Les écrits de Raphaël
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Le diaporama


    C’est de la façon la plus simple qui soit que m’est venue cette nouvelle : mon oncle lance un diaporama sur son PC portable et quitte la pièce pour s’occuper de son chien. Seul devant l’écran, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer...


Lire l’histoire


    Combien de temps qu’il n’avait pas revu Didier ? Ca remontait aux Arts et Métiers... Plus de quinze ans ! Ils étaient alors inséparables, entre les fêtes, les cuites, les conneries... Jean-Michel sourit. Depuis cette époque bénie, il avait perdu pas mal de cheveux et pris beaucoup de ventre. L’étudiant amateur de soirées arrosées et de drague était aujourd’hui ingénieur chez Citroën, marié depuis dix ans et père d’un tout jeune garçon. La famille habitait un trois pièces à Rennes.
    C’était par hasard qu’il avait eu des nouvelles de son vieil ami. Ou plutôt par Internet. À force d’entendre dire ici et là que COpainsdavant était un moyen formidable pour retrouver ceux qu’on avait perdus de vue, il s’y inscrivit et eut la surprise de recevoir, quelques jours plus tard, un message d’un certain... Didier Faubarthe ! Un petit saut sur sa page lui avait appris que les nouvelles étaient… mitigées. Côté boulot, ça se passait bien : un bon poste chez Sagem. Mais côté cœur, c’était la catastrophe : deux divorces.
    D’autres messages permirent d’organiser ce déjeuner de retrouvailles à Rennes. Didier arrivait de Paris.
    Il ne devait plus tarder, d’ailleurs.
    Corinne sortit de la cuisine.
_ Voilà ! Ton copain peut quasiment venir !
_ Tout est prêt ?
_ Non, j’ai tout laissé en plan et vous vous débrouillerez pendant que je file avec Laurent au cinéma.
_ Pas de problème, on se débrouillera.
_ J’espère qu’il est plus doué que toi !
    Aux fournaux, Jean-Michel était lamentable. L’oeuf sur le plat était sa cuisine la plus sophistiquée. Les pâtes ? Ca allait encore. Mais mieux valait ne pas le laisser manipuler le four...
_ Faudrait mieux !
_ Laurent ? Laurent !
_ Ouais, j’arrive ! répondit une voix de petit garçon à travers la porte d’une chambre.
_ Dépêche-toi !
_ Je finis juste...
_ Non, tu finis rien du tout. Tu viens tout de suite !
    Un soupir bien bruyant parvint. Puis la porte s’ouvrit, laissa passer une tête brune au visage mécontent, un t-shirt blanc à moitié sorti d’un jean bleu et des baskets noires.
_ Range-moi ce t-shirt comme il faut ! gronda Jean-Michel. Tu crois que ça fait propre devant un invité ?
    Laurent s’exécuta.
_ Tu mets le couvert ? demanda Corinne d’une voix un peu sèche, chargée d’autorité. L’ami de Papa va pas tarder à arriver, alors tu fais vite !
_ D’accord.
_ Et on fait pas la tête !
    Alors que son fils allait chercher les couverts, Jean-Michel regarda son épouse, puis haussa les épaules. Laurent n’était pas toujours facile. Bon fond, mais souvent forte tête. A l’école ça se passait bien, mais la console l’intéressait plus.
Enfin bon... J’étais pareil à son âge, sauf qu’on n’avait pas de jeux vidéos de cette qualité à l’époque !


    Jean-Michel ouvrit la porte.
_ Salut Didier !
    Son ami avait pas mal changé depuis les Arts et Métiers. Beaucoup de cheveux en moins, quelques rides en plus...
_ Salut Jean-Michel.
    Ils se serrèrent la main, puis échangèrent une bise.
_ Dis donc, je connaissais presque pas Rennes. Ca a l’air d’une belle ville !
_ C’est un peu spécial, avec les rez-de-chaussées en granite. Faut un peu de temps pour s’y faire. Là, il fait beau, mais si tu les voyais par temps gris...
_ Ah oui...
_ Mais entre ! J’allais te laisser dehors... Que je te présente ma petite famille. Corinne, ma femme. Et Laurent, notre fils.
_ Content de vous connaître.
_ Bonjour monsieur.
_ Tu peux m’appeler Didier.
_ On va passer dans le salon, proposa Corinne. Laurent, tu viens m’aider à servir l’apéritif ?

