Les écrits de Raphaël
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Désert


        C’est dans un train de nuit entre Monaco et Paris que cette histoire m’est venue. Au moment de m’endormir, j’ai remarqué que j’étais encore seul dans le compartiment. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux autres passagers qui allaient embarquer au cours du trajet.
        Cette image m’a évoqué Les Langoliers de Stephen King : ces passagers d’un avion qui avaient la surprise de se réveiller dans un monde vide de toute vie humaine... Je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer six personnes ne se connaissant pas, dormant dans un même compartiment... Et si tous les six se réveillaient dans un Paris vide ?
        Bien entendu, il a fallu que je me détache des Langoliers... A vous de juger si j’y ai réussi.
        Un dernier mot : vous ferez dans cette histoire la connaissance de deux officiers de police et d’un prisonnier qu’ils escortent vers Paris. Il s’agit là d’un clin d’oeil à l’un de mes films préférés : Le cercle rouge (Jean-Pierre Melville). Au début, le commissaire Mattei (Bourvil) escorte de Marseille à Paris un prisonnier nommé Vogel (Gian-Maria Volonte)... en train de nuit.


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Chapitre 1


     Ce ne fut qu’une fois réveillé que René réalisa que quelque chose clochait. Dans son sommeil, il n’avait qu’à peine senti le train de nuit s’arrêter. Ca avait suffi à lui donner vaguement conscience qu’on était arrivé à la gare. Il avait secoué la tête pour forcer ses yeux endormis à s’ouvrir, s’était étiré, les avait frottés et avait laissé s’échapper un long bâillement.
Et juste avant de commencer à descendre l’échelle....
Mais... il aurait dû y avoir une annonce !
    Bah ! Une panne de haut-parleur. Il décida de ne pas y attacher plus d’importance et, vêtu d’un maillot de corps et d’un caleçon, descendit de sa couchette.
    Ses compagnons de voyage s’éveillaient eux aussi. Les deux policiers, impassibles, attendaient que le compartiment se vide avant de détacher leur prisonnier du montant où il était menotté. La jeune japonaise lui adressa un sourire poli.
_ Bonjour monsieur.
_ Mademoiselle.
    Et le jeune homme, en se dressant, se cogna la tête sous la couchette de la jeune asiatique.
_ Doucement ! plaisanta-t-elle.
_ Je suis désolé ! s’excusa-t-il, tout nerveux et rouge de gêne. Je voulais pas vous réveiller ! Je...
    Elle rit aimablement et se pencha vers son voisin.
_ Il n’y a aucun souci. J’étais déjà réveillée, vous savez...
    A tâtons, le petit maladroit chercha ses lunettes, les trouva et les chaussa. Elles s’ajoutèrent à sa chevelure rousse et mal coiffée pour lui donner l’air d’une caricature de surdoué de l’informatique ou de scientifique génial.

    Lorsque tous les six furent descendus du train, René entendit le plus âgé des deux policiers remarquer, de son fort accent marseillais :
_ C’est bizarre. Y avait pas que nous dans le train hier soir...
    Et ce matin, personne d’autre qu’eux n’était descendu. Leurs pas résonnaient dans le silence de la gare d’Austerlitz.
    Le petit matheux scrutait les murs, les trains arrêtés, le plafond, inquiet.
_ On dirait qu’y a personne !
    Ses propos était justes, à l’exception du on dirait que. Cette gare d’ordinaire grouillante de vie dès le matin était aujourd’hui déserte.


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Chapitre 2


René Marcellin, chef d’orchestre

_ Ah ! Quelle soirée, Maître ! félicita le comte Maxime de Roques alors qu’au volant de la Bentley, le chauffeur les conduisait, René et lui, de l’auditorium Rainier III vers la gare de Monaco.
_ Je suis ravi que vous ayez apprécié le concert, monsieur le comte.
    Le chef avait développé, à force de côtoyer ces gens que l’argent -noblesse ou pas- rendait suffisants, un véritable talent pour cacher sa gêne et sa fureur. S’il s’était écouté, il aurait giflé cet insupportable prétentieux, quitté la limousine et se serait débrouillé pour quitter Monaco en pleine nuit. Tout ça n’était pas très bon pour son image. Mieux valait donc adopter un masque de politesse sur lequel les sourires les plus hypocrites passaient pour des modèles de sincérité.
    René Marcellin venait de diriger l’Orchestre de Monte-Carlo le temps de l’Histoire du Soldat de Stravinsky. Il était arrivé trois semaines auparavant, pour les répétitions, et était sur le point de repartir. Durant son séjour, il avait été hébergé sur le yacht d’un de ses riches admirateurs, qui était également un des principaux mécènes de l’orchestre : le comte Maxime de Roques. Il avait fallu subir ses bavardages de son arrivée à Monaco au moment du coucher, et maintenant, il fallait remettre le couvert. Le plus pénible ne serait pas le voyage en train de nuit...

_ Vous voici arrivé, annonça le comte pendant que le chauffeur sortait du coffre la valise de René. Votre train part dans dix minutes, il me semble.
_ C’est bien cela.
_ Giovanni va vous accompagner jusqu’au quai.
_ C’est trop aimable ! Eh bien, monsieur le comte, je vous remercie de votre accueil.
Et j’espère bien ne plus jamais avoir à supporter votre snobisme !
_ Mais ce fut pour moi un plaisir, cher Maître ! répondit le comte pendant que Giovanni ouvrait la portière. Allons, je ne vous retarde pas ! Bon voyage et au revoir, Maître Marcellin.
    René serra la main de Roques et quitta la voiture. Puis, accompagné du chauffeur italien qui portait sa valise, il emprunta l’ascenseur qui descendait à la gare. Un tapis roulant succédait à la cabine. Enfin, ce furent les quais.
_ Merci à vous, Giovanni, dit poliment René. Au revoir.
    Bien que surpris par la main tendue, le chauffeur accepta la poignée. Il devait être rare que les invités de son patron aient autant d’égards pour lui...
_ Vous servir a été pour moi un plaisir, répondit-il d’un ton distingué auquel son accent donnait des intonations chatoyantes. Au revoir, monsieur Marcellin.

    Alors que le train démarrait, René, en caleçon et maillot de corps, allongé sur sa couchette dans le combiné drap-housse, chercha dans le répertoire de son portable le numéro de son appartement place des Ternes et, d’une pression sur la manette de commande, le composa. Une sonnerie. Une deuxième. Puis :
_ Allô ? lui répondit la voix de son épouse.
_ Bonsoir, Marylène.
_ René !
_ Je suis sur ma couchette dans le train et je ne voulais pas m’endormir sans te dire un petit mot.
_ Alors, ce concert ?
    Il passa rapidement sur les répétitions, qui s’étaient avérées de la routine : les premiers contacts avec les musiciens, l’avancée d’abord un peu lente le temps que tout le monde trouve ses marques, puis soudaine... Il fut beaucoup plus long sur Monaco, la vue admirable en haut du rocher... mais l’ambiance snob. Et surtout, il avait pris son hôte en grippe.
_ Mince alors ! Heureusement que tu es habitué à supporter ces gens-là...
_ Habitué, habitué... C’est un inconvénient du métier, que veux-tu !
    Un inconvénient qui n’avait en rien entamé sa passion de la musique.
    Marylène, de son côté, lui réservait une surprise :
_ Dis donc, tu sais quoi ?
_ Eh bien... Non.
_ Caroline a une très bonne nouvelle pour nous deux.
    René aimait à répéter que Caroline, sa fille, était une de ses plus belles réussites. Cette petite intellectuelle était taillée pour étudier les sciences, et elle ne s’en était pas privée. Elle avait cumulé les succès jusqu’à trouver un emploi de chercheuse dans un laboratoire à Lille, puis s’était rapidement distinguée au point de devenir une des principales responsables, et non plus une simple laborantine. Qu’avait-elle donc encore inventé pour le bonheur de ses parents déjà si fiers ?
_ Elle est enceinte.
    René toussota, ému et heureux.
_ Elle... elle le sait depuis quand ?
    Tout avait commencé avec un retard dans ses règles, puis une fatigue anormale, des nausées... Un test de grossesse lui avait confirmé ce qu’elle espérait.
    Bien d’autres sujets, beaucoup plus futiles, furent abordés. Puis :
_ Je vais te laisser. Je suis un peu fatigué, et un long trajet m’attend.
_ D’accord. A demain !
_ A demain.
    René raccrocha et éteignit son portable, le laissa à côté de son oreiller.
    Le premier petit-enfant. Garçon ou fille ? Peu lui importait. Demain matin, il retrouverait Marylène, ils choisiraient un restaurant où fêter cet évènement...
    Demain matin serait très différent de ce qu’il imaginait.


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Chapitre 3


    Alors qu’une sourde inquiétude la gagnait, que les pas du petit groupe résonnaient dans la gare plus silencieuse qu’un tombeau, Rumiko scruta les cabines des trains. Vides. Comme si les conducteurs s’étaient évaporés.
Ou n’avaient jamais été là.
_ Tu parles d’une grève ! plaisanta le jeune roux à lunettes qui avait heurté sa couchette au réveil.
    Rumiko parvint à émettre un petit rire qui allégea son angoisse. Avant de quitter son Japon natal, combien de fois avait-elle entendu dire que la France était le pays des grèves ?
_ Dans ce cas, il y aurait aussi grève des passagers.

    On arriva au petit bar de la gare d’Austerlitz. D’ordinaire, la foule des voyageurs, frais et dispos, encore pâteux de sommeil, bien reposés, trop secoués par le train de nuit, s’y pressait. Une longue file d’attente demandait des viennoiseries et des boissons chaudes.
    Mais là, personne. Pas même une silhouette assise à une table. Pas la moindre vendeuse derrière le comptoir.
    Des claquements résonnèrent, les firent sursauter tous les six. Puis des crépitements.
    De la caisse enregistreuse sortit une langue de papier. Sans aucun client pour acheter le moindre produit, sans aucune vendeuse pour la manier, la machine imprimait un ticket.
_ Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? demanda le prisonnier des deux policiers d’un ton qui se voulait froid, mais qui cachait mal sa peur.
_ Pas de panique, dit calmement Rumiko. La machine est peut-être détraquée, tout bêtement.
    Cette explication avait beau en valoir une autre, elle n’y croyait pas vraiment...
    Un autre ticket fut imprimé. Moins d’une minute, puis encore un autre.

    L’homme aux cheveux blancs qu’elle avait salué alors qu’il descendait de sa couchette sortit de sa veste son portable et demanda un numéro connu. Il raccrocha presque aussitôt.
_ A n’y rien comprendre. Ma femme devait venir me chercher et je ne la vois pas. Elle qui est si ponctuelle d’habitude... Et elle n’est pas chez nous.
Un grondement fit trembler toute la gare, ralentit et s’arrêta.
    La sonnerie stridente, à peine étouffée, fut reconnue instantanément par le plus âgé des deux policiers, un grand gaillard aux cheveux bruns et ras et au visage tanné par l’âge et le soleil :
_ On dirait que le métro fonctionne encore.
_ Excusez-moi, commissaire, protesta son adjoint, mais si ça fonctionne comme cette machine qu’imprime des tickets sans personne, je préfère continuer à pieds.
    Rumiko ne put s’empêcher d’imaginer les wagons vides, la cabine qui redémarrait sans le moindre chauffeur...
    Elle fut secouée d’un frisson glacial.


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Chapitre 4


Rumiko Sunizuki, institutrice

_ Vous savez que vous allez beaucoup manquer à Clémence ?
Clémence va me manquer aussi, ne put s’empêcher de penser Rumiko. Tous les ans, c’était pareil : elle assurait l’année scolaire du Cours Préparatoire à l’Ecole du Port et s’attachait à ces petits. Et puis, alors qu’elle voyait à peine le temps passer, arrivait la fête de l’école.
_ C’est vrai ? demanda-t-elle en se penchant vers la petite et en lui ébouriffant les cheveux.
_ Et pourtant, elle aime pas spécialement l’école, continua madame Chervet.
_ C’est dommage. C’est très important. Tu entends, Clémence ?
    La fillette hocha la tête en souriant.
_ Tu apprendras beaucoup de choses. Tu as déjà appris à lire, à écrire... mais il t’en reste encore beaucoup. Et c’est très important. Tu travailleras bien l’année prochaine avec Marine ?
    Nouveau hochement de tête.
_ Ben alors ! reprit madame Chervet. T’as perdu ta langue ?
    Clémence se blottit contre la jambe de sa mère.
_ Elle fait sa timide, plaisanta Rumiko. Je crois qu’elle est pressée de partir en vacances.
_ Oui. On va passer quelques jours en Italie.
_ Clémence l’a raconté à toute la classe. Et elle a très envie d’y aller ! Tu as raison : c’est très beau.

    Rumiko s’éloigna de l’Ecole du Port, un sourire nostalgique aux lèvres. La fête était finie, tout était nettoyé et rangé. L’année prochaine, elle retrouverait un tout nouveau CP.
    Mais en attendant, un été de vacances s’annonçait. On laissait de côté la bonne chaleur de Nice le temps d’un séjour à Paris, puis direction la Bretagne. Un passage au studio pour prendre la valise et couper le courant, et direction la gare.
    Alors qu’elle s’approchait de chez elle, Rumiko se souvint du jour où, lycéenne diplômée, elle avait quitté son Japon natal. Ses parents, férus de culture française, l’avaient envoyée suivre des études littéraires à La Sorbonne. Elle devait revenir de Paris bardée de diplômes, mais tomba sous le charme de son pays d’adoption -surtout de cette société bien moins rigide- et décida d’y rester, son master en poche, pour tenter le concours à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres. Ce qui réussit brillamment. Elle suivit une année de formation, de stages dans différentes écoles primaires et maternelles de la région parisienne. Ensuite, l’Inspection Académique lui proposa plusieurs postes que ses résultats au concours lui permettaient d’occuper. L’envie de découvrir le sud la poussa à choisir Nice, où l’attendait une classe de CP à l’Ecole du Port.
    Trois ans avaient passé, et elle ne se voyait nullement demander sa mutation ailleurs. Elle aimait son travail, elle aimait l’équipe... et elle aimait Nice. Son soleil, sa vie, ses murs rouges et ocres... Bon, d’accord : ses conducteurs qui ne respectaient rien. Ca klaxonnait pour des broutilles, ça stationnait en double file...
    Elle arriva à la porte de son immeuble.

_ Le train Corail Lunéa n°57899, en provenance de Milan et à destination de Paris-Austerlitz, départ 20 h 15, va entrer en gare voie 3.
    Sans attendre l’avertissement Eloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît, Rumiko y obéit.
    Dans un long et strident crissement de freins, le train de nuit s’arrêta. Ses portes s’ouvrirent. Rumiko ramassa son sac de voyage et entra dans le wagon. Elle n’avait pas besoin de sortir son billet, les indications étaient dans sa mémoire. Elle scruta les numéros des couchettes indiqués à l’entrée des compartiments, trouva la porte qui lui convenait et entra aussi discrètement que possible.
    Dans une des deux couchettes du haut, un homme aux cheveux blancs somnolait.
_ Bonsoir, mademoiselle.
_ Bonsoir, monsieur. Excusez-moi de vous avoir réveillé.
_ Il n’y a pas de mal.
_ Voyons voir, marmonna-t-elle en examinant les numéros.
    Sa couchette était juste au-dessous de celle de l’homme.

    Quelques minutes plus tard, elle eut le plaisir de s’envelopper dans le combiné drap-housse. Paris... Les études, les petits boulots pour payer sa petite chambre, sa nourriture... Tout ça semblait si loin, à présent !
    Elle s’endormit sans se douter qu’elle se réveillerait dans une capitale vide de toute vie humaine ou animale, mais grouillant d’une bien malsaine vie mécanique.


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Chapitre 5


Une journée qui commençait pas si mal... pensa Benoît en espérant que ce trait d’esprit dissiperait sa trouille. Il parvint à esquisser un sourire minable, et ce fut tout.
    Il aurait donné n’importe quoi pour rassurer la jolie japonaise qu’il avait dérangée en se réveillant sur sa couchette -un moment qui semblait vieux de plusieurs années !-, mais avait déjà bien assez de ses nerfs à lui.
    La caisse-enregistreuse émit quelques bips, comme si une vendeuse pressait les touches. Le tiroir s’ouvrit dans un claquement que l’écho rendait assourdissant, puis se referma. La machine imprima un ticket pour un client qui n’existait pas.
_ On se sert en croissants ? J’ai faim, dit l’homme aux menottes d’une voix qu’il avait réussi à rendre égale.
    Il dépassait d’une bonne tête les deux flics chargés de sa surveillance. Son visage crispé trahissait ce que son ton n’avait pas très bien caché : lui non plus n’en menait pas large.

    Benoît expira brutalement, comme si, au lieu d’air, c’était son angoisse qu’il voulait expulser.
_ Je vais voir cette machine de près.
J’ai jamais vu un truc pareil. C’est pour ça que ça me fout les jetons !
    Sa curiosité d’ingénieur ne parvenait pas à dissiper sa peur.
_ Qu’est-ce que t’espères, p’tit gars ? demanda l’homme aux menottes.
_ Je suis ingénieur, monsieur. Si...
Putain ! Ses yeux !
    Un regard d’un bleu glacial qui avait dû voir des trucs pas nets. La mort, peut-être... Oui, c’était ça. Les yeux d’un type drôlement copain avec la mort. Du genre qui la distribuait généreusement autour de lui.
_ Si j’arrive... balbutia Benoît, à comprendre ce qui se passe, eh bien...
    Il se détourna de l’homme aux yeux de tueur et s’avança vers la machine. Un pas tremblant accompagné d’une respiration qui tentait en vain de se détendre. Un pas hésitant. Un pas effrayé.
    Il se tourna vers les autres
_ Je vais y arriver !
et tenta un sourire, qui tomba sans doute dans la niaiserie.
    L’homme aux menottes secoua la tête en soupirant, la bouche courbée en une grimace de consternation.
    Benoît avait conscience de ce qu’il valait dès qu’il quittait ses chères sciences : zéro pointé. Trop moche pour attirer la moindre fille, trop mal bâti pour briller en sport, trop maladroit pour ne pas attirer la moquerie...
Ben justement ! Ce connard avec ses menottes, si jamais j’arrive à aller voir cette machine, ça va le calmer !
    Il se retourna et osa s’avancer.
_ C’est inhabituel, pas dangereux, répétait-il entre ses dents. Inhabituel, pas dangereux...
    Et la caisse continuait à enregistrer des prix que personne ne tapait, à ouvrir son tiroir pour une monnaie que personne ne touchait, à imprimer des tickets que personne ne lisait.


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Chapitre 6


Benoît Lerstraeke, ingénieur

_ Jusqu’ici, tout cela est plutôt classique, commenta froidement le lieutenant-colonel Bourrier.
    Benoît toussota, gêné par cette remarque.
_ Vous avez raison, monsieur.
    Il travaillait sous les ordres de plusieurs militaires au sein de la Section de Recherches Scientifiques de la Base Militaire de Toulon, mais avait un statut civil. Ses supérieurs étaient pour lui des patrons, et non pas des officiers. Pour cette raison, il se dispensait de les nommer par leur grade et se contentait d’un poli monsieur (ou madame lorsqu’il s’adressait à la sergente Marchant).
    Le lieutenant-colonel Stanislas Bourrier dirigeait la Division Informatique, qui développait les logiciels nécessaires à l’Armée. Benoît et d’autres ingénieurs avaient été chargés de mettre au point un pare-feu inviolable. Le genre de programme qui transformait un PC en forteresse imprenable. Son équipe avait procédé aux derniers tests, et il soumettait aujourd’hui le résultat de ses travaux à son chef. L’officier était face à un ordinateur connecté à d’autres machines destinées à l’attaquer. Le pare-feu, commandé par quelques clics de son utilisateur, avait bloqué les intrusions. Il avait également empêché des programmes suspects de se connecter au réseau.
_ Lerstraeke, vous deviez réaliser un pare-feu capable de garantir la sécurité y compris lorsque les ordinateurs admis à se connecter étaient utilisés par une personne malveillante.
    Benoît respira profondément et bruyamment sous le regard impatient de son patron.
_ Euh... Mon équipe n’a pas perdu de vue cet objectif. Pour l’instant, vous avez l’impression que si, mais...
    Il grimaça comme si son visage, tous muscles faciaux crispés, fouillait sa cervelle à la recherche des mots, puis souffla entre ses dents avant de poursuivre, gêné par l’agacement de Bourrier.
_ On va l’utiliser en mode avancé, si vous voulez bien. En mode simple, il bloque ou autorise les connexions, comme le ferait un pare-feu ordinaire. En mode avancé, eh bien...
    Un rire faillit échapper à Benoît.
Putain, la honte !
_ Passons à la démonstration. Faites un clic dr...
_ J’ai parfaitement compris comment paramétrer le programme, soupira Bourrier. Et j’aurais trouvé tout seul la manoeuvre du menu contextuel.
_ Euh... Bien sûr, excusez-moi.
_ Pff...
    Le lieutenant-colonel pressa le bouton droit de la souris. Mode apparut dans le menu. Il glissa le pointeur vers cette option, qui lui laissa le choix entre Simple, qui était coché, et Avancé. Il choisit Avancé.
_ Maintenant, dit Benoît, on va recommencer les intrusions. Cette fois, vous allez accepter.
    Le lieutenant-colonel sursauta.
_ Si vous le dites.
    Bourrier accepta toutes les connexions.
_ Et maintenant, je regarde les pirates voler mes données ? ironisa-t-il.
L’ordinateur Pirate01 veut ouvrir le répertoire hda2[root]. Acceptez-vous cette action ? afficha une boîte de dialogue.
Non
    Cette fois, Benoît put se détendre. Il sourit de la surprise de son supérieur et osa expliquer d’une voix assurée :
_ Eh oui ! dit l’ingénieur. Anazarel continue à surveiller même les ordinateurs les plus sûrs. Même lorsque vous êtes en mode administrateur, il ne tient pas compte des privilèges des postes connectés et les empêche de lire les répertoires que vous ne leur autorisez pas.
_ C’est incroyable. Mais ces ordinateurs peuvent connaître mon mot de passe administrateur !
_ Non, monsieur. La mémoire vive est surveillée. Anazarel identifie les données que vous devez garder secrètes, à savoir votre nom d’administrateur et votre mot de passe. Il définit une zone secrète de la mémoire et y envoie ces données.
    L’officier se leva.
_ Vous avez fait là un travail remarquable, Lerstraeke.
_ Il y a encore un problème : Anazarel exige pour l’instant trop de ressources matérielles. Nous devons l’optimiser afin que...
_ Il n’y a plus rien d’urgent, sourit Bourrier. Votre programme est stable et efficace, c’est là l’essentiel. Je crois que vous avez bien mérité ce congé que vous avez pris...
Ca tombe bien : j’ai un train qui part...

    ...à 22 h 00, et Benoît n’arriva qu’une minute avant le départ, essoufflé, le sac de voyages sur l’épaule, le billet à la main. Son voyage se déroulait en quatre étapes : bus jusqu’à la gare, train de nuit jusqu’à la Gare d’Austerlitz, métro jusqu’à la Gare du Nord, TGV jusqu’à Lille.
    Son étourderie compliqua tout dès le bus: c’était la bonne ligne... mais pas le bon terminus. Catastrophé, il demanda l’arrêt, descendit en hâte, traversa en courant devant des conducteurs toulonais furieux et put monter dans le bon autobus. Puis en descendant à la gare, il trouva étrange l’absence de poids sur son épaule.
_ Monsieur ! l’appela un autre passager. Vous oubliez votre sac !
    Le passager le lui tendait, il l’attrapa.
_ Merci.

Comment tu fais pour être aussi tête en l’air avec une cervelle aussi bien remplie ? le chambrait sans cesse son père.
    Il était trop modeste et trop timide pour confirmer la deuxième partie de la blague, qui était pourtant très juste. Tout petit, il avait une soif de tout comprendre. Pourquoi l’eau des pâtes faisait des bulles quand ça cuisait, ça voulait dire quoi, bouillir, ah bon les gens qu’on voit à la télé ils n’étaient pas dans la télé...
    Dès qu’il aborda les sciences à l’école, elles devinrent ses matières préférées. Il se montra brillant élève en dépit de ses classeurs jamais rangés, de ses cartables chaotiques, de ses affaires souvent oubliées -qui lui valurent bien des punitions, mais rien n’y faisait...
T’arriverais en retard à ton enterrement ! plaisantait son père. Incapable de s’organiser autrement que dans l’urgence, incorrigible étourdi, terriblement maladroit, il arrivait néanmoins à l’heure à la Section de Recherches Scientifiques.
    Benoît suivit de brillantes études à l’ISEN de Lille, sa ville natale. Son diplôme d’ingénieur en informatique en poche, il chercha une place. Ses compétences intéressèrent la Section de Recherches Scientifiques de la Base Militaire de Toulon. Réformé à cause de sa myopie, voilà qu’il allait travailler pour l’Armée ! La vie avait un drôle de sens de l’humour, parfois...

