Les écrits de Raphaël
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La cité des jumeaux déchus


    J’ai participé à un appel à textes dont le thème était : Ruines ensevelies. Les nouvelles devaient être de la fantasy. J’ai imaginé une aventure de jeunesse de Suniko Wong-Haï, la redoutable ninja de Shuriken.
    La version que vous lirez sur cette page n’est pas un remaniement de l’originale, mais une reprise à zéro.


Lire l’histoire


    Suniko sentit une humidité froide autour d’elle et quelque chose de poussiéreux sous son corps. Une odeur mouillée et âcre de moisissure pénétra ses narines.
    Elle s’éveilla, se dressa sur son séant, scruta ce qui aurait dû être sa chambre dans le dojo de la Shuriken d’Opale. L’obscurité refusait de révéler ses secrets à ses yeux ouverts et inquiets.
Qu’est-ce que je fais ici ?
    Les paumes de ses mains lui révélèrent qu’elle reposait sur une couche de poussière qui recouvrait un sol dur.
Comment ai-je pu me retrouver ici ?
    Au loin retentit un grognement. Elle sursauta, crispa ses muscles. Les chaudes couvertures de son lit ne l’avaient pas suivie en ce lieu. Seul son kimono de nuit l’habillait. Une fraîcheur humide agressait sa peau à travers le fin tissu.
    Un autre grognement. Un peu plus loin. Mais qu’était donc ce lieu ? Quels monstres pouvaient bien y vivre ? Suniko se sentit nue sans ses armes, sans sa tenue de combat.
Le ninja ne possède qu’une arme, une seule : lui-même, enseignait Senseï Mitzugoro. Votre corps est votre premier arsenal.
    Elle eut soudain honte de la pensée peureuse qui venait de traverser son esprit. Qu’auraient pensé ses maîtres d’une telle couardise ?
    Elle se leva d’un bond, puis épousseta du revers de la main son kimono de nuit. De ses doigts, elle chassa de ses cheveux la saleté qui les alourdissait. Une lueur jaunâtre naquit sur le sol et ce qui devait être des murs. L’endroit
(Quelle magie peut faire une telle chose ?)
allait enfin apparaître !
    Sous les pieds de Suniko s’étalaient des pavés usés, fendus, recouverts d’une épaisse poussière. Autour d’elle se dressaient de hauts murs sales, des portes qui pendaient à leurs gonds, des fenêtres éventrées qui semblaient la regarder comme des yeux noirs.
Les ruines d’une ville !
    C’était bien cela. Elle était debout dans le fantôme d’une avenue. Au-dessus s’élevait une gigantesque voûte rocheuse.
Dommage pour toi, petite !
    La voix résonna dans son esprit. C’étaient des propos entendus pendant son sommeil. Sans doute celui qui l’avait déposée dans cette ville souterraine en ruines. Cet accent noble lui rappela quelqu’un... Aucun nom ne voulut se présenter.
    Un ricanement cristalin
(Un vampire à langue !)
se rapprochait, dissipa cette question. Suniko perçut des chocs sourds. Les bonds du monstre ! Elle scruta les ruines de l’avenue à la recherche d’une cachette. Là, derrière cette porte qui ne tenait plus que par un gond ! Elle voulut s’y précipiter, mais entendit le ricanement derrière son dos.
Il ne sert à rien de fuir un vampire à langue s’il est tout proche, avait enseigné un jour Senseï Mitzugoro. Ses bonds lui confèrent une vitesse de déplacement bien supérieure à celle des humains ! Si un vampire à langue est proche, il vous faut le combattre.
    Suniko se retourna, les poings fermés. La lumière éclairait de son jaunâtre bileux le teint cadavérique de la silhouette décharnée qui bondissait. De longues griffes crochues brillaient au bout des mains tendues.
    Elle laissa le vampire s’approcher. Bientôt, il cessa de ricaner. De sa bouche soudain silencieuse sortit une longue langue écarlate, hérissée de milliers de petits crochets blancs avides d’aspirer du sang chaud, qui se dressa comme un hideux serpent. Ses griffes furent sur le point de lacérer la jeune fille, de lui arracher la poitrine...
