Les écrits de Raphaël
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Egrelène


        Un de mes amis avait commencé une histoire pour la jeunesse... mais, faute d’inspiration, n’a pas voulu la continuer. Désireux de connaître la suite, j’ai insisté pour qu’il la continue. Il a toujours refusé... mais m’a encouragé à la reprendre à mon compte.
        C’est mon premier roman pour la jeunesse...

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1. Sdrenja


    L’orphelinat Sainte-Charlotte était bondé de gens qui désiraient adopter un enfant. Les enfants Miller se tenaient dans l’embrasure de la porte de la grande salle. Les plus petits, au nombre de dix, étaient tous assis sur un sofa. Les plus grands se tenaient un peu plus loin, délaissés par les nouveaux parents potentiels. Les frères Miller faisaient partie de cette partie indésirable par les grands. Ils se disaient qu’un orphelinat était exactement comme un refuge pour animaux ; plus l’enfant est petit et mignon, plus il a de chances d’être adopté.
    Depuis leur entrée à Sainte-Charlotte .-quatre ans, déjà !- les enfants Miller avaient assisté à toutes les vagues de nouveaux parents et n’avaient pas même été gratifiés d’un regard. Mais ce jour-là, un couple s’approcha d’eux et commença à les dévisager, un énorme sourire sur les lèvres. L’homme portait une grosse moustache et de grosses lunettes dont le verre formait une étrange spirale. Des petits poils formaient un bouc d’adolescent sous le menton de la femme. Henry, l’aîné, s’avança et protégea ses frères et sœurs derrière lui. L’homme rejeta sa tête en arrière d’un air satisfait et dit :
_ Bonjour !
    Sa voix était étrange. Une voix de dessins animés, pensa aussitôt Henry. L’homme tendit une main. Henry la regarda un instant, comme s’il s’était agi d’un serpent, et recula un peu plus. Tous les Miller l’imitèrent par réflexe.
_ Je m’appelle Ronald Greg. Et voici ma femme, Sissi.
    Son sourire s’élargit, révéla une rangée de dents parfaitement blanches. Sa femme n’avait pas bougé depuis que son mari avait parlé pour la première fois, et ses lèvres étaient retroussées en un sourire qui faisait penser plutôt à un rictus de… dessin animé. Et cette pensée d’être plongés dans un étrange rêve ne quitta pas une seconde les orphelins.
    Le garçon leva 
le coude pour protéger sa sœur Julie.
_ Moi c’est Henry.
- Enchanté Henry, voici ma femme Sissi.
    Henry entendit Sue marmonner complètement cinglés. Il pensait la même chose mais se contenta de se tourner vers elle en hochant la tête et en esquissant un petit sourire qu’elle seule pouvait voir. Tous les cinq partageaient cet avis. Complètement cinglés. Et ils prétendaient les adopter ? Non merci !
    Henry regarda encore une fois l’homme et s’attarda un peu plus sur cet étrange personnage. Il était affublé d’une grosse veste burlesque d’une couleur verdâtre par dessus une chemise orange qui couvrait une poitrine basse. Son immense pantalon arborait cette même ridicule couleur verdâtre, mais décorée de rayures jaunes verticales. La femme était tout aussi grotesque. Elle portait une robe verte qui lui arrivait aux genoux et un fanchon assorti sur la tête. Ronald et Sissi avaient la même paire de chaussures aux pieds ; longues et hautes.
_ Sissi et moi sommes anglais.
    Il retroussa ses lèvres encore une fois pour sourire. Et sa femme fit de même. Les petits Miller était à la fois surpris et horrifiés. Henry était certain que ces deux personnages étranges qui se tenaient devant lui allaient d’un instant à l’autre se jeter sur eux pour les dévorer. En dépit de son originalité extravagante, ce couple paraissait inoffensif. Mais Henry ne se fiait jamais aux apparences et préférait protéger ses frères et sœurs, comme ses parents le lui avaient recommandé. Ce qu’il n’arrivait tout de même pas à saisir – excepté comment on avait pu laisser les Greg entrer dans l’établissement – , était pourquoi ils s’étaient approchés d’eux. Les Miller croyaient être bien éloignés pour éviter tout contact avec les personnes qui venaient voir les orphelins.
Les petits chiens abandonnés.
    Henry eut un haut-le-cœur. Un sentiment fastidieux l’envahit tout à coup vis-à-vis de ces deux personnes.
_ Nous voulons vous adopter, Sissi et…
- QUOI ?! 
    Jo avait hurlé si fort que Henry sursauta violemment en donnant un petit cou de coude à Julie. Mais cette dernière, sous l’effet de la surprise, ne sentit rien. Peter, le plus jeune, gloussa entre ses mains, et Sue sourit. Julie recula un peu vers Peter et lui murmura quelque chose à l’oreille qui le fit encore plus glousser. Mais Henry pensait que c’était beaucoup plus sérieux que ça en avait l’air, et Jo semblait comprendre cela ; elle ouvrait de grands yeux surpris et incrédules. Il n’y avait plus aucun doute, rien n’était ordinaire. Tout semblait si factice… comme dans un dessin animé.
_ Vous en avez d’abord parlé à Miss Gerber, la responsable ? demanda Henry dont le scepticisme ne faisait qu’atteindre son paroxysme.
- Oui, Sissi lui a parlé hier, dit il en élargissant encore un peu plus son sourire.
- Ils vont bientôt déchirer leurs joues s’ils continuent à sourire comme ça, chuchota Julie, ce qui fit encore plus rire le petit Peter.
- Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ? dit Henry sans prêter attention à Julie.
- De demander votre accord ! Etes-vous d’accord ? lança Sissi, joyeuse et excitée comme une petite fille jouant à la marelle.
- Non.
    Henry n’avait pas hésité une seconde, et c’est d’un ton froid qu’il le leur montra. Mais il s’avéra que Greg et sa femme étaient bien plus coriace qu’ils n’en donnaient l’impression. Leur sourire ne s’éteignit pas.
_ Vous n’aviez même pas réfléchi ! s’exclama Ronald en rajustant son col.
- Nous n’avions pas à réfléchir, et nous n’avons pas à le faire, monsieur Greg.
- Je ne crois pas, Henry ! dit il en s’approchant de ce dernier et en lui donnant une petite tape amicale sur l’épaule.
- Attendez-moi une seconde monsieur, j’arrive.
    Et en se tournant vers ses frères, il ajouta :
_ Faites attention, ne prenez rien de ces deux oiseaux là pendant que je parle à Miss Gerber.
    Tous hochèrent vigoureusement la tête. Il lança un dernier regard aux Greg qui souriaient, puis se dirigea vers les escaliers qui menaient au bureau de Miss Gerber.
    Henry avait quatorze ans et aimait ses frères et sœurs plus que tout au monde, il n’accepterait jamais que n’importe qui les adopte. L’orphelinat, au moins, c’était un toit. La dure vie qu’ils y menaient était dûe à ses moyens plus ou moins restreints et peu favorables à l’éducation d’une centaine d’orphelins. Miss Gerber et ses assistants essayaient tant bien que mal de simplifier la vie dans Sainte-Charlotte, et tous les enfants les remerciaient pour cela.
    En montant les escaliers qui menaient au bureau de Miss Gerber qui réglait, comme chaque année, lors des vagues de nouveaux parents, les papiers pour les enfants adoptés, une lumière éclatante dans le vase posé sur le palier attira son attention. Cette petite lumière en forme de rond voletait un peu partout, avait l’air de se cogner aux parois en porcelaine. Henry monta les deux dernières marches qui le séparaient du palier et prit le vase entre ses mains. Il le mit à hauteur de ses yeux, et la lumière arrêta aussitôt de bouger et se stabilisa au centre. Henry laissa échapper un grognement inintelligible et toqua sur le vase.
_ Hé !
    Henry sursauta sans lâcher le vase et approcha un peu plus son visage. Il était certain que cette petite voix avait surgi de ce vase en porcelaine. Il le secoua.
_ Hé ! Mais fais attention !
    Henry reposa précipitamment le vase et s’en éloigna de quelques centimètres. Avec une horreur absolue, il vit une toute petite créature sortir en agitant ses toutes petites ailes semblables à celles d’une abeille. Une sorte d’aura lumineuse la recouvrait en suivant les formes de son minuscule corps.
_ Mais qu’est-ce que c’est que ce…
    La petite créature voleta jusqu’à lui en agitant ses touts petits pieds et vint se poser sur son épaule. Henry n’entendait plus le brouhaha de la grande salle d’en bas. Il n’entendait plus les petits orphelins hurler de joie quand un couple les embrasse, il n’entendait plus les exclamations des nouveaux parents qui trouvèrent enfin un enfant. La créature l’avait comme qui dirait pris dans ses filets. Il était tout simplement épouvanté et surpris.
_ Tu es étonné de me voir on dirait, fit la petite créature en dénouant les lacets de ses... Eh oui, c’étaient bel et bien des baskets.
- Je…
- Tu es Henry Miller, c’est ça ? demanda-t-elle en enlevant une basket et en s’attaquant à la seconde.
- Oui, je…
    Henry n’arrivait pas à comprendre quoi que ce fût de sa situation.
- Tu as un frère et trois sœurs, c’est ça ? demanda la créature en posant ses deux chaussures à côté d’elle, sur l’épaule d’Henry et en rejetant en arrière ses beaux cheveux blonds.
- Oui, je…
- Alors, tu dois accepter.
    De mieux en mieux ! D’abord ce couple fou, et maintenant, cette petite chose ! Il crut émerger d’un sommeil lourd et profond.
_ Mais qui est-tu ?
- Sdrenja, une Huari de mon monde, et je dois te demander d’accepter, dit-elle en posant son coude sur la gorge d’Henry qui évitait de la regarder.
- Mais accepter quoi, nom d’un chien ?
- L’offre.
- Mais qu’elle offre ?
- D’adoption.
- Mais quelle…
    Et il comprit de quoi il s’agissait. Visiblement, il rêvait éveillé. Et il n’y avait pas une explication plus lucide. Il se gifla vigoureusement, ce qui ébranla Sdrenja.
_ Qu’est-ce qui te prend ?
- Je n’arrive pas à y croire…
- Je comprends ta frustration, Henry. La première fois que j’ai vu un humain – quoique vous ressembliez un peu aux Tarifestes -,  j’ai ressenti exactement la même chose que toi. Mais je ne me suis pas giflée comme une folle ! hurla-t-elle en lui donnant un coup à l’oreille de sa toute petite main.
- Qu’est-ce que tu me veux ?
- Je suis là pour te demander d’accepter l’offre d’adoption des Greg. Il faut que tu le fasses. Absolument. Nous avons besoin de toi au Royaume, et…
- Oh, doucement… Je ne comprends pas un traître mot de ce que…
- Miller ?
    Et Sdrenja plongea aussitôt dans le tee-shirt d’Henry qui eut une drôle de sensation lorsque la créature fut en contact avec sa peau. Il déglutit et regarda derrière lui. Miss Gerber se tenait dans l’encadrement de la porte de son bureau. Elle lui fit signe de s’approcher.
_ Vas-y, et n’oublie pas d’accepter, entendit
Henry tout bas dans son tee-shirt.
-J’arrive Miss Gerber.
    Quand il fut entré dans le bureau de Miss Gerber, elle était déjà assise à l’attendre. Il secoua légèrement la tête, refusant encore de croire ce qui lui arrivait. C’était tout simplement insensé.
_ Henry, assied-toi donc.
- Merci, Miss Gerber.
- Aviez-vous fais connaissance avec les Greg ? demanda-t-elle d’une voix agréablement douce.
- Oui, madame.
- Vous ont-ils dit de quoi il en retournait ? continua-t-elle en esquissant un petit sourire au coin des lèvres.
- Oui, dit Henry sans en dire d’avantage.
- Ecoute moi bien Henry, dit-elle en venant s’agenouiller près de lui, tu peux ne pas accepter. Tu es libre avec tes frères et tes sœurs de rester à Sainte-Charlotte autant que vous voudrez, mais j’ai songé à tout cela, et je me suis dit qu’il était préférable pour vous d’aller vivre avec ce charmant couple.
- Accepte ! chuchota Sérénya.
- Je vais… vais voir avec eux… Avec Peter et mes sœurs.
    Elle sourit et alla lui ouvrir la porte. Une fois sorti, il s’assura que personne ne le voyait, puis extirpa la petite créature de son tee-shirt et la tint fermement devant ses yeux.
_ Dis-moi tout de suite ce qui se passe.
- Arrête, Henry ! Tu me fais mal, voyons. Sois moins brutal.
- Je m’en fiche de tout ça ! Dis-moi seulement ce que tu fais ici, ce que tu es au juste, et pourquoi je dois accepter l’offre de ces deux grossiers personnages.
- Je te promets de tout dire si de ton côté tu me promets d’accepter l’offre.
Après tout, se dit-il, c’est peut-être ma dernière chance de trouver une famille d’accueil, même si les Greg sont ce qu’il y a de plus burlesque sur cette terre. Il promit donc à Sdrenja d’accepter l’offre des Greg, une promesse qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir. Mais l’histoire qu’elle lui conta s’avéra étrange.



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2. Le grenier de Sainte-Charlotte


    Henry monta dans le grenier de l’orphelinat pour écouter Sdrenja. Alors qu’il tentait péniblement de trouver une petite place entre deux gros cartons remplis de vieux habits et d’anciens jouets, un éclair laboura le ciel, suivi quelques secondes plus tard d’un grondement gigantesque. La pluie commença alors à tambouriner sur l’unique vitre du grenier, d’abord fine, puis lourde, elle martela la vitre.
    Telle une luciole, Sdrenja voletait autour de la tête d’Henry, ses cheveux blonds tournoyaient comme le plus beau des manèges. Elle laissait derrière elle une magnifique traînée de lumière, qui du jaune, virait à un rouge nuancé, pour enfin se transformer en un blanc atténué qui s’estompait presque aussitôt après avoir apparu. Les bras sur les bords des deux cartons entre lesquels il était assis, Henry s’attarda à regarder cette fée venue de Dieu seul savait quel monde magique et merveilleux voler dans les airs. Sdrenja vint se poser sur la tête d’Henry, puis se laissa tomber sur son épaule.
_ Mon monde s’appelle Egrelène, Henry. Egrelène est un royaume, une sorte de lieu abstrait – ou imaginaire. S’il s’estompe, tout l’univers s’écroulera, car il repose sur Egrelène. Il faut le sauver. Vous êtes les seuls qui puissent le faire… Il l’a dit.
- Qui ça « Il » ?
- Personne ne l’a jamais vu. Il habite dans la Tour. Tout en haut. La partie dissimulée par les nuages.
- Ça doit être grand.
- Tu ne peux pas avoir idée, Henry.
    Ils se turent pendant un long instant.
_ Qu’est-ce qui se passe à Egrelène ? demanda Henry soudainement effrayé. Pourquoi mes frères et moi sommes aussi concernés par je ne sais quoi dans votre royaume ? Pourquoi dois-je accepter ce que l’Homme de la Tour croit être indispensable à la survie du royaume ?
- Egrelène est touché par un fléau dévastateur, Henry, et s’il croit que tu peux le faire, c’est qu’il doit avoir tout à fait raison… L’Homme de la Tour sait tout…
    Le soleil commençait à se coucher, et la lumière qui éclairait le grenier commençait à disparaître, avalée par la nuit qui approchait à petits pas. Les couples en bas n’étaient pas encore partis, et quelques enfants nourrissaient encore un espoir. Henry ne désirait plus qu’une seule chose : retrouver son frère et ses sœurs. Comment auraient-ils pu se débarrasser des Greg ? Certainement Julie s’était-elle tout simplement moquée d’eux et les avait traités de tous les noms pour les faire fuir, Sissi avait dit « Ronald ! Ho, Ronald ! Attrape-la ! », Julie avait couru derrière elle en hurlant. Et ce bon vieux Ronald avec ses vêtements stupides et ridicules : « J’arrive ma Sissi. J’arrive. » Henry sourit.
_ Qu’est-ce qui te fait sourire ? demanda Sérénya en lui donnant une bourrade au cou.
    Evidemment, il ne sentit pratiquement rien.
- Je crois qu’il faut que tu leur parles…
- Oui, mais déjà faut-il que tu me laisses le faire, Henry.
- Je les ramène. Reste ici.
    Quand il fut en bas, dans la grande salle où tous les enfants étaient réunis, la nuit était déjà complètement tombée, mais l’orage avait redoublé de force. Radia, une petite orpheline marocaine, pleurait et geignait, recroquevillée dans un coin. Henry se dirigea vers elle et s’accroupit à ses côtés.
_ C’est l’orage qui te fiche une aussi grosse frousse ?
- Oui, répondit-elle avec des paroles noyées dans ses sanglots.
- Viens avec moi.
    La main de la petite fille dans la sienne, il la conduisit vers une fenêtre dont le verre tremblait sous la force du vent. Elle resta un bon moment à regarder le spectacle ordinaire d’un orage.
_ Ce n’est que de l’eau qui tombe du ciel. Et de la lumière.
- Je sais, mais ça me fait peur, dit la fillette avec un accent.
- Tu ne dois pas. Continue à regarder et tu verras qu’un orage finit toujours par cesser en laissant place au beau temps.
    Il la quitta et commença à chercher ses frères en pensant si des couples l’avaient remarquée… Radia. Elle avait sûrement une chance : elle était très mignonne, et sa compagnie était très agréable. Une fillette magnifique pour combler le vide d’une famille.
    Henry trouva Julie, Sue, Jo et Peter dans un couloir vide.
    En compagnie des Greg.
_ Poussez-vous !
- Mais oui, mais oui, mon cher Henry ! dit Ronald en lui donnant une tape sur le dos tandis qu’il passait à vive allure à travers lui et sa femme…
    Henry désigna du menton la grande salle à son frère et ses soeurs tout en jetant un regard noir aux Greg.
_ Il faut que vous voyiez un truc.
    Il s’inquiétait énormément pour eux. Il ne savait comment ils allaient réagir, s’ils traiteront la situation avec calme.
_ Suivez-moi.
    Ils obéirent, les sourcils froncés. Arrivés au pied des escaliers qui menaient au grenier, Henry entendit un bruit, puis un froissement. Comme si une toute petite créature se faufila entre leurs jambes. Il s’arrêta. Regarda autour de lui. Son cœur était désagréablement monté à sa gorge.
Tap-tap… frrrrrr…
Tous les enfants sursautèrent. Le tonnerre grondait plus fort que jamais. Des cris d’enfants effrayés leur parvenaient de la grande salle. La lumière s’éteignit...
Henry commençait à trembler car à présent, tout était noir autour d’eux. Il s’assura que tout le monde était là en les appelant un à un par leur prénom.
Tous là.
Ils commencèrent à avancer, tâtonnant dans le vide noir. Les escaliers qui étaient sensés se trouver devant eux avaient disparus. Les murs de l’orphelinat ne faisaient plus partis que du néant. Ils étaient quelque part où l’obscurité avalait le monde. Tout ce qu’ils faisaient, l’un tenant l’autre par le dos, et Henry en tête ; c’était de marcher droit devant.
Ainsi, ils marchèrent longtemps. Très longtemps, jusqu’à ce qu’une lueur apparût au loin. Elle brilla dans les yeux de chacun des enfants. Ils accélérèrent leur allure, et le point lumineux grossissait de plus en plus. Quand ils furent assez proches pour se trouver dans un endroit suffisamment exposé à la lumière, le point lumineux devait alors mesurer plus de deux mètres de diamètres.
_ Jo, Peter, Julie, Sue...
- Oui, Henry.
- Ne lâchez pas le dos de celui qui se trouve devant vous, prenez le tissu bien fermement dans (Ses paroles s’estompèrent alors qu’il remuait les lèvres) votre main.
Ses deux derniers mots purent être entendus, mais ses lèvres ne bougeaient déjà plus.
- Oui, Henry. 
Il vit une petite fille aux cheveux blancs et à la peau très pâle le regarder à travers une vitre de ses yeux sans la moindre couleur. La seconde d’après, elle était en train de ramper à quelques centimètres d’eux. Un piquet lui transperça le dos, la cloua au sol. Elle semblait n’éprouver aucune douleur.
De sa plaie naquit un point lumineux d’où jaillit une clarté qui les engloutit tous pour les aveugler. Ils fermèrent les yeux et se cachèrent le visage de leurs mains. Ils…

