Les écrits de Raphaël
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Le Bonhomme Hiver


         Cette histoire m’est venue lors d’un voyage en TGV. Alors que le train m’emmenait de Laval vers Paris, je lisais Sacrements (Clive Barker). Est venu un moment de fatigue où j’ai fait une pause dans ma lecture : j’en étais arrivé à la description d’un palais de glace. J’ai posé le livre et ai tourné la tête vers la vitre du train : le décor y défilait à une vitesse que toute personne ayant pris le TGV peut imaginer sans problème. Rien de plus banal ? Et pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au générique de Lost highway : cette route qui défile sous la lueur blafarde des phares d’une voiture qui zigzague...
        Deux images se sont alors mises à trotter dans ma tête : le froid et la schizophrénie. Il me fallait une histoire où elles s’entremêlent...
        La voici.


Lire l’histoire


Prendre les hommes pour ce qu’ils ne sont pas
Et les laisser pour ce qu’ils sont
Serge Gainsbourg, Digital delay

Non, sans doute il n’est pas mort. Alors... Alors il va falloir que je me tue, moi !

Guy de Maupassant, Le Horla


    Irresponsable de mes actes. Tel a été le verdict de la Cour d’Assises me concernant. Et voilà comment j’ai atterri dans cette chambre d’asile...
    Irresponsable de mes actes. Comme si c’étaient mes actes à moi ! Mais non ! Le vrai coupable, c’est ce personnage invraisemblable, mais pourtant vrai, qui ne s’est donné qu’un nom : le Bonhomme Hiver !
    Si j’enregistre ces confidences, ce n’est pas pour demander pardon aux familles et aux amis de mes victimes. C’est une chose que jamais je n’oserai : je n’ai que trop conscience de l’atrocité des meurtres qui me sont reprochés.
    Non. Si j’enregistre ces confidences, c’est pour vous parler de... de ce monstre. Car oui, il s’agit bien d’un monstre. Je ne vous apprends rien, je suppose : lors de mon procès, et même avant, lorsqu’il commençait à sévir dans Paris, c’était par ce mot qu’on le désignait. Les médias ne croyaient pas si bien dire ! Ce n’est pas seulement sa violence qui est monstrueuse. C’est aussi son aspect.
    Si je rends mon histoire publique, c’est pour dire ma vérité. Je ne m’attends pas à être cru. Sans doute imaginerez-vous, comme tous ces psychiatres qui me soignent, que ce Bonhomme Hiver n’est qu’un délire schizophrénique. Mais peut-être qu’un jour, vous aussi, vous croiserez son chemin. C’est une chose que je ne souhaite à personne ! Mais peut-être que vous aussi, vous sentirez sur votre épaule cette main glaciale. Peut-être que vous aussi, vous verrez ce sourire sardonique. Alors, vous cesserez de douter. Vous aussi, vous serez les témoins impuissants de ces abominations que les médias se sont complus à vous décrire. Il paraît que j’ai même mon site Internet. On y voit les photos de... de ce que tout le monde croit être mes crimes.
    Oui, j’ai été forcé d’assister à ses meurtres. J’aurais tant aimer l’empêcher de tuer, mais je n’ai jamais pu... J’ai été son jouet !
    Croyez ce que vous voulez... Voici mon histoire, que vous pourrez prendre ou laisser.


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Université Paris IV Sorbonne
1 rue Victor Cousin, Paris 5ème

_ Mademoiselle Pauline Carteau !
    La jeune fille rousse se leva du banc.
_ C’est moi.
    Sa voix était égale, ses jambes ne tremblaient pas. Seul son visage légèrement crispé trahissait son trac.
    Elle serra la main que le surveillant lui tendait.
_ Bonjour. Je vais vous demander votre carte d’étudiante et votre convocation, s’il vous plaît.
    Pauline ouvrit une petite sacoche et en sortit la pochette transparente qui contenait ses papiers.
_ Merci. Alors... Carteau, Pauline... UFR Psychologie... Convocation aux épreuves de master... Bien ! Tout ça m’a l’air en règle...
    Le surveillant rendit les papiers.
_ Le jury va vous recevoir. Veuillez me suivre !
    Il conduisit l’étudiante dans un long couloir, puis frappa à une porte.
_ Entrez.
_ Mademoiselle Pauline Carteau.

    L’instant à la fois redouté et désiré était là. Pauline allait passer son master. Elle inspira afin de calmer son trac, puis entra.
_ Bonjour, messieurs.
_ Bonjour, mademoiselle Carteau, salua un petit homme sec aux cheveux grisonnants. Asseyez-vous, je vous prie.
_ Merci.
    Elle connaissait bien les autres visages, notamment les traits joufflus d’Alain de Sancrèze, son directeur de thèse.
_ Bien. Je m’appelle Jean-Michel Kreutz, directeur du département de psychologie du CNRS.
_ Enchantée de vous connaître, professeur Kreutz. Je connais vos travaux sur l’hypnose. Ils sont très intéressants.
_ Merci, mais c’est de votre travail à vous que nous allons parler aujourd’hui, si vous le voulez bien.
_ Je suis prête
Si on peut dire ! J’ai le coeur qui bat à cent à l’heure !
à répondre à toutes vos questions.
_ Parfait. Nous avons lu avec la plus grande attention votre mémoire Le cas Richard Trémars - Entretiens avec un tueur en série. Pour ma part, j’ai été surpris par la difficulté du sujet de thèse que vous avez choisi !
    Il n’était pas le premier. Tous ses amis lui avaient dit qu’elle était carrément dingue de s’attaquer à un sujet pareil ! Simon l’avait soutenue, mais il connaissait les raisons de ce choix. Il était le seul à avoir entendu son secret...
_ Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle en se doutant que la réponse ne serait qu’une version polie des critiques qu’elle avait essuyées.
_ Eh bien... Vous avez choisi de poser des questions à un fou dangereux qui a reconnu, enfin, qui a imputé à un être imaginaire, une bonne dizaine de meurtres. Ne craigniez-vous pas d’être perturbée par ces entretiens ?
_ Monsieur de Sancrèze, que je remercie au passage pour ses précieux conseils tout au long de la direction de ma thèse, a soulevé ce problème. Mais c’est en psychologie criminelle que je veux me spécialiser et monsieur de Sancrèze a donc estimé que j’avais fait un choix difficile, mais très bon.
    Il avait été le seul à manifester un réel enthousiasme.
_ Je savais très bien que les propos de Richard Trémars risqueraient d’être traumatisants. J’avoue avoir fait plusieurs cauchemars dûs aux propos en question. Mais j’ai bien conscience que dans ma vie professionnelle... je serai confrontée à ce genre de cas.
_ Voilà une attitude courageuse !
_ Ce sujet devait vous passionner, pour que vous vous exposiez de la sorte ! souleva Jacques Pourchaume, qui dirigeait le département de psychologie de la Sorbonne.
_ Effectivement. Ce qui m’intéressait, c’était cette forme de schizophrénie. Richard Trémars s’est doté d’un alter ego qui a, selon lui, commis les atrocités dont on l’accusait. Il n’est certes pas la première personne à s’inventer un alter ego, mais ce qui m’a intriguée, c’est l’alter ego lui-même...
_ Vous voulez dire le Bonhomme Hiver ?
    Pauline vit Kreutz sourire et hocher lentement la tête. Son regard brillait d’un intérêt qui dissipa son trac.
C’est pas vrai ! Je les tiens !
_ Oui. C’est un personnage issu de l’imagerie enfantine. J’ai trouvé surprenant que Richard Trémars matérialise ses pulsions meurtrières sous la forme d’un personnage enfantin. J’ai voulu en connaître les raisons profondes, et j’ai pensé que ces entretiens étaient le meilleur moyen pour cela.


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   Tout avait commencé à une soirée. Mais afin que vous compreniez l’ampleur de mon cauchemar, peut-être vaudrait-il mieux que je vous parle un peu de moi.
    J’avais toujours rêvé d’être médecin, et peu m’importait d’être généraliste ou spécialiste. Ce que je voulais, c’était soigner. Aujourd’hui encore, aucun acte n’est plus beau à mes yeux. C’est pour cette raison que j’ai de l’estime pour ces psychiatres qui me traitent, bien que je les sache dans l’erreur lorsqu’ils me qualifient de schizophrène. Je ne peux pas leur en vouloir : moi-même, je n’aurais pas cru à l’existence d’un tel monstre si je n’avais subi ses... J’y reviendrai plus tard.
    De ma jeunesse, je ne sais que dire. Une enfance ordinaire, une adolescence banale, entre une famille aimante et ma bande d’amis. Ensemble, nous ne faisions pas le genre de bêtises qui nous auraient valu la prison. Nous n’étions pas des rebelles. Mais étions-nous des saints ? Les saints ne fument pas en cachette et ne parlent pas de sexe. Non, j’étais un jeune comme des milliers d’autres.
    Au cours de mes études en médecine, j’ai découvert la neurologie et, immédiatement passionné, j’ai choisi de m’y spécialiser. Je ne retracerai pas ici ma carrière. Qu’il vous suffise de savoir que, de fil en aiguille, j’ai été nommé chef du service neurologie de l’hôpital Saint-Louis.
    En dépit d’horaires quelque peu astreignants, j’arrivais à profiter de ma petite famille. Tout est parti d’une rencontre totalement fortuite. Une étudiante en lettres prénommée Françoise recherchait dans une librairie un roman que moi aussi, je recherchais. Mais pour des raisons totalement différentes : pour elle, c’était un objet d’étude, pour moi, c’était juste un peu de lecture entre deux cours. Nous avons engagé la conversation, nous sommes revus... Aujourd’hui, nous sommes mariés depuis plus de vingt ans. Nous ne sommes séparés que physiquement : elle dans notre maison et moi dans cette chambre d’asile. Mais aucune procédure n’a été engagée...
    Je n’ai jamais eu la prétention d’être un époux modèle, ni un père parfait. La seule chose dont je sois sûr, c’est que j’ai toujours aimé ma femme et mes enfants. A l’époque où tout a commencé, Pierre, mon fils, avait dix-huit ans. Il avait un CAP de boulanger en poche et venait de trouver une bonne place.  Il en était ravi, de cette place. Beaucoup de mes collègues étaient surpris que je laisse mon fils exercer une profession aussi peu prestigieuse à leurs yeux. Un fils de neurologue qui pétrit le pain ! Cette idée semblait saugrenue à bien des amis... Sachez que pour mes enfants, je n’ai jamais dessiné le moindre avenir. L’important, pour moi, a toujours été qu’ils découvrent eux-mêmes leur domaine de prédilection et suivent leur vocation. Pour moi, l’élément-clé d’une vie réussie tenait en trois mots : aimer son métier. Pierre ne gagnera peut-être jamais autant que moi, mais je suppose qu’il est toujours aussi heureux dans sa boulangerie. Etant donné qu’il n’est jamais venu me rendre visite depuis mon internement, il m’est difficile de confirmer. Je ne peux que répéter ce que me dit Françoise, ma femme. Je ne lui en veux nullement : comment pourrait-il ne pas me renier ? Tout lui prouve que son père est un tueur en série ! Lui non plus ne me croirait pas. Caroline, ma fille, avait quinze ans. Déjà passionnée d’astrophysique, elle parlait d’en faire son métier et rêvait de travailler pour le CNES. Caroline... Aujourd’hui, elle étudie à Montreal. Passer le bac alors que son père était l’accusé de ce procès dont vous avez probablement vu chaque étape à la télévision a été un exploit. Son petit ami de l’époque l’a beaucoup soutenue. Il ne l’a pas suivie au Québec, mais j’ai cru comprendre qu’ils étaient toujours amoureux. J’aime mieux ne pas penser au mariage que je devrais pourtant espérer. L’image de ma fille en robe blanche qui dit oui au jeune homme qu’elle aime et qui l’aime alors que je suis enfermé dans cette cellule m’est insupportable. J’aime mieux ne pas penser non plus aux petits-enfants que j’aurai, mais que je ne verrai jamais, ni à l’image qu’ils auront de leur grand-père.
    Le Bonhomme Hiver a brisé bien des vies. Pas seulement celles des familles de mes -enfin, ses !- victimes. Sur ce point, vous vous trompez totalement : la mienne est détruite. Mes enfants, dont j’ai assisté à la naissance, à qui j’ai appris à marcher, pour qui je me suis levé en pleine nuit au moindre mauvais rêve... Mes enfants, dont je surveillais avec sévérité le travail scolaire... Mes enfants fuient ce père qu’ils tiennent pour un boucher schizophrène ! J’aimerais tant leur prouver que le Bonhomme Hiver est bien réel ! Seule ma femme vient me rendre visite. Pour des raisons de sécurité -comme si leurs mesures pouvaient suffire contre un tel monstre !-, nous ne nous voyons que de part et d’autre d’une grille, chacun à bonne distance des barreaux. Françoise non plus ne croit pas au Bonhomme Hiver. Elle m’apporte son soutien en espérant que son soutien m’aide à guérir de ma folie. Mais tout ce que je vais raconter n’a rien à voir avec le délire d’un schizophrène. Tout ce que je vais vous raconter est vrai. Mais rien de ce que je vais vous raconter n’est vraisemblable. Je ne vous demande donc pas de me croire : à quoi bon ?
    A l’époque de ma rencontre avec le Bonhomme Hiver, je n’aurais jamais cru que ma vie basculerait. Je voyais Pierre s’épanouir dans sa boulangerie, je voyais Caroline briller en seconde... J’étais toujours aussi amoureux de Françoise. Notre amour valait "bien cher contre un calendrier", contrairement à ce que chantait Claude Nougaro. J’avais l’impression d’être le plus heureux des hommes.
    Puis est venue cette soirée, que je n’oublierai jamais...


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 Université Paris-Sorbonne

_ "Un monastère est par définition un lieu de quiétude. Est-ce pour cela qu’un ancien couvent bénédictin a été reconverti en asile pénitentiaire ?", cita Jacques Pourchaume, ses austères lunettes rectangulaires dirigées vers son exemplaire du mémoire de Pauline.
    Il leva les yeux vers l’étudiante,
_ Plus loin, lorsque vous décrivez votre entrée dans l’asile :
puis tourna rapidement les pages, s’y replongea,
_ "La quiétude des visages des Saints sculptés contraste étrangement avec le désordre mental des malades internés dans ce lieu".
et demanda :
_ Pourriez-vous nous dire à quoi vous vous attendiez exactement avant de rentrer dans l’asile pénitentiaire Saint-Benoît ?
_ Je savais qu’il s’agissait d’un ancien monastère. Donc, je m’attendais à voir les sculptures que j’ai vues, ainsi que les vitraux. Mais même si je m’y attendais, le décalage entre ces sculptures aux visages si calmes et la folie meurtrière de certains internés a été surprenant.
_ Ce décalage vous a-t-il paru malsain ? demanda Kreutz.
_ Non. Il m’a... Il m’a étonnée, c’est tout. Je ne saurais pas décrire plus précisément mon impression.
_ Vous avez remarqué que l’alter ego de Richard Trémars, autrement dit le Bonhomme Hiver, ne se manifeste que lorsque Trémars est seul.
    Dans le regard et le sourire du psychiatre, Pauline lut non seulement l’intérêt pour son mémoire, mais aussi...
Attention à la grosse tête ! On dirait qu’il m’a remarquée...
_ Je m’en suis étonnée auprès des psychiatres qui le suivent. Il ne s’est effectivement jamais manifesté devant eux. C’est un des aspects les plus troublants de ce cas. D’ordinaire, chez les schizophrènes, l’alter ego imaginaire se manifeste n’importe quand. Le Bonhomme Hiver, lui, ne se manifeste que lorsque Richard Trémars est seul. Il y a eu deux exceptions : la première est celle qui a permis à la police de le confondre, et la deuxième...
_ Nous y reviendrons plus tard, interrompit de Sancrèze. Vous avez émis une hypothèse fort intéressante -et, à mon avis, fort juste- sur ce point.
_ J’aimerais tout d’abord revenir aux manifestations du Bonhomme Hiver, notamment à celle que j’ai entendue sur les cassettes.
_ D’accord.
    Pourchaume eut un petit sourire gêné.
_ J’ai failli oublier que vous parliez de votre travail d’écoute de ses confidences dans votre mémoire. Je peux être distrait, parfois !
_ Ce qui ne vous a pas empêché de faire un cours remarquable sur la mémoire, plaisanta Pauline.
    Un rire discret et bref parcourut le jury.
_ Vous avez un bon souvenir de ce cours, remarqua Pourchaume, mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui, auquel nous allons, si vous le voulez bien, revenir. Vous savez sans doute qu’un éditeur a accepté de publier les enregistrements de Richard Trémars.
    Tout le monde le savait en raison de la polémique déclenchée par cette décision.
_ Trouvez-vous cela malsain ?
_ Rendre quelque chose public n’est pas forcément malsain en soi. Ce qui est malsain, à mon avis, c’est la curiosité des éventuels acheteurs de ce livre. Richard Trémars, ainsi qu’il l’explique, a voulu faire comprendre que le Bonhomme Hiver était bien réel. Pour lui, s’entend ! Mais beaucoup d’acheteurs de son livre voudront juste... comment dire ? Trouver ça cool, pour parler familièrement.
    Un petit rire parcourut le jury, se calma presque immédiatement, laissa la place des sourires et regards amusés.
_ Cet aspect malsain en entraîne un autre : les motivations de l’éditeur. Je doute que sa seule idée soit de documenter le public sur le cas d’un schizophrène.
_ Vous pensez que le livre aura beaucoup d’acheteurs ?
_ J’ai de bonnes raisons de le penser. Sur Internet, les sites consacrés à des psychopathes rencontrent un franc succès, surtout quand ils regorgent de photos de meurtres... Je pense donc que le livre qui sera tiré des confidences de Richard Trémars se vendra particulièrement bien.
_ Vous-même, l’achèterez-vous ?
_ Non. J’ai écouté ces cassettes dans le cadre de mes recherches et je vous avoue franchement que je ne souhaite en aucun cas les lire.
_ Nous vous comprenons.
_ Je voudrais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient,  vous parler de mon travail d’écoute.


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   Vous n’avez sûrement pas besoin d’un neurologue pour vous apprendre que le fonctionnement du cerveau humain n’a rien à voir avec celui du disque dur. Croyez bien que s’il existait dans mes neurones une corbeille comme sur les PC, j’y jetterais avec plaisir un fichier nommé Première rencontre avec le Bonhomme Hiver. Peut-être reformaterais-je purement et simplement mon esprit rien que pour l’oublier...
    Jean-André Tourneur, chef du service cardiologie, prenait sa retraite. Il organisait dans sa maison de Normandie une grande soirée pour fêter dignement l’évènement. Ce vieux chirurgien, d’une compétence exceptionnelle qui n’avait d’égale que sa modestie, allait manquer à l’hôpital. Mais il l’avait bien méritée, sa retraite !
    En tant que médecin, je devrais être raisonnable, et la plupart du temps, je le suis. Enfin, je l’étais. Parler de soi-même au passé fait un drôle d’effet. Ma vie d’avant me paraît un rêve dont je me réveille chaque jour dans cette cellule verrouillée de l’extérieur, dans ce réfectoire où mes compagnons d’infortune et moi-même ne mangeons qu’à la cuillère en plastique, tout ça parce qu’une fourchette ou un couteau pourraient nous blesser... Pardon, je m’égare... Je disais donc : la plupart du temps, j’étais raisonnable avec l’alcool. La plupart du temps, ça excluait les fêtes. Françoise savait à quoi s’en tenir lorsque nous nous rendions à une fête. Chaque mariage auquel nous assistions, chaque anniversaire... c’était pareil : je finissais ivre. Mais Françoise tolérait ce travers. Après tout, quand j’avais bu, je ne la battais pas, je ne l’insultais pas... Tout ce que je faisais, c’était plaisanter et rire stupidement. Rien de bien méchant, donc !
    Mais ce soir-là, je ne me suis pas enivré, croyez-moi ! Françoise, en grande conversation avec la femme de Dominique Schïllmann -chef du service réanimation- m’a demandé d’aller lui chercher -elle m’avait bien demandé d’aller lui chercher- une coupe de champagne.
    A partir de cet instant, j’ai en tête le moindre détail de la scène, comme si ma mémoire me projetait le film au ralenti et sous plusieurs angles de vue en même temps. Je revois chaque fleur dessinée sur le grand tapis du salon... Je revois la lumière éclatante de ce lustre qui imitait si bien le cristal... Je me rappelle d’un grain de beauté sur la joue d’une invitée que j’ai croisée... Je me rappelle une noix de pécan tombée sur le grand tapis... Je me rappelle de bribes de conversations... Je me rappelle le parfum sucré et piquant du champagne que buvait un invité en riant à la plaisanterie -pourtant idiote, ça aussi je m’en rappelle !- de l’homme avec qui il devisait...
    Et je revois ce personnage absurde qui m’attend à côté de la grande table où sont posés de nombreux verres remplis de liquides aux couleurs appétissantes : champagnes dorés, vins aux délicieux rouges, cidres aux verts pimpants...
    Car c’est moi qu’il attend, aucun doute. C’est vers moi qu’il darde ses yeux d’un noir de jais. C’est vers moi que son visage pâle et glabre est levé.
Même si je ne l’avais vu que ce soir-là, je n’aurais jamais pu l’oublier. C’était une silhouette de taille moyenne, ni grasse ni maigre. Il semblait vêtu d’une combinaison d’un blanc de neige. Aucun nez ne dépassait de son visage à la froide pâleur. Des dents de glace formaient un sourire abject, faussement amical et réellement gourmand.
    Il m’a tout de suite mis mal à l’aise. Les médiums parlent d’ondes négatives, mais concernant ce type, je doute qu’ils puissent trouver un mot. Aucune odeur ne flottait dans l’air, mais j’avais néanmoins l’impression que cet étrange homme de neige puait comme une charogne. Il sentait le mal, ça devait être ça...
_ Pardon, monsieur, lui dis-je pour accéder aux coupes de champagne.
    Aujourd’hui encore, j’ignore où j’ai trouvé le courage de l’aborder.
    Il ne s’est pas écarté.
_ Nous nous connaissons très bien, Richard Trémars...
    J’aurais donné n’importe quoi pour ne jamais avoir entendu cette voix doucereuse chargée d’une... d’une sorte de gourmandise. La même gourmandise que l’araignée postée au centre de sa toile qui attend avec une patience sadique la mouche qui viendra s’engluer.
    Je me suis râclé la gorge pour en chasser la boule de terreur qui se formait.
_ Je n’ai pas cet honneur, monsieur.
_ Erreur... Tu ne connais pas mon nom, c’est vrai, mais je te connais...
_ Ca suffit, monsieur ! Qui êtes-vous ?
_ Tu peux m’appeler... Bonhomme Hiver, par exemple ! Nous nous reverrons, Richard Trémars... Et je te ferai accomplir de grandes choses...
Malgré la peur qu’il m’inspirait, j’ai réussi à rire de sa folie. A ce moment là, je le prenais pour un doux dingue.
_ Bon, allez. Vous m’avez bien fait rire, mais là, c’est fini. Passez une bonne soirée et...
    Il a posé sa main sur mon épaule.
    Je n’ai pas pu retenir un sursaut. J’avais l’impression qu’une averse de pluie verglaçante tombait sur mon épaule en une violente trombe.
De la neige ! Sa main est faite de neige ! C’est impossible !
    Et pourtant, c’était vrai. Une main de neige empoignait mon épaule, qui me donnait l’impression d’être prisonnière dans un congélateur.
_ Nous nous reverrons...
    Et là-dessus, il s’est éloigné.
    C’est là-dessus que Tourneur est arrivé.
_ Eh bien, Richard... Vous ne vous sentez pas bien ?
_ Si...
_ Vous êtes pâle ! Allez donc prendre l’air...
_ Merci, Jean-André, mais tout va bien. Dites-moi, qui est ce... ce drôle de type qui se déguise en bonhomme de neige ?
    Jean-André sursaute et fronce les sourcils.
_ Allons, Richard ! Aucun invité ne s’est déguisé !
    Le Bonhomme Hiver semblait s’être volatilisé, ou n’avoir jamais été là...
    Je me suis brusquement rappelé que j’étais parti pour chercher une coupe de champagne à Françoise. Je suis donc retourné vers la table.
    Je n’ai pris qu’une coupe. Pour elle. Ce soir-là, je n’ai rien bu. L’image du Bonhomme Hiver n’a pas cessé de me hanter de toute la soirée.
    Si j’avais su ce qui m’attendait par la suite...
    Si seulement j’avais su...