    Suniko leva son pied nu, glissa ses mains jointes entre les poignets de la créature et les écarta brusquement. Les serres ne frappèrent que le vide. Sur le visage pâle coloré d’un jaune sale par la lumière bileuse se peignit la surprise.
Navrée de ne pas être une proie facile !
    Elle tendit vivement sa jambe. Son pied heurta le ventre du vampire, le poussa sur les pavés usés. De la bouche jaillit un hoquet de douleur. Il tomba, le souffle coupé. Ses bras, ses jambes et son affreuse langue battirent pitoyablement l’air.
    Suniko se détourna du vampire et courut au hasard dans les rues en ruines. Le pavé usé râpait ses pieds nus, elle dut se forcer à ne pas ralentir sa course. Les murs effondrées, les fenêtres vides, les gravats défilèrent.
    Le ricanement cristalin retentit loin derrière. Puis il se rapprocha. Davantage. Encore.
    Senseï Mitzugoro avait raison. Il ne servait à rien de fuir un vampire.
La seule issue d’un tel combat est la mort !
    Suniko se renversa, bondit sur ses mains pour se tourner face au monstre. La langue aux crochets blancs se dardait vers sa peau, les griffes fouettaient l’air, avides de lacérer cette humaine qui venait de l’humilier !
La seule issue est la mort !
    Suniko se jeta sur le sol et roula. Les pieds du vampire se heurtèrent à son dos, trébuchèrent. Il tomba en avant. Elle se releva d’un bond, joignit ses mains en un poing vigoureux qu’elle leva au-dessus de sa tête et sauta sur lui alors qu’il tentait de se relever. Ses bras s’abaissèrent, le coup atteignit le crâne glabre et blafard une première fois, puis une autre, puis une autre... Un sang noir coula sur les pavés, se mêlait à leur poussière en une flaque puante qui s’élargissait.
    Elle bondit du cadavre, l’estomac tordu par une nausée gluante.
Je n’avais pas le choix !
J’ai écrasé sa tête !
C’était lui ou moi !
Ce sang que j’ai fait couler !

    Suniko regarda ses mains, celles-là même qui venaient
(J’ai écrasé sa tête !)
de tuer.
_ Jamais vu
    Elle sursauta
_ une telle force chez une aussi jeune fille !
et se retourna.
_ De quoi donc as-tu peur ?
    Face à elle se dressaient deux silhouettes blafardes revêtues de longues toges brodées de diamants, de rubis, de saphirs... Des couronnes serties de quartz et d’émeraudes ornaient leurs têtes aux traits identiques.
    Seule une horrible couleur noire remplissait leurs orbites.
Des fantômes !
    Elle ne put retenir un mouvement de recul, se sentit plus vulnérable que jamais sous ce trop léger kimono de nuit...
_ J’espère que tu n’as pas épuisé tes forces, jeune fille.
_ Tu vas croiser bien d’autres créatures comme ce monstre !
_ Voire pire...
    Les fantômes s’estompèrent.
Les fantômes sont intangibles, enseignait Senseï Mitzugoro. Ils peuvent manipuler des objets, mais pas la chair humaine. Leur seule arme est la peur. Si vous arrivez à surmonter votre peur, vous pouvez les considérer comme vaincus, car ils ne peuvent plus vous faire aucun mal.
    Suniko respira profondément, comme si l’air à l’odeur humide et sale pouvait chasser la peur dans chaque recoin de son corps. Elle entendit son coeur ralentir. Bientôt, son esprit, enfin calmé, put réfléchir.
    De leur vivant, ces fantômes jumeaux avaient dû être les maîtres de cette cité. Avaient-ils provoqué sa chute ? Pourquoi leurs âmes ne trouvaient-elles pas le repos dans l’Amenti ?
    Elle chassa ces questions de sa tête et se tourna vers le vampire mort. La flaque de sang noir s’était élargie. La langue y baignait, y dessinait une affreuse ligne brisée rouge piquetée de blanc.
