
Comment elle a pu atterrir là ?
    Robert fila vers le rond-point, le contourna, revint vers le bateau-musée et engagea sa voiture sur le quai. Il coupa le contact, sortit de sa voiture et courut vers la petite fille. Elle leva ses yeux baignés de larmes vers lui.
_ N’aie pas peur, ma petite.
Surtout, ne pas la toucher ! Elle risque de paniquer !
_ Ca va aller... Ca va aller ! Qu’est-ce que tu fais là ?
_ J’ai voulu jouer dehors...
_ Jouer dehors ? Mais tu es là depuis quand ?
_ Je sais plus !
    Elle sanglota de nouveau.
_ Allons ! Je vais te ramener chez toi ! Tu veux bien ? Tu vas me donner la main et...
_ Non !
_ Bon. Mais tu vas monter dans ma voiture et je t’emmène chez toi, d’accord ? Tu sais par où tu habites ?
    La petite hocha la tête. Elle se releva et désigna d’un geste vague la direction du nouveau Palais de Justice.
_ D’accord ! Dis donc, tu en as une jolie robe !
_ Merci monsieur.
Une jolie robe, mais complètement démodée !
    C’était le style de vêtement que portaient les petites filles...
Au dix-neuvième siècle ?
    Comment était-ce possible ?
_ Allez, viens avec moi.
    Etrange... N’importe quel enfant entendait au moins une fois dans sa vie cette recommandation : ne jamais parler à un inconnu. Il se rappela ce jour où Jérémie, alors en maternelle
(Rien à voir avec tous ses piercings de maintenant !)
avait déclaré dans la voiture : Papa, la maîtresse, aujourd’hui, elle a dit qu’il fallait jamais parler avec des inconnus ! Et cette petite qui non seulement se laissait aborder, mais en plus était sur le point de monter dans sa voiture ! Bon, d’accord, elle avait refusé de lui donner la main. Mais n’était-ce pas un peu juste question prudence ?
Des parents qui font mal leur travail !
    Robert ouvrit la portière.
_ Tu t’installes à l’arrière.
_ D’accord.
Hey ! Minute !
    Pendant que la petite s’asseyait sur la banquette, il pensa à cette phrase qui lui semblait étrange : J’ai voulu jouer dehors. Elle était sortie de chez elle pour jouer, sans doute en début de soirée. Elle habitait près du Palais de Justice, s’était trop éloignée de chez elle...
Mais ses parents auraient dû la retrouver tout de suite ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
_ A quoi vous pensez, monsieur ?
_ Oh, rien de spécial ! Attache bien ta ceinture, hein ?
    Bon, allez ! Il fallait ramener la petite chez elle. Il referma la portière.
    Puis il s’installa au volant, démarra, tourna sur le pont Anne de Bretagne. Sur sa droite se découpaient les silhouettes de Destock Ouest et de la Trocante, vides et closes.
_ C’est bien par ici ? demanda Robert.
_ Oui. J’habite au bord de l’eau.
    Ca voulait sans doute dire sur le quai.
_ Je ne vais pas pouvoir y aller directement, la rue est en sens interdit. Je suis obligé de faire un détour, d’accord ?
_ Très bien. Ma maison est facile à trouver.
    Robert tourna dans une petite rue à gauche. Le jour, il ne pouvait pas supporter ce quartier aux usines désaffectées, aux rues mortes. Il avait souvent pensé à quel point ça pouvait être sinistre en pleine nuit.
_ Monsieur !
_ Oui ?
_ J’habite près d’une grande maison très étrange.
Robert arrêta la voiture et se tourna vers la banquette arrière.
_ Qu’est-ce que tu veux dire ? Dis donc ! Je t’ai dit d’attacher ta ceinture !
_ Excusez-moi, mais... Comment fait-on ?
    Robert ne put s’empêcher de sursauter. Cette tournure élégante avait une bien étrange sonorité dans une bouche aussi jeune.
_ Allez, je te l’attache.
    Il coupa le contact, quitta la voiture, ouvrit la portière de la petite et boucla la ceinture de sécurité.
    La sangle disparut... dans le corps de la fillette ? Puis réapparut.
Qu’est-ce que j’ai vu ?
    Il ferma les yeux et secoua la tête.
_ Monsieur ?
La sangle épousait le petit corps. Tout était normal. L’illusion
Non ! Ce n’était pas une illusion !
devait être dûe
Evidemment que si, ça en était une !
à l’ambiance sinistre de ce quartier. L’imagination pouvait jouer de drôles de tours.
La ceinture a disparu !
Non, c’était une illusion !
La ceinture
Illusion !
_ Euh... Pour sortir, tu appuieras sur le gros bouton orange. D’accord ?
_ D’accord.
    Robert referma la portière. Les fenêtres vides semblaient braquer sur lui des regards obscurs. Entre les étages du parking se massaient des ténèbres d’encre.
Mal à l’aise, il secoua la tête comme pour en chasser l’inquiétude qui s’emparait sournoisement de lui, puis regagna sa place derrière le volant.
    Il ne réalisait même pas que sa démarche était trop rapide, trop nerveuse.