    … les rouvrirent. Ils étaient dans le grenier. Sdrenja voletait devant eux.
_ Cette fillette va faire basculer notre monde dans le gouffre, dit-elle sinistrement dans le crépitement de la pluie sur la vitre. L’Homme de la Tour l’a dit.


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3. Adieu Sainte-Charlotte


    Ils quittèrent le grenier, et c’est d’un pas nonchalant que Henry se dirigea vers le bureau de Miss Gerber pour lui dire avec une voix tremblante qu’il acceptait d’être adopté par les Greg, ainsi que Julie, Sue, Jo et Peter. Miss Gerber sourit,
_ C’est là une excellente décision, Henry. Il y en a pour... Attends... Deux petits jours de démarches, puis monsieur et madame Greg reviendront vous chercher.
_ D’accord.
_ Je descends annoncer la nouvelle à monsieur et madame Greg. Vous pouvez retourner avec vos camarades ! Vous pouvez commencer à  leur dire au revoir...

    Le spectacle des Greg qui sautaient de joie fut bien entendu d’un désopilant ridicule : Ronald bondissait, tournait sur lui-même en gloussant, Sissi poussait de très bruyants sanglots de bonheur.

    Henry entendit son prénom derrière lui. C’était Radia.
_ Oui ?
_ Alors, vous avez été adoptés ?
_ Oui, ça y est. Par des fous, mais c’est mieux que personne, non ?
_ C’est vrai. Moi aussi, j’ai été adoptée.
_ C’est génial, ça ! Par des gens bien ?
_ Des gens géniaux. Ils ont l’air super gentils. Le monsieur est... C’est quoi, le mot scientifique qui ressemble à musicien, déjà ?
_ Physicien ?
_ Oui, c’est ça, physicien ! La dame est institutrice. Ils ont un enfant, mais il fait ses études à l’autre bout du pays.
_ Ca a l’air d’être une bonne famille. Tu as de la chance !

    Jo et Sue retrouvèrent dans une petite salle Cathie et Ondine, leurs meilleures copines de l’orphelinat.
_ C’est vrai que vous avez été adoptés par des fous ? leur demandèrent les deux fillettes.
_ Oh, ça va ! rétorqua Jo.
_ Elle est où, Julie ? demanda Ondine.
_ Elle a dit qu’elle allait lire dans la bibliothèque.
    Toutes les quatre pouffèrent. Julie aimait lire dans la bibliothèque...

    ...surtout quand Ziggy s’y trouvait aussi. Ce jeune jamaïcain était arrivé à l’orphelinat deux ans auparavant, et ils étaient devenus très proches tout de suite.
_ Nous avons été adoptés par les fous de cet après-midi.
_ C’est trop bête ! soupira le garçon. Bah ! Ils n’ont pas l’air méchants.
_ Je ne sais pas... Ca aurait été chouette qu’ils t’adoptent, toi aussi. Et toi, tu as été adopté ?
_ Oui. Un couple très riche.
_ J’ai vu un homme en costume blanc et une femme avec une très belle robe rouge : ce sont eux ?
_ Oui,.
_ Ils ont l’air drôlement gentils. Tu en as de la chance !

    Et près du dortoir des petits, Peter et son copain Tony se racontaient des souvenirs de l’orphelinat, qu’ils allaient tous deux quitter dans deux jours... mais pas ensemble.
_ J’aime bien quand Willy s’énerve !
_ Oui !
    Willy était le concierge de Sainte-Charlotte. C’était un homme plutôt âgé, son ventre énorme dépassait toujours de sa blouse bleu.
    Peter prit une grosse voix et un ton coléreux :
_ Mais quelle mouche t’a piqué ?
    Tony se rappelait très bien de sa réponse à cette question :
_ La mouche tsé-tsé !
    Les deux garçons éclatèrent de rire.

    Un jour passa. Tous ces amis étaient à la fois ravis d’être adoptés et tristes d’être éloignés de cet orphelinat où ils avaient partagé quelques moments de leurs vies.
    Puis vint le jour des parents.

 _ Bonne chance, Henry, souhaita Radia.
_ Merci. Tout ira bien pour toi, j’en suis sûr. N’oublie jamais ce que je t’ai dit à propos de l’orage.
_ Je n’oublierai jamais, Henry.
_ Ton nouveau père est...
_ Physicien.
_ Oui, c’est ça, physicien. Il t’expliquera ça encore mieux que moi.

_ Tenez, les filles, voici l’adresse de Philip et Anita, dit Ondine en tendant une carte de visite.
_ Qui ça ? demanda Sue.
_ Ben... Nos parents adoptifs !

    Ziggy et Julie se serraient dans les bras l’un de l’autre.
_ On s’écrira.
_ Dès que j’ai ma nouvelle chambre, je t’écris une lettre pour...
_ Super idée !
_ Pour te décrire...
_ Ne pleure pas ! On va avoir des parents, c’est génial !
    Mais Ziggy avait lui aussi des sanglots dans la voix.

    Peter appuya son ongle sur la paume de sa main et le glissa rapidement, comme s’il voulait se blesser. Il brandit la peau intacte devant Tony.
_ On fait comme les frères de sang ?
_ D’accord !
    Tony imita son copain. Ils se serrèrent très fort la main.
_ On est des frères de sang, maintenant.

    Ces adieux continuèrent. Ziggy et Julie cessèrent bien vite d’être les seuls à pleurer.

    Enfin, les enfants rejoignirent leurs nouvelles familles, montèrent dans les voitures, qui partirent vers un monde qu’ils ne connaissaient plus vraiment et un avenir dont ils n’avaient qu’une très vague idée...


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4. Premier soir chez Ronald et Sissi


   Après un dîner savoureux, Henry et Peter gagnèrent leur chambre, Julie, Sue et Jo la leur. Assis sur leurs lits, les garçons discutaient
_ On a une vraie chambre ! s’exclama Peter. Ca fait longtemps qu’on n’avait pas eu ça !
    Henry sourit tristement.
_ Oui, très longtemps.
_ Tu te rappelles bien de papa et maman ?
_ Très bien.
    Peu après la naissance de Peter, Kevin et Phyllis Miller s’étaient envolés avec leur petite famille vers la France. Mais l’avion s’écrasa et les enfants furent les seuls survivants. Un véritable miracle, d’après les sauveteurs.

    Dans la chambre des filles, Julie laissa ses petites soeurs jouer et alluma la lumière. Elle prit le stylo et commença à écrire sa lettre.
Cher Ziggy,
    Nous sommes arrivés chez Ronald et Sissi. Ils ont une maison immense, avec deux étages que nous n’utilisons pas. Sans doute que c’est le grenier. Je trouve ça bête d’utiliser deux étages comme grenier !
    J’ai une chambre avec Sue et Jo, les garçons ont une autre chambre tous les deux. Nous voyons le jardin de notre fenêtre : c’est tellement grand qu’on dirait presque un parc !

_ Ils étaient gentils ? demanda Peter.
_ Maman, surtout. Papa faisait un peu peur : il... Comment t’expliquer ? Il ne souriait presque jamais.
_ Il était triste ?
_ Ce n’est pas le mot qui convient. Dis donc, tu ne m’avais jamais rien demandé à propos de papa et maman !
    Peter haussa les épaules.
_ Ben non.
_ Et tu me poses toutes ces questions maintenant que nous sommes adoptés ?
_ Ben oui.

    Ronald et Sissi ont l’air complètement fous. Ils parlent très forts, rient sans arrêt... On dirait des clowns ! Mais nous avons eu tort d’en avoir peur à l’orphelinat : ils sont très gentils, en fait. Et Sissi est une très bonne cuisinière.
    Julie relut sa lettre. Rien d’autre que des nouvelles. Ziggy méritait plus original que ça, quand même !

_ Je me rappelle encore quand maman nous a dit qu’on allait avoir un petit frère : toi. Julie, Sue et moi étions très contents. Mais Jo était trop petite pour comprendre. C’était moi le plus content : j’en avais marre d’être le seul garçon ! J’allais avoir quelqu’un pour jouer.
_ Ah bon ? Tu n’avais pas de copains ?
_ Si, évidemment. Et plein ! Je les ai tous perdus, d’ailleurs.
_ Ils ne sont jamais venus te voir à l’orphelinat ?
_ Ils ne savent même pas dans quel orphelinat j’étais.
_ C’est bête !

_ C’est pour Ziggy ? demanda Sue.
_ Oui. Je ne suis pas très contente de ma lettre.
_ Fais voir.
_ Dis donc !
_ Allez ! Ce n’est pas pour me moquer de toi !
_ Tu me promets ?
_ Oui !
    Julie consentit à laisser sa soeur lire la lettre.
_ Elle est très bien, ta lettre ! Mais il faut la finir. Dis-lui un mot gentil !
_ Et c’est tout ?
_ Ben oui, c’est tout !
_ Merci, Sue.

_ Allez, Peter, les dents, et au lit, maintenant !

    J’aimerais beaucoup que tu sois là. Tu me manques...
   
Ce n’était pas génial. Mais Julie décida de s’en contenter. Elle signa la lettre, la plia et la glissa dans l’enveloppe.
_ Les filles, maintenant, il faut dormir !


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5. La porte d’Egrelène


    Le lendemain matin, Henry se réveilla très tôt pour visiter la maison. Au rez-de-chaussée, un vestibule qui menait directement à un escalier rouge en colimaçon. Les fenêtres étaient incroyablement larges. Henry supposa qu’elles pouvaient mesurer un peu plus de cinq mètres chacune.
    Il monta au premier. Ce n’était rien d’autre qu’un corridor où, tout le long, étaient accrochés de travers des tableaux. Henry s’en approcha. C’étaient des portraits de gens habillés... comme Ronald et Sissi. Leur famille ? La ressemblance était en tout cas frappante. Les hommes avaient tous de grosses moustaches et des lunettes très épaisses. Les femmes avaient des poils sous le menton et leurs yeux étaient déformés par des verres monstrueux.
    Henry vit une porte sous chaque portrait. Il tenta d’en ouvrir une. Fermée. Une autre. Fermée également.
    Cent sept portraits, autant de portes closes.
    Henry trouva au bout du couloir un escalier rouge en colimaçon. Il le monta et se retrouva au second. Ici encore, rien d’autre qu’un long couloir. Mais celui-ci ne possédait pas de portes de chaque côté. Une seule, tout au fond.
_ HENRY !
    Il sursauta. C’était la voix de Ronald, et il donnait l’impression de se servir d’un haut-parleur. Il redescendit les deux escaliers à une vitesse fulgurante.
- C’est… c’est bon… pas la peine… de hurler… fit-il, hors d’haleine, une fois en bas.
_ Ah bon ? s’étonna Ronald. J’ai hurlé ? Ah bon...
    Et il ne s’en rendait même pas compte. Gentil, mais pas très malin...
    Sissi avait dressé la table pour le petit-déjeuner.
_ Bonjour Henry, dit Jo qui était déjà à table.
- Salut Jo. Tu as bien dormi ?
_ Cathie et Ondine nous ont manqué. On a leur adresse, mais ce n’est plus pareil qu’avant !
_ Nous les reverrons, ne t’inquiète pas. Dites-moi, Ronald, ou Sissi, vous habitez cette maison depuis quand ?
_ La maison appartenait à la famille de Ronald.
_ Depuis très longtemps !
_ C’est votre famille, les portraits ?
_ Mais oui ! Si tu veux, quand tu auras fini ton petit déjeuner, je pourrai te présenter mes ancêtres ! Il y a aussi des ancêtres de Sissi.
    Henry accepta, en espérant en apprendre plus sur ces portes fermées.

_ Lui, c’est mon arrière-grand-père. Mon arrière-grand-oncle.
    Henry ne montra rien de sa déception à Ronald. Il feignit de s’intéresser à l’histoire de la famille Greg. Enfin, disons plutôt : le passé. Parce que comme histoire, c’était horriblement plat. Les ancêtres étaient du genre à naître dans le calme et à mourir dans leur lit.
    Pas un mot ne fut prononcé à propos des portes.

    Henry eut la surprise de découvrir quelque chose à leur sujet, non pas dans la bouche de son père adoptif., mais cette nuit-là.
    Il rêvait du dernier étage. L’escalier rouge avait disparu. La porte brillait dans l’obscurité. Alors qu’il approchait, des lettres se mirent à apparaître autour de la poignée, comme si une pointe invisible les gravait profondément.
Ciel
    Dès qu’il eut fini de lire ce mot, la poignée se mit à tourner, puis à quitter progressivement sa place jusqu’à tomber sur le sol. La porte s’ouvrit très lentement, puis violemment jusqu’à se démolir sur le mur adjacent. Les débris volèrent jusqu’à Henry qui se protégea le visage de ses mains.
    Il avança alors. Et passa sous l’encadrement.
    Ses pas l’avaient mené dans un vaste de champ de maïs. Il leva les yeux. Trois soleils formaient un triangle dans le ciel bleu, vierge de nuage. Le nom ne fut qu’un murmure dans sa bouche :
_ Egrelène…
    Il avança péniblement de quelques mètres, puis s’arrêta. Il entendait des rires. Ceux d’une enfant, entrecoupés de temps à autres par des sanglots. Henry savait qui elle était. Il se releva, et d’un pied ferme, reprit sa marche.
Au moment l’asphalte d’une route lui était apparu, Jo l’avait réveillé.
_ Henry, dit-elle, tu gémissais dans ton sommeil.
- Jo, je sais où est Egrelène, fit-il en se levant d’un bond, et pourquoi Sdrenja nous a demandés d’accepter de nous faire adopter !
- Quoi ?
    Il la prit par le poignet et l’entraîna hors de la chambre. Ce fut quand ils furent dans le couloir qu’il se demanda...
_ Où est Peter ? Qu’est-ce que tu faisais dans ma chambre ?
- Je venais vous réveiller, Peter n’était pas là, et toi, tu t’agitais dans ton sommeil.
    Quand elle vit l’expression que prit son visage, elle lui sourit, et se mit sur la pointe de ses pieds pour lui donner un baiser sur la joue. Il lui tapota l’épaule en lui rendant son sourire, la reprit par le poignet et l’entraîna vers les escaliers ridicules des Greg, et la fit monter au dernier étage.
_ Egrelène est derrière cette porte.



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6. Peter et la petite fille


_ Henry, en es-tu sûr ?
_ Et ça, qu’est-ce que c’est ?
    Sous la porte filtrait une étrange lumière bleue pâle. Aucune lampe ne pouvait en émettre de semblable, pas même chez les Greg où tout n’était que clownerie. C’était sûrement quelque chose de magique ! Pourquoi pas Egrelène ?
_ Henry, tu sens cette odeur ?
    Le garçon renifla. Un suave parfum de vanille flottait dans l’air, et il montait de...
De cette lumière ?
_ On verra ça plus tard. Pour l’instant, il y a un truc qui m’embête. Où est passé Peter ?
_ Mais je ne sais pas !
_ Bon, ça va, ça va ! Cherchons-le.
    Des pas précipités, suivis d’un petit gémissement, se firent entendre deux étages plus bas. Intrigué, Henry descendit, suivi de Jo.