_ T’as un chouette appart, dis donc, remarqua Didier une fois assis sur le canapé.
_ C’est pas le premier qu’on ait eu, avec Corinne. On a commencé avec un plus petit en plein dans le vieux Rennes. Mais quand Corinne a été enceinte de Laurent, on s’est un peu demandé où le bébé allait dormir.
_ Sept ans.
_ T’as de la chance ! Moi, je me suis marié deux fois, et pas un enfant !
_ De la chance, de la chance… Tu sais, des fois, il faut le recadrer ! Enfin bon, comme tous les enfants… Mais à l’école, ça se passe bien, et puis il est gentil…
_ C’est votre Laurent, quoi…
_ T’as tout compris !
_ Donc, vous avez cherché plus grand ?
_ Voilà. Et puis, on voulait acheter. Parce qu’un loyer, avec un salaire, ça peut encore aller. Mais quand t’arrives à la retraite…
_ M’en parle pas ! Mes parents paient encore un loyer.
_ Ah la vache !
_ Ils s’en sortent, mais ça fait une somme tous les mois quand même ! Et sur une retraite, ça pèse lourd !
_ Je veux bien te croire. Donc, on a cherché, on a cherché… Et là, on a eu le coup de bol. Mais vraiment le coup de bol ! Tu sais qu’on est à... à quoi, du centre ? Allez, cinq minutes de marche. Et on l’a eu pour pas grand-chose ! C’était un vieil immeuble... Mais tout nous a plu ! Et puis, même si c’était de l’ancien, c’était quand même pas insalubre ! Donc, on a acheté. Et puis deux ans après, y a eu de gros travaux. Tout a été refait à neuf. Mais tout ! Quand tu penses qu’avant, y avait même pas d’ascenseur...
_ Eh bien dis donc ! Je vois le salon… Tu disais que c’était vieux : t’as fait retaper tout l’appart ?
_ Ah non ! Ca, c’est Corinne et moi. C’est qu’elle est carrément manuelle ! Tiens, Corinne, on parlait justement de toi !
    Elle déposa le plateau sur la table basse. Laurent prit les verres deux par deux et les disposa.
_ Merci, sourit Didier. Mais c’est beau, dites donc ! Comment vous faites ça ?
    Les cocktails, au fond, étaient rouges, puis, vers la surface, se dégradaient vers l’orange.
_ Corinne a été serveuse. Elle a appris à préparer des tonnes de cocktails. Celui-là, c’est sa spécialité.
    Jean-Michel leva le visage vers son épouse afin de lui laisser la parole.
_ Porto et agrumes.
    Laurent posa un verre de Coca et s’assit sur un fauteuil
_ Franchement, dit Jean-Michel, je te conseille d’y goûter.

_ Un vrai régal ! félicita Didier.
_ C’est Corinne qui a tout fait.
_ Ouais ! Maman, c’est une super cuisinière !
    On venait de terminer la tarte au citron.
_ Jean-Michel m’aide comme il peut. Mais qu’est-ce qu’il est pas doué !
_ Ah ! C’est pour ça qu’il invitait jamais les copains à dîner chez lui !
    Jean-Michel rit, puis cessa.
_ C’est pas tout, ça, mais va falloir occuper la journée de Didier. Ca te dirait, une balade en ville ?
_ Bonne idée, tiens. Ca me permettra de voir de près le bar de Corinne.
    Lorsqu’elle était serveuse, elle rêvait de s’installer à son compte. C’était dans le café qui l’employait que Jean-Michel, qui fêtait son contrat chez Citroën, l’avait rencontrée. Ainsi qu’il l’avait raconté pendant le déjeuner, le coup de foudre fut immédiat. Le salaire de l’ingénieur permit à la jeune femme d’oser se lancer. Ils rachetèrent tous deux un vieux bar de Rennes, le rénovèrent.
_ Tu viens avec nous, Laurent ? proposa Jean-Michel.
    Il se doutait de la réponse :
_ Non. J’ai un jeu vidéo à...
_ C’est bon, j’ai compris. Essaie de faire un peu autre chose que de la console, quand même !
_ D’accord !
Tu parles ! Il va s’enfiler tous ses jeux vidéos !
_ Je prends les clefs du café et on y va, dit Corinne.
_ On se retrouve en bas, dit Didier. J’ai quelque chose à prendre dans ma voiture.
_ D’accord.
    Elle remarqua quelque chose sur le visage de l’invité. Ca avait été très fugitif, mais...
Non ! C’est pas mon imagination qui me joue des tours !
    Didier quitta l’appartement.
    Corinne en profita pour s’approcher de Jean-Michel.
_ T’as rien remarqué ? chuchota-t-elle.
    Il haussa les épaules.
_ Y avait quelque chose à remarquer ?
_ Il a eu un sourire bizarre en parlant de ce qu’il allait chercher dans sa voiture !
_ T’es sûre ? Il a pas changé, alors. Tu sais, quand on était jeunes, les filles, qu’est-ce qu’il aimait ça ! Alors, si tu lui as tapé dans l’œil…
_ C’est pas ça ! C’était... un sourire bizarre.
    Jean-Michel soupira.
_ Je sais pas trop quoi te dire, moi ! Il était pas bizarre, avant. Peut-être qu’il digère mal ses divorces ! Il a dû changer pour quelques trucs. Mais dans l’ensemble, il est... Enfin, il a juste mûri, quoi ! On s’est pas trop racontés nos souvenirs d’Arts et Métiers, j’espère !
_ Ça va ! Je savais à quoi je devais m’attendre ! Mais c’était pas si désagréable !
_ Et encore, il t’a passé les anecdotes de Pigalle...
_ Je veux rien savoir ! sourit Corinne. Bon, faudrait pas qu’on fasse trop attendre Didier.

