Les écrits de Raphaël
BlogMes sits amisQuelques mots sur moiLivre d’orRemerciements


Dreamwest


        Au salon Zone Franche (dont je vous recommande la visite), j´ai rencontré des amies du forum Histoire de roman. Deux d´entre elles portaient des chapeaux : pas mal western pour l´une, steampunk pour l´autre. Je n´ai aucune photo de ces deux chapeaux, mais leur description figurera dans ce roman, qu´ils m´ont inspiré. Tout a commencé avec un univers, mais un univers est un décor, pas une histoire. Alors, j´ai réfléchi à une histoire qui donnerait des rôles aux amies que j´ai rencontrées…
    Voici le résultat.


Lire l’histoire


Nouveau-Mexique


– Sergent Kallisto Julia… récitait une voix basse et atone.
    Un vent brûlant soufflait, soulevait de fines couches de sable rouge en vagues basses et vaporeuses. Des rocs noirs émergaient ça et là, dressaient leurs pointes arrondies ou aiguës sois la pâleur aveuglante du ciel. Leurs formes déchiquetées projetaient des ombres torturées sur le sol écarlate.
    Des hurlements se mêlèrent. Certains de joie et de fureur. D´autres de douleur. Certains humains. D´autres…
    Des troncs, têtes, pattes et fragments de robots-chevaux gisaient sur le sable. Des diodes lumineuses s´éteignirent, vidées de leurs dernières étincelles d´électricité. Un énorme carosse blindé, renversé, brillait aux côtés du corps disloqué de son cocher.
    Des cadavres démembrés dessinaient un funeste tapis. Leur sang se mêlait aux grains rouges en une affreuse boue. Les chairs s´étalaient autour d´armes tordues. Des mains mortes demeuraient crispées sur des crosses.
    Deux ou trois soldats râlaient, le dos à terre. Leurs paupières mi-closes tentaient d´arrêter ce soleil qui les aveuglait. Ils visaient vainement ces… ces créatures… Leurs jambes lardées de plaies hideuses refusaient de les porter… Les lasers de leurs fusils dessinaient de fins traits éblouissants. Mais ces peaux visqueuses au-dessus de leurs têtes les narguaient, inaccessibles…
    Quelque chose perfora
– Argh !
l´un d´entre eux. La douleur ouvrit ses mains en un spasme. Le dard le souleva, des gouttes de sang s´envolèrent de la plaie en une pluie et une puanteur cuivrée. L´aiguillon planté dans son ventre dépassait de son dos.
– 
Septième régiment de cavalerie… martelait la femme d´une voix toujours aussi basse.
    Ses frissons d'horreur agitaient son uniforme. Sa respiration agitée gonflait et dégonflait la chemise et la veste.
– Matricule vingt-sept trois-cents-huit.
    Son visage et ses mains pâles émergeaient de sa veste bleu marine. Des dorures étincelaient au bout des manches et sur le col. Sous le lourd soleil, le bord de son chapeau dessinait une ombre sur ses yeux, voilait leurs paupières fermées.
    Une sueur glacée coulait dans ses vêtements, collait le lourd tissu à sa peau.
– Sergent Kallisto Julia… Septième régiment de cavalerie…
    Ses jambes longues et musclées fléchies, le dos contre ce grand rocher qui la dissimulait, elle tremblait d´un froid qui n'aurait jamais dû exister dans ce désert.
– Matricule vingt-sept trois-cents-huit…
    Son chuchotement couvrait à peine les bruits atroces qui résonnaient à seulement quelques mètres. Des chairs qui se déchiraient… Des détonations… Des beuglements de souffrance… Des froissements d´immenses ailes… Ne plus les entendre ! Ne pas perdre la raison !
    Une grosse masse métallique… tinta ? Non, ça ressemblait plutôt à un… déluge de pièces. L'or ? Un bruit de succion s´y mêlait…
    Julia sortit d´une poche de son uniforme son télégraphe portatif et l´activa. Elle toucha sur l´écran la ligne SOS. L´appareil envoya un message, ainsi que sa longitude et sa latitude. Des renforts arriveraient. Mais quel régiment pourrait affronter ces choses qui avaient tué… trente cavaliers ! Des soldats surarmés et surentraînés, comme elle. Certains étaient ses supérieurs, d´autres étaient sous ses ordres. Si jeunes… Ils n'étaient plus que des cadavres atrocement mutilés. Son imagination lui modela un champ de têtes, de bras, de jambes et de troncs, d´entrailles et d´yeux…
    Elle secoua la tête, espéra en chasser cette vision, et tenta de se rappeler tout ce qui s´était passé.
    Les monstres avaient fondu sur eux.Tout avait commencé par d'immenses ombres sur le sable rouge. Et puis…

    Toutes ces missions, ces batailles, ces années d´entraînement… Rien ne l´avait préparée à
    
Des ailes battirent l´air. Leurs lourds froissements s´éloignèrent.
    Julia Kallisto respira, l´air brûlant du désert chassa la peur de son ventre. Elle osa ouvrir les yeux et se lever d´un bond, le revolver au poing, se plaqua contre la pierre noire et contourna lentement le rocher. Ses vêtements trempés de sueur se frottèrent contre sa peau moite. Son oreille, aux aguets, traquait le moindre pas… Seul le souffle du vent semblait répondre à son attention… Elle avança. Lentement. Prudemment. Chaque pas claquait sur le sable en un son lourd et mat.
    Elle jaillit du rocher, le revolver tendu, le doigt sur la détente.
    Rien d´autre que le désert. Comme si rien de vivant n´avait jamais foulé cette grande étendue brûlante.
    Elle courut quelques pas, puis se plaqua le flanc contre le rocher, agenouillée, puis roula sur le côté.
    Rien ne l´attaqua.



Chapitre suivant


Extrait de Histoire de l´armement, par Samuel Colt


    En 1827, l´armurier allemand Georg Lüger (Cf portrait 3, p.14 et Annexe I, p.26) eut l´idée d´affranchir les utilisateurs des armes à feu de la contrainte du rechargement. Il confia au département de recherches de son entreprise le développement d´une énergie destructrice perpétuellement renouvelable qui remplacerait les munitions utilisées jusqu´alors. Au cours des recherches qui s´ensuivirent, on découvrit -non sans dégâts !- que la réction de l´oxygène et du méthane produisait une telle énergie (Cf photo 1).
    Lüger tenait là l´une des plus importantes découvertes de l´histoire de l´armement. En référence au rayonnement solaire, il nomma cette énergie plasma.
    L´étape suivante des recherches fut de stabiliser et canaliser ce plasma. Lüger parvint à mettre au point un champ électromagnétique de très haute fréquence qui rendit cela possible.
    En 1831, il présenta le premier revolver à plasma. Le traditionnel chien était remplacé par un pan de champ électromagnétique qui se désactivait afin de laisser passer une décharge de plasma, puis se réactivait imméditament, (Cf vidéo 1) selon un principe bien connu de nos jours. Grâce à des micro-capteurs photovoltaïques (cf schéma 1), le chargeur bénéficiait en quasi-permanence de l´énergie nécessaire à cette opération. Aujourd´hui, comme chacun sait, des batteries permettent de stocker cette énergie (cf schéma 2) et les dernières améliorations des capteurs photovoltaïques permettent d´obtenir de l´électricité à la lueur d´une bougie… ou même de la lune.
    En 1834, il présenta une version améliorée : le champ électromagnétique était capable de s´ouvrir  et de se refermer à intervalles très rapprochés, ce qui permettait le tir par rafales.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant
Pénitencier de Sing-Sing, une semaine plus tard


    L'interphone sonna sur le bureau d´Aloysius Dalton. Il pressa le bouton de communication.
– Oui ?
– Le général Rossner, Monsieur le Directeur, répondit le robot-secrétaire.
Oh non ! Pas lui !
    Les pensées Procédure de raccompagnement Qu'il aille se faire cuire un oeuf se bousculèrent dans son cerveau. Tout, sauf le
– Je suis disposé à le recevoir.
qui sortit néanmoins de sa bouche.
– Bien, Monsieur le Directeur.
    Le général Rossner ! Ce type avait envoyé un web-télégramme au pénitencier afin de… Non, c'était complètement fou ! Aloysius avait tenté de se renseigner sur ce personnage. L'armée n'avait daigné lui répondre que par des mystères et des énigmes : général Ronald Kenneth Rossner, un de nos plus brillants officiers, un homme d'élite, blablabla… Mais encore ? Du silence. Le genre de dossiers dont de nombreuses pièces étaient classées Top Secret. Mieux valait ne pas imaginer les saloperies qui lui avaient permis de gagner ses galons.
    Une petite cloche retentit. Aloysius secoua la tête, comme si ça suffisait à en chasser toutes ces pensées qu´il valait mieux proscrire à présent que son interlocuteur était là. Il pressa une touche sous sa table de travail. La porte du bureau coulissa.
– Bonjour Dalton, salua le général.
    Le large bord de son chapeau jetait une ombre sur les balafres de ses pommettes. Un œil artificiel brillait au-dessus de l´une d´elles. D'énormes cicatrices dessinaient de sinistres lignes rosâtres et boursoufflées sur ses joues. De sa manche aux insignes dorés dépassaient une main transparente et ses os artificiels.
    Il n'entra pas dans la pièce.
– Je suppose que vous avez étudié ma demande.
– Oui, bien sûr ! Entrez et…
– J'aimerais rencontrer Maddy Wild sur-le-champ.
    Aloysius sentit sa mâchoire se baisser. La surprise lui cogna dans le ventre.

    C'était impossible. Non, ça ne pouvait pas être lui qui menait vers le quartier d'isolement un général manchot et défiguré.
– Général, je dois vous prévenir : cette femme est…
– J'ai lu son dossier.
– Bien.
    Le directeur étendit la main devant une porte blindée. Qui coulissa.
– Général, si je puis me permettre un conseil…
– Vous ne pouvez pas vous le permettre. Je sais ce que je fais.
– Bien, soupira Aloysius.
    Il mena Rossner jusqu'au cachot numéro neuf.
– Ouverture du volet.

Bzzt !
    La femme allongée, les mains croisées sous le crâne, tourna la tête. Un trait de lumière brilla sur la paille humide qui recouvrait le sol du réduit. Il s'élargit.
Elle se leva d'un bond et, en trois pas, s'approcha de la porte au volet ouvert. Un visage rond et moustachu lui apparut, surmonté d'un crâne dégarni, entouré de rares cheveux roux…
– Oh ! Monsieur le Directeur !
    C'était trop beau ! Elle allait pouvoir se marrer un peu ! Sa main franchit l´ouverture dans l'épaisseur de ferraille, saisit vivement et fermement le menton du connard et tira vers le cachot. Les yeux dusparurent derrière le haut du rectangle. Le nez se brisa.
– C'est bon ? Je peux regagner ma cellule ? Parce que là, je commence à m'emmerder !
    Cet abruti de Dalton gémissait, chialait, gigotait comme un asticot pour se libérer. Un large filet de sang coula des narines sur les lèvres, puis sur le menton. La prisonnière ne tarda pas à sentir l´épais et chaud fluide sur la peau de sa main.
    Dalton
Toc ! Toc ! Toc !
    frappait lamentablement la porte blindée. Enfin, il put tenter de passer ses mains par le volet ouvert, battre l'air à la recherche de ce qui pouvait bien le maintenir prisonnier… Oh non, quelle pitié !
– Je vois que tu fais honneur à ta réputation, dit calmement une autre voix.
    Grave et autoritaire…
    La surprise faillit relâcher ses doigts. Elle parvint à maintenir son étreinte, à garder le pif de Dalton écrabouillé contre l´épais métal.
– Banque Centrale de Los Angeles. Ton coup d'essai. Et coup de maître, devrais-je dire. On en parle comme du casse du siècle ! Il faut dire qu'on ne prévoit pas encore, à l'époque, l´attaque du train de New York. Je ne vais pas retracer toute ta carrière, Madeline Fisher. Oh, pardon ! Je suppose que tu préfères qu'on t'appelle Maddy Wild ?
    Les mains de Dalton trouvèrent enfin l´avant-bras au bout duquel sa mâchoire était empoignée. Elles le saisirent, tentèrent de le tordre. Mais quel toquard ! Sa lutte ridicule ne suffisait pas à dissiper l´angoisse qui montait du ventre de Maddy Wild.
– T'as l'air bien renseigné ! cracha-t-elle d´une voix qui se voulait ferme.
    Et franchement, ça l'inquiétait.
– Je peux savoir qui tu es ?
– Quelqu'un qui est en mesure de te proposer une mission.
– T'es aussi en mesure d'aller te faire foutre, mec !
– M'accueilleras-tu plus aimablement si je te dis que tu as ta liberté à gagner ? Ainsi qu'une bonne prime, bien sûr.
    Elle libéra la mâchoire de Dalton, laissa son nez brisé glisser contre la porte. Il libéra aussitôt son avant-bras et bondit vers l'arrière, disparut. Recroquevillé, certainement. Des pleurs résonnèrent dans le couloir.
Cloporte !
– Une bonne prime ?
– Au temps pour moi ! Une très bonne prime !
– Ça consiste en quoi, ce boulot ?



Chapitre précédent                    Chapitre suivant

Extrait du traité Des peuples et espèces de l´Amérique, par le Docteur Oscar Darwin


    Les katzènes sont l´un des peuples les plus fascinants… mais ils comptent parmi les êtres les plus dangereux !
    Leur premier contact avec les humains fut au cours de la guerre du Nevada; État dont le désert constitue, aujourd´hui encore, leur territoire.
    Hybrides d´humains et de félins, les katzènes peuvent s´adapter à tout milieu terrestre. En effet, leur peau, dont la texture est très proche de la peau humaine, est recouverte d´une fourrure longue, mais rétractable au point de totalement disparaître. Lorsqu´elle est entièrement déployée, cette fourrure leur permet de supporter les températures très basses de l´Alaska.
    Leurs oreilles triangulaites évoquent celles des chats. Il est avéré qu´elles confèrent une ouïe d´une extrême finesse. Orientables à volonté et d´une grande souplesse, elles permettent aux katzènes de se concentrer sur des sons ou de protéger leur ouïe selon un mécanisme proche de celui des paupières.
    Les pupilles verticales de leurs yeux, dilatables, leur permettent de jouir d´une vision adaptable à bien des circonstances. Lorsqu´elles sont verticales, même la lumière du soleil ne peut blesser le fond de l´œil. Lorsqu´elles sont dilatées, elles confèrent une impressionnante vision nocturne. Ce mécanisme rappelle la vision des chats. Toutefois, alors que la vision diurne du chat possède quelques faiblesses, notamment le fait de mal voir ce qui est immobile, la vision diurne des katzènes égale celle des humains.
    On ne saurait parler des katzènes sans vanter leurs remarquables capacités physiques. Leur vigueur n´est certes pas exceptionnelle (elle égale la vigueur humaine), mais leur rapidité est supérieur à celle des guépards et leur agilité est inégalée.
(…)
    Depuis la guerre du Nevada, les tribus katzènes sont pacifiées, mais leur comportement à l´égard des humains demeure méfiant. Voire hostile dans certaines tribus extrémistes.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Mini-dirigeable USS F115, au-dessus du Nevada


La lumière orange fonce, comme un bison flamboyant. Elle atteint mon treillis. Des flammes jaillissent du tissu, lèchent ma peau. Une brûlure atroce mord mes muscles, je vois des écailles noirâtres tomber de ma chair. Des gouttes tombent de mon corps. Je ne sens plus rien… Ce sont mes nerfs qui fondent !
    La Première classe d´Infanterie Paula Tochiro se dressa, un cri s´échappa de son gosier, acheva d´expulser de sa tête ce souvenir qui pourrissait ses sommeils en cauchemars.
– Ça va ? entendit-elle.
    La voix de
– Je suis désolée, sergent Kallisto. Depuis la bataille d´Ottawa…
– Je comprends. J´ai étudié votre dossier.
    Donc, Kallisto était au courant pour…
– Nous descendons ici ! ordonna l´officier.
    Le pilote ramena vers lui sa main gantée, puis l´abaissa. Le dirigeable s´arrêta, puis la descente s´amorça.
– Nous allons atterrir à la limite du territoire des katzènes. Soyez très prudentes.
    La guerre contre ce peuple mi-humain mi-félin avait beau être vieille d´un bon siècle, le mépris était encore très présent chez eux. Et la haine n´était pas si rare que ça.

    Les pattes électromécaniques des chevaux-robots se déployèrent. Leurs sabots martelèrent le sol de la nacelle, puis du sable chaud, soulevèrent des nuages de grains blancs.
    Sur leurs montures, Kallisto et Tochiro franchirent un portique de pierre noire. La main de la sergente de Cavalerie s´abattit sur la crosse de son Colt à plasma, prête à dégainer.
    Une silhouette atterrit devant les chevaux-robots, puis sauta par-dessus les deux soldats. Tochiro bondit de la selle et tendit l´oreille. Un choc sourd retentit sur le sable, elle se retourna et bondit de la selle, les poings en avant.
– Tu es vive pour une humaine ! nargua le vieux katzène.
    Autour de leurs prunelles verticales, ses yeux verts brillaient d´une insupportable malice.
– Nous cherchons une certaine Tahina, dit Kallisto.
– Tahina… Tahina… Je ne connais personne de ce nom.
    Un éclair blanc explosa aux pieds du katzène. Le sourire sarcastique fondit, la lueur ironique dans le regard s´éteignit alors que, devant lui, Julia Kallisto se tenait sur son cheval-robot, le pistolet au poing.
– La mémoire te revient-elle ?
    Le vieillard commença à courir.
– Je m´en occupe ! lança Paula Tochiro tout en s´élançant à sa poursuite.