_ Peter ! Mais où tu étais, bon sang ? On te cherchait !
    Le petit garçon regardait en direction de la chambre qu’il partageait avec son grand frère, complètement affolé.
_ Peter ! Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Jo en se précipitant vers lui.
_ Elle est là... répondit-il d’une voix blanche.
_ Mais qui ? demanda Henry.
_ Elle est là... Je me suis caché sous le lit pour qu’elle me laisse tranquille. Elle faisait que de grogner... Un peu comme un tigre, un peu comme un loup...
_ Mais de qui tu parles ?
_ La petite fille...
_ Mais quelle petite fille ? demanda Jo.
    Henry comprit :
_ Celle du grenier de l’orphelinat. Bon, Peter, tu as fait un cauchemar, d’accord ? Je vais allumer dans la chambre...
_ Fais pas ça !
_ Mais si, je vais le faire ! Je vais te montrer que tu as juste fait un cauchemar !
_ Henry... Elle m’a dit qu’on avait perdu !
    Henry alluma dans la chambre.
_ Tiens, viens voir. Viens voir, je te dis !
    D’un pas hésitant, Peter obéit. Henry ouvrit un placard. Puis un autre.
_ Alors ?
    Il regarda sous le lit de son petit frère, puis sous son lit.
_ Je n’ai rien vu. Rien !
_ Henry, c’était affreux... J’ai vu le visage de la petite fille... Il était tout pâle, comme si elle était très malade ! Et elle avait des yeux transparents...
_ Berk ! grimaça Jo. Comme dans le grenier. C’est un fantôme ou quoi ?
_ Mais non, répondit Henry. Il y a des gens qui n’ont pas de couleur dans les yeux ni dans les cheveux. C’est une maladie. On les appelle des albinos.
    Il se rappela soudain le blanc sale de la longue chevelure de la petite fille.
_ Bon. A part ça, elle t’a aussi dit qu’on avait perdu ?
_ Oui !
_ Alors ça, ça prouve bien que c’est un cauchemar. Parce qu’on va gagner ! Allez, va te recoucher. J’ai trouvé la porte d’Egrelène.
_ Non ?
_ Je la montrerai quand tout le monde sera réveillé.
En attendant, allons nous rendormir.


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7. Le mystère des portes


    Le matin succéda à cette nuit quelque peu agitée. Ronald, Sissi et leurs cinq enfants adoptifs dégustaient le petit-déjeuner. Ces sympathiques farfelus n’avaient rien entendu...
    Peter, la bouche barbouillée de marmelade à l’orange, semblait avoir tout oublié de ce cauchemar qui l’avait poussé à se réfugier sous son lit. Quant à Julie, perdue dans ses pensées, elle ne remarquait que vaguement son chocolat chaud. Ziggy, sans doute...
_ Ronald, qu’est-ce qu’il y derrière les portes ? demanda Henry en posant sa tasse.
    Ronald répondit d’abord par ce sourire large et niais avec lequel il devait être né. Puis :
_ Mais... des pièces, évidemment ! Il y a vos chambres, il y a la salle de bain, il y a...
_ Mais non ! Je parle des deux étages !
_ Mon pauvre Henry, je ne peux pas te répondre.
_ Comment ça ? Vous ne connaissez pas votre maison ?
    Ronald soupira.
_ Vois-tu, cette maison a appartenu à mon père. Avant, elle appartenait à mon grand-père. Et encore avant, à mon arrière-grand-père.
_ Et Ronald n’a jamais eu la clef de la pièce du dernier étage, compléta Sissi.
_ Mais elle est bien cachée quelque part ? demanda Sue.
    Les Greg haussèrent les épaules.
_ Nous n’avons jamais su où !
_ Pourquoi vous ne l’avez jamais cherchée, cette clef ? Moi, si j’avais une pièce inconnue dans ma maison, j’essaierais d’ouvrir la porte !
_ Eh bien, quand j’avais ton âge, répondit Ronald, cette porte était fermée. J’ai demandé à mon père ce qu’il y avait derrière, il m’a répondu qu’il n’en savait rien. Je lui ai dit exactement la même chose que toi.
_ Et alors ?
_ Il m’a répondu qu’il avait dit la même chose à son père, qui n’en savait rien non plus.
_ Mais alors, personne n’a jamais su ce qu’il y avait derrière cette porte ? demanda Peter.
_ Peter, on ne parle pas la bouche pleine ! réprimanda Henry.
_ Pardon, s’excusa le petit après avoir avalé.
    Ronald toussota.
_ Eh bien non.
_ Et vous supportez ça ? s’étonna Julie, enfin redescendue sur terre.
_ Eh bien oui.
_ Les enfants, aujourd’hui, nous allons visiter votre école, annonça Sissi. Nous vous en avons trouvé une qui fait toutes les classes. Comme ça, vous serez ensemble pendant la récréation. Ca vous plaît comme idée ?

    Alors que la grande voiture roulait vers l’école, Henry repensa à ces portes. Cent-sept à un étage, une à l’autre. En tout, cent huit pièces dont Ronald et Sissi ne savaient rien de rien. C’était tout simplement incroyable !
    Ils ignoraient que leur maison était un passage vers un monde... merveilleux ? C’était de là que venait une minuscule créature volante.
    D’un air absent, Julie regardait la rue défiler à travers la vitre de la voiture.
_ Ziggy te manque, pas vrai ? demanda Henry.
    Elle se tourna vers lui sans répondre.

_ Monsieur et madame Greg ! salua une grosse dame à lunettes en veste et jupe plissée bleu marine.
    Ses longs cheveux bruns étaient rassemblés en un chignon sévère... qu’adoucissait son sourire un peu large.
_ Voici donc les enfants que vous avez adoptés ?
_ Oui madame, répondit Sissi. Les enfants, je vous présente madame Duddlemoore, la directrice de l’école. Madame Duddlemoore, Henry est l’aîné.
_ C’est ce que vous m’aviez expliqué au téléphone. Nous allons l’inscrire en troisième.
    On apprit que Julie allait être en cinquième, Sue en CM2, Jo en CE2 et Peter en CP.
_ Nous serons ensemble pendant les récréations ? demanda timidement le plus petit.
_ Bien sûr ! As-tu vu comme la cour est grande ? Toutes les classes y sont ensemble !
_ A l’orphelinat, ils étaient toujours ensemble, paraît-il, expliqua Ronald.
_ Cela ne m’étonne pas ! Bien, allons régler les formalités d’inscription de vos enfants. Ensuite, nous visiterons les locaux.

    Alors que, derrière la porte close du bureau, Ronald, Sissi et madame Duddlemoore les inscrivaient à l’école Victor Leech, les enfants Miller-Greg chuchotaient à propos de...
_ J’ai compris où était Egrelène, dit Henry. Jo et Peter le savent déjà, vu qu’ils étaient réveillés avec moi cette nuit. Julie et Sue, vous ne savez pas encore, alors je vous le dis : j’ai fait un rêve, et j’ai tout compris.
    Il révéla à ses soeurs que la mystérieuse porte du dernier étage était celle du royaume.
    Peter s’inquiéta :
_ La petite fille va sortir si on ouvre cette porte ?
_ Non, je ne pense pas.
_ Ronald et Sissi ne savent même pas ce qu’ils ont chez eux, dit Sue. C’est incroyable ! Ils disaient la vérité, ce matin ?
_ Oh ! Je le crois ! Ils ne sont quand même pas très malins...

_ Tu crois qu’il y a d’autres royaumes derrière les autres portes ?
_ Pourquoi pas...


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8. La porte d’Egrelène


    Après l’inscription à l’école Victor Leech, madame Duddlemoore offrit une visite des cours et des bâtiments. Puis Ronald et Sissi ramenèrent leurs enfants à la maison.  Pour la suite de la journée, Henry, Peter et leurs soeurs furent laissés libres de leurs activités jusqu’au dîner. Ce dont ils profitèrent pour monter au dernier étage.
    Devant la porte unique.
_ Henry, il y a un prob... commença Julie.
    Son aîné se posa l’index sur la bouche, ce qui coupa immédiatement la suite de sa phrase.
_ Il ne faut pas que Ronald et Sissi sachent que nous comptons franchir cette porte, chuchota Henry. Si c’est un secret dans la famille de Ronald, il y a une raison... Je compte bien poser des questions à cet Homme de la Tour. Maintenant, quoi que vous ayiez à dire, dites-le tout bas !
_ Bon. Il y a un problème : nous sommes au bout de la maison. Si on ouvre cette porte, on tombe dans le jardin !
    Henry soupira.
_ Rappelle-toi du grenier de Sainte-Charlotte. La petite fille albinos...
    Peter frémit. Le souvenir de ce cauchemar où elle s’était invitée devait encore être bien vif dans sa tête.
_ ...n’était pas dans notre monde, et pourtant nous l’avons vue. Elle a reçu un pic dans le dos, mais n’a rien senti. Est-ce que quelque chose de ce que j’ai dit est possible ?
    Julie réfléchit rapidement.
_ Ben non.
    Peter se précipita vers la porte.
_ Bon, on y va ?
    Il saisit la poignée, la tourna et tira.
    Rien. La porte bougea de quelques millimètres, puis le verrou tapa.
_ Euh... Tu n’aurais pas vu la clef en rêve, par hasard ?
    Henry secoua la tête.
_ Jo, vient voir.
Jo s’approcha.
_ Oui ?
_ Cette nuit, il y avait une lumière et une odeur de vanille sous cette porte.
_ Je m’en rappelle très bien !
_ Et là, il n’y a rien du tout.
_ Mais alors, dit Sue, Egrelène n’est pas ici !
_ Mais si ! Je crois qu’Egrelène n’est accessible que la nuit. Alors, voici le plan : cette nuit, je vous réveille, et nous y allons tous ensemble.
_ Mais Henry,
si nous nous perdons dans Egrelène, Ronald et Sissi vont d’abord se demander où nous sommes passés, après ils vont s’inquiéter...!
_ Je pense que Sdrenja nous attendra. Bon, nous irons cette nuit en faisant très attention de ne pas les réveiller. Nous essaierons de revenir. Tout ira bien, d’accord ?

    Pendant le dîner, Julie demanda à Ronald et Sissi :
_ C’est bizarre, le dernier étage. Pourquoi avoir fait cette porte ?
_ Ben... Pour décorer, non ?
_ Ca fait vraiment bizarre. Et toutes ces portes que vous n’avez jamais ouvertes ! Ca ne vous dérange pas ?
_ Vois-tu, Julie, comme je disais ce matin, personne dans ma famille n’a jamais ouvert ces portes. Pourquoi les ouvirais-je ?

    Après le dessert, les enfants montèrent se coucher. Puis la nuit se déroula.
    Henry lisait un livre pour se tenir éveillé, ses yeux allaient et venaient entre les pages et le cadran du réveil.
    Minuit. Ronald et Sissi devaient dormir comme des loirs. L’heure était venue.
    Il se leva, s’habilla et réveilla Peter.
_ C’est l’heure. Habille-toi et allons réveiller les filles.

    Bientôt, ils furent tous les cinq devant la porte d’Egrelène. La lueur bleue filtrait, accompagnée d’un parfum sucré de vanille.
_ Tu avais raison, Henry ! dit Julie.
    Ce fut elle qui osa poser sa poignée sur la porte. Elle abaissa prudemment la clenche. Poussa le battant.
    Les cinq enfants purent voir une grande lumière bleue pâle qui envahissait... tout un espace, et non pas une simple pièce. L’odeur de la vanille flottait vers leurs nez.
    Julie entra, suivie d’Henry, puis de Jo, puis de Sue. Peter entra le dernier et referma la porte.
    Deux pas leur permirent de réaliser quelque chose d’incroyable : ils n’étaient sur aucun sol. Ils marchaient dans un air bleu pâle !
_ C’est ça, Egrelène ? demanda Sue.
_ Non, répondit Henry. J’ai vu en rêve un ciel avec trois soleils, pas cet espace bleu pâle.
_ C’est un seuil, dit Julie.
_ Comment ça ?
_ C’est comme dans un conte que Ziggy aimait !
_ Encore à penser à Ziggy ? gloussa Sue.
_ Oh ! Tais-toi ! Dans ce conte, des indiens passaient dans des trucs bizarres pour changer de monde.
_ Pas bête, ça ! Mais comment on fait pour aller vers le monde ?
_ Il n’y a qu’à aller droit devant nous ! dit Sue.
    Ce qu’ils firent.



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9. On retrouve Sdrenja

    Les enfants Miller-Greg marchaient-ils ou flottaient-ils dans cette lumière bleue parfumée à la vanille ? Leurs pieds ne heurtaient aucune surface, mais leurs corps ne volaient pas.
    Enfin, devant eux, un grand trou s’ouvrit. Henry y entra le premier. Il fut aspiré dans un interminable couloir sombre qui défila à une vitesse vertigineuse, puis fut recraché sur une étrange pelouse cylindrique. Au-dessus de lui brillaient les trois soleils de son rêve.
    Il entendit un souffle puissant, mais bref, derrière lui, suivi d’un bruit de chute. Le tunnel venait de recracher quelqu’un. C’était Sue. Julie arriva à son tour. Puis Peter. Enfin, Jo.
    Au loin, des montagnes violettes encerclaient cette herbe cylindrique. D’immenses arbres rouges poussaient.
_ Génial ! s’enthousiasma Peter. On peut refaire un tour ?
_ Ce n’est pas un manège, rappela Henry. Et nous devons voir cet Homme de la Tour.
_ Mais comment on le trouve ? demanda Jo.

    Ce fut alors que revint la minuscule jeune fille aux ailes d’abeille.
_ Henry, enfin ! soupira Sdrenja. L’Homme de la Tour veut vous voir. Je vous guide jusqu’à son antre.
_ Une seconde. C’est ça, un monde en train d’être détruit ? Tu te moques de nous !
_ Henry, la destruction n’a fait que commencer. La Petite Fille Albinos possède déjà toute une ville.
_ Pas si vite ! Elle possède une ville ?
_ C’est son pouvoir. Elle prend la place de l’esprit des gens et les manipule pour qu’ils fassent la guerre.
    Le garçon obéit.
_ Dis, Sdrenja, demanda Sue, est-ce que tous les habitants d’Egrelène sont petits comme toi ?
_ Non. Je suis une Huari. Certains peuples ont la taille des humains, d’autres sont des géants...
_ Tous ces gens différents dans le même monde... Et personne ne fait la guerre ?
_ Avant l’arrivée de la Petite Fille Albinos, nous vivions tous en paix. Mais elle commence à semer le chaos.
_ Mais qu’est-ce que nous pouvons faire ? demanda Henry.
_ L’Homme de la Tour vous l’ex...
_ Assez avec ton Homme de la Tour ! Tu ne sais rien, c’est ça ?
_ Henry, c’est beaucoup plus difficile que tu ne le crois. L’Homme de la Tour garde de nombreux secrets.
_ J’espère qu’il en partagera deux ou trois avec nous ! Par exemple, comment se fait-il que Ronald et Sissi ignorent tout de cette porte ?
_ C’est sûrement une très longue histoire... L’Homme de la Tour va répondre à plusieurs de tes questions, mais il te faudra toi-même trouver certaines réponses. _ Quoi ?
_ Je t’en prie, Henry ! L’Homme de la Tour a ses raisons...
_ Pour l’instant, j’ai l’impression qu’il a beaucoup de torts ! Et puis, assez ! Rentrons !
_ Henry ! protesta Julie. Attendons de voir ce qu’il nous veut !
    Ca semblait aussi être l’avis de Sue, de Jo et Peter.
_ Bon, d’accord, se résigna Henry.



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10. Première vue d’Alpha

    Guidés par Sdrenja, les enfants se rapprochèrent des montagnes violettes.
_ Ca alors ! s’exclama Jo. De loin, je croyais qu’elles étaient couvertes de fleurs !
_ Eh non, expliqua la petite créature volante. C’est la pierre qui est violette. J’espère que monter ne vous fait pas peur.
_ Il va falloir escalader tout ça ? demanda Peter, inquiet.
_ Non, rassure-toi. Il y a plein de sentiers. Ces montagnes encerclent le Tunnel Bleu, qui vous a permis d’arriver jusqu’ici et qui vous permettra de repartir.
_ Et la seule entrée du Tunnel Bleu est chez Ronald et Sissi ? demanda Julie.
_ Pas tout à fait. Le Tunnel Bleu est le seul seuil que puissent prendre tous les peuples d’Egrelène, ainsi que les habitants d’autres mondes. Les Huaris -mon peuple- utilisent le seuil du grenier de Sainte-Charlotte. Les mages arrivent à créer leurs propres seuils.
_ Attends ! dit Henry, comme frappé par la foudre. Tu as parlé de mages ?
_ Oui. Il y a beaucoup de peuples à Egrelène, et plusieurs ont des pouvoirs magiques. Les mages sont des êtres de n’importe quelle race qui ont travaillé la magie pour être encore plus puissants qu’ils ne le sont naturellement...
_ Mais alors ? Pour cette Petite Fille...
_ C’est plus compliqué que tu ne le penses, Henry. Laisse-moi vous guider jusqu’à l’Homme de la Tour, il vous expliquera tout.
_ Pourquoi n’as-tu pas utilisé le Tunnel Bleu pour nous aider à le trouver ? demanda Julie.
_ Il est une règle à Egrelène : ne jamais révéler les seuils aux habitants des autres mondes. Ce sont les seuils qui se révèlent. Lequel d’entre vous a rêvé d’Egrelène ?
_ Moi, répondit Henry.
_ C’est le seuil qui t’a envoyé ce rêve.
_ Tu veux dire que les seuils sont vivants ?
_ Ils sont magiques, ce n’est pas pareil.
_ Et mon rêve de la Petite Fille ? demanda Peter.
    Sdrenja blêmit.
_ Tu as rêvé d’elle ? Son pouvoir peut donc se propager d’un monde à l’autre... Allons, suivez-moi !