    Suniko détourna son regard du crâne écrasé. Le long manteau qui habillait le corps, sans nul doute volé à une victime -une spécialité de ces monstres : dépouiller leurs proies humaines de leurs vêtements et les arborer comme des trophées- lui rappela qu’elle frissonnait de froid sous son kimono de nuit. Les bottes lui rappelèrent que ses pieds nus s’éraflaient sur les pavés usés.
    Elle commença à déshabiller le cadavre. Quelque chose de noir suintait sur le tranchant de ses mains.
Le sang du vampire !
    Elle secoua la tête, repoussa la nausée qui l’étreignit, puis ôta précipitamment le manteau et frotta longuement sa peau souillée sur la chemise en lambeaux qui couvrait le torse pâle. Une grimace crispa son visage. Son estomac sembla se tordre...
Je n’avais pas le choix. C’était lui ou moi...
    Un grognement retentit au loin.
Tu vas croiser bien d’autres créatures, avait dit un des jumeaux fantômes.
    Suniko parvint à surmonter sa nausée. Elle délesta le cadavre de ses bottes. Un peu trop grandes, mais ce n’était ni le lieu ni l’instant d’être exigeante. Elle arracha le bas du manteau, le déchira en deux pans dont elle entoura ses pieds, puis se chaussa et se vêtit. Le tissu portait encore l’odeur rance du vampire.
Si jamais j’arrive à quitter ces lieux, j’espère bien pouvoir me laver !
    Sans doute l’aube se levait-elle dehors. Suniko songea à ses condisciples qui préparaient leur petit-déjeuner... puis ses yeux la ramenèrent au sang qui coulait de la tête écrasée. Elle se détourna, pencha son visage. Une série de spasmes agitèrent son ventre, vidèrent sur les pavés usés des jets de bile. Enfin, le dégoût voulut bien la laisser en paix.
    Elle profita de ce répit de son estomac pour s’éloigner d’un pas nerveux.

    Elle avait tourné dans plusieurs ruelles tortueuses, longé les misérables ruines d’édifices qui avaient dû être majestueux... combien de temps auparavant ? Quelle civilisation laissait derrière elle cette architecture ? Les formes évoquaient de longs cônes, parfois inclinés. Chaque façade était sculptées d’innombrables fresques aujourd’hui usées...
    Mais pas totalement invisibles. Suniko s’approcha d’un mur. Les contours émoussés des pierres ne lui révélèrent d’abord que des sculptures floues, puis se précisèrent peu à peu dans son esprit. Un peuple se prosternait devant deux grandes silhouettes. Sur leurs têtes, des pointes évoquaient des couronnes.
Les jumeaux ! On les considérait donc comme des dieux ?
    Un grognement qui lui sembla proche la tira de ses pensées. Elle sursauta, abandonna la fresque et se retourna, les yeux et les oreilles aux aguets.
    Rien.
    Le grognement se répéta, suivi d’un reniflement vaguement porcin...
Un ogre !
    Suniko tenta d’ouvrir la porte de l’édifice. Le panneau de métal résista, s’écarta lentement en un grincement.
    L’ogre grogna plus fort, hurla presque. Ses pas se précipitèrent, puis s’interrompirent pour laisser la place à un choc sourd, qui céda la place à un cri suraigü de rage, puis à des coups.
    Suniko ne prit pas le temps de rire de la stupidité de ce monstre. Ces imbéciles étaient certes sourds et aveugles, mais leur odorat très sensible leur suffisait pour traquer une proie et ils étaient aussi rapides que voraces. Elle se campa sur les pavés, gonfla ses muscles et tira encore. Enfin, le battant voulut s’ouvrir en un passage assez large. Elle s’y engouffra, puis tira pour refermer et scruta le vestibule. Les carreaux cassés laissaient passer des rais de la lumière jaunâtre, le verre sale la brouillait. Des débris jonchaient ce qui ne ressemblait plus à un parquet. Un escalier apparut sous la lueur spectrale et bileuse. Suniko emprunta les marches de pierre usées d’un pas à la fois vif et prudent. Ses semelles soulevaient des nuages de poussière que le jaunâtre nimbait d’une aura maladive. Les odeurs de l’humidité et de la saleté piquait son nez et sa gorge.