    Benoît scrutait tour à tour son billet et les numéros des wagons, courait sur le quai, affairé.
_ Non, c’est pas ça. Non plus.
_ Le train Corail Lunéa n°57899, départ 22 h 00, à destination de Paris-Austerlitz..
_ Et merde !
_...va partir ! Prenez garde à la...
    Il sauta dans le wagon.
_...fermeture des portes.
et bouscula un contrôleur.
_ Oh ! Je suis désolé !
_ Ben alors ? Trop pressé ?
    Cette sympathique plaisanterie calma ses nerfs tendus de stress. Il entra dans le couloir et
Mais quel con !
tenta de se retourner pour s’élancer vers le contrôleur. Son sac se coinça dans la largeur du couloir. Il se débarrassa de la courroie et fila.
_ Monsieur, s’il vous plaît ! Monsieur !
_ Eh bien décidément...
_ J’ai oublié de valider mon billet... s’excusa timidement Benoît, la main dans la poche à la recherche de l’argent qui lui permettrait de payer l’amende.
_ C’est pas bien méchant, ça ! Voyons un peu ça... Oh ! Votre sac !
    Le bagage glissa et tomba lourdement.
_ Y avait rien de fragile, j’espère !
_ Non, ça va.
    Le contrôleur prit le billet. Il griffonna une mention, la signa.
_ Voilà, c’est réglé !
_ Euh... Combien je dois ?
_ Mais rien du tout ! Bon, je vais vous montrer votre compartiment.
    Benoît fut guidé par l’homme jusqu’au couloir, où il ramassa son sac, puis jusqu’à un compartiment.
_ Et voilà ! Bon voyage et bonne nuit, monsieur.
_ Merci.
    Il entra et soupira. Pouvoir décompresser, enfin ! Il s’aida de la lumière du couloir pour lire les numéros des couchettes.
_ OK ! chuchota-t-il en refermant la porte.
    Il posa son sac aussi doucement que possible, le glissa sous ce qui allait être son lit et s’assit sur son matelas. Sa tête heurta le cadre de la couchette d’au-dessus, il frotta hâtivement son crâne. Un gémissement aigü lui apprit qu’il avait dérangé une passagère dans son sommeil.
C’est pas vrai !
    Ca n’alla pas plus loin.

    Benoît, couché, ôta ses lunettes, les posa à côté de son oreiller et éteignit la veilleuse. Dans quelques heures, le train l’aurait emmené à Paris, d’où il pourrait rejoindre sa bonne vieille Lille, revoir ses parents, son frère et sa soeur.
    Il se trompait totalement.


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Chapitre 7


    Un vacarme assourdissant accompagna le train qui entra en gare. Denis aurait donné n’importe quoi pour croire qu’un pilote le dirigeait, mais cette idée refusa de pointer le bout de son nez dans son esprit. Son cerveau de vieux routier de la police tournait à plein régime pour essayer de comprendre ce qui se passait. D’abord, cette gare vide. Ensuite, cette caisse que le petit ingénieur allait voir de près. Et maintenant, ce train dont les portes s’ouvrirent sans libérer l’ombre d’un passager.
Vingt ans à enquêter sur les combines tordues du milieu à Marseille, tout ça pour patauger dans une mélasse pareille !
    Il était à deux doigts de faire une croix sur les explications rationnelles, mais ne se sentait pas prêt à franchir le pas. Les machines devaient être truquées d’une façon ou d’une autre. Ca devait être ça. Il fallait poser la question à l’ingénieur.

Il a des couilles, le petit ! pensa David, qui savait de quoi il parlait.
    Depuis toutes ces années au service de la pègre, il travaillait avec ce qu’il tenait pour de vrais durs : des types pour qui les passages à tabac et les meurtres étaient des parties de rigolade. Lui-même était taillé de ce bois.
    Et voilà que c’était le même petit rouquin qui, dans la même matinée, se cognait dans la couchette de la jap bien roulée, s’excusait en flippant comme un malade et allait voir de près une caisse-enregistreuse qui imprimait des prix pour personne et sans personne.
    Ce gamin paraissait pourtant pire que minable. Quarante kilos tout mouillé, grand maximum. Le genre à galérer avec ses biscottos pour soulever une chaise, à s’essouffler et à se casser la gueule en courant après un bus... Et pourtant, qui allait voir de près cette machine qui foutait les jetons à tout le monde ? C’était lui.
    En parlant de galérer :
_ Quelqu’un pourrait m’enlever ça ? demanda David en levant ses poignets menottés.
    Les cinq autres le regardèrent, effrayés.
_ Allez, merde ! Promis, je bute personne.

    Jean-François secoua la tête.
_ Costello, j’ai vu de quoi vous étiez capable dans le train.
Je vais avoir des bleus toute ma vie à cause de toi, connard ! pensa-t-il en se rappelant sa volée peu après Saint-Charles. Une tentative d’évasion de ce fumier, qui était malin en plus d’être coriace. Sans Mancini qui, en vieux renard, s’attendait à une filouterie de ce genre, il aurait pu réussir.
_ T’en as vu que le dixième... Allez, petit mec ! T’as peur que je m’évade en train-fantôme ?
_ C’est lieutenant Viaud. Et c’est la dernière fois que vous me manquez de respect !
_ T’as un flingue, c’est vrai. J’avais zappé ça... Qu’est-ce qui te retient ?
    Jean-François serra les poings, indifférent aux regards effrayés de la jeune japonaise et du type d’âge plutôt mur, voire vieux. Le classique J’ai la situation bien en main n’était pas vraiment approprié. Avoir un David Costello sur les bras, c’était comme conduire les camions chargés de nitroglycérine du Salaire de la peur : une connerie et boum.
_ Plaisante pas avec ça, Costello ! coupa Mancini, la clef des menottes entre ses doigts.
_ Commissaire ! Vous êtes pas sérieux !
_ Où vous voulez qu’il aille ?
    Le jeune lieutenant lut dans le regard de son chef bien des choses qui ne lui plurent pas :
Je comprends rien à ce qui se passe.
On est tous dans le même pastis.


Clic ! Clic !
David massa ses poignets enfin libres.
_ Merci, commissaire. Faudrait calmer un peu votre lieutenant.
_ C’est toi qui te calmes, compris ?


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Chapitre 8

Commissaire Denis Mancini et lieutenant Jean-François Viaud, police de Marseille
David Costello, homme de main du milieu


    Denis s’arrêta face au portail de la prison des Baumettes et se tourna vers Viaud.
_ Rappelez-moi ce que je vous ai dit sur Costello.
_ C’est un type coriace. Un grand costaud qui sait se battre. Et très malin.
    Il l’aimait bien, ce jeune lieutenant. Un mois plus tôt, il était encore en formation à l’école de police de Paris. C’était lui-même qui avait demandé à être muté à Marseille. En peu de temps, il avait compris que la cité phocéenne n’était pas seulement une grande ville pleine de soleil où on parlait avec l’accent des cigales, mais un port où la pègre ne plaisantait pas. Pas couillon, le petit !
_ Pas mal. J’ai pas besoin de vous rappeler pourquoi il est en préventive ?
    David Costello était un porte-flingue de Théo Germano, grand ponte de la drogue et de la prostitution. Deux mois plus tôt, il avait reçu l’ordre de liquider une pute qui s’était barrée avec un client plus généreux et plus sensible que la moyenne. Un coup de fil anonyme à la police lui avait valu de se faire piquer après avoir flingué la fille, le brave type... et ses deux enfants. Le pauvre gars était divorcé et père d’un mioche de sept ans et d’une gamine de quatre ans.
Bien que pris face aux quatre cadavres encore chauds et farcis d’une balle en pleine tête, Costello avait eu le culot de déballer, lors des interrogatoires, une autre version des faits. Germano l’avait chargé de corriger un dealer qui refusait de payer son pourcentage au grand patron. Il s’était acquitté de sa mission en tabassant ce mec, en lui cassant la moitié de ses doigts et en lui promettant que s’il continuait de jouer au con, l’autre moitié serait dans le même état. Germano avait écouté son rapport et, satisfait, lui avait accordé un moment de détente avec une fille. Il s’était rendu à l’adresse et avait eu deux mauvaises surprises. La première : la belle était morte, le crâne percé d’une balle, en compagnie d’un type et de deux enfants qui avaient subi le même sort. La deuxième : entendre la sirène de police. Il n’avait pas été long à comprendre que ça puait le coup monté et avait décidé de se laisser arrêter afin de vendre Germano.
    Cette histoire ne sonnait pas complètement faux : la pègre moderne aimait bien le coup tordu. Au lieu de tuer un ennemi trop coriace, on montait une salade et on se débrouillait pour que ça se termine derrière les barreaux. Costello avait donné l’adresse du dealer. Elle existait, mais c’était un brave couple de retraités qui y vivaient. Il avait aussi donné un nom, mais le type n’était fiché nulle part, et personne n’avait été admis à l’hôpital avec cinq doigts cassés. Un fantôme, quoi !

    Sept. Huit. Neuf. Le volet de la porte de la cellule claqua alors que David exécutait sa dixième pompe.
_ Costello ! appela un gardien. C’est l’heure de ton transfert à Paris.

    Jean-François ne put s’empêcher de déglutir lorsque David Costello apparut enfin. C’était un gaillard de haute taille. Sous sa chemise de jean, on devinait des muscles fins, mais durs et puissants. Son visage acéré était orné d’un bouc noir presque diabolique.
    Mais le pire était les yeux. Un bleu froid et tranchant.
Pourquoi ce mec utilise des flingues alors qu’il a ses yeux ? plaisanta-t-il pour supporter ce regard.
    Mancini agita une paire de menottes.
_ Viens enfiler tes bracelets, mon grand.
    Jean-François, franchement mal à l’aise, vit le porte-flingue s’avancer sans hâte, les poignets tendus devant lui. D’un geste vif, le commissaire lui passa les menottes.
_ Vous avez recruté un nouveau ? demanda Costello.
_ Il sait déjà de quoi t’es capable.

    Alors qu’on attendait le train de nuit, Jean-François trouva, pour la énième fois, invraisemblable qu’on transfère un dangereux criminel autrement que dans un fourgon blindé. Mancini s’était contenter de hausser les épaules et de soupirer que c’étaient bien là les conneries de l’administration, des soucis de rentabilité, blablablablablablabla...
_ Le train Corail Lunéa n°57899, en provenance de Milan et à destination de Paris-Austerlitz, départ 23 h, va entrer en gare voie 7. Eloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît.

    Jean-François ouvrit la porte du compartiment et se tourna vers Costello et Mancini.
_ Y a un problème, commissaire, chuchota-t-il. Y a trois autres passagers.
_ Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Quand l’administration merde, c’est toujours en beauté ! Essayez de voir si y a pas un compartiment libre.
    Il parcourut le train, puis revint en secouant la tête, désolé. Tout était complet.
_ Merde ! jura le commissaire.
    Si jamais monsieur tentait de s’évader, il avait le choix entre trois otages pour couvrir sa fuite. Offerts sur un plateau d’argent !
_ J’ai envie de pisser, se plaignit Costello à voix haute.
_ Viaud, accompagnez-le aux toilettes. Je vais préparer nos couchettes.
    Jean-François posa sa main sur l’épaule de Costello et le retourna.
_ Avancez.

Quel couillon ! pensa Jean-François, alors qu’il suffoquait sur le sol du train.
    Costello entra dans les toilettes et lui demanda de se retourner afin de respecter son intimité. Il commit l’erreur de s’exécuter. Après tout, que pouvait faire ce type avec ses poignets menottés ? Et puis, un corail Lunéa n’était certes pas un TGV, mais de là à en sauter en marche ! Résultat : une belle volée. D’abord, un coup de coude derrière le crâne. Puis un coup de pied dans le dos assez fort pour balancer contre la paroi. Un autre dans ses testicules.
    Alors qu’il gisait, complètement sonné, il fut retourné, puis fouillé.
_ Bien essayé, mon salaud ! avait dit une voix où chantait l’accent des cigales.
    Mancini pointait son 7.65 sur Costello.
_ Allez, bonhomme, on va se coucher sans faire d’histoire.
    Le prisonnier se redressa et précéda le commissaire vers le compartiment. Jean-François, dont le corps ressemblait à un nid de douleurs, se releva et suivit, non sans s’arrêter tous les deux ou trois pas afin de donner du répit à son crâne qui l’élançait, à son entrejambe qui criait, à son dos qui se plaignait...
    Enfin, le compartiment.
_ Ca va ? demanda Mancini.
_ Je crois que c’est bien fait pour moi. Heureusement que vous étiez là ! Mais qu’est-ce qu’il voulait ? Sauter en marche ?
_ Et le signal d’arrêt d’urgence ? Vous avez oublié ?
    Jean-François grimaça, honteux.
_ Je vous avais dit que c’était un malin, ce type. Vous l’avez oublié une seconde, et voilà le travail ! Allez, c’est en gaffant comme ça qu’on apprend son boulot. Pour l’instant, vous avez mal partout, mais demain matin, vous souffrirez seulement dans votre orgueil.
_ Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda le passager qui occupait la couchette opposée la plus haute.
    Les trois occupants s’étaient réveillés, ce qui était à prévoir.
_ On s’excuse de vous imposer ça, dit Jean-François.
_ Commissaire Denis Mancini, police de Marseille. Voici le lieutenant Jean-François Viaud. On a la situation en main. Normalement, il devait y avoir que nous dans ce compartiment, mais y a eu une erreur administrative, et on est obligés de vous imposer le transfert d’un criminel.
_ Hein ? protesta une voix jeune tout en bas. Mais c’est dingue, ça !
_ Du calme, monsieur, intervint Jean-François. Il est menotté à la couchette. Vous risquez rien du tout, je vous le garantis.
    Une longue discussion s’ensuivit. Il fallut beaucoup de temps pour rassurer tout le monde. Mancini expliqua que la chaîne des menottes du prisonnier, passée autour du montant de la couchette, rendait toute tentative d’évasion impossible.
    A sa grande surprise, une passagère l’aida. C’était une jeune japonaise qui parlait un français parfait où seule une pointe d’accent perçait.
_ Je pense que le commissaire Mancini et le lieutenant Viaud savent ce qu’ils font, dit-elle calmement.

    Finalement, tout le monde put s’endormir. Sans savoir que, le lendemain, deux flics, un criminel, un chef d’orchestre, une institutrice et un ingénieur se retrouveraient confrontés à la même terreur.


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Chapitre 9


    Sous le regard atterré de Jean-François,
J’aurais jamais cru Mancini aussi couillon !
Costello s’étira.
_ Commissaire, vous vous rendez compte ?
_ Tout ira bien. Il nous fera pas d’histoire.
_ Ce type a descendu un couple et deux enfants !

René et la jeune japonaise bondirent, puis se tournèrent vers les deux policiers.
_ Et vous le... et vous le...
_ On reparlera de ça plus tard, dit calmement le commissaire. Vous risquez rien. Le lieutenant Viaud et moi, on est armés et on le surveille.

    Benoît, indifférent à cette discussion, observait tour à tour la caisse-enregistreuse, où des tickets étaient imprimés, puis disparaissaient, et les différentes machines où étaient maintenues au chaud les boissons...
    C’était dément. Des tasses se remplissaient de café ou de chocolat, puis cessaient d’exister. Un liquide chaud y coulait, puis ça cessait d’occuper l’espace, d’un coup. Sans un bruit. Tout fonctionnait, mais sous les mains
de quoi ?
de qui ?
_ Alors ?
    Benoît sursauta en entendant cette voix dans son dos. Il se retourna.
    Le prisonnier était à présent face à lui, mais sans ses menottes. Il mordit dans un croissant.
_ Faites pas ça ! On sait pas si...
_ Si quoi ?
    Autre chose apparaissait dans son regard. Tout à l’heure, c’étaient les yeux d’un tueur. A présent, c’étaient les yeux de quelqu’un qui...
    Qui n’avait rien à perdre. Qui se foutait de vivre ou de mourir.
_ Pas mauvais, dit l’homme en avalant la bouchée.
    Il se tourna vers ce qui lui tenait lieu de compagnie dans cette gare morte.
_ Servez-vous ! Ca a le même goût que d’habitude ! T’as pas faim, petit mec ?
    Benoît crispa deux poings furieux.
_ Arrêtez de m’appeler comme ça.
_ Eh ! Faut pas t’énerver pour ça ! Allez, fais-toi un chocolat, ça va te calmer.
_ Ca suffit, Costello ! intima le plus jeune des deux flics. Laissez-le tranquille !
    Costello gromela, revint vers les deux policiers.
    Benoît le suivit à une distance respectueuse. Puis, une fois qu’il eut rejoint le petit groupe, il prit la parole.
_ Je vous préviens, c’est complètement dingue. Je crois que les machines sont pas détraquées. Elles fonctionnent normalement, sauf qu’on peut pas voir leurs utilisateurs.

_ Comment c’est possible ? demanda Denis.
    L’ingénieur haussa les épaules.
_ Pour l’instant, j’en suis pas encore à me poser cette question. Je me demande déjà si y faut chercher à comprendre. Alors, si on laissait ça de côté, ça m’arrangerait... Moi, je vous dis ce que j’ai vu de près. J’ai vu des prix s’afficher progressivement sur la caisse, comme si une caissière les tapait. J’ai vu des tickets s’imprimer et disparaître. J’ai vu des tasses se remplir et disparaître.
_ En fait, commença la jeune japonaise, la seule anomalie est que...
    Le vacarme d’un train qui entrait dans la gare vide l’interrompit. Des portes s’ouvrirent pour libérer des voyageurs qu’on ne voyait pas, qu’on n’entendait pas.
Des voyageurs qui n’existaient pas.
_ La seule anomalie est qu’aucune main n’actionne ces machines.
    Un bip fit sursauter tout le groupe. L’homme aux cheveux blancs se ressaisit bien vite.
_ Ce n’est que mon portable. J’ai eu... un message ! Mais alors, si on peut me joindre, cela veut dire que...

    René saisit son téléphone et, d’un appui prolongé sur une touche, appela sa messagerie et écouta.
_ Vous avez un nouveau message. Nouveau message : reçu aujourd’hui à 9 h 47. "Bonjour, René. C’est Marylène. Je suis très surprise de ne pas te voir à la gare. Je t’ai attendu au bout du quai,
(Hein ? Mais je ne l’ai même pas vue !)
j’ai vu des voyageurs descendre, et tu n’étais pas du nombre. Je ne suis pas seulement étonnée, je suis aussi un peu inquiète ! Je t’appelle d’une des cabines de la gare, il est dix heures moins le quart et... eh bien, je t’attends.
    Il raccrocha, fébrile.
_ Ma femme ! Elle est venue me chercher.
_ Ca colle pas ! protesta le commissaire. Vous l’auriez vue, non ?
_ Ecoutez, elle m’a appelé à l’instant d’une cabine !
_ Et pourquoi vous avez pas entendu la sonnerie ? demanda le petit ingénieur. Si votre portable était allumé et qu’elle vous a appelé au moment où le train arrivait, donc quand on descendait du train, la sonnerie aurait dû faire un vache de boucan dans cette gare vide !
    René contempla son portable, stupéfait.
_ Vous avez raison... Mais j’ai bien reçu un message ! C’était la voix de ma femme, je vous assure !
_ Oh ! Le matheux ! appela Costello. Tu penses à quoi ?
    Le jeune ingénieur semblait plongé dans une profonde réflexion.
_ Faut que je réfléchisse... Donc, le portable a pas sonné pour l’appel, mais il a sonné pour le message.
_ Tout ça me creuse, dit la jeune japonaise.
    Tous les regards se tournèrent vers elle. Visiblement, elle désirait détendre l’atmosphère.
_ Monsieur Costello -c’est bien votre nom ?- semble avoir prouvé que les croissants étaient comestibles.
_ Peut-être que le réseau a déconné juste au moment de la communication. Non, c’est pas trop possible. En plein Paris, le réseau est nickel. Même quand ça marche moins, y en a un minimum.
_ Ne vous tourmentez pas ! Je propose que nous nous servions un petit déjeuner. Vous réfléchirez bien mieux le ventre rempli, monsieur... monsieur ?
_ Euh... Benoît Lerstraeke.
_ Rumiko Sunizuki. Monsieur ?
_ René Marcellin.
Les deux policiers se présentèrent sans hésiter. Puis :
_ David Costello.
_ Bien. Un petit déjeuner nous détendra, je pense. Allons donc nous servir ! Messieurs Mancini et Viaud, j’espère que des policiers ne verront pas d’inconvénient à ce que nous volions notre nourriture.
    Denis Mancini ne put s’empêcher de sourire.
_ Je pense pas qu’on ait trente-six solutions.


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Chapitre 10


 _ Rien de tout cela ne semble hostile, remarqua René Marcellin avant de mordre dans un pain au chocolat.
    Assis autour de tables qui n’auraient pas dû être vides, le petit groupe tentait de savourer un petit déjeuner perturbé par les arrivées de trains fantômatiques. La caisse continuait à imprimer des tickets, les machines remplissaient des tasses qui disparaissaient.
_ Ca va, l’intello ! Je vais pas te piquer ton repas ! chambra David Costello avant de boire un long trait de café.
    Benoît Lerstraeke, assis à côté du criminel, protégeait de son bras ses pains aux raisins et son chocolat.
_ Ferme ta gueule, intima Denis Mancini. Je t’ai pas défait tes menottes pour que tu joues au con, vu ?
_ Monsieur Costello, intervint Rumiko Sunizuki, nous nous sommes présentés, il me semble.
    Jean-François Viaud lui lança un regard affolé.
Mais taisez-vous ! Vous voulez qu’il vous bute ?
_ Alors, continua la jeune femme, vous n’avez plus aucune excuse pour utiliser ce genre de surnom désobligeant.
    Costello sourit.
_ T’as du cran, gamine.
_ C’est mademoiselle Sunizuki.
    Pendant quelques secondes, seules la caisse et les distributeurs de boissons chaudes brisèrent le silence. Un TGV s’arrêta, résonna.
    Puis le détenu éclata de rire.
_ Ca me plaît bien, ce genre de fille.
_ Je vous conseille de pas y toucher, dit froidement le lieutenant Viaud. Vous, mademoiselle Sunizuki, vous feriez mieux d’arrêter de provoquer ce type. Vous savez pas de quoi il est capable !
_ Parce que toi, tu le sais, peut-être ?
    Viaud se leva.
_ J’ai vu la photo de cet homme, de cette fille et de ces deux enfants.
_ Rassurez-moi, commissaire Mancini, s’inquiéta René Marcellin : vous n’avez pas libéré un assassin !
_ Sors pas les grands mots, mec, protesta Costello. Je suis qu’un porte-flingue. Viaud sait pas de quoi je suis capable. Il sait de quoi on m’accuse et c’est pas pareil.
_ Arrête avec ton histoire de machination à la con ! grogna le commissaire.
_ Vos flics m’ont retrouvé devant les cadavres, mais ils étaient déjà morts depuis un moment quand j’étais là.
_ J’ai dit : arrête.

    Benoît frappa du poing sur la table.
_ Ca suffit comme ça, bordel ! Pour l’instant, le problème, c’est de savoir ce que tout ça veut dire, OK ? C’est pas le moment de faire le procès de monsieur Costello !
    Comme pour souligner ses propos, un métro s’arrêta dans la station vide, qui résonna jusque dans la gare.
_ Monsieur Lerstraeke a raison, dit René Marcellin d’un ton calme, mais franc. Nous avons tous les nerfs tendus en raison de ce que nous subissons, mais cela ne doit pas justifier une telle scène.
    Chacun reprit son repas. L’alarme du métro retentit, il redémarra. Ces bruits, si ordinaires, avaient aujourd’hui une résonnance sinistre.