    Ils se retrouvèrent devant l’immeuble. Didier portait à une sangle sur son épaule la housse d’un PC portable.
_ Corinne, j’ai pensé que si on faisait une pause dans votre café, ça vous dirait, à Jean-Michel et vous, de voir mes photos de... On va dire, de vacances.
_ Ah ! La Roumanie ! sourit Jean-Michel.
    Pendant le déjeuner, Didier avait abordé un sujet sensible : l’inauguration par Sagem d’une usine en Roumanie. Il avait fait partie du personnel invité à la cérémonie, ainsi qu’à un petit séjour tranquille, tous frais payés par la boîte. Ça avait hérissé ses amis, qui désapprouvaient fortement le principe des délocalisations. Finalement, on avait réussi à se calmer et à éviter de justesse une superbe engueulade. Didier avait expliqué que les délocalisations lui déplaisaient, à lui aussi.
_ Y a de chouettes paysages.
    Corinne haussa les épaules.
_ Pourquoi pas... On y va ?

    Au bout de quelques minutes de marche, ils arrivèrent à une grande place entourée de cafés et de restaurants. Au centre se dressait le panneau d’une station de métro.
_ Ça, c’est la place Sainte-Anne, expliqua Jean-Michel. C’est une des places les plus vivantes de Rennes. Quand Laurent sera ado, ça fera partie de ses sorties.
_ C’est vraiment sympa !
_ T’as la même chose à Paris, non ?
_ À Saint-Michel, oui. Sinon, je suis pas plus au courant que ça. Je sors un peu toujours aux mêmes endroits.
_ Ah d’accord.
_ Votre café est dans les parages, Corinne ?
_ Un petit peu plus loin. Faut prendre par ici.
    Elle traversa la place et s’engagea dans une rue.
_ Bienvenue dans la rue de la Soif !
_ Ah ! La rue Saint-Michel !
_ Là, ça nous emmerderait que Laurent prenne ses habitudes. Y a un jeu très à la mode par ici : pour faire la fête la nuit, on boit un verre, et pas du Coca, évidemment, dans chaque bar. D’un bout à l’autre de la rue.
_ Tiens ! Je savais pas ça. Je savais que c’était une rue animée, c’est tout.
_ Ah mais c’est une rue sympa en général ! Mais pas la nuit...
_ Ça finit dans quel état ? rit Didier.
_ Ben ça t’amuse, mais la ville de Rennes, elle rigole pas trop ! Des fois, y en a qu’ont le vin mauvais, si tu vois ce que je veux dire.
_ Y a des bagarres ?
_ C’est assez courant, ouais. Faut mieux pas traîner la nuit par là.
    Jean-Michel crut voir les yeux de son ami briller. Ce fut très fugitif, mais...
    Il se rappela
(Il a eu un sourire bizarre en parlant de ce qu’il allait chercher dans la voiture !)
le trouble de Corinne dans l’appartement.
Bah ! La violence, ça nous excite tous !
_ Comment vous gérez ça, Corinne ? demanda Didier.
_ Pour l’instant, j’ai pas l’autorisation de fermer tard. Mais ça m’intéresse pas trop. Si c’est pour me retrouver avec de la bagarre, non merci ! Et puis vous allez voir : c’est pas très grand. D’ailleurs, c’est plus très loin, maintenant. Vous allez pas tarder à le voir de près. C’est le genre de café que j’ai toujours rêvé de tenir : un petit café chaleureux, tranquille... Ah ! Le voilà !
    Au-dessus d’une porte de bois et d’une vitre dépolie presque blanche s’étalait une enseigne : La table ronde. Corinne sortit de sa poche un trousseau de clefs, déverrouilla et ouvrit.
_ Et voilà !
    D’un geste, elle invita les deux hommes à entrer.