    Les enfants arrivèrent en haut de la montagne, le souffle coupé. Ils avaient l’impression de souffler du fer, du plomb envahissait leurs poumons.
_ Il faut marcher un peu, dit Henry. Quand on est essoufflé, il ne faut pas rester immobile. Si on marche un peu, on récupère.
_ Prenez le temps d’admirer la vue, conseilla Sdrenja. De ce côté, vous connaissez déjà : c’est le Pré du Tunnel Bleu. Mais venez voir un peu par ici.
    Julie s’avança.
_ Oh ! C’est magnifique ! Venez voir !
    Jo, Sue, Peter et Henry la rejoignirent.
    Au pied de la montagne s’étendait une ville. Ils avaient vu des photos de New York, de Londres, de Paris, d’Alger, de Moscou... Mais ce n’était rien comparé à ces sphères dorées, ces pyramides rouges, ces grandes formes de verre et d’acier qui brillaient sous les trois soleils. De grandes avenues laissaient voir des silhouettes qui semblaient voler, ramper ou marcher.
    Mais...
_ Je ne vois pas de voitures ! s’étonna Henry.
_ A Egrelène, nous préférons la magie à la technologie. Cette ville est Alpha, la capitale d’Egrelène. Regardez bien au loin.
    Une haute tour se dressait, dépassait les immeubles pourtant immenses de la cité. Son sommet devait dépasser du ciel. Sa pierre -si c’en était- parut d’abord blanche. Puis, lentement, fonçait, d’abord vers des teintes chatoyantes, puis vers des bleus de plus en plus sombres, enfin vers le noir. Puis les couleurs réapparurent dans l’ordre inverse.
    Le cycle recommença.
_ C’est la Tour de l’Arc-en-Ciel, expliqua Sdrenja. L’antre de l’Homme de la Tour. Etes-vous bien reposés ?
_ Oui ! répondirent en choeur les enfants.
_ Alors, allons-y !
    Sdrenja s’engagea au-dessus du sentier qui descendait la montagne.



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11. Vers Alpha



    Les enfants, toujours précédés de Sdrenja et son aura de lumière blanche, descendirent les derniers mètres de la pente. Les tours chatoyantes d’Alpha paraissaient bien plus nettes.
_ Alpha est donc la capitale d’Egrelène. Elle compte dix-sept millions d’habitants.
_ C’est énorme ! s’émerveilla Jo.
_ Ben non ! dit Peter. Dix-sept mille habitants, pour une ville...
_ C’est dix-sept millions, petit malin ! se moqua Sue. Un million, c’est plus grand que mille !
_ Ah d’accord !

    Ils continuèrent leur marche.
    Bientôt, Alpha fut proche. On distinguait des silhouettes dans les grandes rues.
    Puis les enfants virent plus précisément les habitants de la ville : certains avaient la peau écarlate et le corps rabougri, d’autres étaient d’un étrange jaune vif et d’une maigreur impressionnante...
_ A Alpha, vous rencontrerez tous les peuples d’Egrelène, expliqua Sdrenja. Ils ont tendance à se regrouper par quartiers : il y a le quartier des Huaris, celui des Géants, celui des Papillhoms... Surtout, restons groupés quoi qu’il arrive. C’est une ville immense. Vous verrez de grands carrés blancs qui clignotent sur les trottoirs : ce sont des Niveleurs. Ils permettent de naviguer entre les différents étages de la ville.
_ Waouh ! s’exclama Sue. La ville a plusieurs étages comme ça ?
_ Il y a la surface, que tu peux voir en ce moment, et deux sous-sols habités. Il y a aussi trois sous-sols qui ne servent qu’à abriter les habitants si jamais il y a une crise grave. Si jamais Alpha est obligé de faire fonctionner ses derniers sous-sols, les Niveleurs disparaissent. Cela ne s’est encore jamais produit.
_ Mais ça pourrait arriver à cause de la Petite Fille, dit Henry.
_ L’Homme de la Tour doute que cela soit suffisant.
_ Mais enfin, Sdrenja, je n’y comprends rien ! s’affola Julie. Les habitants d’Egrelène ont des pouvoirs magiques, Alpha a des sous-sols secrets, et ça ne suffit pas contre la Petite Fille ! Et nous qui n’avons rien du tout, alors ?
    Henry se tourna vers sa soeur et prit un ton niais pour lui répondre :
_ L’Homme de la Tour nous expliquera tout ça !
    En se retournant, il ne put s’empêcher d’adresser un sourire ironique à Sdrenja.
    La petite créature feignit de ne rien remarquer.
_ Il nous faudra prendre le Chenillard : la Tour de l’Arc-en-Ciel est au bout de la cité.
    A sa suite, les enfants entrèrent dans la capitale d’Egrelène. Elle se tourna vers eux :
_ Je vous conseille d’éviter de marcher sur les Niveleurs. Il suffit de penser à un chiffre pour que le Niveleur vous envoie à un étage. Si jamais vous avez les pieds sur un carré clignotant blanc, surtout, ne pensez à aucun chiffre.

_ Tu penses qu’on pourrait se retrouver dans les sous-sols secrets ? demanda Julie.
_ Si vous pensez au chiffre qui correspond, oui.
    Comme les Niveleurs disparaissaient si jamais les sous-sols secrets étaient occupés...
_ Mais si quelqu’un est enfermé par erreur dans un sous-sol secret d’Alpha, demanda Sue, il y a moyen de l’en sortir ?
_ C’est très difficile.


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12. Julie se pose des questions

    Les premières tours et maisons d’Alpha leur apparaissaient de plus en plus grandes au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient.
Henry n’est pas aussi désagréable d’habitude !
    C’était ce que Julie pensait depuis que Sdrenja leur était apparue. Son grand frère se montrait odieux avec la petite créature volante...
C’en était trop ! Elle s’approcha d’Henry et lui chuchota :
_ Tu pourrais être plus aimable avec Sdrenja, quand même !
_ Ben voyons ! répondit-il tout aussi bas.
    Consternée, Julie demeura bouche bée sans répondre.
_ Tu ne vois pas qu’elle se paie notre tête ? Dès qu’on lui pose une question, elle répond...
    Henry se para d’un sourire niais :
_ L’Homme de la Tour par ci, l’Homme de la Tour par là...
_ Henry ! Nous allons justement le voir, cet Homme de la Tour ! Il répondra à toutes nos questions.
_ Ne sois pas si naïve, Julie. Tu trouves que ce monde a besoin d’être sauvé ? La capitale est intacte !
_ Sdrenja a parlé de villes possédées !
_ Allons ! Cette petite chose volante se moque de nous ! Pff !
_ Qu’est-ce qui se passe ? demanda Sue.
_ Tout va bien, Sue, mentit Julie.
    Elle vit bien que sa soeur n’était pas dupe. La petite n’était pas si bête... Mais mieux valait mentir que d’inviter tout le monde a prendre le parti d’Henry, son parti à elle, ou pire encore... à se diviser. A Sainte-Charlotte, ils étaient une famille, et il fallait que ça continue. Surtout face à un adversaire comme la Petite Fille Albinos. C’était l’union qui faisait la force, et la force, face à un monstre aussi puissant, il en fallait !
    Tout sauf une querelle. Surtout que Ziggy n’était pas là... Lui, avec son calme à toute épreuve et son humour, aurait su désamorcer une dispute, si violente soit-elle.
Pourquoi n’es-tu pas là, Ziggy ? Toi, tu aurais su quoi faire !
    Son petit copain lui manqua soudain. Elle chassa cette émotion et glissa tout bas dans l’oreille d’Henry :
_ Pourquoi elle se moquerait de nous ? Réfléchis donc !
    Il réfléchit.
_ Henry, enfin ! Tu dois bien l’admettre : Sdrenja ne peut pas nous mentir !
    Il ne répondit pas.
_ La pauvre ! Comment as-tu pu croire une chose pareille ? Ah là là ! Mais quelle mouche t’a piqué ?
_ La mouche tsé-tsé.
    Cette plaisanterie, souvenir de Sainte-Charlotte, les amusa tous les deux. Puis Henry sembla se radoucir :
_ Tu as raison, je suis injuste avec Sdrenja. Je crois que je me méfie trop !
    Cela aurait dû rassurer Julie, mais...
    Mais non. Quelque chose l’inquiétait dans le comportement d’Henry. Mais quoi ?

_ Tu fais bien de te méfier, princesse.
    Ziggy ne pouvait pas être là. C’était son imagination qui dessinait l’image du garçon à ses côtés.
    Princesse ! C’était ainsi qu’il adorait l’appeler, et ce surnom ne manquait pas de la colorer d’un beau rouge bien gêné.
_ Surveille bien ton frère.


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13. Où est passé Peter ?


    Sdrenja s’arrêta à ce qui ressemblait à...
_ On dirait un arrêt de tramway ! remarqua Julie.
_ Il est vrai que notre chenillard a beaucoup en commun avec vos tramways. Mais regarde bien : où sont les câbles ? Où sont les rails ?
    Même lorsqu’elle n’avançait plus, la Huari ne se posait pas. Ses ailes continuaient à battre, maintenaient son tout petit corps en suspension.
    La jeune fille haussa les épaules et secoua la tête. Sdrenja avait raison : rien de tout ça n’était visible. Aucun câble ne barrait le ciel. Là où auraient dû se trouver les rails, une large piste rouge vif s’étendait.
_ C’est une ligne d’énergie, expliqua la petite créature volante.
_ Une ligne d’énergie ? demanda Sue, émerveillée.
_ Oui. C’est chargé de magie, et le chenillard y puise toute l’énergie dont il a besoin pour avancer.
    Les orphelins Miller-Greg se regardèrent, ébahis par un tel prodige.
_ Qu’est-ce que tu as, Sdrenja ? demanda Sue.
    Le petit visage de la Huari était crispé.
_ J’ai l’impression qu’il manque quelqu’un !
    Les enfants se retournèrent. C’était vrai : Peter n’était plus là.
_ Peter... appela Henry. Peter ! Il ne pouvait pas rester groupé, ce petit imbécile !
_ Henry, ne t’énerve pas ! protesta Julie. Nous le retrouverons bien.
_ Regardez ! s’inquiéta Sdrenja. Les Niveleurs ont disparu !
    Ils se tournèrent et baissèrent le regard. Elle disait vrai. Sur les trottoirs, plus aucun carré blanc ne clignotait.
    Les passants s’arrêtaient, stupéfaits. Les enfants entendirent des langues totalement inconnues, mais leur imagination traduisit :
_ Mais où sont passés les Niveleurs ?
_ Qu’est-ce que ça veut dire ?

_ C’est grave ?
_ Jo, tu n’as pas compris ? Les Niveleurs disparaissent lorsque quelqu’un demande un étage secret de la ville ! rappela Julie.
_ Et Peter aurait demandé un étage ? Mais pourquoi ?
_ Il ne l’aura pas fait exprès, supposa Sdrenja. Je vous ai dit qu’il suffisait de penser à un chiffre pour qu’un Niveleur vous emmène à un étage.

    Sdrenja avait malheureusement raison. Peter, alors qu’il se trouvait sur un Niveleur, contemplait un immeuble qui lui paraissait bien petit pour une capitale.
_ C’est bizarre, un immeuble qui n’a que quatre étages dans une aussi grande ville !
    Un chiffre ! Le Niveleur le comprit et obéit.
    Et maintenant, Peter errait seul dans une sorte de tunnel désert, éclairé par une puissante lumière d’un blanc légèrement bleuté qui émanait d’un plafond presque aussi haut qu’un ciel. Comme dans une rue ordinaire, des immeubles se dressaient.
_ Il y a quelqu’un ? demanda-t-il.
    En vain.
    Le quatrième sous-sol d’Alpha comptait parmi les niveaux secrets de la ville, ceux qu’on n’utilisait qu’en cas de grave menace. En temps ordinaire, il était totalement vide.

_ Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? pleura Jo.
    Julie la prit dans ses bras.
_ Nous trouverons une solution.
    Mais laquelle ?
_ L’Homme de la Tour retrouvera Peter, rassura Sdrenja. Il peut accéder aux étages secrets d’Alpha et déverrouiller les Niveleurs si besoin en est.



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14. Le Chenillard

_ Mais Peter ? s’inquiéta Sue. Qu’est-ce qu’il va devenir en attendant ?
_ Ne t’inquiète pas. Les niveaux de sécurité sont vides en temps ordinaire. Peter va peut-être avoir très peur étant donné qu’il sera tout seul, mais il ne peut rien lui arriver de mal.
_ Sdrenja, je te promets que si jamais il arrive quelque chose à Peter...
_ Henry ! réprimanda Julie.
_ Tu ne vois pas qu’elle nous ment ? Elle n’a sûrement jamais vu ces niveaux de sécurité ! Oh, bien sûr ! L’Homme de la Tour lui a certifié que...
_ Henry, ça suffit, maintenant !
_ Qui te dit que ces niveaux ne sont pas hantés ? Allez, Sdrenja, avoue-le !
_ Arrête ! hurla la cadette.
    Elle reprit d’un ton qui se voulait calme :
_ Sdrenja, excuse Henry. Je ne sais pas ce qu’il a... Comment fait-on pour payer les tickets ?
_ Le Chenillard est gratuit.
_ C’est génial, ça ! dit Sue.
_ Chez nous, les bus, il faut les payer, dit Jo.
    Une sorte d’abeille, grande comme un chaton, surgit d’une petite cavité creusée dans le sol de la station d’attente du Chenillard. Son visage jaune arborait un doux sourire sous des yeux aux innombrables facettes bleues. Ses six pattes se terminaient par des mains, l’une d’elles tenait un haut-parleur.
_ Chères passagères et chers passagers, bonjour. Le Chenillard arrive à la station !
    La créature se tourna vers une grande rue qu’elle désigna d’une de ses mains libres.
    Un wagon gris clair s’approchait sans le moindre bruit. Il ralentit, puis s’arrêta au quai.
_ Waouh ! s’exclama Jo.
    Les enfants admiraient l’immense paroi transparente.
_ Mais par où on rentre ? demanda Sue.
    Aucune porte n’était visible. Le verre disparut.
_ Et voilà ! répondit Sérénya en entrant.
    Les filles la suivirent sans hésiter.
_ Henry, tu viens ? appela Jo.
_ Euh... Oui, oui, j’arrive !
    Il monta à son tour, mais au lieu de rejoindre ses soeurs, il s’éloigna vers le bout du compartiment.
    La paroi de verre réapparut, le Chenillard démarra doucement, puis prit de la vitesse.
_ Cette ligne va vers la Tour, expliqua Sérénya.
_ Mais alors... tout le monde peut aller voir l’Homme de la Tour ? demanda Sue.
_ Eh non. Tout le monde peut aller à la Tour, mais l’Homme ne se laisse pas facilement voir.
_ Qu’est-ce que tu es exactement, par rapport à l’Homme de la Tour ? demanda Julie. Est-ce que tu es... Comment on dit, déjà ? Son... Son assistante, je crois que c’est le mot...
_ Eh bien, c’est un peu ça. Je suis une des assistantes de l’Homme de la Tour.
    Jo tapa sur l’épaule de sa grande soeur et lui chuchota à l’oreille :
_ Dis, Julie, je trouve qu’Henry est vraiment bizarre.
_ Tu as remarqué, toi aussi ?
    Leur grand frère semblait regarder les rues d’Alpha à travers l’immense vitre. Mais seulement de ses yeux : son esprit était occupé... à quoi ?
_ Méfie-toi toujours de lui, princesse.
_ Tu sais quelque chose ?

    L’image de Ziggy haussa les épaules.
_ Retiens bien ce qu’a dit Sdrenja : la Petite Fille Albinos possède les gens...
_ C’est impossible ! Elle ne peut pas avoir possédé Henry !
_ Princesse, j’aimerais beaucoup que tu aies raison. Mais si c’est impossible, explique-moi le rêve que Peter a fait dans la nuit d’hier.
   
L’image disparut. Julie savait que la possession était...
    Non, il ne fallait pas y penser.

    Le Chenillard prit un virage. Aussitôt, le wagon se... courba ? Mais comment était-ce possible ?
_ Vous ne rêvez pas, dit Sdrenja en souriant lorsque les visages ébahis se levèrent vers elle. Le Chenillard épouse les formes de sa route.
    A travers les parois transparentes, de grands immeubles bleus succédaient à de petites tours vertes, puis venaient des grands hôtels d’un jaune vif, des palais mauves...
_ Je ne vois aucun lampadaire... remarqua Julie.
_ C’est inutile. La nuit, les trottoirs et les murs brillent assez forts pour éclairer la ville.
_ C’est... Ca doit être magnifique ! Tu nous feras visiter ?
    Sdrenja haussa les épaules.
_ Pourquoi pas...
_ Henry, tu entends ça ?
_ Hein quoi ?
_ Sdrenja nous fera visiter la ville la nuit.
_ Je m’en fiche !
_ Henry !
_ Ce que je veux, c’est qu’elle nous retrouve Peter.
_ Je te promets que tu t’inquiètes pour rien, Henry, dit doucement Sdrenja. Il n’est pas en danger.



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15. Le prisonnier du quatrième sous-sol


    Alors que son frère et ses soeurs, loin au-dessus de sa tête, s’inquiétaient pour lui, Peter osa se décider à avancer  sous la lumière bleu pâle.
_ Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
    Seul un écho lui répondit.
...qu’un ? ...qu’un ? ...qu’un ?
   
Il avança dans la grande avenue déserte. Ses pas résonnaient.
_ Il y a quelqu’un ?
..qu’un ? ...qu’un ? ...qu’un ?
    Les fenêtres des hauts immeubles ressemblaient à des yeux sans expression. Aucun visage ne voulait y apparaître.

