Les écrits de Raphaël
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La chose de la voiture


   Lorsque j’étais petit, alors que je passais un été chez ma grand-mère, la voiture —une Austin Mini blanche, comme celle l’histoire- a brûlé dans le garage. Elle n’a heureusement pas déclenché d’incendie grave. J’ai eu la curiosité d’aller voir de près la voiture brûlée. La carrosserie semblait intacte… mais les vitres étaient entièrement noircies.
   Cette image m’est restée… et m’a inspiré cette histoire. Contrairement au narrateur, je n’ai pas ouvert la portière !


Lire l’histoire


   Avant que cette histoire ne m’arrive, le surnaturel, ça me faisait bien marrer. Les OVNI ? Encore un mec qui avait fumé la moquette ! Les fantômes ? Des reflets dans les vitres, rien de plus ! J’entendais parler de maisons hantées, je rêvais d’y passer une nuit. Mais pour rigoler, pas pour vérifier ! Ces histoires morbides qu’on se raconte autour d’un feu de camp ou dans un dortoir me faisaient sursauter, puis rire, et après, je dormais comme une souche.
   Et puis un jour, tout ça a complètement changé. Mais alors, complètement ! Pourtant, je pense être resté le même sur plusieurs points. Je n’ai pas perdu la boule. Je ne bois pas plus qu’avant. Et je ne me drogue toujours pas. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, parce que, pour fuir tout ça… J’y pense de plus en plus souvent. Pour l’instant, je ne cède pas, rassurez-vous. Ce qui a changé, c’est que maintenant, le surnaturel, j’y crois, et à fond. Et pour cause : je suis en plein dedans depuis vingt ans !
   Vous qui lisez ça, je vous entends penser : C’est qu’un charlot, le mec ! Comment vous en vouloir ? Moi le premier, avant… Je ne vous souhaite pas de vivre ce que j’ai vécu… ni ce que je continue à vivre depuis ce jour. D’accord, ça aurait le mérite de vous ouvrir l’esprit, c’est vrai, mais je ne suis pas assez salaud pour espérer que vous entendiez des pas dans votre dos quand vous êtes seuls. Oui, ça fait partie des choses que je supporte depuis vingt ans !
   Non, je ne suis pas un charlot. Je suis conseiller financier au Crédit Agricole de Strasbourg. Le centre régional, carrément ! J’ai commencé avec un CDD d’un an pour faire mes preuves. Je suis en CDI aujourd’hui, et je ne me repose pas sur mes lauriers. Sans me vanter, je suis un gars sérieux.
   Excusez-moi si je vous gave avec ma petite personne, mais il faut que vous me cerniez un peu si vous voulez saisir mon histoire. Ça fait vingt ans, maintenant…

   J’avais seize ans. J’étais un lycéen comme des centaines de milliers d’autres. Je sortais d’une année de première ES, le bac français-histoire-géo en poche, et j’allais vers la terminale sans encombre. Mes parents et moi habitions à Nantes. Un pavillon dans le quartier du Petit Blottereau, pour ceux qui connaissent. Je l’aimais bien, cette ville. Pas mal de choses ont changé, depuis. Le port sinistré est devenu une chouette promenade, des places sont devenues piétonnes…
   Je suis fils unique. Mes parents m’ont affublé d’un prénom que j’aimais bien et que j’apprécie encore aujourd’hui : Guillaume. L’entente entre nous ? Au top. Bon, de brèves engueulades simplement parce qu’on n’était pas d’accord sur telle ou telle bricole, mais rien de bien méchant. Des trucs qui arrivent dans toutes les familles. Mes parents étaient sympas, mais pas laxistes pour autant. Quant à moi, j’étais, sans me vanter, un ado plutôt facile. Mes profs me trouvaient bosseur, mes potes me trouvaient cool, j’ai eu plusieurs copines… Avant, je trouvais ma jeunesse très ordinaire. Mais avec le recul, je la trouve formidable. Parce que depuis…
   J’en viens aux circonstances qui ont précédé ce foutu jour.
   Ça aurait dû être un été de plus. Je venais de passer un mois à bosser. L’année précédente, ça avait été comme serveur dans un café. Là, ça avait été dans le nettoyage : des banques, des grands magasins… A présent, c’était le marais poitevin qui m’attendait : la ferme de mes grands-parents paternels, au bout d’un chemin de terre niché après Niort. À l’époque, je trouvais ce plan chiant à mourir. Rien que pour acheter le pain, il fallait prendre la voiture. Vous voyez l’isolement ? Quand je pense qu’avec l’argent gagné cette année-là, j’aurais pu me payer un camping à la mer ! Ce qui aurait évité tout ça. Peut-être.
   
   J’ai pris le train à Nantes. Mes parents m’ont cueilli à la gare de Niort, puis m’ont emmené vers la ferme de mes grands-parents. Sur le quai et jusqu’au parking, ça a été les banalités du genre Bonjour T’as fait bon voyage ? Alors ce boulot ? Sitôt dans la voiture, mon père m’a balancé :
– L’Austin a brûlé cette nuit.
   J’ai sursauté.
– Tu rigoles ?
– Un court-circuit. Papy entretenait pratiquement pas cette voiture, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
   Deux ou trois explications sur cette Austin. J’ai un oncle et une tante sur Paris. Pendant des années, ils ont conduit une Austin Mini blanche. Très pratique dans une grande ville. Moi qui vis à Strasbourg, si j’osais conduire, j’aurais ce genre de voiture. Le problème, c’est que dès que je veux démarrer, j’entends une espèce de ricanement. Je voudrais bien croire que ce ne soit qu’une illusion liée au traumatisme de cette histoire, mais c’est beaucoup trop net pour ça. Je n’exagère pas ! J’ai l’impression que quelqu’un est sur le siège du passager et… oui, c’est ça, il ricane, je n’ai pas d’autre mot. Mais il faudrait un sacré vocabulaire pour décrire ça. Comme je ne l’ai pas, il va falloir que vous imaginiez un bruit entre le grincement de poulie, le rire d’une sorcière, le grognement d’un cochon… Un rire de dingue, quoi ! Et sur le siège du passager, personne. Je suis tout seul dans la voiture, et j’entends ce putain de bruit ! Alors, je me passe de véhicule, ça vaut mieux. Les autres phénomènes, je me débrouille pour faire avec. Mais celui-là… Franchement, je préfère circuler à pieds.
   Donc, mon oncle et ma tante étaient très contents de leur Mini… jusqu’au jour où mon cousin est né. Pour un couple, une petite voiture comme ça, c’est envisageable. Mais pour une famille, c’est un peu riquiqui. Ils ont été obligés de se tourner vers quelque chose de plus grand. Ça a été une Saab 9000. Je précise qu’ils ont les moyens : c’est un couple de dentistes (aujourd’hui en retraite). La Mini a été laissée dans le garage de mes grands-parents.
   Pendant le trajet jusqu’à la ferme, nous avons parlé de cette pauvre caisse. On se couche, et le lendemain, une carcasse calcinée ! J’ai fait remarquer :
– Papy la conduisait presque plus. Mais quand même !
   Mon grand-père avait une DMLA. Vous savez, cette espèce de grosse tache noire en plein milieu de l’œil ? Quand ça vous tombe dessus, mieux vaut lâcher le volant…
– C’est dingue, quand même ! a dit ma mère. Un court-circuit…
   Aujourd’hui encore, je suis le seul à avoir de gros doutes à ce sujet. Il faut dire qu’à part moi, personne n’a vu ce sale truc ! Court-circuit ? Alors là, je me marre ! Enfin, si j’ose dire : je ne ris plus beaucoup. J’aimerais vous y voir ! Vous savez ce que c’est, d’ouvrir le tiroir de votre cuisine et d’éviter de justesse un couteau qui jaillit tout seul ? Eborgné en faisant la bouffe, c’est drôle, ça ! Eh bien, ça m’arrive souvent. C’est dingue, le nombre de choses qui m’arrivent depuis que j’ai visité l’intérieur de cette voiture !

   Excusez-moi si je tourne autour du pot, mais j’ai trop besoin de m’occuper l’esprit, et je n’ai rien trouvé de mieux qu’écrire. Et pourtant, gamin, j’étais nul en rédaction. Mais quand vous n’osez parler à personne des trucs horribles qui vous arrivent, le traitement de texte installé sur votre PC est un confident qui en vaut bien un autre. Peut-être que quelqu’un tombera sur ce fichier. Vous qui êtes en train de le lire, par exemple ! Ou personne, ce qui est probable. Mais pendant que je tape mon histoire, je suis concentré sur quelque chose, ce qui m’évite de faire attention à mon réfrigérateur. À l’intérieur, j’entends, en ce moment même, des grattements très longs. Crrrrrrrrrr ! Crrrrrrrrrr ! En écrivant, j’évite d’imaginer la bestiole…
   Et je ne me demande pas ce que sera le prochain phénomène ! Ces saloperies m’arrivent quand je suis tout seul, et comme je suis célibataire, ça arrive souvent. Vous vous dites qu’il suffirait que j’aie une copine pour que ça passe ? C’est un peu plus compliqué que ça… mais j’y reviendrai plus tard.