    Dehors, l’ogre, plein de colère, frappait le mur et la porte. Ses coups résonnaient dans l’édifice vide.
    Quelque chose traversa une porte branlante sur le palier. Une silhouette humaine aux yeux noirs comme la nuit... Un fantôme ! Ce fut lui qui sursauta à la vue de Suniko.
_ Que fais-tu donc ici, jeune fille ?
    Elle parvint à dominer sa peur.
_ J’ai conscience de ne pas être chez moi, mais il y a dehors un ogre auquel j’aimerais échapper.
_ Fuis cette ville au plus vite.
_ Je ne demande pas mieux, mais...
    Une expression de terreur se peignit sur le visage du fantôme. Surprise, Suniko se tourna vers ce que fixaient les yeux noirs.
    Les jumeaux couronnés se dressaient.
_ Tiens, tiens ! Tu voudrais donc nous fausser compagnie, jeune fille ?
_ Personnellement, je te conseillerais plutôt de gagner l’amitié de cet idiot. Tu vas devenir l’une des nôtres !
_ J’en doute...
    L’un des deux spectres se tourna et flotta au-dessus des marches, vers le vestibule.
_ Allons ! Deviens l’une des nôtres, je t’en prie !
    Suniko devina son but. Elle monta l’escalier aussi rapidement que possible, gagna un palier supérieur, puis un autre, entendit la porte grincer, les fantômes couronnés ricaner en un affreux concert, puis l’ogre exulta dans le vestibule.
_ Bonne chance, jeune fille !
    Des pas lourds et rapides retentirent dans l’escalier, à peine étouffés par la poussière.
    Ils se rapprochaient.
    Suniko sut qu’il ne servirait à rien de fuir. L’ogre flairerait sa piste, les portes branlantes ne l’arrêteraient pas. Elle allait devoir le tuer.
    Il ne tarda pas à lui apparaître. C’était la première fois qu’elle voyait en réalité un tel monstre. Sur les gravures étudiées au cours d’anatomie des races de la Terre Mortelle, il paraissait déjà abject. Les écailles noirâtres luisaient sur ce corps trappu aux longs bras et aux jambes larges. Au-dessus d’une bouche aux lèvres qui contenaient à grand-peine d’énormes crocs béait une narine gigantesque.
    Le puissant odorat de l’ogre lui révéla que sa proie était proche. Il ouvrit son mufle, une épaisse bave blanche coula. Entre ses crocs plantés en innombrables rangées luisaient de petits morceaux de diverses chairs. De la gorge jaillit un hurlement de joie sauvage. Une bouffée d’haleine putride viola les narines de Suniko, qui grimaça et chancela, le coeur soulevé.
    Il bondit, ses longues griffes avides de lacérer la chair balayaient l’air. Suniko se jeta sur le côté pour esquiver la charge, leva haut son pied et faucha. Le soulier heurta le crâne en un claquement sec et lourd. L’ogre tomba en avant, à demi étourdi. De sa gorge sortit une série de grognements sourds, coléreux et stupéfaits. Suniko plongea sur lui, envoya des poings vifs et vigoureux sur la nuque. Les premiers coups achevèrent d’assommer l’ogre. Elle ne s’arrêta qu’après avoir entendu un affreux craquement mouillé.
    Sous ses yeux gisait le monstre mort. Son visage se noyait dans la crasse du sol. Son cou brisé formait un angle répugnant entre sa tête et son corps.
    Elle se détourna du cadavre et redescendit l’escalier d’un pas nerveux. L’image de l’ogre sans vie à l’échine disloquée flottait devant ses yeux, se fondait à celle du sang qui coulait sous la tête fracassée du vampire...
Je n’avais pas le choix !
Il y allait de ma vie !
    Mais le dégoût et la honte se mêlaient dans son esprit. Elle jaillit hors de l’immeuble, courut droit devant, serpenta dans des rues tortueuses, espéra chasser de son estomac cette envie de vomir.

