Les écrits de Raphaël
BlogMes sits amisQuelques mots sur moiLivre d´OrRemerciements


La charrette aux damnés


    Une histoire inspirée de la supersititon de la légende que voici, ainsi que grandes balades en VTT.
    Cette histoire est fictive, mais tous les villages cités existent réellement. Du côté de mon père, ma famille est originaire de la région où se déroule l’histoire : le marais poitevin.

Lire l’histoire


    De jour comme de nuit, sous la pluie comme en plein soleil, Léo Velmart adorait son VTT. Ce vélo fut tout ce qu’on retrouva de lui, sur un petit chemin de cette Venise Verte où il vivait.
    Depuis déjà deux jours, les gendarmes passaient au peigne fin ces petits chemins où le bourdonnement des abeilles se mêlait à celui des tracteurs, ces petits chemins où les parfums de l’herbe et des fleurs se mêlaient en un arôme suave, où le vert de l’herbe se mêlait au jaune des tournesols en un tableau ensoleillé.
    L’adjudant-chef Alain Chautemps fut amené par ses hommes devant ce VTT gris argent. Trois plateaux, huit pignons : un total de vingt-quatre vitesses. Un petit amortisseur à l’arrière, une fourche téléscopique hydraulique à l’avant. Des freins à disque. Un vrai rêve de cycliste, qui gisait sur ce chemin de terre. Juste à côté, un cours d’eau recouvert d’une épaisse couche de lentilles exhalait les odeurs boueuses de sa vase.
    Alain Chautemps n’avait pas l’honneur de connaître Léo, mais ses parents l’avaient décrit comme un bon gars. Ce VTT lui avait été offert pour fêter sa mention très bien au bac (scientifique). Il avait été emmené au garage devant une bâche noire, qu’il avait soulevée et... Waouh ! Mieux que ce qu’il aurait jamais voulu ! Trop génial ! Il avait pleuré de reconnaissance...
    Et aujourd’hui, ce vélo mieux que ce qu’il aurait jamais voulu gisait, abandonné ! Aucun casque dans les alentours...
    Il allait falloir avertir Monsieur et Madame Velmart de cette découverte pas réjouissante. Et ce n’était pas le pire...
    Alain avait encore en mémoire les récits de ses très superstitieux parents sur ces attelages diaboliques qui, certaines nuits, volaient en quête d’âmes... Tout jeune, il était très impressionné par ces histoires. Au fil des ans, les récits demeurèrent, mais leur peur s’estompa. Et là, aujourd’hui, le gendarme qu’il était devenu se posait des questions. Léo était, d’après ce qu’on lui avait dit, un as sur son vélo. Et il connaissait les chemins comme sa poche.
    Sous le soleil, le cadre d’alu du vélo semblait briller d’un éclat malsain...

    Trois jours avant que les gendarmes ne retrouvent son vélo, Léo reçut un coup de téléphone de Franck, son meilleur ami. Les deux adolescents se connaissaient depuis la maternelle, et c’était un de leurs rares points communs ! Autant Léo était un élève studieux et calme, autant Franck était un véritable cancre. Autant Léo était tendre et fidèle en amour (et Emilie, sa petite amie, le lui rendait bien), autant Franck était fier de son interminable liste de conquêtes. Mais bon, c’était Franck, il était comme il était : boute-en-train, digne de confiance (avec ses amis, pas avec les filles !), serviable...
    Ce sacré pote appelait de Niort. En arrêt devant un cinéma, il avait repéré une projection de Desperada, un mélange de western et d’épouvante qui promettait d’être une vraie bombe.
_ Mais si, je t’en ai parlé, mec !
_ Ah ! Les extraits que t’as chopés sur Internet ?
    C’était cela même.
_ Alors, Léo, tu kifferais pas une séance ce soir ?
_ Ouais, pourquoi pas ?
    Ils convinrent rapidement du programme de leur soirée : rendez-vous à Niort à sept heures ce soir, une bonne pizza, et au cinéma ! Ca leur allait très bien à tous les deux, et ils se quittèrent là-dessus. Puis Léo téléphona à Emilie et lui proposa de se joindre à eux.
_ Pff... Pas trop mon truc.
    Emilie était une fille géniale, mais réfractaire à tout ce qui touchait de près ou de loin à l’épouvante.
_ T’as raison. C’est encore plus gore que Twilight.
_ Oh ça va ! rit-elle. Dis, j’allais filer à Mauzé nager un peu à la piscine. Ca te brancherait ?
_ Pourquoi pas, ouais...
    Carrément, ouais ! Emilie en maillot de bain...
_ Je te rejoins chez toi ?
    Ils organisèrent bien vite leur après-midi. Léo prévint ses parents qu’il allait passer l’après-midi chez Emilie, puis la soirée à Niort avec Franck. Non, il ne repasserait pas dîner à la maison.
    Ce n’était pas la première fois que le garçon passait autant de temps à vélo, ni qu’il parlait de rentrer en pleine nuit. Il savait utiliser les bas-côtés, vérifiait ses lumières, bénéficiait d’un équipement pour être visible...
    On pouvait avoir confiance.
_ Bonne soirée, Léo !
    Là-dessus, il prépara son sac à dos. Slip de bain et serviette dans un compartiment, antivols, combinaison k-way, brassards et gilet fluo dans l’autre. Il enfila son casque et son sac, sortit son vélo du garage, l’enfourcha et fonça vers chez sa copine.
    Quatrième pignon. Cinquième pignon. Sixième pignon. Septième pignon, l’un des deux réservés à la vitesse. Huitième pignon. Les petits chemins défilaient de plus en plus vite sous les crampons des roues. Le caoutchouc des pneus chantait sur le goudron.