   Nous sommes arrivés à la ferme de mes grands-parents. Après les salutations d’usage, ils m’ont félicité pour mon bac français, m’ont demandé si mon boulot s’était bien passé… La routine, quoi ! Je suppose que vous avez passé des vacances en famille au moins une fois dans votre vie, donc, vous savez ce que c’est. Des banalités, des échanges de nouvelles… Si j’avais su que c’était une des dernières fois que je voyais mes grands-parents vivants, j’aurais savouré l’instant ! Sont-ils morts par ma faute ? Je préfère penser que le truc de la voiture —vingt ans après, je ne sais toujours pas comment appeler ce que j’ai vu- voulait les massacrer, qu’il serait passé à l’acte un jour ou l’autre, avec ou sans moi…
   C’est un peu la version trash de l’effet papillon. Vous savez, un battement d’ailes au Japon qui déclenche une tempête en France ? Eh bien là, c’est pareil, mais en plus glauque : le petit Guillaume ouvre la porte d’une voiture brûlée, ses grands-parents sont sauvagement assassinés !
– J’ai préparé la chambre bleue pour toi, a dit ma grand-mère.
   Les cinq chambres étaient à l’étage. L’une d’elles avait une moquette d’un bleu roi qui tapait dans l’œil dès qu’on rentrait dans la pièce. L’effet était hallucinant : tout paraissait vrai, sauf le sol, dont la couleur évoquait les images de synthèse de première génération, quand les ordinateurs étaient encore trop peu puissants pour générer des teintes aux nuances réalistes. Les rouges étaient toujours trop vifs ou trop ternes. Pareil pour les jaunes. La moquette de la chambre bleue, c’était exactement ça.
– D’accord.
   Que dire d’autre sur cette première journée ? Rien de spécial. Je retrouvais cette baraque vétuste, trop chaude en été, trop froide en hiver. Je ne pensais évidemment pas qu’elle finirait abandonnée. Eh oui ! L’assassinat de mes grands-parents a traumatisé non seulement ma famille, mais tout le marais poitevin. Nous n’avons pas voulu hériter, personne n’a voulu acheter.
   Dernièrement, j’ai revu la ferme sur un site Internet de paranormal. Evidemment que je consulte ce genre de site ! Je veux comprendre ce qui me poursuit et comment m’en débarrasser ! La baraque est une vraie ruine, ce qui n’a pas été une surprise, mais m’a quand même fait mal au cœur. La maison où mes cousins et moi avons joué, mince ! Des chercheurs en paranormal y sont venus. Devinez quoi ? Il ne s’y est rien passé. Rien ! Moi qui subis les saloperies du truc de la voiture depuis vingt ans, je suis bien placé pour dire à quel point il est actif !
   À l’époque, je ne soupçonnais rien de tout ça. J’étais un adolescent et je me faisais chier dans cette maison, mais mes parents trouvaient que je pouvais bien venir voir mes grands-parents au moins une semaine dans l’année, alors je venais, point barre.

   Quand j’étais gamin, ce n’était pas pareil. Cette maison avait des combles cloisonnés qui formaient un petit labyrinthe. Mes cousins et moi y avons passé des heures ! Nous avons été des soldats, des gendarmes et des voleurs, des cow-boys et des indiens, des pirates et des corsaires, des espions aux mille gadgets meurtriers, des chevaliers prêts à pourfendre des…
   Qu’est-ce qui me prend, moi ! Parler de monstres alors que j’en ai un dans mon réfrigérateur ! Je ne divague pas : je vous jure que je l’entends gratter ! Je sais bien qu’il n’ouvrira pas : il veut me faire perdre la boule, pas me tuer, me bouffer ou autres gentillesses. Il m’aurait massacré depuis longtemps. Non, son grand plaisir, c’est de me faire perdre la boule.
   Je m’en fous de le voir. Je sais à quoi il ressemble : c’est le truc de l’Austin, évidemment ! Quoique… Cette saleté n’avait pas d’ongles.

   Cette première journée, donc. Nous avons dîné, passé la soirée devant la télé et nous sommes couchés. Rien de bien passionnant, donc. Et pourtant, cette première journée, je l’adore. Vous savez pourquoi ? Parce que c’est la dernière nuit où j’ai dormi normalement. C’est le lendemain que j’ai ouvert la portière de l’Austin. Et depuis, j’en ai fait des cauchemars ! Au boulot, les collègues remarquent souvent les cernes sous mes yeux. Même s’ils ne disent rien, je lis dans leurs regards les questions qu’ils se posent. Le sommeil et moi sommes comme un couple dont le divorce s’est mal passé : nous nous voyons quand il le faut, mais sans aucun plaisir, ni pour l’un, ni pour l’autre.


   Jusque là, c’était à peu près facile d’écrire. Mais maintenant, je me retrouve en face d’un dilemme : revivre ce qui a déclenché ces phénomènes ou rester tout seul avec ce truc dans mon frigo ? J’oubliais que je pouvais aussi sortir de chez moi… et être poursuivi par je ne sais quoi. Et puis zut ! Autant vider mon sac.
   La porte du frigo claque.

   Ma dernière nuit sans cauchemars s’est terminée par une grasse matinée et a été suivie d’un petit déjeuner sur le pouce. Des plaisirs tout bêtes. Une journée qui s’annonçait banale. J’avais deux choix. Un : comater devant la télé tout l’après-midi. Deux : me balader à vélo dans le marais poitevin. Le un aurait peut-être tout changé. En même temps, à l’époque, je ne pouvais pas m’en douter. Je vous ai déjà dit ce que je pensais du paranormal. Alors comment j’aurais pu imaginer ce que j’allais voir ? Tout ce que j’ai pensé, c’était que la télé noir et blanc —mes grands-parents estimaient que la couleur n’aurait rien donné à des yeux atteints de DMLA-, non merci. Je préférais encore le vélo. J’ai donc rempli une petite bouteille d’eau, j’ai prévenu ma famille que je partais me balader et je suis allé au garage.
   Dans tout ce qui s’est passé ensuite, j’ai joué deux rôles : victime et unique témoin. Comment c’est possible ? Il faut savoir que le garage était un hangar situé à l’opposé de la maison. Voilà pourquoi personne n’a rien vu ni entendu !
   Quand je suis entré dans le garage, je n’ai même pas remarqué les vélos, alignés le long du mur. Je les connaissais par cœur. À force de ne servir que pendant les vacances, ils étaient en si mauvais état que l’idéal aurait été de rassembler les pièces potables de chacun sur un seul afin de pédaler sur quelque chose d’acceptable. Les uns avaient une selle bien trop dure, d’autres avaient un frein qui manquait à l’appel, d’autres encore n’avaient aucune lumière…
   Je ne pouvais remarquer que l’Austin. Elle occultait tout le garage. Avant de cramer, elle était blanche. A ma grande surprise, sa peinture était nickel. C’était hallucinant ! Si on ne regardait que la carrosserie, elle avait l’air de pouvoir encore rouler. On changeait d’avis rien qu’en voyant la lunette arrière : elle était noire. Pas comme si le verre avait été peint, mais comme si ça n’avait jamais été du verre. Comme si, à l’usine Austin, les ouvriers s’étaient plantés et, au lieu de poser une vitre, avaient posé un rectangle noir. J’ai fait le tour de la voiture. Sur le côté, c’était pareil. Les vitres noires offraient un contraste violent avec la peinture blanche. Devant, même topo. Ce n’était plus un pare-brise, c’était… comme de l’encre. Excusez-moi pour l’image, mais je ne suis pas écrivain. Je sais bien que de l’encre solide, ça ne fait pas terrible, mais il faudra vous contenter de ça. Remarquez, je pourrais fignoler mon histoire : le truc dans le frigo a décidé de me foutre la paix, on dirait. Je n’entends plus rien ! Je n’espère pas être tranquille pour la soirée pour autant. Qu’est-ce qui m’attend encore ? Hier soir, mon lit s’est mis à puer la charogne alors qu’il n’a jamais contenu le moindre morceau de viande. Je mange à table dans ma cuisine, jamais sous mes draps. Aujourd’hui, qu’est-ce que ça va être ?
   J’ai eu envie de voir à quoi ressemblait l’intérieur. Là, derrière ces espèces de panneaux tout noirs, on pouvait s’attendre à quoi ? Et comme un con, j’ai ouvert la portière. Je m’attendais à une odeur de brûlé, et je l’ai eue. Mais j’ai eu droit aussi à cette saloperie de monstre, démon ou fantôme, je ne suis toujours pas fixé.

   Le pire, dans tout ça, c’est que je n’ai pas hésité. Dans tous les films d’horreur à la con, les personnages sont fascinés par une maison, une pièce, un coffre… On les voit caresser la poignée, refouler leur envie d’ouvrir, et puis finalement, patatras ! Moi, rien de tout ça. Je voulais juste voir l’intérieur cramé de la bagnole. Même pas une impulsion, même pas une envie. Je voyais les vitres noircies, alors pourquoi je me serais privé de l’intérieur ? C’était de la curiosité, rien d’autre ! Si j’avais su que je paierais ce simple geste aussi cher…

   Si vous avez bien suivi, j’ai dit, deux ou trois paragraphes plus tôt, que ça s’était calmé dans mon frigo. Eh bien maintenant, ça tambourine à la porte de ma chambre. Je crois que je vais dormir sur le canapé, ce soir. Je sais qui c’est, et je n’ai pas envie de le croiser ! En fait, je suis sur le point de vous le décrire en détails : c’est ce que j’ai vu dans l’Austin.
   Vous n’êtes pas obligés de me croire, on est bien d’accord. Je sais ce que j’ai vu. J’avais bien dormi la veille, je n’avais bu aucun alcool pendant le repas. Et j’ai toute ma tête. C’est tout ce que je peux dire.