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Boulevard de Clichy, Paris 17ème
Deux ans auparavant


    En vingt ans de métier, la commissaire Eve Bersant croyait avoir tout vu dans les domaines de l’horreur et de la folie. Mais ça, c’était... Un cerveau humain, même malade, n’aurait pas pu imaginer quelque chose d’aussi abominable.
_ J’ai appelé le docteur Portalis, dit-elle au commissaire Gilstein.
    Elle serra ses poings, respira pour refouler la nausée qui lui engluait l’estomac.
_ Vous le gâtez...
    Comme la plupart des policiers chevronnés, Martin Gilstein, officier de la Brigade Scientifique, n’avait trouvé qu’un rempart contre la folie qui guettait ceux qui côtoyaient régulièrement le crime et la folie : un humour noir et cynique. Ce n’était qu’une façade derrière laquelle le dégoût le plus intense s’agitait.

_ Bonjour, Portalis.
_ Ah ! Commissaire Bersant ! Bonjour, salua le petit homme en costume bleu qui venait d’entrer dans le sex shop. Qu’est-ce qu’on a ?
_ Je dois vous prévenir, c’est ce que j’ai vu de pire !
_ Je vais voir ça de près.
_ La victime est un vendeur. Aucun témoin. D’après le docteur Lebrun, la mort est survenue vers cinq ou six heures du matin, ce qui correspond à la fermeture du magasin. Les patrons sont venus ouvrir les portes et ils ont découvert le cadavre.
_ D’accord. Je vais l’examiner.

    Victor Portalis se glissa entre deux rayons d’où dépassait la chevelure brune et un bout de la blouse blanche du docteur Antoine Lebrun. Bersant avait raison, mais la vue de ce carnage déclencha en lui des réactions bien différentes.
_ Bonjour, docteur Lebrun, dit-il au médecin légiste qui l’attendait.
_ Ah ! Docteur Portalis. Après un premier examen, je peux vous dire que certaines blessures ont été infligées post mortem. Je ne peux pas encore vous dire quelles blessures exactement ont entraîné la mort. Je vous laisse travailler.

    Victor sortit de sa veste un dictaphone et s’agenouilla pour examiner le cadavre, les pieds dans l’immense flaque de sang séché. Il approcha le petit micro intégré de sa bouche.
    De chauds picotements taquinèrent son bas-ventre.
Non. Pas maintenant !
    Il enclencha l’enregistrement.
_ Cadavre examiné sur les lieux du crime, à savoir le Bluebody Club, sex shop situé boulevard de Clichy, enregistra-t-il d’une voix neutre qui cachait son désir. Individu de sexe masculin et de race blanche. Taille et poids approximatifs, d’après estimation : un mètre soixante-quinze pour soixante-cinq kilogrammes. Le cadavre est en position allongée, derrière le comptoir. Les jambes sont étendues, les bras le long du corps. A priori assassiné sur les lieux même où on a trouvé le corps, hypothèse à confirmer. Tout le corps, à l’exception de la tête, a été écorché. La peau et les vêtements ont été éparpillés à côté du cadavre, visiblement enlevés en même temps.
    Victor réalisa avec horreur que la pointe de sa langue léchait ses lèvres. Il mit le dictaphone en pause et secoua la tête de dégoût.
    Devant lui, les nerfs dessinaient d’immondes réseaux sur la chair sanguinolente.
    Toute nue...
Assez !
Bon, allez !
pensa-t-il en déverrouillant la pause.
_ De multiples blessures ont été infligées à la gorge, au coeur et aux poumons. L’autopsie seule peut déterminer lesquelles de ces blessures ont été fatales. De même, le rapport d’autopsie indiquera si ces blessures ont été infligées avant l’ablation de la peau ou après. Il y a de nombreuses blessures post mortem au niveau des jambes, des bras et des épaules. Les organes génitaux ont été sectionnés et placés entièrement dans la bouche.
    Victor remit le dictaphone en pause.
C’est moi qui le suce. Oh, oui ! Oui !
Non ! Assez ! Assez !

    Ce hideux fantasme disparut.
    Le visage... Il fallait maintenant parler du visage. Ce n’était plus que des clous dont les têtes seules dépassaient de la peau, tels de grotesques piercings.
    Victor déverrouilla la pause et enregistra ses dernières observations. Puis il arrêta complètement l’appareil et le rangea, se redressa et rejoignit Lebrun. S’éloigner du cadavre dissipa ses envies si atroces.
_ Vos conclusions ? lui demanda le légiste.
_ Il est un peu tôt... Il me faudrait votre rapport d’autopsie au plus vite.
_ Mon équipe fera au mieux.
_ Merci.


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Université Paris-Sorbonne

_ Sur la plupart des cassettes, Richard Trémars décrit les meurtres, mais tels qu’il les voit, c’est-à-dire commis par son alter ego. Il n’y en a qu’une où le Bonhomme Hiver se manifeste. Malheureusement, je ne pourrai pas vous la faire écouter : je n’ai pas été autorisée à copier les cassettes.
_ Cela ne fait rien, rassura Pourchaume. Essayez de décrire le plus précisément possible ce qui se passe.
    Pauline toussota, ce qui ne retarda que de deux malheureuses secondes le moment de revivre cette écoute...
Tu racontes mal cette histoire, Richard Trémars !
Non, laissez-moi !

_ Richard Trémars parle du meurtre de la Défense. C’est alors qu’il change de timbre pour prendre la voix du Bonhomme Hiver. Cette voix était terrifiante !
_ Le changement de voix chez un schizophrène qui se produit lorsque son alter ego parle, est toujours impressionnant pour celui qui n’a pas l’habitude de ce phénomène.
_ Ce qui était mon cas !
    Pauline parvint à laisser sortir de sa gorge un petit rire qui dissipa à peine l’angoisse qui l’avait étreinte tout au long de ce dialogue dément et qui s’emparait à nouveau d’elle.
_ D’ordinaire, Richard Trémars a une voix... que je qualifierais d’éteinte.
_ Eteinte ? demanda Kreutz.
_ Oui. Ses intonations ne sont pas très variées, son débit est plutôt lent...
_ Pensez-vous que cette voix soit liée à... Comment dire ? A son état ?
_ Vous voulez dire au fait qu’il soit enfermé ? J’en suis sûre. Sa voix m’a paru typiquement celle d’une personne, excusez cet euphémisme, déprimée.
_ D’accord. Et cette voix change quand le Bonhomme Hiver s’exprime ?
_ Complètement ! Dans mon mémoire, faute de trouver des mots suffisants, j’ai préféré évoquer une image.
_ Hannibal Lecter, se rappela de Sancrèze. Je vous l’avais déconseillée cette image. Vous vous en souvenez ?
    Bien sûr qu’elle s’en souvenait. Mais ce n’était pas le moment d’en reparler...
_ Pour ma part, cette image ne m’a nullement dérangé, sourit Pourchaume sans remarquer les yeux désapprobateurs de de Sancrèze.
    Pauline ne fut pas surprise de ce regard. Son directeur de thèse n’était pas le genre à reconnaître facilement ses erreurs. C’était un professeur brillant, certes, mais aussi un prétentieux de tout premier ordre. Le genre à s’imaginer que ses diplômes et la particule de son nom le plaçaient au-dessus du commun des mortels.
_ J’ai même envie de dire : bien au contraire !
    Dans le visage impassible de de Sancrèze, les yeux brillaient d’agacement.
_ C’était quelque peu hardi d’utiliser une référence aussi peu classique, renchérit Pourchaume, mais j’avoue que j’ai parfaitement saisi ce que vous vouliez dire.
_ Donc, vous avez bien fait d’insister pour garder cette image.
Eh oui, vieil hypocrite ! J’ai bien fait ! Ca t’énerve, mais c’est comme ça !
    Cette pensée ne suffit pas à l’éloigner du souvenir de cette voix, qu’elle allait bientôt devoir évoquer...
Tu racontes mal cette histoire, Richard Trémars !
Non, laissez-moi !

_ Que s’est-il passé entre Richard Trémars et le Bonhomme Hiver ? demanda Kreutz.
    Pauline ne put retenir un soupir qui semblait tenter d’expulser son angoisse.
_ Eh bien, Richard Trémars a dit : "Le premier meurtre du Bonh..." Et l’interruption a été longue. J’ai vite compris que le Bonhomme Hiver se manifestait. Et j’ai entendu cette voix... enfin, je l’ai décrite, saluer Richard Trémars. J’avoue que c’est après cette cassette que j’ai commencé à faire des cauchemars.
    Kreutz leva une main et sourit doucement.
_ Je peux vous rassurer, mademoiselle Carteau : même des psychiatres chevronnés n’auraient pas été moins impressionnés que vous !
_ Merci, professeur Kreutz.
_ Souhaitez-vous continuer à parler de l’audition de cette cassette ? demanda de Sancrèze, enfin calmé (du moins en apparence). Ce n’est pas un souvenir très agréable !
_ Ne vous inquiétez pas, j’ai pris un peu de recul, mentit Pauline.
    Cette voix froide et séductrice, méprisante et tentatrice, résonnait encore dans certains cauchemars.
    Mais au moment de choisir son sujet, elle savait -ou plutôt, croyait savoir- à quoi elle s’exposait. Elle irait au bout, coûte que coûte.
_ Comme vous voudrez. Poursuivez.


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Rue des petites écuries, Paris 10ème
Deux ans auparavant


    L’appartement était situé au premier étage et donnait sur la cour. Encore quelques années et le crédit serait remboursé.
    Yannick Bersant ne put réprimer un petit sourire nostalgique devant la photo accrochée au mur du salon. Eve, alors encore inspectrice -c’était avant qu’on n’adopte les grades à l’américaine dans la police : lieutenants, capitaines, commandants...- tenait par la main leur fille, qui approchait de l’adolescence, et lui portait sur ses épaules leur fils, encore petit. Comme ces vacances passées ensemble semblaient loin, aujourd’hui ! Eve était, grâce à un excellent dossier et un concours, passée commissaire. Louise gagnait un peu d’argent grâce à sa peinture et partageait une chambre de bonne avec son petit ami. Comment parvenaient-ils à vivre à deux dans à peine dix mètres carrés ? Bah ! S’ils étaient heureux comme ça... Nettement moins bohème que sa grande soeur, Arnaud préparait un bac ES, prenait le chemin pour l’obtenir avec mention et comptait entamer des études de Droit l’année prochaine. Il parlait déjà d’une spécialisation en International.
    Et justement, qui rentrait ?
_ Ca va, papa ?
_ Un peu fatigué, comme d’habitude. Alors, ce devoir de maths ?
_ Pas facile ! répondit Arnaud en laissant tomber son sac à dos dans l’entrée.
_ Ah zut ! Tu t’en es sorti quand même ?
_ Je pense, oui.
    Puis il se dirigea vers la cuisine pour son rituel d’ado qui rentrait du lycée : une lampée de soda bue à même la bouteille, un voyage pour ramener le cartable dans sa chambre, les leçons et devoirs avec le baladeur MP3 sur les oreilles...
    Pour l’instant, c’était la première étape : la boisson.
_ Pas trop durs aujourd’hui, les petits ?
_ Disons... Pas autant qu’un certain gars !
    Yannick et Arnaud aimaient bien s’échanger de telles piques.
_ Pff... Bon, j’ai encore du taff pour demain.

_ Ton cartable, Arnaud, dit Eve en rentrant.
_ Ouais, j’y pense, t’inquiète ! J’allais justement bosser, là !
    L’adolescent ramassa son sac.
_ On oublie quelque chose ?
_ Quoi ?
    Eve tendit la joue.
_ Excuse ! Bonjour, maman. Dis donc, t’as l’air grave sous pression !
_ C’est un peu tendu au commissariat...
    Arnaud n’insista pas, devina que sa mère était sur une affaire spécialement glauque. Le genre thriller à la Jean-Christophe Grangé, mais en vrai, pas dans un livre. Il haussa les épaules et, son sac négligemment tenu dans sa main, fila vers sa chambre dont il ferma la porte.
    Elle en profita pour se laisser tomber dans un fauteuil.
_ J’en peux plus.
_ Comment ça ? s’inquiéta Yannick.
    Lorsqu’elle fut sûre que son fils avait sa musique en MP3 dans les oreilles et le nez dans ses leçons, Eve osa parler de sa journée. Elle éluda les détails du carnage du sex shop, se contenta de dire que c’était un meurtre atroce.
_ La vache ! Portalis a déjà une idée ?
    Yannick connaissait très peu le docteur Victor Portalis. Il avait surtout l’image d’un petit gros à lunettes. D’après Eve, c’était un excellent criminologue.
_ Pour l’instant, rien de précis. Tu veux bien me préparer un whisky ? J’ai besoin d’un truc fort...
_ Je te comprends. Je te prépare ça tout de suite.


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    Françoise et moi commencions à être fatigués et la route était longue. Nous avons donc pris congé. Pour ma part, j’étais pressé de mettre une longue distance entre ce personnage dont j’ignorais encore tout et moi-même. Je ne l’avais pas revu de la soirée, mais son image me hantait.
    C’était de toute évidence une hallucination, du moins était-ce ce que je croyais à l’époque. Je ne touchais à aucune drogue, je n’avais presque pas bu et quand l’imagination joue des tours, ce n’est quand même pas aussi sophistiqué. Votre ombre devient furtivement un visage, un nuage ressemble à un oiseau, le craquement du bois qui travaille est le pas d’un inconnu...
    Il ne restait qu’une hypothèse. Il existe de nombreuses formes de tumeurs au cerveau, et certaines ont pour symptômes des hallucinations.
    Par habitude, Françoise avait pris le volant. D’ordinaire, ma tendance à trop boire lors de telles soirées me rendait inapte à la conduite. Ce soir-là, je n’avais presque pas d’alcool dans le sang.
_ Tu progresses ! a plaisanté Françoise.
    Je n’ai pas compris tout de suite. Devant mon air étonné, elle a expliqué :
_ Avec l’alcool ! Tu pourrais presque conduire !
    Ce qu’elle ignorait, c’était qu’avec l’image de cet homme de neige et de glace qui me trottait dans la tête, et surtout ce que cette hallucination impliquait, j’étais trop angoissé pour conduire. J’essayais de le lui cacher : je ne voulais pas l’effrayer. J’ai pris la bonne décision : si je lui avais parlé du Bonhomme Hiver, il l’aurait sûrement tuée.
    Nous roulions depuis déjà plusieurs kilomètres lorsqu’elle m’a demandé :
_ Qu’est-ce qui t’arrive depuis tout à l’heure ? Tu es tout tendu !
    J’ai soupiré. Moi qui croyais lui avoir caché ma peur ! Il faut dire à ma décharge que je n’avais pas l’habitude de la dissimulation. Je n’avais jamais eu le moindre secret pour Françoise. Je me prenais à l’époque pour un piètre menteur. Mais au cours des jours suivants, j’ai été amené à dissimuler et ne m’en suis pas si mal sorti. Jusqu’au jour de mon arrestation, direz-vous... Sauf que lorsque j’ai été confondu, j’ai dit la vérité.
    Au moment où Françoise m’a demandé pourquoi j’étais si tendu, je n’étais pas un bon menteur. Mais je ne voulais pas l’inquiéter pour une hallucination certes effrayante, mais... pas forcément grave. Je n’ai trouvé qu’un stratagème, et il valait ce qu’il valait : parler de ma rencontre, mais en la dépouillant de tout ce qu’elle avait de... de surnaturel.
_ J’ai rencontré quelqu’un de...
Je me suis arrêté le temps de réfléchir à la vérité que j’étais à deux doigts de lâcher. J’avais rencontré un homme de neige et de glace qui connaissait mon nom et... C’était délirant !
_ Quelqu’un d’étrange.
_ Comment ça ?
    Ainsi que Jean-André Tourneur l’avait souligné, personne n’avait revêtu de déguisement.
_ Il m’a soutenu que nous nous connaissions très bien, et pourtant, je ne l’avais encore jamais vu.
_ Quoi ?
_ Il m’a appelé par mon nom.
    N’en avais-je pas dit un peu trop ?
_ Et... Et tu ne le connaissais pas, tu en es sûr ?
_ A cent pour cent.
_ C’était peut-être une vieille connaissance que tu n’as pas reconnue !
    J’ai failli répondre que je ne voyais pas où j’aurais pu connaître un bonhomme de neige qui marchait et qui parlait, mais ça aurait été une très mauvaise idée. J’ai donc menti, du mieux que j’ai pu :
_ C’est possible.
    Puis j’ai aiguillé la conversation vers quelque chose de bien plus anodin : nous avons reparlé de cette soirée, fort sympathique, de Jean-André qui allait nous manquer, de cette équipe formidable de l’hôpital...
    Le souvenir du Bonhomme Hiver s’estompa sans vraiment disparaître. Son visage froid devenait de plus en plus vague dans ma mémoire.Tout en bavardant avec Françoise, je me répétais en pensée que je profiterais du scanner de mon service, que je me ferais ôter cette tumeur et que plus jamais je ne reverrais ce personnage.
    Comme je me trompais !



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Station de métro Oberkampf, Paris 3ème
Deux ans auparavant


    En dehors de son atrocité, ce nouveau meurtre, commis seulement deux mois après celui du Bluebody club, n’avait rien de commun.
    Assise sur une chaise orange de la station, Eve, livide, sortit de la poche de sa veste son carnet et son stylo.
    Qui se retrouvèrent par terre. Ils refusaient de tenir dans ses mains tremblantes.
    Elle les ramassa, ouvrit le calepin et tenta d’écrire, n’obtint d’abord que des caractères totalement illisibles.
Et merde !
    Elle ferma les yeux et fouilla sa mémoire à la recherche de souvenirs agréables. Son métier l’obligeait à côtoyer ce que la nature humaine avait de plus sordide, mais son mari attentionné, toujours aussi amoureux après des années de mariage qu’elle ne comptait plus, ses enfants merveilleux, lui permettaient de surmonter cette horreur quotidienne.
    Elle n’était plus dans la station. Sur l’écran de ses paupières clauses, sa mémoire projetait l’image du cap Sizun sous un ciel gris sombre. Une pluie fine tombait dans la mer d’encre. Les vagues furieuses se brisaient sur la falaise. L’iode se substitua à l’odeur métallique et huileuse du métro. Le ressac, bruit doux au rythme violent, caressa ses oreilles. Les cirés jaunes de Yannick, Louise et Arnaud qui ressemblaient à des silhouettes de soleil dans cet air chargé de grisaille. Les voix enfantines des enfants qui se chamaillaient, riaient, jouaient...
    Eve sentit enfin sa main se raffermir sur le stylo, rouvrit les yeux et put enfin écrire les éléments dont elle disposait :
Nouveau cadavre. Victime : un SDF. Mutilations différentes. Probablement le même meurtrier, selon P.
Tueur en série ? P. pense qu’il est encore trop tôt pour le dire.


