Les écrits de Raphaël
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La chambre de l’interdit


   Cette histoire aurait dû être envoyée à un appel à texte dont le thème était : Découverte par un adolescent d’une une pièce secrète dans sa chambre. Pourquoi n’a-t-elle pas été envoyée ? Tout simplement parce que j’ai mis du temps à me décider à participer, du temps à chercher une idée originale sur ce thème, du temps à commencer à l’écrire… et que je manquais de temps : j’avais, en tant que professeur remplaçant, des épreuves de fin d’année à préparer pour les élèves, et c’est un travail très lourd.
   Une première mouture avait été publiée sur un forum… qui a vu la majeure partie de ses topics effacés par un piratage. Et dans cette majeure partie figurait bien entendu l’histoire. J’ai donc été obligé de tout réécrire.

Lire l’histoire

   Il est des territoires que nous ne connaîtrons jamais vraiment. Des mondes qui nous échapperont toujours. Si poussées que soient nos recherches sur ces univers pourtant voisins, ils garderont toujours leurs secrets. Nous croyons les maîtriser parce que nous les admirons, nous nous figurons que nous les fréquentons régulièrement… et nous oublions les mille mystères qu’ils recèlent. Nous parvenons à observer le cosmos chaque jour un peu plus loin grâce à nos télescope de plus en plus puissants, nos sondes de plus en plus sophistiquées, nos missions de plus en plus lointaines. Et chaque jour, une nouvelle énigme se pose à nous. Alors, nous nous contentons d’admirer les cieux étoilés, la lune pâle et splendide… Nous nageons dans nos mers, nous naviguons sur nos océans, nous explorons nos fonds toujours plus bas. Et chaque jour, notre science se heurte à un animal merveilleux et inconnu. Alors, nous nous bornons à contempler les reflets du soleil sur les flots parfois bleus, parfois verts, à sentir sur nos visages les embruns frais et salés…
   Mais parmi ces mondes voisins et étrangers, il en est un qui ne recèle que des horreurs. Une terre qui regorge des pires épouvantes. Et pourtant, elle est la plus proche de nous. Nous la côtoyons chaque jour de notre vie, sans nous en rendre compte. Nous piétinons sa surface sans même le savoir. Nous y semons et récoltons ses abominations.
   Il arrive à un petit nombre d’entre nous de visiter ce monde. Tel va être le cas de cette jeune fille. Elle se nomme Laura Gerland. Dix-sept ans, lycéenne à Bordeaux. Bonne élève, plutôt mûre pour son âge. Beaucoup d’amis, une meilleure copine prénommée Sophie qui patiente avec elle pour les résultats du bac. Sortie avec plusieurs garçons, en bons termes avec presque tous.
   Un ciel bleu typique des débuts d’été à Bordeaux, une chaleur plutôt douce… La perspective d’un bel été.