   Cette odeur de brûlé n’a pas été le pire. Le pire, ça a été l’instant d’après, quand j’ai vu cette saloperie pour la première fois. J’ai eu une impression que je n’avais jamais eue avant : ma bouche et ma gorge sont devenues sèches, un creux glacé s’est formé dans mon ventre…
   C’était un… Disons : un truc. Un fantôme, un esprit ou un démon ? Malgré tous ces sites sur le paranormal que j’ai consultés, je n’en sais toujours rien. Mais vu tout ce qui s’est passé ce jour-là et tout ce qui m’est arrivé depuis, je suis sûr d’une chose : c’était —et c’est toujours- très puissant. Et c’est bien vicieux, en plus : ça ne se manifeste que quand je suis tout seul. Comme ça, personne ne peut me croire !

   Dites, j’espère que vous n’imaginez pas que je n’ai rien fait depuis vingt ans ! J’en ai essayé plein, des trucs ! Je suis allé voir un magnétiseur à qui j’ai expliqué mon cas. Je suis même allé jusqu’à demander un exorcisme. Si vous avez bien suivi, vous devinez à quoi ça a servi…
   Ça ne s’arrange pas, les coups derrière la porte de ma chambre. Tenez, en voici un échantillon : Bam bam bam bam ! Je ne sais pas si ça rend bien par écrit, mais il va falloir vous contenter de ça.

   J’en étais au truc de l’Austin. C’était assis à la place du conducteur. Ça avait le corps d’un homme, c’était entièrement nu. La peau n’avait rien de calciné. Elle était d’une blancheur pâle, mais pas morte ou malade. Non : c’était la couleur qu’on a avant de s’exposer au soleil sur une plage, tout simplement. Et pas un poil. Mais vraiment aucun poil !
   La calotte crânienne avait disparu. Elle laissait une vue imprenable sur la grosse masse beige des neurones agglutinés, sur les nerfs noirâtres qui l’entouraient…
   Quand le truc a sorti son bras de la voiture et m’a saisi le poignet, j’ai… hurlé ? Même pas : j’avais tellement peur que ma bouche s’est ouverte toute grande, mais aucun son n’en est sorti. Juste une espèce de soupir grinçant. J’ai aperçu la main qui m’agrippait : presque normale, à l’exception des doigts palmés et des… ongles arrachés.
   J’ai essayé de me dégager, mais le truc a commencé à me tirer dans la voiture. De son autre main palmée aux mêmes ongles arrachés, il m’a baissé la tête pour l’engouffrer dans la petite Austin. Puis il m’a saisi les jambes et les a fourrées dans l’habitacle.
   J’étais en vrac sur le siège avant droit, mes jambes sur les cuisses de l’autre salaud. J’ai entendu la portière claquer, puis une voix qui hurlait Foutez-moi la paix ! C’était la mienne, et je ne l’ai pas réalisé tout de suite. J’ai senti ses mains sur mes mollets. L’instant d’après (une seconde ou une minute ?), mes pieds étaient sur le plancher.
   Vous vous dites sûrement qu’il aurait suffi que j’ouvre la portière du passager pour échapper à ce truc. C’est ce que j’ai fini par faire. Mais ça m’a pris… plusieurs minutes ou plusieurs secondes ? J’avais perdu la notion du temps. Ça a été assez long pour que je voie que l’habitacle était intact. Et ça, c’était impossible : ça avait cramé, oui ou non ? A travers les vitres, je voyais le garage. Elles étaient noires de l’extérieur, bordel de merde ! Et à l’intérieur, elles étaient redevenues transparentes. Ne me demandez pas comment c’était possible. Moi-même, je ne me pose plus la question : ça s’est produit, point barre !
   La saloperie s’est tournée vers moi. J’ai pu voir sa poitrine sans chair. A travers les côtes qui s’écartaient et se resserraient, je voyais ses poumons se dilater et se contracter, son coeur battre. Entre ses cuisses, à la place du sexe, se trouvaient des intestins qui dépassaient, comme une hernie, mais en bien plus immonde.
   À l’heure actuelle, je ne sais toujours pas comment j’ai fait pour ne pas dégueuler, ni pisser dans mon froc. Tout ce que je sais, c’est que je n’arrêtais pas de me répéter Faut que je me casse ! Ce truc va me tuer si je bouge pas !
   Tout ce qu’il a fait, c’est m’observer. Rien d’autre. Il était immobile, il me regardait. Si j’avais trouvé le courage de le cogner, je ne m’en serais pas privé. Mais ce cerveau nu, ces poumons bien en vue et ces tripes qui dépassaient, ça me dégoûtait de le toucher.
   J’ai agi sans vraiment y penser, comme si c’était mon corps qui avait pris les commandes. J’ai l’impression que tout s’est passé en un seul geste. Je me suis tourné vers la portière, je l’ai ouverte, j’ai giclé et j’ai refermé la bagnole. Les vitres étaient à nouveau noires.

   J’ai regardé l’Austin pendant plusieurs minutes. C’était toujours la même caisse, évidemment, mais je ne la voyais plus pareil. Je n’ai jamais partagé cette histoire, pas même avec Franck, mon plus proche cousin. Accroc à Stephen King comme il est, si je lui confiais tout ça maintenant, il penserait tout de suite à ce bouquin où il est question d’une Buick hantée ou d’une connerie comme ça. Je crois qu’à l’époque, ça aurait plutôt été Christine. D’ailleurs, l’année précédente, on s’était maté le film chez lui. La vie fait des drôles de blagues, des fois…

   Tiens ! On dirait que ça ne gratte plus dans ma chambre. Je parie que ça va puer le cadavre dans mon lit. Et puis non. Je ne veux pas parier. Ca va encore être quelque chose de nouveau.
   J’en prends l’habitude, de ces conneries, on dirait… J’aimerais, franchement. Mais à chaque fois que ça m’arrive, je flippe encore à mort.

   Quand on a passé sa jeunesse à refuser de croire à ce genre de phénomène, on se pose une tonne de questions quand c’est sur vous que ça tombe. Je me suis dit que j’avais fait un cauchemar, mais ça ne tenait pas debout : qu’est-ce que je foutais réveillé dans le garage, alors ? Je me suis dit que… que le paranormal, c’était peut-être vrai, après tout…
   J’ai tourné le dos à l’Austin. J’ai essayé de dégager un vélo, mais mes mains tremblaient bien trop. J’ai quand même réussi à m’en sortir, et quelques minutes plus tard, je pédalais.
   Le seul intérêt que je trouvais à ces vacances, c’était la balade à vélo. Le Marais Poitevin, ce n’est ni la mer, ni la montagne. Mais ce sont quand même des paysages magnifiques. La Venise verte, quoi ! Si, c’est son surnom ! Des kilomètres de verdure, parfois entretenue, parfois sauvage. Des canaux. Des rivières. À vélo, j’étais le roi : je me dénichais des chemins dont je ne savais pas où ils menaient, je découvrais des coins tranquilles, des ronces chargées de mûres… Le top ! Mais ce jour-là, j’ai assez vite regretté de ne pas être resté sur une route à peu près fréquentée. J’ai quitté la cour de la ferme et ai pris un petit chemin, puis un autre… et j’ai donné un coup de frein tellement violent que j’aurais pu dégringoler.
   Dans un champ de tournesols que je longeais, un hurlement a retenti, suivi de plusieurs craquements : j’ai pensé à des doigts ou à un bras qu’on cassait.
    J’ai posé mon vélo sur ce qui servait de bas-côté —une bande d’herbe, tout simplement- et suis allé voir. Curiosité malsaine ? Non : j’ai pas mal de défauts, mais je ne pense pas que la lâcheté en ait jamais partie. Je me disais que je préférais me prendre un méga-gnon plutôt que de laisser quelqu’un —fille ou gars- se faire tabasser. Avec une gueule tuméfiée, on peut se regarder dans la glace. Mais pas avec la pensée qu’on s’est dégonflé. Enfin, c’est comme ça que je vois les choses. Bon, d’accord : j’étais un sportif. J’ai toujours été balèze pour mon âge, sans être un colosse. J’étais rapide, j’avais un peu de force : ça me suffisait pour me défendre.
   Donc, j’ai traversé des rangées de tournesols en direction des craquements et des hurlements. Je m’en suis rapproché et…
   Je n’ai rien vu. Et pourtant, j’ai bien entendu Crrrc ! Aaahh ! à plusieurs reprises. Mais j’étais tout seul au milieu de ces grandes fleurs idiotes qui se balançaient au vent.
   Je peux toujours me regarder dans une glace malgré ce que j’ai fait : j’ai couru vers mon vélo, je l’ai enfourché et j’ai tracé.