_ Bon. Tu disais que tu habitais à côté d’une maison étrange. A quoi ressemble cette maison ?
_ Elle est grande et toute noire, sauf certains murs qui sont en verre. On dirait qu’il n’y a aucune pierre.
_ Et ta maison est juste à côté de celle-ci ?
_ Oui.
Mais c’est le nouveau Palais de Justice qu’elle m’a décrit !
    La seule maison qui existait à côté du Palais de Justice était abandonnée depuis... Eh bien, Robert avait quarante-sept ans dont vingt passés à vivre à Nantes, et l’avait toujours vue déserte.
_ Tu dois te tromper ! Il n’y a rien d’habité par là !
_ Si ! insista la petite. C’est bien là que j’habite !
_ Bien, dit Robert en s’efforçant de ne rien montrer de son étonnement. Tu vas me montrer, alors ? Je ne connais pas très bien le quartier.
Robert tourna à gauche et...
_ C’est ici ! clama la fillette.
    Robert arrêta la voiture le long du trottoir.
    La petite fille désignait la maison abandonnée.
_ C’est bizarre... balbutia Robert. Je croyais que cette maison était abandonnée !
_ Non ! Mes parents habitent ici !
    Robert réprima un frisson et haussa les épaules.
_ Bon. C’est toi qui sais, pas moi. Eh bien, descendons ici, alors !
    Il coupa le contact, quitta la voiture, la contourna et ouvrit la portière. La petite détacha sa ceinture et sortit. Puis elle marcha vers la façade de la maison. Ses souliers n’émettaient pas le moindre bruit sur la chaussée.
Mais... ils ne touchent pas le sol ! Qu’est-ce que...
La ceinture tout à l’heure... Ces vêtements qui datent d’au moins un siècle...
Je suis sortie de la maison pour jouer

    Médecin, élevé par des parents athées, Robert n’avait jamais accordé le moindre crédit à ces histoires surnaturelles que des feuilles de chou publiaient, que des mythomanes déballaient sur Internet... Mais ce soir, ses convictions les plus fermes s’effritaient sous le poids d’un mot qui se formait dans son esprit.
    Le mot fantôme. Robert avait ramené dans un domicile abandonné une petite fille morte depuis au moins un siècle.

    Ses jambes engourdies par la peur et poussées par une étrange fascination l’emmenèrent péniblement à la suite de la fillette. Sur sa gauche, le soupirail brisé de la maison abandonnée béait sur des ténèbres sans fin, une obscurité que Robert imaginait peuplée d’esprits condamnés à errer sur une Terre qui avait cessé d’être la leur.
    Enfin, il arriva devant la façade. Jamais il n’avait su l’histoire de cette demeure splendide et décrépite, noble et crasseuse. Comment un tel bijou avait-il pu être laissé à l’abandon ? Le jour, la pierre claire semblait resplendir sous la lumière, même prisonnière de sa couche de crasse. La seule entrée était un rêve : une grande porte -aujourd’hui murée- flanquée de deux alcôves. De grandes fenêtres ne laissaient plus rien voir d’autres que les planches qui les obstruaient. A l’étage, un balcon dominait la rue comme s’il voulait offrir à la porte-fenêtre aveuglée une vue sur la Loire.
    Et sur le trottoir, une femme habillée comme au dix-neuvième siècle tomba à genoux près de la petite fille.
_ Mais enfin, Léonie ! Où étais-tu donc passée ?
_ J’ai voulu jouer et... et...
_ Tout va bien, madame, balbutia Robert, conscient d’être en présence de deux fantômes.
    Bon sang ! Il fallait fuir ! Mais non, elles le rattraperaient et l’emmèneraient dans leur royaume de tourment, entre le monde des morts et celui des vivants, et...
_ Ne craignez rien, monsieur. Nous avons vécu dans cette maison il y a bien longtemps. Nous ne voulons aucun mal aux vivants !
_ J’ai... J’ai trouvé votre fille sur le port et...
_ Je comprends et vous en remercie sincèrement, monsieur. Mais vous ne devez pas avoir peur de nous !
    Robert tourna la tête. Son regard trouva le Balapapa et son enseigne...
...éteinte. Le dancing était fermé. Ce cligotement bleu et rouge, lumineux et rationnel, l’aurait sorti de ce cauchemar.
C’est ça ! Un cauchemar ! Je vais me réveiller !