    De chaudes vagues de désir inondaient le bas-ventre de Victor. Son coeur battait.
Assez ! Assez !
    Il s’accroupit près de ce mort qu’il
Pas ça ! Non ! Pas ça !
désirait
Stop !
et enclencha l’enregistrement de son dictaphone :
_ Cadavre examiné sur la station de métro Oberkampf. Individu de sexe masculin et de race blanche. Taille et poids approximatif : un mètre soixante pour cinquante kilogrammes. Tout le corps est intact, à l’exception...
Mais oui, intact ! On pourrait encore...
Non ! Non !

    Victor verrouilla la pause, se redressa et courut vers l’escalier, le monta quatre à quatre et déboucha comme une flèche dans la rue de Crussol.
    Des voitures. Des passants.
    De la vie.
_ Ca va, docteur Portalis ? demanda la voix de l’agent Louard derrière lui.
    Il sursauta.
_ J’ai besoin d’air.
_ Excusez-moi, docteur.
_ Il n’y a pas de mal.
_ C’est vraiment dégueulasse ! Un carnage pareil.
    Ce que Victor trouvait dégueulasse, c’était surtout cette saloperie de nécrophilie. D’où lui venait cette pulsion ? Ca ne datait pas d’aujourd’hui, c’était sûr...
    Il redescendit dans la station, vers le cadavre, et recommença son examen.
_ Tout le corps est intact, à l’exception de la tête. Toute la boîte crânienne a été découpée, vraisemblablement à l’aide d’une scie chirurgicale. Le cerveau de la victime a été retiré de la boîte crânienne.
Ce qui fait que la bouche pourrait contenir quelque chose de chaud, dur et...
Non !

_ L’absence de blessure apparente sur le reste du corps rend probable le fait que la victime ait été encore vivante au moment de la mutilation. Les nerfs du cerveau et la moelle épinière ont été sectionnés. Le cerveau a été jeté au sol et piétiné à plusieurs reprises. Les globes oculaires sont intacts.
    Oui, ils étaient intacts. Morts et dénudés, ils contemplaient ce cadavre qui avait vu tant de choses à travers eux.
_ Fait étrange, déduit de l’absence de blessure apparente sur le corps : la victime ne s’est pas débattue pendant la mutilation. A-t-elle été endormie ? Y a-t-il eu plusieurs meurtriers ? Les résultats de l’autopsie devraient permettre d’en savoir un peu plus.



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Dicothèque Happy Palace, Paris 11ème
Neuf mois auparavant


Tenue correcte exigée, précisait une inscription noire sur une plaque de cuivre. La direction se réserve le droit d’entrée.
    Alors que Simon payait leurs deux entrées, Pauline sentit le poids du regard indiscret d’un videur. Certes, en guise de "tenue correcte", elle portait une courte robe noire sans manche. Certes, une chaînette où brillait un petit chat d’argent ornait son cou, et un pendentif sur une fille faisait saliver bien des mecs. Certes, selon son petit ami, ses jambes étaient un régal pour l’oeil, de même que ses mèches rousses sur ses épaules. Mais ça n’excusait pas tout. L’envie d’un coup de pied bien placé la démangeait.
    Simon lui prit la main et l’entraîna dans la salle, loin du regard de l’autre connard. Le bleu pâle de sa chemise et le blanc de son jean, sous les tubes à ultraviolets, brillaient d’une luminescence presque surnaturelle qui aurait eu sa place dans un de ces romans qu’il aimait tant.
    C’était un fou de fantastique, quasi incollable. Passionné par Edgar Allan Poe autant que par HP Lovecraft, il se ruait sur les derniers Stephen King à la même vitesse que sur les derniers Clive Barker. C’était l’avantage de son métier de vendeur à la FNAC des Ternes : être dans les premiers au parfum des nouveautés. Pauline, de son côté, avait longtemps boudé ce genre, puis, par curiosité, avait ouvert quelques livres de son ami. Ca avait commencé par de très agréables surprises, puis la passion s’était installée.
    D’autres jeunes couples, ainsi que des célibataires en quête d’une conquête à draguer, étaient assis aux tables autour de verres. Les cocktails aux couleurs chatoyantes semblaient phosphorescents. D’assourdissantes boîtes à rythmes et d’énormes basses saturées envahissaient l’air de leurs vibrations amplifiées. Sur la piste, des couples dansaient, ondulaient... Les robes s’agitaient, les amples chemises semblaient agitées de vagues. Des faisceaux bleus, puis verts, donnaient aux tissus des tons étranges.
    Pauline commença à se trémousser. Simon la suivit. La lumière saccadée du stroboscope et les rayons transformait leurs gestes en un vieux film teinté de couleurs futuristes.

    Un titre se termina, ses dernières secondes furent fondues dans les premières du suivant. Puis un troisième arriva selon le même principe.
    Au bout de quelques danses, ils s’éloignèrent de la piste et s’installèrent à une table. La musique cognait à peine moins leurs oreilles.
_ Je file au bar me commander un truc, hurla Simon par-dessus le vacarme de la techno. Tu veux un verre ?
_ Un Perrier, s’il te plaît.
_ OK ! Je t’apporte ça tout de suite !
    Pauline sourit.
_ Ben quoi ?
_ Tout de suite,t ’es sûr ?
_ Ouais, tout de suite !
_ Regarde au bar.
    Simon tourna la tête.
_ Ah d’accord !
    Les quatre barmaids se partageaient des petits attroupements de clients. Il ne se laissa pas décourager par ce tableau et fila vers le bar.

    Alors que son petit ami attendait son tour pour commander les verres, elle se demanda comment lui déballer un secret peu avouable de sa famille. Leur couple n’avait que quatre mois, mais si cette histoire devait tout foutre en l’air, le temps n’allait rien changer. Autant que ça vienne vite sur le tapis !
    Cette discothèque n’était pas l’endroit rêvé, c’était une évidence. Quand viendrait le moment de rentrer. Oui, ce serait parfait. Ils seraient quasiment seuls dans les rues de Paris.
    Restait le problème d’amener un sujet aussi délicat... Mais évidemment ! C’était tout trouvé ! Elle allait parler de son sujet de master, puis de la raison pour laquelle elle avait choisi quelque chose d’aussi dingue, à savoir...
_ Salut !
    Pauline sursauta et se tourna vers la voix qui venait de hurler par dessus la techno.
_ Je t’offre un verre ? lui demanda le jeune homme.
    Pas trop mal, le gars. Mais :
_ Mon mec s’en occupe déjà...
_ Excuse, je te croyais seule et je te trouvais jolie, alors...
_ Merci, mais je suis pas toute seule.


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    Le lendemain fut une journée de cauchemar. J’ai salué machinalement les infirmières et les internes qui travaillaient sous mes ordres en m’attendant, à chaque main serrée, à voir le Bonhomme Hiver surgir. De n’importe où : une porte qui s’ouvrait, un bureau, l’ascenseur...  Mais je ne l’ai pas vu.
_ Qu’est-ce qui vous arrive, docteur Trémars ? m’a demandé Isabelle Roux.
    Qu’est-elle devenue ? J’avais très tôt remarqué chez elle une plus grande amabilité que chez les autres infirmières, plus distantes. Jean-André Tourneur avait bien ri, un jour.
_ Eh bien, Jean-André ?
_ Je crois que vous êtes le seul à ne pas remarquer que mademoiselle Roux est amoureuse de vous.
    Malheureusement pour elle, j’avais une petite famille que j’aimais par-dessus tout. Qu’en est-il, maintenant ? Quelles visions horribles ont-elles bien pu lui venir lorsqu’elle a appris que son patron était un psychopathe ?
    Mais ce jour-là, l’un comme l’autre, nous ignorions tout des meurtres qui allaient m’être imputés. Je me suis contenté de lui répondre :
_ J’ai décidé de profiter du scanner, aujourd’hui. J’ai fait un cauchemar pénible.
_ C’est vrai ? a-t-elle compati.
_ J’ai rêvé que j’avais une tumeur.
    J’ai poursuivi par un énorme mensonge :
_ J’aimerais que le scanner me confirme qu’il ne s’agit là que d’un rêve absurde.
    En fait, ce que j’espérais, c’était que le Bonhomme Hiver soit une hallucination dûe à cette tumeur. Tout, sauf... sauf quoi ? Je refusais de croire à ce mot que les psychiatres qui me soignent aujourd’hui emploient : schizophrénie. Ce ne sont pas eux qui ont vu... Excusez-moi, je m’égare. Je reviendrai plus tard à son premier meurtre.
    J’ai emprunté l’ascenseur. Aujourd’hui encore, je me demande comment j’ai pu entrer dans la cabine sans montrer ma peur de voir ce hideux corps de neige et de glace m’attendre. Mais je n’étais accompagné que des habituels collègues, infirmiers et internes qui gagnaient leurs postes.
    Lorsque j’ai ouvert la porte de mon bureau, je m’attendais à le voir assis dans mon fauteuil. Mais la pièce était totalement vide. J’ai accroché mon manteau derrière la porte, déposé ma sacoche à côté de la table. Des gestes anodins que je savourais, des plaisirs insignifiants. Lorsqu’on a senti une main de glace sur son épaule, le geste le plus banal ressemble le plus grand bonheur.
    J’ai appuyé sur le bouton de mon interphone afin d’appeler ma secrétaire :
_ Corinne, j’aimerais profiter du scanner.
    J’ai ressorti mon histoire de cauchemar.
_ Je vous comprends, docteur Trémars. Voyons un peu... Le scanner est disponible toute la matinée.
_ Bien. Je vais l’utiliser tout de suite.
_ D’accord.
    Aujourd’hui encore, j’ignore si les techniciens étaient ou non dupes de mon mensonge à propos de ce rêve. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ont accepté de manipuler le scanner pour moi. Je me suis donc couché, les yeux fermés, la machine m’a englouti, l’examen a commencé. Le grand anneau de métal est passé devant mon visage.
_ Pauvre idiot !
    Je n’ai pas pu m’empêcher de sursauter. C’était bien cette voix que j’avais entendue chez Jean-André Tourneur.
_ Je ne suis pas une illusion. Je suis bien réel. Et tu ne seras pas le seul à le savoir... Tu verras bien au Bluebody club !
    J’avais bel et bien une tumeur. Un homme, même de neige et de glace, ne se matérialise pas dans un scanner. C’était donc une hallucination, qui était allée jusqu’à inventer un nom de lieu stupide histoire de tenter de me faire croire qu’elle était réelle.
    C’était une idée dont je me persuadais à défaut d’y croire vraiment.
    Deuxième passage de l’anneau.
_ Puisque cet examen t’amuse, Richard Trémars, continue-le. Mais attends-toi à une chouette surprise quand tu auras le résultat entre les mains.
    J’ai senti ses affreuses mains glacées sur mes joues.
_ Allez, je te laisse.
    Plus rien.
    La porte du scanner a coulissé. La machine m’a fait sortir.
_ Une petite seconde... m’a dit un technicien. Faut le temps que ça imprime. Vous avez vraiment peur de trouver quelque chose ?
_ Je vous avoue que oui.
_ A cause d’un rêve ? Eh ben ! Il devait être affreux !
    L’autre technicien a brandi la radio de mon cerveau.
_ Merci pour cet examen, ai-je dit. J’espère que mon cauchemar n’était rien d’autre qu’un cauchemar.
_ Allez ! On y croit, docteur !
    La radio en main, j’ai regagné mon bureau et ai longuement scruté mes neurones à la recherche d’une tache sombre.
    Rien.
    Mon cerveau était sain. Désespérément sain.

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Saint-Germain-des-Prés, trois ans auparavant

    Derrière la petite grille en fer forgé, une Mini bleu nuit dernier modèle, toute neuve, était garée sur les pavés. Au fond se dressait l’hôtel particulier.
Richard Trémars en eut le souffle coupé. Lui-même habitait un pavillon neuf à Vincennes. Pierre et Caroline y avaient chacun une grande chambre, et il restait encore de quoi loger pas mal de monde. Mais à côté de l’hôtel Brienne, qui n’était pourtant qu’une des résidences de la famille de Sainte-Ambre...
    Il sonna à l’interphone.
_ Oui ?
_ Richard Trémars.
_ Ah ! Docteur Trémars. Mademoiselle de Sainte-Ambre vous attend. Je vous ouvre la porte.
Bzzt !
    La petite grille s’ouvrit, se referma derrière Richard.
    En haut du petit escalier, la grande porte de bois massif s’ouvrit sur un domestique au crâne dégarni et au gilet pourpre. Il se tenait droit, comme si cette rigidité suffisait à compenser sa petite taille.
    Richard monta les marches.
_ Soyez le bienvenu à l’hôtel Brienne, docteur Trémars. Mademoiselle de Sainte-Ambre vous attend dans le salon. Veuillez me suivre.

    Après plusieurs couloirs décorés de bas-reliefs, de statues et de tableaux, le domestique frappa à une porte.
_ Mademoiselle Léonore, le docteur Trémars est arrivé.
_ Faites-le entrer, Arthur.
_ Mademoiselle Léonore ? demanda Richard.
_ Il s’agit de son prénom, docteur Trémars. Léonore de Sainte-Ambre.
_ Je sais. Je m’étonnais que vous l’utilisiez.
_ Il se trouve que, lorsque monsieur le comte m’a engagé à son service, mademoiselle Léonore n’avait que cinq ans.
_ Je comprends.
    Arthur ouvrit la porte et fit signe à Richard d’entrer.
    Une jeune fille blonde au savoureux teint de lait chaud se leva d’un fauteuil et vint l’accueillir dans ce salon immense où un grand appartement aurait tenu sans problème. Elle avait les traits nobles d’une princesse nordique, mais un éclat enfantin dans ses yeux bleus brisait toute froideur.
_ Ravie de vous rencontrer, docteur Trémars. Léonore de Sainte-Ambre. Arthur pourrait vous parler de mon enfance pendant des heures, mais vous n’êtes pas venu pour cela. Désirez-vous boire quelque chose ?
_ Non, merci.
_ Comme vous voudrez. Laissez-nous, Arthur. Prenez un fauteuil, docteur Trémars.
_ Merci.
    Richard s’assit et posa ses bras sur les larges accoudoirs de cuir.
_ Donc, si j’ai bien compris, c’est ici le futur siège de la fondation Sainte-Ambre.
_ Exactement. Et je vous remercie sincèrement de votre soutien.
_ Pas si vite ! J’aimerais d’abord en savoir plus...
    La télévision avait été plutôt vague : Léonore de Sainte-Ambre, descendante d’une des plus vieilles familles françaises, fille d’un grand patron des médias, venait de fonder un organisme qui portait son nom. Le but était d’offrir un avenir aux plus démunis. Sensible à cette cause, Richard était prêt à se proposer comme donateur, mais...
_ Je vous comprends. Je suis prête à répondre à toutes vos questions.
_ Tout d’abord, vous avez parlé d’offrir un avenir...
_ ...aux plus démunis. Je regrette que France 3 ait coupé mes propos : j’ai été bien plus précise. Je crains fort que mon père n’ait donné quelques consignes...
_ Il vous met donc des bâtons dans les roues ?
_ Des bâtons ? Je dirais plutôt des barres de fer !
_ Mais... et cette résidence qu’il met à votre disposition ?
_ Il m’a installée ici pour m’éloigner de lui. Et je vous avoue en toute franchise que c’est la meilleure décision qu’il ait jamais prise ! Pardonnez-moi de vous mêler à mes histoires de famille. Je suppose que vous vouliez connaître les moyens que je comptais mettre en oeuvre. Eh bien voilà. Chacun des appartements de cet hôtel, à l’exception de celui que j’occupe, sera la chambre d’un sans-abri.
_ Un foyer, en quelque sorte.
_ Oh non ! Ce n’est pas tout ce que je compte proposer. Ce n’est pas un toit que je veux offrir, mais un avenir.
_ Nous y voilà.
_ Tout sans-abri logé entre ces murs s’engage à améliorer sa situation. Je compte organiser des sessions de remise à niveau scolaire, financer des formations... Le docteur Kreutz, que vous connaissez peut-être, s’est proposé de m’assister.
_ Je le connais, effectivement.
    Jean-Michel Kreutz était un éminent psychiatre. Il avait consacré de nombreux ouvrages à l’hypnose.
_ En quoi va-t-il vous aider ?
_ Il va tenter de redonner aux sans-abris la confiance en eux-mêmes qu’ils ont perdue et qui leur est essentielle pour remonter la pente.
_ Si je comprends bien, le toit que vous offrez n’est qu’un début pour aider les SDF à se reconstruire.
_ Exactement.

    Alors que l’entretien se poursuivait, Richard découvrait Léonore de Sainte-Ambre. C’était une aristocrate qui haïssait son milieu. Comme ses semblables, elle avait conscience de bien des inégalités. Mais alors que beaucoup souhaitaient les maintenir ou les aggraver, elle s’en révoltait.
    C’était une fille admirable. Si intelligente... Si volontaire... Un peu comme Caroline...

_ Vous m’avez convaincu. Dites-moi en quoi je peux vous aider.
    Léonore haussa les épaules.
_ Vous vous êtes proposé comme donateur, et c’est une aide inestimable.
    Elle se leva.
_ La fondation Sainte-Ambre me tient à coeur, docteur Trémars. Ce sera probablement ce que j’aurai fait de mieux dans ma vie.
Richard ne sut que répondre. Il se contenta de se lever et de serrer la main délicate que Léonore lui tendait. Puis :
_ C’est un beau projet.
    Un an plus tard, le Bonhomme Hiver se présenterait lors d’une certaine soirée. Puis, plus tard encore, il promettrait d’avoir la peau de la jeune aristocrate.


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Asile pénitentiaire Saint-Benoît, huit mois plus tôt

_ Attendez ici, demanda le premier infirmier en se dirigeant vers la porte blindée.
Clac !
    Le petit volet révéla un hublot. L’homme approcha son visage, scruta longuement l’intérieur de la cellule, referma puis revint vers son collègue et Pauline.
_ Monsieur Trémars a l’air calme. Mais attention : ce genre de patient, c’est complètement imprévisible !
_ Je sais ce qu’il a fait.
_ Bon. Alors, vous savez de quoi il est capable. On entre avec vous.
_ Très bien, mentit Pauline.
    Elle savait que si elle n’était pas toute seule avec Trémars, il cacherait pas mal de choses. Mais pour des raisons de sécurité, mieux valait ne pas en demander trop. Après tout, tant qu’à avoir son master, autant éviter que ce soit à titre posthume...
    L’infirmier activa un petit micro à côté de la porte.
_ Monsieur Trémars, on vous a parlé de mademoiselle Carteau. Elle est là.
_ Ne la faites surtout pas entrer ! Le Bonhomme Hiver la tuerait !
_ Rassurez-vous, on empêchera que ça arrive !
_ Mais vous ne savez pas de quoi il est capable !
_ On veille sur elle et sur vous, d’accord ? Tout va bien se passer ! Allez, j’ouvre.
_ Non !
    Il n’écouta pas les protestations du psychopathe, déverrouilla la porte et entra, suivi de son collègue, puis de Pauline.
_ Bonjour, docteur Trémars. Je m’appelle Pauline Carteau.
_ Docteur ?
    Cet homme ne ressemblait plus au neurologue que la police avait arrêté. Les os dessinaient de tristes angles sur les contours du visage amaigri, les yeux bleus avaient perdu tout éclat. Le pyjama blanc, un peu tro grand, de l’asile achevait de détruire la prestance qu’il avait sans doute possédée bien avant son procès.
_ Je vous rappelle que j’ai été radié de l’Ordre des Médecins !
_ Excusez-moi.
_ Si j’ai bien compris, vous voulez faire un mémoire sur moi...
_ C’est bien ça.
    Trémars grinça d’un rire âpre.
_ Vous êtes encore plus folle que ces gens qui ont fait un site Internet sur moi !
    Pauline avait su, avant même de demander au directeur de l’asile l’autorisation de s’entretenir avec le psychopathe, que cette série d’entrevues ne serait pas une partie de plaisir.
    Ne pas se laisser démonter. Surtout, ne pas se laisser démonter...
    Elle sortit un calepin et un stylo-bille, dont elle sortit la mine.
_ Mon directeur de thèse a pas osé aller jusque là, mais il était pas très chaud pour que j’étudie votre cas. Mais je tiens à...
_ Mon cas ? Vous parlez comme si le Bonhomme Hiver était imaginaire...
_ Excusez-moi, mais c’est l’avis du criminologue qui...
_ Le criminologue ! Cet imbécile n’a rien compris !
_ Désolée, monsieur Trémars. Donc, le Bonhomme Hiver est réel.
_ Bien réel. Trop réel. Et c’est pour cette raison que je vous conseille de quitter cette cellule tout de suite.
_ J’en ai pas du tout l’intention.
_ Vous... Vous voulez donc qu’il vous tue ?
_ Calmez-vous, monsieur Trémars ! dit Pauline d’un ton rassurant en griffonnant quelques mots
Trémars craint le Bonhomme Hiver et le mal qu’il peut faire
sur son calepin. Tout va bien se passer... Et comment vous voulez qu’il entre ? Cette porte est verrouillée, cette fenêtre est fermée...
_ Ma pauvre amie ! Ce sont des obstacles pour un humain.
    Pauline sursauta.
_ Excusez-moi, mais... Ce Bonhomme Hiver... il est pas humain ?
_ Avant lui, je n’avais jamais vu d’homme de neige et de glace.
_ Un homme de...
    Pauline nota cette description abrégée.
_ Je suis pas sûre d’avoir compris. Un homme de neige et de glace ?
_ Pour la neige et la glace, vous avez bien compris. Mais pour l’homme, c’est moi qui me suis mal exprimé. Contre un homme, peut-être aurais-je pu faire quelque chose. Mais contre lui...