   La suite de la balade s’est passée normalement. J’ai même fait très fort : j’ai réussi à cacher ce qui m’était arrivé. Vu la trouille que j’avais eue, ça m’a paru une belle performance. Deux phénomènes paranormaux bien glauques dans le même après-midi, quand même ! J’ai réussi à ne pas éclater d’un rire nerveux lorsque ma mère m’a sorti :
– T’as pris des couleurs ! Ça te réussit bien, le vélo !
   La pauvre ! Elle ne savait pas. Moi qui devais être tout pâle en sortant de l’Austin ! J’ai réussi à répondre :
– Du soleil d’un bout à l’autre !
– T’as fait attention à aller un peu à l’ombre, quand même !
– Ouais, t’inquiète !
   Après, ça a été le plan bavardage-dîner-télé-coucher. J’ai eu un mal fou à trouver le sommeil. Entre la chose de l’Austin et les tournesols qui hurlaient, j’en avais, des choses à digérer ! En général, après une après-midi à vélo, on s’endort vite. Mais là, mes nerfs avaient décidé de chasser la fatigue. Je ne sais toujours pas au bout de combien de temps j’ai fermé les yeux, mais ça m’a paru long !
   C’est cette nuit que j’ai fait mon premier cauchemar. Enfin, le premier lié à l’Austin. J’en avais déjà fait dans le passé, mais comme tous les enfants. Celui-là était tellement réaliste que, maintenant encore, je ne suis pas sûr d’avoir rêvé. Une lumière m’a réveillé. La lampe était allumée. Je n’ai pas eu le temps de me demander comment c’était possible : j’ai constaté que la porte était grande ouverte. Je suis sorti de la chambre bleue pour voir de quoi il s’agissait.
   Le palier et l’escalier étaient allumés. C’était de plus en plus bizarre. Mes pieds nus sont passés de la moquette bleue au parquet non verni. J’ai trouvé ce bois rugueux rès désagréable pour la peau. Dans un rêve, les images sont juste assez nettes pour qu’on s’en rappelle, mais pas très riches en détails. Eh bien, dans mon cauchemar, je vous jure que tout était net ! Je ne voyais pas seulement la petite bibliothèque du palier, où la famille stockait des romans de gare à lire pour occuper les longues soirées dans cette maison : je voyais chaque livre. J’aurais pu en choisir un, tiens ! Mais ce n’est pas ce que j’ai fait. J’ai avancé jusqu’à l’escalier. Chaque craquement du bois m’inquiétait : je ne savais pas ce que j’allais trouver, et je ne voulais pas que ça m’entende approcher.
   J’ai fini par descendre les marches. Plusieurs d’entre elles ont craqué.
   La salle à manger était allumée. Je n’étais qu’au milieu de l’escalier, et pourtant je distinguais ce cerveau nu. La chose de la voiture s’était assise à la table ! Ce truc s’est tourné vers moi, ce qui a mis dans mon champ de vision son torse sans chair et ses tripes qui lui servaient de pénis. Il s’est levé et s’est déplacé vers le bas de l’escalier. Ça m’a permis de voir sa démarche, et je m’en serais bien passé. Son dos ne voulait pas tenir en place sur son bassin : il se tortillait un coup vers l’arrière, un coup vers la gauche… Ses poumons respiraient comme pour l’aider dans un effort énorme, l’air sortait de sa bouche en un sifflement plus sinistre que celui d’un asthmatique. Ses jambes boitaient. Non, pire que ça ! Raides, elles avançaient en espèces de saccades. Imaginez un mélange de Quasimodo et de La nuit des morts-vivants, et vous aurez une petite idée de ce que j’ai vu cette nuit.
   Ce truc s’est planté en bas de l’escalier et a tendu sa main palmée vers moi. À la vue de ses ongles arrachés, j’ai eu un mouvement de recul. Ça ne l’a pas trop dérangé. Il a tendu son bras vers… D’abord, j’ai cru que c’était la porte de la maison. Mais en fait… c’était la chambre de mes grands-parents. C’est par là qu’il s’est dirigé, d’abord à reculons, puis en se tournant. J’étais écœuré par sa démarche de Quasimodo bourré, de mort-vivant qui essayait de se trémousser, de… Les images, ce n’est pas mon truc. Je suis obligé de vous demander un effort ! Malgré ma répulsion, je l’ai suivi.
   Il s’est arrêté devant la porte de la chambre et s’est tourné vers moi. D’abord, son visage était impassible. Nous nous sommes regardés sans échanger un mot. Moi, j’avais trop peur pour desserrer les mâchoires. Lui, je crois qu’il n’a pas de langage. Je ne l’ai jamais entendu parler.
   Et puis sa bouche s’est ouverte. Comme s’il avait voulu hurler, sauf qu’aucun son ne sortait. Ses yeux se sont plissés. Aujourd’hui encore, je revois ses dents. Plusieurs manquaient à l’appel, remplacées par des cavités sanguinolentes. Toutes celles qui restaient étaient trop courtes.
   L’instant d’après, j’étais dans le noir, empêtré dans mon drap. Mon cœur cognait comme une batterie en plein solo. De la lumière ! Il m’en fallait, et vite ! J’ai tendu le bras vers l’interrupteur de la lampe de chevet, l’ai raté plusieurs fois, ai fini par l’avoir et… Enfin, ça y était ! J’ai regardé chaque mur, l’armoire, le bois du lit, les motifs sur le drap et la housse du matelas…

   Je viens de faire un saut dans ma chambre, histoire de savoir ce qui m’attendait. Pas d’odeur de charogne cette nuit. Juste une grosse bosse sous les draps et des creux dans le matelas et l’oreiller. Comme si quelqu’un y était couché. Sauf que mon lit est vide. Tant pis ! Je vais encore dormir sur le canapé. J’ai l’habitude. De toute façon, je serai réveillé par un cauchemar quelconque, alors le confort…
   Vous me trouvez passif, sans doute. Ça n’a pas toujours été le cas, je vous le répète. Quand je vous dis que j’ai tout essayé pour me débarrasser de la chose de la voiture, je n’exagère pas ! J’ai même consulté un spécialiste du paranormal qui m’a conseillé : Essayez de savoir ce qu’il veut. Je croyais sincèrement que la réponse était simple : me rendre fou. Vous savez ce qu’il m’a répondu ? Pas forcément : les esprits (je veux bien que ça en soit un : au point où j’en suis, on pourrait même me parler d’un martien !), quand ils ont connu une mort violente, communiquent en reproduisant les circonstances de leur mort. Pauvre rigolo, va ! Et les grattements dans mon frigo ? Et ces ricanements que j’entends ? Ce n’est pas lui qui fait face à tout ça ! J’ai eu le malheur d’ouvrir la portière d’une voiture brûlée. Ce truc s’y trouvait, ne me demandez pas comment ni pourquoi. Ça s’y trouvait, c’est tout. Et je n’aurais pas dû le surprendre. Il me le fera payer toute ma vie.

   Je sais que je vais devenir fou. Je ne me fais pas d’illusion. Déjà, quand j’arrive au boulot avec mon visage fatigué, j’entends mes collègues murmurer dépression. Je vais m’en taper une, c’est clair ! Ou pire. Un jour, on me retrouvera en état de choc. Je serai incapable de dire un seul mot. Ça s’appelle de la catatonie, je crois. Oui, c’est ça : de la catatonie. J’aurai écrit toute mon histoire avant d’être devenu incapable d’en prononcer un seul épisode, au moins. Ce que vous devez vous demandez, c’est à quoi ça sert. Eh bien, ça m’occupe l’esprit, et c’est énorme.