    Les tours vides succédaient aux tours vides, tantôt hautes, tantôt basses. Peter chercha vainement le... Comment Sdrenja avait-elle dit, déjà ? Ah oui, le Chenillard. Il allait falloir marcher jusqu’à l’antre de l’Homme de la... Au fait, où était-elle ? Au loin, plus rien ne changeait de couleur !
    Peter emprunta une rue sur sa droite. Seule la résonnance de ses pas brisait le silence. Non ! Plus maintenant ! Un petit bruit, très doux... De l’eau qui coulait ! Une fontaine ? Il tendit l’oreille pour repérer le son liquide, puis se dirigea.

    Frappé par l’aspect des tours qu’il longeait depuis un petit moment, Peter s’arrêta et les observa. Quelque chose n’allait pas... Les couleurs ? Toujours originales dans cette ville. Ici, elles étaient bleu marine, mauves ou vertes. Qu’est-ce qui ne collait pas ? Mais bien sûr ! Les étages étaient bien trop petits ! Qui aurait pu y habiter ? Peter s’approcha d’un immeuble et observa les fenêtres du rez-de-chaussée. Elles ressemblaient à  des petits traits de verre bien plus qu’à des vitres.
Bon ! C’est complètement désert ! Je ne risque rien si j’espionne les appartements, juste pour voir comment ils sont faits...
    Peter osa coller son oeil sur une des fenêtres-lignes. C’était bien un salon, mais tous les meubles y étaient minuscules. Le canapé n’aurait même pas été assez grand pour y asseoir les poupées de Jo...
Jo... Sue... Julie... Henry...
    Il décolla son oeil, regarda autour de lui. Le boulevard était toujours aussi vide. Sa famille lui manqua soudain plus que jamais.
Est-ce que je les reverrai un jour ?
    Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment de pleurer ! Allez, on allait réfléchir à ces salons miniatures. C’étaient certainement des appartements pour... les Huaris ? D’après Sdrenja, Egrelène était peuplé de nombreuses races, et elles étaient toutes présentes à Alpha. Oui, c’était ça ! C’était le quartier de ses semblables !
    Peter tendit l’oreille. Le bruit d’écoulement semblait un peu plus proche que tout à l’heure. Il marcha le long du boulevard. Le son se rapprocha. C’était sur la gauche...
    Il tourna dans une petite rue. Au bout, les immeubles devenaient...
Ils touchent ce qui sert de ciel !
    Sdrenja avait parlé de... géants. C’était donc leur quartier ? Certainement. Et c’était de là-bas que provenait le son de la fontaine.
Une fontaine chez les géants. Mais ça doit être grand comme une piscine !
    Peter se dirigea vers les tours des Géants.

    Alors que le quartier des Huaris se composait de bandes de verre et de petits rectangles de bois, les portes de ces nouveaux immeubles et leurs fenêtres étaient...
On pourrait mettre au moins quatre étages !
    Il avait vu juste.
    Le bruit de la fontaine se précisait. Ce boulevard, à droite. Peter traversa la rue et l’emprunta. Des façades oranges et rouges le côtoyaient.

    Le son n’avait plus rien d’un tranquille écoulement. C’était celui d’une grande chute d’eau. Là, sur la gauche.
    Au centre de l’immense place se dressait, plus haute qu’une maison, la fontaine des Géants. En plein milieu du bassin de pierre bleue-verte,, un geyser d’un blanc lumineux, presque aveuglant, jaillissait, se séparait en quatre gerbes qui retombaient.
    Emerveillé, Peter
Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau !
s’avança vers la fontaine. Il repensa à ce jour où Tony et lui regardaient, dans un grand livre, des photos de cascades du monde entier.
_ Regarde ! C’est en Italie, ça !
_ Mais non ! Les Alpes, il y a un côté en France, l’autre en Italie !
_ Ah oui, c’est vrai ! Et ça, c’est du côté français ?
_ Attends... Cascade de... Euh... Je vais demander comment on prononce.
    C’était la cascade de Cosmes. Une chute d’eau splendide. Peter s’était promis d’habiter en France quand il serait grand. Mais à côté de ce liquide blanc... non, même pas comme du lait. Comme... Est-ce que ça existait, une pierre précieuse aussi blanche ? Ou alors, c’était du platine liquide...
    Peu importait ce que c’était, dans cette fontaine. C’était magnifique, et rien d’autre ne comptait.
Et la Petite Fille Albinos veut détruire ça ? Non ! Nous devons sauver Egrelène !

    De près, le bassin bleu-vert, hérissé de rocs, ressemblait à une petite montagne. L’eau mugissait, seul un petit brin blanc était encore visible.
    Des sentiers abrupts semblaient se dessiner. Peter osa en emprunter un, s’accrocha aux aspérités. Peu à peu, le mugissement de l’eau s’approcha.
    Enfin, le regard de l’enfant put passer au-dessus du bord de la fontaine. Les gouttelettes géantes ressemblaient à de gros oeufs de platine ou de quartz qui s’écrasaient sur le grand cercle de pierre. Les quatre jets blancs resplendissaient sous le faux ciel.
    Peter songea à ce projet de Julie : se faire acheter un portable par Ronald et Sissi. Sûrement pour appeler Ziggy ! Mais là, il aurait bien aimé un tel appareil : c’était capable de filmer. Quel beau souvenir ça aurait fait !
    Derrière l’eau blanche, une couleur verte tentait d’être nette. Une forêt ? Un parc de géants ?
    Une ombre pâle se forma au milieu des jets. Cette robe d’une teinte malade... Ces cheveux sans couleur, mais d’allure sale... Ces yeux rosâtres... Ce sourire immonde...
    Peter hurla.
_ Peter Miller ! Tu es tout seul ? Où sont les autres ?
    Il serra les poings et les mâchoires, ne répondit pas.
_ Ce n’est pas bon, ça... Pas bon du tout... Enfin, ça dépend pour qui...
    La Petite Fille Albinos éclata de rire.
_ Pour moi, c’est merveilleux.
_ Je n’ai pas peur de toi ! mentit Peter, et il fut surpris de la fermeté de sa voix.
    De nouveau, elle eut ce rire grinçant.
_ Pauvre petit humain ! Même l’Homme de la Tour a peur de moi ! Et tu voudrais me faire croire que je ne t’effraie pas ? Pourtant, dans ton rêve...
_ Arrête !
    Cette fois, Peter fut surpris de s’entendre hurler.
    La Petite Fille Albinos lui répondit par ce rire infect.
_ Ton frère... Tes soeurs... Ils ne te retrouveront jamais !
_ Tu mens !
_ C’est très joli, par ici... Je te conseille le Parc des Géants. C’est derrière cette fontaine. Idéal pour s’y perdre à jamais !
_ Non !
_ Au fait, c’est un peu désert, par ici... Qui va t’enterrer si tu meurs ?
    L’ombre pâle s’estompa tout en ricanant.
    Peter plongea son visage dans ses mains et pleura. La Petite Fille Albinos avait raison. Ce monde était peut-être merveilleux, mais il y mourrait...


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16. La Tour de l’Arc-en-Ciel

_ Vous êtes à la Tour de l’Arc-en-Ciel, annonça la voix. Terminus du Chenillard.
    D’après Sdrenja, c’était le wagon lui-même qui parlait. Henry, bien entendu, n’en croyait pas un mot.
    Julie se méfiait de plus en plus de son grand frère. L’image de Ziggy pouvait-elle avoir raison ?
_ Regardez ! s’exclama Sue. La tour est encore plus belle vue de près !
    C’était vrai. De près, on distinguait enfin le matériau. Ce n’était pas de la pierre, mais...
_ Du verre ? demanda Jo.
_ Non, répondit Julie. Je dirais plutôt une sorte de cristal.
_ Et tu as raison, confirma Sdrenja. Il s’agit d’un cristal qui change sans cesse de couleur.
    La Tour de l’Arc-en-Ciel avait de nombreuses formes. Son tout prenier niveau était un carré. Son deuxième était circulaire. Le troisième était un octogone...
_ Viens voir de près, Henry !
    Le garçon restait à l’écart.
_ Allez, Hen... ! voulut insister Sue, mais Julie la coupa.
_ Regarde ses yeux, chuchota-t-elle.
    Le regard d’Henry n’avait plus la moindre couleur.
_ Sdrenja, dit Julie sur le même ton bas, est-ce que l’Homme de la Tour peut faire quelque chose pour Henry ?
    La Huari constata à son tour :
_ Oh non ! Il ne faut pas qu’il entre !

_ Tes soeurs savent tout, Henry ! dit la Petite Fille Albinos dans la tête du garçon. Et cette maudite Huari également ! Elles ont vu mes yeux dans tes yeux !
_ Oh non ! répondit-il en pensée.
_ Elles vont t’empêcher de rentrer dans la Tour de l’Arc-en-Ciel.
_ Mais alors... nous ne pourrons jamais venger nos parents !
    Car c’était l’Homme de la Tour qui avait provoqué l’accident d’avion où Evan et Joan Miller avaient trouvé la mort. C’était par sa faute qu’Henry, Julie, Sue, Jo et Peter étaient orphelins. La Petite Fille Albinos l’avait bien expliqué.
_ Cela sera plus difficile que je ne l’avais prévu. Mais fie-toi à moi, Henry...

_ Venez avec moi, invita Sdrenja à mi-voix. Nous allons entrer par l’autre côté.
    Seules les filles la suivirent. Henry demeura au pied de la Tour de l’Arc-en-Ciel.
    Elles contournèrent l’édifice de cristal.
_ Ce cristal a-t-il d’autres pouvoirs que ses couleurs ? demanda Julie.
_ Il a une autre qualité : il est indestructible.
_ Ah bon ? s’étonna Jo. Mais comment on a fait pour en découper des formes ?
_ Il y a des sortilèges qui permettent de manipuler ce cristal.
_ Il y en a un gisement ? demanda Julie.
_ Peut-être le verrez-vous un jour.

_ Dis-moi, Petite Fille, peux-tu faire quelque chose pour Peter ?
    Elle garda le silence.
_ Petite fille !
_ Peter est mort.
    Une boule de tristesse gonfla dans la gorge d’Henry.
_ Ce n’est pas possible !

_ Ce n’est pas un gisement, en réalité. C’est une source.
_ Tu... commença Julie, stupéfaite. Tu veux dire qu’il est liquide ?
    Sdrenja sourit.
_ C’est un liquide que la magie permet de transformer en ce cristal. Le liquide a des couleurs changeantes.
_ Waouh !
_ Dis, Sdrenja, ce serait possible pour nous d’habiter à Egrelène ? demanda Sue.

_ Il s’est retrouvé enfermé dans un des niveaux secrets de la ville.
_
Mais Sdrenja a dit qu’il ne risquait rien !

_ Tu es trop bête ! Cette Sdrenja vous manipule depuis l’orphelinat !
    Henry sécha de ses doigts des larmes qu’il sentait couler sur ses paupières.

_ Mais vous y habitez presque ! La maison de Ronald et Sissi Greg n’est-elle pas une des entrées ?
    A son tour, Julie sourit.
_ Ronald et Sissi viennent d’Egrelène, en fait.
_ Non. Pas eux.

_ Ces niveaux secrets sont remplies de créatures voraces, expliqua la Petite Fille Albinos. On y envoie les condamnés à mort, et ils se font manger.
    Une image atroce envahit l’esprit d’Henry. Son petit frère, poursuivi par un tigre à écailles vertes et un requin à fourrure jaune sale, finalement rattrappé, mordu... Seul subsistait un squelette aux os parfaitement blancs.
_ Il faut... pensa-t-il en maîtrisant à peine ses sanglots.  Prévenir mes soeurs !
_ Te croiront-elles ?

_ Ah ! Voici l’entrée, dit Sdrenja.
    Sur la façade où les couleurs se succédaient, aucune porte ne s’ouvrait.
_ C’est comme le Chenillard ? demanda Jo.
_ Presque.
    La Huari dessina dans l’air des signes étranges. Puis d’énormes points blancs, lumineux et brefs comme des flashes d’appareil photo, clignotèrent sur le mur.
_ Entrez vite ! C’est l’ouverture !
    Les filles obéirent sans même réfléchir.


        A suivre


17. L’ombre dans les rues souterraines


    Peter sécha ses larmes. Prudemment, il redescendit le sentier.
    Quelque chose bougea sur sa droite. Il sursauta, tourna la tête. Rien.
J’ai dû rêver !
    Enfin le sol. Et autour de lui, les tours des Géants se dressaient. Entre les toits se dessinait une timide bande de ciel.
    Peter se dirigea vers l’endroit où quelque chose avait bougé et fouilla dans sa mémoire afin de savoir ce que ça avait bien pu être. Ca avait été tellement rapide ! Et puis, comment son imagination avait-elle pu créer cette... chose ?
Et si c’était la Petite Fille Albinos ?
    Non. Cette forme n’était pas blanche, pour autant qu’il se souvienne. Ca s’imposait de plus en plus à son esprit. Elle avait plutôt une couleur sombre. Noir ? Non, pas tout à fait. Plutôt... bleu foncé, oui, c’était ça.
    Peter laissa sa mémoire tranquille et s’engagea dans l’avenue. Ses pas résonnaient dans la ville aussi déserte que l’avait dit la Petite Fille Albinos...
C’est un peu désert, par ici... Qui va t’enterrer si tu meurs ?
    Cette sinistre question claqua dans son esprit comme un coup de revolver.
_ Je ne mourrai pas ici, promit-il à mi-voix.
    Puis il répéta, mais en hurlant, comme un défi à l’abominable fantôme :
_ Je ne mourrai pas ici !
    Un écho lui renvoya ses dernières syllabes. Toute tristesse avait disparu de sa voix. Ses mots ne contenaient plus que de la colère. Son pas devint plus vif et plus courageux, comme si au bout de cette avenue se trouvait la sortie de ce monde vide.
    Il s’arrêta net. A quelques carrefours devant lui se dressait cette chose bleu foncé. Trop loin pour être distincte, elle laissait néanmoins voir des contours à peu près humains, mais semblait n’avoir aucun visage.
    Peter sut qu’il n’avait pas rêvé en descendant la fontaine. Il avait bien vu cette forme. Mais qu’était-elle ? Un complice de la Petite Fille Albinos ?
_ Ne me crains pas, Peter Miller. Approche.
    C’était la voix de l’ombre bleu foncé qui venait de parler dans sa tête. Cette chose connaissait son nom !
    Peter, paniqué, chercha d’un regard affolé une rue au hasard et y courut. Il fallait s’éloigner de la forme ! Du coin de l’oeil, juste avant de s’engager dans l’artère, il la vit commencer à courir. Derrière lui résonnaient les pas malveillants.
_ Je t’en prie, Peter Miller ! Je te jure que je ne te ferai aucun mal !
    Ben voyons !
    Il tourna dans une avenue, puis dans un boulevard, puis dans une rue, traversa une autre place... Ses jambes ne lui appartenaient plus, elles étaient à présents deux membres reliés à son corps qui le propulsaient de plus en plus loin sans attendre aucun ordre. Ses poumons essoufflés pesaient de plus en plus lourd. Sa bouche se remplissait du goût métallique de l’épuisement. Dans sa poitrine, son coeur battait comme un tambour trop nerveux. Des gouttes de sueur perlèrent à son visage.