   Le mur de lycéens perdit un peu en épaisseur. On commençait à deviner un peu de papier blanc entre ces chevelures agglutinées. Enfin, les listes commencèrent à se laisser lire.
– Term S, dit Laura Gerland entre ses dents. A, B, C, D…
– Viens voir par là ! l’appela Sophie.
   Elle s’approcha de son amie, qui lui désignait une des feuilles punaisées sur le panneau et la gratifia d’un sourire.
– T’as vu mon nom ?
– Ouais. Mais lis quand même !
Gerland, Laura (TB)
   Elle bondit, laissa échapper un hurlement de joie et serra dans ses bras Sophie, qui lui rendit son étreinte.
– On cherche ton nom ?
– Ouais, bien sûr ! Ce serait cool, le bac sans le passer.
   Sophie, après avoir redoublé sa seconde, était passée en appel en première ES. Après cette année bien trop cool, l’équipe pédagogique lui avait conseillé de se réorienter vers une filière professionnelle. Cette sympathique fille de riches viticulteurs pensait bien plus aux garçons qu’à ses cours, au shopping qu’au CDI… Faudrait soigner ton allergie à la discipline, aimait la chambrer Laura. Sans espérer changer son indécrottable copine…
   Un sifflement de dragueur retentit, se répéta…
– C’est Erwan ! soupira Sophie. Excuse…
   Elle saisit son portable, glissa sur l’écran l’icône Accepter et le porta à son oreille. Erwan, l’un de ses nombreux petits amis, avait passé ses épreuves dans un lycée privé à l’autre bout de Bordeaux.
   Laura enviait bien souvent cette clique de mecs. Mais à son âge, entre un beau garçon et un exam, elle avait choisi ce qui lui garantissait l’avenir le moins incertain.
– Salut, mec ! Alors ? Putain, cool !
   Sophie articula Il a son bac ! en un large sourire.
– T’as une mention ?
   Elle secoua la tête pour signifier la réponse.
– Je suis avec Laura. On a maté ses résultats ensemble. Mention très bien !
   Clin d’œil qui voulait tout dire : T’as un putain de ticket avec lui !
– C’est clair ! C’est une vraie petite intello ! Enfin, c’est pas trop ton genre… Tu peux répéter ça ? Ouais, fous-toi de ma gueule. Bon, on va se taper un verre ensemble. Tu veux venir ?
– Arrête tes conneries ! souffla Laura entre ses dents.
– Ça la kifferait à donf, ouais ! Bon, retrouve-nous au Spotlight. A plus !
   Sophie raccrocha.
– En fait, t’es carrément son genre ! Il te plaît pas ?
– C’est ton keum !
– Oh là là ! Et je me marie avec, aussi ! Allez, merde ! Tu vas pas en rester là avec lui !

   Le car s’arrêta, laissa descendre Laura dans ce petit coin de la campagne bordelaise, puis repartit.
   Elle savoura les parfums de fruits frais, de céréales coupées, d’herbe et de fleurs que lui apportait cette petite brise. Tout lui paraissait superbe : ce ciel bleu, ces champs verts ou jaunes… et Erwan, à présent loin, rentré dans l’appartement de sa famille sur la place des Quinconces. Ses yeux bleus… Son sourire…
   Laura emprunta le sentier qui menait vers la ferme de sa famille. Alors que ses pas claquaient sur le goudron, sa mention Très Bien et le visage d’Erwan tournaient dans ses pensées. Les silhouettes de la maison et de la grange apparurent, se précisèrent, grandirent… La grande chienne noire et rousse accueillit sa jeune maîtresse par des aboiements heureux alors qu’elle franchit le portail, se dressa sur ses pattes arrière…
– Oui, Manzana ! Allez !
   Laura saisit les pattes avant tendues, poussa doucement la chienne tout en riant.
– Tu veux danser, c’est ça ?
   Elle lâcha l’animal, qui l’accompagna jusqu’à la porte de la maison en jappant et en bondissant.
– Tu restes dehors. Manzana, tu restes là. Manzana, pas bouger ! Assise ! Assise ! Bien, c’est bien…
   En bonne chienne de campagne, Manzana devait rester dehors ou dans sa niche.
   Laura entra.
– Avantage : Andy Roddick, énonça une voix grave colorée d’un fort accent anglais.
– Pas pour longtemps, répondit la voix d’Hadrien.
   Elle se déchaussa, quitta le vestibule en chaussettes et ne put s’empêcher de sourire devant cette scène qui ne la surprenait plus. Son frère Hadrien, debout face à la grande télévision, la manette de la console tenue comme une raquette, jouait d’âpres parties de tennis contre des clones numériques de grands champions. Des fois, le boîtier de plastique devenait un pistolet-mitrailleur et l’écran se remplissait de monstres dégueus. Ou d’hélicoptères surgis d’un futur dystopique.
– Alors ? Tu l’as ? demanda-t-il en renvoyant une balle.
   Son ton indifférent trahissait une attention dirigée ailleurs. Sur ce court de tennis virtuel…
   Laura ne répondit pas tout de suite. Elle s’approcha sans hâte du canapé.
– Allez, merde ! Dis-moi ! insista-t-il d’une voix toute aussi enthousiaste, histoire de feindre un quelconque intérêt.
   Elle sourit, puis se laissa tomber sur le cuir bleu turquoise.
– Mention Très Bien !
   Hadrien rata une balle.
– Merde ! Attends : mention Très Bien ? Tu te fous de moi ! s’étonna-t-il alors qu’Andy Roddick décocha un service… qui devint bien entendu un ace. Putain, c’est pas vrai ! Et voilà, j’ai paumé un set !