    La yourte s´ouvrit, laissa voir le visage ridé de
– Lehodan ! s´étonna Tahina. Ne sais-tu donc pas qu´…
un conseil ne doit pas être dérangé ? voulut-elle finir.
    Une main ferme était plaquée sur l´épaule de l´ancien, son bras disparaissait en partie dans son dos. Tordu…
– Maîtresse Tahina, deux humaines sollicitent la faveur d´être reçues de toute urgence.
– Et elles sont armées ! ajouta une voix.
    Les katzènes assis sous la toile blanche et ocre saisirent leurs sagaies, se levèrent et dirigèrent les pointes de fer vers l´entrée.
– Entrez donc, humaines, que nous puissions vous accueillir dignement.
    Lehodan fut poussé à terre. Une humaine entra. Un uniforme de l´Infanterie sanglait son corps petit, mais musclé.
– Tu faiblis, Lehodan, déplora Tahina.
    Une autre humaine vint à son tour. Grande et athlétique, c´était la tenue réglementaire de la Cavalerie qu´elle portait. Aucun tremblement ne semblait agiter son long et puissant corps. La tranquillité de son pas narguait ces guerriers qui la menaçaient.
– Maîtresse Tahina, cette humaine est… Elle n´est pas normale. Elle est bien trop rapide !

    Paula tenta d´ignorer
(Surtout, ne pas montrer la moindre peur !)

les sagaies braquées et observa la katzène. La plus jeune chef de clan connue à ce jour semblait, malgré sa longue chevelure blanc neige, à peine sortie de l´adolescence. Mais la haine qui brillait dans ses yeux ambrés semblait affreusement vieille.
Elle est celle qu´il nous faut pour cette mission, avait insisté le général Rossner.
– Tahina, commença la sergente, nous sommes mandatées par l´armée américaine afin de te proposer une mission.
    La jeune fille éclata d´un rire sarcastique.
– Il est vrai que les humains n´auront pas trop de mon aide pour exterminer mes semblables !
    Paula sentit ses poings se serrer. Kallisto leva la main.
– Tout ira bien.
    Puis elle commença à raconter l´attaque du convoi.
– Laissez-nous, ordonna Tahina.
    C´était vers le clan que son visage se tournait.
– Mais, Maîtresse… osa protester un guerrier, surpris.
– Laissez-nous, ai-je dit !
    Les katzènes redressèrent leurs sagaies et s´avancèrent vers l´ouverture de la yourte sans daigner attendre que les deux militaires s´écartent sur leur passage, les gratifièrent des regards hostiles de leurs yeux félins. Elles furent bien vite seule en compagnie de la jeune chef sous la grande toile et sa puissante armature.

    Tahina avait reconnu la description des bêtes. Plusieurs de ces démons sortaient… des enfers katzènes !
– Humaine… Que sais-tu de ces… de ces monstres ?

– Leur férocité. Parce que j´ai payé pour la connaître. Et je pense qu´ils pourraient s´attaquer à ton peuple…


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


La Nouvelle Orléans


    Les notes métalliques du piano automatique remplissaient le saloon de rythmes rapides alors que, dans sa cage transparente, la partition holographique défilait, ses pages naissaient, s´évaporaient, laissaient apparaître la suivante… Un faisceau rouge parcourait les images de papier, lisait les accords…  Applaudissements, sifflaient et cris enthousiastes saluaient les danseuses dès que les jambes gainées de bas se levaient, couvraient presque la voix cristalline de la jeune chanteuse. Derrière le bar, Toby, le patron, filait vers un client, lui souriait, vers un autre, versait un whisky… Il allait et venait sans cesse, les lustres qui se balançaient sans cesse semblaient bien plus calmes que lui. Sur les grandes tables rondes, les verres claquaient, les cartes et les jetons tombaient. Des volutes grises et bleuâtres s´élevaient de cigares et de bouches.
    Les battants de la porte du saloon s´ouvrirent, une grande ombre maigre se découpa dans la colonne de lumière. Un visage se tourna vers le nouvel arrivant, puis trois autres. La chanteuse sursauta sur la scène, une note de sa mélodie s´étouffa. Elle se reprit. Les danseuses tentèrent vainement de détourner leurs yeux, irrésistiblement attirés. Toby parvint à ne pas lâcher le verre qu´il remplissait.
    Sous les bords du chapeau de l´homme, des cicatrices, larges ou étroites, dessinaient un maillage rosâtre sur les pommettes, les joues et le front, autour d´un œil brun et d´un autre d´or. Il s´avança vers le bar, les regards ahuris et effrayés semblaient aimantés vers son long corps. Sa maigreur parvenait à dégager une étrange force.
– Soyez le bienvenu ! salua Toby.
    Il avait réussi à surmonter sa surprise et sa répulsion.
– Qu´est-ce que je vous sers ?
    L´homme posa calmement ses avant-bras sur le comptoir. Le patron remarqua alors les os électromécaniques à travers la main transparente.
– Une bière, s´il vous plaît.
– Tout de suite.
    Toby se retourna et ouvrit le placard réfrigérant. Ouf ! Il serait dispensé de cette gueule au moins quelques instants !
– Dites-moi, appela le type. Sauriez-vous où je peux trouver Karen Carmilla ?
– Ah ! C´est pas une fille facile, je vous préviens !
– Je sais.
– C´est une chasseuse de primes.
– Je sais.
– Et une coriace !
– Je sais.
– Enfin bon, si vous voulez essayer… Tenez, votre bière. Ça fera trois dollars. Et sinon, vous voyez, aux fléchettes, là-bas ? Avec la plume en métal sur le chapeau. C´est son assistante. Tout le monde l´appelle…
– Eanswide Eistele.
– Vous la connaissez ?
    L´homme ne répondit pas. Il saisit la chope de bière et marcha d´un pas lent vers le jeu de fléchettes.

Tonk ! Tonk !
    Les fléchettes
Tonk !
se plantaient dans le centre de la cible en un petit bosquet de plastique coloré. Et sur le côté se dressait la petite silhouette d´Eanswide Eistele, sanglée dans son gilet beige et son jean blanc. Ses longues mèches folles, vertes et violettes, dépassaient de son chapeau melon noir.
Ronald Kenneth Rossner sourit. Cette petite folle n´avait guère changé. Il s´approcha, distingua la petite roue dentée et la plume de métal sculpté fixées sur le côté du chapeau.
– Bonjour Eanswide Eistele.
    Elle ne se retourna même pas pour répondre :
– Général Rossner ! Faudrait mettre votre fichier à jour ! Je fais plus partie de vos effectifs, je vous signale !
    Elle envoya une fléchette dans le mille. En ne regardant que distraitement la cible.
– Je constate que tu n´as rien perdu de ton habileté.
    Ses épaules se haussèrent. Une nouvelle fléchette se planta.
– Bon, vous voulez quoi ?
– Parler à Carmilla.
– Je suis pas sûre que votre visite lui fasse plaisir. Enfin bon.
    Eanswide Eistele fouilla dans sa large ceinture. L´instant d´après, un couteau vibra, planté dans la rampe de l´escalier, tout en haut. Les doigts agiles de la lanceuse traçaient dans l´air un étonnant carrousel de peau. Une autre lame vola et se planta un peu plus haut.
– Quatrième porte sur votre droite.
    Ronald Kenneth Rossner monta les marches. Sur le palier, à gauche, à l´entrée d´un couloir, un couteau se dressait, oblique, sa pointe plantée dans le bois. Il sourit,
(Quel humour !)
se dirigea vers l´arme, l´enjamba, longea trois portes sur sa droite et frappa à la quatrième.
– Entrez ! accueillit une voix féminine sèche.
    Il ouvrit et entra dans la chambre, aperçut le lit vide. Quelque chose
(Un pied !)
heurta le pli de son genou, le fléchit. Sa jambe se déroba sous lui, il se sentit tomber, ne parvint pas à reprendre son équilibre. Son chapeau tomba de sa tête et roula.
– On se relève doucement ! ordonna la voix.
    Il porta la main à son holster.
    Vide de toute arme.
– Quel dommage d´avoir quitté l´Infanterie. Des talents comme les tiens seraient bien appréciés…
    Karen Carmilla retourna Ronald d´un coup de pied. Dans ses bottes noires était rentré un jean qui serrait les longues et puissantes jambes. Les manches débraillées de sa chemise gris clair flottaient autour de ses poignets. Le bord de son chapeau mou jetait une ombre sur ses yeux, laissait voir la balafre sur sa joue. Son poing serrait… ce Colt à plasma qui appartenait au général !
– J´adore votre look !
– Carmilla, je viens de Washington. Accueille-moi un peu mieux, tout de même !
– Vous faites tout ce chemin pour prendre une branlée ?
    Ronald se releva d´un bond, son chapeau à la main.
– Non. Je viens pour te proposer un contrat.
    Un petit grattement le surprit. Il tourna la tête et abaissa son regard.
    Un raton-laveur se dressait à ses pieds, ses petits yeux brillaient dans leurs cernes de poils noirs.
– C´est Anton, présenta Carmilla. Bon, parlez-moi de votre contrat. Vous manquez de soldats ou quoi ?
– De soldats capables d´une telle mission, l´armée a de tous temps eu tendance à manquer.
– Une telle mission… Faut quel genre de soldats ?
– Le genre tête brûlée.
– La prime ?
    Cette question trahissait un certain intérêt.
– Une prime très juteuse. Plus juteuse que tout ce que tu as pu empocher dans ta carrière.
– Faites gaffe à ce que vous dites. Je suis habituée à de la grosse prime !
    Il recoiffa son chapeau. Carmilla balança le Colt à ses pieds.
– Dites un chiffre…



Chapitre précédent                    Chapitre suivant

Los Angeles


Tu peux y entrer ? tapa Kitsune sur le clavier du petit boîtier qu´elle tenait presque contre la serrure de la porte de verre.
Le signal est largement assez fort s´afficha sur l´écran.
    Elle sourit et attendit, leva son regard vers l´enseigne. Pacific Mails and Telegraphs. Une compagnie de courrier encore récente, sans doute. Ce matin encore, ce nom lui était inconnu. Mais cet immeuble ne trompait pas : six étages de verre et d´acier, un vestibule de marbre à peine visible derrière deux battants coulissants teintés… Ça fleurait bon le casse juteux !
Kitsune, faut qu´on se taille !
    La cambrioleuse sursauta alors que le message s´affichait sur l´écran. Inspiration Lunaire avait été repérée ? Ça ne lui ressemblait pas. Pirater de tels systèmes lui était souvent facile ! Mais là…
Y a du louche !
    Pff… D´accord ! Elle se dégonflait, oui !
J´ai vu les dates de création des fichiers du système de sécurité. Tout date de moins d´une semaine !
Eh bien, ça veut dire que cette agence est récente !
Et déjà aussi riche ?
C´est une succursale !
Elle est unique : y a aucun réseau paramétré.
    Kitsune sentit ses sourcils se froncer. C´était effectivement louche.
Argent ?
Faut qu´on se barre !
    Celle-là, alors ! Ce boîtier n´avait pas de cul à botter, et c´était bien dommage…
Argent ? insista Kitsune.
    Plus rien ne s´afficha sur l´écran pendant plusieurs secondes. Cette lâche devait penser à partir. ET puis :
357 000 dollars dans les coffres.
    Wow ! Du juteux ! Kitsune oublia toute méfiance. Ça allait être chaud pour emporter tout ça dès cette nuit. Ce serait l´affaire de quelques cambriolages. De quoi occuper un bon séjour en Californie…
Détraque le système et fais-moi rentrer.
    Il fallut une bonne minute avant que les battants ne coulissent. Kitsune entra, laissa la porte se refermer. Elle ôta sa longue robe, révéla une combinaison noire, dévissa les talons de ses chaussures, sortit d´une poche une cagoule et des gants, les enfila, fixa le boîtier à son poignet. Des lentilles globuleuses cachaient ses yeux derrière leur verre fumé. Elle ramassa sa robe, la retourna et la roula en boule. Des sangles apparurent. Le vêtement mué en sac à dos accueillit les talons dévissés.
Sentinelle ! avertit Inspiration Lunaire.
    Kitsune plaqua ses mains contre le mur. Les paumes autoagrippantes de ses gants adhérèrent. Elle grimpa rapidement jusquau haut plafond, y rampa. Le tissu de sa combinaison vira au blanc, se fondit comme la peau d´un caméléon à la peinture. La sentinelle passa sous son dos. Et ne remarqua rien.
Salle des coffres : sous-sol 2. Pour escalier : prends à gauche.

    Le guidage d´Inspiration Lunaire mena Kitsune jusqu´à un palier qu´une lourde porte condamnait. D´énormes rivets fixaient ses plaques de blindage.
Gardiens en approche. Attends avant l´ouverture.
    Les pas des vigiles claquèrent sous le dos de la voleuse. Elle les vit inspecter la porte blindée. L´un d´eux décrocha de sa ceinture un micro-télégraphe et pressa un bouton. Sans doute envoyait-il le message Rien à signaler.
    Les gardiens s´éloignèrent. Le bruit de leurs pas s´assourdit, puis disparut. Kitsune appliqua contre le plafond l´extrémité d´un fil presque invisible. Elle descendit lentement le long de ce câble, se redressa. Ses pieds touchèrent le sol. Le fil se rétracta en un éclair.
Tu peux m´ouvrir ?
    La porte blindée se déverrouilla,
(Clac !)
puis s´ouvrit lentement. Kitsune courut dans ce qui était, selon Inspiration Lunaire, la salle des coffres. La vision nocturne de ses lentilles baignait d´auras blanchâtres de hauts battants d´un épais métal.
    La grande pièce se referma. Parfait. Des gardiens repasseraient sur le palier, enverraient de nouveau le message Rien à signaler
Ouvre les coffres.
    Inspiration Lunaire s´exécuta. Les portes blindées s´ouvrirent lentement. Sous sa cagoule, Kitsune salivait presque. Dans quelques instants allaient se révéler des liasses de billets…
    Mais… les coffres étaient vides ! Qu´est-ce que ça voulait dire ? Ben… Et cette silhouette qui sortait de l´un d´eux ?
– Remarquable, félicita l´homme au visage couturé de cicatrices.
    Son œil doré brillait dans la vision infrarouge de Kitsune.
– Tu es bien à la hauteur de ta réputation. Habile, bien équipée… mais totalement cupide.
    Elle vit la main de ce type. Transparente, remplie d´os de plastique. Une prothèse efficace, mais très chère…
– Si cupide que tu as vu cette tour en te demandant combien il pouvait y avoir dans les coffres, et non pas s´il existait véritablement une compagnie Pacific Mails and Telegraphs…
    La cambrioleuse devina que mieux valait ne pas bouger de cette fausse salle des coffres. Ces gardiens avaient sûrement la consigne de…
– Morgane Forbes. Plus connue sous le nom de Kitsune, dont tu aimes signer tes cambriolages. Un renard roux et ce nom sur une petite carte retrouvée dans des banques, dans des musées, dans de belles maisons… Et je n´oublie pas ta complice… Esperanza Luñez. Brillante informaticienne pour le compte de la Maison Blanche le jour, pour celui d´une certaine Kitsune la nuit. Officiellement morte d´une tumeur au cerveau, mais officieusement devenue l´intelligence artificielle… Voyons… Inspiration Lunaire, comme le programme qu´elle proposait au Gouvernement pour renforcer la sécurité informatique ?
– Vous voulez nous arrêter, c´est ça ?
– Ou vous blanchir toutes les deux.
    Kitsune sursauta.
– Y a un prix à payer, je suppose…
– Il n´est pas négociable…


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Baie de Miami


– Que savez-vous du général Rossner ? demanda Paula Tochiro.
    Julia Kallisto ne détourna pas son visage des calmes vagues de l´Atlantique.
– Je n´ai jamais servi sous son commandement.
    Elle avait pourtant essayé d´obtenir des informations sur ce chef manchot et défiguré, mais s´était heurtée au mur du Top Secret.
– Je ne sais que ce qu´on raconte sur lui.
    Et que toutes deux connaissaient bien. Ronald Kenneth Rossner avait récolté lors de la guerre du Mexique deux lasers, l´un dans l´œil, l´autre dans le coude.
– Je suppose que vous aussi, vous trouvez étrange qu´il recrute des criminelles pour cette mission ?
– Il prétend que, contrairement à la majorité des soldats, elles ont… le profil nécessaire pour accomplir cette mission.
– Je ne suis pas sûre de comprendre. Quel est ce profil ?
– Disons… qu´elles ont l´esprit suffisamment dérangé pour ça.
    Plusieurs vagues s´unirent en une seule bosse liquide, qui grossit, s´écoula, laissa peu à peu voir la coque bleu-vert d´un char amphibie. Il roula vers le rivage, l´eau quittait sa carcasse blindée en ruissellements scintillants. Bientôt, ses chenilles quittèrent la mer, s´enfonçaient dans le sable et s´en extrayaient, confiantes et habiles.
    Il s´arrêta. Un panneau sur son flanc coulissa dans un doux chuintement pneumatique. Julia s´en approcha, suivie de Tochiro. Chacune déclina son grade, son matricule et son identité. Puis elles entrèrent dans le véhicule. Le panneau se referma.
– Bienvenue à bord, salua le pilote, un athlète aux cheveux blond cendré. Je suis le lieutenant Mike Barthon.
    Il glissa son doigt sur le panneau de commande. Le char pivota sur lui-même, puis avança, plongea dans l´Atlantique. L´écran de contrôle se remplit peu à peu d´eau bleue. Barthon effleura un senseur.
Préparation du mode sous-marin… s´incrusta sur l´image.
Mode sous-marin opérationnel
    Le pilote glissa la main vers le haut du panneau. Le submersible accéléra.