   Le lendemain de mon premier contact avec la chose de l’Austin démarrait de façon ordinaire, et c’était bien ce qui m’inquiétait. Lever tardif, petit déjeuner rapide… Le début d’une journée de vacances, quoi… Entre deux bouchées de brioche vendéenne, j’ai entendu ma mère me proposer :
– On va à La Rochelle aujourd’hui. Tu veux venir ?
– Super, ouais ! J’ai prévu le maillot de bain.
– Tu sais, je suis pas sûre que ton père sera partant pour aller à la plage.
   Mon père n’a jamais été un grand sportif. Le foot, le tennis, l’athlétisme, d’accord, mais à la télé uniquement. D’ailleurs, il était déjà, ce matin-là, devant un championnat quelconque en compagnie de mon grand-père.
– Attends ! On va pas se taper les boutiques tout l’après-midi, quand même !
– On trouvera d’autres choses à faire. Allez, le temps est pas génial, en plus !
– Bon, ça va…
   L’après-midi est arrivé. Mes parents et moi l’avons passé à La Rochelle. Effectivement, il a fait un peu gris, ce qui a fait que pour la plage, mon père a mis tout le monde d’accord. Mais cette ville est sympa, même par temps couvert. On a réussi à passer un bon moment quand même, et puis le moment de rentrer a fini par arriver. On a passé le trajet à bavarder, c’était tranquille. Enfin, la maison. Le temps de garer la voiture dans la cour, d’en descendre…
– Tiens, mamy a pas commencé à faire la cuisine… a remarqué mon père.
   De la cour, on voyait , grâce aux fenêtres, la salle à manger et la cuisine. Et effectivement, elles étaient inoccupées toutes les deux, ce qui n’était pas vraiment dans les habitudes de mes grands-parents.
   On est rentrés. Dans le salon, la télé marchait. Les informations régionales, si je me rappelle bien. On y est entrés. Mes grands-parents étaient sur le canapé. J’ai remarqué que quelque chose clochait, et sans doute que mon père et ma mère aussi. Mais quoi ? Ma grand-mère n’a pas demandé Alors, vous avez passé une bonne journée ?, contrairement à ses habitudes.
– Bon, ben même sans se baigner, a commencé ma mère, on a…
   Je suppose qu’on a tous les trois compris en même temps ce qui clochait : les têtes de mes grands-parents n’étaient pas tournées vers la télé, mais vers la bibliothèque derrière le canapé.
   Ils étaient morts, le cou brisé. J’ai été le seul à ne pas hurler. J’étais trop occupé à imaginer des mains palmées aux ongles arrachées les saisir, leur tourner la face vers sa poitrine dépiautée, leur sourire de ses dents trop courtes…
   Combien de temps j’ai pu rester à regarder les deux cadavres ? Les deux victimes de la chose. Je me rappelle d’éclairs bleus et de sirènes. Je me rappelle de mains qui m’ont tiré en arrière, des mains palmées sans ongles…
   Non. C’étaient des mains ordinaires. Celles d’un psychiatre.
– Venez avec moi… On va rejoindre vos parents…
   Alors que sa bouche s’ouvrait pour me parler d’une voix douce, j’ai cru voir des dents trop courtes. Mais non. Les mâchoires du psychiatre étaient saines, rien à redire. Mon imagination me jouait des tours. Ou alors, c’était le truc de l’Austin qui m’en jouait.
– C’est Guillaume, votre prénom, c’est bien ça ? Vous pouvez m’appeler Julien.
   Julien Rousseau —c’était le nom complet du psychiatre- nous a aidés du mieux qu’il a pu. Ça a fait assez d’effet pour qu’on réponde aux questions de routine des gendarmes : est-ce que mes grands-parents avaient des ennemis ? Est-ce qu’ils se comportaient bizarrement ces derniers temps ? Evidemment, j’ai répondu non à la première question. Je suis le seul à savoir que la réponse était oui. Un seul ennemi. Un type avec la cervelle à l’air, les ongles arrachés… Signe particulier : on lui voit les poumons, parce qu’il n’a pas de chair sur le torse. Vous ne me croyez pas ? C’est normal, même moi j’ai du mal à y croire, alors qu’il m’a touché, ce truc. On a fait connaissance dans une voiture brûlée.
    Non. Je n’ai rien dit de tout ça. Sinon, je serais dans un asile.

   Bon. Ça s’est calmé dans l’appartement. Je n’entends plus rien. Je ne sens aucune odeur. Ni dans mon salon, ni dans ma cuisine, ni même dans ma chambre. Je viens de soulever les draps du lit : rien de spécial.
   Ça m’arrive, d’avoir des moments de calme, il ne faut pas croire. À peine assez longs pour que j’ai le temps de les savourer, et j’en aimerais bien plus, vous vous en doutez. Ça m’arrive même de dormir tranquille. Et puis mon réveil sonne, et je trouve, en allumant la lumière, un truc bizarre. Ce matin, par exemple, c’étaient mes vêtements qui se dressaient comme si quelqu’un les portait. Mais dedans, personne.
   Je ne me demande pas quand ça va recommencer. Je m’inquiète de ce que ça va être. Je ne suis pas assez naïf pour continuer à croire que j’ai tout vu. La chose de la voiture a une imagination débordante.

   Après l’enterrement de mes grands-parents, toute la famille est tombée d’accord pour prendre une décision : vendre la maison. Personne ne voulait en hériter à cause du souvenir de ce meurtre. Quant à moi, j’espérais encore que ne plus y aller suffise à me débarrasser d’un certain monstre aux mains palmées.
   Mais non. Je ne m’en suis jamais débarrassé. Les premiers temps, c’était calme. Enfin, par rapport à ce qui a suivi. Toutes les nuits —je dis bien toutes !-, j’ai rêvé de lui. Le scénario de base est le même : j’entends ma porte s’ouvrir, je vais voir ce qui se passe et je le trouve dans le salon. Après, ce qui varie, c’est ce qu’il fait. Une nuit, il balance les meubles de la maison. Une autre, c’est la plomberie qui déguste. Je ne vais pas tout vous énumérer.
   Ça en restait là tant que je vivais chez mes parents. Mais dès que j’ai commencé à vivre seul… Non, même avant ! Tant qu’à faire… J’ai appris à conduire, j’ai passé mon permis… La routine, quoi. Jusqu’à ce que je conduise la voiture de mes parents. La nuit était tombée, je ramenais des amis à Malville, un village en Loire-Atlantique. Le trajet s’est bien passé, j’ai salué mes amis. Et puis il a fallu que je revienne. J’ai pu quitter le village sans problème. Et sur la quatre voies vers Nantes, j’ai entendu un bruit bizarre. La voiture de mes parents était une Renault 21 qui commençait à vieillir, certes, mais qui avait encore de beaux restes. Ce bruit, qu’est-ce que ça pouvait être ? J’ai continué à rouler en tendant l’oreille. J’ai commencé à avoir des frissons quand j’ai compris que ça n’avait pas une origine mécanique. Non. C’était un ricanement. Pas un machin de sorcière qu’on mettait sur les cassettes de contes pour faire peur aux enfants ! Non, un vrai, grinçant, rauque, tout, quoi ! Je me suis concentré sur la route du mieux que je pouvais. Mes phares dessinaient un long rayon blanc sur le goudron, les pointillés des lignes défilaient dans mes lumières. J’évitais de regarder le rétro intérieur, mais je savais ce que j’y verrais : des dents trop courtes et un cerveau nu.
   Ça ne s’est pas arrêté à l’entrée de Nantes. Au contraire, quand j’ai ralenti passer le grand rond-point des Chataîgners, le bruit du moteur a diminué, mais pas le ricanement, que j’ai entendu bien plus fort. Une voiture était engagée, je lui ai cédé le passage. J’ai dit d’un ton aussi sec que possible :
– Fous-moi la paix !
   Il a continué à ricaner.
– Mais qu’est-ce que tu veux, merde !
   Cette fois, je n’ai même pas surveillé mon ton. J’étais au bord des larmes, mais ce qui les a retenues, c’est ce que j’ai vu quand je me suis retourné. La banquette et le siège vides. C’était pire que tout. Une présence invisible qui ricanait !
   J’ai redémarré, plus concentré que jamais. Mes yeux étaient rivés sur la chaussée, mes oreilles sur ce son de malheur. Je me rappelle avoir gémi…
   Enfin, je suis arrivé au pavillon de la famille. Le ricanement s’est arrêté brusquement. Dans mes oreilles, il résonnait encore. Mais plus dans la voiture.
   Aujourd’hui encore, mes parents se demandent pourquoi je me suis mis à préférer le vélo à la voiture. J’ai reconduit depuis, mais je me suis toujours débrouillé pour être tout seul le moins longtemps possible. Et à chaque fois que j’étais tout seul, j’entendais ricaner tout en conduisant.
   Maintenant que j’habite seul, je n’ai même pas une voiture. Lors de mes premiers mois de salaire, je prétendais que j’économisais. Et puis, j’ai pris l’habitude de dire que dans une grande ville, ce serait plus un boulet qu’autre chose.