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Extrait de Richard Trémars, enquête sur un psychopathe,
mémoire rédigé par Pauline Carteau dans le cadre de son épreuve de master de psychologie criminelle

    Dès les premiers meurtres, on pouvait voir sur les corps des victimes des signes qu’on pourrait qualifier, à défaut de meilleur terme, de dichotomie.
Voici quelques observations du docteur Portalis :

Tableau n°1 : le meurtre du Bluebody club
Récapitulatif commenté des blessures et mutilations du cadavre


Les jambes sont étendues, les bras le long du corpsNombnreuses blessures sur l’ensemble du corpsAcharnement de l’assasin/position d’un sommeil calme
Tout le corps, à l’exception de la tête, a été écorchéDe nombreux clous ont été plantés dans le visage, au point de former un masqueCorps dépouillé/Visage recouvert


Tableau n°2 : le meurtre de la station de métro Oberkampf
Récapitulatif commenté des blessures et mutilations du cadavre


Tout le corps est intact......à l’exception de la têteCorps/Tête
La boîte crânienne a été découpée à l’aide d’une scie chirurgicaleLe cerveau a été jeté au sol et piétinéMutilation méthodique/Acharnement coléreux


(Notes reproduites avec l’aimable autorisation du docteur Portalis)

    Cette dichotomie était-elle le signe d’une schizophrénie ? Il aurait été hâtif de le déduire dès ce stade de l’enquête : deux meurtres ne suffisent pas à cerner de façon précise un tueur en série. Certes, il est possible de deviner certains traits de sa personnalité, mais cela est loin d’être suffisant pour retracer un profil psychologique complet.


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Université Paris-Sorbonne

_ Vous décrivez dans votre mémoire une expérience drôlement risquée ! dit Pourchaume.
_ Voulez-vous parler de l’entretien pendant lequel j’ai appelé le Bonhomme Hiver à se manifester ?
_ Oui. Tout de même, il aurait pu vous tuer !
_ C’est vrai. Mais Richard Trémars semblait savoir bien peu de choses sur ce Bonhomme Hiver.
_ Qu’entendez-vous par bien peu de choses ?
_ Il connaissait bien entendu son apparence, que je ne pense pas avoir besoin de vous rappeler.
_ En effet, confirma Kreutz. Non seulement vous le décrivez en détails, mais en plus, vous interrogez Trémars sur cette apparence. Il est vrai que cette...
    Kreutz grimaça, comme pour extraire un mot qui refusait d’émerger du fond de son cerveau.
_ Cette chose, à défaut de meilleur terme, est surprenante ! D’ailleurs, vous avez fini par comprendre pour quelles raisons elle possédait cette apparence de neige et de glace.
_ Tout à fait. C’est lié à...
    Pourchaume interrompit Pauline de sa main levée.
_ Nous reviendrons plus tard sur ce point, si vous le voulez bien. Pour l’instant, vous nous exposiez les raisons qui vous ont poussée à tenter cette expérience. Donc, Richard Trémars ne connaissait que l’apparence du Bonhomme Hiver ?
_ Non. Il parlait également de pouvoirs surnaturels.
_ Ah oui ! Ceux-là même qui justifieraient sa passivité face à la cruauté de son alter ego.
_ Tout cela était loin de me suffire. Je voulais connaître ce qui motivait ses meurtres. Je n’ai vu qu’une seule solution : parler directement à ce personnage.
_ Et vous tentez donc cette expérience dont j’ai pourtant tenté de vous dissuader, rappela de Sancrèze.
Tu parles d’un euphémisme !
    Il avait employé des mots comme folie, idiotie... Pauline supportait très mal qu’on lui parle en ces termes et avait bien failli prendre son directeur de thèse en grippe ce jour-là. Peut-être était-ce par défi qu’elle avait appelé le Bonhomme Hiver : juste pour donner tort à ce...
_ Vous avez risqué votre vie, tout de même !
    Elle haussa les épaules.
_ Oui et non. D’une part, Richard Trémars ne disposait d’aucune arme. D’autre part, j’aurais été parfaitement capable de me défendre si les choses avaient mal tourné.
    C’était un peu exagéré. Elle ne possédait que quelques notions de judo données par Simon. Mieux que rien... Suffisant  contre un Richard Trémars en pleine crise de démence meurtrière ?
_ Et vous avez appris beaucoup de choses sur le Bonhomme Hiver, si l’on en juge par ce que vous écrivez. Mais quelque chose m’intrigue : pourquoi n’a-t-il pas tenté de vous tuer ?
_ Je n’ai pas trouvé cela si étonnant après cette première... entrevue. Le Bonhomme Hiver est un personnage d’une grande arrogance : c’est pourquoi il a été, je pense, heureux qu’une personne s’intéresse à lui.
_ Vous n’avez donc rien eu d’autre que... Comment dire ?
_ Quelques émotions fortes ? J’avoue les avoir ressenties. Je n’avais pas la prétention d’être bien préparée à cet entretien avec le Bonhomme Hiver après l’expérience de la cassette dont nous avons parlé. Je me doutais bien que le voir parler à travers Richard Trémars serait encore plus troublant que l’entendre sur une bande ! Et j’ai vu juste.
_ Que voulez-vous dire ? demanda Pourchaume.
_ L’expression du visage de Richard Trémars change complètement. On prétend que les yeux d’Hitler prenaient une couleur plus vive lors de ses discours. Je pense que ce n’était qu’une impression suggérée par ses talents d’orateur et l’expression de son visage.
_ Quel est le rapport avec Richard Trémars ?
_ Lorsque Richard Trémars s’exprime en tant que Bonhomme Hiver, son interlocuteur -en l’occurrence, moi-même- éprouve exactement la même impression.


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Rue de la gare de Reuilly, Paris 12ème
Neuf mois plus tôt

_ T’as pas passé une soirée terrible, on dirait... s’inquiéta Simon en introduisant sa clé dans la serrure de la porte de l’immeuble. Ca va ?
    Depuis la sortie du Happy Palace, Pauline souriait peu, ce qui n’était pas vraiment son genre. Il avait titubé afin de simuler l’ivresse, histoire de la chambrer avec sa manie de faire gaffe à la moindre goutte d’alcool, et n’avait été gratifié que d’un rire un peu forcé, alors qu’en temps ordinaire, elle aurait été écroulée.
_ Ca va, mentit-elle.
    Il décida de lui foutre la paix avec ça jusqu’à l’appartement. Mieux valait ne pas la forcer à confier ce qui lui pourrissait l’existence. Mais sitôt la porte fermée, elle se confierait. Il le fallait !

    Long silence dans l’ascenseur. Puis leur studio, enfin.
    Simon ferma la porte et la verrouilla.
_ Bon. Maintenant qu’on est arrivés, faudrait me dire ce que t’as sur le coeur.

    Pauline s’assit sur le lit, plongea son visage dans ses mains. Par où commencer ? Toute seule à la table du Happy Palace, alors que son petit ami commandait les verres, ça avait semblé si simple. D’abord, le mémoire, ensuite, ce secret que même ses meilleurs amis ignoraient. Mais dans cet appartement, face à ce garçon qui partageait sa vie, tout semblait différent. Elle jouait l’avenir de son couple.
    Par où commencer ? Par cet ancêtre dont toute sa famille avait honte ? Par ces pulsions qu’elle n’avait jamais ressenties, mais qui pouvaient très bien être enfouies en elle ? Par ces cauchemars, rares mais toujours atroces, où elle marchait sur des cadavres éventrés ?
    Sa voix, lointaine, finit par lui parvenir :
_ Tu sais... Pour mon master...
_ T’as toujours pas trouvé de sujet ? Et alors ? T’as encore le temps !
_ En fait, si. Je t’ai menti. Je sais depuis un moment mon sujet.
_ Hein ?
_ Avant de commencer la première année, je le savais déjà.
_ Attends, j’ai raté un épisode, là ! Avant de sortir, tu galèrais pour trouver un sujet potable. Et là, t’as choisi depuis... Merde, j’arrive plus à suivre !
    Elle soupira et leva les yeux droit dans ceux de Simon.
_ M’interromps plus. Je vais tout te déballer, c’est mieux.
_ OK ! Je t’écoute.
_ J’ai toujours voulu faire des études de psychologie. Et pour mon master, j’ai toujours voulu étudier un psychopathe.
    Simon écoutait toujours, intrigué, mais patient.
_ En fait, pour mon master, je voudrais étudier le cas de Richard Trémars. J’ai besoin d’aller l’interroger directement.
_ Putain, t’es malade ! Tu sais ce qu’il a fait ?
    Oui, elle le savait. Comme tout le monde, par les médias. Dix meurtres. Des mutilations immondes.
_ Simon, je sais que c’est dingue. Mais je dois le faire !
_ Comment ça, tu dois le faire ?
    Elle se leva.
_ Bon. Ecoute tout sans m’interrompre. Je suis pas sûre d’arriver au bout, alors s’il te plaît... A la fin du dix-neuvième siècle, des femmes et des enfants... Vingt, au bas mot. Y en a peut-être eu plus... Un tueur en série les a égorgés, mutilés... et violés.
    Simon, intrigué, la laissa poursuivre. Elle s’approcha lentement de la table, n’osait plus regarder son petit ami.
_ Il s’appelait Joseph Vacher. T’en as entendu parler ?
_ Non. Mais pourquoi tu...
_ Arrête !Faut que je déballe tout ! Une de ses victimes lui a échappé. C’était une jeune femme qui allait chercher de l’eau dans le puits de sa maison. Il s’est jeté sur elle et l’a violée. Le mari a entendu des hurlements et est intervenu. Vacher s’est sauvé.
    Elle s’interrompit encore.
_ Il a pu être arrêté grâce à elle ? demanda Simon.
_ En partie. Y a eu d’autres témoignages.
_ Putain, c’est vraiment une sale histoire. Tu comptes décrire le cas de ce type dans ton mémoire ?
_ C’est pas terminé, soupira Pauline. Cette femme... Elle a eu un enfant de ce viol. Son mari et elle l’ont gardé et l’ont élevé comme si c’était leur enfant à eux. Cet enfant a grandi, il s’est marié... Il a eu des enfants à son tour... Qui ont eu des enfants...
    Elle se rapprocha de Simon et releva enfin les yeux vers lui.
_ La dernière, c’est moi. Ben ouais ! Tu vis avec la descendante d’un psychopathe.
    Il la serra contre lui et lui caressa les cheveux.
_ T’as besoin de le comprendre, c’est ça ?
_ Pas seulement. Je veux aussi être sûre que j’ai aucune chance de... Enfin, tu vois...
_ Mais non ! C’était lui, le malade. Pas toi !
_ Simon ! Tu sais de quoi je rêve, de temps en temps ? De cadavres éventrés ou égorgés, de...
_ Pauline, arrête ! C’est normal de faire des cauchemars quand tu sais ce qu’il a fait. C’est à cause de ça, c’est tout ! C’est pas pour ça que tu vas te mettre à tuer !
_ T’es le seul à qui j’ai osé en parler. Tu comprends, j’en ai trop honte...
_ N’importe quoi ! On choisit ses ancêtres, maintenant ? Ca vient de sortir, ça ! Pff...
    Elle se dégagea de l’étreinte de son ami, s’approcha du lit et s’y laissa tomber.
_ Ca m’a fait trop de bien d’en parler.
_ Tu m’étonnes ! répondit Simon en s’approchant du lit. Si tu veux, j’ai autre chose en tête qui va te faire trop de bien...
_ Ca, j’en suis pas sûre ! T’es bourré, t’es crevé de ta journée de travail...
_ Moi, crevé ?
_ Je t’ai vu sur la piste : tout mou !
_ Tout mou ? Tu vas voir un peu ça...


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   Une semaine après la boucherie de la station Oberkampf, je n’ai même pas été surpris de retrouver le Bonhomme Hiver. N’allez surtout pas croire que je le retrouvais avec plaisir ! Bien au contraire, dès que je l’ai aperçu sous la Grande Arche, j’ai ressenti dans ma colonne vertébrale... Disons que c’était comme s’il l’étreignait entre ses mains de neige.
    Ce soir-là, Françoise et moi revenions d’un dîner chez mes beaux-parents, qui habitaient un bel appartement à Puteaux. Nous revenions par le métro. Nous utilisions très peu la voiture pour nos déplacements en région parisienne, où les embouteillages sont aussi fréquents que pénibles. Juste avant de descendre les marches qui menaient à la station La Défense, j’aperçois, sous la Grande Arche, une silhouette qui me fait de grands signes. Une silhouette blanche... Deux yeux d’un noir d’encre... J’ai demandé à Françoise de rentrer seule : je lui ai menti en prétendant avoir reconnu un confrère avec lequel j’avais à parler de ses recherches en neurologie.
    Je me suis donc approché du Bonhomme Hiver.
_ Bonjour, Richard.
    Non... S’il vous plaît...
_ Allons ! Je suis juste venu raconter mon troisième meurtre ! Ca fait un petit moment que je t’écoute enregistrer tes confidences, et franchement, tu es un narrateur lamentable ! Donne-moi cet appareil...
    Allez-vous en...
_ Allez ! Donne-moi cet appareil, imbécile ! Tu sais de quoi je suis capable ? Tu le sais ? Alors obéis...
(Un bref silence)
_ Merci.
(Trois chocs : Richard Trémars tapote le micro afin de tester le fonctionnement du micro du dictaphone)
_ Essai numéro un. Un... Deux... Allô... Un deux... Un... Un ! Ca fonctionne. Pas de la camelote, ce truc... Donc, j’ai bavardé gentiment avec Richard de la façon dont je comptais assassiner ma prochaine victime. Je voulais donner dans la simplicité, pour changer un peu... Toujours une mutilation, mais un peu moins de mise en scène. Dans la mesure où j’avais ôté le cerveau de ce SDF -à propos, tu as oublié le plus drôle dans ton récit : cet idiot était conscient pendant que je lui ouvrais le crâne : il hurlait, c’était un vrai bonheur !-... Ecoute, Richard, ça suffit ! J’en ai marre de t’entendre pleurer ! Bon. La personne qui écoutera cette cassette voudra bien excuser les sanglots, mais il semblerait que ce cher Richard soit toujours une mauviette ! Je pensais que de m’avoir vu travailler l’aurait endurci, mais je me trompais ! Passons... Où en étais-je ? Ah oui ! En raison de l’ablation du cerveau qui avait caractérisé le meurtre précédent, j’avais peur que Richard ne soit interrogé, ce qui aurait eu pour conséquence, étant donné sa lâcheté, qu’on en sache un peu sur moi. Donc, pour ce troisième meurtre, j’ai voulu... varier les plaisirs ! je comptais retirer le... Aide-moi, Richard ! C’est un organe pour la digestion... Celui qui secrète les sucs, je crois...
(Bref silence)
Richard...
(Encore un silence)
Richard, réponds donc au lieu de pleurer ! Alors, ça vient cette réponse, espèce d’enfoiré !
    Le pancréas...
_ Merci, Richard. Donc, je comptais enlever le pancréas d’un individu. Malheureusement, cette andouille n’avait pas son matériel sur lui. Pour le deuxième meurtre, je l’avais cueilli juste après une opération pour exiger qu’il emporte une scie chirurgicale. Mais là, il n’y avait pas pensé. Quel imbécile ! Il a donc fallu que je travaille à mains nues... Or, enlever le pancréas à mains nues n’est pas chose facile, vous en conviendrez. Ca peut être amusant, remarquez... Qu’en penses-tu, Richard ? Richard ? Bien, bien... Je te laisse pleurer dans ton coin, puisque c’est tout ce que tu sais faire... Bon. Heureusement, j’ai plus d’un tour dans mon sac ! L’ablation du pancréas serait pour une autre fois, tout simplement ! J’ai donc décidé d’énucléer un individu choisi au hasard. Cet individu était un cadre qui s’était attardé à son travail dans l’une des nombreuses entreprises du quartier. Je l’ai attiré sous l’Arche. C’est passager, l’Arche de la Défense ? Eh bien, pas toujours. Quand les commerces, bureaux et entreprises sont fermés, c’est désert. Donc, ce sympathique cadre est venu et... Oh, le festival ! Richard me suppliait d’arrêter. Il a même tenté de m’assommer ! Assommer de la neige, il faut vraiment être stupide ! Enfin... C’est lui qui a été assommé... Et pendant son inconscience, avec ce brave cadre, j’ai pris un peu de bon temps. J’ai arraché un pan de sa veste pour le bailloner. Si sa bouche avait été libre, il aurait hurlé comme une fillette quand je lui ai arraché les yeux. Ah ! Les yeux ! Je me suis vraiment amusé quand je les ai jetés en l’air. Puis j’ai frotté le crâne contre le sol. J’ai continué : j’ai usé le cuir chevelu, j’ai entamé le crâne... A ce stade, il perd connaissance. Ca n’a plus rien de drôle ! Comment faire souffrir quelqu’un qui a perdu connaissance ? Il ne crie même plus, c’est lamentable ! Je me suis donc franchement énervé. C’est pour ça que j’ai piétiné le visage de ce sale con ! Comme pour le cerveau de cette loque dans le métro... C’est vrai, quoi ! Qu’est-ce que ça a d’amusant, une victime inconsciente ? C’est donc si pénible que ça, de souffrir ?


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Rue des petites écuries, Paris 10ème
Deux ans plus tôt

Soirée entre copains aujourd’hui. A demain matin. Arnaud.
    Eve se réjouit presque à la lecture de ce mot. Entre un fils absent et un fils qui la voyait aussi lessivée, la première option était la moins pire. Tout plutôt que de se sentir vulnérable et usée devant son propre fils. Certes, Arnaud était un adolescent et non plus un enfant. Mais voir sa mère si vidée ! Il fallait lui épargner ça.
    Elle se laissa aller contre le dossier du fauteuil et se massa la base du nez.
    Un nouveau meurtre, en plein La Défense. S’agissait-il du même assassin ? Dans ce cas, il devenait de plus en plus fou, de plus en plus audacieux.
    Son calepin était ouvert sur la table basse devant elle.
Yeux arrachés. Visage piétiné. Crâne frotté contre le sol jusqu’à usure.

    Le bruit de la porte qui s’ouvrit, puis se refermait lui parut lointain, comme si c’était celle d’un appartement deux étages plus haut ou plus bas. Tout son esprit était à La Défense, devant ce cadavre hideusement défiguré.
_ A aussi peu de temps d’intervalle, c’est sûrement le même, avait dit Portalis. Apparemment, cette nouvelle victime contredit ma théorie.
    Le criminologue en était venu à penser que l’assassin était schizophrène.
Eve ? appela la voix de Yannick depuis son salon, dont elle s’était éloignée.
_ Il faudrait
Eve ! Je suis là !
un rapport d’autopsie dans les plus brefs délais.
_ Bon sang ! Déjà trois victimes...
_ Et ça ne va pas s’arrêter là, croyez-moi ! Maintenant, il a pris goût à ce qu’il fait... Il va y avoir d’autres vic...

    Eve sursauta lorsqu’une main lui secoua l’épaule.
_ T’étais encore au boulot ! tenta de plaisanter Yannick.
_ Excuse-moi. Un autre meurtre.
_ Je m’en doute.
_ Yannick, ce type devient de plus en plus dingue ! On a retrouvé le cadavre à La Défense.
_ Hein ? Mais y avait combien de témoins ?
_ On pense que le meurtre s’est fait en soirée, quand y avait plus personne.
    Yannick secoua la tête.
_ Incroyable...
    Il venait de comprendre la même chose qu’Eve. L’assassin avait laissé un cadavre dans un lieu très fréquenté, voulait qu’on voie son oeuvre sinistre. Nul besoin d’être criminologue pour ajouter à son profil psychologique une audace démente.
    Il s’assit à côté de son épouse et passa un bras autour de ses épaules.
_ Te laisse pas bouffer, Eve.
_ Comment ça ?
_ Quand je suis entré, tu t’en es même pas rendue compte. T’étais plongée dans ce meurtre.
_ Mais c’est déjà la troisième victime ! Tu te rends pas compte !
_ Pff... Tout de suite ! Je m’en rends compte, merci. Encore heureux ! Mais c’est pas en te laissant bouffer par cette saloperie d’affaire que tu vas arrêter ce malade.
    Eve resta longtemps silencieuse. Puis elle saisit le carnet, le referma sèchement et le rangea dans une poche de son tailleur.
_ T’as sûrement raison.