Une heure plus tard apparut sur l´écran…
– C´est magnifique ! s´émerveilla Tochiro.
    Devant le sous-marin se dressait une haute muraille de perles et de coquillages agglomérés. La mer nimbait de sa teinte bleutée leurs couleurs chatoyantes. Barthon dirigea le char amphibie vers une grille de coraux.
– Bienvenue dans le territoire des Ondines, sourit Julia.
    Les barreaux, plus colorés encore que des arcs-en-ciel, coulissèrent lentement. Le sous-marin franchit l´immense entrée. L´écran de contrôle laissait voir un plafond et des murs de nacre. Leur rose pâle scintillait doucement.
– Mais… s´inquiéta Tochiro… Comment allons-nous rencontrer cette Tlina ?
– Nous allons entrer dans une salle adaptée.
– Vous êtes déjà venue ici ?
– J´ai déjà coopéré avec Tlina.
    Au plafond, un panneau s´ouvrit. Une lumière blanche dessina un rayon de plus en plus large dans l´eau, étincela en reflets sur les murs. Le sous-marin monta, y entra. Il flottait à présent dans une immense salle de nacre au sol de vagues. Barthon l´approcha d´une berge.
– Est-elle fiable ? demanda Tochiro.
– Disons qu´elle est compétente.
– Quoi ?
    Le submersible s´ouvrit. Julia en descendit, suivie de la fantassine. Leurs bottes foulaient un quartz poli au sein duquel brillait une pâle lumière.
– Cavalière Kallisto ! salua une voix.
    Elle venait de l´autre rive. Les deux femmes se retournèrent. Une tête à la peau d´écailles argentées coiffée d´une chevelure vert sombre émergeait des flots. Deux globules noirs tenaient la place des yeux.
– Votre gouvernement doit être bien en peine pour daigner s´adresser à notre roi…
Deux bras traînaient ce corps à la silhouette humaine. Des mains palmées les terminaient. Ils se courbaient et se déployaient, aussi souples que des tentacules.
– Tiens, tiens ! Je vois que vous avez une invitée…
– Tlina, je vous présente la première classe Paula Tochiro, de l´Infanterie. Tochiro, je vous présente Tlina. L´une des meilleures guerrières du peuple des Ondines.
    Sous les narines creusées à même le visage, un sourire méprisant se dessina. Tlina bondit de l´eau sur la berge, se posa sur les épaisses nageoires qui constituaient ses pieds.
– Ne perdons pas de temps, je vous prie. Vous avez fait bien du chemin. Je vous écoute…
– Je compte sur vous pour nous écouter, commença Julia. Mais nous croire vous sera sûrement bien plus difficile.
    Le sourire prétentieux de Tlina s´affaissa.
– Je vais commencer par vous écouter…



Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Désert d´Arizona


    De hautes montagnes ocres encerclaient la vaste étendue de sable gris bleuté, la protégeaient comme une immense muraille. Un vent lourd et brûlant soufflait, bruissait dans les buissons desséchés qu´il soulevait. Des rochers et des os nus brillaient ça et là sous le soleil de plomb.
    La diligence blindée à coussin d´air flottait à vive allure, les sabots de ses chevaux-robots martelaient le sol de pas vifs et sourds, soulevaient des nuages de grains. Ses meurtrières fendaient sa terne carrosserie grise. Deux sabres croisés ornaient son épaisse porte. Elle se rapprocha d´un cercle de dunes.

    La shamane ouvrit les yeux et se leva. Elle tendit la main. La toile qui fermait son tipi s´écarta, la laissa sortir sous le soleil. La diligence approchait du village. Ni le général ni le pilote n´avaient échangé le moindre mot depuis leur entrée dans le désert.

    La diligence franchit un large interstice entre deux dunes. Les collines de sable entouraient des cercles concentriques de tipis aux vives couleurs. En leur centre se dressait un haut totem. D´innombrables animaux sculptés dans son bois ornaient toute sa longueur.
    Le pilote toucha une projection holographique de commande. Les chevaux-robots ralentirent,
– Mon Général, une femme vient à notre rencontre.
puis s´arrêtèrent. Ronald Rossner se leva de la banquette arrière et s´approcha de l´écran. La sqwaw qui s´approchait portait une longue robe et une cape, toutes deux d´un blanc immaculé. Ses yeux couleur platine brillaient dans son visage à la peau cuivrée. Des peintures triangulaires dorées ornaient ses joues et son front. Sa longue chevelure, de la même teinte que ses prunelles, étincelait sous le soleil.
– Ouvrez la porte, ordonna le général.
    Le pilote toucha un disque de lumière orange. Le battant blindé coulissa, des marches se déployèrent dans un ronflement électrique et des claquements mécaniques. Ronald quitta la diligence et s´approcha de la femme. Qui semblait bien jeune… Il plaqua son poing contre son cœur et inclina la tête.
– Salut à toi, noble shamane. Je viens en paix.
– Salut à toi, général. Je sais que tes intentions ne sont pas belliqueuses. Je vais te conduire à notre chef.
– Un instant ! Tu étais au courant de ma venue ?
– Un de nos guerriers a tiré une flèche ensorcelée dans ta diligence.
    Sidéré, le général se retourna. Effectivement, une fine tige fichée dépassait de la carcasse blindée.
– Sa magie m´a permis de savoir qui venait vers nous.
– Dis-tu que tu as ensorcelé cette flèche pour…
– Suivre le chemin de tout arrivant, et épier ses propos.
Il semblerait que j´aie trouvé la bonne personne pour cette mission…
– Suis-moi, général.
    Ronald suivit la sqwaw dans le village. Elle le mena jusqu´à un grand tipi au pied du totem. Sa toile dorée étincelait de mille éclats.
    La sorcière clama quelques mots en apache. Quelques secondes s´écoulèrent. Les toiles des tipis claquaient sous le vent, le sable bruissait… Enfin, un tissu se souleva. La jeune femme entra, Ronald la suivit dans une épaisse pénombre. Seules quelques flammes de bougies tentaient de la déchirer. Leur lueur pâle et tremblante laissait deviner un visage ridé, maquillé de lignes rouges. Les cheveux noirs se fondaient dans l´obscurité, une coiffe de plumes blanches s´en détachait comme une pleine lune dans un ciel de nuit.
– Sois le bienvenu, général.
– Reçois mes plus humbles respects, Pal-H´ad, Grand Chef des Apaches. Je viens en paix et au nom de l´armée américaine, qui sollicite ton assistance.
    L´indien écouta le récit de l´attaque du convoi.
– Le caractère… quelque peu étrange de ces assaillants nous oblige à solliciter l´assistance de l´un de tes shamans, conclut Ronald.
    Pal-H´ad demeura silencieux. Aucune étincelle ne brilla dans ses yeux noirs, les prunelles ne bougèrent pas. La bouche ne se courba pas, garda sa ligne droite et neutre.
– Tu as bien fait de t´adresser à moi, général. Je réalise que tu as affaire à un adversaire d´une grande puissance. Aussi vais-je placer sous tes ordres le meilleur shaman de la tribu.
– Pardonne ma présomption, Grand Chef Pal-H´ad, mais la jeune shamane qui m´a mené vers toi semble puissante, et…
– C´est à elle que je pensais
    Un bref silence pesa dans la pénombre du tipi. Puis les voix du chef et de la shamane échangèrent des propos en apache.
    Enfin, la shamane se tourna.
– Je me soumets à tes ordres, général. Je me nomme Maïa.
– Merci à toi. Et merci à toi, Grand Chef. Ton peuple sera récompensé.



Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Chicago


    Wally arracha l´insigne de la poitrine de la veste noire
– Une marshal, hein ?
et le jeta, le laissa tinter sur le sol. Il saisit une chaise, plaça le dossier face à la fille et s´installa à cheval sur le siège. Les mains liées dans le dos, un nœud coulant passé autour du pied, elle… souriait ?
– Je confirme. Mais avec mon étoile, c´était facile à deviner.
    Son ceinturon gisait dans un coin de la pièce, son chapeau dans un autre, renversé.
– Dénichez-moi son badge, ordonna Wally. Je voudrais savgoir son nom.
    Ses deux acolytes s´approchèrent de la prisonnière, qui les laissa la fouiller.
    Sans se départir de son sourire.
    L´un des deux hommes se retourna, tendit un portefeuille.
– On a trouvé ça.
    Wally arracha l´objet et l´ouvrit. Un parchemin apparut sous des couches de plastique, orné d´une photo. Un visage aux yeux bleu acier, entouré de longs cheveux roux sombre… Pas vraiment une surprise, c´était bien cette petite idiote de marshal qui allait déguster dans quelques instants ! Qu´est-ce qu´elle avait espéré ? Toute seule, sans balise GPS… Rien d´autre que ses deux flingues à plasma et son micro-télégraphe ! Elle avait été amenée ici sans grande difficulté, au bout de leurs trois pétoires. Une beigne l´avait flanquée par terre et délestée de son chapeau. Un petit débouclage de ceinturon par là-dessus, les liens…
U.S Marshals - Victoria Ielenna, lut-il. Une débutante, sans doute. Il fallait bien ça, pour se laisser emprisonner dans cette cave ! Sa fête allait commencer…
– Bon. Alors, Vicky, qu´est-ce que tu nous veux, hein ?
– Eh bien… Je crois savoir que vous êtes un petit trafiquant d´armes…
    Wally éclata d´un rire grinçant. Les éclats gras et niais de ses complices se joignirent à son hilarité. Il cessa brusquement, sa bouche se redressa en une ligne furieuse. Son regard se fronça. Il balança son poing dans le ventre de la fille. Elle suffoqua.
– Petit, c´est ça ?
    Il ouvrit la main et la tendit. Des caractères phosphorescents apparurent sur sa paume.
– Regarde ça.
    Il en effleura un. La corde passée autour de la cheville de la marshal se tendit, se rétracta dans la voûte de la cave. Le nœud couland se serra. Wally se leva de sa chaise, la dégagea d´un coup de pied.
– T´as un meilleur angle de vue comme ça ?
    La fille, la tête en bas, oscillait au bout de la corde. Sans se départir de cette saloperie de sourire.
    Wally effleura un autre caractère. Le mur du fond coulissa dans un bourdonnement électrique, révéla des murs et des rayonnages chargés de revolvers et mitraillettes à plasma… Les armes semblaient s´étendre à perte de vue comme une forêt grise et noire aux reflets métalliques sous de puissantes ampoules jaunes.
– Pas mal, reconnut la cruche.
    Son visage semblait toujours aussi détendu. Et souriant !
– Tu pourrais habiter une plus belle baraque en trafiquant autant…
    Wally sursauta.
– Comment… Comment tu sais que…
– Et c´est ta seule adresse. Bizarre que ça rapporte aussi peu, ton trafic…
    Elle n´était pas si cruche que ça… Mais alors…
– Bon. Je commence à fatiguer. Y en a pas un qui veut me détacher ?
    Wally leva son pied, le recula, puis l´envoya vers cette saloperie de sourire. Les lèvres allaient éclater, des dents allaient craquer, et puis le nez…
    La fille et son costume noir de marshal devinrent invisibles. Non ! La pointe de la botte de Wally ne heurta que de l´air. Il regarda d´un air effrayé et stupide le nœud coulant qui pendait à la voûte, vide et inutile. Les liens qui avaient attaché deux poignets une seconde auparavant tombèrent.
– Alors, Wally…
    Il sursauta et se retourna, ses deux complices l´imitèrent.
    La marshal se tenait, les bras croisés, devant le dépôt d´armes.
– Tu me donnes le nom de ton patron ?
Sur quoi on est tombés ?
    C´était quoi, ce délire ?
    On se poserait des questions plus tard. Cette fille avait l´air d´en savoir long… Qui c´était, la cruche ?
    Wally dégaina ses deux revolvers à plasma et pressa les détentes. D´autres salves blanches se joignirent aux siennes. Celles de ses deux complices… Peu importait !
    La fille avait disparu. Les rayons continuèrent leur course, se croisèrent, s´annihilèrent en gerbes d´étincelles. Deux bourdonnements retentirent, suivis de deux chocs lourds et sourds.
    Wally, du coin des yeux, vit ses deux complices à terre. Il sentit ses genoux trembler, un liquide tiède imbiber son bas-ventre…
– Me tue pas… couina-t-il en lâchant ses armes.
– Le nom du patron. Et vite !
    Il leva les mains et se retourna. La fille se dressait, un de ses flingues à la main.
– Je gère ça tout seul.
– En étant aussi minable ? Bon allez, on va faire un petit voyage à Arlington. Tu seras peut-être un peu plus bavard là-bas…
    Elle passa sa main dans son dos, la tendit, une paire de menottes entre les doigts, puis s´approcha nonchalamment.
– À genoux…
– Fais pas ça…
– À genoux !
    Wally s´exécuta.

– Les mains derrière le dos, ordonna Victoria.
– Je te jure que c´est…
    Elle tira un rayon à côté des genoux de l´abruti.
– Arrête avec ça !
    Le micro-télégraphe vibra dans la poche fermée de son pantalon. Un message du Bureau. Et ça devait être urgent…
– Bon, tu me saoûles. Tu seras plus bavard devant mes collègues !
    Elle tourna un cran du barillet de son revolver et pressa la détente. Une décharge de plasma jaillit du canon et éclata sur le front de Wally en une tache lumineuse qui s´estompa. Le trafiquant la fixa, incrédule. Puis ses yeux se fermèrent. Tout son corps s´affaisa et s´écroula, inerte.
    Un message au Bureau, et des marshals viendraient voir de près ce dépôt d´armes, puis cueillir ce minable. Une fois au QG, il deviendrait un peu plus loquace..


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Extrait de Histoire de l´armement, par Samuel Colt


    Il fallut attendre 1840 pour assister à une évolution majeure de l´arme à plasma. Smith & Wesson, en 1834, se vit demander par les U.S Marshals la mise au point d´un plasma de puissance variable, afin de non pas seulement tuer ou blesser, mais aussi de pouvoir paralyser. Smith & Wesson parvint à modifier les propriétés du plasma en modulant la fréquence du champ électromagnétique. En effet, l´armurier découvrit que lorsque le plasma traversait un champ électromagnétique de fréquence moyenne, sa décharge semblait plonger ses cibles vivantes dans un coma de durée variable en fonction de la robustesse du sujet. Aujourd´hui encore, les explications de ce phénomène sont peu satisfaisantes. Mais il semblerait que le plasma ainsi modifié, lorsqu´il entre en contact avec de la chair vivante, soit attiré par l´activité du cerveau et agisse directement sur ses ondes. Toutefois, il est avéré que son action ne provoque aucune lésion. Le plasma recèle encore bien des mystères !


Chapitre suivant                    Chapitre suivant




    Une interminable tempête de neige tombait en un épais brouillard de flocons. Des tornades blanches et glaciales sifflaient, hurlaient. D´épaisses couches de glace scintillaient. Sous les lourdes plaques de gel, une eau froide laissait deviner ses flots bleutés. Les Montagnes Sanglantes dressaient leurs hautes et massives silhouettes en une longue ligne écarlate. La neige s´écrasait sur la roche rouge, la piquetait de points cristallins.
    Au pied fumait une épaisse ceinture de vapeur blanche. Derrière le lourd et bouillonnant nuage s´ouvraient de larges boyaux. De longs et sinueux couloirs qui se croisaient en un gigantesque labyrinthe, descendaient dans les entrailles du désert de neige. Kilomètre après kilomètre, les pentes raides des corridors rocheux s´enfonçaient.
    De plus en plus loin du froid glacial de la surface régnait d´abord une tiédeur douce, puis une chaleur de plus en plus suffocante. Et une grande salle circulaire approchait. Toute la longueur de son mur était, de haut en bas, creusée d´innombrables alvéoles où brûlaient des flammes. Leurs lumières mouvantes modelaient des ombres et les effaçaient sur le visage et le crâne chauve de Swenson Darmes. Un costume gris-bleu enveloppait son long corps mince. Au gré des feux, le bord de son Stetson cachait puis révélait ses yeux acérés. Sa longue et lourde veste enveloppait les 357 Magnum rangés sur les holsters de son ceinturon. À ses bottes, les crosses de 38 Chief Specials brillaient d´éclats orangés.
    Malgré la chaleur étouffante, aucune sueur ne coulait sur la peau de Swenson. Ni sur son crâne dénué du moindre cheveu, ni sur son visage étroit, ni sous son lourd costume. Il se tenait debout, aussi figé et impassible qu´une statue. Ses poumons respiraient calmement cet air qui aurait dû les brûler. Aucune soif ne venait dessécher sa gorge.
Frou Frou Frou
    Un battement d´énormes ailes résonnait contre les parois rocheuses au fond de l´un des boyaux face à lui. Il se rapprocha vivement.
    La créature jaillit dans la salle. Ses gigantesques ailes couvertes d´innombrables piquants translucides ralentirent, puis tombèrent comme une cape. Elle se campa sur ses deux pattes fines et raides. Les feux illuminaient des reflets sur la peau noirâtre entre les poils bruns et clairesmés, les piquants des ailes se paraient de couleurs oranges clignotantes. En haut d´un long cou, un globe oculaire traversé d´énormes veines émergeait de ce qui ressemblait à une boule grouillante de vers velus.
    Elle se prosterna, courba son corps long et raide. D´enormes épines de pierre se dressaient tout le long de la cambrure de son dos.
    Swenson sourit.
– Relève-toi.
    Le monstre se redressa.
– Au rapport, ordonna le maître.
    Des vers velus s´écartèrent sous l´œil, révélèrent  deux fines lèvres suintantes. Qui s´ouvrirent sur des gencives nues et une longue langue blanchâtre couverte de chancres.
– Nous avons eu un ennui, avoua la voix lente, grave, râpeuse et gélatineuse.
    Swenson dégrafa un bouton de sa veste, le deuxième, le troisième,.et écarta un pan. Un holster et la crosse argentée d´un 357 apparut. Il l´effleura, puis commença à la caresser.
– De quel ennui parles-tu ?
    La tête grouillante se baissa.
– Le vol de l´or est un succès total. Nous avons pu prendre tout le chargement du convoi.
– De quel ennui parles-tu ?
– Nous avons pu… éliminer l´escorte.
    Swenson soupira, serra sa main sur la crosse. Il souleva doucement le 357.
– Tu m´as parlé d´un ennui. Quel est-il ?
    La bête ne répondit pas.
    L´arme était sortie du holster. Swenson, d´un geste aussi vif qu´un éclair, fourra le canon dans la bouche de vers.
– Je t´écoute.
– Nous avons pu…
– Éliminer l´escorte. Je ne suis ni sourd, ni sénile, ni stupide, et n´ai donc pas besoin de te faire répéter. J´aimerais juste que tu en viennes à cet ennui dont tu souhaitais me parler…
– Une cavalière.
– Pardon ?
– Une cavalière nous a échappé.
    Le maître laissa son arme dans la bouche de sa créature.
– Et pourquoi vous a-t-elle échappé ? Pourquoi ? demanda-t-il d´un ton froid et égal.
    Il fronça ses fins sourcils.
– Oh ! Personne ne le sait ! Mais dis-moi… Une survivante, c´est un témoin, je crois…
    Aucune réponse.
– Et personne n´est en mesure de me la décrire…
    Swenson envoya son poing dans le ventre flasque. Le coup semblait avoir jailli comme un éclair de son corps jusque là immobile. La créature tomba sur son dos ailé, suffoqua. Sa bouche de vers s´ouvrit, aspira de grandes bouffées sifflantes d´un air qui cherchait à nourrir une respiration coupée.
– Retourne aider les tiens à décharger cet or.
    La bête fléchit ses jambes, posa ses pieds fourchus à plat sur le sol, toujours suffoquante. Les râles de ses souffles devenaient un peu moins rauques. Elle s´appuya sur son avant-bras, se hissa…
– File ! cria Swenson.
    Le monstre roula sur le côté, se dressa à quatre pattes et rampa, pitoyable, aussi vif que possible. Ses ailes se déployèrent et s´agitèrent, l´élevèrent. Il s´engagea dans le boyau.
    Swenson le regarda disparaître. Ces nouvelles l´inquiétaient. Échapper à cette légion était donc possible ?
    Il se tourna sur sa gauche, s´approcha des alvéoles et avança sa main. Un feu s´éteignit devant ses doigts, laissa voir l´écran tactile que ses flammes protégeaient de leur écrant incandescent. Une lumière bleutée envahit le verre. Elle enfla, s´éclaricit, forma peu à peu un visage aux orbites vides. Une pâleur morbide teintait les traits numériques.
– À votre service, Monsieur Darmes, salua l´intelligence artificielle.
    Sa voix ne parcourait qu´une seule note neutre. Froide… Sa bouche s´ouvrait sur un sinistre vide noir.
– Dreemac, je veux que tu te renseignes sur l´escouade qui assurait la sécurité du convoi d´or. Il y a une survivante. Je veux tout savoir sur elle.
– Je m´en occupe sur-le-champ.
    L´intelligence artificielle disparut de l´écran. Le logiciel s´infiltrerait dans les serveurs de la Cavalerie…