_ Costello, à quoi vous pensez ? demanda Jean-François Viaud.
_ Un truc que Germano m’a dit un jour pour me faire passer l’envie de jouer au con avec lui : "Tu peux pas imaginer la punition, mec ! Tu pourras jamais !"
    Mancini éclata de rire.
_ Tu veux dire que c’est Germano qui nous foutus dans ce pastis ?
_ Vous avez entendu ce que je viens de raconter, oui ou merde ? Une punition que je peux pas imaginer ! Ca colle carrément !
_ C’est absurde, protesta Marcellin. Comment aurait-il procédé ?
_ Là, tu m’en demandes trop, mec.
_ Monsieur Marcellin, intervint Rumiko Sunizuki, notre situation elle-même est absurde. Avouez que l’explication de monsieur Costello en vaut une autre au point où nous en sommes. Monsieur Lerstraeke, j’ai cru comprendre que vous étiez ingénieur. Vous paraît-il possible de faire disparaître un grand nombre de personnes et continuer à faire fonctionner des machines sans aucune intervention humaine ?
_ Euh... En fait, pour les machines, c’est pas complètement impossible. Mais c’est pas facile ! On peut télécommander pratiquement n’importe quoi. Même une caisse-enregistreuse, en bricolant bien.
_ Attendez ! interrompit Marcellin. Etes-vous en train de dire qu’on pourrait piloter des TGV à distance avec assez de précision pour ralentir au bon moment ?
_ C’est compliqué, mais pas insurmontable. Il suffit... Enfin, il suffit, façon de parler ! Mais bon, avec un radar discret, c’est faisable. Mais c’est une installation très chère : à l’échelle d’une gare, ça me paraît peu probable. Ou alors, celui qui nous a fait ça est vraiment très friqué ! Mais quelles raisons il a de nous en vouloir ?
_ A part Costello et nous, répondit Mancini, personne ici a d’ennemis, je suppose.


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Chapitre 11


 _ Qui est exactement ce Germano dont vous parliez ? demanda René.
_ Théo Germano est un des plus gros caïds marseillais, expliqua Mancini. Drogue, putes... Dès que ça se trafique, il se fait du fric dessus en se foutant des vies humaines que ça peut coûter. Tu confirmes, Costello ?
_ Dois-je comprendre, monsieur Costello, que Germano est... est votre...
_ Mon chef, mon boss, mon patron... Utilise le mot que tu veux, je m’en fous : si jamais je me sors vivant de cette connerie, ce sera ma victime.
    Costello but longuement son café.
_ Pensez-vous vraiment que ce Germano aurait pu nous... enfin, nous faire subir cela ?
_ J’aurais pas imaginé un truc pareil. Mais maintenant qu’on est en plein dedans, j’ai pas peur de dire oui.
_ C’est n’importe quoi ! ricana Mancini. Germano aurait des pouvoirs magiques ?
_ Non. Le jour où il m’a menacé, il était avec un drôle de type. Un tout petit mec chauve avec le genre de costard qui vous coûterait trois mois de salaire. J’ai tout de suite vu que c’était pas un caïd ! Il était mort de trouille. Tout blanc, le mec ! On aurait dit un petit poisson rouge au milieu des requins ! Germano me l’a même pas présenté, il m’a dit : "Tu vois ce mec ? Si jamais tu joues au con avec moi, il a truc en réserve... Tu peux pas imaginer la punition, mec ! Tu pourras jamais !"
_ Et ton mec, tu penses que c’était un magicien ?

    Cette description, bien que rapide, alluma un vague souvenir dans l’esprit de Benoît.
_ A quoi il ressemblait, vous avez dit ? demanda-t-il après avoir avalé la dernière bouchée de son croissant.
    Un TGV entra dans la gare vide. Personne n’osa regarder la cabine, que tous savaient sans chauffeur.
_ Pff... Un nabot, le mec ! Quarante kilos tout mouillé, tu vois le genre. Et puis chauve, sauf une espèce de couronne de cheveux.
    Ca se confirmait.
_ De quelle couleur, les cheveux ?
_ Gris. Tu connais ?
_ J’ai aperçu un type comme ça à la base de Toulon.
    Les autres sursautèrent.
_ OK, je vous explique... La Section de Recherches Scientifiques de la Base Aéronavale de Toulon emploie des ingénieurs et des chercheurs militaires, mais aussi des civils, et j’en fais partie.
_ Et c’est un collègue à toi ?
_ Attendez ! La Section est divisée en... Je sais plus combien de départements. En fait, c’est pas facile à savoir : chaque département travaille sur un projet, et tous sont très secrets. Moi, par exemple, je bosse au département informatique, mais j’ai jamais pu dire bonjour à aucun chercheur du département des armes chimiques !
    Le lieutenant Viaud fronça les sourcils.
_ Vous êtes cloisonnés à ce point-là ?
_ On nous le dit quand on est recrutés : secret absolu, pas de contacts entre les départements. Ca évite les fuites.
_ Pas très net... remarqua le commissaire Mancini.
_ Et vous pensez vraiment que vos collègues auraient pu concevoir, euh... Tout cela ? demanda Marcellin.
_ On recherche des trucs dingues. Mais vraiment dingues !
_ Excusez-moi, vous avez bien dit Toulon ? demanda Rumiko Sunizuki.
_ Oui.
_ Eh bien, quelque chose me revient. Mais d’abord, j’aimerais que nous quittions cette gare. Ces trains vides, ce métro qui... Tiens ! La caisse s’est calmée !
    Elle disait vrai. Plus aucun prix fantôme n’était enregistré depuis un moment.
_ Où t’espères aller, petite ? demanda Costello. Dehors, les voitures roulent sûrement toutes seules, tu crois que c’est mieux ?
_ Nous verrons bien.
    Tous virent dans les yeux de Rumiko Sunizuki qu’elle savait que Costello avait raison.
    Et tous le savaient.

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Chapitre 12


    Ils franchirent les portes de la gare. Les moteurs grondaient, les klaxons beuglaient. Les voitures s’arrêtaient, repartaient, les portières claquaient.
    Et nul ne conduisait, personne ne descendait ou montait. Des véhicules se déplaçaient, vrombissaient dans la cour des Arrivées.
    Le ciel bleu feignait d’annoncer une bonne journée. La silhouette d’un avion passa au-dessus des nuages.
    Personne n’osa croire que des passagers y riaient ou s’y détendaient, ni que le moindre pilote le dirigeait. Il était aussi vide que la Marie-Céleste.
_ Costello, qu’est-ce que vous foutez ? demanda Jean-François, affolé.
    Sans hâte, le porte-flingue s’avançait vers un taxi sans chauffeur qui attendait des passagers inexistants.
_ Une expérience.
Je suis une légende
    Ce titre claqua dans l’esprit de Jean-François. C’était presque ça ! Will Smith qui jouait au golfe dans un New York fantômatique, au milieu des voitures vides...
    Sauf que lui, il avait la chance -façon de parler !- d’évoluer au milieu de véhicules immobiles. Là, les engins roulaient tout seuls. Les vitres laissaient voir des volants qui tournaient sans l’aide d’aucune main. Des autoradios hurlaient des sons de boîtes à rythmes qu’aucune oreille n’écoutait.
_ Commissaire Mancini, je crois que vous avez déconné...
    Mancini leva une main rassurante et sourit.
_ C’est pas un imbécile. Il sait qu’on a intérêt à rester groupés, et il se sauvera pas.
    Jean-François soupira, pas convaincu du tout.
_ Si vous le dites.
    Costello saisit la poignée de la portière du taxi.
_ Qu’est-ce que vous espérez, monsieur Costello ? demanda Benoît.
_ Que t’expliques ce qui se passe si jamais il se passe quelque chose. C’est toi l’intello du groupe, non ?

    René sursauta lorsqu’un scooter se dirigea vers le trottoir, y monta et s’arrêta.
    Vide. La béquille s’abaissa, parut aussi lente qu’un serpent. L’engin bascula. Le moteur se tut.
    Un instant -qui lui parut durer une heure ou un jour ou une année- fasciné, il contempla le scooter à présent immobile sur sa béquille. Les battements trop rapides de son coeur résonnaient à ses oreilles.
    Enfin, il se détourna.
_ Monsieur Costello, je vous en prie ! Je crains le pire ! Lâchez cette poignée !
_ T’inquiète, mec ! Je maîtrise.
_ J’en doute !
_ Arrête ! On a bouffé des croissants et on pète la forme. On est passé par les portes, y a pas eu d’embrouille. Alors arrête de paniquer et laisse-moi faire.

_  Attendez ! Qu’est-ce que vous avez exactement en tête ? demanda Rumiko.
_ Ca va, ma belle ! J’ai dit que je voulais faire une expérience !
_ Je vous ai demandé de vous expliquer, pas de vous répéter !
    Costello soupira.
_ Je comprends rien à ce qui se passe, et je supporte pas ça. Ce que je veux, c’est y comprendre quelque chose. Si j’ouvre la portière, qu’est-ce qui va se passer ?
_ Monsieur Marcellin a raison ! Vous prenez un risque !
_ C’est mon boulot, de prendre des risques.
    Il ouvrit brusquement.
    La voiture ne réagit pas.
_ Tu vois ? Que dalle !
    Puis la portière du conducteur s’ouvrit. Des véhicules pilèrent et klaxonnèrent.

_ Qu’est-ce que t’as foutu, Costello ? demanda Mancini.
    David haussa les épaules. Il avait envisagé deux choses. Ou bien le taxi démarrait en trombe, ou une connerie comme ça. Ou bien la voiture restait parfaitement immobile.
    Mais ça, c’était la surprise.
_ Demandez à Benoît.
    Les voitures redémarrèrent.

    Benoît, qui observait la rue, se tourna vers le criminel, surpris.
_ Quoi ? C’est pas Benoît que tu t’appelles ?
C’est juste que je m’attendais à un surnom à la con, genre le matheux, l’intello, petit mec...
_ Ben... Si !
_ Bon, t’expliques un peu ce qui vient de se passer ?

_ Faut que je réfléchisse, OK ?
    Benoît crispa son visage, comme pour contenir l’ébullition de son cerveau.


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Chapitre 13


 Paris, gare d’Austerlitz
Le matin


    Lunéa n°57899. Provenance : Milan. Arrivée : 9 h 40. Voie : 3.
    Marylène Marcellin se plaça au bout du quai. Dans moins de cinq minutes, le train arriverait, René en descendrait, ils prendraient un chocolat chaud et quelques croissants ensemble... Elle aurait bien aimé suivre son mari à Monaco, mais l’Hôtel-Dieu, où elle dirigeait le service gériatrie, connaissait une période de forte activité. Les malaises étaient bien plus fréquents en été que le reste de l’année, et parfois, il fallait faire face à de véritables pics. Et ça avait comme par hasard été le cas lors du départ de René.
_ Le train corail Lunéa n°57899, en provenance de Milan, va entrer en gare voie 3. Eloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît.
    Un point bleu au loin suivit l’annonce. Il grossit, devint un jouet, enfin un train. A l’approche du quai, ses freins grincèrent, rappelèrent à Marylène Pacific 231, entendu en concert sous la direction de René... eh bien, plusieurs fois, dont seulement une en France.
    Les portes s’ouvrirent, laissèrent descendre des passagers plus ou moins réveillés, chargés de sacs. L’annonce Vous êtes arrivés à Paris-Austerlitz, terminus du train. Tous les voyageurs... passait de justesse par-dessus le brouhaha matinal de la gare.
    Des jeunes couples se retrouvaient et s’embrassaient follement. Des pères qui revenaient de voyage d’affaires soulevaient leurs petits.
_ Alors, on a été sage ?
_ Trop cool ! Ca l’a fait, l’Italie ?
_ Alors mec ? Les italiennes ?
_ Allez viens. Café croissant, c’est moi qui régale !
    Et René n’arrivait pas.
    Surprise, Marylène s’avança sur le quai, fendit cette foule qui retrouvait Paris.

    Peu à peu, le flot de voyageurs se tarit. Les discussions se poursuivaient autour de petits déjeuners. D’autres trains se vidèrent.
    Et René n’apparaissait toujours pas.
_ Madame ?
    Marylène sursauta.
_ Je voulais pas vous faire peur, madame, s’excusa le jeune homme vers lequel elle se retourna.
_ Il n’y a pas de mal.
_ Je vous vois attendre... Vous avez un rapport avec les deux flics ?
_ Je... Je vous demande pardon ?
_ Ben ouais ! Les deux flics avec leur prisonnier.
_ Je suis désolée, je ne comprends rien !
_ Bon. Hier soir, j’ai été réveillé par une bagarre à côté des toilettes. Je suis descendu pour voir ce que c’était. J’ai vu un mec avec des menottes qui cognait sur un autre, et un troisième mec qu’arrivait avec un flingue. Bon, ça fait un peu décousu, comme ça, mais...
_ C’est parfaitement clair, ne vous inquiétez pas.
_ J’ai pensé que c’étaient des flics avec un prisonnier. Vous êtes pas juge, ou un truc comme ça ?
_ Oh non ! J’attends mon mari, qui devait descendre de ce train.
_ Franck ! hurla une voix à quelques mètres. Ramène-toi, putain, on a pas que ça à foutre !
_ Attends ! répondit le jeune homme à son ami. Je raconte le coup des deux flics à quelqu’un.
    L’autre se rapprocha.
_ Les deux flics ? Ah ! Ceux qui sont pas redescendus ?
_ Je vous demande pardon ? s’étonna Marylène.
_ On parle que de ça, mon pote et moi : les deux flics avec leur prisonnier, on les a pas revus. Mais vraiment rien du tout ! Ca vous paraît pas bizarre ?
    Deux hommes qui en escortaient un autre menotté, ça ne passait pas inaperçu... Comment avaient-ils pu être... invisibles ?
_ Oui, effectivement.

    Alors que Marylène quittait le quai et cherchait une cabine téléphonique afin d’appeler le portable de René -elle passait beaucoup de temps à l’hôpital ou à l’appartement et très peu hors de Paris sans René et n’estimait donc pas avoir l’utilité d’un tel appareil-, le contrôleur Francis Reutier frappait à la porte verrouillé d’un compartiment.
_ S’il vous plaît ! Le train est en gare. Faut descendre !
    Aucune réponse.
    Francis frappa plus fort.
Tiens ! C’est le compartiment où j’ai conduit ce petit roux qui m’a bousculé hier soir. Complètement à l’ouest, le gars !  Sympa, mais alors...
_ Faut descendre, maintenant !
    Moteurs et freins des autres trains. Mais aucune réponse.
_ Tant pis pour vous, hein ! J’ouvre !
    Francis sortit de la poche de sa veste une clef et déverrouilla la porte. Il la coulissa.
    Les draps-housses étaient encore posés sur les six couchettes, comme s’ils avaient été occupés durant la nuit.
    Mais plus aucun bagage. Et surtout, plus aucun passager.

_ C’est Marylène. Je suis très surprise de ne pas te voir à la gare. Je t’ai attendu au bout du quai, j’ai vu des voyageurs descendre, et tu n’étais pas du nombre. Je ne suis pas seulement étonnée, je suis aussi un peu inquiète ! Je t’appelle d’une des cabines de la gare, il est dix heures moins le quart et... eh bien, je t’attends.
    Elle raccrocha au moment où le contrôleur Francis Reutier constatait que le compartiment où auraient dû dormir six passagers étaient vide, retira sa carte du téléphone public, la réintroduisit et composa le 3610. Un serveur vocal lui demanda son code. Elle le composa, puis demanda le troisième numéro abrégé..
_ Hôtel-Dieu, bureau du docteur Marcellin, bonjour.
_ Béatrice, c’est madame Marcellin.
_ Docteur ! Alors, votre mari est arrivé ?
_ Malheureusement non. Il y a eu... un contretemps.
_ Rien de grave ?
_ Non, trois fois rien. Je voulais vous prévenir que je devais prolonger mon absence.
_ Bien docteur. Jusqu’à quand ?
_ Je ne sais pas encore. En cas d’urgence, joignez-moi à la gare d’Austerlitz.
_ Aucun problème, docteur, répondit la secrétaire alors que Marylène commençait à comprendre l’utilité du portable.



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Chapitre 14


_ Vous avez vu ? demanda Jean-François aux autres. Quand Costello a ouvert la portière, ça a fait comme si un chauffeur avait paniqué. Exactement pareil ! Qu’est-ce que vous en pensez, commissaire ?
    Mancini sembla s’arracher à une profonde réflexion.
_ Je saurais pas dire. Quelqu’un ici croit aux fantômes ?
_ Moi-même, j’y croyais pas trop, mais depuis ce matin, je suis prêt à croire n’importe quoi.
_ Donc, si je dis qu’on est entourés de fantômes ou qu’on est devenus des fantômes, ça choque personne ?
_ J’ai l’impression que c’est plus compliqué que ça, protesta Lerstraeke. Vous avez vu qu’y avait que les machines qu’on voyait... Je sais pas comment dire...
_ Vous voulez dire qu’on ne voyait aucun autre objet ? proposa Rumiko Sunizuki. J’ai remarqué, moi aussi.
    Costello grimaça d’incompréhension.
_ Dites, les cerveaux, y en a ici qu’en ont pas foutu lourd à l’école. Vous pourriez traduire en français ?
_ Les machines donnaient l’impression d’avoir des utilisateurs invisibles : les trains roulaient, la caisse-enregistreuse...
    La jeune japonaise frissonna en repensant à cet engin qui crépitait sans aucune main pour l’actionner.
_ La caisse imprimait des prix, mais ses tickets disparaissaient.
_ J’ai aussi vu des croissants et des tasses disparaître. Pouf ! Comme ça !
_ Quand les portes des trains s’ouvraient, on aurait dû voir des bagages sans aucun voyageur, remarqua Mancini. Au lieu de ça, qu’est-ce qu’on a vu ? Rien !

_ Attendez ! protesta René. Comment aurions-nous pu devenir des fantômes ?
_ En mourant, répondit Costello. T’as jamais entendu dire que des fantômes, c’était...
_ Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. La vraie question est : comment sommes-nous morts ?
_ Y a peut-être aucun fantôme : Rumiko et Benoît nous ont bien dit que les machines... Enfin, qu’on voyait que les machines bouger, alors qu’on voyait pas de bagages en l’air ou une connerie comme ça. A mon avis, c’est encore plus délirant.
_ Vous avez vous-même effrayé... ou un fantôme, ou un vivant, ou...
    Pendant un instant, les six fantômes ou vivants entourés de fantômes, se regardèrent dans un silence trop lourd. Le scooter qui avait fait sursauter René redémarra. Les voitures continuaient de circuler.

_ Euh... Mademoiselle Sunizuki, dit Benoît, quand j’ai dit que je travaillais à Toulon, ça vous a rappelé quelque chose.
_ Un peu plus et j’oubliais ! Est-ce que le nom de Varges vous dit quelque chose ?
_ Varges ?
_ Oui. Attendez... C’était un élève que j’avais eu... Oh ! Ca fait deux ans. Vous travailliez déjà à la base de Toulon à ce moment là ?
_ Y a deux ans, vous dites ? Oui.
_ Le petit s’appelait Damien, le père s’appelait... Attendez... Michel Varges. Oui, c’est ça. Michel Varges. Ca ne vous dit rien ?
_ On se connaît pas forcément, vous savez. Comme j’ai dit, on est divisés en plusieurs départements : les armes chimiques, la ballistique... Et entre départements, on se connaît pas.
    Costello fronça les sourcils.
_ Mancini a raison : c’est vraiment pas net.
_ Sécurité. Ce qu’on veut, c’est empêcher...
_ Les fuites, merci, j’ai capté. J’en ai pas foutu lourd à l’école, mais c’est pas pour ça que je suis con. Mais bosser dans un truc pareil, ça me plairait pas. Même chez Germano, y a pas trop de secrets. Bon, OK, ça l’a pas empêché de me baiser la gueule. Mais les autres porte-flingues, je connaissais leur nom, leurs copines, leur style de fille... Et toi, tu bosses avec des collègues que tu connais pas ?
_ Je connais très bien l’équipe du département informatique.
_ Mais les autres départements, que dalle !
_ Question de sécurité, monsieur Costello. Ca fait bizarre au début, mais on s’y fait vite.
_ Bon, ça va, on laisse tomber, y a plus urgent. Beauté, tu continues ?

    Rumiko feignit l’indifférence au manque de respect de Costello. Son J’en ai pas foutu lourd à l’école laissait supposer une enfance difficile, et ça justifiait un minimum d’indulgence. Elle-même venait d’un milieu assez aisé pour lui permettre d’aller étudier en France, mais pas richissime pour autant. Son père était ingénieur électronicien chez Hitachi, sa mère secrétaire d’un des nombreux cadres. Elle n’avait jamais manqué de rien.
    Mais David Costello, ça devait être autre chose. Il avait souffert... et continuait à souffrir, elle en était sûre.
_ Ce Michel Varges venait de Toulon et était très évasif concernant son métier. L’école savait qu’il avait été muté à Nice, mais pas beaucoup plus. Il parlait d’une compagnie d’assurances, mais on ne savait pas trop laquelle tellement il était vague à ce sujet.. Ca ne sonnait pas très juste ! Mais il y avait quelque chose de beaucoup plus troublant...
_ Excusez-moi de vous interrompre, mademoiselle Sunizuki, coupa Marcellin, mais cette conversation au milieu de ces véhicules...
    Il regarda autour de lui.
_ Le Jardin des Plantes est proche. Je propose que nous nous y installions avant de poursuivre cette discussion. Je vous avoue franchement que ces voitures-fantômes sont insupportables.



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Chapitre 15


Paris, gare d’Austerlitz
Le matin


_ Surtout, faites gaffe, rappela le commissaire Gourvet. Marseille m’a faxé le casier judiciaire de Costello : c’est un coriace !
    Les quatre lieutenants hochèrent la tête.
_ En même temps, il a les menottes, qu’est-ce qu’il pourrait essayer ? demanda Nicolas Horche.
_ J’ai aussi eu un coup de fil à son sujet. Un jour, les gars qui l’ont chopé ont cru avoir pris toutes les précautions : à genoux, les mains derrière la tête, encerclé... Tout nickel. Je dis bien nickel ! Je me suis fait répéter l’histoire pour être sûr de ce que j’avais entendu, et oui, j’avais bien entendu. J’aime mieux vous prévenir : la suite, c’est comme un film d’action, sauf qu’y a pas eu de cascadeurs pour morfler. Il avait les menottes aux poignets derrière le dos, d’accord ? Ca l’a pas gêné : il a filé un coup de boule à un gars, un coup de pied où il faut à un autre et il s’est mis à courir. Il s’est planqué dans une ruelle. Les deux gars encore en état de lui courir après l’ont suivi comme ils ont pu. Quand ils l’ont rattrapé, Costello a exigé qu’on lui enlève ses menottes.
_ Et ça a marché ?
_ Si vous voyez un de vos collègues étranglé avec une chaîne de menottes, qu’il est entre votre flingue et le type menotté, qu’est-ce que vous faites ?
_ Ben... Je pose mon flingue et j’ouvre les bracelets !
    Horche réalisa soudain ce qu’il venait de dire, écarquilla les yeux et laissa tomber sa mâchoire.
_ Attendez ! Il avait les menottes dans le dos !
_ Il a sans doute été assez souple pour les faire passer devant. C’est balèze, mais pas impossible. Enfin bref ! Après, il a assommé les deux gars et s’est barré avec leurs flingues.
_ La vache !
_ Faites gaffe. Je veux pas de ça dans les rues de Paris. Vu ? Ah, voilà le train !
    Ces cinq officiers de police étaient chargés d’escorter David Costello, un porte-flingue marseillais, vers la Santé, où il attendrait son procès. Son patron, Théo Germano, était lié avec plusieurs caïds de Paris. Enfin, plus vraiment lié : certains d’entre eux avaient été refroidis. Une dénonciation anonyme avait permis de désigner Costello comme coupable.
_ Patron, deux flics qui escortent un type menotté, ça devrait se voir dans la foule, non ? demanda le lieutenant Nault.
_ Un peu. Surtout que Costello est grand. Et d’après ce que je sais du commissaire Mancini...
_ Vous le connaissez ?
_ Pas encore. Mais n’importe quel branleur aurait l’idée d’écarter la foule par sécurité, et il paraît que Mancini est pas vraiment n’importe quel branleur. Pourquoi vous me...
demandez ça ? s’éteignit dans la bouche du commissaire.
    On lui avait faxé la description de David Costello, et aucun visage ressemblant ne se présenta dans la foule de voyageurs.
_ C’est quoi, ce bordel ? Bon, on va à leur rencontre.