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    J’ignore si vous avez entendu parler ou non de ces étranges paralysies nocturnes : certaines personnes se réveillent en pleine nuit et aperçoivent un personnage effroyable qui s’approche d’eux et se couche sur eux. Ces personnes sont convaincues qu’elles ne rêvaient pas à ce moment.
    Ce phénomène m’a fasciné très tôt. Lorsque j’étais en cinquième, j’avais appris la terreur que l’an mille avait inspirée. En ces temps de superstition, beaucoup de gens étaient persuadés que c’était le temps de l’Apocalypse. Mon professeur d’histoire avait distribué plusieurs témoignages à ce sujet. L’un d’eux m’avait particulièrement étonné : un homme prétendait qu’il avait été réveillé par une bête à cornes qui s’était assise sur lui.
    Quand j’étais jeune, ces paralysies nocturnes, dont l’anecdote que je viens de raconter constitue un exemple, ne s’expliquaient pas. Aujourd’hui, des recherches ont été faites, et bien qu’il reste quelques points d’interrogation, on estime que ce phénomène est tout à fait rationnel, aussi effrayant soit-il. Sans rentrer dans les détails, disons tout simplement que les rêves sont générés par une partie du cerveau, normalement déconnectée lorsque nous sommes réveillés.     Il arrive parfois que cette partie continue à fonctionner alors que nous nous réveillons brusquement en pleine nuit. Ces circonstances effrayantes ont tendance à bloquer notre respiration. Du coup, l’aire du cerveau où sont générés les rêves se met à créer des hallucinations effrayantes de silhouettes qui nous paralysent.
Jusqu’à la troisième nuit après le meurtre de La Défense, je n’avais été victime d’aucune paralysie nocturne. Pour tout vous dire, je m’en portais très bien, je n’ai pas honte de vous l’avouer : j’ai beau en connaître l’explication scientifique, je n’en suis pas moins encore terrifié par certains récits. D’autre part, en dépit de mon esprit plutôt rationnel -quoique... Beaucoup de mes convictions ont changé depuis ma rencontre avec le Bonhomme Hiver... Mais passons !- Donc, en dépit de mon esprit plutôt rationnel, j’avais très peur de ces questions auxquelles aucun neurologue à ce jour n’a encore répondu de façon satisfaisante.                 Peut-être que si, à présent... Après tout, dans cette cellule, je ne suis pas très au courant de ce qui se passe dehors.
    Cette nuit-là, je me suis réveillé brusquement. Et j’ai vu une silhouette qui se tenait près du lit. Elle s’est approchée lentement. Je me suis rapidement répété tout ce que je savais sur les paralysies nocturnes, je me suis efforcé d’ignorer la peur que j’éprouvais...
    Mais ça ne servait à rien. Ce n’était pas une paralysie nocturne, ce n’était pas une silhouette.
    C’était le Bonhomme Hiver.
_ Oh ! Pardon, tu dormais... a-t-il chuchoté.
    Il a plaqué sa main de glace sur ma bouche.
_ Je te rassure, mon grand : ce n’est pas notre dernier meurtre.
    J’ai vu son visage se rapprocher du mien, comme s’il avait l’intention de m’embrasser.
_ Pour le prochain, il va falloir que je trouve quelque chose de... de...
    Je ne voyais plus rien d’autres que ses yeux noirs et froids. L’odeur gelée de la neige envahissait mes narines.
_ Enfin, tu vois, quoi... Fais-moi confiance, nous allons vraiment rire la prochaine fois ! Tu ne crois pas ?
    Aujourd’hui encore, j’ignore où j’ai trouvé le courage de saisir son poignet glacé. Malgré mes mains tremblantes, j’ai réussi à éloigner sa main de ma bouche, mais voir son sourire arrogant m’a suffi à comprendre que c’était uniquement parce qu’il se laissait faire.
_ Oh ! Une épouse... Je l’oubliais, celle-là. Dis-moi, mon petit Richard, et si c’était ma prochaine victime ?
    Françoise ! Il en avait après Françoise !
_ Comment je fais pour le viol ? Avant ou après sa mort ?
    J’ai hurlé :
_ Fichez le camp !
_ Allez, réveille-la, qu’elle se débatte avec moi. Qu’est-ce que je vais m’amuser ! Crie plus fort encore...
    La lampe de chevet du côté de Françoise s’est allumée. Ebloui, j’ai fermé les yeux.
_ Mais qu’est-ce qui t’arrive, Richard ?
    Quand j’ai rouvert mes paupières, des voiles de persistance rétinienne ont masqué ma vue. Peu à peu, ils se sont dissipés.
    Le Bonhomme Hiver n’était plus là.
_ Richard ! Tu as fait un cauchemar ou quoi ?
    J’avais envie d’éclater de rire. Quand on vit un cauchemar à longueur de temps, faire un mauvais rêve deviendrait presque votre plus cher désir, tellement ça vous changerait les idées...
    Une fois de plus, j’ai menti.
_ Pire que ça... Tu sais, ces paralysies nocturnes ?
    Je lui avais parlé du phénomène. Elle savait donc de quoi je parlais.
_ Tu en as eu une ?
_ Eh oui. Bon sang, c’est effrayant !
    Je l’ai serrée dans mes bras.
_ Je t’aime...
    A ce moment-là, je me suis juré de faire tout mon possible pour la protéger du Bonhomme Hiver. Tout en sachant que ça ne serait pas suffisant.


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Hôtel Brienne, Saint-Germain-des-Prés, Paris 6ème
Deux ans et demi auparavant


_ Putain la baraque !
    Ce fut l’unique commentaire qui daigna sortir de l’esprit illettré de Quentin. Impossible de lire la plaque de la place où Christophe l’avait emmené. Impossible également de lire l’inscription en fer forgé au-dessus de la petite grille. Mais à travers les barreaux, c’était une sacrée putain de baraque !
    Christophe se tourna vers le SDF et sourit.
_ Ce que tu vas préférer dans cette baraque, c’est la propriétaire.
_ C’est une princesse ou quoi, pour se payer tout ça ?
_ Une comtesse. Léonore de Sainte-Ambre.
    Christophe composa un code. La grille s’entrouvrit. Il la poussa.
    Quentin le suivit.
_ La bagnole !
_ La dernière Austin Mini. Franchement, ça me déplairait pas.
_ C’est pas à toi ?
_ Eh non. C’est à Léonore.
_ Dis donc, une comtesse, elle doit pas être marrante...
_ Tu te trompes ! C’est vrai, c’est une aristo, mais elle déteste sa famille. Son père lui laisse cet hôtel particulier en espérant qu’elle lui foute la paix.
_ Elle fait quoi comme boulot ?
_ Elle boursicote. Viens avec moi, je vais te la présenter.

    Après une entrée digne d’un palais royal et un couloir auquel ne manquaient que les miroirs pour devenir une vraie galerie des glaces, Christophe frappa à une porte.
_ Oui ? répondit une voix féminine.
_ C’est Christophe. Quentin est là.
_ Merci. Fais-le entrer.

    C’était quoi cette pièce ? Une grande table de bois et de dorures entourée de trois fauteuils, une baie qui offrait une vue sur un parc gigantesque...
    Un bureau ?
_ Tu t’appelles donc Quentin, c’est bien cela ?
    C’était cette superbe blonde qui lui parlait. De quel conte de fées sortait-elle pour être aussi belle ?
_ Euh... C’est bien ça, oui.
_ Je m’appelle Léonore. Christophe a dû t’expliquer un petit peu le fonctionnement du foyer.
_ Attendez ! C’est un foyer, ça ?
_ Mais oui. D’un genre un peu particulier. Christophe ne t’a donc rien dit ?
_ Ben, il m’a dit que vous pouviez m’aider.
_ Assieds-toi.
_ Vous... Vous êtes sérieuse ?
    Léonore eut un petit rire sans moquerie.
_ Pourquoi plaisanterais-je ?
    Quentin s’assit sur un fauteuil devant le bureau.
_ Ca me fait drôle... J’ai pas trop l’habitude qu’on me traite comme ça...
    Léonore s’assit face à lui.
_ Qu’est-ce que Christophe t’a dit exactement du foyer...
_ Ben, il paraît que vous faites tout pour qu’on trouve du boulot...
_ C’est un résumé rapide, mais tout à fait exact. C’est pour cette raison qu’avant de te montrer ton lit, j’aimerais que tu m’aides à faire le point sur ta situation.
_ Vous rigolez ou quoi ? Je suis à la rue depuis dix ans, qu’est-ce que vous voulez savoir d’autre ? Et puis respirez et vous allez en savoir plus...
    Quentin avait conscience de puer pire qu’une charogne. Un jour où il était (sans ticket, bien entendu !) entré dans un wagon de métro pour mendier, les grimaces et les narines froncées des passagers en avaient dit long. Lui-même, qui aurait pu s’y habituer, en avait souvent la nausée, de sa puanteur.
    Mais Léonore n’en laissait rien paraître.
_ C’est bien autre chose que j’aimerais savoir. Pour commencer, une question qui n’a rien de blessant : sais-tu lire et écrire ?
_ Ben...
    C’était un peu compliqué. Elève pas très doué, il avait su un petit peu, puis avait légèrement oublié...
_ Non ? Eh bien, tu apprendras chez nous.
    Tout en posant ses questions et en écoutant les réponses, Léonore griffonnait des notes.
_ As-tu travaillé ?
_ J’ai essayé, mais...
_ Essayé ? Comment ça ?
_ Ben, j’ai voulu être apprenti cuistot dans un restau, et puis, ils ont pas voulu ! J’avais pas de...
_ BEP cuisinier ?
_ Ouais, c’est ça ! En fait, je me suis barré de l’école quand j’avais seize ans, et puis...
_ D’accord. Cuisinier, c’était le métier qui t’intéressait ?
_ Je sais pas trop... J’ai aussi été un petit peu serveur, et puis ils m’ont viré.
_ T’a-t-on dit pour quelle raison ?
_ J’ai fait une connerie en rendant la monnaie. Je me suis gouré parce que... Parce que j’avais pas reconnu exactement les billets.
_ Je comprends. Et le client a fait un scandale ?
_ Ben ouais... J’ai mal lu ce qu’y avait sur le billet comme chiffre... Le client il a gueulé et le patron il faisait gaffe à sa clientèle... Alors il m’a dit que... Que pour moi, c’était fini, quoi !
_ D’accord. Dans un premier temps, tu vas, comme je te le disais, apprendre à lire et à écrire. Nous allons essayer de te trouver un travail, mais je ne te garantis rien. Ce sera dans tous les cas provisoire, et cela risque d’être... dur. Nous avons des partenariats avec des entreprises, des garages...
_ Des garages ? Quand j’étais gosse, j’adorais les bagnoles !
    Léonore griffonna.
_ Une bonne piste, donc... Tu n’aimerais pas apprendre la mécanique ?
_ Ouais, pas mal !
_ D’accord. Nous essaierons de te faire accepter dans un garage. Mais cela ne change rien à tes cours de lecture et d’écriture. Après, si ton patron est satisfait de ton travail, peut-être te gardera-t-il pour un emploi à plein temps. Tu auras donc un salaire. Ce sera le moment de chercher un logement.
_ Attendez... J’aurai mon chez-moi ?
_ Tout cela ne dépend que de ta bonne volonté. Vois-tu, Quentin, le but de ce foyer est d’aider ceux et celles qui ont la volonté de s’en sortir. Cela semble être ton cas. Malheureusement, la volonté ne suffit pas toujours. Alors, nous donnons le coup de pouce nécessaire. A présent, nous allons visiter le foyer.


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Laboratoire de police scientifique de Paris
3 quai de l’horloge, Paris 1er
Deux ans plus tôt


_ Commissaire Bersant. Docteur Portalis, salua le commissaire Martin Gilstein de ce fort accent alsacien qui participait autant que sa compétence à sa renommée dans la police nationale. Excusez-moi de vous avoir appelé d’urgence, mais je crois qu’on tient quelque chose d’intéressant.
    Il emmena Eve Bersant et Victor jusqu’à son bureau.
_ Dites-moi, docteur Portalis, demanda-t-il en fermant la porte. Avez-vous fait un portrait de notre psychopathe ?
    Le criminologue haussa les épaules.
_ J’avoue qu’il est encore sommaire. Avec les deux premiers meurtres, je croyais disposer de pistes sérieuses, mais ce troisième meurtre contredit mes idées.
    Boris Clément, le jeune cadre de Sony assassiné à La Défense, différait des deux précédentes victimes. Rien de commun en dehors de la sauvagerie.
_ Que voulez-vous dire ?
_ Comme je vous l’ai expliqué lors de la découverte des deux premiers cadavres, j’ai remarqué dans les deux premiers meurtres une dichotomie au niveau des blessures, ce qui m’a fait penser -avec les réserves d’usages, bien entendu- que nous avions affaire à un schizophrène. Mais le meurtre de Boris Clément est très différent.
    Gilstein sourit.
_ Je n’ai pas vos compétenes en psychologie criminelle, mais je pense que vous aviez vu juste.
_ Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
_ Voyez vous-même. Commissaire Bersant, si vous voulez bien...
    Il ouvrit une grande enveloppe et en sortit une photo.
_ C’est un relevé d’empreintes digitales effectué sur le sol, sous la Grande Arche, là où a été commis le dernier meurtre. Les empreintes sont celles de Boris Clément.
    Eve sursauta. Les empreintes digitales, rendues étincelantes par ce produit dont elle ne retiendrait sans doute jamais le nom, formaient deux mots parfaitement lisibles. Deux mots implorants, terrifiants.
Au secours !
_ Avez-vous pu relever des empreintes sur la main de Boris Clément ? demanda Portalis.

Quelle chance ! Il a touché cette main glacée... Mmh...
Pas maintenant, non. Pas maintenant !
Cette main glacée, fourrée dans son slip...
Assez !

_ Docteur Portalis ?
La voix de Gilstein arracha juste à temps Victor à ses atroces fantasmes.
_ Excusez-moi, je réfléchissais.
_ Je disais que non. Aucune empreinte sur la peau de la main.
_ Commissaire Bersant, pensez-vous, vous aussi, que c’est le meurtrier qui a écrit ces mots ?
_ Il y a de fortes chances.
_ Il a voulu que son message ne soit lisible que par la police.
_ Vous pensez qu’il veut qu’on l’arrête ?
_ Non. C’est de l’aide, qu’il veut.
    Eve fronça les sourcils.
_ De l’aide ?
_ Oui. Il est victime de... De sa personnalité tueuse. Lui-même se croit innocent. Sa schizophrénie est encore plus grave que je ne le pensais !


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Université Paris-Sorbonne

_ Vous avez parlé de cette cassette où Richard Trémars raconte une paralysie nocturne... très particulière, dit Kreutz.
    La visite du Bonhomme Hiver en pleine nuit, peu après l’assassinat de Boris Clément. Cette cassette n’avait pas été aussi impressionnante que la voix de l’alter ego lors de la description du meurtre, mais...
    Déjà pas mal. Sans les bras de Simon, quelles nuits aurait passé Pauline après l’audition de cet enregistrement ?
_ Dans nos entretiens, il m’a signalé qu’il n’en avait fait aucune jusqu’à celle-ci.
    De Sancrèze se pinça la lèvre. Cet examen devait être pour lui un drôle de supplice. L’épisode de l’image d’Hannibal Lecter était encore frais dans son esprit, donc sansible Il aurait bien voulu n’en rien laisser paraître, mais ses yeux ne partageaient pas cet avis.
_ C’est troublant. Il y a encore beaucoup de choses que nous ignorons sur les paralysies nocturnes, mais il y a au moins un fait établi : les gens qui y sont confrontés en souffrent depuis leur enfance. Dans certains cas, cela peut aller en s’aggravant.
_ En effet. Je connais l’exemple de John Stephens, un anglais qui, dans son enfance, était... visité, on va dire, par un homme grand et très pâle. Depuis qu’il a atteint l’âge adulte, cet homme semble le violer. Mais je sais bien qu’a priori, une paralysie nocturne n’arrive pas à l’âge adulte. Mais comme vous l’avez rappelé, nous ignorons encore beaucoup de choses sur ce sujet : nous avons établi la règle de la récurrence d’après l’observation des cas connus. De plus, Richard Trémars a comme par hasard était visité par le Bonhomme Hiver.
_ Cela n’avait rien d’un hasard, remarqua Pourchaume.
_ Nous sommes entièrement d’accord. Observons les circonstances de cette visite. Richard Trémars est seul, ce qui correspond aux circonstances habituelles où son alter ego se manifeste. Seul ? A l’exception de sa femme... endormie. Le Bonhomme Hiver lui a parlé de sa femme... et lui a promis qu’il la tuerait. C’était là le but de cette... visite. Je ne suis donc pas sûre qu’on puisse véritablement parler de paralysie nocturne.
_ Pensez-vous que Richard Trémars aurait pu tuer, au cours d’une crise de démence, sa femme ?
_ Je ne suis évidemment sûre de rien. Un tel personnage est très difficilement prévisible. Il était alors très amoureux de sa femme, et l’est toujours aujourd’hui. Je pense que c’est cet amour qui a protégé madame Trémars.
_ Comment est-ce possible ? demanda Kreutz.
_ N’oublions pas que la schizophrénie est, selon le Ernst Weil, un esprit divisé en deux. Weil a démontré que des sentiments particulièrement forts, peuvent aider l’une des deux personnalités à prendre le dessus. En l’occurence, il y avait bien un sentiment fort : l’amour. Cet amour a permis à Richard Trémars d’étouffer le Bonhomme Hiver.
    Pauline se retint de sourire au souvenir de Simon. Lui qui pensait que la schizophrénie, c’était comme Pile-et-Face dans Batman ! Comme elle l’avait chambré avec ça ! Après, il avait progressé en évoquant Lost highway, un de ses films préférés. Ca, c’était moins à côté de la plaque, déjà.
_ Ernst Weil... Fascinant, vous ne trouvez pas ? demanda Kreutz.
    Elle ne se laissa pas dérouter par cette question hors de propos.
_ Ses travaux sont remarquables et m’ont beaucoup servi pour mon mémoire.
    De Sancrèze l’avait prévenue : Attention à vos références. C’est à double tranchant. Connaissez-les sur le bout des doigts, sans quoi vous allez vous faire coincer ! Ce rappel n’est évidemment qu’une précaution : je vous sais assez studieuse pour tenir compte de cette vérité et travailler votre mémoire en conséquence. Le même conseil était donné pour le bac français : Attention quand vous citez des ouvrages. N’importe quel examinateur, si vous lui parlez d’un livre, se fait une fête de vous interroger sur l’auteur. Le but est de vérifier votre culture, mais si jamais vous n’êtes pas si cultivé que ça, ça devient tout autre chose : vous coincer.
_ Arrivez-vous à réaliser qu’il est mort seulement quelques années après Freud ? poursuivit le psychiatre.
_ Et ses théories, encore aujourd’hui, sont d’actualité pour la plupart. J’avoue que j’ai trouvé ça incroyable ! J’ai beaucoup de respect pour le docteur Weil.
_ Je crois que nous partageons tous votre respect. Mais si vous le voulez bien, nous allons revenir à votre mémoire.



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    Aujourd’hui encore, j’ignore comment j’ai pu dormir après la visite du Bonhomme Hiver. Françoise et moi avons fait l’amour. J’ai failli oublier que ce serait peut-être la dernière fois avant qu’elle ne soit la victime de ce monstre de neige et de glace ! Puis j’ai fermé les yeux, j’ai attendu le sommeil... C’est tout ce que je sais.
    Le lendemain matin, pendant le petit déjeuner, nous avons rapidement reparlé de cette paralysie nocturne. Françoise m’a demandé à quoi ressemblait l’être dont j’avais eu la visite. Avec de l’imagination, j’aurais inventé une créature de toutes pièces. Mais je suis -enfin, j’étais- neurochirurgien, pas romancier. Alors, je me suis rappelé un cas célèbre et ai parlé de cette silhouette : une vieille femme au visage hagard.
    Avant de partir à l’hôpital, j’ai surpris Françoise en lui demandant d’être très prudente.
_ Mais qu’est-ce qui pourrait m’arriver ?
_ Cette paralysie nocturne... Cette femme m’a donné un mauvais pressentiment !
    Françoise a éclaté de rire.
_ Ne me dis pas que tu as peur qu’elle s’en prenne à moi !
    J’ai soupiré.
_ S’il te plaît, fais très attention...
_ D’accord, je ferai très attention ! Allez, va au travail tranquille. Tu vas être en retard !