    Une bonne heure s´écoula…
    Enfin, le visage cadavérique de Dreemac réapparut sur l´écran.
– Navré de vous avoir fait attendre, Monsieur Darmes, mais j´ai glané des renseignements qui, je le pense, vous intéresseront.
– Je t´écoute.
– Tous les membres de l´escouade sont morts en service, sauf une femme, ainsi que vous le saviez déjà. Cette femme se nomme Julia Lisbeth Kallisto. Elle a acquis le grade de sergent il y a environ deux ans suite à des états de services remarquables. Elle a été décorée à de nombreuses reprises. J´ai copié tout son dossier dans un fichier à son nom, que vous pouvez consulter sur votre écran personnel.
– Tu as été bien long pour un simple dossier…
– J´ai appris d´autres choses. Il semblerait qu´elle ait été choisie pour une mission particulièrement secrète. Tous les dossiers concernant cette mission étaient particulièrement protégés…
– Parle-moi de cette mission.



Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Maison Blanche,
Washington D.C


– Elles ne viendront pas, paria Paula Tochiro.
– Vous oubliez Fisher, qui sera amenée, reprit Kallisto. Quant à Carmilla et cette Eanswide Eistele, je pense…
– Je sais !
    Les deux chasseuses de primes étaient à la fois assez professionnelles pour honorer leur contrat et assez têtes brûlées pour aller jusqu´au bout d´une mission aussi dangereuse.
– Quant à Tlina, continua la sergente, on peut compter sur elle. Je la connais bien.
– Les autres sont des criminelles !
    Les deux soldates étaient assises aux côtés de Rossner et du Président Ulysse Terance au bout d´une longue table. La salle les entourait de son unique mur ovale. Les nombreux lustres brillaient, mais ne parvenaient pas à reflèter leur lueur sur le ciment.
– Soyez plus confiante, Tochiro, sourit le général. Elles viendront.
– Mais Tahina hait les humains !
– Vous semblez bien confiant, s´inquiéta Terance. Les renseignements que j´ai pu rassembler concernant ces femmes ne me disent, je vous l´avoue en toute franchise, rien qui vaille.
    Rossner demeura silencieux quelques secondes, puis rétorqua posément :
– Toutes savent où sont leurs intérêts. Et c´est pour cette raison que nous les verrons.

    Le raton laveur courut devant les sentinelles, s´arrêta et se tourna, les fixa de ses yeux brillants. Puis il fila vers un grand chêne, grimpa jusqu´à une branche. Les humains ne tardèrent pas à dépasser l´arbre. Les deux hommes. Ses deux maîtresses.
    Eanswide Eistele ne suivait que plus ou moins la marche. Elle tournait et retournait son regard vers cet amas de tourelles nommée Maison Blanche, vers les hauts arbres du parc…
    Karen fixait la grande fleur de pierre blanche et de verre, s´y dirigeait de son habituel pas ferme, lent et froid. Sa bouche fine recrachait la fumée de son cigare.
    Anton arriva le premier au pied du haut perron circulaire.
– Avant d´entrer, entendit-il.
    La voix d´un des deux gardes.
– je vous demande d´étteindre ce cigare.
    Anton se retourna, vit le dos de l´homme et le visage balafré de Maîtresse-Karen. Elle fuma une bouffée de cigare, leva son pied et écrasa le bout chaud contre sa botte maculée de brûlures, puis jeta le mégot éteint sur la poitrine de la sentinelle.
– Ça va comme ça ?


    Les pieds du cheval-robot claquaient contre les pavés de l´avenue en tintements métalliques. Victoria mena sa monture jusqu´à un grand portail. Elle l´arrêta le long du haut mur blanc et descendit d´un bond.
– Vous stationnez sur une aire réglementée, avertit une voix sortie d´une trompe de cuivre. Veuillez vous identifier !
– Marshal Victoria Ielenna.
    Une lentille fixait la jeune femme.
– Veuillez patienter, ordonna la voix.
    Des roues cahotaient sur les pavés. Lourdement…
    Intriguée,
(Pas très normal, ce bruit…)
Victoria se retourna.
    Une diligence blindée approchait. U.S Marshals, affichaient des lettres blanches sur le flanc gris sombre.
Mais… Le bureau m´a pas prévenue !
    Ça sentait le coup tordu…
    La diligence s´arrêta. Sa porte coulissa. Des marches se déployèrent. Victoria vit descendre un agent en uniforme noir et casquette. Sur sa poitrine brillait l´insigne des Marshals. Il portait son fusil le canon sur l´épaule.
    Une silhouette apparut à son tour. Féminine. Grande et mince sous une combinaison orange de prison. Des menottes pesaient sur ses poignets, de lourdes chaînes enserraient ses bras contre son corps. Sa tête disparaissait sous une cagoule. Une main plaquée sur son épaule la poussa.
– Attention à la marche ! prévint sèchement la voix du garde derrière elle.
    Ses pieds hésitèrent au-dessus de l´escalier, se posèrent. Enfin, elle se tint debout sur le trottoir.
    Les gardes l´approchèrent du portail.
– Nous sommes au courant, les salua la trompe. Marshal Ielenna, vous allez pouvoir programmer votre cheval-robot pour rejoindre notre écurie.
    La grille coulissa lentement. Victoria pressa quelques commandes de sa monture, qui trotta vers le fond du vaste parc et contourna l´édifice blanc. Deux sentinelles ôtèrent la cagoule de la prisonnière. Ses cheveux ras et ses yeux bleus apparurent.
Qu´est-ce qu´elle vient faire à la Maison Blanche ?
    Ces traits, à la fois nobles et violents, étaient connus dans tout le pays. Ce portrait ornait des dossiers aux U.S Marshals.
    Madeline «Maddy Wild» Fisher. Terreur des banques, des diligences, des trains…
    Les gardes marshals déverrouillèrent ses fers et les otèrent.
    Elle se retourna, une jambe tendue. Un agent dégringola. Les sentinelles la maîtrisèrent.
– Merci pour la balade, sourit-elle.
    Elle leva son pied, qui vola vers…
    Victoria dégaina son Colt et plaqua le canon contre la tempe de
– Pas de ça, Fisher.
    La jambe se figea net.
– Pose-moi cette patte.
– Vous lui dites rien, les mecs ?
    La marshal, sans décoller son flingue du visage de Maddy Wild, passa devant elle
– On est un peu fiancés…
et désigna du pouce l´étoile accrochée à sa veste.
    Elle vit fondre l´insolence dans les yeux bleu acier et se tourna ves ses collègues.
– Drôle de procédure pour une grâce présidentielle.
– Elle est convoquée ici, c´est tout ce qu´on sait, répondit le premier garde en haussant les épaules.
– Je vais bosser pour la Sécurité Nationale ! cracha Fisher.

– Je ne peux pas m´arrêter plus près, s´excusa le pilote du cab.
    Tlina soupira.
Pour quelle idiote me prend-il ? Comme si j´espérais qu´il…
– C´est un bâtiment officiel, précisa-t-il. L´arrêt y est…
– Je comprends.
    L´ondine ouvrit la bourse accrochée à sa ceinture d´algues.
– Combien vous dois-je ?
– Six dollars.
    Elle sortit de la petite poche en peau de dauphin une perle et la tendit. Le pilote remercia et rendit des pièces, puis la salua.
    Tlina quitta le cab et marcha de son pas lent et noble vers la Maison Blanche. Une silhouette la doubla vivement, sauta sur le haut mur.
Une katzène ?

    Tahina bondit, atterrit dans le grand parc.
– Halte ! cria-t-on dans son dos.
    Elle se tourna, ses griffes jaillirent au bout de ses doigts.
    Deux gardiens braquaient leurs armes.
– Veuillez vous identifier !
    Elle rangea ses griffes.
– Tahina, du peuple des katzènes. Baissez immédiatement ces armes si vous voulez que vos visages demeurent intacts.

– Veuillez vous identifier ! ordonna la trompe de cuivre.
    Morgane Forbes regarda le portail coulisser.
– Qui a demandé l´ouverture ? paniqua la voix.
– Je n´ai rien commandé ! se défendit une autre.
    Face à la lentille, Kitsune laissa sa bouche dessiner un sourire. Inspiration Lunaire était en train de les feinter en beauter !
    Elle franchit sans hâte le portail.
Mission accomplie : afficha l´intelligence artificielle sur l´écran du bracelet.
    Oui, bien joué. Cette trouillarde qui avait craint de ne pas pouvoir s´infiltrer dans le réseau sans fil ! Tu es folle, c´est protégé ! Rien n´était assez protégé pour elle.
    La cambrioleuse avvança dans le parc, aussi nonchalante qu´une promeneuse. Les tourelles de la Maison Blanche se dressaient à pas loin d´un mile. Ses grandes baies brillaient.
– Halte !
    Kitsune soupira, son sourire fondit. Elle leva les mains et se tourna face aux deux sentinelles qui braquaient leurs 38.
– Morgane Forbes. Je suis attendue.

     Les yeux contre ses jumelles-écrans, John, un vidéo surveillant, sursauta, faillit abandonner son poste et hurler à toute l´équipe de sécurité de venir voir.
    Des couleurs irrisées tombaient dans le parc en larges rayons dardés vers le perron de la Maison Blanche.… Un arc-en-ciel ? Alors que le soleil n´avait pas cessé de briller ?
    Une silhouette revêtue d´une robe blanche décorée de petits triangles bleus et ocres flottait le long de ces couleurs, tombait doucement…
– Intrusion !

    Maïa atterrit sur l´allée blanche. Elle se tourna vers l´arc-en-ciel, tourna ses paumes vers le soleil et s´inclina. La longue ligne irrisée s´estompa, disparut.
    Des gardes armés fonçaient. Elle leva les mains.
– Je suis Maïa, de la tribu des apaches. Je suis attendue par le Président Terance et le général Rossner.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant




– Bienvenue dans le Bureau Ovale, Mesdemoiselles, salua le Président Terance.
– Mes respects, Monsieur le Président, répondit Victoria.
– Je vous imaginais pas comme ça, sourit Maddy Wild.
– Ah, vraiment ?
– Pas aussi petit bourgeois.
    La bouche de Terance demeura courbée, mais se crispa légèrement. Ses yeux tentèrent de rester aimables, mais une colère y brilla.
– Vous devez être la marshal Victoria Ielenna.
    Elle considéra le borgne en uniforme qui venait de lui parler. Sa main droite, transparente, laissait voir des muscles artificiels et les tendons cybernétiques qui les parcouraient. Il se présenta
– Général Ronald Kenneth Rossner. Je vois que vous avez déjà fait la connaissance de Maddy Wild.
– Nos services la connaissaient déjà…
    Un couteau se planta entre ses pieds. Victoria se tourna vers le gloussement qui retentit, vit une… adolescente ? Un gilet flottait sur un petit corps tout menu. De longues tresses aux couleurs criardes pendaient sous un chapeau melon orné d´une plume métallique qui semblait jaillir d´une petite roue dentée.
– Carmilla ! appela Maddy Wild d´un ton sarcastique.
    Où perçait… de la haine ?
    C´était à la femme aux côtés de la gamine qu´elle s´adressait.
– Salut, Maddy Wild.
    Le bord du chapeau jetait une ombre sur un visage aux contours acérés. Une balafre fendait une joue de son trait sombre.
    Rossner toussota.
– Ielenna, je ne sais pas si vous avez eu l´occasion de coopérer avec la chasseuse de primes Karen Carmilla et son assistante Eanswide Eistele. Toutes deux ont été d´émérites rangers. Maddy Wild, je vois que tu les connais déjà…
– Vous l´avez sortie de la taule où je l´ai mise, expliqua froidement la balafrée.
– Où on l´a mise ! rectifia la gamine en souriant largement.

    Eanswide Eistele vit la marshal Ielenna s´accroupir et saisir la garde du couteau planté entre ses pieds.
    Puis disparaître.
– Tiens, jeune fille.
    Elle sursauta et se retourna.
– T´as perdu ça… sourit Ielenna.
    Le couteau reposait sur sa paume à plat.
– Remarquable, Marshal Ielenna ! s´émerveilla Terance.
– Bon, tu le récupères ou je le garde en souvenir ?
    Eanswide Eistele s´empressa de saisir son arme et de la rengainer.
– La marshal Ielenna est à ce jour l´unique… commença Rossner.
    Une clochette au-dessus de la porte l´interrompit. L´écran de surveillance laissait voir la peau argentée, les yeux noirs, la chevelure verte, les mains palmées et les pieds-nageoires d´une ondine.
    Le Président s´excusa.
– Oui ?
    Une voix résonna dans une trompe cuivrée.
– La guerrière ondine Tlina, Monsieur le Président.
– Faites-la entrer, je vous prie !
    Le battant coulissa silencieusement.

– Ravi de vous connaître, Mademoiselle Tlina ! salua Terance.
C´est bon, ils font plus gaffe ! pensa Maddy Wild.
    Elle s´approcha de Carmilla, les poings serrés. Les salutations et présentations lui parvenaient clairement, mais se vidaient de tout sens
    Le sourire de la chasseuse de primes déformait sa balafre.
– Tu t´ennuyais tant que ça à Sing-Sing ?
    La gamine aux cheveux colorés ferma ses doigts sur la garde d´un de ses couteaux.
– Assez ! ordonna une voix.
    Maddy Wild tourna le visage vers une grande athlète brune en uniforme de cavalerie.
– Je peux savoir qui tu es ?
– Sergent Kallisto.
– On va être sous ses ordres, chuchota Carmilla.
    Ses flingues… Dans leurs holsters…
– Non…
    À portée de mains…
– Je vais être sous ses ordres.
    Les mains de Maddy Wild filèrent vers les crosses, ses doigts allaient se fermer dessus…
    Deux étaux happèrent ses poignets.
– Toujours aussi lente… railla Carmilla.
– Arrêtez immédiatement ! ordonna Kallisto.
    Une douleur vrilla le ventre de Maddy Wild. Elle se sentit vaciller, parvint à ne pas tomber…
    Carmilla suffoquait elle aussi… Eanswide Eistele dégaina deux couteaux. La forme d´une jambe apparut, parut vibrer… La gamine regarda ses deux armes tomber…
– Ça suffit, maintenant ! dit sèchement une autre voix.
    Moins grande que la sergente Kallisto, mais plutôt musclée, la femme en uniforme d´infanterie les fixait de ses sévères yeux gris. Un chignon tirait ses cheveux blonds en arrière.
– Monsieur le Président, la première classe d´Infanterie Tochiro tire cette rapidité d´un système nerveux artificiel entièrement en fibres optiques.
– Exact, confirma la militaire. Et puisque ces demoiselles aiment bien les armes à plasma, ma peau est aussi artificielle et étudiée pour supporter des décharges de plasma.

    Ulysse s’approcha de la soldate, qui se tenait au garde-à-vous.
– Très impressionnant !
– Si vous parliez de la stupidité de votre race, je suis au regret de confirmer, Monsieur le Président, ironisa l’ondine.
    Il l’ignora en dépit de son agacement.
– Général Rossner, vous avez été interrompu alors que vous étiez sur le point de m’expliquer ce qui donnait à la marshal Ielenna cette… cette étonnante capacité !
    La cloche retentit de nouveau.
– Excusez-moi encore.
    Ulysse s’approcha de l’écran de surveillance. Une rousse grande et mince aux yeux verts pailletés d’or apparaissait.
    Sa bouche dessinait un arc de cercle plein d’ironie.
– Oui ?
– Mademoiselle Morgane Forbes, Monsieur le Président. Soyez prudente : elle a détraqué le système de sécurité de l’entrée et semble ne pas y avoir touché…
– L’aide dont elle a bénéficié fait partie de ce commando, Monsieur le Président, expliqua Rossner.
– Je présume que je comprendrai tout cela un peu plus tard…
    Un sourire mystérieux mais un peu gêné se dessina sur le visage du général.
– Oui.
– Soit… Faites-la entrer !
    La porte coulissa. Morgane Forbes entra d’un pas nonchalant.
– Monsieur le Président…
– Morgane Forbes est la cambrioleuse connue sous le pseudonyme de Kitsune, présenta Rossner. L’aide dont elle a bénéficié est une intelligence artificielle nommée Inspiration Lunaire.
_ Une quoi ? ricana Maddy Wild.
_ Un logiciel hyperintelligent, répondit Carmilla, narquoise.
    Un grincement sarcastique jaillit de la gorge de la braqueuse.
_ Un logiciel !
_ Assez ! coupa Ulysse.
    Des déclics retentirent dans son esprit.
– Attendez !
Non !
– Êtes-vous en train de me dire
(Ce n’est pas possible !)
que cette intelligence artificielle est parvenue à pénétrer le système informatique de la Maison Blanche ?
– Je confirme, Monsieur le Président, dit une voix.
    Qui sortait de la trompe !
– Bravo, Inspiration Lunaire ! sourit Kitsune. T’y prends goût, on dirait…
    Elle regarda le bracelet qui brillait à son poignet.
– Tout va bien ! Elle est sortie du réseau. Elle me jurait que c’était impossible !
    Les yeux s’écarquillèrent sur la cambrioleuse.
– Un logiciel… répéta Maddy Wild.
    Cette fois trop ébahie pour être sarcastique.
– Je dois reconnaître que je suis très impressionné, avoua Ulysse.