    Une douleur le vrilla au-dessus de la hanche. Un point de côté ! Peter s’arrêta, une grimace de peur et de dépit lui déforma la bouche. Il se retourna. La forme bleue n’était plus là. Il s’avança lentement vers le muret d’une maison, le souffle désordonné, les cheveux collants de sueur, le côté douloureux. Enfin, il se laissa tomber assis sur le bois. Une fraîche odeur de forêt lui caressa le nez.
    Tiens ! Ce n’était plus le quartier des Géants ! Les interminables tours avaient cédé la place à des maisons prévues pour... des humains, ou une race de même taille ?
    Peter se retourna, passa une jambe par dessus le muret de bois, puis l’autre. Il se leva et s’avança sur l’herbe. Devant lui se dressait une maison aux murs de... non, ce n’étaient pas des planches. Ca ressemblait plutôt à des troncs d’arbre pressés les uns contre les autres.
    Intrigué, Peter s’approcha de cette maison végétale. Des branches et des feuilles entremêlées tenaient lieu de porte. Il longea le mur d’arbres. La fenêtre ne ressemblait pas vraiment à une vitre. Il toucha prudemment la plaque transparente. Elle était douce comme une fourrure de chat angora, souple comme une peau. Peter sentit ses doigts. Une odeur de menthe les imprégnait.
    Il osa contourner la maison. Les mêmes vitres douces qui sentaient la menthe. Les mêmes portes de feuilles et de branches.
_ Tu n’as pas apprécié mon vieil ami, on dirait...
    Peter sursauta et se retourna. La Petite Fille Albinos était apparue derrière lui.
_ Tu as eu bien raison de le fuir. Tu sais qu’il est encore plus méchant que moi ? Même moi, j’en ai peur, parfois...
Tu ne me fais pas peur ! voulut mentir Peter. Mais ces mots refusèrent de franchir le barrage de peur de sa gorge.
_ Vois-tu, Peter, moi, au moins, je ne mange pas mes adversaires. Alors que lui... Un vrai gourmand ! Je lui ai juste demandé de te capturer, mais je parie qu’il va avoir un petit creux... Heureusement que tu cours vite ! Mais dis-moi, tu es bien fatigué... Enfin, tant qu’il n’a pas retrouvé ta trace...
    Elle huma l’air.
_ Tu empestes la sueur ! Je parie qu’il va flairer ta piste ! Préfères-tu jouer avec lui ou avec moi ?
    Peter n’osa rien répondre d’autre qu’un Laisse-moi tranquille ! lancé d’une voix blanche.
_ Tu m’ennuies terriblement, Peter Miller ! Tant pis pour toi ! Mon ami te mangera ! Allez, je te laisse... Oh ! J’oubliais ! Veux-tu des nouvelles de ton frère et tes soeurs ?
_ Laisse-les tranquille ! hurla-t-il.
    La pensée des souffrances ou de la mort d’Henry, Julie, Sue et Jo alluma une colère sans nom dans l’esprit de l’enfant. Il se jeta sur la Petite Fille Albinos, ses mains tendues vers la gorge trop pâle.
_ Ils sont tous morts ! ricana-t-elle avant qu’il ne la renverse.
_ Je vais te tuer !
    Il pressa le cou de toutes ses forces.
_ Ils sont tous morts ! coâssa-t-elle.
    Elle disparut. Peter était seul, à plat ventre dans un jardin, et ses mains serraient des brins d’herbe. Au fond, un arbre offrait ce qui ressemblait à des fruits. Les taches rouges au sein des feuilles vertes lui rappelèrent à quel point sa gorge était sèche et son ventre vide. Il osa s’en approcher, cueillit un... fruit et le palpa, déchira la membrane rouge à l’aide de ses ongles et dépouilla une appétissante chair rose, y mordit. Un goût doux et sucré envahit sa bouche, un jus frais descendit dans sa gorge.
    Ses dents finirent par rencontrer ce qui devait être le trognon. Il le jeta au pied de l’arbre et cueillit un autre fruit, qu’il éplucha et dévora. Puis un autre.
    Sa faim et sa soif furent bientôt calmées, Peter quitta ce jardin. Son corps était plein de forces nouvelles. Exactement ce qu’il fallait pour échapper à la Petite Fille Albinos et à l’ogre fou en...
_ Peter Miller. Enfin je t’ai retrouvé ! N’aie nulle crainte !
    La voix de cette chose dans sa tête, une nouvelle fois !
    L’ombre bleu foncé se dressait, les bras ouverts, à deux carrefours. Elle s’avança lentement.
    Peter courut au hasard dans les rues de ce quartier végétal.
_ Il ne faut pas me fuir, Peter Miller !
    Bien sûr ! Se laisser manger était mieux, peut-être... Non. Peter ne serait pas vaincu aussi facilement. Autour de lui défilaient les maisons-arbres. Il tournait à gauche, à droite, seul le hasard et la volonté d’échapper à l’ogre en bleu le guidaient...
    Bientôt, une haie se dressa devant lui. Une impasse ! Cette rue était une impasse !
_ Non... souffla Peter entre ses dents. Non !
    L’ogre en bleu allait le rattrapper, le dévorer vivant. Il commencerait par les pieds...
    Peter n’hésita pas, se faufila entre deux arbres de la haie, s’érafla contre l’écorce. Il eut l’impression d’être craché par les végétaux sur l’herbe, continua sa course. Devant lui, une maison-arbre, bien plus grande que la première, se dressait. Il la contourna, traversa le grand jardin, se faufila dans la haie, fut recraché dans une grande avenue. A ses oreilles parvenaient les bruits de ses pas rapides, bien plus étouffés que dans le quartier des Géants. Il réalisa que c’était sur une sorte de terre qu’il courait, et non plus sur du goudron.

    Peter osa enfin regarder derrière lui. Aucune forme bleue. Il ralentit peu à peu son allure, essoufflé, épuisé, puis se laissa tomber assis sur cette étrange terre rose.
Ils sont tous morts !
    Henry, qui avait toujours veillé sur eux. Julie. Sue. Jo. Comment pouvaient-ils être morts ? Peter aurait tellement voulu ne pas le croire ! Mais la Petite Fille Albinos les avait tués. Les avait-elle jetés en pâture à son ogre en bleu ?


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18. Rencontre avec l’Homme de la Tour


    Henry vit Sdrenja et les filles disparaître dans le mur où clignotaient les énormes points blancs. Il voulut les suivre, mais les lumières s’éteignirent et il se cogna contre le cristal aux couleurs changeantes.
_ Nous avons été repérés !
s’écria la Petite Fille Albinos dans sa tête.
_ Qu’allons-nous faire ?
_ Ce n’est pas désespéré...


_ Votre frère est possédé, expliqua Sdrenja. La Tour a repéré la Petite Fille Albinos en lui.
_ Depuis quand le sais-tu ? demanda Julie.
    Les couleurs mobiles du cristal de la Tour de l’Arc-en-Ciel teintaient les visages de froid et de chaud, d’obscur et de clair.
_ Depuis votre entrée dans ce monde. C’est à ce moment qu’elle est entrée dans son esprit.
_ Attends ! Mais Peter ne risque-t-il pas...
_ L’esprit d’Henry n’est pas le plus puissant : voilà pourquoi il a pu être possédé.
_ Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
_ Vous ignorez beaucoup de choses sur vous.
_ Mais la Petite Fille Albinos va tuer Peter, s’il est tout seul ! s’affola Sue.
_ Je doute qu’elle puisse le traquer jusque dans les niveaux secrets de la ville, rassura Sdrenja. Mais vous allez tout savoir : l’Homme de la Tour va nous recevoir.
    Sdrenja coucha son corps en suspension face au plafond et joignit ses mains.
_ Maître, votre servante Sdrenja, de la race des Huaris, amène devant vous Julie, Sue et Jo Miller.
    Une voix affreusement rauque qui semblait sortir d’une gorge où bourdonnaient des milliers de moustiques retentit.
_ Où est Peter Miller ?
    Sue et Jo se blottirent contre Julie, effrayées.
_ Ne craignez rien, leur chuchota-t-elle alors qu’elle-même n’en menait pas large.
    Quel monstre pouvait parler d’une voix aussi hideuse ?
_ Peter Miller s’est transporté par inadvertance dans un niveau secret d’Alpha, répondit Sdrenja. Je pense qu’il y est en sécurité.
_ J’en doute ! Albindrila possède un pouvoir extrêmement puissant !
_ Albindrila ? demanda tout haut Jo.
_ Chut ! réprimanda tout bas Julie. Sans doute la Petite Fille Albinos.
_ Tu as tout à fait raison, Julie Miller, confirma l’affreuse voix. Mes chères enfants, je comprends que ma voix vous inspire une telle peur.
_ Nous ne sommes pas vos enfants ! s’offusqua Jo.
    Julie lui décocha un regard aux sourcils froncés de colère. La voix rit, ce qui ressemblait à un atroce grincement.
_ Ce n’est qu’une façon de parler, Jo Miller. Sans doute aurais-je du vous appeler : mesdemoiselles. Je comprends parfaitement la peur que je vous inspire, mais je vous prie de croire que je ne vous veux aucun mal. Au contraire !
    Julie n’écoutait qu’à peine. Encore une fois, Ziggy se matérialisait devant ses yeux.
_ Il n’est pas hostile, princesse. Fais-lui confiance.
_ Mais cette voix !
_ Ce n’est qu’une apparence, princesse. Et les apparences savent mentir !

    Il disparut.
_ Comment pouvons-nous sauver votre monde ? osa demander Julie.
_ Vous allez le savoir.
_ Vous pouvez sauver Peter ? demanda Sue.
_ Nous irons tous ensemble à son secours, Sue Miller. Mais d’abord, il me faut vous expliquer la situation d’Egrelène, ainsi que la vôtre. Sdrenja, je vous autorise à accéder au sommet.
_ Attendez ! protesta Julie. Alors Sdrenja vous a vu ? Elle nous disait que personne ne vous avait jamais vu !
_ Maître, je dois donner quelques explications.
_ Je t’en prie, Sdrenja.
_ C’était une exagération de ma part. Je voulais dire par là que l’Homme de la Tour ne quittait jamais la Tour de l’Arc-en-Ciel. Par conséquent, le peuple ne l’a jamais vu, à l’exception de ceux qui ont le privilège de le servir. Comme vous, comme moi. Il est temps de monter.
    Sdrenja écarta ses mains, dessina dans l’air des signes étranges, toujours face au plafond. Julie comprit qu’il s’agissait d’une sorte d’alphabet.

    Henry monta dans le Chenillard, repéra un siège isolé et s’y assit. Le petit train démarra.
_ Dommage de devoir tuer Ronald et Sissi : je commençais à bien les aimer.
_ Ils doivent mourir, Henry ! Et il te faut détruire leur maison ! Ensuite, tu devras détruire Sainte-Charlotte. Et d’autres lieux que je t’indiquerai. Il faut détruire toutes les entrées d’Egrelène.
_ Et pour assassiner l’Homme de la Tour, je fais comment ?
_ J’en fais mon affaire. Tes soeurs seront de redoutables adversaires...
_ Ne peux-tu pas leur dire la vérité, comme tu l’as fait pour moi ?
_ Elles sont possédées par l’Homme de la Tour. Elles ne seront jamais plus elles-mêmes !

    Henry tourna la tête vers la Tour de l’Arc-en-Ciel.
_ Je n’arrive pas à croire...
_ De quoi parles-tu ?
_ Peter mort... Mes soeurs...


    Une lueur rose enveloppa Sdrenja, Julie, Sue et Jo.
_ Qu’est-ce qui nous arrive ? s’affola la plus jeune alors que tous les corps se soulevaient.
_ Ne craignez-rien, rassura la Huari. Cette lueur nous fait voler vers le sommet de la Tour.
    Elles traversèrent un plafond, puis bien d’autres. Enfin, l’ultime étage. La lueur rose s’estompa.
    Face à elles se tenait un homme très grand et mince. Une toge de plumes multicolores flottait autour de son corps.
    Il se tourna, révéla son visage aux traits fins encadré de longs cheveux bruns, ses grands yeux d’un bleu plein de douceur.
On dirait un prince charmant ! pensa Sue.
    Son affreux rire grinçant sortit de sa bouche aux superbes dents blanches.
_ Tu es bien flatteuse, Sue Miller ! remercia-t-il de sa voix hideuse.
_ Vous... Vous avez lu dans mes pensées ?
_ J’ai bien d’autres pouvoirs. Permettez-moi, chères enfants, de me présenter : on me nomme l’Homme de la Tour, et ne me demandez pas mon véritable nom : il y a très longtemps que je l’ai oublié.


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19. L’ogre en bleu


    Peter était désormais seul. Le dernier Miller. Il pensa à ses parents, qui n’étaient pas même des images vagues dans sa tête.
Je me rappelle encore quand maman nous a dit qu’on allait avoir un petit frère : toi. Julie, Sue et moi étions très contents. Mais Jo était trop petite pour comprendre. C’était moi le plus content : j’en avais marre d’être le seul garçon ! J’allais avoir quelqu’un pour jouer.
_ Tu ne m’auras pas... dit-il entre ses dents à l’adresse de la Petite Fille Albinos. Tu ne m’auras pas !
    Elle n’apparut pas.
Je l’ai semée ?
    Peter serra ses poings, parvint à s’empêcher ce qui aurait fait honte à Henry : pleurer.
Je dois être courageux.
    Des pas résonnèrent derrière lui sur la terre de la rue. Il sursauta, se retourna. Une capuche cachait le visage de l’être... C’était l’ogre en bleu ! Il tendit les bras, ses affreuses mains trop maigres dépassaient de ses amples manches.
    Peter se tourna et courut droit devant lui. Derrière lui, les pas étaient rapides. Il accéléra, entendit le monstre essayer de lui dire quelque chose, mais n’écouta surtout pas.
Il est bizarre, cet ogre : il a la voix d’un homme !
    Ses poumons lui semblèrent lourds, le goût métallique de l’essoufflement envahit sa bouche. Mais il ne s’arrêta pas.

    Il entra dans un jardin, puis dans la maison, referma la porte derrière lui. Une arme ! Il lui fallait une arme ! Un couteau serait parfait... Il s’engouffra dans la cuisine, ouvrit un tiroir au hasard, puis un autre...
    La porte d’entrée s’ouvrit. Peter n’eut que le temps de se cacher sous la longue nappe de la table.
Oh non ! Je n’ai pas pris de couteau !
    Les deux pieds chaussés de bottes bleues de l’ogre entrèrent dans la cuisine. Ils étaient lents sur le sol de terre.
_ Ne me fuis pas, Peter Miller.
    Les pieds de l’ogre se tournèrent vers la table. Peter retint son souffle. A ses oreilles résonnait le tambour trop rapide de son coeur effrayé.
_ Aie confiance en moi. Tout ira bien.
    Une chaise se souleva de la terre, s’éloigna et se reposa. Peter recula. La nappe révéla brusquement l’ombre bleue, accroupie, qui tendait ses mains maigres et ridées vers lui.
    Il hurla. Les doigts noueux lui saisirent les poignets, commencèrent à le tirer. Il tenta de résister, mais l’ogre était bien plus fort que lui.
    Peter était à présent face au monstre. Sous le capuchon bleu, le visage refusait toujours d’apparaître. Pas même un oeil ne brillait.
    Il décocha un coup de pied dans le tibia. Les mains surprises le libérèrent. Il en profita pour pousser son ennemi, qui tomba, déséquilibré par sa douleur à la jambe. Ca n’allait pas suffire pour le semer. Peter ôta la nappe et la lança sur la tête encapuchonnée, puis il lui lança la chaise et jaillit de la maison.

    Combien de temps ? Combien de rues parcourues ? Peter en ignorait tout. Il s’assit sur un muret, essoufflé. Ses oreilles guettaient des bruits de pas, la voix trop humaine de ce monstre...
    Quelle race pouvait bien habiter ce quartier ? C’était beau, en tout cas. Bizarre, mais beau. Les rues et le sol des maisons étaient de terre nue, les trottoirs étaient d’herbe. Les maisons étaient de bois, mais même pas des planches. C’était presque comme si elles avaient poussé. Leurs murs et leurs toits ressemblaient à d’immenses écorces. Un peu comme si on avait... sculpté des arbres pour vivre dedans. Oui, c’était ça !
    Et que ça sentait bon ! Les fleurs, la menthe, la sève...
    C’était dans ce drôle de quartier que Peter avait failli mourir. Il regarda ses poignets. L’ogre l’avait saisi, l’avait tiré vers lui pour le manger... Une minute ! Etait-ce vraiment un ennemi ? Pourquoi avait-il cette voix d’homme ?
Aie confiance en moi.
    Peter se posait trop de questions. S’il commençait à accorder sa confiance à un adversaire pareil, il finirait dévoré !
    Sa respiration et son coeur avaient à présent un rythme normal. Une sensation creuse dans son ventre lui signala sa faim, une brûlure à la gorge lui signala sa soif. Il se leva, franchit le muret, cueillit quelques fruits et les mangea goulûment. Le jus sucré le rafraîchit. La suave chaire le rassasia.
    Ca allait beaucoup mieux. Mais comment sortir de là ? Dire que l’Homme de la Tour aurait peut-être pu faire quelque chose...
Evidemment ! L’Homme de la Tour ! Mais que je suis bête !
    Il suffisait de trouver la Tour de l’Arc-en-Ciel. Avec un peu de chance, on pouvait, de tous les étages de la ville, trouver ce personnage.
    Et si ça ne marchait pas ? Peter refusa d’y penser et scruta l’horizon devant lui. Par dessus les immeubles des géants qui se dressaient à quelques rues, un pilier changeait sans cesse de couleurs. La Tour de l’Arc-en-Ciel, bien sûr ! Peter la repéra et s’y dirigea.

    A nouveau, le quartier des géants se dressait autour de lui. Trois rues plus loin, la fontaine ruisselait, chantait sa douce mélodie liquide. Mais ce n’était pas la direction de la Tour de l’Arc-en-Ciel.
    Des pas résonnèrent. Peter se retourna.
    Personne.
_ Peter, l’appela la voix de l’ogre.
    C’était loin. Plusieurs rues.
    Peter continua sa marche. Ses oreilles aux aguets percevaient encore le pas de l’être qui le chassait.
_ Peter !
    La voix était un peu plus proche. Il fallait se cacher, et vite ! Peter s’approcha de la porte d’un immeuble. La poignée était très haute, inaccessible.
Evidemment ! C’est construit pour des géants, pas pour moi !
_ Peter ! Je suis là pour t’aider !
    La voix était encore plus proche. Peter se tourna à la recherche de la silhouette en bleu, mais ne la vit pas. Et il était à découvert, seul parmi ces immeubles géants...
    Des bosquets se dressaient devant l’un d’entre eux. Quelle chance ! Peter s’y dirigea sur la pointe des pieds, aussi vite que possible. Le bruit d’une course aurait révélé sa présence. Il se glissa entre les branches, s’y enfouit.

   Entre deux feuilles, il put voir la tunique bleue au visage invisible.
_ Peter, il faut que tu me fasses confiance. Tu ne te sortiras pas seul de ce monde.
    L’ogre franchit un carrefour en direction du bosquet.
_ Albyndia t’a menti.
Albyndia ?
_ Je suis son ennemi, moi aussi.
    Mais que racontait-il ?
_ Il ne sert à rien de te cacher, Peter. Je parviendrai toujours à sentir ta présence.
    L’ogre s’approchait lentement du bosquet, les mains tendues. Il ne montrait pas la moindre colère, alors que Peter l’avait presque humilé dans la maison.
_ Quitte cette cachette, Peter.
Quelle cachette ?
    Il ne pouvait pas savoir, quand même ! Et pourtant, il continuait à s’approcher.
_ Egrelène est grand comme un continent de ton monde, Peter. Mais tu ne pourras pas t’y cacher éternellement. Je finirai toujours pas t’y retrouver. Et ce ne sera pas pour te faire du mal. Bien au contraire.
    C’en était trop. Peter cassa ce qui était pour lui une branche, mais qui devait être une brindille pour les géantes, et jaillit des feuillages en hurlant.
_ Tu vas payer !
_ Peter, je t’en prie, pose ce bâton !
    Non. Il serait le plus fort. L’ogre souffrirait encore plus que dans la maison, et mourrait. Peter vit l’ombre bleue grandir, grandir, enfin être toute proche. Il leva son bâton et...
    ...reçut un éclair bleuté. Plus rien n’exista autour de lui...