   Depuis le début, je vous dis que la chose de l’Austin ne me pose de problèmes que quand je suis seul. Il y a tout de même une exception, et franchement gênante. Au point de m’empêcher de fonder une famille, pour tout vous dire.
   Au cours de mes études de sciences économiques à Rennes, je suis tombé amoureux d’une camarade d’amphithéâtre. Le vrai coup de foudre. Mais n’allez pas imaginer du Harlequin, s’il vous plaît ! Ce n’était pas une sublime princesse. Bon, elle n’était pas mal du tout. Un peu maigre, mais un visage vraiment sympathique. Elle s’appelait Nadine. Nous recherchions le même livre à la bibliothèque de la fac et avons eu l’idée de travailler ensemble. De fil en aiguille, nous en sommes venus à sortir ensemble. C’était génial. Je commençais à oublier ce foutu fantôme sans crâne. Plus exactement, je commençais presque à en rire ! Puis est venu le grand soir de la première fois.
   Nadine et moi revenions d’une pizzeria dans sa voiture. Je lui avais baratiné que je n’avais pas encore passé mon permis, que j’estimais pouvoir me passer de voiture… Elle estimait que je me plantais avec des idées pareilles, mais ne me jugeait pas là-dessus. Nous n’étions pas forcément d’accord sur tout, mais nous étions tous les deux ouverts d’esprit. Ce sont des trucs comme ça qui me font dire que, sans l’autre ordure au cerveau nu, j’aurais sûrement épousé Nadine. Nous aurions élevé nos enfants tous les deux… Mais ça ne s’est pas passé comme ça.
   Nadine a trouvé pour sa Clio une place pas trop loin de mon immeuble. Nous avons marché quelques mètres, tourné dans ma rue, puis j’ai ouvert la porte. Je me rappelle de la bouffée d’inquiétude que j’ai ressentie à ce moment-là. Pas à cause du truc de l’Austin, que je commençais à oublier. Non, juste la peur de ne pas satisfaire cette merveilleuse copine, jolie sans être canon, intelligente et sympa. Juste l’impression que cette première nuit allait tout déterminer. Et effectivement, elle a tout déterminé, mais pas de la façon que j’espérais.
   J’habitais un deuxième étage sans ascenseur. Nous avons monté l’escalier en nous tenant la main, sommes entrés dans le couloir.
– Ca a l’air cool comme immeuble, a dit Nadine.
– Ouais, j’ai pas à me plaindre. Ou bien les voisins sont tous hyper discrets, ou bien les apparts sont insonorisés. C’est bien, du neuf, pour ça. Evidemment, y en a qui préfèrent l’ancien : c’est vrai que c’est beau…
   Nous avons bavardé sur l’habitat neuf et ancien jusqu’à mon studio.
– Et voilà ! ai-je dit. Je te fais visiter ? Y a pas grand-chose à voir… Donc, ici, la salle de bains, avec toilettes, le grand luxe.
   Tu parles ! Quand on sortait de la douche, on était directement devant le lavabo, et les WC étaient juste à côté. Mais ça a fait rire un peu Nadine.
– La cuisine. Entièrement électrique.
   Une kitchenette où deux plaques chauffantes étaient fichées au-dessus du petit réfrigérateur, à côté d’un unique évier. Au-dessus, un placard et un micro-ondes se partageaient la place.
– Et maintenant, le salon !
   Le clic-clac était encore plié en canapé à un bout de la —relativement- grande pièce. À l’autre bout se dressaient la table et trois chaises.
– Tu veux boire quelque chose ?
   Nadine a retiré son manteau et l’a balancé sur la table. Puis elle a marché sans se presser vers la manivelle du store et l’a tournée. J’ai vu les lattes s’abaisser, puis se resserrer.
   Elle s’est tournée vers moi.
– Viens m’embrasser.
   Nous avions tous les deux la même idée dans la tête, et nous le savions trop bien. Je suis venu l’embrasser. Chacun a commencé à déshabiller l’autre. Je me suis libéré le temps de tirer le clic-clac. J’ai voulu aller chercher les draps, mais elle m’a renversé sur le matelas. Nous avons terminé de nous dévêtir, nous sommes caressés.
   D’un coup de reins, je me suis retrouvé sur elle. J’ai vu ses yeux révulsés, j’ai senti la puanteur amère de charogne qui émanait de sa peau pâle… J’étais sur le point de faire l’amour à un cadavre !
   J’ai jailli du clic-clac en hurlant, horrifié.
– Ben… Guillaume…
   Elle s’est accroupie sur le matelas.
– T’as peur de pas y arriver ?
   Son corps nu et un peu maigre était bien vivant, bien chaud. De la peau d’une charmante blancheur émanait un parfum dont je ne connaissais pas la marque.
– Allez, viens ! J’ai envie de toi !
   Je l’ai rejointe. Mon désir effaçait la peur que je venais de ressentir. J’avais sans doute rêvé…
   J’ai embrassé son cou, j’ai fermé les yeux. Elle a pris mes fesses et m’a guidé en elle. J’ai rouvert les paupières.
   Je pénétrais une morte.
   Je me suis retiré en hurlant.
– Guillaume !
– Fous le camp !
   Elle s’est levée du lit, les yeux encore révulsés, la même puanteur putride imprégnait sa peau trop pâle. Sa main décharnée aux ongles arrachés a agrippé mon épaule.
– Dégage !
– Mais qu’est-ce qui te prend, Guillaume ?
– Dégage !
   Alors qu’elle parlait, j’ai vu quelque chose bouger sur son cou. Une ligne rouge qui se contorsionnait à chaque syllabe…
   C’était le cadavre d’une égorgée qui me demandait pourquoi je le traitais comme ça, et la plaie bougeait avec les lèvres ! Je l’ai repoussé.
– Oh et puis merde !
   Sous mes yeux, la morte s’est affublée des vêtements de Nadine en quatrième vitesse. Sa peau a repris des couleurs saines. Ses yeux sont redevenus bruns. La cicatrice de son cou a disparu.
   C’était bien Nadine. Elle ne m’a pas dit un mot, mais m’a regardé. J’ai vu un mélange de colère et de tristesse dans ses yeux.
   Elle m’a tourné le dos et a quitté l’appartement en claquant la porte.
   Nous ne sous sommes plus jamais reparlés.

   Je pense que vous savez l’essentiel. Je pourrais raconter les pas qui me suivent quand je rentre dans mon appartement. Je pourrais énumérer tous les bruits bizarres que j’entends à longueur de journée. Hier encore, j’ai évité un couteau qui s’est envolé vers ma gorge. Authentique ! Ce n’était pas la première fois, j’ai l’habitude depuis le temps que ça arrive. J’ouvre le tiroir pour mettre le couvert, un couteau en sort, tout seul. Oui, tout seul ! Comme s’il volait, quoi ! Et il fonce vers ma pomme d’Adam. J’ai bondi sur le côté pour l’éviter, il ne m’a pas suivi. Au lieu de ça, il est tombé.
   Je pourrais en raconter des tonnes, en noircir encore des pages. A quoi bon ?
   Ce que je voudrais, c’est comprendre tout ça. Pourquoi le fantôme castré au cerveau et aux poumons nus de l’Austin ne m’a pas tué comme mes grands-parents. Pourquoi il s’acharne sur moi comme ça. Il veut me rendre fou ou me pousser au suicide. C’est peut-être ça. Mais j’arrive à mener ma vie, que j’ose appeler normale. J’ai un boulot, des collègues et des patrons qui m’apprécient, je vois mes parents pendant mes congés… C’est quand je suis tout seul que rien ne va plus.
   Il n’aura pas ma peau. Il n’aura pas ma tête.

   Je m’étonne moi-même en reprenant cette histoire. Il faut dire que depuis, il s’en est passé, du nouveau ! Un coup de bol que j’aie emporté ma tablette. Le fabricant a installé une petite suite bureautique dessus. Dire qu’avant, je ne voyais même pas comment on pouvait taper un courrier au clavier virtuel !
   J’ai pris une semaine de congés. Un collègue un peu plus jeune que moi né à Caen m’a donné envie de découvrir la Normandie en me proposant d’y passer un congé entre amis. Il est en plein divorce et a grand besoin de se changer les idées. Moi aussi, mais pas pour les mêmes raisons… ce que je me garde bien de lui confier, vous vous en doutez ! Je ne lui fais pas assez confiance pour penser qu’il en croira la moitié. Ou alors, je l’apprécie trop pour lui imposer toute cette horreur. Ou bien les deux…
   Nous voici donc, deux trentenaires chez les parents de Laurent —mon collègue- qui essayons de nous ressourcer. Des gens bien sympathiques ! Ils me rappelleraient presque mes grands-parents… Nous y sommes depuis trois jours. Il retrouve sa région natale, et moi, je découvre un coin dont je n’aurais pas soupçonné les richesses. Moi qui ne voyais dans la Normandie qu’une région froide et pluvieuse, j’ai découvert une superbe verdure. La verdure, j’en avais vu avant dans le Marais Poitevin, dans les parcs de Nantes, dans la campagne de Loire-Atlantique… Mais en Normandie, ce n’est pas pareil : c’est un vert sombre à l’apparence fraîche, un vert très doux. Et le Souterroscope ? Ca ne vous dit rien ? Eh bien, ce que m’ont dit les parents de Laurent me donnent vraiment envie d’y aller ! Ce sont d’anciennes galeries de mine transformées en un parcours jalonné de balises lumineuses, de commentaires automatiques, de son et de lumière… C’est superbe, paraît-il !
   Comme je ne suis presque jamais seul depuis le début du séjour, le truc de l’Austin ne s’est pas manifesté. Dans la journée, du moins. Parce que les cauchemars sont toujours là.
   Hier, Laurent et moi nous sommes contentés d’une balade dans Caen. Une chouette ville. Ce n’est pas aussi grand que Strasbourg ou Nantes, mais j’aime beaucoup. Une fois que nous sommes rentrés, Laurent me demande ce que c’est que ce papier…
– Quel papier ?
– Ben ça !
   Effectivement, un bout de tract dépasse de la poche de mon blouson. Je le sors. C’est un dépliant sur le Mémorial de Caen. Je l’ai pris où, ce papier ? Je réponds quelque chose du genre Oh ! Je devais avoir ça depuis un moment et j’ai oublié ! Ça sonne affreusement faux, mais Laurent le gobe.
   En fait, je soupçonne une certaine main palmée aux ongles arrachés de l’y avoir déposé… Je ne vois que ça comme explication. Mais je ne comprends pas ce qu’il me veut.
   Une fois dans ma chambre, je regarde le dépliant. En première page s’étale la photo du Mémorial, de ses murs blancs. Je chuchote :
– Qu’est-ce que t’inventes encore ?
   Seul le silence me répond.
– Pourquoi ça ?
   Sur la photo, le musée commence à scintiller. Le fantôme de l’Austin veut que je le visite ! Mais pourquoi ?
– Tu sais quoi ? Je vais y aller, à ce Mémorial.
   Puis je me couche.