    Emilie habitait aux Ombres, un tout petit village qui ne justifiait pas vraiment son nom. Léo s’arrêta devant la petite maison, descendit de son vélo, le posa contre le mur et n’eut même pas à sonner : une petite brune souriante lui ouvrit.
_ Salut Léo !
_ Salut Emilie !
    Ils échangèrent un rapide baiser, puis la jeune fille sortit du garage son vélo à elle. Loin d’être un VTT, c’était une bicyclette qui avait dû connaître trois générations au moins.
_ C’est bon, on peut y aller. Mais attends-moi ! Je galère carrément dans les côtes !
_ T’inquiète !

    Une fois arrivés à la piscine, ils passèrent l’après-midi à nager tout en échangeant de tendres baisers. Puis ils revinrent chez Emilie où ils grignotèrent quelques biscuits afin de récupérer les forces dépensées dans l’eau.

    Arriva pour Léo l’heure de se rendre à Niort.
_ T’es sûre que tu veux pas venir ?
_ Non. Vraiment, ce genre de film...
_ OK !
_ Passe une bonne soirée !
    Il embrassa Emilie et fila. Départ sur le quatrième pignon. Cinquième. Sixième. Septième. Huitième.
    A Niort, il retrouva Franck devant cette pizzeria qu’ils connaissaient si bien tous les deux. Ils frappèrent ensemble leur paume droite, fermèrent leur poing et les avancèrent jusqu’au contact.
    Ils dégustèrent leur pizza en échangeant de bonnes blagues, puis se rendirent au cinéma, Léo poussait son vélo afin de ne pas obliger Franck, qui était à pied -depuis que sa mère, veuve, avait trouvé un poste de secrétaire à la MACIF, il habitait Niort-, à courir.

     Desperada
ne les déçut nullement. Ils sortirent du cinéma, le corps vibrant de picotements d’adrénaline.
_ Trop balèze ! se réjouit Franck. T’as bien aimé ?
_ Y a une ambiance tout le long du film ! C’est trop fort, quoi ! Et puis, ce qu’elle devient, à la fin...
_ Et puis la fille qui joue Shana... C’était son premier rôle ? La bombe !
_ Elle joue trop bien, en plus.
_ Tu me connais, je m’en fous un peu !
    Pendant tout le chemin jusqu’à un de leurs bars préférés, ils continuèrent à échanger leurs impressions. Puis une fois leurs verres vidés et payés, ils sortirent, se saluèrent selon leur rituel. Franck partit à pied. Léo enfila ses brassards et son gilet fluo, alluma son phare et son feu arrière et fila.

    Il ne tarda pas à quitter Niort, ses boulevards et ses lampadaires. A présent, c’était la route et le ciel sombre de la nuit. Devant lui, le court rayon lumineux de son phare trouait l’obscurité. La côte se rapprochait. Léo passa le deuxième plateau. Ses pieds se mirent à mouliner. Le vélo attaqua la montée, mais ne tarda pas à ralentir. Septième pignon. Sixième. Cinquième. Léo put accélérer.
    Un moteur se rapprocha. La voiture dépassa Léo, qui vit les phares au xénon déchirer la nuit de leur faisceau blanc bleuté. Puis le faisceau disparut, remplacé par deux feux rouges qui rétrécirent.
    Bientôt, la montée ne fut plus qu’un souvenir. Léo revint au grand plateau.
    Il tourna. Puis tourna encore. Au loin, des grenouilles coâssaient.