    Peter se réveilla et se rendit compte qu’il ne pouvait plus bouger. Des liens l’attachaient à un poteau. Devant lui se dressait la Petite Fille Albinos.
_ Tu sais, j’ai trouvé une solution pour ton enterrement. Viens par ici, mon ogre bleu !
_ Non, pas ça...
    La silhouette s’approcha. Sous le capuchon bleu, une répugnante bave et des crocs voraces scintillaient. Les mains noueuses et maigres se tendaient, avides...
_ Il a encore plus faim depuis le coup de la nappe, gloussa la Petite Fille Albinos.
_ Non... Non !
    La bouche s’approcha de son visage...

    Peter se réveilla en hurlant.
_ Tout va bien ! rassura cette voix qu’il aurait tant voulu ne jamais entendre. Je suis là !
    Les mains noueuses lui saisirent les épaules.
    Il cessa bientôt de hurler.
_ Tu as fait un cauchemar; lui dit l’être en bleu. Pardonne-moi de t’avoir assommé, mais tu ne m’as pas laissé le choix.
    Peter réalisa qu’il n’était pas même blessé, alors que ce monstre l’avait endormi de son éclair.
    Au fait, était-ce bien un monstre ?
_ Je ne t’en veux pas pour ce que tu m’as fait dans la maison. Au contraire, je t’en félicite ! Tu as beaucoup de ressources !
    L’enfant comprit qu’il n’avait pas affaire à un ogre. Mais à quoi, alors ?
    A un ami, c’était la seule certitude.


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20. Histoire d’Egrelène


_ Est-ce que vous pouvez sauver Peter ? demanda Sue.
_ La Tour ne parvient pas à le détecter, répondit l’Homme de la Tour.
_ Qu’est-ce que ça veut dire ?
_ Je ne parviens pas à expliquer comment c’est possible. La Tour peut détecter ceux et celles qui ont... des particularités. Mais en ce qui concerne Peter, elle n’obtient que des images floues.
_ Peter a des particularités ?
_ Mais vous aussi, et vous allez le savoir. J’y viendrai.
    Les trois filles se regardèrent, incrédules. Des particularités ? Voulait-il dire des pouvoirs ?
    Julie sourit. Et si ça avait un rapport avec les apparitions de Ziggy ?
_ Vous ne pouvez pas le sauver ? demanda Sue.
_ Un pouvoir m’en empêche. Cela sera plus compliqué que je ne le pensais. J’y parviendrai, soyez sans crainte pour votre frère. Mais il y a plus urgent.
_ Mais la Petite Fille Albinos va le tuer ?
_ Je vous promets qu’elle ne peut lui faire aucun mal. Pas même le posséder, sinon ce serait déjà fait. A présent, je vous prie de m’écouter. Il vous faut connaître votre ennemie avant tout.
_ Et Henry ? s’inquiéta Julie.
    L’Homme de la Tour baissa les yeux sans répondre.
_ Il restera méchant pour toujours ? demanda Jo, au bord des larmes.
_ C’est de vous que cela va dépendre, pas de moi. Car vous êtes les seuls -en comptant votre frère Peter- à pouvoir neutraliser la Petite Fille Albinos. Mais il vous faut avant toute chose savoir exactement ce qu’elle est. Pour cela, je dois vous raconter comment est né Egrelène. Il vous faut savoir qu’il existe de très nombreux mondes. Certains sont réservés aux dieux, d’autres aux démons, d’autres aux âmes des morts. La plupart sont, comme le vôtre et Egrelène, peuplés de créatures vivantes, pas forcément intelligentes. Egrelène est le carrefour entre tous ces mondes.
    Des fumerolles rouges jaillirent du sol et des murs. Les petits nuages se rassemblèrent, tournoyèrent et s’étendirent jusqu’à former un rideau derrière l’Homme. Sur cette cloison de vapeurs rouges apparurent deux globes tournoyants.
_ A gauche, votre monde. A droite, Egrelène.
    Le monde magique n’était constitué que d’un seul continent, de la taille des Amériques. Un gros point rouge clignotait en son centre.
_ Ce point rouge représente Alpha. A présent, remontons le temps. A l’époque où votre monde ressemblait à ceci.
    Sur le premier globe, les continents se rassemblèrent.
_ A présent, regardez bien. Nous allons encore remonter le temps.
    Les deux mondes se rapprochèrent, puis fusionnèrent.
    Jo faillit s’étrangler de surprise. La mâchoire de Sue s’abaissa.
_ Attendez... Ca veut dire que notre monde vient d’Egrelène ? demanda Julie.
_ C’est exactement cela. A une époque qui précède ce que vous appelez la Préhistoire, Egrelène, ce qui devait devenir votre monde et tous les autres mondes n’étaient qu’un seul monde.
    Le point rouge clignotait toujours. Julie demanda :
_ Alpha existait déjà ?
_ Non, pas encore.
_ Mais... et les hommes préhistoriques ?
_ C’est dans votre monde qu’ils sont nés, pas à Egrelène. A Egrelène, les humains possédaient en ces temps reculés l’aspect et l’intelligence d’aujourd’hui. Ils avaient même un langage. Cette Tour, quant à elle, n’existait pas encore. A l’époque, il y avait un conseil qui dirigeait Egrelène. Il s’appelait la Table des Maîtres. J’étais l’un de ces Maîtres.
_ Ce n’est pas possible ! protesta Sue. Vous êtes tout jeune !
    L’Homme de la Tour éclata de rire.
_ Mon aspect te trompe, Sue Miller. Je suis si vieux que je ne peux même plus donner mon âge.
    Un silence stupéfait pesa.
_ Oui, chères enfants. Je suis immortel.. Comme tous les Maîtres.

_ Vous êtes un dieu ? demanda Jo.
_ Oh que non ! Juste un immortel, ce qui n’est pas pareil.
_ L’un d’entre nous, un jour, voulut réformer la Table des Maîtres, y établir une hiérarchie... à son seul profit. Nous refusâmes. Il se vengea en asservissant plusieurs peuples, en manipulant les dieux et les démons contre nous...

_ Les dieux et les démons vivaient dans le même monde ? demanda Julie.
_ Oui. Les démons étaient véritablement dangereux, mais les dieux nous en protégeaient. Donc, ce maître, qui s’appelait Arnolphe, voulut déclencher une guerre contre les autres maîtres. Nous parvînmes à le neutraliser. Cependant, les tensions étaient si grandes que nous fûmes obligés de diviser Egrelène en plusieurs mondes. Dont le vôtre, qui évolua comme vous l’avez appris à l’école.
    L’Homme de la Tour marqua une pause, puis poursuivit :
_ Arnolphe disparut. Nous ne le revîmes jamais plus. D’un commun accord, la Table des Maîtres fut dissoute. Je suis aujourd’hui le seul maître. Les autres ont disparu et recherchent encore Arnolphe. Je ne les ai jamais revus. Les siècles passèrent. Alors que votre monde connaissait guerre sur guerre, Egrelène vivait en paix.
_ Et c’est là qu’arrive la Petite Fille Albinos !
_ C’est bien cela. Elle s’appelle Albyndia. Elle est née il y a quatre siècles.
_ Qui est-elle exactement ?

_ Attention, Princesse. L’Homme de la Tour est bien un allié, mais il ne dit pas tout, loin de là.
    Julie sursauta. Ziggy venait de l’inviter à la méfiance !
_ Fais comme si je ne te disais rien et fais semblant de le croire.


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21. L’allié


_ Vous n’êtes pas un ogre, dit Peter.
    Le ton de sa voix ressemblait à la fois à l’interrogation et à l’affirmation.
    Quelque chose bougea sous la capuche de l’être en bleu. Le petit garçon devina que c’était la bouche qui souriait.
_ Je suis heureux que tu aies compris cela. Ainsi, tu ne m’assommeras pas à l’avenir !
_ Je suis désolé... Je croyais que...
    L’ombre bleue eut un rire calme.
_ Ne t’inquiète pas ! J’ai eu mal, je le reconnais. Mais tu es bien courageux pour ton âge, et rudement fort !
    La fierté et la plaisanterie dessinèrent un sourire sur le visage de Peter.
_ Au fait, comment vous vous appelez ?
    L’homme -si c’en était un- soupira.
_ Comme ta question me semble curieuse ! Il y a bien longtemps que personne n’a utilisé mon nom... Je m’appelle Azzyrio.
_ Dites, Azzyrio, est-ce que vous pouvez me faire sortir de ces niveaux de la ville ?
_ Je ne le peux pas. Mais ne sois pas déçu ! Nous allons à la Tour de l’Arc-en-Ciel, et en y entrant, tu pourras regagner les niveaux ordinaires de la ville. Suis-moi. Tu es attendu à la Tour.
_ Oui ! On devait aller voir l’Homme de la Tour !
_ Je le sais.
_ Attendez ! Vous savez plein de choses sur moi ! Comment vous faites ?
    Azzyrio, au lieu de répondre, commença à marcher. Peter, d’abord figé par la surprise,
(Pourquoi il ne répond pas ?)
courut pour le rejoindre, puis adopta son pas.
_ C’est une longue histoire, et l’Homme de la Tour te l’apprendra. Peut-être est-il en train de l’apprendre à ton frère et tes soeurs.
_ Vous dites n’importe quoi ! Ils sont morts !
_ Je ne crois pas.
_ Quoi ?
_ Albyndia t’a menti.
_ Albyndia ? Vous voulez dire la Petite Fille Albinos ?
_ Oui. Albyndia est son véritable nom.
_ Et elle n’a pas tué mon frère et mes soeurs ?
_ Cela m’étonnerait beaucoup. Pour tuer, il faudrait qu’elle puisse attaquer des corps vivants, et elle ne le peut pas. Elle ne peut attaquer que les esprits.
   Peter, figé par la surprise, vit à peine Azzyrio poursuivre son chemin. Puis le vêtement bleu se retourna vers lui.
_ Eh bien, Peter ?
_ Je ne comprends pas... Pourquoi la Petite Fille Albinos, enfin, Albyndia, ne peut pas attaquer les corps vivants ?
_ Parce qu’elle n’a plus de corps.
_ Comment ça, elle n’a plus de corps ?
    Peter se rappela la scène du grenier de Sainte-Charlotte.
_ Je l’ai vue se faire transpercer par un pieu !
_ C’est bien de cette façon qu’elle est morte. Et j’en sais quelque chose : j’étais là, ce jour-là. Peter, je ne vais pas t’attendre bien longtemps. Suis-moi donc !
    L’enfant se hâta de rejoindre Azzyrio.
_ Comment ça, elle est morte ?
_ Ne l’as-tu pas vue ?
_ Si ! Mais c’était un... un souvenir ?
_ Très certainement. Elle est morte depuis à peu près quatre siècles.
_ Et vous étiez déjà là à cette époque ?
_ Je suis immortel. Et crois-moi, cela n’a rien de merveilleux ! Je sais bien que les humains de ton monde aimeraient bien ne pas vieillir, mais moi, j’aimerais beaucoup pouvoir mourir.
_ Mais Egrelène est trop beau !
_ Tu as raison. Mais j’ai vu trop d’horreurs dans ma vie, et je sais que j’en verrai encore d’autres. Et... Pardonne-moi, je n’aurais jamais dû te parler de cela.
_ Albyndia continue à faire du mal ! Elle a morte ou quoi ?
_ Seulement son corps. Son esprit a survécu.
_ Alors, c’est un fantôme ?
_ C’est le nom le plus simple qu’on puisse lui donner.
_ Sdrenja nous disait qu’elle possédait l’esprit des gens.
_ C’est cela même. Mais qui est cette Sdrenja ?
_ Ben... C’est la huari qui nous emmenait voir l’Homme de la Tour !
_ D’accord.
_ Ben alors ? Vous connaissez mon nom et...
    Peter réalisa soudain.
_ Et en plus, vous savez que j’ai un frère et des soeurs ?
_ Trois soeurs, pour être exact. Ton frère s’appelle Henry, tes soeurs s’appellent Julie, Sue et Jo.
    Azzyrio saisit l’épaule du garçon.
_ Je parie que la stupeur t’empêcherait à nouveau d’avancer si je n’étais pas là. Je comprends ta surprise. Mais je vous connais tous les cinq depuis très longtemps.
_ Comment ça, depuis très longtemps ?
_ C’est une longue histoire. Sache que j’ai connu tes parents.
_ Quoi ?
_ Nous étions...
    Peter perçut des sanglots dans la voix d’Azzyrio.
_ de bons amis.
_ Comment c’est possible ? Vous êtes allé dans... dans notre monde ?


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22. Henry


    Le Chenillard roulait vers l’entrée d’Alpha. Henry, qui avait cédé sa place à une vieille elfe, se tenait debout à côté d’une des baies vitrées.
_ N’aimerais-tu pas t’asseoir ? demanda la Petite Fille.
_ Difficile : toutes les places sont prises.
_ C’est vrai... Mais tu vas être bien fatigué ! Et il faudra marcher jusqu’au Tunnel Bleu.
_ Et alors ?
_ Cesse de mentir ! Tu adorerais être assis... Tu commences à avoir mal aux jambes...

    Henry réalisa que la Petite Fille ne mentait pas sur ce point.
_ C’est vrai, j’aimerais bien pouvoir m’asseoir. Mais tous les sièges sont pris pour l’instant. Je suis obligé d’attendre que quelqu’un descende...
_ Attendre que quelqu’un descende ?
   
La Petite Fille rit. Ou plutôt, elle ricana, ou quelque chose de plus affreux encore : de sa gorge sortaient des grincements de poulie rouillée pires que ceux d’une sorcière. Sa bouche se retroussa, ses yeux sans couleur se plissèrent...
    Henry détourna le regard, horrifié.
Il suffirait de tuer un passager et...
_ Quoi ? Tuer un passager ?
_ Mais oui ! A qui veux-tu que je coupe la tête ? Tu l’aimes bien, cette vieille elfe, avec ses oreilles pointues ?
_ Non, ne fais pas ça.
_ Pourquoi pas ? Ce ne sont que des elfes ! Allez, je la tue, et tu prends sa place !
_ Non, ne fais pas ça !
_ Voyons, Henry ! Tu ne ferais que reprendre ta place ! Tu étais là avant elle, non ? Dis-moi plutôt comment tu veux la voir mourir...
_ Je t’en empêcherai !
_ Et comment ferais-tu ? Mais calme-toi donc : je plaisante !

    Henry soupira de soulagement.
_ Tu m’as vraiment fait peur !
_ Oh, il ne faut pas toujours me prendre au sérieux, tu sais. J’aime bien plaisanter ! Tu prendras goût à mes blagues, tu verras... Mais redevenons sérieux. Tu as une vengeance à accomplir. Mais avant tout, rentrer chez Ronald et Sissi.
_ Pas les tuer, quand même !
_ Tu y seras obligé. Et je ne t’aiderai pas.
_ Arrête de plaisanter ! Là, ce n’est vraiment pas drôle.

    La Petite Fille ne sourit même pas.
    Elle était donc sérieuse.
_ Mais enfin, Ronald et Sissi n’ont jamais fait de mal à personne !
_ Alors pourquoi avais-tu si peur d’eux à Sainte-Charlotte ?
_ Je ne les connaissais même pas ! Tu es injuste avec eux ! Ils ne savent même pas ce qu’est Egrelène !
_ Bien sûr que si, ils le savent ! Si tu avais une maison, tu saurais ce qu’il y a derrière chaque porte, non ? Et tu ne trouves pas bizarre qu’ils ne le sachent même pas ?

    Henry se rappela la conversation sur les portes avec Ronald. Cet idiot qui ne savait même pas ce que recelaient les étages de sa maison !
    Mais qui était vraiment l’idiot, finalement ?
_ Tu as raison.
_ Ronald et Sissi sont des menteurs. En réalité, ce sont des espions venus d’Egrelène.
_ Des espions ? Ils ne sont vraiment pas discrets alors !
_ C’est voulu : qui soupçonnerait ces clowns d’être des espions ?
_ Ils sont vraiment malins !

   
Le Chenillard s’arrêta. Henry descendit, puis marcha vers les montagnes violettes.
_ Je ne sais pas si je pourrais les tuer.
_ C’est vrai que ce n’est pas facile. Surtout qu’ils savent se défendre, comme des espions !
_ Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas : pourquoi Egrelène a besoin d’espionner la Terre ?
_ Pour l’envahir.
_ Quoi ?
_ Vois-tu, l’Homme de la Tour se sent à l’étroit dans Egrelène. Alors, il veut conquérir les autres mondes. La Terre en est un. Tu peux empêcher cela !
_ Mais comment ?
_ Commence par te rendre dans le Pré du Tunnel Bleu.


    Henry commença à gravir un sentier. Alpha fut de plus en plus loin en-dessous de lui.
_ Tu es bien las, Henry...
    La Petite Fille lui tendait sa main trop pâle. Il la saisit. Elle le traîna jusqu’au sommet.
_ Merci. Je n’aurais jamais cru pouvoir marcher aussi vite !
_ Sais-tu que Sdrenja avait la force de tous vous porter ?
_ Avec sa toute petite taille ?
_ Son pouvoir est gigantesque. Mais ça l’amusait de vous laisser vous fatiguer... Allez, descends donc dans le pré.