Chapitre précédent                    À suivre




    La porte coulissa. Ronald Kenneth Rossner,
– Qu’on mette le Président en sécurité !
Kallisto et Tochiro dégainèrent leurs 38 à plasma. Ielenna se téléporta à côté de Terance, puis tous deux disparurent. Eanswide Eistele se dressait, un couteau dans chaque main. Carmilla pointait son 45. Kitsune se renversa sur ses mains, sur ses pieds… puis se plaqua contre le mur. Des fentes s’ouvrirent sur la peau d’écailles du tronc de Tlina, prêtes à cracher de longs traits d’acide.
– Je fais comment sans fl… commença Maddy Wild.
    Une katzène bondit dans le bureau. Avant même que ses pieds ne touchent le sol, elle évita en de souples torsions de son corps les deux lames lancées, une décharge de la chasseuse de primes explosa dans le mur, souleva un nuage de poussière de ciment, laissa un cratère…
– Tahina ? identifia la sergente.
– Moi-même…
– Que signifie cette intrusion ? s’indigna le Président.
    Ielenna l’avait téléporté dans un coin reculé de la grande salle.
– Que vos gardes sont d’une incompétence et d’une lâcheté navrantes face à une katzène qui sait se battre, cracha la guerrière.
    Sa tunique blanche laissait voir des muscles fins et puissants qui roulaient sour une fourrure argentée.
– Nous… Nous… balbutia une voix dans le couloir d’entrée. Nous avons pris cette katzène pour une intruse. Elle a sauté par dessus le mur et…
– Suffit ! Général Rossner, vous m’aviez parlé d’une chef de clan katzène…
– C’est bien elle.
    Les officiers rengainèrent leurs armes.
    Terance marcha d’un pas vif vers la porte. Tahina le suivit de ses yeux verts aux prunelles verticales.

    Ulysse se tourna vers les gardes qui tremblaient comme des feuilles dans le couloir.
– Au rapport.
    L’un des deux, qui semblait le plus âgé, se figea au garde-à-vous.
– Ainsi que je vous le disais, cette… katzène a sauté par dessus le mur. Nous avons immédiatement réagi en tentant de l’arrêter. Elle a prétendu être attendue, ce que nous n’avons pas cru étant donné son entrée. Elle a assommé plusieurs agents de sécurité, nous a désarmés et…
– Poursuivez, s’impatienta Ulysse.
– Elle nous a menacés de ses griffes, Monsieur le Président.
Qu’est-ce qui est passé par la tête de Rossner ?
    Ce commando ne remplirait jamais sa mission ! Recruter une telle sauvage ! Et ces…
– Je vois… Retournez à vos postes.
    Les agents s’inclinèrent, se retournèrent et, sur leurs jambes encore tremblantes, marchèrent vers la sortie du couloir.
    Ulysse pressa un poussoir. La porte se referma.
– Rossner, puis-je vous dire un mot en privé ? intima-t-il.
– Bien sûr.
    Juste avant d’emmener le général dans une pièce voisine, il vit le raton laveur juché sur l’épaule de Karen Carmilla.
    Un battant coulissa, les isola de la troupe de folles. Un bureau aux murs nus les entourait. Le gris du ciment, le bois sombre de la table de travail et le cuir noir du fauteuil ternissaient la lumière du lustre doré.
– Cette équipe est une plaisanterie, j’espère…
– Nous en reparlerons quand elle sera complète. Nous attendons encore Maïa…
– La shamane, je sais ! Rossner, avez-vous seulement vu ce que vous tentez d’assembler ?
– Bien sûr ! Fisher est une experte en explosifs. Carmilla est rompue à toute forme de combat. Tlina est amphibie…
– Sans lire leur dossier, je puis vous en donner une description infiniment plus réaliste ! Fisher est aussi ingérable que les explosifs qu’elle manie, Carmilla et son acolyte aux
    Un dégoût crispa la bouche d’Ulysse.
– cheveux colorés sont des têtes brûlées, et cette… cette Tlina ! Une ondine ! Et cette voleuse de Kitsune… Oh ! Et qui nous dit que son intelligence artificielle n’est pas en train de pirater les dossiers secrets de…

– T’as plus grand monde pour te protéger… ricana Maddy Wild, tournée vers Carmilla.
    La chasseuse de primes sourit et caressa les crosses de ses 45.
– Ceux-là me suffisent…
    Sur son épaule, le raton laveur couina, comme pour l’approuver.
– Je n’admettrai pas cette attitude ! coupa sèchement Kallisto.
– T’es sergente, c’est ça ? se moqua la braqueuse.
– En effet.
– Ça va te servir face à quelqu’un qu’a jamais supporté l’autorité ?
– Manquez-moi encore à nouveau de respect et je vous promets que…
– Ouais, je sais ! Ta bonniche va bouger comme l’éclair pour m’en coller une !
– J’ai mieux… Vous voyez ce que Carmilla a fait en voulant neutraliser Tahina ?
    Maddy Wild se tourna brièvement, le temps de voir les cratères dans le mur.
– Un joli carton !
    La sergente s’approcha d’un pas lent et la toisa.
– Je n’hésiterai pas une seconde à vous en faire un semblable dans le ventre.

– Monsieur le Président, ne croyez surtout pas que je vous donne tort. Mais si je peux me permettre… Oseriez-vous nier les compétences du sergent Kallisto ? La première classe Tochiro a elle aussi fait ses preuves. Quant à Ielenna, l’Office des Marshals ne m’en a fait que des éloges.
– Cette apache…
– Vous en méfieriez-vous ? Monsieur le Président, elle est du clan du chef Pal-H’ad !
    Terance ne pouvait pas l’avoir oublié. Ce chef était l’un des premiers indiens à avoir fumé le calumet de la paix.
– Vous devriez savoir quels guerriers sont les indiens…
Vous avez été élu en exploitant à la peur qu’ils inspirent au peuple blanc ! eut envie de répondre Ronald.
    Surtout qu’il avait joué sur bien d’autres craintes. Celle des katzènes, par exemple...
– Monsieur le Président, je sais ce que je fais, je vous prie de le croire.

– Stupides humains… entendit Tahina alors que ces trois femmes tenaient tête aux deux militaires et à la marshal, désiraient se battre malgré leurs ordres.
    C’était cette ondine.
– Je te permets pas ! protesta une autre voix.
    La rousse aux yeux pailletés.
– Tu sors jamais de tes eaux et tu crois tout savoir sur nous ?
– Détrompez-vous. La terre ferme ne m’est pas inconnue, loin de là. Elle m’est en tout cas assez familière pour que je sache que votre cher Président n’apprécie guère mon peuple…
– Nous avons au moins un point commun, intervint Tahina.
    L’humaine recula d’un pas.
– Attendez… Toi, la katzène, je te signale que j’étais même pas née au moment des guerres entre nous ! Alors, te venge pas sur moi, OK ?
– Elle a raison.
    Toutes trois se tournèrent. La marshal venait de se matérialiser.
– Tahina, je connais assez mon histoire pour savoir ce que les humains ont fait à ta race.
– Essayé de faire, tu veux dire !
– Dites, ça vous intéresse de savoir ce qu’on fait là ?
    Toutes se turent et se figèrent, tournèrent leurs regards vers la trompe de cuivre.
    D’où venait la voix.
    La rousse aux yeux pailletés souriait.
– T’as trouvé quelque chose d’intéressant, Inspiration Lunaire ?
– Tu connais cette… commença Tahina.
– J’ai volé des fortunes grâce à elle.
    La trompe parla de nouveau :
– Déjà, je vais ouvrir à la shamane qu’on attend, si vous voulez bien…
    La porte coulissa. Une apache aux yeux et cheveux couleur platine, revêtue d’une robe blanche barriolée de triangles aux teintes chatoyantes, entra.
– D’après le dossier, elle s’appelle Maïa.
– Un instant ! coupa la marshal. Le Président Terance avait pas l’air de bien nous connaître ! Inspiration Lunaire, où t’as trouvé ce dossier ?
– J’ai exploré quelques réseaux… Ah ! Au fait, marshal Ielenna, si on parlait du projet Arc-en-ciel ?


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Detroit, Michigan
Trente ans auparavant


    Un bâton tomba dans la rue bordée d’immeubles brûlés, de portes défoncées. Une étincelle rongeait sa mèche en un brûlant sifflement. Il explosa, libéra un épais brouillard d’un jaune bileux. Dix fantassins suffoquèrent, s’effondrèrent, crachèrent et éternuèrent de longs traits de sang. Leurs corps tremblaient, comme secoués de spasmes d’épilepsie. Les ventres se convulsaient, vomissaient…
    Sur les trottoirs, le verre pilé scintillait sur des monceaux de cadavres, les illuminaient d’éclairs grotesques. Le sang coulait sur la chaussée jonchée de gravats en épaisses rigoles rouges qui giclaient sous les sabots des chevaux-robots, baignaient des corps étendus et des carcasses d’engins.
    Le plasma fusait en longs traits éblouissants, des chairs éclataient. Blessés et mutilés rampaient, des explosions résonnaient en tonnerres sourds.
    Deux mois que l’armée américaine tentait d’arracher au Canada la Province du Michigan. Combats et hécatombes se succédaient pour conquérir et défendre ce sous-sol rempli de minerais et de gaz. Une énergie inestimable dormait sous cette terre.
    Et aujourd’hui, c’était à Detroit que cette guerre se jouait. Une bonne partie du Michigan était devenue américaine. Mais sa capitale résistait.
    Plus aujourd’hui. Les mitrailleuses Gatling fauchaient armée et peuple, les bombes rasaient boulevards et avenues… Des fenêtres et portes éventrées jaillissaient des décharges, des bombes, des bâtons explosifs… Gaz et éclats se partageaient un air lourd de sang. La ville disparaissait sous un nuage de fumée chargé de la puanteur de la mort.

    Les chevaux-robots fonçaient à travers les lignes ennemies. Accrochés à leurs machines, plaqués contre le flanc de métal, les soldats canardaient. Leurs décharges touchaient parfois de la chair, parfois du fer. Souvent, elles se perdaient dans des murs. Du plasma volait au-dessus d’eux.
    Un cheval-robot, décapité, s’écroula, faillit écraser sous son poids l’homme accroché. Le Première Classe Ronald Rossner bondit, roula sur une chaussé couverte de poussière et de sang. Des gravats l’écorchèrent. Il encaissa la douleur, se redressa et, tout en canardant, courut. Ses brodequins écrasèrent du verre pilé. Sous ses semelles naissaient d’écœurants chuintement mouillés de chairs mortes. Il se plaqua contre un mur. Un tonnerre d’explosions résonnait. Le brouillard de fumées imprégnait son uniforme, sa peau et ses cheveux d’odeurs de métal et de mort.
    Cette tour le toisait. Les fusils qui hérissaient ses fenêtres béantes tiraient sans véritable but. Leur plasma dessinait dans l’air des zébrures folles.
    Mais des cibles tombaient, soldats ou chevaux…
    Et à quelques centaines de yards de Ronald, une porte pulvérisées offrait son ouverture. Des rayons en jaillissaient…
    Et si ? Non, c’était trop risqué… Attaquer seul cette tour était pure folie. Les tireurs dont elle regorgeait étaient sans doute de pauvres amateurs, mais ils étaient nombreux.
    Mais ces fenêtres qui crachaient leur plasma étaient l’une des dernières forces de Detroit, et l’une des plus vigoureuses. Elles atrophiaient les forces américaines. Si ce bastion tombait…
    Oui, mais comment l’attaquer ? S’introduire seul était à la fois l’unique moyen et la pire solution…
    Demander du renfort ? Impossible. La Cavalerie et l’Infanterie rassemblaient leurs effectifs dans la conquête des rues, et les dépouiller pour…
    Non, ça lui serait refusé, aucun doute.
    Ronald crut entendre hurler au-dessus de lui. Ce cri se mêlait aux explosions de la ville…
    Il leva la tête.
    Une silhouette humaine tombait. Ses traits se précisèrent, révélèrent peu à peu un grand brun barbu plutôt mince…
    L’homme s’écrasa.
    À une fenêtre, le canon d’un fusil s’abaissa, s’inclina, longea le mur. Il cracha une décharge. Une autre… En dessous, une arme se dressa.
    Puis tomba. Deux bras inertes pendirent.
Je ne suis pas seul ?
    Le fusil disparut.
    Quelqu’un s’était donc infiltré.
    Il courut vers l’entrée de l’immeuble, se plaqua contre le mur et tenta d’écouter le rez-de-chaussée. Les salves de plasma et les explosions lui noyaient les oreilles.
    Mais il se concentra, força son ouïe… Aucun bruit ne lui parvenait du vestibule.
    Il franchit l’entrée ravagée. Le mur étouffait légèrement l’affreuse cacophonie de la bataille. Des débris de portes crissaient sous ses brodequins.
    Un grand escalier l’attendait droit devant. Il s’en approcha, s’arrêta devant la première marche. Quelle folie entreprenait-il ? Seul dans cet immeuble rempli d’ennemis déterminés… Ils détendaient leur province !
    Il commença à monter l’escalier. Peu à peu, le fracas de la bataille s’éloignait, s’étouffait. Mais son corps exsudait des odeurs métalliques et amères de poussière et de sang, lui rappelait à chacun de ses mouvements cette guerre. Ces hommes, ces femmes et ces enfants tués.
Comment a-t-il pu s’infiltrer ?
    Cette question clignotait dans l’esprit de Ronald. Et aussi :
Qui lui a confié une telle mission ?
    Ça n’avait pas été signalé. Dans aucune armée.
    Un piège ? Non. Des canadiens étaient tombés. Ce fusil avait bel et bien tiré. Et des civils seraient prêts à se sacrifier ainsi ?
    Ronald s’arrêta à un palier.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Bureau Ovale de la Maison Blanche


– J’allais parler de ce projet à Monsieur le Président, intervint Rossner.
    Les souvenirs affluèrent dans le cerveau de Victoria.
– Le projet Arc-en-ciel est une expérience que, sans la marshal Ielenna, nous pourrions qualifier de morte-née.
    Un doux euphémisme pour désigner ces longs mois de souffrance.
    Les images explosèrent dans sa mémoire, étouffèrent la voix du général. Le Bureau avait voulu accroître les capacités de ses agents. Plusieurs s’étaient portés volontaires pour ce qui s’avéra être un sinistre ratage.
– Le Secrétariat d’État à la Défense avait souhaité… disons, améliorer les différents corps d’élite, non seulement de l’armée, mais pourquoi pas… l’étendre à nos différentes polices : la Police Fédérale, les Marshals…
    Victoria se détourna de l’officier, cessa de l’écouter. Elle ne connaissait que trop bien cette réalité qu’il était en train de décrire en termes bien trop doux. Non ! De résumer !
    Ils avaient engagé des shamans sioux pour le projet Arc-en-ciel.
– Le but était de transmettre ce don de la sorcellerie indienne : la téléportation. Maïa ici présente sait de quoi je parle.
    Et Victoria aussi. On l’avait bien assez expliqué aux marshals, cavaliers, fantassins, fédéraux… qui s.'étaient portés volontaires comme cobayes. C’était une sorte d’arc-en-ciel magique.
    Les pouvoirs des shamans étaient bien réels. Mais pas leurs intentions. Ils étaient avant tout un groupuscule extrémiste dont le souhait était d’éradiquer la race blanche… Leurs sortilèges n’avaient qu’un but : éliminer les cobayes.
    Dans la souffrance.
    Les souvenirs continuaient à affluer… Ces affreuses brûlures dans chacun de ses os ! Ces instants atroces où, aveugle sourde et muette, elle avait reçu des pluies de coups…
    La douleur était nécassaire, prétentaient-ils. Elle était la clef du pouvoir de l’Arc-en-ciel. Alors ils frappaient, infligeaient leurs plus cruels sortilèges.
– Presque tous nos cobayes sont morts, poursuivit Rossner.
    Oh oui ! Victoria ne s’en rappelait que trop bien. La sueur grasse et froide qui trempait sa peau, collait ses vêtements… Ses paupières qui se soulevaient péniblement, dégageaient peu à peu sa vue brouillée de larmes… Ses bras faibles, qui parvinrent à la hisser…
    Au-dessus des cadavres qui l’entouraient.
– Cependant,
    Elle avait hurlé alors que les visages cruels des shamans l’encerclaient, la seule survivante. Leurs regards, mauvais, brillants de lueurs malveillantes, la toisaient…
– il s’est passé quelque chose d’étrange pour la marshal Ielenna.
    Elle avait eu la surprise de voir le dos de l’un d’entre eux. Puis de nouveau leurs faces.
    Déformées d’effroi.
    Ils s’étaient bien vite ressaisis, avaient levé leurs mains. Leurs paumes avaient lancé des éclairs.
– Quelque chose d’étrange qui lui a permis d’éliminer ces shamans qui nous avaient trahis.
    Oui. Victoria avait gagné le don de la téléportation. Ça lui avait effectivement permis de se débarrasser de ces salauds, mais ça lui avait aussi valu plusieurs mois d’examens, de prélèvements génétiques…
    Pour rien. Ce pouvoir était, un an après toute cette histoire, toujours une énigme pour la science. Une magie. Très différente de l’Arc-en-ciel des indiens. Eux pouvaient parcourir de longues distances. Elle avait besoin de voir sa destination. Mais malgré cette contrainte, c’était une arme redoutable. Ce minable de Wally n’avait pas été le premier à se laisser surprendre.
    Elle avait sauvé sa vie bien des fois, neutralisé bien des criminels… Cette souffrance avait été un prix élevé à payer pour cette puissance.
– Bien, conclut le général. À présent, je crois qu’il est temps pour vous de connaître l’objectif de votre mission.
– Ça concernerait pas une cargaison d’or volée au Nouveau-Mexique ? demanda la voix d’Inspiration Lunaire.
– Kitsune, j’aimerais infiniment que, pour le moment, ta sympathique complice se cantonne à ce bracelet où est sa place.
– Ça va, ça va, j’y retourne !