    Sur ce point, elle se trompait : je suis arrivé à mon bureau bien à l’heure. Après avoir ôté ma veste et enfilé ma blouse blanche, je suis allé voir un patient opéré la veille.
_ Monsieur Grez ! Vous allez bien, aujourd’hui ?
    J’avais ôté de son cerveau une tumeur, certes pas énorme, mais...
_ Ca me fait drôle de savoir que... Ben, que vous avez fouillé ma cervelle !
_ On peut présenter les choses comme ça.
_ Enfin, ça me rassure de savoir que cette saleté est plus dans ma tête !
_ Et elle ne devrait pas revenir : il n’y avait aucune métastase. Nous sommes intervenus à temps ! Nous allons vous garder quelques jours, le temps que votre calotte crânienne se ressoude de façon acceptable. Je vois qu’on vous a déjà donné vos calmants... Essayez de ne pas en prendre trop, d’accord ?
_ D’accord. Je pourrais devenir dépendant ?
_ Si vous respectez les doses prescrites, non. Mais si vous les dépassez, il y a un risque. Donc, respectez bien les doses !
_ D’accord.
_ Allez, reposez-vous bien. Bonne journée !
_ A vous aussi.
    J’ai quitté monsieur Grez sans savoir qu’il mourrait cette nuit même. J’ai regagné mon bureau afin de consulter mon planning de la journée. Avant de consulter mes rendez-vous, j’ai pris le temps de jeter un oeil à cette photo de ma petite famille toujours posée sur mon bureau. Aujourd’hui encore, cette photo fait partie des éléments de mon ancienne vie que je regrette. Je me rappelle très bien des circonstances. Un touriste italien avait accepté de nous photographier à l’aide de notre appareil sur la plage à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Il avait insisté pour que nous lui envoyions la photo.  Ce que nous avons fait. J’aime mieux ne pas penser à ce qu’il a pu éprouver en apprenant que c’était un psychopathe qu’il avait photographié. Je préfère croire qu’il a oublié notre rencontre.
    Sur cette photo, Françoise portait ce bikini bleu marine dans lequel elle était si jolie. De bonnes vacances, quand j’y repense. Caroline et Pierre s’étaient plaints des graviers qui tenaient lieu de sable. Pourtant, ils avaient réussi à sourire sur la photo...
    J’ai fait un bond.
    Mon image avait été remplacée par celle du Bonhomme Hiver, qui passait son bras de neige et de glace autour des épaules de Françoise. Il sourirait et ses yeux, braqués sur la poitrine de ma femme, brillaient d’une effrayante lubricité.
    Caroline et Pierre souriaient, mais leur calotte crânienne avait disparu, ainsi que leurs yeux, qui n’étaient plus que des orbites à travers lesquelles je pouvais voir la glace pilée qui remplaçait leurs cerveaux sans doute arrachés...

    J’ai fermé les yeux. Ma bouche s’est ouverte, mais j’ai réussi à retenir le hurlement d’horreur qui ne demandait qu’à jaillir.
    Je les ai rouverts. Françoise, Caroline et Pierre étaient là. Leurs yeux se plissaient face au soleil, leurs calotte était intacte. Quant au Bonhomme Hiver, il n’était plus là. C’était bien moi qui passais un bras autour des épaules de mon épouse.


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Hôpital Saint-Louis, deux ans plus tôt    

_ Qui a découvert le cadavre ? demanda Eve Bersant à l’agent qui l’emmenait.
_ Une infirmière. C’est au service neurologie.
    Il appuya sur le bouton du septième étage.
_ Elle devait donner des calmants à un patient qui s’était fait enlever une tumeur hier.
_ Je devine ce qu’elle a trouvé.
_ Commissaire, franchement, ça m’étonnerait que vous deviniez ce que vous allez voir. C’est vraiment dégueulasse !
    L’ascenseur s’arrêta. L’agent emmena Eve vers une chambre.
_ Le docteur Portalis est là ? demanda-t-elle.
_ Pas encore.

    Le cadavre attendait, encore couché sur ce lit d’hôpital rouge sang. Des lambeaux blancs -ceux d’un pyjama- étaient éparpillés sur le linoleum de la chambre.
Il a déshabillé sa victime, pensa Eve, nauséeuse, en enfilant ses gants de latex. Il s’est acharné dessus et a remis le drap en place.
    Elle s’approcha. Autour du crâne, un bandage trahissait une opération récente. Un oeil était crevé, dans l’autre était plantée, enfoncée jusqu’au cerveau, l’aiguille à perfusion. Les deux tympans avaient été percés.
    Eve saisit le bord du drap imbibé de sang, compta jusqu’à trois et le retira d’un coup sec. Devant ses yeux s’étendait le corps nu et torturé. Une veine était ouverte du poignet au coude.
Il a retiré l’aiguille de perfusion et en a profité pour torturer sa victime.
    Des pas derrière elle la tirèrent de sa macabre observation.
_ Ah ! Bonjour, docteur Portalis, salua-t-elle en se retournant. Il avait encore le drap sur lui quand on l’a trouvé.
_ D’accord. Je... Je...
_ Docteur Portalis ?

Tout nu ! Oh ! C’est trop beau !
Non, pas ça ! Pitié, pas ça !
    Victor parvint à refouler cette honteuse poussée de nécrophilie. Ca ne pouvait plus durer, il pratiquerait une auto-hypnose afin de savoir d’où cette affreuse pulsion lui venait ! Oui, mais quand ? Se la promettre ne suffisait plus, il fallait la pratiquer, maintenant !
_ Je vais m’en occuper.
    Il s’approcha du cadavre vêtu de son seul sang et sentit un début de raideur dans son pantalon.
Bon sang ! Ca suffit !
_ Cadavre examiné sur les lieux du crime, à savoir l’hôpital Saint-Louis, enregistra-t-il sur son dictaphone. Individu de sexe masculin et de race blanche. Taille et poids approximatifs : un mètre soixante-dix pour soixante kilogrammes. Le cadavre est en position allongée, sur un lit. Il est entièrement nu.
Oui, entièrement nu...
Non, non !
Ca me rappelle...
Personne ! Ca suffit !
_ L’arme a été l’aiguille à perfusion, qui a servi à déchirer une veine du bras du poignet au coude. L’assassin s’en est ensuite servi pour...
Pour pénétrer... Oui, pour pénétrer ! Comme j’aimerais pénétrer son...
Assez !
_ ...pour infliger plusieurs blessures : au ventre, à la poitrine, aux testicules, aux cuisses, aux tympans et aux yeux. Le coup fatal a été porté dans l’oeil : l’aiguille est enfoncée jusqu’au cerveau. A noter que le cadavre était recouvert d’un drap.
Tout nu sous un drap ! Dans un bon lit bien chaud...
Stop !
    Victor arrêta le dictaphone et se tourna vers la commissaire Bersant.
_ J’observe encore une dichotomie : le cadavre a été dénudé...
Mais ça suffit, merde !
_ ...et revêtu du drap.
_ Vous pensez que c’est le même ?
_ Il n’y a pas beaucoup de doutes possibles.



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Rue de la gare de Reuilly
Huit mois plus tôt

_ La schizophrénie ? Ben, c’est tout con, non ?
    Simon ne comprenait pas grand-chose aux subtilités de la psychologie. Comment lui en vouloir ? Après tout, son rayon à la FNAC, c’était la science-fiction, pas les sciences. En plus, on était le matin, on se levait tôt après une nuit franchement chaude, il avait un bol de café chaud à peine entamé devant lui...
_ T’as deux personnalités et tu les départages, non ?
    Pauline trempa un croissant dans son chocolat et grignota la bouchée.
_ Tu les départages ?
_ Je sais pas si je me fais bien comprendre. Regarde Pile-ou-Face dans Batman...
    La jeune fille leva les yeux au plafond.
_ Si t’apprends la psycho avec des comics, pas étonnant que t’y captes rien.
_ Hein ? C’est pas des personnalités multiples ?
    Elle but une gorgée de chocolat.
_ Oublie Pile-ou-Face, OK ? C’est bien plus compliqué que ça !
_ Euh... Tu vas pas me faire un cours, là ?
    Simon avala une lampée de café.
_ C’est pas trop balèze, au moins ?
_ J’essaie de faire simple.
_ Y a intérêt. Moi, avec mon Bac Pro Vente...
    Pauline ne put s’empêcher de sourire. Deux ans plus tôt, alors qu’elle fêtait son DEUG avec quelques copines de fac dans un bar, un mec l’avait matée pendant une bonne partie de la soirée. Grand, plutôt fin, il avait un beau visage. Elle avait continué la petite fête et, une fois ses copines parties, s’était rapprochée de lui. La conversation s’était engagée facilement. Il s’appelait Simon et travaillait comme vendeur à la FNAC. Ce frais émoulu du lycée professionnel s’était senti minable à côté d’une fille qui faisait des études. Pauline s’était empressée de le rassurer : après tout, il avait le même âge qu’elle et gagnait déjà un salaire, alors qu’elle avait la chance de bénéficier d’une bourse, d’un prêt étudiant... Chacun son histoire, non ?
    De rendez-vous en sorties, de sorties en nuits torrides, ils en étaient venus à s’installer en couple dans cet appartement.
_ T’avais pas complètement faux. Y a au minimum deux personnalités. Mais ces personnalités sont vraiment distinctes. Chez Pile-ou-Face, elles sont limite bonnes copines, mais ça s’est jamais vu en réalité ! La schizophrénie, c’est pas ça. Ou bien le schizophrène zappe d’une personnalité à l’autre sans le savoir. Par exemple, y a le cas d’une femme qui souffrait d’absences et qui, alors qu’elle fumait pas, a eu un jour un goût de tabac dans la bouche. En fait, sa deuxième personnalité avait fumé.
_ Et elle s’en rappelait plus ?
_ Pour simplifier, on va dire qu’elle s’en rappelait plus du tout.
_ Comment ça, pour simplifier ?
_ Bon, OK ! Chaque personnalité a sa mémoire, d’accord ?
_ Ca va, je te suis.
_ Bon. Sinon, t’as des cas comme celui de Trémars : il croit que sa personnalité est carrément un personnage. Des fois, c’est juste une voix. On pense que Jeanne d’Arc, c’était son cas. Mais dans les cas extrêmes, y a tout un personnage !
    Simon ne put s’empêcher de frémir. Le procès de Richard Trémars avait été médiatisé, et à plusieurs reprises, il avait parlé du Bonhomme Hiver. Il l’avait même décrit, certes seulement dans les grandes lignes...
_ Comment on en arrive là ?
_ C’est très variable. A l’origine de tout problème, y a un traumatisme. Mais y a autant de traumatismes que de cas. Justement, mon mémoire va essayer de remonter aux sources.
_ J’ai compris pourquoi tu tenais à ce sujet. Mais ça me fout les boules.
_ T’inquiète, je gère !
_ On en reparlera quand t’auras vraiment commencé. Tu vas voir Trémars quand ?
_ J’ai eu Saint-Benoît : j’ai rendez-vous la semaine prochaine.
_ Fais gaffe, Pauline. Quand je vois ce qu’il a fait...
_ Ca va aller ! Bon, ton café va refroidir et tu vas être en retard au taff...


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Hôpital Saint-Louis, deux ans plus tôt

_ Bonjour, madame.
_ Monsieur ?
    L’homme en blouse blanche face à Eve devait être un chirurgien ou un chef de service. Grand et brun, il avait dans son maintien et ses yeux bleus une certaine assurance, mais sans condescendance. Sur son visage aux traits élégants se lisait aujourd’hui une grande tristesse, ainsi qu’une certaine inquiétude.
_ Je m’appelle Richard Trémars, directeur du service neurologie.
 _ Ah ! Docteur ! C’est moi qui vous ai demandé. Commissaire Eve Bersant.
_ D’accord. Nous pouvons parler dans mon bureau, si vous voulez.
_ Bonne idée.
_ Allons-y.

_ Asseyez-vous, je vous en prie, invita Trémars.
_ Merci.
    Eve s’installa sur le fauteuil de cuir devant le bureau. C’était une grande pièce blanche, décorée essentiellement d’images du cerveau, de schémas éclatés... Une grande fenêtre laissait passer une ample lumière.
_ Qu’est-ce que je peux faire pour vous, madame le commissaire ?
_ Parlez-moi un peu de Michel Grez.
    Trémars haussa les épaules.
_ Eh bien, son médecin traitant -dont je pourrais vous retrouver le nom dans son dossier- le soignait pour des douleurs très fortes à la tête, à cause desquelles il lui arrivait de s’évanouir. Il avait également de légères hallucinations. Il a reconnu immédiatement les symptômes d’une tumeur au cerveau et a demandé d’urgence une série d’examens. Un scanner a permis de voir que ce médecin avait vu juste.
_ Est-ce qu’il serait possible d’avoir une copie du dossier de Michel Grez ?
_ Rien de plus facile. Attendez un petit instant, s’il vous plaît...
    Trémars se leva et s’approcha d’une armoire métallique, qu’il ouvrit.
_ A, B, C... Ah ! Les G... Giroult... Grez !
    Il sortit une pochette jaune,
_ Je vais vous faire photocopier ce dossier.
pressa le bouton d’un interphone
_ Corinne, il faudrait photocopier le dossier de Michel Grez pour la police. Est-ce que vous pourriez vous en occuper tout de suite, s’il vous plaît ?
_ Bien sûr, docteur.
_ Merci.
et le repressa afin de couper la communication.
_ Ce dossier contient normalement tout ce dont vous avez besoin, notamment les coordonnées du médecin traitant de Michel Grez.
_ Merci, docteur.
_ Il me paraît normal de vous aider de mon mieux dans votre enquête. Dites-moi, j’espère que lorsque vous interrogez un de mes confrères, il ne s’abrite pas derrière le secret professionnel !
    Eve sourit.
_ Non, je vous rassure. Donc, Michel Grez a eu un scanner, vous avez détecté la tumeur au cerveau.
_ Voilà. L’opération étant urgente, nous avons rempli immédiatement les formalités d’admission dans mon...
    On frappa à la porte.
_ Excusez-moi. Entrez !
    Eve se tourna pour voir une brune pas très grande entrer dans le bureau. Elle portait un tailleur-pantalon rouge bordeaux et des lunettes rondes à fine monture métallique.
_ Ah ! Corinne ! Je vous présente la commissaire Eve Bersant, qui dirige l’enquête sur le meurtre de Michel Grez.
_ Bonjour, commissaire.
_ Corinne, je vous laisse le dossier. Vous photocopiez tout en un exemplaire.
_ Bien, docteur Trémars.
    La secrétaire quitta le bureau.
_ Donc, j’ai fait admettre Michel Grez dans mon service. J’ai pratiqué l’extraction de la tumeur avant-hier, dans l’après-midi. Il devait rester quelques jours le temps que sa calotte crânienne se ressoude correctement.
_ Quel genre de patient c’était ?
_ Eh bien... Je dirais que c’était quelqu’un de très aimable. Un monsieur plutôt réservé.
_ Pas le genre de patient agressif, donc.
_ Absolument pas !
_ Pas le genre à appeler les infirmières en pleine nuit...
_ Pas du tout. Je suis comme vous : je me demande qui aurait pu lui en vouloir au point de...
    A nouveau, on frappa. Corinne, sans doute.
_ Entrez !
    C’était bien elle, chargée d’une pile de photocopies sous l’original.
_ Voilà, madame le commissaire. Donc, vous avez tout le dossier de Michel Grez. Je vous ai tout agrafé. J’espère que ça vous aidera.
_ Merci.
    Corinne quitta le bureau.
_ Madame le commissaire, j’espère vous avoir été utile.
_ J’ai d’autres questions.
_ Je vous écoute.
_ J’aimerais savoir à quelle heure vous avez quitté l’hôpital hier soir.
    Le trouble du neurologue n’échappa pas à Eve et sentait le mensonge. Au lieu de lui répondre calmement, il fronça furtivement tout son visage, puis hésita :
_ Eh bien, je finis mon service à dix-neuf heures. Sauf quand j’ai une opération : les opérations du cerv...
_ Hier soir, s’il vous plaît ! coupa Eve.
_ Dix-neuf heures.
_ Vous êtes revenu ?
_ Eh bien... Je prends mon service à huit heures.
_ Je voulais dire : entre hier soir et ce matin.
    Trémars se força à rire pour cacher la gêne de son baratin.
_ J’aime mon travail, mais de là à effectuer des heures supplémentaires sans réelle utilité...
_ Donc, vous êtes pas revenu.
_ Non. J’ai passé la soirée en famille.
    Lorsqu’ils avaient été interrogés, des infirmiers de garde avaient parlé de bruits de pas dans les couloirs, mais n’avaient vu personne. Aux urgences, l’infirmière chargée de l’accueil de nuit avait sorti le même genre d’histoire : des pas furtifs loin derrière elle.  
_ Comment on peut accéder à l’hôpital ?
_ Eh bien, il y a l’entrée principale, qu’empruntent les visiteurs. Il y a l’entrée des urgences. Et une entrée est réservée au personnel.
_ La nuit, je suppose que l’entrée principale est fermée.
_ Tout à fait, lâcha Trémars d’une seule traite comme s’il voulait s’empêcher de bégayer. Pour des raisons de sécurité, on laisse ouverte uniquement l’entrée des urgences.
_ Qui possède la clef de l’entrée du personnel ?
_ Eh bien... Tous les chefs de service, notre directeur, notre directeur-adjoint... Pas mal de monde !
_ Ce sera tout pour le moment, docteur Trémars. Merci de votre collaboration.



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Quartier Saint-Germain-des-Prés
Deux ans plus tôt

    Alors qu’il cherchait l’hôtel particulier où se trouvait le Foyer, Vincent se rappelait toute la chaîne des évènements qui l’avaient mené de la rue près de la gare de l’Est où il mendiait à ce quartier luxueux. C’était une fin de matinée comme les autres : les passants se foutaient de cette espèce de déchet qui quémandait son fric au lieu d’aller le gagner en bossant
(J’ai bossé, bande de cons ! Mais j’ai été foutu dehors pour raisons économiques...)
 à de trop rares exceptions près qui daignaient déposer une petite pièce. Une petite poignée de centimes d’euros garnissaient à peine le fond de sa casquette crasseuse. Il allait devoir sauter le déjeuner ! Ce n’était pas la première fois...
    Ce fut alors que la fille passa. Ses longs cheveux blonds et son teint de lait chaud dessinaient autour d’elle une aura de beauté. Elle s’arrêta devant Vincent, qui ne put rien faire d’autre que l’admirer, le souffle coupé. Sa courte jupe laissait voir ses jambes ciselées moulées dans des bas scintillants. Sa veste épousait ses lignes élancées.
_ Savez-vous que je peux vous aider, monsieur ? demanda-t-elle d’une voix douce, un fin sourire aimable aux lèvres. Et plus qu’avec les pièces dont vous semblez vous contenter.
    Avant même qu’il ne lui demande comment, elle sortit d’une poche de sa veste un billet et se pencha pour le déposer dans la casquette crasseuse. Son visage lumineux ne se crispa même pas devant la puanteur de Vincent qui, lui, ne put s’empêcher de respirer avidement le parfum doux et sucré qui émanait de cette peau fraîche.
Il saisit le billet et le brandit devant ses yeux, incrédule.
_ Mais... C’est cinquante euros !
_ Faites-en bon usage, monsieur. Et je peux vous aider d’une bien meilleure façon.
_ Comment vous pouvez lâcher une somme pareille ?
    Elle sourit, sortit de sa poche une carte de visite qu’elle déposa dans la casquette, puis se redressa.
_ Passez à cette adresse. Comment vous appelez-vous ?
_ Vincent... Vincent Chouquet.
    Il chercha dans cette loque qui lui tenait lieu de manteau une poche acceptable. Bon, celle-ci n’avait pas un trou assez gros pour laisser échapper le billet. Il y fourra les cinquante euros, toujours incrédule. Cette
bombe !
fille devait être pleine aux as ou très généreuse ou les deux à la fois. Oui, les deux à la fois, ça devait être ça... Et peut-être même un peu dingue ! Merde alors ! Cinquante euros !
    Il saisit la carte et la lut :
Fondation Sainte-Ambre
Hôtel Brienne
19, rue Saint-Guillaume
75 006 Paris 6ème
Foyer d’Accueil et d’Assistance pour personnes en grande difficulté

    La beauté sortit d’une autre poche une sorte d’agenda électronique et, à l’aide d’un stylet, y nota quelque chose.
_ Vous donnerez votre nom quand vous viendrez nous voir.

    Deux jours avaient passé. Vincent n’avait pas encore claqué entièrement les cinquante euros, mais ça filait drôlement vite ! Enfin, il trouva l’immense bâtisse qui affichait son nom d’Hötel Brienne en élégantes lettres de fer forgé au-dessus d’une grille. Les barreaux laissaient voir une cour de pavés blancs.
    Il sonna à l’interphone.
_ Oui ? répondit une voix masculine et distinguée.
_ Je m’appelle Vincent Chouquet. On m’a dit de... ben, de venir vous voir, quoi...
_ Un instant, je vous prie. Effectivement, votre visite était attendue, monsieur Chouquet. Je vais vous ouvrir la grille.
Bzzzt !
    Vincent poussa les barreaux, traversa la cour et monta les marches du perron. Un majordome lui ouvrit la porte.
_ Bonjour, monsieur Chouquet. Mon nom est Arthur.
_ Ben... Bonjour Arthur.
_ Veuillez me suivre.

    Arthur mena Vincent à travers des couloirs richement décorés jusqu’à une porte à laquelle il frappa.
_ Oui ?
La voix de la fille !
_ Mademoiselle Léonore, monsieur Vincent Chouquet est là.
_ Merci, Arthur. Faites-le entrer.
    Le marjordome ouvrit la porte.
    Ces cheveux blonds, ce teint pur, ces yeux bleus... La fille !
_ Bonjour, Vincent. Entre et assieds-toi.
    Vincent s’approcha timidement du bureau.
_ Je m’appelle Léonore de Sainte-Ambre.
_ Hein ? Mais c’est le nom de la fondation, ça !
_ Tout à fait. Ma fondation porte mon nom.
_ C’est... C’est votre fondation ?
_ Exactement.
_ Excusez-moi, je me suis pas fait beau, mais...
    Léonore de Sainte-Ambre rit doucement.
_ Ne t’inquiète pas pour ça, Vincent. Dis-moi plutôt ce que tu penses que nous sommes ?
    Le sans-abri regarda la belle aristocrate, surpris par la question.
_ Ben... Je suis un pauvre, et vous, vous êtes une aristo !
Léonore sourit.
_ Je voulais dire : qu’est la fondation, d’après toi ?
_ Ben... Un foyer ?
_ J’ai voulu faire bien davantage.