    Peine perdue. Pas un prisonnier, pas un policier marseillais.
    Mais un contrôleur bien nerveux...
_ S’il vous plaît, monsieur ! Police. Commissaire Robert Gourvet.
_ Vous tombez bien ! Faut que je vous montre quelque chose.
    Sans attendre, le contrôleur remonta dans le train. Robert et ses lieutenants le suivirent jusqu’à la porte d’un compartiment.
_ Je m’inquiétais parce que personne sortait de ce compartiment. J’ai frappé pour réveiller les occupants, mais j’ai pas eu de réponse. C’est déjà arrivé, des passagers avec le sommeil lourd...
    Dans l’esprit du commissaire, un puzzle pas très réjouissant se dessina : Costello avait tué les deux flics qui l’escortaient et avait profité d’un arrêt pour descendre. Il était en pleine nature et n’avait laissé derrière lui que deux cadavres.
_ Je dois vous prévenir : j’ai touché à rien.
_ Vous avez bien fait.
_ C’est pas ce que je voulais dire. Je vous explique : ce compartiment était censé être occupé par six passagers.
_ Est-ce que vous y avez remarqué trois hommes dont un grand avec les menottes aux poignets ?
_ Pardon ?
_ Bon, deux policiers et leur prisonnier ont embarqué à Marseille.
    Le contrôleur réfléchit rapidement, puis haussa les épaules.
_ Je suis désolé, j’ai pas vu ces trois hommes. Bon, les six couchettes auraient dû être occupées, d’accord ? J’aurais dû trouver les six occupants, d’accord ?
_ Oui, d’accord. Mais vous voulez en venir où ?
_ Voilà tout ce que j’ai trouvé.
    Avant d’entrer dans ce compartiment, Robert aurait juré que plus rien ne pouvait l’étonner.
    Mais devant cette fenêtre fermée et ces couchettes vides, il ne jurait plus rien du tout.
Ca ressemblait à un Mystère de la chambre jaune... en moins plaisant.
    Il s’approcha d’une couchette. Le drap-housse était enfilé, mais pas parfaitement étiré comme si le lit venait d’être préparé : des plis indiquait qu’un corps y avait passé la nuit.
_ Vous êtes sûr que la porte était verrouillée ?
_ Ah oui ! Sinon, je serais pas là en train de me poser des questions, vous pensez bien !
    Robert s’approcha de la fenêtre. Bel et bien fermée...
    Il changea d’avis. Ce n’était plus le Mystère de la chambre jaune. C’était la Marie-Céleste...


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Chapitre 16


    René n’avait encore jamais vu le Jardin des Plantes vide. Aucun promeneur n’admirait la végétation, nul ne se dirigeait vers les serres. Aucun jeune couple ne s’embrassait sur les bancs, aucun petit ne courait devant sa maman.
    Rien ne vivait. Les pelouses, les branches et les arbustes bruissaient et oscillaient sous un vent qui... eh bien, qui n’allait pas. Juste un détail tout bête.
_ C’est étrange, remarqua Rumiko Sunizuki. Si on regarde les plantes, on dirait qu’il y a une petite brise. Mais la sentez-vous sur votre peau ?
    C’était ça qui chiffonnait René.
_ Vous avez raison ! Le vent souffle sur les plantes, mais...
_ Mais pas sur nous, c’est ça ? compléta Viaud. Ce serait nous les fantômes, alors !
    Mancini glissa la main sous sa veste. Tous devinèrent qu’il tâtait son arme de service. Geste machinal d’un policier qui se savait en danger.
_ Vous pensez que ça va servir à quelque chose ? demanda Benoît Lerstraeke.
_ Je sais plus quoi penser...

_ Alors, votre histoire ? demanda Benoît Lerstraeke à Rumiko.
    Elle leva son visage vers le regard myope et les cheveux roux en bataille du jeune homme. Derrière les épais verres des lunettes, les yeux rêveurs avaient une couleur bleue qu’elle n’avait pas remarquée jusqu’alors.
_ Je n’y avais pas fait attention, à l’époque. Si vous saviez tout ce que voit une institutrice dans sa carrière !
    Benoît s’approcha timidement.
_ Etre ingénieur, c’est pas vraiment une routine non plus, vous savez.
    Elle sourit,
Qu’est-ce qui m’arrive ?
puis reprit le fil de son histoire.
_ Le petit Damien Varges était arrivé en cours d’année. Ca arrive ! Dans de tels cas, je présente le nouvel élève, et je demande à chaque élève de dire son prénom. Et cette année-là, j’avais une Alice dans ma classe. Et ce prénom...
    Elle vit les sourcils de Benoît se froncer.
_ Quoi ? demanda Viaud.
_ Eh bien, il disait qu’il ne fallait pas parler de ce prénom. Il a même dit à la petite Alice qu’il fallait qu’elle s’appelle autrement.
_ Tu déconnes ? demanda Costello, ébahi.
_ Pas du tout. J’ai très vite clos l’incident en demandant aux autres élèves de se présenter et en apprenant à la classe ce que signifiait tabou en me servant de cet exemple. A la récréation, j’ai demandé au nouveau pourquoi Alice était un prénom tabou ?
_ Et ? demanda Mancini.
    Rumiko haussa les épaules.
_ Il n’a rien voulu préciser. Il s’est juste entêté à me dire qu’il ne fallait pas dire Alice. J’ai pensé qu’il s’était mis cette idée en tête.
_ Ca a l’air de vous rappeler quelque chose, Lerstraeke...
    L’ingénieur, le visage plissé, frottait son menton, comme si ce geste pouvait extraire de son crâne une idée qui y restait coincée. Puis :
_ Je croyais, mais non, en fait.

    Une série d’aboiements furieux, puis des grognements, retentirent derrière Jean-François.
    Il se tourna.
    Aucun chien. Mais les aboiements et grognements reprirent.
    René Marcellin s’agenouilla, livide, et tendit ses mains vers...
    Vers un chien qui n’existait pas, comme s’il voulait se laisser flairer afin de gagner la confiance de l’animal.
Waf ! Waf ! Waf ! Grrr ! Waf ! Waf ! Waf !
    Les aboiements s’éloignèrent peu à peu.

_ Vous avez entendu ? demanda René.
_ Les aboiements ? Un peu, ouais, qu’on a entendu ! répondit Costello. Le prochain chien virtuel qu’on croise, j’espère qu’il mord pas ! D’ailleurs, avec tes conneries, t’aurais pu te faire bouffer !
    Le chef d’orchestre se releva.
_ J’ai eu de nombreux chiens quand j’étais jeune, monsieur Costello. Et avec les aboiements que j’entendais, je savais que je ne risquais rien.
_ Ben voyons ! Quand les chiens de Germano aboient, t’as pas intérêt à te trouver à portée de museau, sinon, tu te fais bouffer !
_ Ces aboiements n’étaient pas hostiles. C’étaient des aboiements de peur.



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Chapitre 17


Cour des Arrivées
Le matin


_ Voilà monsieur. Dix euros et trente centimes, s’il vous plaît.
    Ouf ! C’en était fini de cette course. Gérard Larbet n’était pas fâché...
    Tout avait commencé par un appel très ordinaire : un client qui voulait un taxi. Il fallait aller le chercher dans un coin assez glauque : le croisement du boulevard Ney et de la rue de la Chapelle. Jusqu’ici, à part le déplaisir d’une balade désagréable, rien de bien méchant. Mais alors, le client, c’était quelque chose : des doigts cassés, des dents manquantes, un énorme coquard, une belle collection d’hématomes... Il s’était cogné dans une porte, bien sûr ! Ce type avait demandé la gare d’Austerlitz. Pas un mot pendant tout le trajet.
    Et à présent, il allait enfin descendre. Ouf !
    Mais... il filait un billet de vingt euros et il se barrait ? Il était fou ou quoi ? Oh et puis merde ! Gérard était chauffeur indépendant, et un supplément comme ça, il n’allait pas cracher dessus.
    A présent, attente à la gare. Un client -sûrement un peu moins bizarre- se ramènerait sûrement. Ca pouvait durer quelques minutes, ça pouvait être plus long...

    La portière s’ouvrit. Sans l’aide d’aucune main.
    La bouche de Gérard s’ouvrit dans une grimace de peur. Un hurlement résonna dans sa tête, mais seul un souffle paniqué daigna sortir de sa gorge.
    La portière, toujours sans l’aide d’aucune main, claqua. Le bouton du verrouillage centralisé s’actionna sans aucun doigt.
    Un bref cri d’horreur voulut enfin sortir. Gérard voulut ouvrir sa portière. Elle céda immédiatement.
    Il jaillit de la voiture
_ Connard !
au mépris des
_ Putain, c’est quoi ce mec !
klaxons et crissements de freins et
Tuuut !
put enfin s’arrêter sur le trottoir, essoufflé.
Son taxi, pourtant aussi familier qu’une deuxième maison, lui paraissait à présent... hanté ? Comme les baraques dans ces films d’horreur à la con !

    Gianni s’engouffra dans la gare, furieux. Comme si c’était facile de passer inaperçu avec la branlée que Costello lui avait flanquée ! En plus, il pouvait bien faire ça lui-même, le patron, non ? Aller s’assurer que l’autre enfoiré et les deux flics qui l’escortaient n’étaient pas arrivés à Paris. Et s’il était à la gare, là maintenant, hein ? Bon, il était sûrement menotté et serré de près par les deux flics, mais pour Costello, c’était un pauvre détail. Quand on avait échappé à quatre flics...
    Enfin, il arriva aux quais. Un contrôleur était en grande conversation avec des flics, semblait-il.
    Gianni s’approcha.
_ Excusez-moi : qu’est-ce qui se passe ?
_ Monsieur, c’est une enquête de police, d’accord ?
_ C’est bon, y a rien de secret non plus ! De toutes façons, ça va passer aux infos, alors...
_ Euh... Commissaire ?
_ Tout va bien ! On nous a signalé la disparition de six personnes.
_ Ah bon ? Comment ça ?
_ C’est ce qu’on cherche.
_ Ah... Merci !
    Gianni s’éloigna, mais prêta une oreille discrète à la discussion.
_ Monsieur Reutier, vous nous parliez d’un passager de ce compartiment.
_ Oui. Un petit roux à lunettes. Un nerveux, le gars, j’avais jamais vu ça !
_ D’accord.
_ Il avait embarqué à Toulon.
_ Bon.
_ Ca a rien à voir avec l’affaire Costello, chef. Mancini a sûrement eu un compartiment pour lui, son lieutenant et...
_ Avec l’administration, on peut pas trop savoir. Ca m’étonnerait pas qu’ils se soient retrouvés avec d’autres passagers.
    Bingo ! Gianni entra rapidement dans la station de métro, sortit son portable à l’aide de sa main valide, qui, bien entendu, n’était la bonne. Chercher le numéro de Germano à l’aide de ses doigts pas franchement adroits lui prit un peu de temps.
_ C’est bon. Costello est pas à Paris. Vous êtes sérieux ? Super cool ! Merci ! Non, ça se reproduira pas ! Y aura pas d’autre ardoise, OK ? Merci !



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Chapitre 18

    Une petite alarme retentit sur le portable de Denis.
888
Un message

_ Marcellin, venez voir. Tout à l’heure, dans la gare, quand vous avez eu le message de votre femme, vous aviez un appel manqué ?
_ Aucun.
_ Bon, je vais écouter ça.

_ Bonjour. Vous avez un nouveau message. Nouveau message. Reçu aujourd’hui à onze heures dix-neuf : "Mancini, c’est le commissaire divisionnaire Dehant. J’ai eu un appel de Paris : apparemment, vous n’étiez pas dans le train. Rappelez-moi de toute urgence." Pour rappeler votre correspondant, faites le 4. Pour sauv...
4
    Une longue série de sonneries. Puis :
_ Vous êtes sur la boîte vocale du commissaire divisionnaire Jean-Marc Dehant. Veuillez laisser un message et je vous rappellerai dès que possible.
Bip !
_ Monsieur le divisionnaire, c’est Denis Mancini. J’aimerais vous expliquer ce qui nous arrive, au lieutenant Viaud, à Costello et à moi, mais c’est complètement dingue. Vous direz à nos collègues parisiens d’enquêter sur la disparition de trois autres personnes : Benoît Lerstraeke, Rumiko Sunizuki et René Marcellin. Ces trois personnes occupaient le même compartiment que nous. Dernière chose : je suis même pas sûr que ce message vous parvienne.
    Denis raccrocha.
_ Bon. Je me suis permis de signaler toutes nos disparitions à mon chef. Je le connais, et c’est le genre à avoir oublié d’être con.
_ C’est pas lui qu’a eu l’idée de vous mettre dans le même compartiment que nous, alors que vous aviez un prisonnier -pardon, monsieur Costello- sur les bras ?
_ T’inquiète, Benoît. Je sais très bien ce que je suis.
_ Vous y êtes pas du tout, protesta Mancini. C’est un cafouillage entre les services administratifs du commissariat de Marseille et la SNCF. Viaud, à quoi vous pensez ?
_ Je pense à un truc encore plus dingue que nos histoires de fantômes.
_ Dites toujours.
_ C’est carrément dingue.
_ Vu ce qu’on est en train de vivre, y a plus grand-chose qui m’étonne. Alors allez-y !
_ Je vais pas raconter toute ma vie, mais faut que vous me compreniez d’où mon idée me vient. Quand j’ai eu dix-huit ans, mon grand-père m’a offert quelque chose qu’il avait appelé à l’époque un vrai nid de sagesse : un recueil de contes qui venaient du monde entier. A la fin, chaque conte était un peu expliqué. L’un de ces contes venait d’une tribu indienne. C’était basé sur une croyance... eh bien, qui pourrait ressembler un peu à ce qui nous arrive.
_ Je crois voir où vous voulez en venir, lieutenant Viaud, compléta Marcellin. Pensez-vous à cette croyance des Blackfeet selon laquelle le monde serait formé de strates ?
_ C’est ça, oui.
_ La Terre est la strate la plus basse, là où vivent les hommes. Le ciel est une autre strate, où vivent les dieux.
_ Ouais, c’est bien ça !
_ Comment tu sais ça ? demanda Costello. T’es spécialiste des indiens ?
_ Du tout ! Je suis chef d’orchestre et, de ce fait, obligé de me cultiver : les compositeurs aiment à s’inspirer de la littérature... mais aussi de la mythologie, et il est indispensable de comprendre le support d’origine de leurs oeuvres afin de les interpréter. J’ai eu l’occasion de diriger une symphonie de Jim Stonesoul, un compositeur d’origine Blackfeet. Chaque mouvement était une légende de sa tribu. Il donne, au début de la partition, une explicat...
_ Ouais, il explique les couches du monde. Viaud, est-ce que t’es en train de nous dire qu’on est dans une couche du monde où on a rien à faire ?
_ Eh bien, ça collerait pas si mal. Marcellin, je suppose que ce compositeur en disait long sur les légendes Blackfeet au début de sa partition.
_ Oh ! Ce n’était qu’un résumé. Ainsi que monsieur Costello l’a si bien déduit, il était question des strates du monde, mais ce n’était pas vraiment détaillé. Mais  je me suis documenté tant que j’ai pu sur les légendes des Blackfeet.
_ Bon. Alors, arrêtez-moi si je dis une bêtise, mais il me semble que ces mondes communiquent entre eux.
_ Oh oui ! Et par bien des moyens !
_ Ben regardez : le chien à l’instant, le chauffeur de taxi que Costello a fait paniquer... C’est bien qu’on communique avec notre monde d’origine, non ?
_ Ca se tient, répondit Rumiko Sunizuki. Ca expliquerait bien des choses... Monsieur Marcellin, par quels moyens les hommes peuvent-ils changer de monde ?
_ Des clefs, un peu comme Thorgal ? proposa Benoît.
_ Ce n’est pas tout à fait cela. Les hommes, pour monter vers le monde des dieux, commencent par les invoquer. Alors, un arc-en-ciel se dessine, et cet arc-en-ciel est un chemin.Leur courage y est mis à l’épreuve au moins une fois.
_ Une seconde ! Vous êtes en train de nous dire que des dieux indiens nous ont enlevés dans leur monde ?
_ Des dieux ? Je n’en sais rien. Leur monde ? Je n’en sais rien non plus. Enfin, tout cela est hypothétique. Lieutenant Viaud, si vous avez vu juste, il nous faut réfléchir à un moyen de regagner notre monde.
_ Y a un truc qui colle pas, protesta Costello.
_ Quoi donc ?
_ J’ai dans l’idée qu’on doit tout ça à Germano.
_ Vous en êtes vraiment sûr ? demanda Rumiko Sunizuki. Qu’il ait voulu se débarrasser du commissaire Mancini, du lieutenant Viaud et de vous, c’est envisageable. Mais vous oubliez...
_ T’oublies une chose, ma belle : vous étiez pas forcément prévus au programme.
_ Très juste, renchérit Mancini. Germano savait pas forcément qu’une connerie de bureaucrate nous collerait tous ensemble dans ce compartiment.
_ Ben voilà. Et c’est là qu’y a quelque chose qui colle pas : Germano est loin d’être con, mais il est pas cultivé. Oh ! Il a la culture de n’importe quel mec qui lit autre chose que des bouquins de cul et des revues people, mais ça m’étonnerait qu’il connaisse assez les indiens pour nous balancer un sort et qu’on change de monde.
_ T’as raison. En même temps, c’est pas forcément à Germano qu’on doit ça.
_ Vous avez une meilleure idée ?
_ Après tout, on se connaît pas assez. Marcellin, vous avez aucun ennemi, par hasard ? Lerstraeke ? Mademoiselle Sunizuki ? Viaud et moi, on est sûrement dans le collimateur d’un caïd, et pas forcément Germano.

_ Il reste beaucoup de questions sans réponse, conclut René. L’heure du déjeuner approche. Trouvons-nous un endroit pour nous restaurer. Ensuite, je crois que nous pourrons tous nous loger dans mon appartement pour cette nuit. Je dois vous prévenir qu’il est un petit peu éloigné : j’habite place des Ternes.
    Sifflet admiratif de Costello.
_ Tu te refuses rien.
_ Oh ! Il n’est pas très luxueux et il donne sur une cour. Je n’ai aucune vue sur Paris.
_ Ce sera toujours mieux que la taule où j’aurais dû atterrir. Bon, tu nous déniches un restau ?



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Chapitre 19

Marseille, corniche du président Kennedy
Début de l’après-midi


    Sanglé dans son peignoir de soie rouge, Théo Germano sortit sur le balcon de son grand salon et alluma un cigare. Une mer calme brillait sous le soleil. Les îles de la baie s’étendaient, soumises à sa vue.
    Bien des années plus tôt, avoir le château d’If et le bunker de l’île Gaby à ses pieds n’était qu’un pitoyable fantasme. Il n’était qu’un minable chef de bande à la Cayolle, d’où le phare de Planier, qui se dressait aujourd’hui au loin devant sa vue, n’était guère visible qu’en rêve.
    Et Costello, lui, n’était qu’un gosse boutonneux. Mais déjà, il promettait : baraqué pour son âge, rapide... Du coup, apprendre à se battre ne fut pour lui qu’une formalité..
    Théo l’avait repéré lors d’une bagarre de rue : alors qu’il rentrait dans le piteux assemblage de tôles que sa famille habitait à la Cayolle, David Costello avait été attaqué par deux connards bien plus grands que lui. Dans ce quartier, pas besoin d’être riche pour se faire racketter : être faible, ça suffisait largement. Mais ce jour-là, ces deux branleurs s’étaient trompés de cible. David avait reçu quelques coups, mais en avait évité beaucoup et les avait rendus.
    Théo se rappelait de la scène comme si c’était hier. Ses souvenirs semblaient se projeter sur le Mont Rose. Il s’était rapproché de ce gamin plutôt doué et s’était tourné vers les deux racketteurs, qui étaient loin d’avoir leur dose.
_ Barrez-vous, les connards.
    Ce qui les avait bien fait rire. Théo avait alors sorti cet arme qu’il maniait si bien : le couteau à cran d’arrêt.
Clic !
La lame avait jailli.
_ J’ai dit : barrez-vous.
    Ces dégonflés n’avaient pas insisté.
    Théo s’était tourné vers le gosse.
_ Pas mal, mec !
_ T’en veux aussi ? avait rétorqué le petiot.
    De sa main, il essuya rapidement le sang qui coulait de sa lèvre.
_ Je changerais de ton si j’étais toi, petit mec.
_ Tu crois que c’est ta lame qui me fait peur ?
    Théo avait éclaté de rire, puis avait replié la lame.
_ T’as quel âge ?
_ Quatorze ans.
_ T’as vraiment des couilles ! Faut qu’on cause.
    Et ils avaient causé. Ce petit mec s’appelait David Costello, et un dur comme lui avait sa place dans une bande. Théo avait de grands projets : grimper quelques échelons dans la pègre, se faire assez de fric pour se casser de ce quartier minable.
_ Attends, Théo : tu parles d’habiter là-dedans ?
    Là-dedans, ça désignait le parc du Roy d’Espagne. Tous les gosses de la Cayolle bavaient sur ces sympathiques résidences.
_ C’est tout ce qui te fait rêver ? C’est de la merde ! C’est que des banquiers et des profs, là-dedans. Moi, je te parle d’une vue imprenable sur la mer. Je te parle de regarder les îles du Maïre en te tapant ton petit déjeuner.
_ Tu déconnes ?
    Théo avait souri.
_ Tu me fais quoi ? J’ai l’air de déconner ? Je fais des projets, et j’ai besoin de gars dans ton genre...
    Et voilà comment David Costello était devenu un de ses plus précieux hommes de main. Un an de pause pour le service militaire, le temps d’apprendre à manier des flingues, et il était carrément doué pour ça.
    L’homme de main idéal ? Pas tout à fait. Efficace et loyal, d’accord, mais aussi... intelligent. Un type pareil, c’était intéressant quand c’était con. Mais pour son malheur, Costello avait oublié de l’être. Et Théo craignait le pire. Après tout, la maison de maître sur la corniche Kennedy qu’il avait faite miroiter à un certain gosse, c’était lui qui habitait dedans. La vue sur la baie de Marseille, c’était lui qui en jouissait. Les grosses bagnoles, c’était son chauffeur à lui qui les conduisait. Les putes de luxe, c’était lui qui s’en envoyait toutes les nuits.
    Costello se contentait d’un grand appartement dans le Panier, conduisait un cabriolet Volvo et n’hésitait pas à séduire des strip-teaseuses dans les boîtes où il allait se détendre. Un jour serait venu où il en aurait eu marre de tout ça. Ce qui, chez un pauvre con, n’aurait pas été bien méchant.
    Mais Costello n’était pas un pauvre con. C’était bien ça qui avait inquiété Théo. Quand un type doué pour la baston, fin tireur, dur-à-cuire et, par-dessus le marché, intelligent, voulait devenir caïd à la place du caïd, non seulement il n’y allait pas de main morte, mais en plus il risquait d’arriver à ses fins. Théo en savait quelque chose. Lui-même était entré au service de Giovanni Cardo, un des italiens qui s’étaient partagés Marseille. Cet abruti lui avait donné des responsabilités de plus en plus grandes et n’avait pas vu que son poulain s’en servait pour tuyauter ses rivaux. Au final, le malheureux couillon s’est retrouvé mitraillé d’un côté par plusieurs autres gangs, de l’autre par son propre second.
    Bon, l’arroseur arrosé, ça pouvait être drôle. Mais quand le plomb remplaçait l’eau... Il fallait se débarrasser de Costello d’une façon ou d’une autre. Le faire buter aurait-il été la meilleure solution ? Non seulement ça risquait d’échouer avec un type aussi coriace, mais en plus, malin comme il était, il allait flairer d’où venait l’embrouille. Une machination pour l’expédier aux Baumettes ? Ca avait donné des résultats sur d’autres. Mais les barreaux pour un David Costello, c’était de la rigolade.
    Le bon plan était venu par hasard. Théo avait, en se pavanant dans un de ses casinos, eu la suprise de revoir un vieux pote de la Cayolle perdu de vue depuis des années qui, à sa grande surprise, avait pu l’aider...
    Et ça avait bien marché. D’abord, une machination pour faire arrêter Costello. Vu que Paris aussi voulait faire tomber le gang Germano, un transfert vers la capitale était probable. Qui allait assurer l’escorte ? Un commissaire et un lieutenant, bien sûr. Et là, coup de chance : la police marseillaise avait désigné Denis Mancini, un des pires cauchemars de Théo. Le lieutenant Jean-François Viaud, d’après ses renseignements, était encore un bleu. Mais Mancini, c’était un vieux renard qui mordait comme un pitbull. Il ajoutait à tout cela le pire défaut que puisse posséder un flic : l’incorruptibilité.
    Mais tout ce monde-là avait disparu, à présent.