   Ce matin, je me suis levé avec une pensée étrange : pas de cauchemars cette nuit. Pour vous, c’est peut-être la routine, mais pour moi, c’est exceptionnel ! La première fois depuis vingt ans ! Peut-être que ce monstre a décidé de me laisser tranquille… parce que je l’ai satisfait. C’était donc tout ce qu’il voulait ? Que je visite le Mémorial ? Il a tué mes grands-parents, m’a fait perdre Nadine, m’effraie à longueur de vie… pour ça ?
   Non. Je commence à comprendre que c’est bien plus compliqué que ça. J’ai l’impression que je vais tout comprendre aujourd’hui.
– Bien dormi ? me demande Laurent pendant le petit déjeuner.
– Ca va.
   Pour une fois que je ne mens pas en répondant à cette question… Je ne peux m’empêcher de sourire.
– Qu’est-ce qui te fait sourire ? demande-t-il.
– Rien de spécial.
   Là, je mens. Mais vous me voyez raconter que c’est la première fois qu’une chose arrête de me harceler ?
– Dis donc, tu connais le Mémorial ?
– Ouais, j’y suis déjà allé. C’est super intéressant ! Tu voudrais y aller ?
– C’est une idée que j’ai eue en retrouvant le dépliant dans ma poche.
– Ah ben moi, je suis partant ! On se fait ça cet après-midi ?
– Ça marche.
– J’espère que t’es pas trop… comment dire ? Impressionnable !
   Je hausse les épaules.
– Je suppose qu’y a des photos des camps de la mort. Bon, je me rince pas l’œil avec, mais…
– Je dis ça surtout pour la salle des déportés. On y voit aucune torture, mais… c’est impressionnant, tu vas voir !
– D’accord ! Laisse-moi la surprise.
   Nous y avons passé la matinée. L’objet du Mémorial, c’est l’ensemble de la Seconde Guerre Mondiale, et non pas uniquement la déportation ou les bombardements. Les premières salles concernent la montée du nazisme, les projets du Troisième Reich, les batailles, la soumission du maréchal Pétain…
   Laurent avait sans doute raison de me parler de l’intérêt du musée, mais je n’en ai quasiment rien retenu. Je n’ai pas arrêté de me poser une question : pourquoi le fantôme de l’Austin tenait-il tant à ce que j’y aille
   Ce n’est que dans la salle consacrée à la déportation que j’ai eu la réponse. Laurent n’a pas menti : on ne voit aucune torture, aucune photo de camp… La salle est plongée dans l’obscurité, éclairée uniquement par un tapis de bougies rouges. De grands portraits éclairés par intermittence forment des allées. Les projecteurs révèlent au hasard les visages en gros plans de déportés. Leurs yeux vides de tout espoir, seulement remplis de peur, de souffrance, de tristesse…
   Nous sommes sortis du musée. Après un déjeuner chez ses parents, nous avons passé l’après-midi à Merville-Franceville, une plage proche de Caen. Nous avons nagé un peu, puis nous sommes étendus sur nos serviettes. Je lui ai dit que je partais me balader un peu, il est resté bronzer. Ce qui m’arrangeait bien. J’avais besoin d’être seul.
   Pour que le fantôme vienne me montrer une nouvelle fois sa cervelle et ses poumons. Oui, je voulais lui parler !
   Je me suis éloigné de la foule des baigneurs, me suis engagé entre des brise-lames. J’étais seul, c’était parfait.
– Qu’est-ce que tu veux, au juste ? J’ai compris beaucoup de choses, aujourd’hui. Tu es mort dans un camp de concentration, c’est ça ?
   C’est le regard des déportés sur les portraits du Mémorial qui m’a permis de comprendre ça : ce monstre a exactement le même.
   Il a surgi de derrière un brise-lame. J’ai sursauté. Je ne sais pas où j’ai trouvé le courage de lui demander :
– C’est bien ça ?
– Ce que tu viens de dire est parfaitement exact, me dit-il d’une voix douce et triste qui me surprend.
   J’ai en face de moi la saloperie qui a tué mes grands-parents ! Qui ricane quand je suis seul dans une voiture ! Qui m’a fait perdre Nadine ! Ce truc est là, devant moi. L’idée de lui bondir dessus me démange, mais qu’est-ce qui me retient ? Son aspect ou cette voix douce ? Ou alors, ce numéro gravé sur son avant-bras que je n’avais encore jamais remarqué.
– Pourquoi t’as fait tout ça ?
– Je ne suis pas responsable de tout ce que tu as subi depuis notre rencontre. Seulement de quelques phénomènes.
   Je voudrais lui poser des tonnes et des tonnes de questions, mais la surprise m’empêche d’en articuler une seule.
– Il faut que je te raconte toute mon histoire. Ainsi, tu comprendras réellement ce qui t’arrive. Il faut que tu saches qui je suis, ou plutôt qui j’étais. Tout d’abord, il y a une chose que je te supplie de croire : ce n’est pas moi qui ai tué tes grands-parents.
   Qu’est-ce qu’il raconte ? Qui, alors ? Ou quoi ?
– Je comprends ton étonnement. Mais tout va s’éclaircir.
   Autour de nous, les brise-lames forment une forêt étrange qui me paraît le meilleur théâtre pour cette rencontre surréaliste.
– Je te suis pas… T’as attendu vingt ans pour me dire un truc ?
– Ce n’est pas tout à fait vrai. Dans la voiture brûlée, je ne te voulais aucun mal. Je voulais te parler. Mais pour un esprit, c’est très difficile. Il aurait fallu que tu sois en paix. Mais tu as eu peur : tu m’as rejeté. Aujourd’hui, tu m’acceptes, ce qui rend une conversation entre nous possible.
   Je ne sais pas de quoi j’ai l’impression exactement. Que la foudre tombe à mes pieds ou que la Terre tourne à l’envers… Toujours est-il que je n’arrive pas à articuler le moindre mot pendant plusieurs secondes ou plusieurs minutes, impossible de m’en rendre compte. Je finis par arriver à lui dire :
– Raconte-moi tout !
– Je n’ai pas toujours eu cet aspect que tu as le malheur de devoir regarder aujourd’hui.
– C’est en camp de concentration qu’on t’a torturé comme ça ?
– Oui. Mais j’y reviendrai. Mon histoire commence bien avant l’Occupation. Je m’appelle Antonin Schielberg. Mes parents tenaient une horlogerie dans le Nord. Je suis né juif, et l’antisémitisme était déjà bien présent. Il l’est toujours à ton époque, d’ailleurs… Être juif, malgré les brimades de certains, n’a jamais été une honte pour moi. Ma vraie honte, je crois que tu la devines…
– T’es né avec les mains palmées, c’est ça ?
– Oui. Et cela a été le véritable malheur de mon enfance.
   Pas la peine de me faire un dessin. Moi-même, j’ai toujours été comme les gens de mon âge. Mais je sais ce que c’est que les vilains petits canards. Ça m’est même arrivé d’en défendre contre des gars qui se prenaient pour des grands cygnes.
   Il a vraiment dû en baver…
– À force de volonté, j’ai pu développer une certaine adresse malgré mes mains. J’ai hérité de l’horlogerie de mes parents, et j’arrivais à la tenir. Et puis la guerre est arrivée. J’ai fui vers la zone libre. Tes grands-parents avaient besoin d’un garçon de ferme.
– Attends une minute ! Ils en parlaient jamais, de leur garçon de ferme !
   Le fantôme sourit tristement.
– Je pense qu’ils avaient honte de ne pas m’avoir sauvé et qu’ils ont préféré ne jamais parler de moi. J’aurais tellement aimé leur dire qu’ils n’y étaient pour rien !
– Bon, tu m’as dit que tu les avais pas tués ! Alors c’est qui, merde ?
– Je ne suis pas revenu seul.
    Quelque chose ne colle pas dans sa version :
– T’étais dans mon premier cauchemar. Et tu m’as prévenu de ce que t’allais faire à mes grands parents !
– Non. Je voulais te prévenir qu’ils allaient mourir.
– Tu le savais ?
– Je te promets que tu comprendras. Mais laisse-moi avant tout terminer mon histoire.
   Je regarde ses yeux, les mêmes que les portraits du Mémorial. Je regarde ses dents trop courtes. Limées. Je regarde ses mains palmées, ses ongles arrachés… Il n’est plus l’abomination qui me pourrit la vie depuis vingt ans, mais un homme qui a souffert dans son enfance et dans un camp.
– C’est bon, je t’écoute. Mes grands-parents t’ont engagé. Après ?
– Ils ont été des patrons exceptionnels. Ils savaient que j’étais juif, mais cela leur était bien égal. Je fréquentais la fille de leurs voisins.
– La fille de…
   Ou bien il me ment, ou bien c’est moi qui apprends des trucs dingues. Les voisins de mes grands-parents étaient un vieux couple, et ils avaient deux fils.
– Je ne suis pas surpris que tu n’aies jamais rien su d’elle. Elle est morte dans des circonstances atroces.
– Déportée, elle aussi ?