_ C’est vraiment un chouette café, Corinne.
_ J’en suis pas mécontente. Ce que je voudrais, c’est pouvoir préciser bar à bières. Mais pour ça, il faudrait que j’en propose bien plus que ça. Que je propose des bières de tous les pays.
_ C’est tout un programme !
_ En ce moment, je passe des partenariats avec des brasseurs artisanaux pour distribuer leurs bières.
_ Au fait, il faut que t’en goûtes une ! dit Jean-Michel. Corinne, et si tu nous servais de... Attends, une bien originale. Ca m’étonnerait que t’en aies à Paris.
_ Dis toujours...
_ Mor-Braz, tiens !
_ Mor-Braz ?
_ Une bière brassée à l’eau de mer et aux algues, expliqua Corinne.
    Didier grimaça.
_ Mais non ! Faut que vous y goûtiez, au contraire ! C’est... Comment dire ? Un peu comme si on buvait ce qu’il y avait de meilleur dans la mer.
_ De l’eau salée, quand même !
_ Laisse-toi tenter, tu vas voir ! On en boira en regardant tes photos de Roumanie.
_ Bon, allez !

    Alors que les photos défilaient sur l’écran de son PC portable, Didier but une lampée de sa Mor-Braz.
_ Ben dis donc ! Quand on pense que t’étais dégoûté y a pas longtemps...
_ Oh ça va ! Vous aviez raison, Corinne.
_ Je sais que les clients me la demandent souvent, celle-là. J’ai d’autres bières bretonnes, mais c’est la plus originale.
_ Je veux bien vous croire ! Bon, à part ça... C’est une rue du vieux Bucarest, mais vous vous en doutiez, je pense.
    Une rue pavée, terminée par une arche...
_ Très vivante !
_ Ca a l’air sympa, comme ville, remarqua Jean-Michel.
_ Très. En plus, les roumains sont vraiment accueillants !
_ Dis donc, pas mal, ton micro !
_ J’en suis pas mécontent. Avant, j’avais une tour et un micro moins puissant comme PC d’appoint. Maintenant, j’ai plus que ça ! Ça suffit largement ! Le disque dur est quand même pas si mal. Et au pire, c’est tellement facile de brancher un disque dur externe !
_ Ça te tente pas, un netbook ?
_ C’est vrai que ça prend encore moins de place. Mais bon, après, t’en sors plus ! Attendez un peu !
    Didier glissa son doigt sur le pavé tactile. Une petite barre d’outils apparut. Il cliqua sur un triangle pointé vers la droite.
_ Le palais des rois de Roumanie.
    Derrière un parc se dressaient une grande coupole blanche et un fronton supporté par quatre colonnes de style grec.
_ Excusez-moi, Corinne, je voudrais utiliser les toilettes du bar. C’est par où, s’il vous plaît ?
_ C’est cette porte tout au fond.
_ Merci.
    Didier se leva
_ Vous pouvez continuer à regarder les photos pendant ce temps-là.
et s’enferma dans le petit sanitaire.
    Jean-Michel était bien plus intéressé par l’ordinateur que par les photos qui défilaient. C’était une belle petite machine. Sa finition grise et polie donnait à sa coque l’allure de l’argent.
    A côté de lui, Corinne déglutit.
_ Ouais, c’est une belle machine. Mais...
_ Je crois qu’il est dingue, lui chuchota-t-elle.
    Il leva les yeux vers l’écran.
    Les photos de Roumanie avaient laissé la place à celle d’un homme nu au cou et à la taille ligotés à un poteau. Là où auraient dû se trouver les pectoraux apparaissaient des côtes sanguinolentes entre lesquelles des poumons suintaient.
_ C’est quoi ce truc ? demanda Jean-Michel, tout aussi bas.
    Le visage de l’homme aurait dû n’être qu’un masque de souffrance. Mais la bouche souriait. Le regard semblait lointain.
    Image suivante.
    Le même type. La main droite manquait, remplacée par un écoulement rouge. Son sang !
    Toujours la même expression... béate. Oui, c’était ça. Béate. Comme s’il jouissait d’être mutilé !
_ Sur quoi on est tombés ?
    Image suivante.
    L’avant-bras droit manquait. L’os du coude dépassait comme un geste obscène du moignon, d’où tombaient des goutelettes rouges.
_ Tu crois que c’est vrai ? demanda Corinne. C’est peut-être que des montages !
    Et l’homme souriait toujours. Dans ses yeux éteints ne brillait qu’un bonheur incongru. Encore une mutilation, s’il vous plaît ! Oh oui ! Je me vide de mon sang, ça fait du bien ! Encore ! Encore !
_ C’est bizarre : il est parti juste avant que...
_ Avant quoi ?
_ Mais enfin, Jean-Michel, tu remarques rien ? Il est parti juste avant que ces photos commencent à déf... Oh merde ! Bon, arrête ça, c’est vraiment dégueulasse !
    La photo suivante venait d’apparaître. Tout le bras droit de l’homme avait disparu jusqu’à l’épaule, à l’exception d’un fragment de clavicule. Le sang s’écoulait sur le flanc nu.
_ Vous aimez pas ?
    Jean-Michel et Corinne sursautèrent et se retournèrent.
_ Didier, tu peux m’expliquer ce que c’est que tes montages ?
    Il haussa les épaules.
_ Ben... C’est un supplice ! Un vieux supplice chinois. Le lingchi, ça te dit rien ?
_ Pourquoi vous gardez un truc pareil ? C’est immonde !
_ Ah bon, vous trouvez ? Moi j’aime bien, vraiment.
_ Mais t’es malade ou quoi ! Même si c’est qu’un montage, on garde ça pour soi !
    Didier éclata de rire.
_ Et ça le fait marrer en plus !
_ C’était une blague, c’est ça ? demanda Corinne entre ses dents, furieuse.
_ Vous avez vraiment pas aimé ? Allez, quoi ! C’était pas méchant !
_ Vous avez vraiment un humour infect !
    Furieuse, elle balança son trousseau de clefs sur la table
_ Tiens, Jean-Michel. Tu te démerderas pour rentrer avec ton sadique de pote !
et marcha d’un pas décidé vers la porte.
    Didier la dépassa et se plaça devant elle.
_ Corinne ! Je voulais pas vous vexer, je vous assure !
_ Foutez-moi la paix ! hurla-t-elle.
_ Laissez-moi vous dire une chose...