    Henry emprunta le sentier qui s’offrait à ses pieds. Enfin vint le Pré du Tunnel Bleu.
_ Il y a un problème. Ce tunnel n’est accessible que la nuit.
_ A Egrelène, il n’est accessible que le jour. Mais quand c’est le jour à Egrelène, c’est la nuit dans ton monde. Va droit devant toi. Tu vas emprunter le Tunnel Bleu, revenir chez les Greg et retourner dans ton lit. Pendant que tu dormiras, je te donnerai des pouvoirs.
_ Des pouvoirs ?
_ Mieux que des armes, Henry. Bien mieux que des armes. Tu connais Superman ?
_ Ben oui !
_ Tu aimerais lui ressembler ?
_ Tu plaisantes encore ?
_ Evidemment que je plaisante ! Tu ne ressembleras pas à Superman : tu seras encore plus puissant ! A nous deux, nous allons sauver ton monde et détruire Egrelène.
_ Attends ! Et mes soeurs ?
_ Elles sont mauvaises, désormais. Tu dois comprendre qu’elles sont les armes de l’Homme de la Tour. Il te faudra être très prudent avec elles : l’Homme de la Tour va leur donner des pouvoirs.
_ Elles ne seront pas mes ennemies, quand même !
_ Oh ! Ce que tu peux être têtu ! Evidemment que si !
_ Mais alors... Il faudra que je les tue !
_ Oui.

    Horrifié, Henry tourna les talons et commença à remonter le sentier.
    La Petite Fille se plaça devant lui.
_ Fiche-moi le camp ! hurla-t-il. Je ne suis pas un tueur !
_ Tu préfères que ton monde meure ? Henry, il faut savoir faire des sacrifices !
_ Je ne tuerai pas mes soeurs !
_ Tu n’as jamais appris ce qu’a fait ton pays pour éliminer les nazis ?
    Henry se rappela les bombardements de villes et villages français...
_ Beaucoup d’innocents sont morts, poursuivit la Petite Fille. Et la Révolution française ? Combien ont été guillotinés ? Si tu veux sauver ton monde, il y a un prix à payer. Et ce prix, c’est la mort de tes soeurs.
   
Il voulut répondre, mais aucun mot ne voulut venir.
_ Tu seras triste en tuant tes soeurs. Mais l’Homme de la Tour à la tête de ton monde serait le pire dictateur de toute l’histoire ! Réfléchis, Henry...
    Il regarda le sommet de la montagne violette, se rappela Sdrenja qui ne savait rien dire d’autre que L’Homme de la Tour fera ceci, L’Homme de la Tour dira cela...
    Et Peter mort dévoré dans les sous-sols d’Alpha.
    Il se retourna, descendit le sentier et marcha droit vers le Tunnel Bleu sous le regard fier de la Petite Fille.


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23. Peter à la Tour de l’Arc-en-Ciel


_ Je ne puis t’en dire plus pour le moment, s’excusa Azzyrio.
_ Mais pourquoi...
    Peter ne put terminer sa phrase. Un mur courbe aux couleurs changeantes se dressait.
_ Oh ! C’est magnifique ! Mais... c’est la Tour de l’Arc-en-Ciel !
_ Tout juste. Te voici arrivé. L’Homme de la Tour t’attend.

_ Votre frère Peter est enfin là ! annonça l’Homme de la Tour de sa voix grinçante.
_ Il cache encore quelque chose, Princesse ! dit à Julie l’image de Ziggy. Peter n’est pas tout seul.
_ Avec qui est-il ?
_ Je ne le sais pas. Tout ce que je peux te dire, c’est que cette personne gêne l’Homme de la Tour.
_ Un ennemi ?
_ Je crois que cette personne n’est pas hostile...


_ Surtout, ne dis rien de ce que je t’ai raconté à l’Homme de la Tour, insista Azzyrio.
_ Il n’est plus votre ami ?
_ C’est... C’est compliqué. Comment t’expliquer ? Ne t’es-tu jamais fâché avec tes amis ?
_ Si ! Des fois, on se disait J’suis plus ton copain ! Mais le lendemain, on rejouait ensemble.
_ Même des êtres aussi vieux que l’Homme de la Tour et moi-même font de telles choses. Sauf qu’ils ne rejouent jamais ensemble.
_ Mais pourquoi ?
_ Peter, je t’en prie, ne m’en demande pas plus.
_ Bon, d’accord. Je ne lui dirai même pas que je vous ai vu !
_ C’est inutile : lui arrive à me voir avec toi en ce moment même.

_ Pourquoi vous ne faites pas rentrer Peter ? demanda Sue.
_ Il est encore trop loin.
_ C’est faux, démentit Ziggy. Il est juste devant la Tour. Mais l’Homme ne veut pas parler de la personne qui est avec Peter.

    Azzyrio tendit la main.
_ C’est ici que nos routes se séparent, Peter Miller.
_ Attendez ! Mais où est la porte ?
_ Il n’y en a pas. La Tour te laissera entrer. Aie confiance.
_ La Tour me laissera entrer ?
    L’homme en bleu sourit.
_ Egrelène regorge de merveilles. Au revoir, Peter Miller.
    Peter serra la main tendue. Puis il regarda celui qui était devenu son ami s’éloigner.
Incroyable ! Quand je vais raconter tout ça à Henry !
    Devant lui, le mur aux couleurs changeantes s’ouvrit. Il hésita, puis osa entrer.

_ Peter ! s’exclamèrent en choeur les trois soeurs.
    Elles coururent embrasser leur frère qui apparaissait à l’étage.
_ Nous avons eu peur pour toi, tu sais ! se réjout Julie en le serrant contre elle.
_ C’est ma faute ! J’ai pensé à un chiffre alors que j’étais sur un niveleur. Je suis désolé !
_ N’y pense plus ! L’essentiel, c’est que tu sois là !
_ J’ai des milliers de choses à raconter...
_ Sois le bienvenu, Peter Miller, salua une voix grinçante.
    Peter sursauta.
_ C’est l’Homme de la Tour, présenta Sue. On s’habitue assez vite à sa voix, tu vas voir.
_ N’essaie pas de connaître un autre nom, Peter Miller.
_ Où est Henry ?
    Les trois soeurs se regardèrent, puis baissèrent le regard. L’Homme de la Tour garda un silence pesant. Puis Julie osa dire :
_ Il est possédé.
_ Possédé ?
    Ce fut l’Homme qui répondit :
_ Par Albyndia. Il est désormais son allié.
_ Ce n’est pas possible.
_ Le pouvoir de cette Petite Fille est colossal.
_ Pas Henry. Pas Henry ! Et vous n’avez rien fait ?
_ Je n’ai rien pu faire. Je suis désolé, Peter.
_ Mais on doit pouvoir le guérir !
_ C’est très difficile.
    Julie posa sa main sur l’épaule de Peter.
_ Ecoute-moi bien. Je te promets que nous en finirons avec Albyndia.
_ Mais Henry !
_ Ne t’inquiète pas pour lui. Nous parviendrons à le sauver. Je te le promets. Mais dites-moi, Homme de la Tour, le moment est venu pour vous de nous dire pourquoi nous devons sauver Egrelène, non ?
_ En effet. Tous ensemble, vous êtes des combattants redoutables.
    Sue, Jo et Peter se regardèrent, incrédules. Julie sourit.
_ Vous voulez nous parler de nos pouvoirs, peut-être ?
_ Mais Julie, protesta Sue, de quels pouvoirs tu parles ? Tu sais bien que nous n’en avons pas !
_ N’en sois pas si sûre, dit calmement l’Homme de la Tour. Voyons, n’as-tu pas gagné de nombreuses parties de cache-cache ?
    La fillette laissa sa mâchoire tomber d’ahurissement.
_ Comment vous savez ça ?
_ C’est un pouvoir que tu ne connais pas encore. Tu possèdes le Flair : grâce à lui, tu peux retrouver les personnes que tu connais très facilement. Toi, Julie, tu possèdes le Sixième Sens : tu peux prévoir n’importe quelle menace. Et toi, Jo, ne t’es-tu jamais retrouvée dans des endroits que tu connaissais ou non sans savoir pourquoi ?
_ Ben non ! Enfin, pas en vrai ! Des fois, je rêvais que j’étais dans un autre pays, mais...
_ C’était réel.
_ Quoi ?
_ Jo, tu possèdes la Bulle. C’est une aura qui peut te transporter où tu veux. Tu peux même retourner dans ton monde à l’aide de ta Bulle. Toi, Peter, tu possèdes le Bouclier. Tu peux te protéger et protéger qui tu veux de n’importe quelle arme, du simple poing à la plus dévastatrice des bombes. Tu peux protéger aussi les esprits. Ton Bouclier peut également rendre invisible.
_ Mais comment avons-nous eu tous ces pouvoirs ? demanda Julie.
_ Peu importe. Vous les avez, c’est tout ce qui compte. Et ils font de vous les seuls êtres, tant dans votre monde qu’à Egrelène, capables de combattre Albyndia. Vous n’avez malheureusement pas le temps de découvrir vos pouvoirs. Le temps nous est compté.
_ Avec mon bouclier, je pourrai guérir Henry ? demanda Peter.
_ Non. Il est trop tard. Ce n’est qu’en éliminant Albyndia que vous pourrez délivrer Henry.
_ Henry, quel pouvoir a-t-il ? demanda Julie.
    L’Homme de la Tour baissa les yeux, puis se retourna.
_ Quel pouvoir a-t-il ?
    Il soupira, puis se tourna et les regarda en face.
_ Henry possède le Rayon.
_ Le Rayon ?
_ Ben... Le rayon laser ! rit Peter.
_ Ce n’est pas drôle du tout, gronda l’Homme.
    Puis il reprit d’un ton grave :
_ Le Rayon est le plus dangereux des pouvoirs. Le regard d’Henry peut détruire, blesser ou tuer.


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24. Retour chez les Greg


_ Nous nous reverrons dans ton esprit, dit Albyndia. Je ne peux te suivre chez les Greg. Demain, je t’apprendrai à maîtriser ton pouvoir.
_ D’accord.
_ Voici ce que tu vas faire. D’abord, tu vas te recoucher comme si de rien n’était. Demain matin, tu vas commencer ta journée comme tu l’aurais fait normalement. Ronald et Sissi ne doivent pas savoir que tu es allé à Egrelène.
_ Je m’en doute. J’ai compris qu’ils étaient des espions. Mais sont-ils puissants ?
_ Très puissants. Oh ! J’ai failli oublier : il faut que je te montre quelque chose.
    Albyndia dessina un rectangle dans l’air, devant les yeux d’Henry. Dans le sillage de son doigt s’illumina un cadre jaune pâle qui se remplit de blanc. Sur cet écran apparurent de vagues formes et des couleurs, qui se précisèrent. Un visage. Celui d’une petite fille...
_ Mais... c’est Radia ! reconnut Henry.
_ Tu t’étais attaché à elle, je crois.
    Radia dormait, un doux sourire l’éclairait.
_ On dirait qu’elle a trouvé une bonne famille, s’émut le garçon.
_ Une très bonne famille. Protège bien cette enfant.
_ La protéger ?
_ Ronald et Sissi savent que tu l’aimais beaucoup. Ils pourraient se servir d’elle pour se protéger de toi.
_ Quoi ?
_ Menacer de la tuer si tu ne renonces pas à protéger ton monde.
_ Savent-ils où elle vit maintenant ?
_ Oui, ils le savent. Il te sera difficile d’ouvrir les autres portes de l’étage où tu as trouvé l’entrée d’Egrelène...
    Un souvenir remonta à la surface de l’esprit d’Henry, en émergea.
_ Une seconde ! Voudrais-tu m’expliquer pourquoi tu as effrayé Peter en lui faisant faire un cauchemar où tu apparaissais ?
_ J’ai commis une erreur. S’il était encore vivant et qu’il était avec nous, je lui demanderais de me pardonner. J’ai pensé qu’en effrayant le plus jeune d’entre vous, je vous dissuaderais d’aller à Egrelène.
_ Tu as grogné, m’a-t-il raconté !
_ Ce n’est pas moi qui grognais. J’ai voulu lui montrer les monstres qui risquaient de le dévorer à Egrelène. Mais il s’est réveillé avant de voir l’image de ces monstres. Pauvre Peter ! Mon avertissement aura été inutile... Sa mort est ma faute...
_ Non. C’est l’Homme de la Tour qui l’a laissé mourir dans les sous-sols !
    Albyndia soupira.
_ Je n’arrive pas à me pardonner sa mort...
_ Mais tu n’y es pour rien ! Tu as au contraire fait tout ton possible pour qu’il reste en vie ! Tu n’as pas pu le sauver de ces monstres ?
_ Il était déjà trop tard. Henry, pardonne-moi...
_ Je ne peux pas te pardonner quelque chose que tu n’as pas fait !
    Elle sourit.
_ Merci, Henry. J’allais donc te parler de ces portes. Il te sera difficile de les ouvrir, aussi n’as-tu que ma parole pour savoir ce qui se trouve derrière.
_ Tu le sais ?
_ Mais oui ! Ce sont des armes, des écrans pour espionner... Les Greg ne vous ont pas choisis par hasard, tu sais... Ils savaient très bien que l’Homme de la Tour s’intéressait à vous pour vous convaincre de rejoindre ses armées. Mais nous perdons du temps... A présent, va. Je visiterai ton esprit demain.
_ Attends !
_ Quoi encore ?
_ Comment vais-je expliquer l’absence de mes soeurs et de...
    Le prénom de Peter refusa de sortir, coincé par une boule de tristesse.
_ Ne t’inquiète pas pour ça. Ouvre les fenêtres des chambres pour faire croire qu’ils se sont enfuis, tout simplement !
_ Tu as raison.
_ Le temps presse. Va, te dis-je !
    Henry entra dans le Tunnel Bleu. Tout en respirant le parfum de la vanille, il marcha droit devant lui.

    Bientôt, il ouvrit la porte, puis referma derrière lui. Les nombreuses portes de ce couloir l’entouraient. Des armes, des écrans pour espionner... Son pouvoir lui permettrait-il de détruire tout cela ?
    Il le faudrait. Pour Radia, qui risquait de payer de sa vie la guerre qui était en train de se jouer...
    Mais en attendant, préparer le stratagème. Il descendit à l’étage du dessous et entra dans la chambre de ses soeurs. Ses ennemies, maintenant... Comment était-ce possible ?
    Albyndia n’avait que trop raison. La France avait obtenu sa liberté par la guillotine. Les Etats-Unis avaient vaincu Hitler en bombardant les territoires annexés. Des images se succédèrent dans son esprit. Ses soeurs qui riaient. Radia prisonnière, puis morte. La Terre soumise au joug d’Egrelène.
    Il chassa ces images, ouvrit doucement les rideaux et la fenêtre, puis jeta, éclairé par la seule lueur de la lune, un oeil rapide aux lits. Défaits. Exactement ce qu’il fallait. Il revint sur le palier, puis entra dans la chambre qu’il partageait avec Peter. Les deux lits défaits. Celui que son petit trère ne rangerait plus jamais...
    Des larmes voulurent couler, Henry les retint. Ce n’était pas le moment de la tristesse. Dès demain, ce serait le temps de la guerre.
    Il se mit en pyjama, puis se coucha. Mais le sommeil tarda beaucoup...

    Des secousses le réveillèrent. Le jour traversait à peine les rideaux bleus.
_ Qu’est-ce qui se passe ? demanda Henry en entrouvrant les yeux.
    Il entrevit le visage de Sissi, puis entendit sa voix répondre :
_ Tes soeurs et ton petit frère ont disparu !
    Il se redressa d’un bond.
_ Quoi ? Mais comment c’est possible ?
_ Ronald est venu réveiller les filles. Il a frappé à leur chambre et s’est inquiété de ne pas les entrendre répondre. Alors il a ouvert et...
    Henry n’écoutait plus. Il jaillit de son lit, puis de sa chambre et entra à la volée dans celle de ses soeurs.
Bon. Jusque là, je m’en sors plutôt bien dans ma petite comédie.
_ Où ils sont ? Où ils sont ?
    Il fonça à la fenêtre encore ouverte.
_ Julie ! Sue ! Jo ! Peter !
_ J’ai appelé la police, dit Ronald derrière lui.
    Henry sursauta et se retourna.
_ Je n’y comprends rien ! Hier encore, on disait qu’on était contents d’être ici !
_ Est-ce qu’ils s’enfuyaient de Sainte-Charlotte ?
_ Jamais.
_ Vraiment jamais, tu es sûr ?
_ Mais oui, j’en suis sûr !
_ Calme-toi, Henry ! J’essaie de comprendre, c’est tout ! Bon, la police va faire le nécessaire. Allez, viens prendre ton petit déjeuner.

    En pyjama dans la cuisine, Henry mangeait ces céréales sous les regards compatissants de ses parents adoptifs, feignait un mauvais appétit afin de simuler l’angoisse et la tristesse.
_ Bonjour, Henry ! salua la voix d’Albyndia dans sa tête. Quel bon acteur tu aurais fait ! Nos deux espions n’y voient que du feu !
_ Merci. Je n’aurais jamais pensé que c’était aussi facile.
_ J’ai cru comprendre que la police allait venir. C’est parfait. Tu vas pouvoir essayer ton pouvoir sur leurs voitures.
_ J’ai mon pouvoir, maintenant ?
_ Mais oui ! Tu vas l’adorer !
_ Mais si j’en fais usage, Ronald et Sissi vont se douter de quelque chose !
_ Non. Ce sont d’habiles espions, mais ils sont loin de connaître toutes les subtilités de la magie, crois-moi. Sache que ton pouvoir est très efficace, mais que la façon dont tu l’utiliseras sera très discrète. Tu seras indétectable...
_ C’est merveilleux. Merci, Albyndia.
_ Oh ! Ne me remercie pas tout de suite ! Tu verras que je peux bien des choses pour toi et que ce pouvoir n’en est qu’une petite...


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