   Laura soupira, planta son frère devant la console,
(quand il pensera à autre chose, celui-là !)

quitta le salon, monta dans sa chambre et sauta sur son lit, y atterrit allongée. Face à elle, un grand poster d’Iron Maiden, son groupe favori, ornait le mur blanc. Le nom s’étalait en lettres bleu métal sur fond noir, et dessous se dressait Eddie, le squelette-mascotte, ses mains griffues recroquevillées comme pour attaquer.
   Elle sourit aux yeux étincelants.
– Ca roule, Eddie ?
   Le sourire carnassier du sympathique monstre semblait agréer. Et s’intéresser au succès de sa jeune fan…
– Tu sais que tu vas avoir un jumeau ? Ouais ! Dans ma piaule d’étudiante !
   Elle se leva et s’approcha du poster.
– Mention très bien, Eddie. Yeah !
   Elle claqua des doigts, leva la main et claqua sa paume contre la peau jaunâtre de l’espèce de serre.
   À sa grande surprise, le mur s’enfonça et coulissa, révéla une… pièce ?
   C’est pas possible, ce truc. Normalement, c’est la chambre d’ Hadrien à côté.
   Laura sortit de sa chambre d’un pas plus rapide qu’elle ne le voulait et ouvrit la porte voisine. Son frère ne l’approuverait pas, mais peu importait. Une odeur de renfermé lui frappa les narines.
– Pff… C’est pas vrai ! Hadrien.
   Du salon lui répondirent les chocs de la balle virtuelle sur les raquettes électroniques et le cour numérique.
– Hadrien ! insista Laura.
   Les sons de la console cessèrent. Miracle, elle allait peut-être arriver à parler un peu à l’autre petit gamer !
– Quoi ? râla la voix du garçon.
– Tu pourrais ouvrir ta fenêtre ! Ca pue, là-dedans !
– C’est ma piaule, je te signale !
– Tu m’excuseras, mais j’appelle pas ça une piaule !
   Les sons de la console reprirent. Vaincue, Laura soupira et entra dans la pièce.
Y a des jours où je le tuerais, celui-là !
   Elle enjamba le pyjama qui traînait, évita les tas chaotiques de DVD sur la moquette et ouvrit la fenêtre. Une bouffée d’air estival entra.
Comment il peut vivre dans une porcherie pareille ?
   Des livres, des magazines, des clefs USB, laissés en vrac, se partageaient l’espace pas très propre sur le bureau, autour d’un moniteur, d’une tour, du clavier et d’un joystick. Sur l’écran encore allumé, Poste de Travail et Mes Documents surmontaient les épaules nues de Jessica Biel. Laura ne put retenir un sourire : qui la chambrait quand elle parlait des concerts d’Iron Maiden ?
   En attendant, il laissait allumé un ordinateur qui ne servirait pas tout de suite alors que dans la barre des tâches, le navigateur indiquait Facebook (176). Elle arrêta le tout, sut qu’il gueulerait, mais peu lui importait.
   Il abuse grave ! Je lui foutrais des baffes !
   Furieuse, elle retourna dans sa chambre. Flûte, quoi ! Comment pouvait-on glander d’un écran à l’autre et se plaindre de manquer de temps quand il s’agissait de ranger du bordel et d’aérer l’endroit où on dormait ? Bon allez ! Elle allait revoir
la pièce ? Mais j’aurais dû m’y retrouver, là !
   Exact. Cette pièce derrière le poster d’Eddie ne se trouvait pas entre sa chambre et la porcherie d’Hadrien, mais… Non, c’était impossible. Ou alors, la maison serait devenue un truc du genre Cube… C’était du délire !
   Eddie semblait la fixer de ses yeux étincelants. Laura tendit la main vers l’image, la pressa de nouveau. Et le mur coulissa sans bruit.
   Elle avança ses bras dans cette pièce. Ses mains pénétrèrent cet espace. Alors qu’il ne pouvait même pas exister.
   Laura passa un pied, le posa sur ce plancher inconnu. L’autre.
    Autour d’elle se dressaient des cloisons grises.
   Cette pièce existe pas, mais j’y suis. Ça devrait être la chambre d’Hadrien, avec son bordel partout, ses mannequins en petite tenue sur l’écran du PC, des notifications Facebook dont il a rien à branler, mais non. C’est une pièce grise complètement vide qui a l’air de servir à rien du tout…
   C’est pas possible !