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   Je n’avais rien à me reprocher dans cette histoire, et pourtant, j’ai menti à la commissaire Bersant. Un comble ! Mais m’aurait-elle cru ? Non, bien sûr. Elle aurait été aussi sceptique que ces psychiatres qui refusent de croire à la réalité du Bonhomme Hiver.
    Oh ! Je ne leur en veux pas. Moi-même, si on me parlait d’un homme de neige et de glace, j’aurais du mal à y croire. Et pourtant, je ne pense pas être borné. Je me définirais comme... comme... quelqu’un de rationnel, mais avec l’esprit ouvert. Comme n’importe quel scientifique, je sais reconnaître que beaucoup de choses échappent à notre compréhension. Le Bonhomme Hiver, par exemple... Aujourd’hui, je ne peux toujours pas m’expliquer comment cette ombre de neige et de glace peut... peut vivre.
    J’en reviens au meurtre de Michel Grez. Ce n’était pas un proche. Mais c’était un patient, un homme que je connaissais. Les autres victimes étaient pour moi des étrangers. J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu pour empêcher leur mort, mais que suis-je face à ce monstre ? Chaque fois que j’ai voulu l’empêcher de commettre ses atrocités, il m’a neutralisé.
    J’étais revenu à l’hôpital en pleine nuit à cause de... Pas seulement à cause de la photo. A elle seule, cette image de ma famille si odieusement mutilée aurait pourtant suffi à me donner un pressentiment des plus sinistres. Mais bien plus tard, j’ai eu l’horrible surprise de lire un message. Quand je dis un message, je ne veux pas parler de quelques lignes griffonnées sur un papier. Je ne veux pas non plus parler d’un rébus, d’une énigme, d’une image...
    Je veux dire que des lettres de neige étaient écrites sur le bois de mon bureau, entre l’interphone et le téléphone, le long de mon ordinateur portable. Aujourd’hui encore, je revois souvent en rêve le texte scintiller comme du sang gelé.
Cette nuit, je m’occupe de Michel Grez. Merci d’avance de ne pas me mettre de bâtons dans les roues.
Qui tu sais...

    C’était la première fois que je voyais un tel message. Jusqu’alors, le Bonhomme Hiver faisait tout pour me surprendre. Mais voilà qu’il m’écrivait de cette façon étrange pour me prévenir de son prochain meurtre ! Et comme toujours, il se moquait de moi, de mon impuissance...
    C’en était trop. Je devais agir. Je ne pouvais pas laisser le Bonhomme Hiver continuer ! J’ai cru naïvement qu’en le prenant par surprise, je pourrais le neutraliser.
    En fait, j’ai été assez stupide pour croire que je pourrais le prendre par surprise. J’ai payé cher mon erreur. Très cher.
    Mentir à Françoise ne m’a pas été facile. Certes, il m’a suffi de lui parler d’un cas difficile que je tenais à surveiller personnellement. Mais j’avais tellement honte ! Mentir à l’un des êtres qui comptaient le plus pour moi... J’ai parlé de complications à la suite d’une opération : un patient qui souffrait de migraines. Ca arrivait, mais ça pouvait être mauvais signe. Il fallait donc que j’y prenne garde.
    Je suis donc allé à l’hôpital en pleine nuit. J’ai essayé d’être aussi discret que possible : qu’aurais-je dit aux permanents de nuit ? Je me voyais mal leur expliquer qu’un bonhomme de neige allait assassiner l’un de nos patients et que je le savais grâce à un message gelé sur mon bureau. Ce n’est que plus tard que j’ai su que j’avais été entendu. Mais qu’importe...
    J’ai utilisé l’entrée du personnel, puis l’escalier. J’ai ouvert discrètement la chambre de Michel Grez.
_ Tiens ! Richard ! Entre, mon grand, entre !
    C’était le Bonhomme Hiver. Il m’attendait ! Un sourire arrogant barrait son visage de neige et de glace.
_ Pas bien, Richard... Tu comptais m’empêcher de tuer ce merdeux ? Tiens, pour ta peine !
    Je me suis avancé vers lui. Je n’avais jamais tué rien de plus grand qu’une guêpe, et pourtant, je n’ai pas hésité. Je voulais le tuer. J’ai revu ce pauvre vendeur du sex shop, son corps écorché, son visage plein de clous. J’ai revu ce SDF du métro. J’ai revu ce cadre à La Défense.
    Le Bonhomme Hiver devait mourir. Je n’ai écouté que ma haine.
    Il m’a regardé m’approcher de lui, un sourire ironique sur son visage glacé, puis a étendu sa main vers moi. Une épaisse gangue de glace s’est formée autour de moi, m’a totalement immobilisé. J’ai tenté de me débattre, mais mes muscles prisonniers n’ont pas pu bouger d’un millimètre. Le froid traversait mes vêtements, toute la chaleur de mon corps se vidait. Mais je savais que la glace ne fondrait pas.
_ Tiens, Richard ! Regarde-moi travailler !
    J’aurais voulu fermer les yeux, mais la gangue bloquait mes paupières. J’ai donc été obligé de regarder, impuissant, la mort atroce de Michel Grez, que je n’ai pas su protéger.

    J’ai vu le Bonhomme Hiver agiter l’aiguille à perfusion dans le bras de Michel Grez, l’arracher à ces chairs déchirées, la planter dans l’épaule, dans le ventre...


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17, rue de Madrid, Paris 17ème
Deux ans plus tôt

    Victor s’engouffra dans son appartement, verrouilla la porte et, tout en semant sur son passage son imperméable et sa veste, fila vers un fauteuil où il se laissa tomber, le visage plongé entre ses mains.
    A chaque cadavre, ses affreuses pulsions l’assaillaient, l’envie de faire l’amour avec cette chair morte le tenaillait. Mais d’où venaient-elles ? Pourquoi la mort lui donnait-elle ces désirs si abjects ?
    De quand datait-elle ? Il ne le savait même plus. Elles avaient peut-être toujours été là.
    Victor avait consulté plusieurs psychiatres pour se soigner, mais aucun ne s’était montré capable de le guérir de sa nécrophilie. Tous étaient d’accord sur un point : ça venait d’un traumatisme. Lequel ?
    Las de ces consultations aussi vaines les unes que les autres, il avait adopté la seule solution qui lui restait : faire avec. Refouler tant bien que mal ces désirs de corps putrides. Ces images de son sexe enfoncé dans ces chairs pourries.
    Jusqu’alors, ça ne s’était pas su. Mais dans le bureau de Gilstein, il s’était mis à rêver de... Et à l’hôpital ce matin, Eve Bersant l’avait tiré de ses affreux fantasmes. Sans deviner ce qui se passait réellement ? Pour l’instant, elle n’en était qu’au stade Il y a quelque chose qui cloche. Le problème était qu’il ne s’agissit pas de la première venue. Eve Bersant devait ses galons de commissaire à ses états de service. C’était une femme qui avait résolu des enquêtes pas toujours faciles, loin de là. L’affaire Nehout, vieille de dix ans, était restée dans les annales de la police. A la Santé, Xavier Nehoux, en réclusion à perpétuité après plusieurs viols et assassinats d’enfants, avait eu pour camarade de cellule un petit voyou dépressif... comme par hasard retrouvé pendu dès le lendemain de son arrivée. Tout sentait le suicide à plein nez. Nehoux était soigné et, selon plusieurs psychiatres, ses pulsions tendaient à faiblir. Bersant, alors lieutenant, avait refusé de classer l’affaire en dépit de l’avis de son supérieur : quelque chose sonnait faux. Elle avait fini par prouver la culpabilité de Nehoux.
    C’était bien ce que redoutait Victor : une telle femme risquait fort de passer du stade Il y a quelque chose qui cloche au stade Je travaille avec un cinglé de nécrophile ! Après, c’était : une carrière et une vie brisée.
    C’en était trop. Il fallait en finir.

    Les psychiatres qui s’étaient penchés sur sa nécrophilie avaient recherché les sources dans son passé.
    Son enfance était... plutôt heureuse. Un petit village en Aquitaine. Des parents sévères, certes, mais surtout aimants. Un chien joueur.
    Son adolescence était... très ordinaire. Le lycée. Les premiers émois amou... Amoureux... Mais avec qui, au fait ? Aucun visage de jeune fille ne voulait se présenter dans ses souvenirs.
    Et si sa mémoire lui mentait ? Et si trop de souvenirs étaient refoulés ?

    Victor se leva de son fauteuil et se dirigea d’un pas énergique vers sa chambre. Il ouvrit un placard, s’accroupit et ramassa un gros carton.
    De nombreuses photos de famille y étaient enfermées. Prises de sa petite enfance à la fin de ses études.
    Il ouvrit le carton.
    A partir d’aujourd’hui, elles ne seraient plus de simples souvenirs, mais les clefs de sa guérison.



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Rue de la gare de Reuilly
Huit mois plus tôt

    Crr crrrr... Crr crrr...
Simon, tu serais mieux au rayon informatique,
pensa Pauline, un sourire ironique à la bouche, pendant que son vieux PC portable moulinait. Ainsi, il aurait eu un bel ordinateur tout neuf à pas trop cher, et ce rossignol électronique aurait été recyclé.
_ Pfff... Allez !
    Enfin, le bureau voulut bien apparaître sur l’écran. Des icônes apparurent sans hâte dans la barre des tâches, puis le disque dur daigna cesser de crépiter.
    Cette pauvre machine avait largement fait son temps sous les mains de Papa. Elle datait d’une époque glorieuse où le multimédia était une révolution encore trop coûteuse pour s’imposer dans tous les foyers.
    Pauline se connecta, cliqua sur le gros e bleu et patienta. La fenêtre arriva, se chargea péniblement de la page d’accueil.
www.goole.
    Après un claquement impatient de langue, Pauline corrigea sa faute de frappe et tapa l’adresse de Google.
Heureusement que le débit est pas aussi lent que l’ordi !
Bonhomme Hiver Richard Trémars, frappa-t-elle avant de cliquer sur Rechercher.
    Une recherche sur Internet pouvait parfois être longue, mais là, ce fut une véritable pêche miraculeuse. Le premier lien semblait être le bon : www.tueursenserie.org
    Effectivement, la page s’avéra immédiatement intéressante. Sans plus attendre, Pauline ouvrit la fenêtre Mes documents, attendit que le disque dur ait fini de ramer et créa un dossier Bonhomme Hiver. Elle appela le traitement de texte -qui fut long à venir- et commença à taper quelques informations.
Source : www.tueursenserie.org
Richard Hugues Trémars
. Né le 7 mai 1954 à Mulhouse.
    Puis elle lut le paragraphe suivant.
    J’ai écrit sur la page d’accueil que les schizophrènes sont dangereux pour eux-mêmes : ils se blessent eux-mêmes, mais ne s’attaquent pas a priori à leur entourage. Richard Trémars est une exception. En effet, il souffre d’une forme particulièrement grave de schizophrénie : il est allé jusqu’à créer un personnage !
    Jusque là, rien de vraiment nouveau. Les médias avaient déjà parlé de ce Bonhomme Hiver.
    Pauline fit défiler la page. D’abord, ce fut une énumération des meurtres, suivie d’un rapide résumé du procès.
    Richard Trémars a été reconnu coupable, mais irresponsable de ses actes. Il a été incarcéré à l’Asile Pénitenciaire Saint-Benoît.
    Saint-Benoît... Cet ancien monastère abritait aujourd’hui ce qui fut un projet du Ministère de la Justice : un établissement psychiatrique spécialisé dans l’internement et le traitement des fous dangereux. On se plaisait à dire que la fondation de cet asile avait fait couler tellement d’encre que l’abolition de la peine de mort, en comparaison, apparaissait comme une anecdote. C’était un peu exagéré...
    Enfin vint un chapitre consacré au modus operandi.
    Richard Trémars pourrait paraître totalement imprévisible tant ses meurtres diffèrent les uns des autres. Toutefois, ainsi que le soulignait le docteur Victor Portalis, le criminologue qui a dressé son profil...
    Le tableur. Victor Portalis dans la colonne A. Enregistrer sous Personnes à contacter.
Putain ! Faudrait peut-être commencer par
    Pauline inséra deux lignes au-dessus et tapa Police Judiciaire, puis Asile Saint-Benoît.
...ses actes -d’une extrême barbarie- obéissent à une logique liée à sa schizophrénie.

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    Après que la commissaire Bersant m’ait interrogé, j’étais seul dans mon bureau. Je m’attendais bien entendu à le voir surgir comme il savait si bien le faire. J’ai osé regarder la photo de ma petite famille. Les portraits m’y sont apparus, plus fidèles que jamais. Rien à voir avec cette scène abominable scène !
    La journée s’est déroulée... J’ose à peine dire normalement. Comment peut-on qualifier de normal le fait de mentir à un officier de police ? Comment peut-on qualifier de normale l’ambiance qui règne après la découverte d’un cadavre ? Ce que je veux dire, c’est que le Bonhomme Hiver ne s’est pas manifesté de la journée.
    Pendant toute la matinée, l’unique sujet de conversation à l’hôpital a été, bien entendu, le meurtre de Michel Grez. J’ai réussi à cacher cette vérité que j’étais alors le seul à savoir. Et dire qu’aujourd’hui, je suis le seul à y croire ! Moi-même, il y a quelques années, si un homme, même mon meilleur ami, m’avait dit s’être retrouvé prisonnier d’une gangue de glace pendant qu’un être de... disons, de froid, massacrait devant lui sa victime, je ne l’aurais pas cru. Mentir au personnel de l’hôpital n’a pas été difficile. On plaignait ce pauvre Michel Grez : il suffisait d’y aller de mon petit couplet, et ça fonctionnait.
    Mentir à la commissaire Bersant n’avait pas fonctionné, je le sentais bien : cette femme connaissait son métier et avait l’esprit vif, ça se voyait tout de suite. Je savais bien qu’elle avait deviné mon mensonge. Sans doute qualifierez-vous de lâcheté le silence dont j’ai alors fait preuve. Sachez que ce n’est pas seulement la certitude de ne pas être cru qui m’a poussé au silence. Mon souhait était de protéger la commissaire Bersant. Que lui aurait fait subir le Bonhomme Hiver si j’avais tout dit ? Une fois de plus, j’aurais été immobilisé par une couche de glace et... Je n’ai nul besoin d’imaginer la suite. J’ai souvent rêvé, et je rêve encore, que je racontais toute mon histoire à la police. Alors, il intervient et... Vous devinez la suite, je pense.
    Une cellule psychologique est venue à l’hôpital afin de nous aider à surmonter ces évènements atroces. J’ai réussi à ne pas paraître plus affecté que mes collègues.
    Enfin est venue l’heure de quitter l’hôpital. Je suis descendu dans le parking. Ma voiture se déverrouillait à l’aide d’une télécommande : elle réagissait par une série de clignotants et l’éclairage de l’habitacle. Je ne sais pas si Françoise l’utilise toujours... Peu importe, direz-vous... C’est faux ! Dans cette chambre d’asile, les banalités les plus plates m’éloignent du Bonhomme Hiver. Donc, je déverrouille ma voiture.
    Le plafonnier, en s’allumant, me révèle cette silhouette de neige et de glace, installée au volant.
    J’avais compris qu’il ne servait à rien de fuir cet être. Je me suis donc installé à la place du passager.
_ C’est moi qui conduis, aujourd’hui, m’a-t-il dit. Tu as besoin de te reposer !
    Il m’est venu l’envie de plaisanter afin de dissiper ma peur. Essayez de ne pas l’accrocher : j’y tiens ! C’est venu à mon esprit, mais ça n’a pas franchi ma gorge, qui s’est nouée. Mais il a dû lire mon idée dans mes pensées.
_ Tu as de l’humour, Richard. Tu me donnes la clef ?
    Je la lui ai donnée. Il a démarré, a quitté la place.
_ Merci pour ce matin, Richard. Je suis content de toi, vraiment !
_ La commissaire Bersant...
_ Oui ?
_ Elle sait que j’ai menti.
_ Mais non ! Comment pourrait-elle le savoir ?
_ Elle l’a deviné. J’en suis sûr !
_ Ce que tu peux être défaitiste ! Bah ! Au pire, si elle devine quoi que ce soit, tu sais de quoi je suis capable...
    La barrière nous arrêta.
_ Tu me passe ton badge ?
    J’ai obtempéré.
    Une fois dans la circulation de Paris, j’ai espéré qu’un conducteur remarque ce qui se passe.
_ Belle voiture, Richard. Vraiment une belle voiture ! Je comprends que tu y tiennes !
    Personne n’a rien remarqué. C’est ça, un conducteur parisien : ça ne s’intéresse à son voisin que pour le klaxonner.
    Une voiture s’est faufilée devant nous.
_ Tu as vu ça ? Pas de clignotant ! A se demander où il a eu son permis ! Qu’est-ce que j’en fais, à ton avis ?
_ Vous... Non... Vous n’allez pas...
    Il a éclaté de rire.
_ Mais non !
    Pendant tout le trajet, il m’a promis d’autres meurtres. Enfin, il s’est garé devant la porte du garage de la maison.
_ Tu veux bien ouvrir la porte, Richard ?
    J’ai sorti la télécommande. Le temps que le portail bascule, le Bonhomme Hiver avait disparu. J’étais tout seul dans la voiture à la place du passager, le moteur tournait.


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17, rue de Madrid
Deux ans plus tôt


Si je n’arrive à rien, au moins ces photos seront-elles à peu près rangées ! pensa Victor en extirpant du carton des clichés en noir et blanc, sépias...
    Tout avait été fourré en vrac, rien n’avait été regardé depuis... depuis...
Pourquoi je n’ai jamais regardé ces souvenirs ?
    Plus il y pensait, plus il s’en étonnait. Les années d’université de psychologie étaient bien présentes dans son cerveau, l’année du bac...
    Eh bien, l’année du bac était floue. Et avant ?
    Victor, à genoux, continua d’étaler les photos sur la moquette de son salon, dans un ordre aussi cohérent que possible. Pêle-mêle dans le carton, son enfance et son adolescence se rangèrent peu à peu. Enfin, toute sa jeunesse fut devant lui. Mais encore en désordre : il était déjà grand sur le premier cliché. Quel âge ? Huit ans ? Dix ?
    Il balaya les photos du regard à la recherche d’une plus ancienne.
    Aucune.
Impossible ! Il doit bien y avoir...
    Un détail le frappa sur ce premier cliché, mais quoi ?
    Victor prit délicatement l’image, l’approcha de ses yeux et souleva ses lunettes sur son front afin de mieux la distinguer. Qu’est-ce qui clochait ? Cette maison était celle de... de La-Roche-sur-Yon. La façade blanche, la toiture de tuiles percée de deux velux, le portique où pendaient une balançoire, un trapèze et une corde... Tout était bien conforme à son souvenir.
    Mais quelque chose n’allait pas.
    Il reposa la photo, remit ses lunettes en place et déambula dans l’appartement, plongé dans ses réfléxions.
Qu’est-ce qui ne va pas avec cette photo ?
    Le carreau d’une fenêtre lui renvoya le reflet à peine visible de son visage sans sourire. Il resta quelques instants à fixer l’image spectrale, revint vers les clichés de sa jeunesse, s’agenouilla et regarda à nouveau celui de la maison de Vendée.
    Le petit garçon ne souriait pas.
Et la photo a quand même été prise. On m’a laissé faire cette tête sur ce qui aurait dû être un souvenir !
    Une voix d’enfant retentit, au fond de son cerveau.
Victor ! Tu triches !
    Le souvenir d’un ami d’enfance, sans doute. Rien de très important...
    Et pourtant, Victor chercha à donner un visage à cette voix. Comme si cet ami était... la clef ?
    Il cessa de fouiller sa mémoire et passa à la deuxième photo. Le même petit garçon, mais qui, cette fois, posait en compagnie de sa mère. Une femme au visage plutôt ordinaire malgré sa longue chevelure blonde -d’un gris très pâle sur cette image en noir et blanc. Penchée en avant, les bras passés autour des épaules de son fils, la joue contre sa joue, elle semblait savourer un soleil qui donnait un blanc de lumière au mur de la maison. Les yeux malicieux et le sourire rappelèrent brusquement à Victor qu’elle était aujourd’hui en maison de retraite, les souvenirs détruits par la maladie d’Alzheimer. Une bouffée de tristesse monta dans sa gorge. Il refoula ses larmes.
    Cette fois, son visage d’enfant attira immédiatement son regard. Toujours cette même bouche qui ne souriait pas.

    Victor était plus âgé sur cette photo. Il souriait vaguement, cette fois-ci. Mais sur les cinq précédentes, son visage demeurait morne. Qu’était-il arrivé avant ses... quel âge ? Neuf ans. Oui, c’était ça : il avait neuf ans quand la famille emménagea à La-Roche-sur-Yon. Ils arrivaient de... d’où ?
Mais... de Cannes, enfin ! Je suis né à Cannes !
    Cannes. C’était là-bas que tout avait commencé.
    A nouveau, la voix d’enfant sans visage lui parla.
Allez ! Viens te baigner ! Poule mouillée !
Je sais pas nager !
Ouh ! Il sait pas nager ! Il sait pas nager !
Arrête, Michel ! Je vais le dire !