    Jean-Michel vit un éclair jaillir de la manche de Didier.
Une lame ?
_ C’était pas un montage.
    Il vit son ami lever le bras. Corinne se retourna, la main plaquée sur la gorge. Du sang coulait entre ses doigts. Elle tituba, hoqueta, tomba, leva vers son mari un regard qu’il n’oublierait jamais. Douleur, tristesse, incompréhension...
    Elle mourut, son corps bondit en un spasme, puis retomba.
_ T’es... T’es qui au juste ? demanda Jean-Michel d’une voix pitoyable.
    Il connaissait la réponse : un fou dangereux. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer aux Arts et Métiers ? Mais au fait...
    Des souvenirs de leur jeunesse lui revinrent. Ce proprio qui les avait emmerdés à cause d’un loyer un peu en retard et qu’on n’avait jamais revu... Cette étudiante qui avait quitté la grande école après avoir refusé de sortir avec Didier...
    Jean-Michel vit son ami avancer lentement... Entre eux, la lame encore dégoulinante de sang.
    Il saisit une chaise, la brandit comme un bouclier.
_ Ben... Jean-Michel... Qu’est-ce que c’est que ces manières d’accueillir son vieux pote ?
Laissez-moi vous dire une chose... C’était pas un montage.
Ça veut dire... qu’il a vraiment fait ça et qu’il a pris des photos ! Putain !

    Il se rappela ces soirées à Paris, ces séances dans les cinémas pornos, ces cuites...
    Par terre gisait le cadavre égorgé de Corinne. Les yeux vitreux le regardaient... La tristesse se mua en colère, la colère en forces. Il leva la chaise et fonça sur Didier, qui esquiva le coup et se plaça derrière lui. Il sentit quelque chose à la base de son cou...
Piqûre...
_ Fumier ! cracha-t-il en se retournant.
    Didier souriait, une seringue à la main.
_ Vous êtes pas mes premières victimes... Qu’est-ce que tu crois ?
    Jean-Michel chancela, autour de lui, les murs, les tables et les chaises semblèrent tourner. La chaise s’alourdit entre ses mains trop faibles, qui se desserrèrent, elle tomba.
_ Tu... Tu vas payer...
    Sa voix lui parut lointaine, bien trop grave, bien trop lente. Didier lui sembla soudain bien plus grand, une douleur vrilla ses genoux. Une autre lui parcourut l’épaule, il ne vit plus que de ce cinglé d’ami des mocassins et le bas d’un pantalon. Tout son corps était lourd, comme si du mercure coulait dans ses veines. Ses paupières se fermaient, il tenta de résister à ce sommeil qui s’emparait de lui.
    L’inconscience envahit son cerveau comme un voile noir.