    Théo fut tiré de ses pensées par la sonnerie du téléphone. Il s’arracha à la contemplation de la baie, rentra et, après un bref coup d’oeil au petit écran qui ne lui afficha qu’un Numéro secret, saisit le combiné sans fil.
_ Théo Germano. Ah, salut ! Merci pour tout, vieux. T’auras ton fric et deux putes en prime... Eh ! Qu’est-ce qui te prend ? Arrête de t’affoler comme ça, vieux ! Qu’est-ce qui se passe ? Ca va, je le sais, qu’y a d’autres disparus ! Quand je mate pas les îles de Marseille ou le cul d’une pute, je m’informe, et on parle que de ça ! Et alors, qu’est-ce que ça peut foutre ? Bon, ça va, ça va ! Calme-toi deux secondes et raconte-moi tout.
    Il fut question d’un certain Benoît...
_ Comment tu dis ? Ouais, y a bien qu’un chti pour se trimballer un nom pareil ! Remarque, les alsaciens, c’est pas mal non plus ! Bon, ton Lerstraeke, il est si inquiétant que ça ?
    Théo écouta, puis éclata de rire.
_ Tu flippes à mort pour ça ? T’as vraiment peur qu’il trouve la sortie ? Allez, couillon, décompresse ! Bon, là, tu commences à me faire chier. C’est entendu, il pourrait trouver la sortie ! Ben t’as intérêt à ce que ça reste au conditionnel. Parce que si on passe à l’indicatif, t’as pas fini de conjuguer les verbes souffrir et crever. Je me suis bien fait comprendre ? OK ! T’as toujours été intelligent, vieux frère. Me déçois pas...
    Il raccrocha et reposa le téléphone sur son socle.



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Chapitre 20

_ Dites, ce serait pas mal qu’on file à la Bibliothèque Nationale, proposa Benoît. Comme ça, on trouverait le moyen de se barrer de ce monde et...
    Rumiko Sunizuki l’interrompit d’une moue de désaccord.
_ Je ne pense pas que ce soit aussi simple. Premièrement : le rituel pour passer d’un monde à l’autre est probablement très long.
    De l’autre côté de la vitre du restaurant vide où ils venaient de terminer un repas à base de nourriture volée dans des cuisines désertes, les voitures sans le moindre occupant roulaient. On entendait le bruit des fours, des lave-vaisselles...
_ Effectivement, confirma Marcellin. Si mes souvenirs sont exacts, le brave qui, pour une raison ou une autre, souhaitait passer dans le monde des dieux devait se soumettre à un jeûne de plusieurs jours.
_ Et après, y a une épreuve pour son courage, c’est ça ? demanda Costello.
_ Tout à fait.
_ Ca, je peux m’y coller.
_ Pff... ricana Viaud. Tabasser un flic, j’appelle pas ça du courage.
_ Même quand on a des menottes et que le flic est armé ? Bon, allez, il a été assez con pour tourner le dos...
    Viaud fit mine de se lever. Benoît crut avec horreur le voir glisser la main sous sa veste, là où se trouvait le flingue.
_ Ca suffit ! coupa Mancini. On est là pour se sortir de ce pastis, pas pour jouer à celui qui pisse le plus loin.

    Denis laissa s’installer le silence, perturbé par ces véhicules fantômes, le ronronnement des fours, les petits chuintements gazeux des brûleurs. Des assiettes et des fourchettes s’entrechoquaient dans un lave-vaisselle.
Bip ! Bip ! Bip
    Derrière le comptoir, un  lecteur de cartes bancaires enregistrait des codes qu’aucun doigt de chair et de sang ne tapait.
    Et dans cet air respiré par seulement six personnes, des câbles à haute tension semblaient bourdonner entre Viaud et Costello.
Faudrait pas que ces deux-là foutent la merde !
Bzzt ! Bzzt !
   
Un ticket s’imprimait.
_ Bon. C’est Marcellin qu’a eu la meilleure idée : on a besoin de se poser, de souffler... Les recherches, on se fera ça demain, dans le calme.
    Denis jeta un regard sec à Costello, puis à Viaud.
_ J’ai bien dit : dans le calme. Marcellin, ce serait quoi le meilleur moyen d’aller chez vous ?
    Le chef d’orchestre réfléchit.
_ Il faudrait prendre le bus gare d’Austerlitz, puiss’arrêter gare de Lyon pour prendre le RER. Mais qui se sent capable d’emprunter des transports en commun inoccupés ?
_ Honnêtement, pas moi ! répondit Lerstraeke. Les métros automatisés, d’accord, mais les bus fantômes, non merci !
_ Il y a autre chose. Tout à l’heure, rappela Rumiko Sunizuki, monsieur Costello a effrayé le chauffeur du taxi, ce qui nous a permis de voir que ce monde communiquait d’une certaine façon avec le nôtre. Je ne tiens pas à déclencher un mouvement de panique dans notre monde en demandant l’arrêt du bus !
_ Vous savez, mademoiselle Sunizuki, la gare de Lyon est une destination très demandée : nous n’aurons pas besoin de demander l’arrêt. Il y aura sûrement quelqu’un...
    Marcellin s’interrompit. Personne, justement. Quelqu’un dans le monde auquel ils avaient été arrachés, mais personne dans cet univers dément.
_ Enfin, l’arrêt sera sûrement demandé. En même temps, je ne donne pas tort à monsieur Lerstraeke.
_ Je comprends votre trouille, les mecs. Franchement, toutes ces saloperies, ça fout la pétoche. Je regrette même ma cellule des Baumettes...
    Denis vit qu’un sourire ironique se formait sur le visage de Viaud. D’un coup de coude discret,
_ Mais en même temps, poursuivit le prisonnier, qu’est-ce qu’on risque ?
il invita son adjoint à se tourner vers lui
_ Mais vous avez bien vu,
et secoua  la tête.
_ quand j’ai bouffé un croissant dans la gare ce matin : non seulement j’en suis pas mort, mais en plus, on s’est fait un petit déj d’enfer. Moi, je suis partant. C’est pas que ça me branche, mais on a pas trop le choix...
    Marcellin sourit.
_ J’avoue que je n’en attendais pas moins de vous, monsieur Costello. Mais pour ma part, je n’ai pas honte de souligner que je suis de l’avis de monsieur Lerstraeke : un bus qui se conduit seul, eh bien...
_ Tu préfères qu’on y aille à pattes ? C’est pas trop loin, j’espère !
_ Par les transports en commun, il faut compter... Voyons voir...
    Marcellin, les yeux levés vers le plafond, réfléchit rapidement.
_ Une vingtaine de minutes si je ne m’abuse.
_ Ca doit être encore pire à pattes.
_ De toutes façons, intervint Denis, soit on se tape un voyage en bus fantôme, soit on regarde des voitures vides passer. A tout prendre, je préfère le bus : ça dure moins longtemps.
_ Je suis d’accord avec vous, approuva Viaud. Entre vingt minutes de trouille et une heure de trouille, je sais ce que je préfère. Enfin, ce que je déteste le moins...
    Costello gloussa.
_ Putain ! Je pense comme des flics, maintenant ! Ca me fait trop drôle...
_ Bon, autant qu’on reste ensemble... se résigna Benoît.
    Rumiko Sunizuki lui posa une main rassurante sur l’épaule.
_ Tout va bien se passer...
    Là-dessus, elle se trompait totalement. Tous les six se croyaient déjà en plein cauchemar, mais au cours du trajet, ils mesureraient à quel point c’était faux.
_ Bien. Je vais donc me ranger à votre avis... conclut René. Allons-y, donc.


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Chapitre 21

 Marseille, SRPJ
Milieu de l’après-midi


_ Ah ! Asseyez-vous, invita le divisionnaire Jean-Marc Dehant en désignant deux fauteuils aux commissaires Bertal et Perrin. Bon, l’histoire a déjà fait le tour de tout le service et est même passée aux infos. Votre collègue Mancini et le lieutenant Viaud devaient escorter Costello à Paris, mais ils se sont tous les trois volatilisés.
    Plusieurs éléments rendaient cette disparition troublante. Le premier était que Denis Mancini n’était ni du genre à se laisser acheter, ni du genre à se dégonfler. Il n’aurait pas hésité à sacrifier sa vie -en laissant derrière lui une ex-femme et deux filles- si Costello s’était sérieusement rebiffé, et l’aurait ou bien maté, ou bien salement amoché avant d’y passer. Le deuxième était la présence de Jean-François Viaud, un jeunot qui assurait bien. Pas le genre à laisser son chef se débrouiller tout seul.
    Et le pire pour la fin : le compartiment avait été retrouvé fermé, comme si ses occupants, au lieu de se barrer au cours d’un rude combat, étaient partis tranquillement. Alors qu’un Costello qui cherchait à s’évader en étant surveillé par un Mancini (assisté ou non d’un Viaud), ça aurait dû ressembler à un mélange de film de guerre et de western, laisser le train dans un état chaotique... Au lieu de ça, le wagon était nickel.
    Rien ne collait. Absolument rien.
_ Vous croyez avoit tout entendu ? C’est pas terminé. J’ai eu un appel de Mancini.
    Bertal et Perrin sursautèrent.
_ Ecoutez le message qu’il a laissé.
    Jean-Marc enclencha le haut-parleur de son téléphone et composa le numéro de la messagerie.
_ Bonjour. Vous avez un message sauvegardé. Message sauvegardé, reçu aujourd’hui à 11 h 47 : "Monsieur le divisionnaire, c’est Denis Mancini. J’aimerais vous expliquer ce qui nous arrive, au lieutenant Viaud, à Costello et à moi, mais c’est complètement dingue. Vous direz à nos collègues parisiens d’enquêter sur la disparition de trois autres personnes : Benoît Lerstraeke, Rumiko Sunizuki et René Marcellin. Ces trois personnes occupaient le même compartiment que nous."
    Il raccrocha.
_ René Marcellin... dit Bertal. C’est un chef d’orchestre, ça !
    Son fils aîné, qui étudiait le violoncelle au Conservatoire de Marseille, était un fou de musique. Il avait réussi à rendre mélomane sa famille, qui était simplement curieuse au départ.
_ On verra ça plus tard, coupa Jean-Marc.
_ Maintenant, on sait que Mancini est vivant, remarqua Perrin. Qu’il est toujours avec Viaud et Costello.
_ C’est pas le plus intéressant. Si je vous disais que j’étais à mon bureau quand Mancini a appelé ?
_ Monsieur le divisionnaire, excusez-moi, mais je vous suis pas trop.
_ Bon. J’étais assis derrière ce bureau, exactement comme en ce moment. J’avais donc le téléphone à portée de main.
    Bertal et Perrin acquiescèrent en dépit de leur étonnement.
_ Eh bien, accrochez-vous : le téléphone a pas sonné quand Mancini m’a appelé. Mais il a sonné pour m’avertir du message.
    Bertal haussa les épaules.
_ Un faux contact ? Un problème de ligne ?
    Il ne croyait pas trop à ces hypothèses.
_ Ben voyons !
_ Si Mancini était là, dit Perrin, il dirait que c’est un sacré pastis.
_ Je sais. Mais ce pastis, il va falloir qu’on s’en sorte. David Costello est dans la nature, et vous savez ce que ça veut dire. Je veux que Costello soit jugé et que Mancini et Viaud nous reviennent. Paris est prêt à nous aider vu qu’ils sont concernés eux aussi.

_ Je suppose qu’il faut qu’on aille là-bas...

    Bernard Perrin entendit Dehant soupirer.
_ Je crois pas que ce soit une bonne idée de vous confier l’enquête, Perrin. Je mets pas vos compétences en doute, mais...
_ Vous avez peur que j’en fasse une affaire personnelle, c’est ça ?
    Denis Mancini n’était pas un collègue ordinaire. Ce n’était même pas un ami.
    C’était son meilleur ami. Bernard était le parrain de Morgane, sa fille aînée.
_ Là-dessus, je peux vous rassurer : je saurai être pro.
_ J’en doute. Bertal, c’est vous qui irez à Paris. Vous ferez équipe avec le commissaire Gourvet. On m’a dit que c’était un bon élément.
_ D’accord. Je suppose que le plus tôt sera le mieux ?
_ Je préviens Paris d’abord. Perrin, faut pas vous mentir : vous pourriez pas garder la tête froide.
_ Je comprends. Bertal, tu me tiendras au courant ?
_ Compte sur moi. Allez, t’inquiète pas. Je te ramènerai Mancini en pleine forme, tu vas voir !
    Jacques Bertal posa sa main sur l’épaule de Bernard.
_ Je ferai au mieux.


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Chapitre 22

    A l’avant du bus, le volant braquait et contrebraquait. Sans le moindre doigt posé dessus. Le siège était vide.
    L’engin s’arrêtait de temps à autres. Ses portes s’ouvraient, personne ne les franchissait.
Clac !
Clac !
    D’invisibles tickets étaient oblitérés.

     ARRET DEMANDE s’illumina. René songea aux nombreuses fois où il avait vu cette inscription si banale. Dans ce bus vide, sa lueur rouge semblait malsaine, vie incongrue dans un monde mort. Il eut l’impression absurde et effrayante que ce n’était plus un signal, mais l’oeil d’un démon.
_ Vous voyez, mademoiselle Sunizuki, dit-il alors que le bus ralentissait. L’arrêt a été demandé pour la gare de Lyon, comme je le prévoyais. Nous ne déclencherons aucun mouvement de panique.
    C’était creux. Terriblement creux. Mais parler pour ne rien dire avait le mérite de dissiper la peur.
    Enfin, à peine...
    Le bus s’arrêta. Les portes s’ouvrirent.

_ On décompresse avant d’enchaîner avec le métro ? proposa Benoît après que tous les six soient descendus, sans doute en même temps que quelques fantômes, ou quelques individus, ou quelques...
_ RER, corrigea Marcellin.
_ Ce bus sans chauffeur, merci bien !
_ Pas con, ironisa Costello. Tu crois vraiment qu’on va se détendre en matant ces bagnoles qui roulent sans personne dedans ?
    Les voitures roulaient le long du boulevard Diderot. Aucune main ne tenait leur volant, aucun oeil ne regardait la route, aucun pied ne pressait l’accélérateur ni ne freinait. Elles n’étaient que de mécaniques et froids simulacres de vie.
    Une petite mélodie retentit. Benoît tâta ses poches à la recherche de son portable, le sortit un peu vivement et faillit l’envoyer sur le sol.
_ Excusez-moi, j’ai un texto. Tiens ! Mon répondeur... Deux secondes...
_ Bonjour. Vous avez un nouveau message. Nouveau message, reçu aujourd’hui à 15 h 17 : "Benoît, qu’est-ce qui se passe ?"

_ Qu’est-ce qui se passe ? demanda Rumiko au jeune ingénieur après qu’il ait raccroché.
_ Mon père. Mes parents viennent d’apprendre que j’ai disparu. Enfin, qu’on a disparu.
    Fébrile, il posa son pouce sur une touche de son portable. Mais :
_ Non, ne rappelez pas. Vous ne pouvez pas vraiment les rassurer.
_ Mais faut bien qu’ils sachent !
_ Benoît, essayez de vous calmer et réfléchissez : que doivent-ils savoir exactement ? Qu’allez-vous leur dire ?
    Benoît Lerstraeke ne sut que répondre.
_ Vous risquez de les inquiéter encore plus.
    Elle lui posa ses mains sur les épaules.
_ Nous sortirons de là d’une façon ou d’une autre. Vous aurez mille fois l’occasion de raconter ce qui s’est passé aujourd’hui à vos parents. Mais qu’est-ce que vous espérez leur expliquer maintenant ? Que nous nous sommes réveillés dans un autre monde ?
    Il referma la façade coulissante de son portable, le rangea.
_ Ouais, vous avez raison.

    David s’approcha de Lerstraeke.
_ T’as encore tes parents ?
_ Hum...
_ Eh ! Je vais pas te bouffer, OK ? T’as encore tes parents.
_ Oui. On devait se retrouver à Lille.
    Il sentit un sourire rêveur se dessiner presque malgré lui sur son visage.
_ Ca doit être chouette, une famille.
    Le petit ingénieur lui décocha un regard surpris.
_ Pourquoi vous dites ça ? Vous êtes orphelin ?
    David éclata de rire.
_ J’ai pas eu cette chance. René, tu nous emmènes au RER ?
_ Vous appelez ça une chance ? demanda Lerstraeke.
_ Tu peux pas comprendre.

_ Une femme et des enfants... lâcha Denis. Ca m’aurait pas déplu.
_ Vous êtes célibataire ? demanda Viaud.
_ Divorcé.
_ Merde !
_ Deux filles que je vois de temps en temps...
_ Ca divorce pas mal, chez les flics, il paraît, railla Costello.
    Denis feignit de ne rien entendre. Sa mémoire lui balança en plein visage ce message trouvé un jour sur son répondeur : "Bonjour papa, c’est Morgane. Mon audition s’est super bien passée ! Je suis trop contente ! Je vais faire partie de la troupe pendant un an. Cool, tu trouves pas ? J’aurais aimé partager ça avec toi, mais bon..."
    Cet appel avait eu lieu en plein pendant trois jours de planque.


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Chapitre 23

Lille, rue des Gantois
Milieu de l’après-midi


_ Qu’est-ce qu’il fout ? s’impatienta Victor Lerstraeke en tournant en rond dans le salon, furieux.
    Benoît n’en finissait pas d’arriver à l’appartement familial. Toute la famille se réunissait pour de joyeuses retrouvailles à Lille, et monsieur se faisait désirer.
_ Cool ! Tu connais Benoît ! rassura Marie. Il a du zapper son train, ou un bus...
    Indifférente, Michèle se reposait sur son fauteuil, plongée dans un livre. Elle avait mis au monde trois enfants très différents.
    Victor avait vingt-huit ans et enseignait le sport. C’était un grand gaillard robuste. Très jeune, il avait révélé une énergie inépuisable, ce qui ne l’avait pas empêché d’être un élève plutôt bon... sauf en gym, où ses notes étaient, chaque année, les plus élevées de sa classe. Le STAPS lui tendit donc tout naturellement les bras. Puis vint un poste à Tourcoing. Il estimait sa vie bien réussie. Ses parents étaient plus mitigés en raison d’un détail : la vie de couple. A part des ex, pas grand-chose à signaler.
    Benoît avait vingt-quatre ans. Contrairement à son athlète de grand frère, il était frêle et myope. Ses dons pour les sciences se manifestèrent très vite. Sa réussite à l’ISEN ne surprit personne. A ce jour, il avait une bonne place d’ingénieur à Toulon... mais pas même une ex. Ce grand timide ne se pressait pas pour chercher le grand amour !
    Marie avait vingt-et-un ans et préparait un CAPES de Lettres Classiques. Pour le poste, on verrait plus tard pour rester dans la région ou changer. A la fois attachée à son Nord natal et désireuse de connaître d’autres régions de France, elle ne se préoccupait pas trop de cette question pour l’instant. Son souhait était d’enseigner les langues mortes, et ça pouvait se passer n’importe où en France.
    Ce midi, ils n’avaient suivi aucun journal télévisé, écouté aucune radio. Sans quoi ils auraient sur que Benoît ne se présenterait pas.

    Hubert venait de terminer la vaisselle et entra dans le salon.
_ Bon. Il manque plus que Benoît.
_ Il abuse, là ! Il pourrait appeler, quand même !
_ Victor ! Peut-être qu’il va le faire.
    Le téléphone sonna.
_ Tu vois ! Il va nous dire qu’il s’est trompé de bus !
    A la grande surprise d’Hubert,  l’écran du téléphone affichait SRPJ Marseille.
_ Hein ?
    Il saisit le combiné et appuya sur la touche pour décrocher.
_ Allô ?
_ Monsieur Lerstraeke ?
_ Oui.
_ Vous êtes bien le père de Benoît Lerstraeke ?
_ Oui. Mais qu’est-ce qui se passe ?

    L’impatience de Victor fondit devant le visage inquiet de son père, qui semblait écouter son interlocuteur. Puis :
_ Vous pouvez me redire ça ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il devait nous rendre visite. Vous savez, il est tellement distrait ! On se disait qu’il avait raté son train, son bus, ou qu’il avait oublié de partir... Mais pas une histoire pareille ! Vous avez une piste ?
    Michèle, Victor et Marie se regardèrent. Dans leurs esprits défilaient des images du cadavre ensanglanté de Benoît, de son corps immobile et brisé sur un lit d’hôpital...
_ Vous vous moquez de moi ? Bon, bon, ça va, excusez-moi. D’accord. Tenez-moi au courant.

    Hubert raccrocha d’une main tremblante. Ses jambes flageolantes voulurent bien le laisser s’approcher de sa famille.
_ Qu’est-ce qui se passe ? demanda Victor.
    Toute impatience avait disparu de sa voix, n’y paraissait plus que l’inquiétude.
_ Benoît a disparu.
_ Quoi ?
_ Les flics y comprennent rien. Il était avec cinq autres personnes dans son compartiment. Le train est arrivé à Paris, mais le compartiment était vide.
Tout était fermé.
_ Hein ? glapit Marie.
_ Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? gémit Michèle.
_ Je répète ce que m’a dit le flic au téléphone. Et j’ai entendu un truc dingue : dans le compartiment, y avait deux flics marseillais et leur prisonnier. Ils le transféraient à Paris.
_ En train ? s’indigna Marie. Bonjour la sécurité !
_ C’est dingue.
_ C’est ce mec qu’a enlevé Benoît ou quoi ?
_ Le prisonnier ? Attends : la fenêtre et la porte étaient fermées, si t’as bien suivi. Les flics y comprennent rien, je vous dis. Rien de rien !
    Hubert s’approcha d’un fauteuil et s’y laissa tomber.
_ Ca devait être une belle fête de famille, soupira Marie.

    Victor serra les dents.
_ Quel sale con. Je gueulais après lui alors que... Et merde !


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Chapitre 24

_ Vous me croyez, maintenant ? demanda David à Mancini.
_ Quoi ?
_ Ca va, vous savez bien ! Gianni Baldo...
    Le dealer corrigé pour lequel la pute assassinée aurait dû être une récompense. Du bon boulot : la moitié des doigts cassés, ainsi que plusieurs dents... Tout ça pour atterrir aux Baumettes et se faire transférer à la Santé. Merci Germano ! Il allait la payer cher, cette blague... Très cher.
_ Tu crois que ton Baldo va ramener sa fraise ? Y a pas écrit couillon ici !
    David sourit.
_ Vous voulez des preuves, c’est ça ?

    René ouvrit la marche pour descendre l’escalier vers la station.
    Des tickets, tout juste imprimés, tombèrent sur le métal de la borne, un fracas métallique résonna. Un portillon sonna, activé par un Navigo invisible, sa barrière tourna pour laisser passer un passager fantôme, ou réel...
_ Il faut prendre le RER A. C’est très facile, c’est indiqué... Tenez, prenez le temps de lire.
    Ses paroles creuses n’avaient qu’un but : tenter de masquer ces bruits si habituels et si effroyables.

    Lors de ses études à Paris, Rumiko avait pris le temps de connaître cette ville et ses rues grouillantes d’une vie toujours pressée, jamais ennuyeuse. Ses expositions saturées de visiteurs. Ses parcs à la foule nonchalante. Ses cyclistes qui considéraient le Code de la Route comme une bonne blague.
    Rien à voir avec ce cauchemar de vide où des chiens-fantômes aboyaient, où seules les machines vivaient...
Les cyclistes...
_ Je viens de remarquer quelque chose. Vous savez que Paris est pleine de vélos, d’habitude.
_ Surtout depuis le Vélib ! renchérit René Marcellin.
    Le fracas d’un métro qui s’arrêtait les interrompit.
_ Eh bien, comment expliquez-vous qu’il n’y en ait pas eu un seul ?
_ C’est vrai, ça ! remarqua le lieutenant Viaud. On a vu des voitures, des scooters... mais pas un seul vélo !
_ En fait, rien que des engins motorisés d’une façon ou d’une autre, dit Benoît. Les portes, à Paris, ont très souvent un système électrique pour être actionnées... Non, ça colle pas. La porte du restaurant tout à l’heure.
    La sonnerie du départ retentit. L’image d’un métro qui, bien que vide, redémarrait, traversa les six esprits.
_ Te prends pas la tête ! dit David Costello. Ce putain de monde, il a aucune logique. C’est un truc de malade, OK ?
_ Il en a forcément une !
    Le voyou ricana.
_ T’es bien un ingénieur, pour te péter la cervelle comme ça. Y a des portes, y a pas de vélo, et alors ?
_ Monsieur Costello, si on comprend pas ce monde, je vois pas comment on pourrait en sortir. Faut absolument savoir comment on y a atterri, et pour avoir des pistes, ce serait pas mal de comprendre comment il fonctionne.
_ Nous discuterons de tout cela quand nous serons rendus chez moi. En attendant, nous avons des portillons à franchir.