    Michel. Au moins, la voix avait un prénom. Mais toujours pas de visage.

    Victor abandonna ses souvenirs d’enfance. Un travail urgent l’attendait : compléter le dossier de l’affaire par les notes sur le meurtre de Michel Grez...
Michel...
Arrête Michel ! Je vais le dire !

    Non. Ce n’était pas le nom de Grez. C’était...
    Ca ne revenait pas. La mémoire de Victor gardait son secret...


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Hôtel Brienne
Un an et demi plus tôt

    Les portes se fermèrent en un claquement sourd et violent. La serrure tourna, son déclic ne résonna pas.
_ Il est temps pour vous de comprendre ce que la fondation attend de vous.
_ Mais on sait déjà ! Vous nous avez tout expliqué !
_ Tu sais déjà... En ce cas, nous t’écoutons.
_ En fait, vous nous apprenez des connaissances et des savoir-faire, et nous, faut qu’on arrive à bosser !
_ ...
_ Ben... C’est pas ça ?


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    Je me doutais bien que la mort de Michel Grez ne serait pas la dernière à laquelle je serais forcé d’assister. Cela n’a pas diminué l’horreur de ce que j’ai vu, plus impuissant que jamais, quelques jours plus tard.
    C’était à près une journée de travail à l’hôpital. Le souvenir du meurtre était encore bien vif, mais tout le personnel le surmontait à peu près. La page se tournait peu à peu...
    Je suis descendu dans le parking. Et lorsque j’ai trouvé ma voiture, le Bonhomme Hiver était installé sur la banquette arrière. Il a posé sa main sur l’appuie-tête du siège du conducteur. J’ai serré mes poings, comme pour agripper des réserves de courage que je ne soupçonnais pas, et lui ai adressé ce que je pouvais réussir de mieux en matière de sourire ironique. Ca a sans doute plus ressemblé à une grimace crispée qu’autre chose... Peu m’importait. Je suis passé devant ma voiture et me suis dirigé vers la porte des escaliers qui menaient vers les sorties.
    J’ai touché la poignée. Elle était... Enfin, ce n’était plus du métal. C’était de la glace. J’ai retiré ma main, le froid avait eu le temps d’engourdir ma peau.
    Un vent s’est mis à souffler dans le parking. D’abord, ça n’a été qu’une petite brise fraîche. Puis il a soufflé plus fort, jusqu’à devenir une bourrasque qui m’a éloigné de la porte des escaliers. J’ai tenté de résister à ce vent, mais il m’a poussé de plus en plus fort, m’a obligé à reculer. J’ai heurté quelque chose et j’ai compris que c’était une voiture en entendant son alarme se mêler aux sifflements.
    Le vent m’a poussé, m’a balloté. J’ai encore heurté une carrosserie, déclenché une autre alarme. Je voyais la porte s’éloigner...
    Je ne sais toujours pas combien de temps ça a pu durer. Tout ce dont je suis sûr, c’est de m’être retrouvé sur le siège du passager de ma voiture. Une main de neige m’a saisi sous le menton et m’a tiré jusqu’à la place du conducteur. La deuxième a fermé ma porte. Puis j’ai été installé de force, ceinture bouclée, au volant.
_ Bien essayé, Richard.
    Dans le parking, le vent continuait à siffler. La carrosserie tanguait sous le souffle.
_ C’est la dernière fois... La prochaine fois, je te gèle ! Compris ?
    J’aurais voulu répondre d’un ton calme, mais je n’ai fait que balbutier :
_ J’ai... J’ai très bien compris.
    Le vent est tombé brusquement. Il sifflait, et la seconde d’après, il n’en subsitait pas même une légère brise.
_ Démarre. Je vais te guider.

    Je l’ai conduit à travers Paris. Puis il a fini par me dire :
_ Ce sera là. Trouve où te garer, et on va s’éclater !
    J’ai trouvé une place rue La Boëtie, puis j’ai payé le stationnement. Le Bonhomme Hiver m’a saisi la nuque de sa main glaciale et, indifférent aux frissons qui me parcouraient, m’a emmené. Nous avons tourné, puis tourné, et nous sommes allés ainsi jusqu’à une minuscule allée où seule une bande de ciel daignait encore se montrer. Un soleil très faible éclairait comme il pouvait les façades sales. Nous étions devant ce qui ressemblait à la porte de service d’un restaurant ou d’un café. L’ermite, entrée réservée au personnel. Entrée du public rue La Boëtie, affichait un écriteau. Une poubelle exhalait des odeurs pourrissantes de déchets.
    Comme pour Michel Grez, j’étais résolu à l’empêcher de tuer. Je préférais mourir moi-même que de le laisser commettre ses carnages. J’en avais assez d’affronter tous les jours le regard de Françoise en me sachant complice de ces horreurs.
    Cette fois, je le surprendrais, j’y étais décidé.
_ J’entends notre victime qui arrive ! Allez, par ici, par ici...
    Une toute jeune serveuse est sortie, un sac-poubelle chargé dans chaque main. Elle ne paraissait pas vingt ans. C’est par les médias que j’ai appris qu’elle effectuait un stage dans le cadre de son BEP Hôtellerie. Je revois les larmes, à la télévision, de sa meilleure amie, qui témoignait que c’était une fille géniale. Elles devaient camper ensemble cet été-là...
    Le Bonhomme Hiver a saisi sa courte chevelure blonde et l’a traînée vers lui, les deux sacs-poubelles sont tombés, elle a poussé un cri de surprise et de douleur. C’est là que j’ai profité de ce que j’ai cru naïvement être une erreur de sa part : il m’a laissé bien trop près de lui. J’ai donné un violent coup de poing dans sa tête froide et inhumaine, elle a explosé en neige. D’innombrables flocons blancs ont plu. J’ai saisi le corps et l’ai pressé contre un mur. J’ai frappé, encore frappé. D’autres flocons sont tombés.
    J’ai exulté. Le Bonhomme Hiver était mort ! La jeune serveuse m’a regardé sans comprendre.
_ C’est fini... Il n’y a plus aucun danger...
    J’ai entendu des crissements sinistres. Je me suis tourné vers le cadavre. Les flocons s’étaient rassemblés en plusieurs serpents de neige qui ont bondi sur la jeune fille, autour de ses bras, de ses jambes, de son cou, en travers de sa bouche. Ils l’ont renversée au-dessus du sol, ont tendu ses membres... J’ai compris ce qu’ils allaient faire, j’ai tenté de sauter sur l’un d’eux pour empêcher l’horreur qui se préparait. Mais un autre serpent de neige m’a saisi la cheville et m’a tenu, la tête en bas, le regard tourné vers la petite serveuse. Ma bouche s’est ouverte d’horreur lorsque j’ai entendu le cri étouffé de terreur et de souffrance de la jeune fille. Ses bras et ses jambes, tirés, se sont déboités, puis déchirés de son tronc. Un serpent lui a arraché un sein, pendant qu’un autre a fouillé sa poitrine mutilée, en a fait jaillir le coeur... J’ai vu la boule sanguinolente sauter et rouler sur le sol, battre encore quelques secondes, puis s’arrêter.
    Enfin, j’ai été jeté comme un chiffon. J’ai à peine senti ma chute. J’ai regardé, muet de consternation, de tristesse et d’horreur, le cadavre écartelé. Les chairs ouvertes dégageaient une puanteur chaude et cuivrée.
    Les tentacules de neige se sont rassemblés en un tas blanc qui a peu à peu repris la forme du Bonhomme Hiver. Il s’est approché de moi, a pataugé dans le sang.
_ Richard... Tu espérais te débarrasser de moi aussi facilement ?
    Du rouge se mêlait au blanc de la neige de ses pieds.


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Université Paris IV Sorbonne


_ Vous avez interrogé plusieurs policiers chargés de l’enquête, ainsi que le docteur Portalis, rappela Jacques Pourchaume. J’avoue qu’un élément m’intrigue : personne n’a été surpris que ces mutilations aient pu être infligées par un homme seul ? Par exemple, si on prend le meurtre du restaurant...
    Il grimaça, fouilla dans sa mémoire.
_ L’ermite, compléta Pauline.
_ Merci. La victime a été écartelée. Comment Richard Trémars a-t-il pu infliger seul un tel supplice ?
_ L’écartèlement est ce dont Richard Trémars est persuadé.
_ Un entretien en fait d’ailleurs mention, rappela Alain de Sancrèze.
_ Tout à fait. J’ai eu cet entretien avec le docteur Trémars après avoir écouté sur cassette son récit du meurtre de L’ermite.
_ Que vous a appris cet entretien ?
_ Eh bien, j’avais déjà déduit de mon écoute certains éléments concernant la schizophrénie de Richard Trémars, et il les a, en m’affirmant que son récit était vrai, confirmés. Son esprit a... comment dire ? Recomposé la scène. En réalité, il ne s’agit pas d’un écartèlement. Mélanie Gruzard a été démembrée à l’aide de tenailles. Ces mêmes tenailles ont servi à lui arracher le coeur. D’autre part, elle n’était pas consciente.
_ Mais Richard Trémars l’a entendue hurler, objecta Pourchaume.
_ Non. Il a imaginé qu’elle hurlait.
_ Tout de même, sa recréation de la réalité va loin ! Il a prétendu avoir été attaché par la cheville à un tentacule de neige. Comment expliquez-vous cela ?
_ C’est un élément de sa schizophrénie. Le Bonhomme Hiver est son alter ego maléfique : il a tenté de l’empêcher d’assassiner Mélanie Gruzard. Les pouvoirs surnaturels du Bonhomme Hiver sont la manière dont son esprit l’empêche de refouler ses... ses pulsions meurtrières.
_ Donc, lors du meurtre Michel Grez, il a imaginé cette gangue de glace ?
_ Exactement.
_ Pensiez-vous que la schizophrénie puisse... comment dire ? Amener l’esprit à pousser aussi loin ses illusions ? demanda Jean-Michel Kreutz. Je ne sais pas si je m’exprime bien, mais...
_ Je comprends ce que vous voulez dire. L’esprit d’un schizophrène peut aller loin dans la recréation de la réalité. On trouve beaucoup de témoignages troublants. Je vais vous donner un exemple. En 1987, à Lyon, un homme s’est présenté au commissariat pour se constituer prisonnier : il venait d’assassiner ses voisins. La police l’a accompagné jusque chez les voisins en question. Sur place, aucun cadavre. L’homme explique qu’il a enterré les cadavres dans un bois. Il donne plusieurs détails sur la végétation environnante et emmène la police jusqu’à l’endroit précis. On creuse pour faire des recherches, et on ne trouve rien. Un inspecteur lui reproche d’avoir dérangé la police pour rien. Et voilà l’homme qui se met à raconter les meurtres ! Il avait utilisé un couteau, qu’il avait jeté dans le Rhône depuis le pont Morand. Il décrit chaque blessure, il parle de l’odeur du sang, de leurs hurlements... Il est placé en garde à vue. En interrogeant le voisinage, on apprend que les voisins que l’homme prétend avoir tués sont partis en vacances. Effectivment, ils réapparaissent sains et saufs quelques jours plus tard, sains et saufs.
    Pauline vit les jurys la fixer d’un air neutre. Elle poursuivit :
_ Cet homme a eu des hallucinations visuelles -il s’est vu tuer-, auditives -il a entendu hurler-, olfactives -il a senti l’odeur du sang- et tactiles -il était persuadé d’avoir tenu un couteau- qui l’ont poussé à croire qu’il avait tué une famille. Richard Trémars a, finalement, le même type d’hallucinations. Sauf qu’il a créé un alter ego.
_ Mais la première fois qu’il voit le Bonhomme Hiver conduire, comment expliquez-vous le fait qu’il se soit retrouvé à la place du passager ? C’est bien ce qu’il dit sur ses enregistrements, non ?
_ C’est bien ce qu’il dit. Je pense qu’il était en réalité à la place du conducteur, tout simplement, mais qu’il s’est imaginé à celle du passager.


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17, rue de Madrid
Deux ans plus tôt


Un autre petit garçon qui s’appelle Michel.
_ Arrête Michel ! Je vais le dire !
_ Victor, tu triches !

    A quoi trichait-il ? A quel jeu ?
    Quel âge la voix avait-elle ?
    Victor écrivit ce prénom qui lui était revenu hier soir face à ses photos, puis cette parole. Il posa son stylo et fixa le papier. Son esprit dessina des carrés noirs sur la feuille ? Un damier ? Mais non ! Huit cases sur huit, c’était un échiquier !
    Des ombres s’y formèrent. Blanches et noires. Un roi. Une dame. Deux cavaliers...
Je roque pour parer un échec. C’est un coup déloyal, et Michel le sait.
_ Victor, tu triches !
_ Menteur !
C’est moi, le menteur, bien sûr. Je la connais, cette règle. Mais je veux gagner aujourd’hui.

    Ce Michel était donc un ami d’enfance. Ou bien...
    C’était ridicule. Quel pouvait être le rapport entre sa nécrophilie et un ami d’enfance oublié ?
Et pourquoi l’ai-je oublié ?
    Et pourquoi ne souriait-il pas sur les photos ?
Parce que ce Michel était mort.
    Sa mémoire lui confirma cette déduction. Il revit le petit cercueil descendre dans une fosse...
    Mais qui était exactement Michel ? Victor tenta de se rappeler un visage.
_ Victor, tu triches !
    Une nouvelle fois, cette voix résonnait. Mais aucun trait ne voulut se préciser devant ses yeux.
    Il entoura Michel sur le papier, puis griffona : ami d’enfance ?
    Aucun visage ne voulut apparaître dans sa mémoire. Michel n’était qu’une voix.
    Victor fouilla dans ses souvenirs, jusque là enfouis.
Michel était le fils de nos voisins. Nous avons, très tôt, pris l’habitude de jouer ensemble. Je n’avais pas tout à fait dix ans lorsqu’il est mort. Mais comment est-il mort ? Comment ai-je pu oublier mon meilleur ami ?
    La réponse était simple. Très simple. Trop simple. On pouvait oublier pratiquement tout ce qu’on voulait : il suffisait de refouler ses souvenirs.
Pourquoi ai-je refouler tout ce qui concernait Michel ?
    Une seule chose était sûre : le garçon enfoui dans la mémoire était la clef...

    Victor perçut une mélodie aigüe et brève, qui se répéta un peu plus fort...
Le téléphone !
    Il se leva, courut vers le combiné, l’ôta de son socle et accepta la communication sans un regard à l’écran.
_ Allô ?
_ Bonsoir docteur. C’est Eve Bersant à l’appareil.
_ Oh ! Bonsoir commissaire.
Le rapport sur L’ermite ! J’avais complètement oublié !
_ Vous avez du nouveau ?
_ Pas encore. J’y travaille.
Sauf que je travaillais sur toute autre chose. Figurez-vous qu’en ce moment, j’essaie de guérir d’une nécrophilie que j’ai réussi à vous cacher jusque là, mais...
_ Je ne me suis pas mis au travail tout de suite.
_ Ca vous ressemble pas vraiment...
Elle se doute de quelque chose !
_ Je sais, mais... cette affaire me fatigue. J’ai eu besoin d’un peu de repos.
_ Je vous comprends. Mais cette enquête presse !
_ Je sais. Ecoutez, je m’y attelle sans tarder. Je vous tiens au courant.
    Il raccrocha brusquement. Trop brusquement à son goût.
    Et trop brusquement au goût de Bersant, qui se douterait que quelque chose n’allait pas.


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    Aujourd’hui encore, je me demande comment j’ai pu rentrer chez moi après la mort de Mélanie Gruzard. J’ai erré dans les rues en espérant que l’air me débarrasserait de l’odeur de son sang. L’image de ses membres écartelés flottait devant mes yeux...
    De trottoir en trottoir, de passage clouté en passage clouté, j’ai repensé au Bonhomme Hiver. J’avais tenté de le combattre, de protéger ses victimes. Mais c’était lui qui avait eu le dessus grâce à des pouvoirs impossibles. Qu’était-il donc ? Jusqu’à ma rencontre avec lui, j’étais incroyant. Mais plus je le côtoyais, plus je croyais au Diable. Et aujourd’hui, dans cette cellule, c’est ce que je pense qu’il est : un démon puissant et cruel, avide de sang et de malheur.
    J’ai fini par regagner ma voiture. Comme toujours dans Paris, il a fallu que je m’insère, que je suive... Plus je me concentrais sur ma conduite, plus j’arrivais à estomper l’image affreuse de la serveuse démembrée... Je ne voulais même plus penser au Bonhomme Hiver.
    Je suis rentré chez moi. J’ai inventé pour Françoise une histoire de surplus de travail.
_ Ca va, c’est encore une heure raisonnable.
    C’est ce qu’elle m’a répondu. Mais ses yeux disaient qu’elle ne me croyait pas vraiment...
    Nous avons dîné tout en bavardant. Dans le salon, la télévision nous diffusait le journal.
    J’ai eu la sensation d’être observé. C’était inutile de tourner la tête vers la fenêtre de la cuisine. Et pourtant, je l’ai fait. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Comme les patients qui grattent leurs cicatrices...
    Derrière le carreau, son visage de neige et de glace nous scrutait. Il m’a souri et s’est tourné lentement vers Françoise.
    C’en était trop. J’ai bondi de ma chaise et ai ouvert la fenêtre.
    Il a détalé en ricanant, puis a disparu.
_ Richard ! Mais qu’est-ce qui te prend ? m’a réprimandé Françoise.
    Je me suis retourné vers elle. Elle n’avait pas vu le Bonhomme Hiver. Je n’ai pas voulu l’inquiéter.
_ J’ai... J’ai cru voir que quelqu’un nous espionnait...
_ Tu es sûr ?
_ Je crois qu’en fait, c’était une ombre... Ca arrive !
_ Ca t’a fait drôlement peur, en tout cas. Tu es tout pâle !
    J’ai failli tout lui dire. Lui avouer que depuis la soirée chez Jean-André, j’ai été le jouet d’un assassin invraisemblable. Lui raconter tous les meurtres horribles auxquels j’ai été forcé d’assister...
    Mais non. J’ai deviné à quoi je l’exposais : elle aurait été massacrée sous mes yeux.
    Je l’ai prise dans mes bras et ai caressé ses cheveux. Elle s’est laissée faire malgré sa surprise.
_ Tu as eu si peur que ça, Richard ?
_ Sûrement la fatigue...
    M’a-t-elle cru ? J’en doute...


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Hôtel Brienne
Un an et demi plus tôt


_ Que vous promettait Léonore ?
    Pendant un long silence, les pensionnaires du foyer se regardèrent.
Il est pas bien ou quoi, celui-là ? lisait-on dans les yeux. Il le sait bien !
    Ce mec était carrément bizarre. Il se ramenait de temps en temps, discutait avec Léonore et repartait. C’était un... un quoi, déjà ? Christophe avait balancé le mot. Un donateur. Oui, c’était ça ! Un donateur !
    Bon. Une partie de son fric permettait de financer la fondation Sainte-Ambre. C’était chouette ! Mais depuis quelques jours, il venait dire deux mots à un gars du foyer, puis à un autre... et à chaque fois en cachette de Léonore et Christophe. Mais vraiment en cachette ! Tout ça pour ce rendez-vous en pleine nuit dans une cave ! Selon lui, il s’agissait d’une... "aide précieuse".
Il s’agit de compléter ce que vous apporte Léonore, qui est déjà énorme, mais qui ne vous suffira pas.
    Et voilà comment on se retrouvait dans cette cave. Une odeur humide suintait des murs, râpait les nez et les gorges. Des lanternes électriques posées ici et là percaient l’obscurité de leur lueur pâle.
    L’un d’eux haussa les épaules et répondit :
_ De nous aider à trouver un taff !
_ Et tu crois vraiment que cela vous suffira ?
_ Ben... commença un autre. Ben ouais ! Avec ça, on se paie un loyer et...
_ Difficile pour un travailleur pauvre.
    Un long silence répondit au... donateur, putain de mot, ce n’était pas de la tarte à retenir. Il continua :
_ Ne me dites pas que vous n’avez jamais entendu parler de ce phénomène ! Oh bien sûr ! La fondation Sainte-Ambre ne s’occupe pas de ceux-là ! Ce sont des gens qui touchent des salaires si bas qu’ils ne peuvent payer les salaires d’aucun logement, fût-il insalubre ! Ah ! Le logement ! Qui vous dit qu’il sera vivable ? Savez-vous qu’il existe dans Paris des immeubles insalubres ? Vous êtes bien, dans cet hôtel, je n’en doute pas un instant. Mais aimeriez-vous vous coucher dans un lit grouillant de cafard ? Sauriez-vous vous passer de l’eau courante ? Peut-être est-ce ce sort qui vous attend quand vous quitterez la fondation Sainte-Ambre. Et la fondation ne s’occupe que de ceux qui n’ont pas d’abri, pas de ceux qui ont un abri indécent...
_ Attendez ! Je suis en apprentissage dans un garage. Le patron dit que je suis doué ! Vous croyez quand même pas qu’un mécano doué a pas les moyens de...
_ Tu as un don pour un métier qui n’a rien de facile. Mais il y en a sûrement parmi vous qui n’ont pas de tels dons. Toi, par exemple. Où travailles-tu à l’heure actuelle ?


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