    Ce fut une sensation froide et métallique à ses poignets et à son cou qui le réveilla, puis quelque chose de dur contre son dos et son crâne. Une odeur acide et fleurie
(Produit de ménage)
lui piqua les narines. Ses paupières acceptèrent péniblement de se soulever.
    Il vit des murs… d’émail qui lui semblèrent… trop rapprochés.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
_ Elle savait drôlement tenir son bar, ta petite femme : j’ai jamais vu des toilettes aussi propres.
    Jean-Michel baissa les yeux et vit la cuvette. Il était menotté à un tuyau des toilettes.
    Nu comme un ver.
    Tout lui revint. La balade dans les rues de Rennes, le café...
Corinne !
    Le cadavre égorgé.
_ Didier...
    Question ou supplication ? Lui-même n’arrivait plus à reconnaître sa propre voix. Les photos de l’homme qui jouissait d’être dépecé défilèrent dans sa mémoire...
    Il sut ce qui l’attendait.
_ Fais pas ça !
    Cette fois, les sanglots dans sa voix ne résonnèrent que trop bien.
_ Oh ça va ! coupa Didier.
    Jean-Michel le chercha de son regard embué de larmes, mais ne vit pas même une silhouette.
_ Arrête de te plaindre, tu veux ! T’as eu une femme géniale et un gamin ! Elle était franchement jolie !
_ Pourquoi ?
_ Tu veux vraiment comprendre ? Bon, alors notre proprio qui nous réclamait le loyer... Tu te rappelles le prix qu’on payait tous les mois pour cette chambre merdique ? Fallait pas nous réclamer un loyer pareil ! Alors, personne l’a jamais revu. Faut dire qu’après une nuit à macérer dans de l’acide, il en restait plus grand-chose ! Une petite bouillie grise… C’est marrant à voir, un corps humain réduit comme ça ! Et comment elle s’appelait cette petite conne qu’a pas voulu sortir avec moi ? Oh le râteau ! Le râteau !
_ T’es vraiment malade...
_ T’y vas un peu fort ! J’étais le dernier à pas avoir couché avec elle !
    C’était faux. On n’avait connu à Lou qu’un seul petit copain. D’accord, elle ne parlait pas de mariage... Mais Jean-Michel, la gorge secouée de sanglots, laissa Didier poursuivre :
_ Un vrai canon ! J’ai regretté de lui avoir écrabouillé le visage. Enfin bon, elle a fini dans la Seine. Ca nage pas très bien, un cadavre ! Mais ça coule bien, c’est trop drôle ! Après, mes ex... T’imagines les pensions alimentaires qu’elle me coûteraient, ces deux-là, si elles vivaient encore ? Une éventrée, l’autre étranglée. La première a disparu dans l’incendie de sa maison. L’autre balancée dans un puits. Bon, je vais pas t’énumérer toutes mes victimes... Corinne et toi... Je vous aimais bien, et puis... Vous voir heureux avec votre gosse, ça m’a rendu jaloux. C’est vrai, merde ! Je me marie deux fois, ça foire les deux fois, et toi, dix ans avec la même ! Tu crois que c’était marrant pour moi ? Mais c’était pas la première fois que j’étais jaloux de toi !
_ Au secours ! hurla Jean-Michel. Au-secours ! Aidez-moi !
    Il entendit le rire franc mais calme de Didier.
_ Alors là, ça m’étonnerait qu’on t’entende. J’ai vu les panneaux d’insonorisation au plafond et sur les murs...
    C’était juste, malheureusement. C’était une idée de Corinne. Tout ça pour pouvoir diffuser de la musique d’ambiance ! Et pourquoi pas, à long terme, pour inviter des artistes à se produire...
_ Pas mal ! Tu sais, ce genre de truc, ça étoufferait le bruit d’un avion ! Bon, j’en étais où ? Ah oui ! Tes résultats à Arts et métiers. J’en étais malade ! C’était toi le meilleur, et ça, ça me gavait ! Bon, c’est pas tout ça, mais faut que je te parle du blaireau que t’as vu sur le diaporama. C’était un petit branleur de jeunot tout juste recruté qui léchait trop les bottes au patron. Ça m’a vraiment pas plu ! Alors je lui ai trouvé le lingchi. Ah ! Tu sais pas ce que c’est, alors je t’explique. Un supplice chinois, pour les crimes les plus graves. Rebellion contre l’empereur, parricides... Aboli en 1905. Il fallait faire mourir dans la souffrance. Et les asiatiques, quand faut faire souffrir, ben ils ont de sacrées idées ! Le lingchi était aussi appelé supplice des cent morceaux ou des huit couteaux. Cent, c’est approximatif, hein ! L’important, c’est de découper le plus de morceaux possibles. Huit couteaux, c’est parce qu’il faut huit couteaux différents pour découper le corps humain. Les tendons, les os, la chair... Tout ça, ça offre pas la même résistance !
_ Didier, écoute-moi... Ecoute-moi ! Fais pas un truc pareil... On a été amis, merde ! Mais rappelle-toi !
_ Mais t’inquiète pas ! Tu vas pas souffrir tant que ça ! Le plus marrant, dans ce supplice, c’est qu’on injecte tellement d’opium à la victime qu’elle sait même plus ce qu’elle fout là. Elle a très mal, mais ça la fait presque marrer ! Bon, l’opium, on a fait plus efficace depuis. Mais j’ai ce qu’il faut, tu vas voir ! Tu crois quand même pas que c’est une imprimante et un scanner que je trimballe dans ma housse de PC ! Attends, faut que je fasse le point... Mes doses de drogue, c’est bon... Mes huit couteaux, j’y ai pensé... Ils sont bien aiguisés, en plus ! Tu as de la chance ! Pour le petit merdeux, en Roumanie, j’avais prévu huit couteaux, mais les lames étaient nases. Là, j’ai bien affûté, tu vas voir ça !
_ Didier, non ! Non !
    Jean-Michel savait que personne ne l’entendrait hurler. Il vit enfin ce psychopathe qui lui servait d’ami jaillir devant lui, nu, un couteau de chasse à la main.
_ Non ! pleura-t-il.
_ Je te choque ? Excuse-moi, mais tu vas pisser le sang, et je veux pas en mettre sur mes fringues, tu comprends... Parce que le sang humain, ça pue ! Et puis ça imprègne bien le tissu, crois-moi ! J’ai été obligé de balancer la chemise que je portais quand j’ai écrasé le visage de Lou.
    Didier s’approcha.
_ Bon, ben on va y aller !
    Il effleura de sa lame un pectoral de Jean-Michel, qui tenta de l’esquiver d’un mouvement de recul. Le mur d’émail le bloqua. Le métal appuya sur la peau, l’ouvrit, puis trancha la chair. Des hurlements où se mêlaient la peur et la douleur envahirent le café. Le couteau fouilla, coupa... Enfin, le sein tomba.