    Ronald jeta un regard interrogateur à la cambrioleuse. Qui hocha la tête.
    Il poursuivit :
– Ainsi que l’a découvert Inspiration Lunaire, il y a environ une semaine, un régiment de la Cavalerie escortait un chargement d’or à Fort Knox via le Nouveau-Mexique. Je laisse la parole au sergent Kallisto, qui est l’unique survivante du régiment.
– Attendez ! intervint Maddy Wild. Décimer un régiment de la Cavalerie ?
– Vous allez comprendre, répondit Kallisto. Le régiment a été attaqué par ce qu’il convient d’appeler des monstres.
– Des démons bien connus de mon peuple.
– Tu nous en parleras plus tard, Tahina. J’aimerais finir mon récit.
– Peut-être souhaitaient-ils nous venger…
– Assez ! coupa Ronald. Écoute le récit du sergent Kallisto et tu mesureras l’atrocité commise.
– Vous me parlez d’atrocité, vous qui avez décimé des générations entières de mon peuple ?
– Qui ont quand même réussit à se reproduire… se moqua Maddy Wild.
– Un sarcasme de plus et tu retournes dans une certaine prison. Où le directeur a une petite rancune…
    La braqueuse sourit, feignit une insolente indifférence.
    Mais se tut.
– Poursuivez, sergent Kallisto, ordonna le général.
– Ces monstres étaient en petit nombre, mais leur… Pour l’instant, je vais parler de peau, semblait à l’épreuve du plasma. Mon régiment n’a pas résisté longtemps. Certains monstres crachaient des flammes, d’autres griffaient et dévoraient… Je n’ai eu la vie sauve qu’en me cachant.
– Vous hésitez à parler de peau, remarqua la marshal Ielenna.
– Ça ressemblait plutôt à une espèce de membrane, ou à des écailles.
– Lors de son debriefing, intervint Ronald, le sergent Kallisto nous a décrit ces créatures aussi précisément que possible.
    Il se retourna et, face au mur, leva le bras et l’abaissa, raide comme un levier. Une ligne blanche apparut sur le ciment. Elle s'épaissait… Bientôt, un écran apparut. Des vignettes de photos se dessinèrent. Ronald tendit une main ouverte vers la première, referma les doigts et tira. L’image grossit vivement, recouvrit le fond blanc.
    Cette horreur n’était pas nouvelle pour lui. Mais elle demeurait plus que ses nerfs ne pouvaient supporter. Maintenant encore, il lui fallait puiser loin dans ses réserves de courage.
    La silhouette de ce monstre évoquait une baleine. D’immenses ailes translucides striées de veines noirâtresparcouraient ce corps long et adipeux. Des bosses semblaient jaillir de la peau grisâtre, comme des verrues ou des écailles.
    Il tendit la main vers la droite et la ramena rapidement à gauche.
    La face de la bête apparut. Trois yeux globuleux au fond écarlate, sans prunelle. Des pupilles jaunâtres y luisaient. En dessous de quatre narines béantes s’ouvrait une large gueule où brillaient d’innombrables rangées de crocs.
– Il y avait deux bêtes comme celle-ci, expliqua Ronald.
    Il entendit un léger tremblement dans sa voix. Pas l’idéal pour installer son autorité face à ces combattantes rebelles.
– Il est possible qu’elles ne soient pas parfaitement identiques. Vu ce qu’a vécu Kallisto, il est fort probable que sa perception ait été… amoindrie. Une chose est certaine : ces deux créatures ont… Disons, avalé la totalité de l’or.
– Elles avaient un creux ? rit Maddy Wild.
– Sergent Kallisto, il nous faudrait plus de détails sur l’attaque, intervint Ielenna. Est-ce que ça vous a donné l’impression de prédateurs qui fondaient sur vous ?
    La sergent répondit sans hésiter :
– J’ai plutôt eu l’impression d’une attaque soigneusement préparée. Comme par hasard, mon régiment a été attaqué en plein désert, sur un terrain particulièrement dégagé. Kà où nous étions vulnérables.
    Maddy Wild siffla.
– Fûtées les bestioles ! Vous vous rendez compte qu’elles planifient une attaque ? Vous savez ce que c’est, de planifier une attaque ? C’est des mois de repérage ! Et cet or ? Elles vont le dépenser à Las Vegas, c’est ça ? Non, elles se nourrissent de métal, point !
– Tahina, supposons que ces bestioles soient des démons.
– Ils se nourrissent de toute matière, morte ou vivante. Mais ce n’est pas une nécessité pour eux. C’est une de leurs manières de détruire.
– Des démons ! grogna Kitsune. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse contre eux ?
– Des démons braqueurs ? dit calmement Ielenna. Je suis sûre que Tahina a vu beaucoup de choses étonnantes dans sa vie, et si j’ai bien compris, Maïa connaît bien ce genre de créatures. Maïa, ça te paraît possible, des démons qui mangent de l’or ?
– Il est surtout étonnant que la sergente Kallisto ait pu leur échapper.
    Ielenna réfléchit.


Chapitre précédent                    Chaptre suivant


Montagnes Sanglantes


Ce vieux Rossner…
    Il montait une bien étrange équipe. Swenson Darmes sourit. Chacune de ces combattantes était redoutable. Mais jamais leur équipe ne serait soudée.
– Bon travail, Dreemac.
    Un échos de pas retenti dans un tunnel. Il se tourna.
    Une haute silhouette massive vêtue d’une peau de coyote autour de la taille entra dans la grande salle. De puissants muscles roulaient sous un pelage ras et sombre. Les flammes jetaient des lueurs orangées instables sur son visage au museau allongé et aux grandes oreilles pointues. Des ombres mouvantes dansaient sur le duvet, le nez plat et noir.
– Salut à toi, Swenson Darmes.
    Une voix grave et grasse, presque gélatineuse.
– Ah ! Milallo ! Je suppose que tu viens prendre ta part.
    Les yeux rouges brillèrent de cupidité. Les énormes bajoues pendantes se fendirent d’une caricature de sourire, révélèrent des crocs gris et luisants.
– En effet.
    Milallo leva une main menaçante. Des griffes acérées terminaient les larges doigts.
– Qui est Dreemac ?
    Il avait donc tout entendu !
L’oreille fine des dogechos…
    Swenson laissa sonner un bref rire.
– Une intelligence artificielle programmée par mes soins. Sois sans crainte, Milallo. Dreemac est l’un des alliés les plus précieux qu’on puisse avoir. Sans lui, jamais je n’aurais pu organiser ce vol. Allons, suis-moi ! Tu veux ta part, oui ou non ?
    Il se tourna et avança vers un tunnel. Le chef dogecho le suivit.
Bien sûr qu’il veut sa part.
    L’or et l’argent. Les meilleurs et seuls moyens de gagner la docilité de ce fauve. Lui en promettre attirait sa sympathie, mais ne pas le payer était fatal. Ses griffes et ses crocs étaient aussi avides de chair et de sang que son cœur était cupide.
    Leurs pas claquaient sur les marches de l’escalier naturel, résonnaient sous la longues voûte. D’innombrables flammes brûlaient dans des alvéoles.
– Il y a eu un imprévu.
– Quoi ?
– Tout le régiment n’a pas été tué. Il y a eu une survivante.
– Je croyais que tes créatures ne devaient faire qu’une bouchée…
– Moi aussi, je le croyais. Mais d’une façon ou d’une autre, un élément est parvenu à leur échapper. Ce qui n’est pas une mauvaise chose !
– Tu penses donc que l’armée ne va pas réagir ?
    Ce qui était inquiétant pour le dogecho et sa tribu. Certes, sa race était forte et rapide. Certes, son peuple était entraîné au combat dès le plus jeune âge. Mais leur technologie était si primitive !
– Elle est déjà en train de réagir.
    Swenson sourit, seul son profil était visible aux yeux de Milallo. Qui remarqua :
– Tu as une idée derrière la tête.
Cher Rossner !
    Après toutes ces années, il allait revoir ce général. Qui avait survécu à ses blessures…
    Pour son malheur.
– Ils sont en train de mettre en place un commando fort sympathique.
    Swenson s’arrêta devant un petit wagon de mine. Il s’y installa.
– Ils recrutent une guerrière katzène et une ondine.
    Le guerrier grogna de joie.
– Et tu ne seras pas mon seul complice.
    Oh que non !
    Milallo sauta sur la banquette.
– Mon peuple se ramollit ces derniers temps. Une bonne guerre contre des katzènes et des ondines pourrait éveiller les fiers guerriers que nous n’aurions jamais dû cesser d’être.
    Sa tribu comptait parmi les très rares dogechos à désapprouver cette paix dans laquelle ils vivaient parmi les mexicains humains.
    Le wagon commença à avancer dans ce tunnel où ne brûlaient que peu de torches. Ses rails descendaient une pente douce, qui se renforça. Ses roues crissaient contre les rails. Les flammes se succédaient à un rythme tranquille.
– Ces femmes ne sont pas à sous-estimer, prévint Swenson.
– Des femmes ?
    Le wagon accéléra. Les torches défilèrent de plus en plus vite.
– La sergente qui a échappé à mes créatures. Une Première Classe d’Infanterie qui peut s’avérer dangereuse…
    Le bandit énumérait les membres de cet étrange commando.
– Maddy Wild ? interrompit Milallo. La braqueuse ?
    Les flammes formaient à présent une ligne orangée. Les roues crissaient plus fort que jamais, fouettaient les tympans de leur cri strident.
– Je t’avoue ne pas comprendre ce que l’armée espère en tirer.
    Le dogecho déploya les griffes de ses doigts et les porta à sa bouche. Il les lécha longuement.
    Un fier guerrier. Et cruel…
– Tu me laisseras m’amuser avec la katzène et l’ondine ?
    Le wagon ralentit. La pente de son rail se redressa.
– Pourquoi pas. En attendant, tu vas pouvoir prendre ton dû.
    Le véhicule s’arrêta, enfin horizontal. Swenson descendit.
– Suis-moi.
– Tu me parlais d’autres complices…
– En effet.
    Ils avançaient dans une longue galerie aux murs creusés des mêmes alvéoles flamboyantes que la salle d’en haut. Les lueurs tremblantes modelaient pour eux des ombres mouvantes qui les suivaient comme des feu-follets ténébreux.
– J’ai repéré un jeune chef de bande. Je connais le moyen de m’assurer son obéissance.
    Un don que Swenson avait possédé très tôt, et dont il avait très vite appris à se servir. Les cœurs les plus forts avaient leurs faiblesses, les esprits les plus forts leurs failles. Certains aimaient trop l’argent, d’autres rêvaient de pouvoir. Milallo raffolait des deux.
– Des voyous de quartier ?
    Ils tournèrent dans un étroit boyau qui descendait vers un minuscule fond d’un jaune étincelant… Les yeux de Milallo brillèrent.
– Je comprends tes réticences. Mais ne les sous-estime pas pour autant. Ils ont une certaine expérience du combat. Et ce garçon est véritablement extraordinaire : je doute que tu aies vu une telle force et une telle agilité chez un humain.
    Et surtout, Wynston Eyglun était facile à diriger. Ses faiblesses étaient son sadisme et son goût du risque.
Wynston, tes gars et toi avez affaire à des professionnels.
    Cette simple promesse transformerait cette horde de petites frappes en instruments dociles.
Des femmes…
    Et cette précision leur donnerait le plus grand plaisir.
– Je connais aussi un assassin exceptionnel. Il dirige et entraîne une petite unité de combat.
– Et tu t’es assuré son obéissance ?
- À de nombreuses reprises.
    Et très facilement. Heinrich Aldron était un vieil ami.
– Et de ton côté, jusqu’où te suivrait ta tribu ?
    Un sourire ouvrit les babines de Milallo, révéla une nouvelle fois ses crocs d’un gris de fer.
– Jusqu’en enfer. Car ils savent que j’y précipiterai ceux qui ne daigneront pas m’y suivre.
– Parfait.
– Mais je t’ai interrompu. Tu n’avais pas terminé de me parler de ce commando.
– Exact. J’en arrivais à une cambrioleuse et sa complice. Une cambrioleuse exceptionnellement douée, d’après son dossier.
– Deux humaines…
– Doucement ! La complice est une intelligence artificielle.
    Alors que la tache dorée au loin s’élargissait, brillait de plus en plus fort, Swenson écoutait le chef dogecho rêver tout haut du sort qu’il réservait à ce commando d’humaines, quel repos elles seraient pour ses guerriers… Sans réel plaisir. Un tel déballage de cruauté ne le gênait pas. Mais ce type manquait vraiment d’imagination et de finesse !
    Au bout de longues minutes de monologue sur la fermeté des corps humains et la jouissance des femelles, le butin apparut enfin. Il étincelait dans sa fosse…
    Swenson tendit la main. Milallo s’accroupit, saisit une dizaine de lingots et se redressa sans effort. Cet or était pour sa force aussi léger que des plumes. Les éclats jaunes allumaient dans ses yeux rouges et avides leurs éclats.
– Dix de plus si tu t’avères à la hauteur contre cette katzène.
– Ha ha ! Pourquoi une telle fortune pour une si petite besogne ?


Chapitre précédent                    Chapitre suivant

Extrait du traité Des peuples et espèces de l´Amérique, par le Docteur Oscar Darwin


    Autre race étrange : les dogechos. Ces êtres, mi-canins mi-humains, bénéficient de capacités physiques différentes des katzènes —encore qu’ils soient eux aussi dotés d’une fourrure variable et de griffes rétractables–, mais aussi élevées. Leur force physique, par exemple, compte parmi les plus élevées jamais mesurées. Elle leur vaut d’être d’excellents ouvriers. Il n’est pas rare d’en voir dans des combats clandestins. Ils sont alors de redoutables adversaires, non seulement en raison de leur force, mais aussi de leurs griffes, qui peuvent être plus tranchantes encore que celles des katzènes.
    Les dogechos, contrairement aux katzènes, n’ont qu’une vision diurne. En revanche, leur odorat est bien plus sensible. Des expériences ont prouvé que ce véritable flair leur permettait de traquer des proies sur de très longues distances.
    Grâce à des traités et à de nombreuses lois sur l’intégration, le Mexique est parvenu à pacifier presque totalement les dogechos. On répertorie un nombre réduit d’extrémistes. Bien que peu nombreux, ces individus allient à leurs extraordinaires capacités un tempérament très agressif.
    Les dogechos sont divisés en nombreuses tribus aux coutumes très différentes. Certaines tribus vivent au contact des humains. Ainsi trouve-t-on dans les villes mexicaines plusieurs quartiers dogechos. D’autres ont adopté un habitat de type troglodyte. On trouve sous le sol du Mexique d’immenses cités souterraines éclairées par des puits de lumière (voir photo n°34). Très belles, ces cités n’en sont pas moins dangereuses pour certaines : elles abritent ces extrémistes… D’autres tribus, plus rares, sont nomades. Leur domaine est le désert du Mexique.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Detroit, Michigan,
Trente ans auparavant


    Son revolver à plasma tendu devant lui, Ronald s’engagea dans l’escalier, laissa derrière lui ce palier rempli de morts. Les semelles de ses rangers se posaient lentement sur les marches en lourds silences. Son ouïe tendue guettait le moindre pas, grincement de latte ou de porte… Les deux appartements sur l’avenue n’étaient plus que des caveaux aux tapisseries en lambeaux. Les cadavres y gisaient parmi un mobilier pulvérisé.
    De véritables amateurs ! Malgré leur nombre, ils n’avaient pas été capables d’atteindre cet unique soldat infiltré dans leur immeuble ! Et à l’étage du dessus, ça n’avait pas l’air bien vif non plus. Le bruif de la fusillade, ses cris, ses détonations, ses explosions… Rien n’avait attiré personne ! À moins que… Oui, ils devaient tendre un piège.
    Ou… Ce mystérieux tireur… Mais oui ! C’était celui-là qu’ils devaient traquer !
    Non. Ils n’étaient pas si stupides, tout de même !
    Une marche. Puis une autre.
    Aucun bruit à l’étage. Comme si…
    Ronald se plaqua contre le mur et fléchit ses jambes, ses pieds parvenaient à se poser sur le bois de l’escalier sans claquement.
    Aucun mouvement en haut.
    Il monta une marche. Puis une autre.
    Des détonations lui parvenaient. Pas proches. Étouffées. Derrière les portes.