    Ce cercle brisé de pierre effritée avait dû être le bord d’une fontaine. Combien d’années auparavant ? Combien de siècles ? Suniko s’assit sur le vestige fendu de la margelle et scruta les ruines qui entouraient la place.
Dommage pour toi, petite !
    La voix résonna à nouveau dans sa mémoire. C’était celle de...
Dommage pour toi, petite !
    Magnus Senseï Xeliam ? C’était absurde.
Peut-être pas.
    Elle se rappela soudain cette nuit. Par la fenêtre de sa chambre, juste avant de fermer ses rideaux, elle avait remarqué un magnifique ciel. Les étoiles lui avaient semblé plus nombreuses et plus brillantes. Alors qu’elle le regardait, émerveillée, quelque chose attira son regard dans le parc du dojo. Une haute et mince silhouette bien connue... Magnus Senseï Xeliam. Il se tenait devant un bosquet...
    Suniko ferma ses rideaux sans même prendre le temps de s’interroger sur la forme qui émergeait des branches. Le Magnus Senseï n’avait donc pas le droit de se promener la nuit dans le parc ?
Dommage pour toi, petite !
    C’était bien sa voix. Aucun doute.
    Sans doute n’était-ce pas qu’une promenade... Mais alors ?
    Peu importait pour l’instant. Il fallait quitter ces ruines au plus vite. Mais par où ? Ces rues ressemblaient fort à un labyrinthe, et ces hauts édifices dissimulaient...
Ces hauts édifices ! Mais suis-je donc stupide ! Là est la solution !
    D’un point de vue élevé, la voie pour sortir de la cité se révélerait, c’était évident ! Suniko se dirigea vers une autre tour, plus grande que celle où gisait l’ogre
(que j’ai tué !)
mort, y entra et monta l’escalier usé. Une épaisse couche de poussière étouffait le bruit de ses pas, des nuages poudreux, secs et acides, volaient autour des bottes dérobées au vampire à langue.
    Et l’image de la flaque de sang sous le crâne brisé flotta à nouveau devant ses yeux. Mais cette fois ne naquit qu’une vague émotion. Aucune nausée ne pesa dans son ventre.
    En revanche, une sensation de creux lui rappela qu’elle n’avait rien mangé depuis hier soir. Ses entrailles commençaient à chanter leur faim...
Une raison de plus pour quitter cette maudite ville !
    Les paliers se succédèrent. Enfin arriva le dernier étage. Suniko poussa la porte d’un appartement, qui tomba lourdement sur ce qui fut un parquet et souleva un épais nuage de poussière. L’odeur de renfermé et la poudre grisâtre lui sautèrent au visage, elle recula et toussa.
    Elle laissa à son nez le temps de s’habituer à ces senteurs pénibles, puis entra dans l’appartement à la recherche d’une fenêtre. Sur les murs crasseux s’étendaient de grandes marques claires, silhouettes de meubles perdus...
    Des carreaux laiteux de saleté se présentèrent.
_ Une humaine ici !
    Suniko sursauta et se retourna sans être réellement surprise de se retrouver face à des fantômes. Une femme et deux tout jeunes enfants.
_ Fort justement, je cherche à quitter cette ville. Mais j’aimerais en savoir plus sur son histoire, car je suis plutôt intriguée : son architecture ne ressemble pas du tout à ce que je connais. Il y a autre chose : vous n’êtes pas les seules âmes que j’ai croisées. Pourquoi n’avez-vous pas trouvé le repos ?
    La mère baissa ses yeux d’obscurité vers le premier de ses deux fils, puis vers l’autre.
_ Fuis, jeune fille.
_ C’est bien mon intention ! J’ai déjà réalisé que de nombreux...
    Un grognement l’interrompit, suivi d’un autre.
_ ...que de nombreux monstres avaient élu domicile dans ces ruines.
_ Ils finiront par te tuer si tu demeures trop longtemps. Et ton sort sera terrible. Toi non plus, tu ne trouveras aucun repos. Tu erreras en ces lieux !
_ Mais pourquoi donc ?
    La femme releva le visage.
_ Toute la ville est maudite.
    Une question naquit dans l’esprit de Suniko :
_ Vos princes jumeaux en sont-ils responsables ?