   Et ça semblait pourtant vrai. Laura leva un pied, en frappa le sol, obtint un son mat de parquet. Elle avança vers une cloison, la frappa de ses doigts repliés. Un bruit sec de plâtre nu sonna.
   Elle avança vers le mur du fond. A sa grande surprise, il coulissa comme Eddie. Une nouvelle pièce, beaucoup plus grande, apparut.
   Ça, c’est encore moins possible. C’est même plus dans la ferme !
   De gros cubes d’un blanc de glace flottaient en tous sens.
   Je deviens dingue ! Faudrait mieux que j’aille chercher Hadrien !
   Clac !
   Laura se retourna. Le mur-Eddie venait de se refermer.
– Hey ! Pas ça !
   Bon. Si j’ai pu l’ouvrir de ma chambre, je peux peut-être l’ouvrir de ce côté là.
   Ce raisonnement la calma un peu. OK ! Elle décida de pousser son exploration de la pièce impossible. Un pied quitta ce qui aurait dû être la chambre d’Hadrien pour entrer dans ce qui aurait dû être le jardin.
   Cette absurdité chassa son inquiétude au profit d’un rire un peu nerveux. Elle posa l’autre pied.
   Les gros glaçons flottaient autour de Laura. En eux se dessinaient des ombres.
   De plus en plus intriguée, elle tenta d’observer un cube.
   Qui s’immobilisa aussitôt devant ses yeux, pendant que les autres continuaient de flotter.
Comment c’est possible ?
   Une ombre se forma… non, pas sur une de ses faces, mais en son centre.
   L’ombre s’étendit, plusieurs crêtes s’y formèrent, s’arrondirent ou s’accentuèrent. Bientôt, des silhouettes bougèrent. Deux formes humaines couchées. L’une se frottait sur l’autre.
   C’est pas vrai ! Des trucs pornos !
   Laura faillit éclater de rire. Elle se détourna du cube, qui recommença à flotter, et en observa un autre qui, à son tour, s’immobilisa. Une ombre s’y forma, s’étendit pour dessiner des silhouettes. Un meurtre, sans doute. La première forme saisissait la tête de la seconde et l’écrasait contre quelque chose.
   Horrifiée, Laura se détourna de ce cube. Un autre s’immobilisa devant elle. Une scène de théâtre d’ombres chinoises s’anima. Cette fois, la première silhouette massacrait la seconde, pourtant plus grande qu’elle, à coups de bâton.
   Assez, assez ! C’en était trop ! C’était donc ça, cette pièce impossible ? Un musée des horreurs ? On s’éclatait la tête contre un écran et…
Contre un écran ?
   Laura chercha du regard le deuxième cube, qui s’immobilisa devant elle. A nouveau, la première ombre fracassait la tête de la seconde sur… Mais oui, c’était bien un écran.
   Des couleurs apparurent. D’abord floues et sans aucun contraste, elle se précisèrent. L’écran de la télé se révéla, ainsi que ses images où une voiture tunée parcourait les rues désertes d’une ville, la nuit, à tombeau ouvert, doublait ses concurrentes… Deux mains saisirent la tête du joueur.
    Hadrien.
   Et Laura ne fut pas surprise de se voir en train de fracasser la tête de son frère contre l’écran de la télé.
   Je l’ai pensé des milliards de fois ! Hadrien, tu m’écoutes, oui ou merde ? Hadrien, j’en peux plus de ta piaule qui pue la merde ! J’ai l’impression de me casser la gueule partout à chaque fois que je vais ouvrir ta putain de fenêtre, comme si c’était à moi de le faire ! Oh, tu m’écoutes ? Et puis va crever dans tes jeux, espèce de petit connard !
Paf !