Sous le regard inquiet de Viaud,
(Il est capable d’en profiter pour se barrer, ce con ! )
David s’approcha d’une des barrières métalliques et l’enjamba, appuyé sur le support où étaient validés les tickets. Il décocha un clin d’oeil au lieutenant.
_ C’est vrai que je pourrais m’évader... Bon allez ! Suivant.
    Marcellin toussota.
_ Je ne suis pas très sportif. Il faudrait que... eh bien...
_ Amène-toi, l’artiste. On va t’arranger ça.

_ Viaud, chuchota Denis, arrêtez de flipper comme ça. Costello joue les durs, mais il a la même trouille que nous. Il a aucun intérêt à se retrouver tout seul. Il va pas s’évader.
    Devant eux, Marcellin tenait les mains de Costello et Lerstaeke. Il passa, prudemment et sans souplesse, une jambe par-dessus le portillon.
_ C’est pour ça que vous lui avez défait ses menottes ?
_ Ca, faudra que je vous l’explique plus tard.
_ Attendez... Son histoire de Gianni Baldo, vous y croyez pas, quand même ! On se retrouve dans ce monde à la con, et vous gobez n’importe quoi ?
_ En fait, j’y croyais déjà.
_ Quoi ?
_ Je vous expliquerai tout plus tard. En attendant, on va aider Lerstraeke à passer le portillon.



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Chapitre 25

Marseille, corniche du président Kennedy
Fin de l’après-midi


Et y en a encore qui sont assez couillons pour dire que le crime paie pas !
    Bernard ne put s’empêcher d’admirer l’immense maison de Théo Germano, dont la blancheur tranchait avec la noirceur de l’âme du propriétaire en un contraste d’un humour douteux. Au premier étage, le balcon offrait certainement une vue imprenable sur les îles de Marseille.
    Il soupira et sonna. Une visite à un mafieux de cette trempe n’était jamais une partie de plaisir. Surtout quand elle était officieuse : jamais Dehant ne le couvrirait en cas de pépin.
    Mais il devait ça à Mancini.
_ Oui ? demanda l’interphone.
_ Commissaire Bernard Perrin. J’ai rendez-vous avec monsieur Germano.
_ Je suis au courant.
    Au bout de quelques secondes, la porte s’ouvrit.
_ Entrez, l’invita une voix.
    Personne n’était visible. Bernard obéit, s’efforça de ne pas écouter les battements de son coeur.
_ Mains en l’air, ordonna une autre voix.
    On approcha derrière lui, on le fouilla, on le désarma. Il se sentit aussi vulnérable que si on l’avait dévêtu.
    Enfin, un porte-flingue daigna se montrer.
_ Suivez-moi.
    Bernard monta l’escalier derrière lui.

_ Le commissaire Perrin est là, monsieur Germano, prévint Marc.
    Théo, debout sur le balcon, ne daigna même pas se détourner de la baie de Marseille.
_ Asseyez-vous donc, commissaire.
    Des crissements de cuir répondirent.
_ Je suppose que vous croyez que je souhaitais la disparition de votre copain Mancini et que j’en sais long là-dessus.
_ Vous supposez bien, monsieur Germano.
    Théo sourit. La voix du flic trahissait sa nervosité, mal cachée par un ton qui se voulait posé. Ca allait être moins drôle qu’avec Mancini, ses nerfs d’acier et ses couilles en béton armé.
    Il se retourna. Perrin ne devait pas souvent quitter son bureau. Sa bedaine en forme de ballon de foot, ses lunettes rondes et son costume ajusté lui donnaient l’allure d’un petit cadre moyen.
_ Vous vous gourez sur toute la ligne. D’abord, c’était pas la disparition de Mancini que j’aurais voulue. C’est carrément sa mort ! Ensuite, j’en sais pas plus que vous.

    Germano boîta dans la direction de Bernard. A près de cinquante ans, le caïd avait le visage non seulement marqué par l’âge, mais aussi par les coups reçus lors de sa vie de violence. Son nez avait été cassé à plusieurs reprises. Le lobe manquait à une oreille. Deux énormes balafres ornaient ses joues.
_ Monsieur Germano, vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? Si jamais on retrouve le cadavre du commissaire Mancini, vous seriez le principal suspect.
_ Vous voulez retrouver Mancini mort ? Eh bien, envoyez des agents plonger dans le vieux port de Marseille. Non, attendez ! Dans la baie ! Vers le Mont Rose, peut-être...
    Germano grinça de rire, révéla plusieurs dents limées.
_ Monsieur Germano, j’ai pas envie de rire ! Vous avez parlé de mon copain Mancini, et je confirme : Denis Mancini est mon meilleur ami.
_ Vous lui ressemblez pas vraiment, Perrin. S’il était à votre place, il aurait mille fois plus de cran. Comment un type comme lui peut être pote avec une lavette comme vous ?
    Bernard se leva, s’efforça de rester impassible malgré l’affront.
Le pire, c’est que t’as raison, espèce d’ordure. A côté de Mancini, j’ai que dalle dans mon pantalon.
_ On est appelés à se revoir, monsieur Germano. Ou bien ça se passera dans mon bureau au commissariat, ou bien ici, mais j’aurai un mandat de perquisition. On passera votre maison au peigne fin.
_ Vous êtes un vrai soporifique, Perrin. Votre pote Mancini aurait dit la même chose, mais avec un vocabulaire un peu plus... Enfin, moins chiant, quoi.
_ J’ai peut-être pas le cran de Denis Mancini, mais c’est mon meilleur ami. Alors, si jamais vous avez quelque chose à vous reprocher dans cette histoire, je vous conseille de bien regarder les îles, parce votre cellule aux Baumettes, ça vous rappellera même pas le Château d’If.
    Germano sourit.
_ Vous progressez... Mancini aurait dit à peu près ça... Mais sa mâchoire aurait pas tremblé et sa voix aurait été calme. Autre chose ?
_ Je reviendrai avec un mandat.
_ Vous vous répétez...
    Bernard se retourna et tenta de ne pas se précipiter vers l’escalier. Sa démarche lui échappa et s’avéra plus rapide qu’il ne l’aurait voulue.

_ Rendez-moi mon arme, exigea-t-il une fois en bas.
    A son grand soulagement, le porte-flingue la lui rendit immédiatement.


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Chapitre 26

_ Nous descendrons à Charles de Gaulle-Etoile, expliqua René, plus pour meubler le silence que par réelle utilité.
    L’émail de la station déserte transformait ses mots en un écho sinistre. C’était pire encore que dans les couloirs.
_ D’ici là, nous traverserons Châtelet-Les Halles... Auber...
    Ce fut tout ce qu’il fut capable de dire. Cette résonance était pire encore que le silence pourtant trop lourd.

    Dans un vacarme métallique, le RER entra dans la station, puis s’arrêta. Ses fenêtres à d’immenses yeux vitreux ouverts sur des sièges vides. Ses portes s’ouvrirent. Jean-François suivit de près Costello, qui se précipitait dans le wagon.
_ Quoi, mec ? T’as peur que je me casse ?
    Mieux valait ne rien répondre.
_ Costello, intima Mancini, si tu recommences tes provocs, je te menotte à une barre et tu nous regarderas descendre à la station. Tu te démerderas sans nous, et nous, on se passera de tes conneries.
Ce serait pas une mauvaise idée, chef...
    Jean-François eut le souffle coupé par la peur lorsqu’il aperçut les strapontins. Certains étaient baissés sous le poids de passagers invisibles.
    Rumiko Sunizuki les remarqua à son tour et eut un mouvement de recul. Lerstraeke posa une main sur l’épaule de la jeune japonaise.
_ Tout va bien se passer... lui dit-il d’une voix blanche qui se voulait rassurante, mais c’était un peu raté.
    La sirène suivie de la fermeture des portes ne l’aida pas vraiment. Comment un bruit aussi banal pouvait-il paraître aussi effroyable ?
_ Dites-vous bien que des gens du... du monde réel sont assis, tout simplement.
_ Des gens du monde réel... répéta Rumiko Sunizuki. Des gens du monde réel...

    Le RER démarra sans hâte, vers un cauchemar dont ils ignoraient encore tout. Derrière ses vitres, l’obscurité du tunnel se dessina.
    Denis vit Viaud se jeter en arrière et dégainer son 7.65. Ses mains tremblantes ne demandaient qu’à laisser tomber l’arme... Il ceintura immédiatement son lieutenant.
_ Qu’est-ce qui vous prend, Viaud ? C’est pas le moment de...
    La réponse à sa question apparaissait derrière la vitre.
    Un hideux visage, pâle, glabre et grimaçant, se pressait contre le verre. Son rictus révélait des mâchoires aux trop nombreuses rangées de crocs.

    Benoît ne prit pas le temps de se demander ce qui lui arrivait et ne serait surpris que bien plus tard de cet instinct protecteur dont il ignorait tout. Il prit Rumiko dans ses bras et lui détourna le regard de cette abomination dans le tunnel en lui plaquant le visage contre son épaule.
Bordel de merde ! C’est quoi, ces mâchoires ?
    Cinq rangées de crocs, pressées les unes contre les autres. C’étaient des mâchoires de requin. Ces yeux écarlates étaient ceux...
d’un lémurien ?
Oui, à la rigueur. Un lémurien enragé, sans doute, vu l’expression.

Crrr... Crrr...
    David et Marcellin se tournèrent simultanément vers ce grattement, ce crissement hideux sur le verre.
    Derrière la vitre, une main griffue, recouverte d’une affreuse fourrure grisâtre, tentait d’entrer. En lieu et place d’un poignet, d’un bras ou d’un quelconque corps, des filaments rouges et poisseux semblables à des veines arrachées, pendaient.
_ Putain, l’artiste, essaie de pas nous faire une syncope, OK ?
    Mais David lui-même avait l’impression que son coeur battait bien trop vite. Ses nerfs lui semblaient se tendre comme des cordes de guitare électrique.

    René ferma les yeux. Il fouilla dans sa mémoire à la recherche d’un de ses nombreux concerts... Pacific 231 se substitua à ce grattement, aux bruits du RER... Revêtu de sa bonne vieille queue-de-pie, il dirigeait l’Orchestre du Bas-Rhin, qui l’avait invité le temps d’un programme. C’était cette nouvelle salle à Strasbourg, comment s’appelait-elle, déjà ?

_ Viaud, bordel ! Ecoutez-moi. Ecoutez-moi !
    Des mots lents, étouffés.
    Jean-François reçut une baffe. Puis la voix de son chef daigna enfin parvenir à son cerveau terrorisé.
_ Ca sert à rien, OK ? A rien ! hurlait le commissaire d’habitude si maître de lui.
_ Mais ce truc va nous bouffer !
_ Non. Regardez. Il traverse même pas la vitre. Mais regardez !
    Le visage aux crocs de requin s’écrasait sur le (je teverre, comme s’il voulait le briser par pression.  Mais rien d’autre. La vitre ne cédait pas, ne gémissait même pas.
    Jean-François rangea péniblement son arme, ses mains tremblaient encore trop.

    Enfin, le tunnel céda la place à la station Châtelet-Les Halles. Benoît libéra Rumiko, qui osa à peine tourner la tête vers les vitres.
    Le visage avait disparu.

    Alors que la musique d’Arthur Honegger emplissait ses oreilles, le protégeait de ce cauchemar, René se hasarda à ouvrir les yeux.
Plus aucune main aux veines pendantes ne grattait.

    Tous les six se regardèrent, les yeux chargés d’horreur et de stupeur.


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Chapitre 27

Marseille, rue d’Hozier
La Minoterie
Fin de l’après-midi


_ On aura fait un bon spectacle ! dit Morgane Mancini en suspendant le cintre qui portait sa robe de scène.
    Tout ce qu’elle regrettait était l’absence de ses parents. Sa mère était venue à la représentation d’hier. Quant à son père... Encore entre deux planques, on supposait...
    Manuel Cordo, un autre comédien, revêtait son pantalon.
_ Le meilleur, ouais ! Pff... Quand on pense que c’est fini ! Alors, tes parents seraient partants ?
    Morgane fronça les sourcils.
_ Partants pour quoi ?
_ Oh ! Petite couillonne ! Personne t’a rien dit ? Fabien, t’abuses, là !
_ C’est toi qu’abuses ! protesta Fabien Sett, chef de la troupe du Théâtre du Phare. Ca devait être une surprise.
_ Attendez les mecs, là ! C’est quoi la surprise !
    Fabien sourit.
_ Approche, gamine.
    A dix-sept ans, Morgane était la benjamine du Théâtre du Phare, ce qui lui valait ce surnom de gamine de la part du chef.
_ En fait, comme t’es mineure, non seulement faut que je te fasse signer ton contrat, mais il faut aussi l’autorisation de tes parents.
_ C’est quoi, cette histoire de contrat ? Je percute rien au film !
    Fabien éclata de rire.
_ Oh ! T’as de la bouillabaisse dans la cervelle ou quoi ? Je te dis que t’es intégrée pour de bon à la troupe !
_ Attends ! T’es sérieux ?
_ Bon, c’est vrai, y a des fois où je déconne un max. Mais là, parole ! Je t’embauche !
    Morgane sauta au cou du metteur en scène, les yeux luisants de larmes de joie.
_ Me remercie pas trop vite, gamine. Faudra que tu participes au décor comme tout le monde, aux costumes comme tout le monde... Et fais gaffe ! Si jamais tu me salopes un spectacle, tu vires !
    Tout ça ne changerait rien du tout à ce qui était établi depuis novembre. Elle n’était alors qu’une lycéenne qui rêvait d’une carrière de comédienne, qui avait appris dans divers ateliers. Puis était parue cette annonce : Le Théâtre du Phare recherche des comédiens. Recrutement sur audition. Monsieur Sett l’avait accueillie, lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un spectacle qu’on donnerait en mai et en juin.
Et je veux pas de sirop ! Je veux du sérieux, OK ? Si tu glandes, tu fous le camp tout de suite !
    Morgane avait promis zéro problème de ce côté-là, qu’ils étaient sur la même longueur d’ondes.
Bon, allez. Fais-moi voir un peu ce que tu sais faire.
    Bien volontiers ! Elle avait proposé un extrait de la Nuit des Rois.
Ouais, pas mal ! Vraiment pas mal ! Bon, allez...
    Et cette année de travail aboutissait à un contrat.
    Le bac ES avec mention bien, le travail de ses rêves... Morgane avait l’impression qu’un bel avenir se dessinait devant elle.
_ Je suis partante à fond, ouais ! Mes parents, ils savent depuis toujours que c’est ce que je veux faire, comédienne. Ma mère préférerait que je fasse des études, mais si j’arrive à lui parler de fac par correspondance, ça devrait aller. Mon père, faudrait qu’on arrive à le choper...  Je te remercie, Fabien !
_ J’ai horreur qu’on se contente de me dire merci. Ce que je veux, c’est du bon boulot.
_ Compte sur moi ! Faut que je téléphone ça à ma soeur et à mes parents. Tu permets ?
_ Qu’est-ce que t’attends, fille indigne ? plaisanta Fabien en la gratifiant d’une tape sur l’épaule.

    Morgane fila vers le coin où elle avait rangé ses affaires, saisit son portable et l’alluma.
    Petite mélodie.
888 Messagerie orange
1 message


    Les coulisses de la Minoterie résonnaient de rires et de blagues. Tout en plaisantant avec les autres comédiens sur leurs erreurs minimes et les rattrapages bien réussis des uns et des autres, Fabien vit la gamine consulter son répondeur. Puis le joli petit minois aux yeux de mer claire se crispa.
    Elle raccrocha, rangea son portable dans sa poche et fila d’un pas rapide.
_ Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda Pierre, un comédien. On dirait que Fabien t’a virée !
_ Faut que je file chez ma mère en vitesse. Salut.
_ Attends ! On va se faire une petite fête...
_ Pierre ! T’es lourd, merde !
_ Oh ! intervint Fabien. Qu’est-ce que tu nous fais ?
_ Excusez-moi. Mon père vient de disparaître...
    Un silence de plomb s’imposa dans les coulisses.
_ J’aurais pas dû dire ça, Pierre...
_ T’inquiète, je comprends !
_ Comment ça, disparaître ? demanda Fabien. Il a été enlevé ou quoi ?
_ On sait pas trop... Ma mère, sur le message, elle avait pas l’air d’en savoir beaucoup.
    Il serra la gamine dans ses bras.
_ Putain de sale histoire... Oublie pas qu’on est là si t’as besoin...
_ Merci.


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Chapitre 28

    Pas un mot ne fut échangé avant d’avoir quitté la station. René, puis Benoît, escaladèrent les portillons fermés grâce à l’aide de leurs
amis
compagnons d’infortune
mais en silence.
    Tous les six étaient sous le choc de ce visage et de cette main qui les avaient...
    Voulus.
    Une fois dehors, place du Châtelet, les bruits de moteurs les assaillirent. La langue de Benoît fut la première à se délier.
_ Faut qu’on fasse le point, faut qu’on comprenne. Qu’est-ce qu’on a remarqué à propos de ces... de ces monstres ?
    Viaud soupira, comme pour expulser ses réticences à parler de ces choses du RER.
_ Le commissaire Mancini a remarqué qu’ils traversaient pas les vitres. Alors qu’ils auraient pu sans problème...
_ Surtout cette...
    Rumiko secoua la tête comme pour chasser l’horreur de ce souvenir, puis poursuivit :
_ Cette main, avec ses griffes, aurait pu rayer le verre ! Et pourtant... elle ne l’a pas fait...
_ Oui ! dit Marcellin. Ces deux monstres étaient dans le tunnel, et... Un peu comme s’ils étaient liés au tunnel.
_ Ils voulaient nous bouffer, dit Mancini. Et pourtant, ils restaient dans le tunnel. En même temps, ils ont suivi le wagon. Lerstraeke, qu’est-ce que vous en pensez ?
    Benoît réfléchissait.

_ Allez, Benoît, encouragea David. T’as eu de bonnes idées jusque là...
_ Ouais, ben ça vient pas comme ça !
_ Bon, on sait qu’il faut éviter les tunnels à cause de ces saloperies. Et alors ? De toutes façons, on aurait pas été assez cons pour se balader là-dedans avec ces métros sans chauffeur.
_ En fait, je crois que ces...
    Lerstraeke plissa les yeux et fronça le visage pour extraire de son cerveau un mot, finit par trouver :
_ Ces choses avaient peur de la lumière. Le tunnel était sombre. Les wagons étaient éclairés... Oui, ça doit être ça !

_ Essayons de ne plus penser à ces abominations dans l’immédiat, dit René.. Mon appartement est très agréable, vous verrez. Seulement,  nous avons un long trajet à pieds qui nous attend. Que je ne dise pas de bêtises... Je pense que le plus court serait de...
    Il scruta le théâtre du Châtelet, puis les rues qui joignaient la place. Les voitures vides circulaient. Des motos sans motards lui rappelèrent le scooter qui s’était arrêté à la gare d’Austerlitz. Un frisson secoua son dos.
_ Il faut rejoindre la rue Saint-Honoré... puis la rue du Faubourg Saint-Honoré...
_ Eh ! L’artiste ! T’as bien dit : rue du Faubourg Saint-Honoré ?
_ En effet.
_ C’est là qu’y a l’Elysée, non ?
_ Eh bien, oui.
_ Déconne pas avec ça, Costello.
    Le criminel se tourna vers...
_ Quoi, Mancini ? J’aurai peut-être plus jamais l’occasion...

    Denis s’approcha sans hâte de Costello.
_ Ecoute-moi bien. Touche un seul mur, et je te promets que je te tire dans les pattes et je te...
_ Non, protesta Rumiko Sunizuki.
_ Occupez-vous de vos oignons, OK ?
_ Mes oignons ? Ce sont les oignons de tout le monde ! Benoît a encore besoin de clefs pour comprendre ce monde, mais pour ma part, il y a quelque chose que j’ai compris depuis ce matin : nous ne pourrons nous sortir de ce monde que tous ensemble.
    Elle avait raison, Denis le savait.
_ Bon, tu fous la paix à l’Elysée, OK ?
_ Ca va, je déconnais ! On y va ? Il paraît qu’y a de la marche.
C’est par où ?

Comment peuvent donc fonctionner de tels hommes ?
    René en perdait presque son latin. Costello venait d’être sur le point d’être menacé de mort ou de bien pire encore
(je te promets que je te tire dans les pattes)
et c’était d’un ton badin qu’il demandait le chemin.
_ Le plus simple sera évidemment que nous restions groupés, monsieur Costello. Suivez-moi.


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Chapitre 29

Marseille, rue Albert Einstein
Fin de l’après-midi


    Morgane entra en trombe dans l’appartement, claqua la porte derrière elle et fonça vers le salon, rejoignit
_ C’est quoi ce bordel ?
sa mère et sa jeune soeur.
_ Morgane, calme-toi et assieds-toi, OK ? demanda Karine.
    A seulement quinze ans, la cadette était déjà fortiche quand il s’agissait de cacher ses émotions. C’était un point commun avec papa : pas de larmes, pas de rire trop fort... Exactement ce que maman lui reprochait : avec tout ça, il oubliait de dire à sa famille qu’il les aimait.
    A chaque fois que le sujet du divorce, encore sensible alors que c’était déjà vieux de huit ans, Karine défendait son père de ce ton de colère froide qu’elle maîtrisait si bien : N’importe quoi ! Papa nous aime ! C’est vrai que ça fait bizarre vu qu’il le dit jamais, mais c’est comme ça, merde ! Il était obligé de nous faire des bisous toutes les trois secondes ? Faut pas abuser, non ?
_ Tout ira bien, maman.
    La fille consolait la mère comme elle pouvait, la serrait contre elle, lui caressait les cheveux.
_ Bon. On a eu la visite de Bernard. Il nous a dit que papa avait disparu à Paris. Il escortait un type de la mafia... Enfin, le mec hyper-dangereux, tu vois !
_ Il est mort, c’est ça ?
_ Mais j’ai jamais dit ça ! Ecoute jusqu’au bout. C’est complètement dingue ! En fait, il aurait dû être dans un train de nuit avec un lieutenant pour surveiller ce mec. Et comme l’administration a merdé grave, ils s’étaient retrouvés avec des voyageurs qu’avaient rien à voir dans l’histoire. Le train est bien arrivé à Paris, mais les six passagers ont disparu, alors que tout était verrouillé : la vitre, la porte, tout !
    Morgane fronça son visage.

_ Comment c’est possible ?
    Catherine sécha ses larmes et révéla à sa fille aînée un autre détail incroyable :
_ Dehant a reçu un appel de ton père. Alors qu’il était assis à son téléphone, il l’a même pas entendu sonner. Mais le répondeur a pris le message.
_ La boîte vocale, corrigea Karine.
_ Oui bon, peu importe !

    Elles se regardèrent en silence.
_ Papa devait avoir quelques ennemis... dit Karine.
    Il ne parlait presque jamais de son travail, mais les filles avaient beau aimer Marseille, elles ne se voilaient pas la face quant à la criminalité. Flic dans cette ville, ça voulait dire jouer à Scarface pour de vrai.
_ Allez, il va se sortir de là ! Papa est pas n’importe qui !
    Morgane ne put s’empêcher d’imaginer son père aux mains d’un caïd bien sadique. A la clef, un carnage...
_ Sinon, Morgane, ça s’est bien passé, ton spectacle ?
_ Ben... Fabien veut m’embaucher dans la troupe.
_ C’est trop cool, ça !
_ Mais il a besoin d’une autorisation parentale.

    Catherine sourit.
_ C’est une bonne nouvelle, ça ! Seulement...
_ Maman !
_ On en a déjà parlé, Morgane... Le problème, c’est qu’il te faudrait une porte de sortie. Tu sais que ce métier, c’est vraiment du hasard et...
_ Je sais ! Eh ben j’ai réfléchi. Et si je faisais des études par correspondance ? Comme ça, je fais le travail de mes rêves et je décroche un diplôme pour me faire une porte de sortie si ma carrière plante !
    La mère pinça les lèvres.
_ C’est pas idiot. Mais ce qui m’arrête, c’est le prix. Tu sais, le CNED, c’est pas donné ! Alors que tu pourrais aller à la fac de Marseille en tram ou en bus...
_ Maman ! Je veux vraiment être comédienne. Fabien m’a dit que j’étais faite pour ça, et il fait pas facilement des compliments !
_ Je comprends... Le problème, c’est que t’es mineure et fille de divorcés : faut nos deux signatures pour ce genre de contrat.
    Morgane soupira.
_ Morgane, c’est super que tu sois comédienne ! encouragea Karine.
_ Ta soeur a raison... mais c’est un métier très risqué ! Tu comprends, quand tu travailles dans un bureau, l’argent arrive sur ton compte tous les mois.