    Le haut de l’escalier. Ronald y arrivait, le revolver tendu devant lui. La gâchette semblait aimanter son doigt, souder le métal et la peau, les fusionner…
    Le palier. Désert.
    C’était bien des appartements fermés que provenaient les tirs de plasma. Aucun de ces minables ne l’avait donc vu entrer dans l’immeuble ? Personne ne lui tendait le moindre piège ?
C’est trop facile…
– Faut avoir la peau de ce type ! dit une voix.
    Bingo !
    Ronald fonça se plaquer contre un mur, ne prêta qu’une vague attention au
– Je m’en occupe !
    Très bien. Il allait avoir de la visite d’un instant à l’autre.
– On te suit !
– Non ! Vous deux, vous restez ici. Continuez à faire tomber ces salauds de ricains ! Lou, avec moi.
– Encore un !
– Non ! Essaie pas de l’avoir comme ça ! Tu veux qu’il ait ta peau ? Il est au-dessus !
    Ah ! Ils parlaient de ce tireur d’en haut… Ce type avait besoin d’un coup de main !
– Fais gaffe à toi !
    Quelques secondes passèrent. Pendant lesquelles des pas frappèrent le plancher, derrière une porte. Qui s’ouvrit. Ronald tira une fois, puis une autre. Ses deux rayons de plasma volèrent en longs traits blanchâtres. Il bondit en avant, vers la porte, pressa encore la détente, une autre fois, puis encore une… Ses décharges devinrent salves… Deux hommes tombèrent, des trous sanglants ornaient leurs épaisses chemises à carreaux. Leurs corps heurtèrent le plancher en un grand bruit sourd.
    Les tirs cessèrent dans l’appartement. Le silence soudain ressemblait à celui d’un tombeau.
    Une détonation le déchira. Elle provenait de l’extérieur. Et d’en haut… Le tireur !
    On cria de douleur. L’arme cracha à nouveau.
– Je vais lui faire la peau, dit une voix.
    Qui hurla soudain :
– Allez, montre-toi !
– Mais t’es fou ! Arrête !
    De nouvelles détonations.
– Non !
    Un claquement sec sonna sur le bois de l’escalier. Plus haut…Un autre… Des pas ! On descendait !
Imbécile ! jura-t-il en pensée. Pour lui-même. Il s.'était fourré dans ce guêpier, convaincu que sa discrétion suffirait. Mais non ! Même le plus stupide des amateurs n’aurait jamais eu l’idée d’attaquer seul un immeuble ! On avait bien dû le voir entrer, c’était évident.
    Un autre pas.
    Ronald jeta de rapides regards autour de lui. Où se cacher ?
    Encore un pas. Lent. Et… léger ?
Ce n’est pas le moment !
    Un abri, vite. Cette porte…
    Encore un pas.
    Mais oui ! Cet appartement donnait sur la cour intérieure. Il était sans doute désert ! Ronald y fila d’une démarche rapide et silencieuse. L’entraînement de l’Infanterie. Se déplacer sans être vu ni entendu.
    Un pas. Il ne put s’empêcher d’imaginer une botte sur une marche.
    Encore un pas.
    Les pieds de l’homme devaient être visibles dans l’escalier… Et bientôt…
Non ! Je ne dois pas y penser !
    Il saisit la poignée et la tourna, poussa la porte. Qui s’ouvrit sans résistance.
    Encore un pas.
    Il s’engouffra dans l’appartement.
– Est-ce que quelqu’un peut m’aider ? supplia une voix.
    En hauteur. Aigüe. Comme celle… d’un enfant ?
– S’il vous plaît !
    Mais oui ! Un garçon encore très jeune.
    Quelques pas se succédèrent.
– Attendez… dit-on dans l’appartement voisin.
    Celui où cet étrange tireur avait tué des occupants.
– Je crois que quelqu’un descend.
– Tu crois que c’est le moment ?
– Au secours ! supplia l’enfant.
– C’est… C’est la voix du petit Swenson !


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Chicago


    Le cheval-robot plia ses pattes. Sans attendre d’ordre des deux colosses qui le flanquaient, toujours juchés sur leurs machines, Pete descendit, l’anxiété distillait sa glace fondue dans son ventre. Des trottoirs jonchés de tas d’ordures longeaient la rue sinueuse. Les immeubles exhibaient leurs traînées noirâtres. Une bande de ciel bleu serpentait piteusement entre leurs sommets crasseux.
    La pointe d’une botte frôla la nuque de Pete.
– Avance, poussa l’un des deux baraqués. Wynston t’attend au fond.
    Presque malgré lui, ses pieds le menèrent sans hâte dans cette rue des bas-fonds. Une bonne dizaine de minutes plus tôt, les deux gars s’étaient pointés dans le saloon où il vidait tranquillement un verre de whisky. Wynston voulait le voir. Tout de suite. Pas bon, ça. Alors il les avait suivis dehors, où un cheval-robot l’attendait.
    Wynston Eyglen le demandait.
– Le fais pas trop attendre, dit la voix calme de l’autre.
    Pete soupira, espéra que l’air charrie un peu de cette peur qui lui tenaillait les tripes. Il accéléra légèrement son pas. Les poubelles renversées, les portes défoncées, les fenêtres brisées et les murs sales se succédaient en un défilé poisseux. Des rats trottaient sur le pavé, se dressaient sur le passage de ce garçon, dardaient vers lui leurs yeux noirs, puis se désintéressaient.
Ça aurait dû être une belle journée !
    Vingt bonnes minutes plus tôt, il buvait un bon whisky glacé, admirait des belles jambes bien longues et bien fermes qui se levaient au rythme d’un piano automatique. Une chanteuse mignonne à croquer le charmait de sa voix toute chaude. Et puis…
– C’est toi, Pete Olgers ?
– Euh… Ouais, qu’est-ce qui se passe ?
– Wynston veut te voir !

    Et merde ! Ça, c’était la poisse. Qu’il avait bien cherchée. Quand on achetait de la gnôle chez un gusse pareil, on payait cash. Pete avait demandé un délai.
    Il glissa la main dans sa poche. Ses doigts rencontrèrent le bois verni de cette garde où était repliée une lame. Bien affûtée… et qui rencontrerait la chair de Wynston Eyglen. Mais oui ! Pas plus tard qu’aujourd’hui ! Peter Andrew Olgers, l’assassin de Wynston Eyglen ! La Légende de Chicago ! Une douce chaleur chassa cette peur glacée de son ventre.
Pourquoi j’ai eu la trouille ? Je suis trop con !
    Mais oui ! Cette arme le sauverait !
– Où est mon fric ? cria une voix.
    L’écho rebondissait sur les murs sales.
    La Légende de Chicago sursauta, leva le nez vers la première résonnance. Sur sa droite. Personne. Sur sa gauche, où les syllabes vibraient encore. Personne.
– Olgers, la semaine est passée…
    Saleté d’écho ! Cette voix provenait d’en haut, à gauche, à droite, devant, derrière… Il était où, cet enfoiré ? Pete serra la garde un peu plus. Le bois lui semblait si chaud…
    Oui, bon. On était d’accord pour un crédit, et… on était déjà au bout.
– Faut que je t’en parle.
– Tu l’as pas, c’est ça ?
    Non. Enfin si, mais les deux mille dollars étaient prévus pour le saloon.
– Wynston, je suis pas assez con pour me balader en ville avec une somme pareille ! Bon, t’es où ?
    Un choc sourd retentit derrière Pete.
– Ici.
    Il se retourna, sa main fourrée dans sa poche toujours serrée sur le couteau, son pouce sur le verrou du cran d’arrêt.
    Wynston Eyglen se dressait, ses énormes bras musclés croisés contre son torse nu, en dessous de ses pectoraux parcourus d’épaisses veines saillantes. Ses longues scarifications habillaient sa peau hâlée d’un affreux filet de cicatrices. Son pantalon de toile rentré dans ses bottes semblait flotter sur ses jambes pourtant puissantes. Le large bord de son Stetson blanc jetait sur son visage une ombre où ses yeux bleu acier brillaient d’un éclat cruel, ou lubrique. Atrocement malsain.
– Alors, faut que tu me parles de mon fric
    Il tapota son oreille chargée d’une rangée d’anneaux d’or et d’argent. Un pour chaque viol, racontait-on.
– Je t’écoute.
– Je l’ai pas sur moi, c’est tout. Mais si on vient chez moi…
    Chez ses parents en réalité. Pete n’avait que seize ans
(Un an de plus que ce salaud !)
et vivait dans la belle maison de sa famille. Les Quartiers Nobles de Chicago, à l’opposé de ces sinistres Bas-Fonds.
– T’avais une semaine, Olgers.
– On va régler ça, promis !
Pas en te remboursant…
    Un bon coup de lame dans ces abdominaux qui ressemblaient presque au mur d’une forteresse.
    Wynston hocha la tête.
– Très bien. On va régler ça…
    Il tendit la main.
– Putain, soupira Pete. Je te dis que j’ai pas le fric sur moi !
– Bizarre… Mes gars t’ont trouvé dans un saloon… Tu y es allé les poches vides ?
– J’ai été invité.
– File-moi ta veste.
– Hein ?
    Quelque chose partit. Vif comme un éclair. Un poing ! En plein dans le ventre… Les genoux de Pete s’effondrèrent sous lui, il dégringola mollement. Son corps heurta les pavés, protesta à grands cris de douleurs aiguës. Son estomac le brûlait, le gelait, ses poumons tentèrent d’aspirer de grandes goulées de cet air qui venait d’en gicler…
    Des pas lents résonnèrent sur les pavés sales. La pointe des bottes de cuir brun clair lui apparurent. Vinrent les talons. Les semelles de métal brillaient comme
– File-moi ta veste, insista Wynston.
OK !
    La lame. C’était le moment. La main de Pete jaillit de sa poche, son pouce pressa le cran d’arrêt.
Clic !
    Du métal brilla, il le plongea vers la botte.
    Qui se retira, fonça vers son poignet. Des os craquèrent, irradièrent tout son bras de leur souffrance.
– Pas mal essayé.
    Wynston s’accroupit, empoigna la gorge de Pete et se redressa, le souleva des pavés. Ses doigts serraient, comme si toute la force de son corps se concentrait dans leurs articulations. Ces étaux semblaient pourtant détendus. Comme tous les muscles. Le bras, tendu et levé, ne tremblait pas plus que s’il avait été laissé ballant.
La Légende de Chicago, pensa le petit bourgeois.
    Sa bouche tentait vainement de respirer. Une asphyxie commençait à écraser sa poitrine entre ses mâchoires chaudes. Des points noirs piquetaient la rue, le crâne ras et le visage de Wynston. Ils s’élargirent, comme si des mites dévoraient les couleurs.
Pas ça !
    Ses pieds fouettaient l’air au-dessus du sol, se levaient vers… Ils ne frappèrent que du vide. Ses mains tentèrent de saisirent ces doigts qui l’étranglaient.

    Le micro-télégraphe vibra dans la poche de Wynston. Il soupira, le sortit sans quitter des yeux le pauvre merdeux qui se débattait
(Pathétique !)
et toucha la mention Accepter la communication sur l’écran.
    Juste en dessous de Swenson Darmes.
    Tout s’effaça, puis apparut : J’ai du boulot pour toi. Preneur ?
– Faudrait m’en dire plus.
Un problème avec ma dernière opération. J’ai besoin d’un commando.
– Un commando ?
    Au bout de son bras, Olgers se débattait de plus en plus mollement. Le pouls faiblissait sous ses doigts.
– Y aura qui en face ?
Une équipe sélectionnée par l’armée.
– Rien que ça ! Des militaires…
C’est plus compliqué.
– Faudrait me donner plus de détails. Vous voulez peut-être me voir ?


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Académie militaire de West Point,
vingt ans auparavant


– Garde à vous !
    Des rangées de jeunes hommes se roidirent, debout sur une immense étendue d’herbe. Ronald s’approcha de cette forêt de crânes rasés et d’uniformes, la longea d’un pas vif.
– Demi-tour, gauche ! hurla le général.
    Les recrues se tournèrent, simultanés comme des rouages. Les rangs se succédèrent, exécutèrent encore quelques mouvements. Enfin se dressa une maison de verre fumé sur la gauche. Deux sentinelles flanquaient une grande porte, elles se redressèrent et saluèrent de la main droite.
– Lieutenant-colonel Ronald Kenneth Rossner. Autorisation USS Trois Sept Neuf Trente-huit.
    Le grand panneau noir coulissa, laissa entrer l’officier.
– Bonjour, lieutenant-colonel Rossner, salua une hôtesse.
    Elle plaça un micro devant sa bouche et une trompe contre son oreille.
– Général Shelby ? Le lieutenant-colonel Rossner est là. Bien, mon général. Le général Shelby va vous recevoir dans quelques instants.

– Asseyez-vous.
    Ronald remercia et s’installa sur le siège que lui désignait le général de son énorme main. Même assis, le grand officier laissait deviner sa haute et puissante stature. Son uniforme gris clair semblait étouffer ses énormes muscles.
– Rossner, ce que j’ai à vous dire est… délicat.
    L’inquiétude crispa les lèvres et le front du lieutenant-colonel.
– Je vous écoute, dit-il en s’abstenant de soupirer.
– Il s’agit de votre fils.
    Swenson ! Ce petit garçon dont le père était devenu fou et fusillait depuis sa fenêtre ses voisins. Il avait fallu jouer très serré pour ne pas finir flingué sur ce palier. Retirer sa veste, imiter l’accent canadien, improviser une histoire de pauvre type réfugié dans l’immeuble, de famille tombée sous le plasma de ces salauds d’américains… On lui avait proposé de se poster à une fenêtre et d’en flinguer quelques-uns. Mais il avait eu l’idée de signaler que ce tireur fou rendait cette stratégie inutile. On avait donc traqué le père de Swenson dans son appartement. Et on avait eu sa peau.
    Le Michigan avait bien vite capitulé une fois Detroit prise. Des traités l’avaient séparé du Canada pour le rendre américain. Ainsi que ses nombreuses richesses : ses métaux, ses minerais, ses roches si précieuses… Cette guerre avait laissé de nombreux orphelins, dont Swenson Darmes. Ronald s’était souvenu du courage de cet enfant. l’avait adopté. Le petit, en grandissant, avait révélé d’impressionnantes capacités, tant intellectuelles que physiques. Il avait manifesté sa volonté d’intégrer l’armée américaine. Ronald avait eu de bonnes raisons d’approuver cette idée. Et pas seulement les dons du jeune… Il l’avait donc envoyé à Westpoint dès sa majorité.
– Que se passe-t-il exactement, mon général ?
    Une moue gênée pinça les lèvres d’Albert Shelby, crispa le visage carré et charnu sous les courts cheveux gris aciers.
– Vous étiez l’un des meilleurs cadets de notre académie et avez, par la suite, prouvé votre valeur. Notamment lors de la guerre du Michigan.
– Mon général, voudriez-vous en venir aux faits, je vous prie ?
– Lorsque vous avez inscrit Swenson dans notre académie en nous signalant ses aptitudes, nous n’avons pas douté de vous un seul instant. Pour les raisons que je viens de vous rappeler. Il est vrai que Swenson a montré des aptitudes exceptionnelles qui pourraient faire de lui une recrue prometteuse.
– Pourraient…
    Le général joignit les paumes de ses mains.
– Puis-je vous poser une question franche, Rossner ?
– Je vous écoute.
– N’avez-vous jamais eu… des problèmes d’autorité avec Swenson ?
– Il me semble en avoir déjà parlé lorsque j’ai demandé qu’on lui fasse passer les tests d’admission !
    Ronald ne connaissait que trop bien son fils adoptif. Enfant turbulent et insolent, adolecent difficile malgré son intelligence… L’armée devait non seulement lui permettre d’exprimer son potentiel, mais aussi de calmer son tempérament indocile.
    Ce qui semblait raté…
– Il m’a posé de sérieux problèmes tout au long de sa scolarité. Comme ses instructeurs l’auront sûrement constaté, c’est un jeune homme d’une grande intelligence.
– Nous sommes d’accord.
– À l’école, cette intelligence a été… à double tranchant : il assimilait tout si vite qu’il en venait à… s’ennuyer profondément. D’où son comportement.
– Et le fait que… Ne croyez pas que je me mêle de votre vie privée, mais… vous ne vous êtes jamais marié, je crois.
– En effet, mon général.
    Ronald avait eu de nombreuses petites amies. Même après avoir adopté l’enfant du Michigan.
– Mais je ne pense pas que cela ait perturbé Swenson.
    Il en était même sûr. Le garçon se montrait sous son meilleur jour aux yeux de ses différentes belles-mères. Quand la relation se terminait, il haussait les épaules, trouvait ça dommage… mais accueillait chaleureusement la suivante.
– Je vois, reprit le général. Mais… on ne vous a jamais signalé des comportements violents ?
    Ronald sursauta.
– Eh bien… Vous savez comme moi que les enfants peuvent être caïds ou souffre-douleurs. Swenson a souvent été l’objet d’insultes, de moqueries…
– En raison de ses origines michiganes, je suppose.
– Tout à fait. Mais il n’hésitait jamais à se défendre. C’étaient ces comportements qui m’étaient signalés. Je suppose, si vous me posez cette question, que ses instructeurs ont constaté…
– Ils ont constaté une violence particulièrement inquiètante.
– Quoi ? Attendez…
– Votre fils adoptif a déclenché volontairement des bagarres. Et il n’était sous l’emprise d’aucun produit, ce qui aurait pu constsituer une explication.
– Déclenché des bagarres ? Mon général, je vous assure que…
– Darmes est en détention préventive. Il attend d’être jugé par la Cour Martiale.
– Attendez ! Que s’est-il passé exactement ?
– Un de ses camarades est mort. Et nous sommes dans l’obligation d’en réformer deux autres…
    Le lieutenant-colonel eut l’affreuse impression qu’une trappe venait de s’ouvrir sous sa chaise et le laissait tomber dans un gouffre. Il entendit la voix du général, si lointaine :
– Ainsi que deux officiers.
    Ronald bondit, plaqua ses paumes contre la table et s’approcha du général. L’envie de saisir le col de cet uniforme plein de jolis gallons démangeait ses mains…
– Que s’est-il passé ?
    Shelby soupira.
– Darmes refuse de raconter sa version des faits. Il a été interrogé à plusieurs reprises, mais s’obstine à demeurer silencieux.
– C’est absurde ! Quel intérêt y aurait-il ?
– Nous nous posons la même question. Mais il y a eu de nombreux témoins, et ils sont unanimes : c’est bien lui qui a provoqué ces hommes.
– Comment a-t-il pu tuer un homme et en rendre quatre infirmes ?
– Rossner, je vous ai fait venir afin que vous m’aidiez à comprendre votre fils.
– Je n’y comprends rien ! Swenson n’a jamais fait preuve de…
– Que saviez-vous de lui en l’adoptant ?
Oh non ! Pas de leçons là-dessus !
    Cet enfant semblait condamné à grandir dans un orphelinat. Il avait vu son père devenir fou, assassiner sa mère… Qu’aurait-il donc fallu ?
    Ronald sentit une crispation dans ses mains. Intrigué, il baissa les yeux.
    Sur ses poings fermés et tremblants malgré lui, les articulations des doigts pâlissaient. Il les desserra.
– Qu’attendez-vous de moi ?
– Je voulais juste que vous m’aidiez à comprendre votre fils.
    Ronald réalisa soudain que lui-même n’en avait pas été capable.