   Et ce premier cube ? Les ombres prirent des couleurs de plus en plus précises. Mais avant même de voir la scène, Laura la devina. C’était elle, la silhouette sur laquelle se frottait… Erwan. Son propre corps, nu, offert au garçon.
Quand Sophie a commencé à sortir avec, j’ai eu ce fantasme…
   Dans le troisième cube, les ombres se précisèrent. Ce n’était pas un bâton, mais un tuyau d’aspirateur. Laura se revit, âgée de… dix ans. Oui, c’était bien ça. Face à sa mère. Les voix résonnèrent dans sa tête, lui balancèrent ce qui s’était passé ce jour-là.
– Laura, c’est pas ça, passer l’aspirateur ! Regarde un peu ! Tu vois, derrière la porte ? C’est encore tout sale ! Et sous le lit ?
– Mais maman, ça m’a pris du temps !
– Je m’en fiche ! Je veux que ta chambre soit propre ! Alors, tu repasses l’aspirateur ! Tout de suite !
   Ce jour-là, Laura s’était contentée de soupirer et avait recommencé le ménage de sa chambre. Mais en pensée, elle avait retiré le tuyau de l’aspirateur et…
   La même scène affreuse que dans le cube. Elle avait frappé sa mère à grands coups de ce long cylindre.
   Intriguée, elle en fixa un quatrième, qui s’immobilisa. Deux ombres se formèrent. Deux formes humaines, l’une caressait le dos de la main de l’autre. Des couleurs apparurent. Le visage de la deuxième, encore flou, laissait voir une bouche déformée de souffrance et de peur, des larmes de tristesse. La chair se détachait en lambeaux sanguinolents, les os se dénudaient peu à peu.
   Bientôt, le visage de Sophie apparut. C’était bien sa main que Laura grattait. Puis elle vit sa propre tête, la bouche tordue en un rictus sadique. Le souvenir revint…
– Ce maquillage, ça le fait trop grave ! Tu trouves pas ?
– Ouais, pas mal…
   En fait, je m’en fous. Sophie s’est sapée et maquillée avant qu’on sorte en boîte, et elle se croit canon.
– T’as vu mes ongles ?
   Sophie me gave avec sa jolie main. Son vernis gris argent, j’en ai rien à foutre !