    Les deux ricanements trop connus retentirent. Les deux enfants se blottirent contre leur mère, pressèrent leur visage contre ses jambes. Des larmes coulèrent de ses yeux noirs.
    Suniko se retourna.
_ Vous avez adoré les démons ! Vous avez pratiqué des rites impies ! Vous avez...
    Ce n’étaient pas des questions, mais des accusations lourdes d’une colère qui sourdait, grondait...
_ Certes, répondit calmement l’un des jumeaux. Mais tu sais, la vie éternelle à bien des avantages...
_ Tu les découvriras bien assez tôt. Tu sais que si tu meurs parmi nous, ton âme sera des nôtres ?
    Horrifiée par cette révélation, la jeune fille ne put articuler le moindre mot. Des grognements au loin soulignèrent les propos des fantômes.
_ Mais oui ! Nous avons si bien maudit notre ville que même quatre siècles après notre mort, elle garde encore les âmes !
_ Et il est facile de mourir, par chez nous, tu sais...
_ Notre obscurité attire bien des monstres...
    Suniko se tourna vers la fenêtre brisée et se concentra sur les ruines qui s’offraient à son regard. Chercher le chemin pour quitter la ville ne suffit pas à étouffer les voix de ces infâmes rois morts...
    Quatre siècles. Cette cité datait donc du Quatrième Âge. Peut-être même d’encore avant...
_ Tant de bêtes aiment l’obscurité ! Les vampires, les ogres...
    Aucune trouée ne se révéla au loin. Elle se retourna.
    Les corps spectraux des jumeaux lui barraient le passage. Leurs bouches se tendaient en parodies cruelles de sourires.
_ Tu aimerais quitter cette ville, semble-t-il...
_ Il faudrait commencer par quitter cet appartement ! Qu’est-ce qui te retient ?
Ils veulent que j’aie peur. Ils savent que je répugne à les traverser...
    Suniko avança d’un pas. Puis d’un autre. Toujours plus proche des rois déchus. Bientôt, elle fut presque contre eux. Au-dessus de ses yeux se dressaient leurs faces blafardes au regard de ténèbres.
Je ne veux pas avoir peur... Ma peur est leur arme...
    Elle leva son visage, se força à étendre sa bouche. Un sourire se dessina.
_ Vous avez raison. Rien ne me retient ici !
    Elle avança encore. Ses doigts traversèrent les corps des fantômes. Ses mains suivirent. Elle avança encore. Ses épaules passèrent à travers les spectres. Leurs mâchoires consternées s’abaissèrent, laissèrent voir les ténèbres qui envahissaient leurs bouches.
    Suniko continua d’avancer.

    Aucun fantôme ne vint la tourmenter dans cet autre appartement. A travers la fenêtre de la grande pièce se dressaient les tours nimbées de cette lumière bileuse. Au loin apparaissait une tache claire, verticale...
    Mais oui ! C’était bien une colonne de lumière qui tombait sur des marches !
Je vais enfin pouvoir quitter ces lieux mau... !
    Une sensation de creux au ventre interrompit cette pensée. Depuis combien de temps n’avait-elle rien mangé ?
    Elle tenta de cesser de penser à sa faim et scruta les rues qui menaient vers cet escalier. Les pavés usés serpentaient entre les ruines, traçaient un entrelac...
    Etait-ce bien la lumière du dehors qui tombait sur ces marches ? Il le fallait !

    Suniko marchait entre des édifices effondrés. Certaines tours parvenaient encore à se dresser, exhibaient leurs fenêtres semblables à des yeux crevés. Des grognements et ricanements plus ou moins lointains l’accompagnaient.
    Son estomac vide
Ce que je peux avoir faim !
la torturait de plus en plus. Elle se laissa tomber contre un vestige de mur, y glissa, la main plaquée contre son ventre creux, laissa ses paupières trop lourdes se fermer. Du repos. Tout son corps semblait réclamer du repos.
_ Eh bien, jeune fille...
_ Tu sembles épuisée... Bien trop pour quitter notre cité !