    Il n’avait parcouru que quelques mètres de ce petit chemin où il s’était engagé lorsqu’il entendit une étrange mélodie
Au dessus de ma tête ?
    Comment était-ce possible ? Un choeur de voix monocordes, tel une secte qui psalmodiait une lugubre prière, se mêlait au coâssement des grenouilles et lui donna une ampleur malsaine.
    Léo n’était pas impressionnable. Un film comme Desperada l’enthousiasmait bien plus qu’il ne l’effrayait. Mais ces voix au-dessus de sa tête, en pleine nuit, c’en était trop ! Qu’est-ce que ça pouvait être ? Même Shana n’aurait pas été à la fête...
    Septième pignon... Sixième... Cinquième... Il s’arrêta et leva la tête en direction de cette sinistre mélopée et ne put retenir un cri d’horreur. C’était impossible, grotesque, il devait devenir fou ! Oui, c’était ça, il était en train de perdre la boule...
    A la lueur de la lune, il vit dans le ciel une charrette où s’agitaient des formes vagues. Des chevaux, qui, au mépris des lois de la gravité, volaient, tiraient cet attelage monstrueux. Des chevaux ? Ces formes avaient quatre pattes, mais...
    Il vit ces étranges bêtes amorcer un virage. Dans sa direction. Elles se rapprochaient, et avec elles ce choeur fantômatique.
    Léo cessa de se demander s’il avait toute sa tête. Fuir. Une chose était sûre, il fallait fuir. Un coup de pédale. Debout. De nouveau assis. Sixième pignon. Septième. Huitième.
    Le sinistre attelage se rapprochait, se rapprochait... Et Léo put distinguer les monstruosités qui le tiraient. Il vit des mufles de requins. Il vit une peau de crapaud scintiller sous la lune.
    Non, non ! Il accéléra. Sur l’asphalte du chemin, les pneus du vélo chantaient un son plus aigü que jamais. De part et d’autre du faisceau du phare, l’herbe des bas-côtés défilait. Léo tournait son guidon dans des virages qui lui parurent plus serrés que d’habitude.
    Et les voix, lugubres, se précisèrent.
Douces ténèbres, soyez notre royaume !
Ô jour honni, que plus jamais ne te lève !
Ô Grand Maître ! Loué sois-tu à jamais !
Douces ténèbres, prospérez pour toujours !


    Léo pédalait de toutes ses forces. Il manquait tomber à chaque virage, le vélo se penchait bien trop. Son cerveau n’entendait plus les horribles paroles de ces choses dans la charrette. Il n’entendait plus que l’ordre aux jambes : pédalez ! pédalez !
    L’abjecte mélopée se rapprocha. Fut juste au-dessus de la tête de Léo.
_ Non ! Non !
    Il hurla de douleur et lâcha son vélo lorsqu’une main glacée lui saisit les cheveux, fut balancé sans ménagement dans la charrette où régnait une brûlante odeur de soufre.
_ Bienvenue parmi nous, Léo Velmart ! dit une voix très grave et très lente.
    Une voix de cauchemar.
    Léo sursauta et se retourna. Juste avant que les formes indistinctes qu’il avait vues lorsqu’elles étaient encore loin de lui ne se ruent sur lui, il eut le temps de voir une affreuse parodie de silhouette humaine. La lueur de la lune laissait voir des yeux jaunâtres, trois rangées de crocs pourris et une peau calcinée.
    Puis les formes fondirent sur lui. Il eut le temps de voir leurs visages indistincts et hideux, pâles, et leurs yeux révulsés de cadavres. Leurs halaines putrides violèrent ses narines. Les bouches mordirent sa chair, en arrachèrent des lambeaux. Il hurlait pendant qu’on le dévorait vivant, se débattit en vain... Il sentit son corps se déchirer, des dents fouiller ses entrailles, déchiqueter son sexe...
    Léo devait sans doute rêver. Il était assis à l’arrière d’une charette qui volait dans la nuit pendant qu’une masse grouillante de silhouettes vaguement humaines s’acharnaient sur un truc qui avait l’air de se débattre. A l’avant, bras croisés, le monstre à la peau calcinée qu’il avait vu peu avant de...
...de mourir. Léo était mort ! Il n’était plus rien d’autre qu’une âme, et ces espèces de zombies étaient en train de dévorer ce qui restait de son corps !
_ Non ! Non !
    Enfin, les silhouettes grotesques s’écartèrent.
    Il ne restait plus rien. Plus un os. Plus une goutte de sang. Comme si Léo n’avait jamais eu de corps, comme s’il n’avait toujours été que cette âme perdue parmi les âmes perdues...

    Et la charrette continua son sinistre chemin, et Léo sut que le monstre à la peau calcinée n’était autre que le Diable, et qu’il ne serait plus jamais rien que l’un de ces damnés qui s’étaient repus de son corps pour capturer son âme.
_ Pitié ! pleura-t-il, indifférent au sinistre chant des damnés. Pitié !
    Il pensa à Emilie, avec qui il avait nagé quelques heures plus tôt. A Franck, à qui il devait une soirée sympa. A ses parents.
Bonne soirée, Léo !
_ Non ! hurla-t-il.




Envoyez-moi votre avis

Revenir en haut de la page

© 2010 Raphaël TEXIER copyright