Les écrits de Raphaël
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Peaux


    Un thème d’écriture sur un forum était Contact. Voici l’histoire qu’il m’a inspirée.


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    À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai déjà une idée de l’apparence abjecte qu’aura mon cadavre. Je n’ai qu’à regarder mes mains décharnées, les croûtes qui les recouvrent, le pus que mes ongles tombés ne cachent plus. Je n’ai qu’à essayer de me tenir debout sur mes jambes bien trop maigres. Je n’ai qu’à ouvrir la bouche sur ma langue desséchée. Je n’ai qu’à humer l’odeur de charogne que je dégage. Mon ventre est creux, les os saillent sous ma peau.
    La soif me brûle, la faim me dévore. Mon corps rejette tout ce qui pourrait l’apaiser. Il veut se laisser mourir. Et je sais ce qui m’attend quand mon esprit s’en sera dépouillé : je vais me retrouver face à ceux qui m’ont infligé ce supplice.
    Que j’ai mérité.
    C’est loin d’ici que tout a commencé. Dans cette Afrique du Sud où je suis né d’une famille blanche qui évitait tout contact avec ceux que nous appelions, suivant notre humeur, les kafirs ou les nègres. Mes parents m’ont inculqué leur mépris et leur haine. C’est cette éducation que je paie aujourd’hui si cher...

    Il convient d’abord que je vous parle un peu plus de moi. Je m’appelle Jim van Weart. Je suis né à Johannesburg. Une ville où se sont toujours côtoyées la richesse et la misère. Une ville dont la violence est la marque de fabrique. Paris est réputée pour son élégance, Johannesburg est réputée pour sa violence.
    C’est du côté de la richesse que j’ai grandi. Dans le quartier de Randburg. J’ai pris cela pour une chance. Je mesure aujourd’hui à quel point je me trompe. Je croyais n’avoir manqué de rien pendant une enfance que beaucoup -moi y compris jusqu’à ce maudit sort !- qualifieraient de dorée. Mon père était l’un des grands responsables de la Volkskas Bank. Son salaire suffisait à entretenir la grande maison dont s’occupait ma mère, femme au foyer.
    Je n’ai manqué de rien. Sauf d’humanité. Ce n’est pas l’opulence qui vous la donne, cette humanité. Surtout pas quand vous êtes le fils unique d’une riche famille blanche en Afrique du Sud dans les années 80. Une époque où un certain Nelson Mandela croupissait en prison pour ses idées. Une époque où, dans les campings, une aire accueillait les caravanes des blancs pendant que l’autre accueillait les tentes des noirs. Une époque où les mots nègre et kaffir n’étaient pas considérés comme les insultes qu’ils étaient bel et bien, mais comme un langage courant.
    Nous croyions tout savoir des noirs. Mais aujourd’hui, je mesure à quel point nous nous trompions.

    J’avais seize ans lorsque j’ai commis l’acte odieux qui me vaut de mourir peu à peu. J’en ai aujourd’hui quarante-trois. Pendant toutes ces années, j’ai vu mes proches mourir et senti mon corps pourrir. D’abord sans le savoir, ensuite sans vraiment comprendre. Et pour finir, en acceptant mon châtiment.
    J’étais l’adolescent blanc typique de Randburg : mes riches parents me gâtaient, mes amis étaient aussi riches et gâtés que moi. Et, pour notre malheur à tous, aussi racistes. Nous occupions notre temps libre de petits blancs oisifs au centre de Johannesburg.
    Bien entendu, nous ignorions que cela nous serait fatal.

    C’était une après-midi chaude. Mes amis et moi-même étions en vacances. Nous avons eu l’idée banale d’aller traîner en ville. La routine : un verre dans notre bar préféré -un de ceux où pas un seul nègre ne pointait son museau-, une flânerie dans les rues et quelques kaffirs à humilier. Nous étions une petite bande de quatre amis auxquels venait s’ajouter Frannie, ma copine du moment. Nous sortions ensemble depuis un mois et c’était la première fois qu’elle se joignait à notre groupe.
    Nous aimions bien l’ambiance de ce bar, et pas seulement d’être entre jeunes blancs. Nous appréciions les tables de cuivre, les sièges de velours beiges... Le décor avait une classe folle.
    Frannie était la moins fortunée de nous cinq. Elle était loin d’être pauvre. Mes amis et moi étions fils de cadres supérieurs, et elle n’était que la fille d’un officier de police. Je m’étais laissé séduire par ses yeux clairs et ses cheveux de... comment dire ? Ses mèches ressemblaient à du miel. Carl, Ben et Mark, quant à eux, avaient tendance à laisser leurs regards filer vers les petits seins ronds que laissait deviner son t-shirt rouge. Loin d’être jaloux, j’étais fier d’avoir sur mes genoux la fille dont tous les gars de notre lycée rêvaient.
    Nous buvions nos verres en échangeant des plaisanteries. C’est à ce moment-là que quelque chose aurait dû m’ouvrir les yeux. Est-ce qu’y prêter attention aurait changé quoi que ce soit à la suite des évènements ?
    Qu’est-ce que ça peut faire ? Me poser cette question ne me protégera pas de la malédiction !
    Toujours est-il que nos plaisanteries devenaient de plus en plus racistes. Les premières n’amusèrent pas vraiment Frannie, les suivantes encore moins. Au bout d’un moment, elle s’indigna :
_ Vous exagérez, les gars ! Franchement, je vois pas ce qu’ils ont de différent de nous !
    Carl, Ben et Mark l’ont regardée, stupéfaits.
_ C’est vrai, quoi ! insista-t-elle. Qu’est-ce qu’on a de mieux ?
_ Tu rigoles ou quoi ? dis-je, outré.
    Frannie bondit de mes genoux, se retourna et se pencha vers moi, furieuse.
_ Mais réfléchissez ! Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?
    Au lieu de répondre, je fixai sa poitrine.
    Elle se redressa et quitta le bar.
_ Aucun humour, cette fille ! s’indigna Carl.
_ Pff ! Où elle est allée chercher des conneries pareilles ? demanda tout haut Mark.
    Nos verres ne nous rendirent pas la bonne humeur avec laquelle l’après-midi avait commencé. Frannie avait tout fichu par terre...


A suivre

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