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Las Vegas, Nevada


– Je conçois fort bien que votre défaite, commença Orville.
    Il vit le ciel défiler,
– ait pu vous irriter…
puis son dos heurta le trottoir. Le visage du mauvais perdant grimaça au-dessus de son regard et s’approcha. Une bien mauvaise pioche que ce Gerry De Lewitt. Surtout son garde du corps. Pas loin de deux mètres, largement cent kilogs… Sur le crâne chauve et autour des traits contractés, l’enseigne rouge allumait une auréole sanglante.
Note pour l’avenir, pensa-t-il alors que les mains du colosse empoignèrent son col. Ne plus jamais tricher contre un individu dont le garde du corps pèse le double de…
    Il fut soulevé, plaqué contre le mur du saloon. L’homme déchira sa veste, parcourut de la main les poches intérieures.
– Pas question, protesta Orville. J’ai gagné cet ar…
    Le grand costaud lâcha une main, la ferma en un poing énorme qu’il brandit…
    …et arrêta son geste.
– Discutons de tout cela calmement, voulez-vous ? sourit Orville.
    Son mini-pistolet à plasma avait jailli de sa manche. Le canon, pas plus large qu’un stylo, frôlait le menton carré de son adversaire. Dont la colère semblait avoir fondu. Ses traits étaient toujours contractés, mais c’était de la peur.
– Bien. Nous sommes d’accord sur au moins un point : du fait que je l’aie gagné, cet argent m’appartient.
    Une main saisit son poignet et le souleva,
– Non, rétorqua la voix de De Lewitt.
éloigna l’arme du visage.
Je sens que la soirée va être longue…
– Neeryke, on va épargner ta belle petite gueule. Il suffit que tu me rendes tout mon fric.
    Ne pas céder…
– On a à parler, Messieurs.
    Une voix féminine… Orville la connaissait…
    Puis tout s’enchaîna. Le costaud couina et s’écroula. De Witt parla… Non ! Il glapit ! «Où elle est ?» Il dégaina,
– Où tu te planques ?
son genou plia sous lui. Tout son corps tomba, pesa sur son bras armé qui s’agita, pitoyable comme un grand lombric.
– Je vais avoir ta p… Montre-toi !
    Orville pointa son mini-revolver sur le visage pâle et crispé de peur.
– Je ne la provoquerais pas si j’étais vous, De Lewitt.
    Le caïd ne semblait pas l’entendre. Il s’obstinait à chercher de son regard presque fou cette adversaire…
    Qui apparut à côté de lui et envoya son pied dans le poignet. La main lâcha l’arme. Puis la marshal Victoria Ielenna cessa d’être visible. Elle réapparut, accroupie tout près du revolver, le saisit.
– Puisque vous pouvez marcher, De Lewitt, emmenez donc votre singe.
    Le truand fixait sur ce Colt tenu dans son poing un instant auparavant comme si la Mort en personne dansait dans le canon. Ses jambes vibraient, sa respiration giclait de son torse trop agité en halètements sifflants. Il plia ses genoux tremblants, les talons de ses bottes glissèrent sur le trottoir. Une semelle se plaqua contre le sol. L’autre. Les mains s’appuyèrent
    Indifférente à la peur de son minable adversaire qui tentait de se hisser, la marshal Ielenna se tourna vers :
– Orville, connaîtrais-tu un endroit discret ?
– Un endroit discret ? À Las Vegas ? Eh bien…
– Tu as pris une chambre en ville pour quelques jours ?
– Eh bien… Oui.
Et un grand lit !
    En voudrait-elle ? Orville ne prendrait jamais le risque de lui proposer. Elle ne serait pas la première belle femme qu’il séduirait. Mais une marshal n’était pas la proie idéale.
– Ça fera l’affaire, approuva-t-elle. Tu m’y emmènes ?
– Si vous voulez bien me suivre… Ça fait plaisir de vous voir, Marshal.
    Surtout qu’elle était bien jolie.
– Mais vous inversez les rôles : ce sont les vaillants chevaliers qui secourent les belles dames, d’ordinaire !
– T’oublies un détail : les vaillants chevaliers évitent de se mettre dans des situations pareilles.
– Certes…

– Et voici ! invita Orville en ouvrant la porte de la suite.
    Les mains du grand costaud avaient entaché l’élégance du joueur : les grands lambeaux de sa veste pendaient, de bien vilains plis froissaient sa chemise et son gilet…
– Tu te refuses rien, remarqua Victoria.
    Un lustre éclairait d’épaisses tapisseries blanc crème, de larges fauteuils garnis d’un épais cuir. Orville ôta sa veste déchirée et son gilet.
– Les cartes, expliqua-t-il en desserrant son nœud papillon. Asseyez-vous, je vous en prie. Un whisky ?
– Non. Des infos.
– Ah… J’ai toujours apprécié votre façon d’en venir au fait. De quoi s’agit-il ?
– Orville, ce que je vais te dire est top secret.
– Top secret ? Les marshals ne sont pas des agents secrets, il me semble !
– Exceptionnellement, si !
– Je vois…
    Orville s’assit sur un fauteuil et se coula contre le cuir.
– Vous pouvez me parler en toute confiance.
    Victoria le savait capable de la plus grande discrétion. En bon joueur professionnel, il était célèbre dans bien des cercles, des casinos… Souvent, des mauvais perdants tentaient de se venger. Ce soir, elle avait été là pour le tirer d’affaire, mais la plupart du temps, il s’en sortait grâce à ce mini-revolver qui en surprenait plus d’un. Orville Neeryke était néanmoins capable d’obtenir les informations les plus délicates sans même paraître les demander. Plusieurs truands étaient tombés grâce à lui, et aucun n’avait pu se venger, faute de savoir de qui venait la trahison.
    Elle lui résuma l’attaque du convoi.
    Orville écouta jusqu’au bout, puis hocha la tête.
– C’est moi qui espère en vain ou t’as une petite idée ? sourit Victoria. Je remarque aussi que ces monstres, ça a pas l’air de te surprendre…
– On ne peut décidément rien vous cacher ! Ce sont précisément eux qui me donnent ma petite idée.
– Je suis preneuse.
    Elle glissa la main dans la poche de sa veste et en sortit son portefeuille.
– Je t’écoute.
– Tarif habituel ?
– Ça me va.
– Bien. Le nom de Delilah Spakes vous dit-il quelque chose ?
– Non. Ça devrait ?
– Disons que vous êtes bien excusable. Officiellement, elle dirige une maison close à Detroit. Mais ce qui se raconte sur elle est… plus inquiétant : j’ai entendu parler de différents trafics.
– D’or ?
– Ce n’est pas son rayon. Mais là où elle pourrait vous intéresser, c’est qu’elle est férue de sciences et d’occultisme.
    Surtout que ces monstres étaient, d’après Tahina, des démons katzènes. Ça collait plutôt bien.
– Delilah Spakes… Detroit, c’est ça ?
– Oui. Sa maison close n’est pas la plus connue de Detroit. Elle s’appelle l’Orchidée Pourpre. Tant que j’y suis, et ce renseignement sera compris dans le tarif : je vous déconseille d’aller seule pour l’interroger.
– Tu penses qu’elle serait capable de m’envoyer ses monstres ?
– Il y a une dizaine d’années, Delilah Spakes a adopté deux sœurs jumelles orphelines. Emily et Mealia Darkwing. Elles étaient encore de petites filles à l’époque, mais se distinguaient déjà par des comportements… anormalement violents. Aujourd’hui, les jumelles sont majeures, mais vivent encore avec leur mère adoptive. Et… elles seraient ses gardes du corps. Oh ! Je ne mets pas vos aptitudes physiques en doute et ai constaté ce soir l’efficacité de… votre pouvoir. Mais j’ai entendu dire qu’elles avaient des armes… très spéciales.
– T’en sais plus sur ces armes très spéciales ?


Chapitre précédent                    Chapitre suivant


Maryland


    Dehors, les sabots métalliques des chevaux-robots martelaient la route, les roues la frottaient. Swenson Darmes tira une manette. Un rideau coulissa, révéla la vitre de la diligence. Un rai de lumière tomba dans l’habitacle puis s’élargié, brilla sur les banquettes de cuir noir et les tapisseries de velours ocre. De l’autre côté du verre, une ombre géante et dense se dressait, surmontée d’une fraîche verdure.
    La forêt du Maryland. Ses arbres peuplés de créatures et baignés de légendes. Ses fontaines et ruisseaux aux mille couleurs qui coulaient entre les troncs.
    La diligence tourna dans un vaste chemin de terre battue qui fendait la forêt. Au-dessus, une toiture de feuillages jetait une épaisse ombre. Les chocs des sabots s’étouffèrent sur ce nouveau sol. Des virages se succédèrent, des kilomètres défilèrent au sein de cette masse verte et noire qui digérait le véhicule.
    La diligence s’arrêta. Swenson ouvrit la vitre et y passa sa tête. Une haute silhouette approchait. À chaque pas, les bottes soulevaient des petits nuages rouges rouges de terre battue. Le long corps maigre flottait dans un manteau gris clair, des galons brillaient aux épaules. À un ceinturon pendaient deux fourreaux chargés de sabres, les gardes ressemblaient à des revolvers. D’un chapeau à large bord dépassaient des mèches blanches.
    Swenson sourit lorsque les yeux de l’homme lui apparurent. Aucune expression ne luisait dans les prunelles privées de couleur. La bouche aux lèvres fines demeurait droite. Neutre. Froide.
– Toujours ponctuel, Darmes, salua l’homme d’une voix glaciale.
    Il leva sa main gantée de blanc.
– Toujours heureux de te voir, Heinrich.
    Swenson pressa un bouton au plafond. La porte coulissa, un marchepied se déploya. Heinrich Aldron, sans attendre d’y être invité, monta.
– Ça faisait longtemps… sourit-il.
    Oui. Tout avait commencé dans cette prison militaire. Swenson, jeune soldat violent et ingérable, avait été reconnu coupable du meurtre d’un gradé. Heinrich, plus âgé, admis à Westpoint en dépit d’un albinisme qui aurait dû lui valoir d’être réformé, avait été pris en flagrant délit de vol de matériel. Ces deux criminels avaient rapidement sympathisé. Ensemble, ils s’étaient évadés. Depuis, chacun avait dessiné sa carrière. Heinrich dans le braquage, Swenson dans… tant de trafics !
– Qu’est-ce que je peux faire pour toi, cette fois ?
– Tu veux un verre ?
– Je dis pas non…
    Le caïd saisit une trompe de cuivre accrochée au-dessus de la vitre
– Double scotch avec glace. Deux verres.
    De gros cliquetis résonnèrent dans l’amoire à boissons de la diligence, suivis de ronflements électriques et liquides.
    Il se tourna vers son vieil ami
– Ma dernière opération s’est passée… disons, moins bien que prévu.
– Ça te ressemble pas.
    L’armoire à boissons coulissa sur des rails intégrés au plancher, s’arrêta face à la banquette. Son panneau glissa vers le haut. Sur une étagère attendaient deux verres où des glaçons baignaient dans un whisky de couleur ambre..
    Swenson en saisit un.
– Tu as entendu parler d’un vol au Nouveau-Mexique ?
    Heinrich se servit à son tour.
– À la tienne. Oui, un chargement d’or volé à l’ar…
    Les yeux décolorés s’ouvrirent.
– C’était toi ?
– Uniquement le cerveau.
– Un beau coup ! Et comment tu voulais que ça se passe ?
– Heinrich, il y a eu une survivante.
    Swenson nut une gorgée et résuma l’attaque et les découvertes de Dreemac.
– Je me suis dit que tu connaissais peut-être l’une de ces filles. Maddy Wild…
    La bouche de l’albinos se courba et s’ouvrit. D’entre les dents blanches s’échappa un rire grinçant.
– Alors ça ! J’avais de ses nouvelles par la presse ! Et voilà que mon vieil ami Swenson Darmes me parle d’elle !
– Tu la connais bien ?
– Elle s’appelle en réalité Madeline Fisher.
– Dreemac me l’a déjà dit.
– Elle a fait ses premières armes dans ma bande.
    Swenson dressa la tête.
– Raconte.
– Très bonne tireuse, rapide, précise… Mais ça, j’en ai vu plein défiler, tu t’en doutes. Ce que j’avais jamais vu et que j’ai jamais revu depuis, c’est quelqu’un d’aussi doué pour les explosifs.
– Elle a voulu fonder sa bande à elle ?
– Ouais. Faut dire qu’elle supportait mal d’avoir un chef.
– Un peu comme nous à Westpoint…
    Les deux hommes éclatèrent de rire.
– Tu vas m’être utile une fois de plus, dit Swenson une fois calmé.
– Je l’ai pas été pour le vol. Faut dire qu’un coup pareil, t’est bien le seul de ce foutu pays à avoir les moyens de le monter !
– Tu connais bien cette Maddy Wild. Et ta bande aussi…
– Pas tous. Je te vois venir ! Mais ta bande à toi, alors ? Pas que je m’inquiète pour eux, hein, mais…
– Je suis désolé de te décevoir. Je croyais que ça t’amuserait…
    Heinrich dégaina d’un geste vif un de ses sabres-revolvers.
– Tu me connais bien, pas vrai ?
    Swenson s’enfonça dans la banquette et but une gorgée de whisky.
– Dois-je comprendre que j’ai vu juste ?


Chapitre précédent                Chapitre suivant


Côte californienne


– Franchement pratique, félicita Karen Carmilla de son ton froid.
    Elle saisit un cigare dans une poche de son gilet, le plaça entre ses dents et, de son briquet, l’alluma. Derrière son cheval-robot, l’arc-en-ciel de Maïa s’estompait. Devant, la shamane se tenait en selle, ses bras autour des hanches d’Eanswide Eistele. D’un côté, le vent poussait une fine couche de sable vert, en traçait un nuage d’émeraude. De l’autre, la lente marée du Pacifique saluait de son chant lancinant, charriait ses odeurs d’iode.
– Et t’as aussi pu envoyer la marshal à Las Vegas ? demanda la chasseuse de primes.
– Je sais ce que je fais, répondit Maïa.
    Sa voix sèche trahissait son agacement.
– Cesse de mépriser des arts que nous maîtrisions déjà alors que les tiens n’avaient pas encore colonisé nos terres.
Ça va être joyeux, cette mission !
    Karen aspira une bouffée de son cigare et recracha un nuage de fumée.
– J’en ai assez vu dans ma vie pour rien mépriser.
– Mais jamais la magie apache, semble-t-il.

– J’en ai vu d’autres, OK ? coupa la chasseuse de primes.
    Maïa ne chercha pas à sonder son esprit. Ce sort était inutile pour comprendre que des horreurs rongeaient l’âme de cette femme. Elle tenait à cacher ses peurs et ses blessures derrière son visage glacial. Pourquoi une militaire de sa trempe —le général Rossner la décrivait comme une recrue exceptionnelle– avait-elle quitté l’armée ?
– Nous devrions arriver à Los Angeles dans peu de temps, annonça l’apache.
    Au loin se dressaient les tours de la ville, alignées en un interminable trait de pierres et de verre le long de la mer. Et dans un de ses quartiers les attendait Sunny Leil.
– T’es sûre d’elle, au moins ? demanda Karen Carmilla sans se tourner.
– C’est une vieille copine, je te dis ! rappela Eanswide Eistele.
    À la Maison Blanche, elle avait souligné les brillantes connaissances scientifiques de cette amie.
    Quelque chose pesa sur les sens de Maïa. Un regard. Malveillant. Il venait… de la mer. Elle tourna la tête vers les flots. Rien ne lui apparut. Les vagues cachaient cette présence, complices.
    Les chevaux-robots avançaient vers Los Angeles. Et le regard suivait, la shamane le sentait.

    Enfin, ils entrèrent dans la ville. Ses rues ressemblaient à des racines qui émanaient d’une immense avenue. La blancheur des tours et des maisons étincelait sous le ciel bleu. Les toitures bleu pâle aux hauteurs irrégulières formaient des lignes brisées, des vagues d’ardoises, comme si la cité voulait prolonger le Pacifique.
    Les doubles-portes des saloons libéraient et accueillaient des clients, recrachaient des ivrognes. Les magasins laissaient aller et venir d’élégantes dames et de riches messieurs, les poches vidées et les bras chargés. Les chapeaux, les costumes, les robes… Tout respirait l’élégance, comme si cette ville hypocrite cherchait à cacher ses innombrables excès.
– Ta copine habite où ? demanda Karen Carmilla.
– Plus très loin, maintenant.
    Maïa n’entendit que vaguement la discussion qui suivit entre la chasseuse de primes et Eanswide Eistele. De nouveau, ce regard pesait. Elle tourna la tête. Personne, sauf de nombreux passants. Et…
– Un instant !
    Une silhouette se faufilait dans une rue, furtive.
– Qu’est-ce qui te prend ? s’étonna Karen Carmilla.
– Nous sommes suivies.
– Je sais. En long manteau noir et chapeau à très larges bords. J’ai bien remarqué dans la rue.
– Faux. Nous étions observées avant d’entrer dans la ville.
– Pas très malin de faire partir notre suiveur ! réprimanda Eanswide Eistele. Comment on va l’attraper, maintenant ?
– Cet être a tenté de sonder nos pensées.
    Karen Carmilla tira une bouffée de son cigare,
– T’inquiète pas pour ça.
écrasa le mégot sur l’encolure métallique de son cheval-robot
– On aura de ses nouvelles un peu plus tard,
et le jeta au sol.
– si tu veux mon avis. Eanswide Eistele, passe devant.

– Tu vas nous guider jusqu’à cette Sunny Leil, entendit Ariatheo.
    C’était la voix de l’humaine balafrée au large chapeau. Qui ne semblait pas la craindre.
– Tu dis qu’elle a voulu sonder nos pensées… continua-t-elle.
    Ariatheo n’entendit pas la suite de la discussion, les trois femmes étaient bien trop loin de ses ouïes. Elle sortit de la poche de son long manteau un mini-télégraphe, programma le numéro de ligne de Swenson Darmes et composa un message :
La shamane a senti mes pensées et est parvenue à les arrêter.


Chapitre précédent                À suivre



Envoyez-moi votre avis

Revenir en haut de la page

© 2008 Raphaël TEXIER copyright(