    Elle n’eut pas besoin de rouvrir les yeux pour deviner que les fantômes jumeaux se tenaient devant elle.
_ Tu pourrais mourir ici. Et être des nôtres !
_ Oui ! Une nouvelle habitante ! Voilà ce qu’il faudrait à notre ville !
_ Allez-vous en...
    Ce fut tout ce qu’elle parvint à répondre.
_ Tu as raison. Après tout, tu nous verras pour l’éternité...
_ Allez-vous en...
    Plus rien. Suniko pensa à ces rues qui serpentaient, à cette trouée qu’elle n’avait pas revue depuis la fenêtre de l’appartement... Les jumeaux avaient raison. Elle sentit des larmes couler sur son visage, puis des sanglots la secouèrent. Une image d’elle-même qui errait dans ces rues, deux puits noirs dans son visage au lieu des yeux, se dessina dans son esprit.
    Elle mourrait ici et serait damnée.
    Des grognements dissipèrent sa tristesse et sa fatigue. Ils provenaient de derrière. Elle voulut se lever pour s’éloigner au plus vite, mais des petits gémissements arrêtèrent son mouvement. Intriguée, elle longea le pan de mur et trouva bientôt une brèche qui lui révéla ce qui avait dû être un vestibule. Elle sécha ses larmes. Les dos velus de deux vampires à crocs lui apparurent.
    Son esprit ne fut qu’un témoin des actes de son corps. Sa faim disparut. Elle se précipita sur l’un, lui happa le cou dans son bras et tourna. Des os se brisèrent en un craquement humide, le monstre mourut. L’autre se retourna. La lumière jaunâtre donnait un répugnant éclat bileux à ses yeux rouges. Sa gueule s’ouvrit en un grognement, révéla ses longs crocs maculés de sang séché. Ses mains griffues se levèrent, Suniko les esquiva d’un bond en arrière et envoya son pied dans le genou. L’articulation se retourna, le vampire hurla et tomba dans la poussière. Il se tortillait, beuglait de douleur. Sa jambe valide s’agitait vainement, le talon frappait le sol, soulevait des nuages de crasse.
    Suniko sauta à côté du cou du vampire, releva un pied et l’envoya sur la gorge. Les beuglements se muèrent en coâssements. Il suffoqua. Des soubresauts agitèrent son corps de moins en moins vigoureusement. Un sang noirâtre coula de sa bouche en une épaisse bave. Enfin, il mourut, étouffé.
    Elle sentit sa faim et sa fatigue s’emparer à nouveau de son corps. Puis un bruit lourd et mat claqua sur les gravats de la cour, suivi d’un autre, d’encore un autre... Un pas, lent, prudent. Suniko dressa ses poings, prête à frapper, puis reconnut cette haute stature juchée sur quatre pattes robustes, cette corne plantée sur une tête de cheval... La lumière jaunâtre teintait de crasse bileuse une robe qui devait être blanche.
    Une licorne.
    Suniko ouvrit ses mains et les tendit, sentit un sourire naître sur sa bouche.
_ Qu’est-ce que tu fais ici ? Comment t’es-tu égarée ?
    La bête s’approcha, d’abord craintive, puis de plus en plus confiante. Elle laissa Suniko caresser son museau.
_ Tu n’es pas bien sauvage pour une licorne !
    A nouveau, des grognements lointains retentirent.
    Suniko plongea son regard dans les yeux dont la couleur bleue se noyait dans les reflets de la lumière jaunâtre. Elle ne mourrait pas dans ces ruines. Désormais, elle tenait une vie autre que la sienne entre ses mains.
_ Suis-moi, Ooknaya. Nous quitterons cette maudite ville ensemble.
    Comment ce nom s’était-il imposé ? C’était le mot elfe qui désignait l’aube. La licorne sembla le comprendre et l’approuver. Elle suivit docilement.

    Suniko menait Ooknaya à travers ces rues qui tournaient, se croisaient, sous les regards noirs des fantômes qui apparaissaient et disparaissaient. Son estomac vide la tourmentait de plus en plus, ses paupières s’alourdissaient... Très loin derrière, un vampire à langue ricanait. Ailleurs, des ogres grognaient.