_ Monsieur ! lui dit la femme. Nous vous laisserons en paix, n’ayez nulle crainte. Un fantôme n’est qu’une âme en peine, pas un être maléfique !
_ Je... Je veux m’en aller...
_ Il nous a tués ! hurla une voix à l’intérieur de la maison.
_ Mon dieu... Allez-vous en, vite !
    Un homme massif traversa le mur.
_ C’est lui ! hurla-t-il.
_ Non, Georges ! supplia la femme en tentant de le retenir par les épaules. Il a aidé notre Léonie !
    Mais il ne voulut rien entendre. Il la repoussa et fonça vers ce vivant, les yeux injectés de haine, la bouche déformée en une grimace démente, les mains tendues vers la gorge toute chaude et toute pleine de sang.
_ Non, Georges ! hurla la femme.

    Robert vit le fantôme furieux se rapprocher.
    Et perdit le contrôle de sa vessie lorsque les doigts le traversèrent.
    Il vit les mains disparaître dans son cou, qu’un froid glacial parcourut. Et le fantôme continua sa course folle, et le visage se rapprocha, plus fou et plus haineux que jamais, et Robert sentit les bras le traverser. Il eut l’impression atroce de sentir se geler l’air dans ses poumons.
    Le visage du fantôme se rapprocha. Encore. Et encore. Robert put bientôt voir les minuscules vaisseaux sanguins qui parcouraient les yeux remplis de folie.
    Il entendit un hurlement aigu infernal lorsque la tête traversa la sienne, vit les racines des cheveux. Les os blancs du crâne. Cette humeur rouge qu’il connaissait si bien
Du sang ! Je suis en train de voir tout le corps d’un fantôme !
et une masse grisâtre emprisonnée dans un réseau de nerfs blancs.
Son cerveau ! Je suis traversé par son cerveau !
    Chaque neurone, chaque nerf, chaque goutte de sang défila devant ses yeux comme un éclair.
    Les poumons de Robert se vidèrent de tout air, et le hurlement infernal cessa. Ce ne fut que lorsqu’il reprit sa respiration qu’il comprit que ce cri inhumain était sorti de son gosier.

_ Georges ! Ce n’était pas lui notre meurtrier !
    Robert vit la femme s’approcher de lui.
_ Je suis désolée, monsieur... Nous sommes morts massacrés par un fou et...
    Robert vit des petits scintillements sur le visage du fantôme. Des larmes ?
_ Rentrez chez vous, maintenant ! le suppliait-elle. Rentrez chez vous !
    Dans sa hâte de protéger l’homme d’une nouvelle attaque de Georges, elle ne prit pas le temps de lui expliquer ce qui avait poussé son époux à l’attaquer ainsi : il était le sosie parfait de leur meurtrier.

    D’un pas lourd, Robert se rendit vers sa voiture. Dès qu’il y parvint, son esprit dessina l’image d’une petite fille sur la banquette arrière.
Elle traversa le véhicule et fonça sur lui, les mains tendues vers sa chair...
    Il perdit connaissance et s’effondra sur la chaussée.

    Quelques heures plus tard, le soleil le réveilla. Il se releva péniblement et eut, dans le rétroviseur de sa voiture, l’image terrifiante de ses cheveux, bruns la veille et aujourd’hui blanchis par la peur.
    Dès qu’il toucha la poignée de sa portière, l’image d’une petite fille qui fonçait vers sa gorge lui traversa l’esprit.
    Il s’éloigna.
    Péniblement.
    Lentement.
    Pitoyablement.
    Il passa devant la belle et sinistre maison abandonnée sans le moindre regard pour elle. Mais dans sa tête, un hurlement dément résonnerait toujours.
C’est lui !


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