_ Et de deux ! se réjouit Didier. Si t’as bien suivi, il en faut à peu près cent en tout. Bon, ben on va faire la première injection, et après... Allez, une cuisse. Ca prend un peu de temps, les cuisses.
    Jean-Michel tremblait et pleurait. Les deux trous béants de sa poitrine laissaient voir les côtes nues, couler de petites rivières de sang. Ses os dépouillés semblaient hurler de douleur et de froid.
    La seringue se planta dans son cou. Un liquide traversa ses veines, monta jusqu’au cerveau. Aussitôt, sa souffrance disparut. Le visage de Didier lui apparut flou,
_ Je disais... la cuisse...
la voix bien trop grave et trop lente.
    La lame entailla sa cuisse,
_ Ca fait mal, se plaignit-il d’une voix presque douce.
trancha et trancha, détacha un long lambeau de chair qui tomba à côté des pectoraux.

    Le fémur et le tibia luisaient, nettoyés de toute chair. Didier planta la seringue dans le cou et appuya sur le piston. Le sourire béat de Jean-Michel s’élargit, son regard brillait encore plus de cette délicieuse extase morbide.
_ Salaud, dit-il d’une voix rêveuse.
    Puis son corps mutilé fut secoué d’un rire stupide.
    Didier soupira de bonheur et commença à scier le genou. La lame entailla la chair, du sang coula en petites rigoles. Puis le métal racla l’os.
Mmh...
    Quelle douce mélodie que ce grincement macabre ! Didier, depuis les deux trous dans le torse, avait une envie croissante de se masturber. Très mauvaise idée : son sperme fournirait un superbe échantillon d’ADN. Lui qui enfilait du cellophane sur le bout de ses doigts pour empêcher que ses empreintes ne se déposent partout... Mais cette érection devenait bien dure !
_ Tu me fais mal, espèce de fumier ! rit grassement Jean-Michel.
_ T’inquiète pas, c’est pas fini ! Ouh la vache ! Tes os sont durs, quand même ! Pff... Attends...
    Bientôt, le mollet nu tomba.
_ Ouf ! Bon, ben l’autre jambe maintenant !
_ Pas ça... Tu voudrais pas m’achever, des fois ? sourit Jean-Michel.
_ Sois pas si pressé ! Bon, d’accord, j’ai le petit Laurent après toi, faudrait pas que je traîne !
_ Laurent... Fais pas de mal à Laurent, sale ordure... Touche pas à Laurent...
Oh merde ! Penser à son gamin va dissiper les effets de la came !
    Le regard brilla plus, le sourire se rétrécit. La colère et la peur commencèrent à crisper les traits du visage...
    Didier rechargea sa seringue et injecta une dose.