    Un vertige l’obligea à s’arrêter, les mains plaquées contre son ventre creux. Elle respira profondément, comme si son souffle devait balayer cette faim qui fouillait ses entrailles... Ooknaya interrompit sa marche elle aussi et la regarda. Dans ses yeux se lisait... une inquiétude ?
    Suniko se força à avancer un pied,
_ Tout va bien, Ooknaya !
puis un autre.

    Sa vue se brouilla. Elle secoua la tête. Les ruines refusèrent de se révéler.
    Elle s’appuya sur l’encolure d’Ooknaya.
_ Il va falloir que tu sois mes yeux.
_ Eh bien... Est-ce la fin ? demanda une voix trop connue.
_ Mais il semblerait ! Tu vas être des nôtres, jeune fille !
    Elle continua d’avancer, appuyée sur la licorne. Au loin brillait une lumière... Celle de l’Amenti ?
    Ses jambes se dérobèrent. Elle tomba dans cette épaisse poussière qui recouvrait le pavé.
    D’où venaient ces ricanements et ces grognements ? Etaient-ils lointains ? Etaient-ils... proches ?
_ Fuis, Ooknaya. Fuis ! Pardonne-moi.
_ Oh ! Tu ne vas pas nous priver de cette belle bête, tout de même !
    Suniko vit le jaunâtre devenir noir. Les ricanements des jumeaux s’estompèrent...

    Une odeur verte et fraîche d’herbe lui caressa les narines. Elle glissa ses mains sur ce sol. C’était si doux...
    Suniko ouvrit les yeux sur cet Amenti où son âme venait d’être accueillie. Un ciel bleu se révéla, puis de grands arbres...
    Elle se dressa sur les genoux, posa un pied, puis l’autre et déploya ses jambes. Une sensation vide cramponna son ventre. La faim ! Une brûlure léchait sa gorge. La soif ! Comment son âme pouvait-elle...
    Non, ce n’était pas l’Amenti.
    Suniko était vivante. Mais alors, ces ruines ?
    Un pas lourd derrière elle la fit sursauter. Elle se retourna.
_ Ooknaya !
    Derrière la licorne se dressaient les restes d’un portail. L’entrée des ruines.
    Suniko se jeta au cou de l’animal.
_ C’est donc toi qui m’a sortie de là ! Merci, Ooknaya. Je ne t’oublierai jamais.
    Elle libéra la licorne, la gratifia d’une petite tape sur l’encolure, puis scruta les arbres qui les entouraient. Des fruits s’offrirent à son regard. Suniko se dirigea vers ces belles pommes rouges qui brillaient, en cueillit une et, malgré sa faim, prit garde à ne pas s’en nourrir vite. Beaucoup de guerriers étaient morts étouffés en dévorant hâtivement des victuailles après un long jeûne forcé.
    La chair sucrée descendit dans son ventre vide, le doux jus baigna sa gorge sèche...
    Une deuxième pomme. Une troisième.
    Des oranges l’attirèrent...

    Suniko posa sa main sur son ventre calmé par ces fruits.
    Ooknaya la regardait.
_ C’est ici que nos routes se séparent. Je n’oublierai jamais qu’une licorne m’a secourue de ruines hantées. Merci à toi.
    La licorne la fixait. Qu’est-ce qui brillait dans ses grands yeux bleus ?
De l’amitié ?
    Oui. C’était bien cela.
    Suniko remarqua un chemin qui serpentait entre des arbres. Elle l’emprunta.
    Les pas d’Ooknaya la suivirent.
    Elle sourit et se retourna.
_ Je t’avoue franchement avoir bien besoin d’une monture. Je me sens un peu lasse.
    La licorne laissa la jeune fille se hisser sur son dos, s’y installer, s’accrocher à son cou. Puis elle commença à trotter.
_ Voudrais-tu nous trouver une ferme où l’on me servirait un bon repas ? Ces fruits étaient délicieux, mais trop légers... Et il se trouve que j’aurai besoin de toutes mes forces pour me venger de celui qui m’a joué ce mauvais tour...




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