    Elle avait encaissé un inventaire de plus en plus saoulant (T’as vu la jupe ! Et les shoes ! Trop grave !), mais n’avait pu s’empêcher de penser : T’as vu ta main ? Puis en imagination, ses ongles, tels des griffes, en avaient labouré la chair…
   Laura se retourna et fonça hors de cette pièce, horrifiée. Elle remarqua à peine que la paroi-Eddie se rouvrait. Tout ce qu’elle refoulait, chaque jour de sa vie, était là, dans ces cubes. Ils l’attendaient, lui jetaient au visage ses pulsions les plus hideuses, ses pensées les plus abjectes… Alors, Laura Gerland, on se croit géniale ? C’est sûr, on doit être une bosseuse pour avoir son bac S avec mention Très Bien ! Et puis les études de médecine, c’est réservé à qui ? Aux meilleurs élèves ? Ça ne suffit pas ! C’est pour ceux qui veulent sauver des vies ! Oui, c’est généreux de ta part, de faire des études comme ça ! Peut-être que tu sauveras des vies plus tard ! C’est bien, ça ! Quel courage ! Mais regarde un peu ce que tu es en réalité ! Sophie te rendait jalouse, à s’habiller de façon plus classe et plus originale ! Alors, tu lui charcutes la main en espérant qu’elle soit moins attirante ! Et ta mère qui t’engueule parce que tu as mal passé l’aspirateur dans ta chambre ! Au lieu d’accepter ses conseils, tu lui fracasses le crâne ! Quelle bonne élève tu fais ! Et Erwan ? Tu crois que tu respectes son couple avec Sophie. Mais tu en as encore envie, d’Erwan ! Pas vrai que tu adorerais qu’il te déshabille et qu’il te saute pendant des heures ? Quelle sainte-nitouche !
   Ses mains pressaient son visage, séchaient ses larmes, étouffaient ses sanglots. Elle pouvait toujours rejeter ce monstre que lui montraient les cubes, mais ces scènes horribles lui jetaient bien en pleine figure sa vraie personnalité ! Celle qu’elle étouffait sous les services rendus aux amis, sous sa bonne volonté à l’école, sous les soupirs devant l’indifférence de son frère, sous l’obéissance à ses professeurs et ses parents, sous ses leçons apprises et ses devoirs de chaque jour, sous son amitié pour Sophie…
Clac !
    Laura sursauta. Derrière elle, le mur venait de se refermer.
   Elle avait quitté cette pièce secrète sans s’en rendre compte. De nouveau, Eddie la couvait de ses orbites étincelantes. Mais ce regard bien connu, compagnon de tant de confidences, l’accusait.
– Je sais, Eddie… Je suis qu’une saloperie…


   Il est des territoires que nous ne connaîtrons jamais vraiment. Des mondes qui nous échapperont toujours. Si poussées que soient nos recherches sur ces univers pourtant voisins, ils garderont toujours leurs secrets. Nous croyons les maîtriser parce que nous les admirons, nous nous figurons que nous les fréquentons régulièrement… et nous oublions les mille mystères qu’ils recèlent.
   Parmi ces mondes voisins et étrangers, il en est un qui ne recèle que des horreurs. C’est une terre qui regorge des pires épouvantes. Et pourtant, elle est la plus proche de nous. Nous la côtoyons chaque jour de notre vie, sans nous en rendre compte. Nous y semons et récoltons les pulsions odieuses que nous refoulons.
   Il s’agit de notre inconscient. Il est très rare que nous le visitions comme l’a fait Laura Gerland. Mais plus rares encore sont ceux qui parviennent à garder leur raison après cette expérience.
   Laura n’a jamais confié à personne l’existence de cette pièce secrète, qui ne s’est plus jamais rouverte. Une réflexion sur elle-même a fini par lui apprendre qu’elle n’était pas la «saloperie» vue dans les cubes. La différence entre «quelqu’un de bien» et «une saloperie» est que «quelqu’un de bien» enfouit ces pulsions, alors qu’une «saloperie» y cède.
   Bien des années ont passé depuis cette étrange pièce. Laura est aujourd’hui un médecin apprécié de ses patients. Ce n’est pas à Erwan qu’elle est mariée, mais à un camarade d’université qui a abandonné sa troisième année pour oser se consacrer à sa passion : le théâtre. Ce comédien, sans être célèbre, parvient à vivre de son art. Ni l’un ni l’autre ne s’inquiètent pour nourrir et élever leurs trois enfants. Sophie vient souvent leur rendre visite à Nantes, où ils se sont installés.
   Malgré son bonheur, Laura jamais elle n’a pu oublier cette étrange visite. On ne sort pas indemne de la chambre de l’interdit…


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