    Il déverrouilla les menottes et traîna Jean-Michel hors des toilettes. Juste à côté du cadavre égorgé de sa pétasse. Ce serait plus confortable pour finir le boulot. Maintenant que les deux jambes étaient des mollets et des cuisses nus répandus sur le carrelage, où donc ce con irait-il ? Les bras ne bougeaient même plus.
    Il s’agenouilla, injecta encore une dose puis scia un poignet. La lame racla sur l’os, dans l’os. Enfin, il put saisir la main détachée, la brandir devant le visage rempli d’une sotte extase
_ Au revoir, Jean-Michel !
_ Eh... C’est quoi cette main ?
et la balancer.
_ C’est la tienne, pauvre con !
_ Rends-la moi...
    L’abruti éclata d’un rire pâteux.

    Didier se releva, contempla le tronc privé de seins, les chairs et les os des bras éparpillés. Son vieux pote n’articulait même plus, assommé de drogue. Il se marrait comme une baleine à côté du cadavre de sa femme. Une belle invention, ce petit produit. Mieux que l’opium...
    C’était fatigant, de scier les os ! C’étaient ses articulations à lui qui dégustaient le plus, dans cette histoire. Il se massa les coudes. Le plus dur était fait. Maintenant, c’était le dépiautage du visage. Ca, c’était plus tranquille...
_ T’as un de ces squelettes, dis donc ! Y a de l’acier à la place du calcium ou quoi ? J’en ai un peu chié avec tes articulations !
    Jean-Michel ne répondit que par un rire gras. Son regard fixait le plafond. Rien d’autre qu’un mélange d’hébétude et d’extase ne s’y lisait.
_ Bon, les cartilages du visage sont un peu plus tendres. Les oreilles, ça se coupe bien. Le nez, c’est à peine plus chiant.
_ Corinne... Laurent...
Merde, il pense encore à eux ! Pas bon, ça...
    Un léger éclat commença à briller dans les yeux.
Il doit rester encore un peu de drogue...
    Encore quelques petites fioles. Didier remplit la seringue et injecta une dose. Aussitôt, les yeux s’éteignirent.
_ OK ! On y retourne !
    Il saisit un couteau et scia lentement une oreille.
_ Ah... grogna Jean-Michel.
    Son visage mou se déforma en ce qui aurait pu ressembler à peu près à une grimace de souffrance. Le sourire émerveillé ne s’affaissa qu’à peine.
_ Pas terrible, tes cartilages, plaisanta Didier. Ca se coupe comme du beurre.
    Enfin l’oreille céda.

    Didier contempla son oeuvre. Jean-Michel n’était plus qu’un tronc. Ses poumons se dilataient encore sous les côtes dénudées, son coeur battait. Sans oreilles ni nez, son visage aux pomettes coupées semblait délicieusement niais. La bouche et les joues, mutilées, laissaient voir les dents et les gencives en un sourire stupide. Au dessus des yeux extasiés et du front, le crâne scalpé luisait.
_ Tu sais, Jean-Michel, ça m’a fait vraiment plaisir de te revoir. Mais bon... Faut en finir.
    Il saisit un long couteau.
_ Content de t’avoir connu !

_ Ouais ! exulta Laurent.
    Encore une course de gagnée ! Ce jeu de voitures était trop génial ! Circuit suivant... Pas mal, pas mal...
    Il ouvrit le menu de personnalisation de sa voiture. Ses victoires avaient déverrouillé plusieurs options. Il put choisir des vinyles spectaculaires qui ornèrent sa carrosserie, un éclairage à néon vert sous le châssis, un compresseur plus balèze pour son moteur...
    Une fois paré, il quitta le menu et voulut commencer la course, mais :
_ Oh non ! Je vais plutôt essayer le dérapage ! Ça doit être trop bien !

    En bas de l’immeuble, l’ami de jeunesse d’un propriétaire utilisait des clefs qui ne lui appartenaient pas...
Qu’est-ce que je vais imaginer pour le morveux ? pensait-il, un mauvais sourire aux lèvres.
    Dans sa main tenait un camescope numérique. Du cellophane enveloppait le bout de ses doigts.


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