    Morgane en avait conscience. Sa mère était secréatire au Trésor Public des Bouches du Rhône.
_ Maman... Ces risques, ça me dégoûte pas, au contraire ! C’est le métier que je veux faire... Je suis d’accord avec toi pour dire qu’être secrétaire, c’est plus tranquille ! Mais assise derrière un bureau, non merci pour moi, ça va !
    Catherine haussa les épaules.
_ T’aimes pas la routine ? Je te comprends... Surtout si tu te sens capable de faire autre chose. Ecoute, il faudra qu’on y réfléchisse avec ton père, d’accord ?
_ Evidemment !
_ On a des problèmes bien plus graves en ce moment...
_ Ouais, c’est clair...

    Morgane sortit sur le balcon et s’accouda à la ballustrade. Tout en bas passaient les voitures qui revenaient de la Technopôle. A sa droite, des conducteurs, selon les coutumes locales, s’entassaient sur le rond-point Jean Monnet, se dépassaient dans l’anarchie la plus marseillaise, klaxonnaient à qui-mieux-mieux...
    Maman la rejoignit et lui passa son bras autour des épaules.
_ T’as toujours su ce que tu voulais... C’est bien, ça !
_ Et toi, maman, t’as toujours voulu être secrétaire ?

    Catherine éclata de rire.
_ Si tu savais... En fait, je suis rentrée aux Impôts quand j’avais dix-huit ans pour payer des études de comptabilité. Et puis, l’ambiance au bureau était bonne, le travail pas très fatigant... Et en comptabilité, j’avoue que ça marchait pas très fort... Alors, j’ai laissé tomber mes études et j’ai gardé ce poste.
    Morgane secoua la tête.
_ C’est un truc que je supporterais pas, ça. Un truc en attendant mieux et ça devient toute ta vie !
    Catherine embrassa la joue de sa grande fille.
_ T’as pas tort. Mais tu sais, on maîtrise pas toujours tout...
    Karine les rejoignit. Toutes trois regardèrent en silence la circulation, le ciel encore bleu de cette fin d’après-midi...
_ Je voudrais savoir... commença Morgane. Papa, il nous aime ?
_ Evidemment ! dit Karine. Il sait pas nous le dire, c’est tout !
_ M’en parlez pas ! répondit Catherine. Quand vous étiez petites, j’avais du mal à répondre à cette question. Mais maintenant, c’est pire...


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Chapitre 30

_ Nous y sommes, annonça René face à l’entrée de l’immeuble.
    La place des Ternes grouillait de voitures vides, des motos se faufilaient entre elles. Une Laguna verte tourna son museau face au portail et s’approcha. Les deux battants s’ouvrirent.
_ Oh ! L’artiste ! On couche dans la rue ce soir ou quoi ?
    La voix de Costello tira René de ses pensées.
_ Cette voiture est la mienne.
_ Quoi ?
    Marylène aurait dû se trouver au volant. Mais à sa place, rien d’autre qu’un siège vide.
    La Laguna entra dans la cour de l’immeuble.
_ Commissaire Mancini ou lieutenant Viaud, retenez l’immatriculation...
_ Quoi ? demanda Mancini.
_ Vite ! Vous comprendrez après, mais faites-le !
_ Qu’est-ce que t’inventes, l’artiste ?

    Benoît et Rumiko Sunizuki se regardèrent sans comprendre. Marcellin avait quelque chose en tête. Mais quoi ?
    Derrière la voiture, alors que le portail se refermait, Mancini notait quelque chose sur son carnet. Le numéro d’immatriculation, sans doute. Puis il revint et tendit le papier au chef d’orchestre.
_ Je sais pas ce que vous avez en tête, Marcellin, mais...
_ Bon. Il faut que vous sachiez que Marylène et moi avons de grandes difficultés pour retenir notre numéro d’immatriculation. Notre fille se rappelle des numéros de toutes les voitures que nous avons eues, mais nous, nous n’arrivons jamais à nous rappeler de celui de la voiture actuelle. Dire que cela m’amusait encore il n’y a pas si longtemps...

    René sortit son portable et tira du répertoire le numéro de l’appartement.
_ Marylène, c’est René. Je te téléphone alors que tu es en train de rentrer la voiture dans la cour de notre immeuble. Un ami a pu voir la plaque d’immatriculation de la voiture, qui est... 249 HCE 75. Je veux que tu conserves ce message et que tu en fasses part à la police parisienne : je crois savoir que ma disparition, ainsi que celle de cinq autres personnes, a été signalée.
    Il raccrocha.
_ Elle va vraiment gober ça ? demanda Costello d’un ton ironique.
_ C’est précisément pour en être sûr que j’ai tenu à citer notre numéro d’immatriculation.
_ Putain ! C’est tiré par les cheveux, ton truc !
_ Monsieur Costello, j’aimerais à la fois un peu plus d’optimisme et un peu moins de moquerie de votre part. Ayez confiance : elle va se poser des questions sur ce qui m’arrive. Pardon, sur ce qui nous arrive. Elle ne manquera pas de transmettre ce message à la police.
_ T’es sûr qu’elle l’aura ?
_ Auriez-vous déjà oublié ce qui s’est passé avec mon portable ce matin ?
    René regarda ses compagnons.
_ Vous aurez tenté quelque chose, dit Mancini. Il fallait bien ! Et c’est pas si con que ça en a l’air...

_ Monsieur Marcellin, est-ce que vous utilisez MSN ? demanda Benoît.
    Devant le visage étonné du chef d’orchestre, il expliqua :
_ Pour la messagerie instantanée. Le tchat, si vous préférez !
_ Je suis désolé, je ne vois pas du tout de quoi vous parlez...
_ Bon, vous l’utilisez pas. Je vous explique : l’E-Mail, c’est du courrier, si on y réfléchit bien.
_ Je vous suis.
_ MSN, c’est plutôt des... Des post-its qu’on s’envoie et auxquels on répond en direct.
_ Je vois.
_ Ca aurait été bien pratique pour communiquer avec votre femme. On squatte un cybercafé, je rentre mes paramètres MSN, votre femme se connecte et là, on aurait pu communiquer avec elle.
_ Monsieur Lerstraeke, votre idée me paraîtrait excellente si je n’avais pas moi-même souffert de ce problème que vous avez pu constater avec les téléphones.
_ La messagerie instantanée, c’est pas pareil. C’est comme si on envoyait un E-Mail, sauf que le correspondant le lit tout de suite, au lieu d’ouvrir sa boîte.
_ Donc, ça pourrait marcher... dit pensivement Rumiko Sunizuki.
_ C’est ce que je pense.
_ Malheureusement, c’est inapplicable chez moi, regretta Marcellin. Allons, nous aurons tout le temps d’y penser ! Dans l’immédiat, nous allons entrer, manger et nous reposer. Ces émotions ne vous ont donc pas creusés ?
    Des sourires lui répondirent.
    Il composa le code. La porte s’ouvrit dans un déclic.


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Chapitre 31


Lille, rue des Gantois
Milieu de la soirée

_ Un compartiment vide, annonçait la télévision. C’est la seule piste dont dispose la police concernant six disparitions incompréhensibles. Que s’est-il donc passé dans ce corail Lunéa ?
    Sur l’écran apparut un visage où se dessinaient quelques fines rides, entourés de cheveux grisonnants.
Robert Gourvet
Commissaire,
présentaient les sous-titres.
_ On attendait deux de nos collègues de Marseille, qui transféraient un homme de main très dangereux à Paris.
    Hubert et Michèle Lerstraeke écoutèrent, anxieux, la suite de l’interview, où Gourvet racontait qu’il n’avait vu ni policier, ni criminel descendre du train.
    Victor poussa son assiette encore pleine
_ J’ai plus faim.
et se retira dans sa chambre.

_ La police, continuait la télévision, ne dispose à l’heure actuelle d’aucune piste. Cependant, au moins quatre disparitions sont particulièrement troublantes. Celles du commissaire Denis Mancini, du lieutenant Jean-François Viaud et de David Costello suscitent bien évidemment beaucoup de questions, mais on peut aussi s’interroger sur celle de l’ingénieur Benoît Lerstraeke.
    Un visage à la peau tannée, un uniforme vert kaki, des galons et une cravate noire apparurent.
Colonel Corentin Vellepone
Directeur de la Section de Recherches Scientifiques de la Base Aéronavale de Toulon
_ Benoît Lerstraeke travaillait sur un de nos projets les plus importants.
_ Pensez-vous que sa disparition puisse y être liée ?
_ Ce n’est malheureusement pas à exclure. Nos projets sont classés secret défense, comme vous le savez sans doute. Notre base dispose d’un système de sécurité optimal... mais optimal ne veut pas dire infaillible. Nous mettons tout en oeuvre pour empêcher les fuites, mais cela ne suffit malheureusement pas toujours.
_ David Costello ? Un projet de la Section de Recherches Scientifiques ? Deux éléments auxquels ces disparitions pourraient être liés.

    Alors que la télévision abordait les deux dernières disparitions, un chef d’orchestre et une japonaise affublée d’un nom invraisemblable, l’interphone sonna. Marie se leva et décrocha.
_ Oui ?
_ Bonsoir. Je suis bien chez monsieur et madame Lerstraeke ?
_ Oui.
_ Je m’appelle Caroline Marcellin.
Hein ? Mais c’est le nom du chef d’orchestre, ça !
_ Mon père a disparu, comme votre...
_ Attendez ! Je peux savoir comment vous avez eu cette adresse ?
_ Je veux pas vous déranger, vous savez ! J’ai entendu le nom de Benoît aux infos ce midi. Et là, je viens d’avoir un appel de ma mère : il s’est passé un truc incroyable !
_ Et ça pourrait nous intéresser ?
_ Ecoutez, j’ai peur pour mon père. Je serai pas longue, je vous le promets. Je vous ai cherchés dans l’annuaire.
_ Je sais pas qui vous êtes, je vous connais pas. Mais on a assez d’ennuis comme ça, alors foutez-nous la paix !
    Marie raccrocha brutalement.
_ Une connasse quelconque. Elle a su qu’on était dans la merde, et elle a voulu nous...
    L’interphone sonna à nouveau.
_ Encore elle !
    Marie décrocha.
_ S’il vous plaît ! supplia la voix dans l’appareil. Ma mère a eu un message de mon père ! Je vous jure que ça peut vous intéresser !
On dirait pas qu’elle veut nous harceler...
_ Quatrième étage. Deuxième porte à droite en sortant de l’ascenseur.
_ Merci !
    Elle pressa le bouton d’ouverture de la porte de l’immeuble, puis raccrocha.
_ Je me suis plantée. C’est pas une connasse quelconque.

Dring !
    Michèle se leva et ouvrit.
_ Bonsoir.
_ Bonsoir, répondit la grande jeune fille brune. Caroline Marcellin.
_ Vous avez un rapport avec...
_ René Marcellin ? C’est mon père.
_ Entrez. C’est notre fille qui vous a répondu. Je m’appelle Michèle Lerstraeke. Mon mari, Hubert. Ma fille, Marie.
_ Bonsoir, Marie.
_ Bonsoir. Excusez l’accueil, mais...
_ C’est pas grave.
    Hubert frappa à la porte de la chambre de Victor.
_ Y a quelqu’un qu’a des nouvelles.
    Le jeune homme jaillit.
_ Bonsoir.
_ Mon fils aîné, Victor. Victor, Caroline Marcellin est la fille du chef d’orchestre qui a disparu.
_ OK !
_ Si on s’asseyait ? invita Michèle en indiquant à Caroline Marcellin un fauteuil.
_ Merci.

    Caroline s’installa.
_ Voilà. Pour tout comprendre, il faut savoir que mes parents ont jamais été capables de se rappeler des numéros d’immatriculation de leurs voitures. Retenez bien ça : c’est capital.
    Des regards étonnés se posèrent sur elle, puis les têtes se hochèrent. Elle poursuivit :
_ Ma mère a reçu un message sur le répondeur. C’était mon père : il expliquait qu’il se trouvait derrière la voiture au moment où elle rentrait dans l’immeuble. Et il en a donné une preuve en récitant la plaque d’immatriculation.
_ Bon, votre père était derrière la voiture de votre mère quand elle rentrait... s’impatienta Victor. Et Benoît dans tout ça, elle l’a vu ?
_ Ma mère a vu personne. Quand elle rentrait dans l’immeuble, elle a même pas aperçu mon père.

    Dans les yeux se lisaient l’incompréhension, l’incrédulité...
    Et une sorte de peur sourde.


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Chapitre 32


_ Et voilà.
    René ferma la porte derrière lui et se rappela le démarrage brusque du taxi à la gare d’Austerlitz.
Pourvu que je n’effraie pas Marylène !
    L’ascenseur n’avait pas réservé de surprise. Aucune chose vorace n’y était app...
_ Laissez ça !
    Il se rua sur Costello, lui arracha le cadre des mains et la reposa sur le rebord de la bibliothèque.
_ Ca va, l’artiste ! Je vais pas te la chourer ! Putain, pas mal...
_ Hum ! Bon. L’appartement est un trois pièces. La chambre de notre fille...
_ C’est la brune sur la photo ? interrompit Costello. Carrément roulée !
_ La chambre de notre fille est inoccupée, poursuivit René en feignant l’indifférence. Elle comporte un lit. J’ai ce canapé...

    David, tout en prêtant une oreille à Marcellin,
_ J’avoue que c’est tout ce que j’ai. Il est hors de question d’utiliser ma chambre.
admirait le salon. La fenêtre laissait voir une grande cour intérieure où étaient garées des voitures du genre qu’on aimait bien voler. Des livres et des partitions se partageaient la bibliothèque qu’ornait la photo. Un meuble de chêne verni hébergeait le matériel hi-fi. Deux battants ouverts laissaient voir un écran plasma et un récepteur TNT.
_ Mon épouse y dort, et je n’ose imaginer les phénomènes que nous provoquerions...
_ On va faire avec, dit Mancini.
_ Mademoiselle Sunizuki, à vous l’honneur de choisir votre place.
_ Vous êtes trop aimable. Je prendrai la place qui restera.
_ Moi, avec les planques, dit Mancini, j’ai l’habitude de somnoler dans un siège de voiture. Un fauteuil, ça va le faire pour moi.
_ Pareil pour moi, dit Viaud.
    Ces énormes trucs garnis de cuir, c’étaient tout simplement des fauteuils ? David n’osa même pas penser au prix.
L’autre enculé
 Germano avait le même genre chez lui.
_ Pour moi, dit David, une place à côté de la belle...
    Lerstrake crispa ce qui lui servait de muscles.
Il kiffe la japonaise, ça se voit !
    Viaud s’approcha, le regard chargé de menaces.
_ Laissez tomber ce genre d’idée. Touchez-la, et je vous flingue.
_ Comme dans le train ?
    Le flic serra les poings.
_ Arrêtez ça, Viaud, ordonna Mancini.
    Le lieutenant obéit. Ses muscles se détendirent, mais pas son visage.
_ Je vous ai à l’oeil. Commissaire, faudrait peut-être lui remettre ses menottes pour cette nuit.
_ C’est à moi d’en juger, pas à vous. Toi, Costello, tu te trouves un coin de moquette pour cette nuit.
_ Merde alors ! sourit David. Je vais me péter le dos ! Aux Baumettes, j’avais une couchette...
_  Tu veux que je t’y renvoie ?

_ Monsieur Lerstraeke ? demanda Marcellin.
_ La moquette. Ca va faire l’affaire.
_ Comme vous voudrez. Dans ce cas, je dormirai sur le canapé. Vous, mademoiselle Sunizuki, vous allez profiter de notre galanterie à tous : nous vous avons laissé le lit.
_ Excusez-moi, monsieur Marcellin, mais je préférerais que ce soit vous qui dormiez dans le lit. Je peux parfaitement dormir sur le canapé.
_ C’est trop aimable ! Eh bien, c’est vous qui l’aurez voulu. Merci de me laisser ce qu’il y a de plus confortable.
    Benoît sursauta et fixa la table basse.
_ Monsieur Lerstraeke ? Quelque chose ne va pas ?

    Tous regardèrent le papier qui venait de se matérialiser. René osa s’approcher.
_ C’est l’écriture de Marylène. René. J’ai bien écouté ton message sur le répondeur, et je t’avoue que cela me paraît complètement fou !  Comment as-tu pu lire la plaque d’immatriculation de notre voiture sans même te trouver dans les parages ? Comme tu le penses, ta disparition a été signalée : les informations en ont parlé, ainsi que des cinq personnes qui partageaient ton compartiment. J’appelle sans tarder Caroline afin de lui parler de ce qui vient de se passer. Je suppose que si tu as pu lire la plaque d’immatriculation de la voiture, tu peux lire ce message. Demain, je signalerai tous ces faits à la police.
   
La suite n’était destinée qu’à lui.
    J’ai très peur pour toi, René. J’ai cru comprendre que l’un de ceux qui ont disparu avec toi était un dangereux criminel. Je t’aime.
    Il leva les yeux vers les autres.
_ Ca a marché, annonça-t-il sans la moindre joie.
_ Ca a pas l’air de te faire plaisir, l’artiste.
_ Je doute qu’un homme comme vous ait seulement l’envie de fonder une famille, et c’est bien ce qui vous empêchera de me comprendre.
_ Explique quand même...
    René s’approcha de la photo, la saisit et la brandit devant les yeux de Costello.
_ Hier soir, j’ai appelé mon épouse, commença-t-il d’un ton sec. Elle avait une nouvelle qui va vous paraître ridicule, mais qui m’a comblé. Je dis bien : comblé. Et je me contrefiche de votre mépris. Savez-vous ce qu’elle m’a annoncé ?
    Le criminel haussa les épaules.
_ Il s’agissait de ma fille. Cette brune que vous trouvez... carrément roulée, c’est bien cela ? Eh bien, elle attend son premier enfant. En d’autres termes, je vais être grand-père. Je pourrais, en ce moment même, être au restaurant en compagnie de mon épouse pour fêter l’évènement.. Mais non ! Je suis dans un monde incohérent où les machines fonctionnent seules, où le métro est peuplé de monstres hideux ! Ma famille va peut-être s’agrandir sans moi.
    René sentit des larmes humecter ses yeux.
_ Mais vous vous en fichez bien, vous !
    Il quitta le salon et s’enferma dans la chambre de Caroline.
_ Dis donc, tu sais quoi ?
_ Eh bien... Non.
_ Caroline a une très bonne nouvelle pour nous deux. Elle est enceinte.
   
Ce souvenir de la veille, depuis ce matin, semblait remonter à un siècle. Mais il explosa pourtant, creva la mémoire.
    René tomba sur le lit et pleura.


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Chapitre 33


Nice, promenade des Anglais
Casino Vegas Club
Le soir


    La BMW noire s’arrêta devant l’entrée. La portière s’ouvrit, laissa sortir son passager, qui portait un costume blanc et tenait une canne au pommeau d’argent. L’homme boîta jusqu’à l’escalier.
_ Monsieur Germano ! salua le portier. C’est toujours un plaisir de vous revoir.
    Indifférent à cette politesse, Théo Germano monta les marches, sa mauvaise jambe traînait. Enfin, il entra dans le vestibule de placages en acajou, éclairé par de grands panneaux luminescents au plafond.
_ Bonsoir, monsieur Germano.
    Derrière un comptoir privé, une hôtesse d’accueil blonde dont le buste donnait d’intéressants reliefs à sa veste rouge vendait les plaques.
    Théo s’approcha d’elle, la couvrit de son regard lubrique.
_ Comme d’habitude.
_ Bien, monsieur Germano.
    Elle ouvrit un tiroir, en sortit une dizaine de plaques qu’elle étala.
_ Dix mille euros, s’il vous plaît.
_ Dites-moi, ma belle, si jamais je gagne...
_ Nous en avons déjà parlé, monsieur Germano. Le personnel n’a pas le droit de fréquenter les clients en dehors du casino.
_ Dommage. Et pas que pour moi...

    Théo franchit la première salle. Des abrutis fourraient des pièces dans les jackpots, actionnaient le bras mécanique, regardaient les formes s’aligner sur fond de sonneries idiotes...
Bande de cons ! pensa-t-il en entendant des pièces tomber.
_ Yeah ! s’écria le blaireau qui se croyait chanceux.

    Un portier ouvrit la deuxième salle
_ Bienvenue, monsieur Germano.
et referma la porte derrière Théo.
Il est où, ce con ? Ah OK !
    Théo vint vers le petit homme au crâne dégarni et au costume noir qui semblait perdu dans la contemplation de la roulette.
_ Faites vos jeux, dit le croupier.
    Des plaques furent jetées sur le tapis vert.
_ Rien ne va plus.
    Le croupier lança la roulette.
_ Qu’est-ce que tu calcules de beau, Spock ?
    Le petit chauve sursauta et se tourna.
_ Théo ! chuchota-t-il, furieux. Mais t’es fou ou quoi ? Faut pas qu’on nous voie ensemble !
_ T’étais pas aussi prudent, avant...

    Avant... A l’époque de la Cayolle, quand les deux hommes n’étaient encore que deux jeunes voyous. Léo Specchialdi n’avait alors que deux passions. La première : l’argent, et sa famille en manquait beaucoup. La deuxième : la science, et avec son intelligence, y briller n’allait pas poser problème très longtemps. Parler de l’un ou de l’autre était le seul moyen de donner un peu de brillant à ses yeux habituellement ternes, de creuser un sourire sur ce visage morne.
    Pour beaucoup de ses amis, il évoquait le savant extraterrestre de Star Trek, ce qui avait justifié son surnom.
    Théo avait bien vite repéré ce petit intello avide de fric facile né par erreur dans une famille pauvre. Le moyen de l’influencer était simple : comment financer des études scientifiques quand on avait des parents aussi fauchés ? Et voilà comment on arrivait à avoir un petit chimiste génial, capable de produire de l’héro quasiment pure, de cacher de la cocaïne aux chiens de la brigade des stups...
    Spock avait ainsi pu gagner assez d’argent pour financer ses études scientifiques. Aujourd’hui, il travaillait sur quelque chose d’énorme...
 
_ Allez, Spock, tout va bien ! Y a pas un seul flic ici, OK ?
    Léo soupira.
_ Bon. Qu’est-ce que t’avais besoin de te ramener ?
_ J’ai réfléchi à ton... ton ingénieur...
_ Mais crie-le, tant que t’y es ! Tu veux que tout le monde en profite ?
    Théo s’éloigna de la table et, à mi-voix, poursuivit.
_ Qu’est-ce que tu sais de lui ?
    Léo balaya la grande salle de regards furtifs. Personne n’écoutait, les capitonages ocres étaient assez épais pour étouffer toute conversation discrète, tous les joueurs
_ 18, noir, pair et manque.
_ La banque pour monsieur...
étaient absorbés par leur partie.
_ Bon. Il travaille pour la Division Informatique. En crackant certains codes, j’ai pu avoir des renseignements : il a dirigé la mise au point d’un pare-feu spécialement balèze.
_ Un quoi ? Me dis pas qu’un informaticien bosse sur des ordis ignifugés !
_ Ah ! Trop marrant ! Un programme pour empêcher toute intrusion sur l’ordinateur où il tourne.
_ Ca va, j’ai pas tes connaissances, te moque pas ! Bon, alors ?
_ Il paraît que c’est un balèze ! Son pare-feu, c’est une vraie forteresse !
_ On s’en fout, de ça !
_ Ecoute jusqu’au bout !
    Des joueurs se retournèrent vers eux, surpris,
_ Bravo pour ta discrétion, Spock.
puis revinrent à leur partie.
_ Tu comprends pas ? Imagine qu’il finisse par deviner à qui il doit ça.
_ Ca pourrait arriver ?
_ C’est une vraie tête ! En plus, il sait qu’à la...
    Léo jeta des regards furtifs autour d’eux.
_ Faites vos jeux, annonça le croupier.
_ ...à la Section, on bosse sur des trucs bizarres, alors, il va bien finir par se douter de...
_ Ca va, j’ai compris. Tu te rappelles les verbes souffrir et crever ?
    Germano lança une de ses plaques sur le 21.
_ Rien ne va plus !
_ Me déçois pas... Sinon, c’est pour toi que rien n’ira plus.


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Chapitre 34


_ Ca roule, l’artiste ?
    René sursauta et se retourna. Il sécha ses dernières larmes.
_ M’en veux pas. Tu sais, je fréquente pas des gens qui flippent pour leur famille. Alors, sortir des conneries pareilles, t’en prends vite l’habitude, à force.
_ Je crois que je vous dois des excuses moi aussi. Ma réaction a été exagérée. Mais vous-même, monsieur Costello, vous ne vous inquiétez donc pour... pour personne ?
_ Pour moi-même, ça suffit pas ?
    René s’assit sur le lit.
_ Vous n’avez donc aucune petite amie ?