– Non. Elle s’appelait Madeleine. Nous étions fous amoureux. Mais c’est alors qu’est arrivé l’homme qui m’a infligé les mutilations que tu vois aujourd’hui : Willy Neich. Un officier SS. Tes grands-parents m’ont caché du mieux qu’ils ont pu, mais cela n’a pas suffi. Neich et ses hommes m’ont capturé. Madeleine a voulu s’interposer, ils l’ont arrêtée elle aussi. Ils nous ont emmenés tous les deux dans un champ de tournesols. Willy Neich m’a obligé à regarder ses hommes violer Madeleine chacun leur tour, puis l’égorger.
   Les hurlements dans le champ de tournesols ! Le fantôme a revécu la scène !
– Ensuite, j’ai été plaqué contre son cadavre. Ils m’ont frotté contre elle, m’ont obligé à…
   Une atroce envie de vomir m’enserre l’estomac. Puis le souvenir de Nadine me revient.
– Ma petite amie ! C’est toi qui as déclenché ces visions !
– Guillaume, je n’ai pas vraiment maîtrisé cela ! soupire-t-il. Je voulais que tu connaisses mon histoire et…
– T’as pas trouvé d’autres moyens ?
– Ce n’est pas si simple. Disons que… cette vision a jailli. Après cette horreur, ils ont cassé les os du corps de Madeleine, juste pour achever de démolir l’amour de ma vie. J’ai été revêtu, puis jeté à l’arrière d’une voiture. Neich était à côté de moi. Il est resté silencieux pendant les premiers kilomètres. Puis il a sorti des tenailles et… il m’a arraché les ongles. Et il ricanait. Il m’a arraché les ongles en ricanant !
   Ce n’est donc pas lui qui ricane quand je conduis ! C’est Willy Neich !
– Il soulevait lentement l’ongle. Puis il tirait. Je hurlais de douleur, mais ça ne suffisait même pas à couvrir son ricanement ! Nous nous sommes arrêtés à un de ces fameux trains. J’y ai été parqué. Je n’ai pas cessé de revoir Madeleine violée et égorgée, de sentir son cadavre contre mon corps… J’ai pleuré. Mes doigts sans ongles souffraient encore. Le convoi s’est arrêté à Auschwitz.
   Comme je reviens du Mémorial, j’ai une idée dece qu’il a subi là-bas.
– J’ai su que j’y mourrais. Les jours se succédaient, j’avais de plus en plus faim et de plus en plus froid. Même la perspective de rejoindre Madeleine était pour moi un supplice : je n’avais pas su la sauver ! Et puis un jour, alors que je creusais une tranchée complètement inutile, j’ai été emmené dans une petite pièce. Quelqu’un voulait me voir. C’étaient Willy Neich et ses hommes. Neich m’en voulait de lui avoir donné tant de peine en fuyant et estimait que je ne payais pas assez cher cette peine. Alors, ses hommes et lui m’ont battu. J’ai entendu mon bassin craquer, j’ai senti mon dos se briser. Plusieurs de mes dents sont tombées, j’ai failli en avaler. Puis ils m’ont maintenu debout. Neich s’est approché de moi. Il avait une lime à la main et s’en est servi sur les dents qui me restaient. Puis il a saisi une scie chirurgicale et a planté les dents de la lame dans mon front. J’ai entendu le métal découper mes os. Puis j’ai vu quelque chose tomber, qui a fait un bruit sec. C’était le dessus de mon crâne. Alors que je hurlais, Neich a pris son couteau et m’a lacéré le torse. Il a arraché la chair par lambeaux. Je l’ai supplié de m’achever. Il m’a répondu qu’il lui fallait d’abord me débarrasser de ce… de ce petit truc circoncis et laid qui ne servirait jamais plus. Il m’a émasculé. J’ai senti mes intestins descendre. Puis une douleur atroce m’a traversé d’entre les jambes jusqu’au ventre. Neich empoignait un intestin et le sortait de la plaie ! Il a quitté la pièce avec ses hommes. Je suis resté sur le plancher, je sentais que j’agonisais. Des gardiens sont venus et ont commencé à me traîner. Je suis mort sans même avoir vu le four crématoire où ils ont jeté mon corps.
   Je n’ai plus peur de lui malgré son aspect repoussant. J’ai trop envie de pleurer pour ça. Et moi qui le détestais, alors qu’il a connu une mort aussi atroce ! J’ai honte…
– Pourquoi t’es revenu ?
– C’est d’abord Neich qui est revenu. Je l’ai suivi en espérant l’empêcher de tuer tes grands-parents.
– C’est lui qui a brûlé l’Austin ?
   Il me regarde sans comprendre. L’Austin Mini n’existait pas à son époque, évidemment !
– La voiture de mes grands-parents.
– Non. L’incendie est accidentel. Mais les esprits peuvent profiter du feu pour quitter l’Au-Delà, et ce feu s’est déclenché là où il voulait.
– Il en voulait à mes grands-parents de t’avoir caché et il a voulu se… Attends ! Pourquoi il l’a pas fait de son vivant ?
– Tes grands-parents ont quitté leur ferme pour se protéger de lui. Ils savaient qu’il reviendrait. Il a été tué par des résistants allemands quelques jours après ma mort.
– Pourquoi Neich m’a pas tué ?
– Parce qu’il ne te connaît pas. Il ne pouvait rien contre toi, à part… Enfin, tu sais quoi, vu que tu le subis.
   Ça fait vingt ans que je vis entre deux fantômes. L’un qui voulait me raconter son histoire, l’autre qui espérait que je pète les plombs.
– Bon. Je sais toute l’histoire, maintenant. Mais j’aimerais bien qu’elle finisse !
– Il ne tient qu’à toi d’écrire la fin que tu souhaites.
– Hein ? Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
– Un des hommes de Neich avait l’habitude de consigner dans un carnet tout ce que son chef faisait subir. Une page m’y est consacrée..
– Et tu veux que je retrouve ce carnet ? Mais il doit être détruit ! En plus, ce type est sûrement mort maintenant !
– Tu fais erreur. Cet homme vit toujours. Il est très âgé à présent et occupe une place très enviée en Allemagne. Le nom de Walter Schellen te dit-il quelque chose ?
   Je hausse les épaules et secoue la tête.
– Il est aujourd’hui député en Allemagne. Parti Social-Démocrate.
– Un ancien SS dans un parti de gauche ?
– Personne ne connaît son passé. Sauf toi, maintenant. En rendant ce carnet public, tu feras éclater la vérité.
– Il a pas détruit ce carnet ?
– J’ai pu lui dérober. L’incendie de la voiture nous a fait revenir, Willy Neich et moi. Une des premières choses que j’ai faites a été de voler ce carnet à Walter Schellen. Il ne pouvait pas résister au plaisir de relire ces pages de supplices.
   Il plonge sa main palmée entre deux de ses côtes. Je détourne la tête, écœuré, mais même sans le voir, j’entends des clapotis mouillés répugnants. Je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer en train de fouiller dans ses sinistres plaies.
– Voici, me dit-il.
   J’ose le regarder. Entre ses doigts, il tient un carnet à la belle reliure de cuir. Une croix gammée d’or est incrustée dans la couverture.
   Pas une goutte de sang dessus.
– Qu’est-ce que ça va donner, de rendre ce carnet public ?
– C’est le seul moyen pour que je trouve la paix : que le dernier de mes bourreaux encore en vie paie. Il est très âgé, c’est vrai, mais il peut encore payer. Et en voyant sa carrière brisée…
– Bon, d’accord. Tu vas trouver la paix. Mais ce qui m’intéresse, c’est que Neich me foute la paix !
– Je te promets qu’il quittera ton monde pour toujours.
– Tu veux dire que si tu pars, il partira lui aussi ?
– Ce n’est pas comme cela. C’est la totale impunité dont il a joui qui rend Neich puissant. Mais si un de ses complices est puni, si son nom et ses actes sont connus, il sera plus faible, et je pourrai le ramener dans l’Au-Delà. Jamais plus tu ne seras tourmenté.
– Bon. Je veux bien t’aider, mais y a un truc… Neich va m’empêcher de rendre ce carnet public, non ?
– Il ne le peut pas.
   Je commence à avoir la cervelle qui chauffe !
– Excuse-moi, mais s’il peut faire voler mes couverts, foutre des odeurs de charogne dans mon lit…
– Ce carnet contient ses pires méfaits. Il ne peut y toucher en aucune façon. Il ne peut pas même toucher aux copies de ce carnet.
– Mais celui qui aura les copies ?
– Il sera protégé. Fais-moi confiance.
– Ca marche.
   Je lui tends la main. Mon geste me surprend. Il la serre. Le contact est glacé.
– Adieu, Guillaume. Et merci.
– Adieu… Antonin.
   Il sourit. Le spectacle de ses dents mutilées devrait me révulser. Mais qu’est-ce que je ressens comme émotion ? De l’amitié pour ce pauvre type qui est mort de tortures atroces ?
   Je vais lui donner la paix. Pour de bon.
   Il disparaît.

   J’ai rejoint Laurent, le carnet en poche. La suite ne vaut pas le coup d’être racontée. Ah si : j’ai attendu que tout le monde soit couché pour connecter ma tablette en douce et chercher sur Internet le numéro d’un journal local.
   Je vous écris tout ça alors que mon lit m’attend. On verra bien ce que je fais comme cauchemar cette nuit. On verra bien si j’arrive à rendre publics les actes de Willy Neich et de Walter Schellen.



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