    Rumiko s’approcha de Benoît. Assis sur la moquette qui serait son lit, le jeune ingénieur, plongé dans ses pensées, sursauta lorsqu’il réalisa enfin sa présence.
_ Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur.
    Elle s’assit à côté de lui.
_ Vous ne devriez pas vous obstiner à comprendre ce monde. La nuit va vous porter conseil.
_ C’est ce qu’on dit.

    David éclata de rire.
_ J’en saute à la chaîne.
    Marcellin grimaça.
_ Ne me dites pas que vous n’êtes jamais tombé amoureux !
_ Tu lis trop de Barbara Cartland, mec !

_ En fait, c’était à votre histoire d’Alice, que je pensais, expliqua Benoît.
    Mancini commençait à remonter son arme, qu’il venait de nettoyer.
_ Ca vous rappelle quelque chose, finalement ?
_ C’est vague.
_ Vous énervez pas dessus, recommanda Viaud. Ca va vous revenir tôt ou tard. Mais plus vous voudrez forcer votre mémoire, plus ça vous échappera.

    René vit que Costello mentait
Il ne veut pas reconnaître ses sentiments !
mais n’insista pas.
_ Croyez bien que je n’ai jamais lu ni roman à l’eau de rose, ni roman photo. Et cela ne m’empêche pas d’être heureux avec Marylène !
_ Même depuis tout ce temps ?
    René sourit.
_ Eh bien... Vous découvrirez cela bien assez tôt !
_ Que dalle !

_ Pas mal, Viaud ! félicita Mancini.
    Le jeune lieutenant remontait son arme de plus en plus vite.
_ Ca vient, sourit modestement Jean-François. Sérieux, Lerstraeke, laissez tomber pour l’instant. Vous finirez bien par retrouver ce que ça veut dire.
    La porte de la chambre sourit, laissa passer un Costello au visage crispé et un Marcellin à nouveau souriant.
_ Veuillez excuser ma réaction de tout à l’heure.
_ Il est normal que vous vous inquiétiez pour votre famille, monsieur Marcellin.
_ J’essaierai de ne plus faire retomber sur vous cette angoisse ! Mais dites-moi, mademoiselle Sunizuki, vous-même n’avez pas... Pardonnez-moi d’être aussi indiscret, mais...
_ Il n’y a aucun souci : nous faisons connaissance. Pour répondre à votre question, j’ai d’excellents amis, des collègues sympathiques, mais personne à ce jour ne partage ma vie.
_ Comme moi, quoi, dit Benoît. Enfin, comme moi... Presque, quoi... Vous alliez peut-être retrouver vos parents ?
_ Pas dans l’immédiat. Mes parents vivent au Japon. J’allais passer quelques jours en Bretagne. Mais dites-moi, en quoi votre situation est-elle... presque comme la mienne ?

    Le visage de Benoît rougit, se fendit d’un sourire gêné.
Je commence par où ? Je dis que j’ai juste des collègues, pas vraiment des copains ? Que j’ai pas de conversation ? Qu’avec ma gueule, il neigera du code binaire quand j’aurai une copine ?
_ Oh ben... En fait, j’ai... J’ai mes amis de boulot, j’ai... Enfin, c’est pas important, quoi. Dites, monsieur Marcellin, vous devriez écrire un mot à votre femme en l’invitant à vous répondre. Apparemment, y a moyen de communiquer avec... Enfin, avec le vrai monde...
_ Bonne idée. Je vais m’en occuper tout de suite. Ensuite, je m’occupe du repas et nous passerons à table.

    René retourna le mot de Marylène, entra dans la chambre qu’il partageait habituellement avec elle, fouilla dans le pot à crayons et en sortit un stylo. Il revint au salon et écrivit le mot.
Ma chère Marylène,
    Nous sommes actuellement dans l’appartement. Je crains fort qu’il ne soit naïf de ma part d’espérer que tu n’aies vu aucun phénomène effrayant se produire. En effet, il semblerait que nous soyions prisonniers d’un monde parallèle où chaque action déclenche dans le monde réel des phénomènes anormaux. Pardonne-moi, mais je vais être obligé de t’en imposer de nouveaux. En effet, je vais cuisiner pour mes amis -dans la mesure où nous vivons tous les six ces mêmes pénibles évènements, je me permets de les appeler ainsi bien que nous ne nous connaissions que depuis ce matin- et ne préfère pas imaginer ce que tu vas subir. Mais nous devons nous nourrir. Par conséquent, je t’en prie, ne panique pas quoi qu’il arrive.
    Toutes mes pensées vont à toi... mais aussi à Caroline et à son enfant.


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Chapitre 35


Marseille, rue Albert Einstein
Soirée

Bzzt !
    Morgane fila à l’interphone et le décrocha.
_ Oui ?
_ Bonsoir. C’est Bernard. Je peux entrer ?
_ Bernard ! T’es au courant pour...
_ Oui. Je peux entrer ? Il faut que je te raconte tout ça.
_ OK ! Monte !
    Elle pressa le bouton, puis raccrocha.

    A peine une minute plus tard, la sonnerie retentit. Catherine ouvrit.
_ Bonsoir Catherine.
_ Entre.

    D’ordinaire, Catherine avait un visage naturellement joyeux. Mais ce soir, ses pommettes hautes ne suffisaient pas à donner l’illusion d’un sourire et ses yeux bruns ne brillaient pas vraiment. La disparition de Denis la chamboulait, c’était certain. Elle n’était plus amoureuse de lui... Enfin, personne n’en savait rien, en fait. Elle n’était qu’à moitié convaincue de ne plus rien éprouver pour son ex-mari, et lui ne se confiait qu’à peine.
_ Tu veux boire quelque chose ? demanda-t-elle à Bernard alors qu’il entrait.
_ T’aurais pas une bière au frais ?
_ Je t’apporte ça. Assieds-toi.
_ Merci. Salut Morgane. Salut Karine.
_ T’as du nouveau ? lui demanda sa filleule, inquiète.
    Ses yeux, d’ordinaire d’un chaud bleu de Méditerranée, étaient aujourd’hui éteints.
_ Mais attends ! gronda la cadette. Comment ce serait possible ? Papa a disparu aujourd’hui. Aujourd’hui !
_ Disons qu’y a des trucs vraiment bizarres.
_ Heineken, proposa Catherine en tendant une canette fraîche et un décapsuleur. Ca te va ?
    Bernard les prit tous les deux.
_ Super. Merci. Faut mieux que tu t’asseyes, y a plusieurs éléments troublants, mais alors vraiment troublants, dans la disparition de Denis.
_ Comment ça ?
    Il décapsula la canette, but une lampée et raconta tout. Le compartiment fermé de l’intérieur, déserté et laissé dans un état irréprochable, le message sur la boîte vocale du divisionnaire qui aurait dû entendre la sonnerie et répondre...
_ Rien que le wagon nickel, c’est pas normal. David Costello est une des pires gâchettes de Marseille. Pas en compétence, hein ! Au contraire... Je veux dire : en brutalité. Et puis Denis, vous le connaissez pas forcément sous ce jour-là, mais... Pour dire une réplique qui fasse un peu théâtre, Morgane, ton père, il vend chèrement sa peau !
    La jeune fille sourit tristement.
_ Tout ça pour dire quoi ? demanda Karine.
T’es bien la fille de ton père, pensa Bernard. T’as très envie de pleurer, mais pas envie que ça se voie !
_ La première chose qu’on a pensée, c’est que Costello a essayé de s’évader. Mais Denis et lui se seraient tirés dessus, et ça aurait fait des putain de dégâts !
_ Mais ils se sont pas évaporés, quand même !
    Bernard soupira.
_ Ca y ressemble.
_ T’as bien dit que Dehant était à côté de son téléphone quand Denis a appelé, rappela Catherine.
_ Oui c’est bien ça. C’est ce qu’il a déduit de l’heure du message qu’il a reçu.
_ Il était à côté de son téléphone, et il l’a pas entendu sonné.
_ Il pense même que son téléphone a pas sonné du tout.
_ Mais pour le message, y a eu une sonnerie. C’est ça ?
_ C’est ça.

    Karine se leva et se dirigea vers l’ordinateur de la famille.
_ Tu vas où ? demanda Catherine.
_ Demander comment c’est possible, un truc pareil.
_ Attention, protesta Bernard. Y a des éléments de l’enquête qu’il faut tenir secret, et celui-là en fait partie !
_ T’inquiète, Bernard, protesta la jeune fille alors que l’ordinateur démarrait. Je vais pas dire que c’est pour une enquête. Je veux juste demander comment c’est possible. Seulement, je vais pas avoir la réponse tout de suite.
_ Comment tu vas faire ?
_ Je suis sur un forum où on peut s’entraider en informatique.
    Pas familier d’Internet, qui ne lui servait quasiment que pour la messagerie électronique, Bernard ne savait qu’à peu près ce qu’était un forum.
_ Je pose la question, et j’aurai une réponse dans... Peut-être une heure ou deux !
_ Ca répond si vite que ça ?
_ Ouais ! Ils sont super actifs, là-dedans !
    Karine cliqua pour ouvrir le navigateur, demanda le volet des sites préférés, en choisit un qui se chargea.
Clic ! Clic !
    Puis elle pianota rapidement.
_ Attends ! T’es en train de déballer toute l’enquête ?
_ Mais non !
_ Je préfère voir ça de près. Si jamais y a une fuite, ça va chier des bulles au commissariat !
_ Bon, OK ! Viens voir de près, et tu verras que tu peux me faire confiance !

    Bernard s’approcha de l’écran.
Est-ce que c’est possible, put-il lire.
    Karine poursuivit le message :
qu’un téléphone
_ C’est un téléphone fixe que ça concerne ?
_ Oui. C’était le bureau de Dehant.
_ OK !
fixe sonne pour les messages sur la boîte vocale, mais pas pour les appels ?
_ Le commissariat est chez France Telecom ?
_ Oui.
Opérateur : France Telecom.
_ Ca te va ?
_ C’est assez discret. Mais si on demande des précisions, tu dis bien que c’est le téléphone d’un ami, d’accord ? Pas un téléphone de la police marseillaise !
_ C’est bon, t’inquiète ! Dès qu’y a une réponse, je t’appelle.
_ Merci.
_ Me remercie pas ! C’est à nous de te remercier de nous ramener papa.
    Sauf que Bernard s’en sentait incapable. Germano avait eu raison, cest après-midi...


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Chapitre 36


    Les couverts disparurent de la table du salon, comme gobés par la gueule d’un invisible carnassier géant. La porte du lave-vaisselle tambourina, ses bacs s’agitèrent. René se boucha les oreilles, ferma les yeux comme pour ne plus voir cet appartement sombrer dans la folie. Ces pièces, ces meubles... Il ne reconnaissait plus rien. Tout était devenu monstrueux.
    Benoît répétait entre ses dents Madame Marcellin a débarassé la table et rempli le lave-vaisselle, maintenant, elle le lance... Il se surprit à le prononcer de plus en plus distinctement, à sentir une chevelure brune contre sa joue, des épaules qui tremblaient dans ses bras...
Rumiko !
    Malgré sa gêne, il ne cessa pas de rassurer la jeune japonaise. Elle était douce et tiède...
_ C’est bientôt fini...
    Jean-François frissonnait de ce froid de terreur qui inondait son ventre et sa poitrine. Une gangue glacée lui enserrait le coeur. Dans son cerveau, les pensées se bousculaient, se contredisaient. Les croissants de ce matin... Ils étaient comestibles... Ce monde fout la trouille, mais y a rien de dangereux... Si, les bestioles du métro ! Mais là, c’est pas pareil !
    Denis fermait les yeux et, sur l’écran de ses paupières, projetait des images des sourires de Morgane et Karine. Son aînée, à huit ans, qui regrettait que son père n’ait pas été parmi les spectateurs de sa première saynète.
_ Papa, t’es pas venu me voir !
_ Morgane, c’est pas facile pour moi ! Tu sais bien que...
    Une planque importante ce soir-là. C’était bizarre, le boulot. Comme par hasard, les missions importantes tombaient en même temps que les... obligations familiales ? C’était ça, qu’on appelait des obligations ? Voir sa fille adorer le théâtre, c’était un devoir ? Non, c’était plutôt le genre de plaisir simple, malheureusement pas très compatible avec les vraies obligations : traquer des criminels endurcis.
_ Putain de saloperie ! grogna David.
    Sa voix était ferme, mais ses yeux étaient glacés de panique.
    Enfin, le fracas daigna s’arrêter.
_ C’était quoi, ce bordel ?
_ Monsieur Costello, dites-vous bien qu’en préparant notre repas et en dînant, nous avons dû infliger à Marylène des phénomènes du même acabit.

    Benoît relâcha son étreinte autour des épaules délicates de Rumiko.
_ Ca va ?
_ Ca va mieux. Heureusement que vous étiez là !
_ Comment ça ?
    Elle esquissa un sourire qui éclaira son visage encore pâle de peur.
_ Vous ne devriez pas être aussi modeste ! Merci.
Tu parles ! J’ai bien profité de la situation, tu veux dire !
    Il sentit la chaleur du rougissement envahir ses oreilles, puis son visage.

_ Ca va aller, Viaud ?
    Le jeune lieutenant balança un brusque soupir, comme s’il voulait expulser de son corps la peur accumulée depuis ce matin.
_ Après un truc pareil, je me ferais bien une petite fusillade à Sormiou.
    Denis parvint à sourire. D’abors surpris, son adjoint l’imita. Puis un léger rire secoua les deux officiers, résonna dans le salon.
_ T’es trop con comme mec, Viaud... lâcha Costello avant de pouffer.
    L’hilarité gagna Lerstraeke, puis Rumiko Sunizuki, termina par Marcellin, qui ne tarda pas à sécher de son doigt ses yeux humides.

    Peu à peu, les nerfs se calmèrent, le lave-vaisselle fou ne fut plus qu’un souvenir
_ Bon. Faut qu’on rassemble tout ce qu’on a pour l’instant, dit Benoît. Apparemment, c’est plus compliqué qu’un monde parallèle comme dans les contes indiens ou la mythologie scandinave.
_ Effectivement, confirma Marcellin. Dans la tradition des Blackfeet, les mondes superposés sont comparables à des pays frontaliers.
_ Tu veux dire que ce qui se passe dans l’un, l’autre en a rien à foutre ? demanda Costello.
_ Euh... J’avoue que votre formulation est un peu primaire pour moi, mais c’est exactement cela.
_ Alors qu’ici, continua Rumiko Sunizuki, s’il se passe quelque chose, ça influe sur le monde... disons, le monde dont nous venons. De même, les évènements du monde dont nous venons influent sur celui où nous sommes.
_ Par exemple, sur les machines, dit Mancini.
_ Par exemple.
_ Un truc qui me chiffone, c’est le chien dans le Jardin des Plantes. Comment il a pu nous sentir ?
_ Une question de plus, tiqua Viaud.
_ A laquelle y a peut-être une réponse, dit Benoît. Les animaux ont une... une sensiblité qu’on explique plus ou moins.
_ Genre ?
_ Par exemple, avant qu’un tremblement de terre se déclenche, les chiens le sentent. Ils commencent déjà à s’affoler. Monsieur Marcellin, vous avez eu des chiens ?
_ Très juste. Bon, je n’ai jamais vécu de tremblements de terre, aussi n’ai-je jamais vérifié ce fait que vous venez d’énoncer. Toutefois, on sait que l’approche d’un orage ou la pleine lune les énerve. Vous pensez que notre présence dans ce monde a pu... affoler le chien du Jardin des Plantes, qui aura senti notre présence et l’aura jugée anormale, si je vous ai bien suivi. Cela ne me paraît pas invraisemblable. Eh bien, nous aurons au moins éclairci un mystère !
    Marcellin tenta de sourire, mais Viaud refroidit son optimisme.
_ Comment vous expliquez qu’on l’ait entendu aboyer ? C’esst ça qui colle pas. On peut pas entendre les humains parler, mais on peut entendre les chiens aboyer.
_ C’est juste. Il y a aussi ces...
    Il secoua la tête pour en expulser ce souvenir.
_ Ces monstres dans les tunnels du métro !

Bzzz ! Clac !
    Un fracas et un mélange de bourdonnements électriques interrompirent Rumiko, qui sursauta.
_ Ca recommence ! glapit Viaud.
    Les stores du salon s’abaissèrent d’un coup, aveuglèrent les fenêtres, puis se relevèrent tout aussi vite l’instant d’après. Leurs interrupteurs clignotaient, basculaient sans s’arrêter. Le sinistre manège
Bzzz ! Clac ! Bzzz ! Clac ! Bzzz ! Clac !
dura, dura... Puis il accepta enfin de cesser.
    Derrière les carreaux n’apparaissaient plus que les lattes blanches des stores.

_ C’était encore Marylène, expliqua René. Elle aura fermé les stores.
_ J’espère qu’elle va pas se faire une tisane avant d’aller se coucher... dit Costello.
_ Je ne pense pas, non. Ce n’est pas dans ses habitudes.

    Un cri effroyable retentit derrière la porte de la chambre. Tous les six sursautèrent.
    Un autre derrière la porte d’entrée.
_ C’était quoi ? demanda David en serrant ses poings.
    Ses seules armes depuis le début. Il se sentait carrément à poil sans au moins un flingue...
_ Y avait du rugissement de lion et du chant de baleine, remarqua Lerstaeke. C’est...

    Une fois encore, les créatures hurlèrent. Denis les écouta. De nombreuses qualités lui avaient permis de grimper un à un les échelons du SRPJ de Marseille, depuis le grade d’agent en uniforme à celui de commissaire. Observateur, rusé, tenace et courageux, il aurait pu se contenter d’être un excellent élément du service. Mais quelque chose lui permettait de surclasser nombre de ses collègues : la sensibilité de son oreille. Son ouïe n’était pas plus fine que la moyenne. Les visites médicales ne décelaient rien d’autre qu’une audition bonne, mais pas exceptionnelle. Mais il discernait comme personne les nuances des voix de ses interlocuteurs : la syllabe légèrement accentuée qui trahissait l’agacement, le phonème hésitant qui trahissait le mensonge, la consonne traînante qui trahissait l’incertitude ou l’information dont on négligeait l’importance... Vous êtes vraiment sûr ? Au lieu de me dire "non", vous avez dit "nnnon". Dites-moi un peu ce que vous croyez pas si important que ça... Vous mentez !
    Denis se concentra sur ces cris sinistres.
Ces bestioles ont vraiment l’air fâchées... On dirait qu’elles ont faim !

    Jean-François glissa la main vers son arme, toucha la crosse, la serra.
_ Qu’est-ce que tu fous ? demanda Costello.
_ Ca me rappelle trop ces trucs du métro...
_ Attendez ! ordonna Mancini. On dirait qu’ils hésitent à entrer...


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Chapitre 37


Paris, place des Ternes
Soirée


     Marylène reboucha le stylo, ses mains fébriles faillirent le lâcher. Le message de René sur la boîte vocale était complètement délirant ! Comment avait-il pu voir la plaque d’immatriculation de leur voiture sans être là ? Et pourtant, tout concordait...
Il l’aura citée de mémoire.
    Allons donc ! Lui qui ne se rappelait que péniblement des deux dernières lettres...
    C’était fou. René pourrait-il lire le message qu’elle...
    Elle sursauta. La porte d’entrée venait de s’ouvrir brusquement.
    Marylène se retourna.
    Personne.
    La porte claqua. Se rouvrit. Claqua de nouveau.
    Marylène se recroquevilla sur le canapé, crispa ses paupières et plaqua ses paumes contre ses oreilles, les pressa. Ses mains ne suffirent pas à arrêter le fracas de cette porte démente, qui claquait, se rouvrait, claquait, se rouvrait... Les verrous cliquetaient.
Clac ! Clac !
    C’était la chambre de Caroline. Deux portes
(Assez !)
semblaient s’entrechoquer en un tambour fantôme. Une voix hurla dans l’appartement.
    Enfin, le fracas cessa, comme s’il n’avait jamais eu lieu.
    Hors d’haleine, Marylène demeura les yeux clos. Ses oreilles bouchées perçurent une percussion folle. Une sensation râpeuse dans sa gorge lui suffit pour comprendre que c’était sa voix qui avait hurlé. Devant ses paupières devait se tenir une ombre difforme, un spectre hideux... Quelque chose de glacé toucherait sa peau...
    Non. Aucune caresse froide.
    Elle osa libérer ses oreilles. La percussion n’était rien d’autre que son coeur qui battait trop vite.
Il faut que je sache ! Il faut que j’ouvre les yeux !
    Mais ses paupières, comme scellées par la peur, refusaient d’obéir.
Il n’y a plus rien ! Il faut que je voie ! Il n’y a plus rien !
    Enfin, elle ouvrit les yeux. Les beiges clairs et les blancs doux du salon l’entouraient.
    Les deux portes étaient fermées.
Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
    Son souffle et son coeur reprirent peu à peu un rythme calme. Elle se redressa et se releva. Ses jambes tremblaient encore, mais voulurent bien l’emmener jusqu’à la cuisine.
Bon. Qu’ai-je pour dîner ?
    Le gratin dauphinois que René aurait tant aimé était hors de question. Marylène avait envie d’un repas simple, dont le goût ordinaire chasserait cette peur... Elle avança la main vers la poignée du réfrigérateur.
    La porte s’ouvrit toute grande, puis se referma.
_ Non ! Non !
    Le choc du caoutchouc contre le métal ressemblait à une affreuse mastication...
    Marylène courut vers la porte de l’appartement, voulut l’ouvrir et jaillir sur le palier, tendit la main vers la poignée...
Et si ça se reproduisait ?
    Dans la cuisine, le réfrigérateur continuait sa mastication. D’autres claquements s’y joignirent, puis le moteur du micro-ondes...
    Devant Marylène, la porte noire restait impassible, le volet de son judas semblait la regarder de son métal un peu terni.
Eh bien, Marylène, qu’attends-tu ? Sors donc, si tu as si peur !
    Mais dans sa mémoire, ces claquements et les cliquetis des verrous résonnaient encore.
    Elle se boucha les oreilles et voulut tourner le dos à la porte. Son regard tomba sur la table du salon. Quelque chose avait changé. Mais quoi ?

    Dans la cuisine, loin des yeux de Marylène, les meubles fous claquaient. Le micro-ondes s’allumait, s’éteignait, les diodes de son petit écran clignotaient, refusaient de former des chiffres.

    Un pas. Un autre. Un troisième. Ses jambes tremblantes refusaient d’avancer, mais elle les força, leva un pied, puis l’autre, indifférente à leur peur. Marylène voulait s’approcher de la table.
Qu’est-ce qui a changé ?
    C’était impossible. Six assiettes. Six couteaux. Six fourchettes. Six cuillères. Six verres. Six sopalins. Au centre trônait une carafe. Comme si six convives étaient sur le point de manger.
Mais qui a mis ces couverts ? Je deviens folle !
    Oui, ça devait être ça. Ca expliquait le message sur la boîte vocale, le manège fantômatique des portes et...
    Dans la cuisine, le fracas s’arrêta. Le silence qui régnait dans l’appartement parut de plomb. Les tympans de Marylène lui semblèrent réclamer ces bruits pourtant si effroyables... Elle se rappela la tempête de 1999. Ca aurait dû être de tranquilles vacances de Noël en famille chez sa mère, dans les Landes, mais le vent les avait transformées en un cauchemar mugissant. Le lendemain, tout était redevenu calme, mais les arbres tombés, l’électricité et l’eau coupée avaient un faux air de destruction...
    Ce soir, Marylène éprouvait à peu près la même chose. Le pire, au lieu d’être passé, continuait de se dérouler, mais sous une forme plus insidieuse.
    Elle s’assit et relut son message.
    Qui n’était plus sur la feuille.
    Inquiète, elle saisit le papier et le tourna.
    C’était bien son message. Elle le retourna. L’écriture soignée de René s’y étalait.
Ma chère Marylène,
    Nous sommes actuellement dans l’appartement. Je crains fort qu’il ne soit naïf de ma part d’espérer que tu n’aies vu aucun phénomène effrayant se produire. En effet, il semblerait que nous soyions prisonniers d’un monde parallèle où chaque action déclenche dans le monde réel des phénomènes anormaux. Pardonne-moi, mais je vais être obligé de t’en imposer de nouveaux. En effet, je vais cuisiner pour mes amis -dans la mesure où nous vivons tous les six ces mêmes pénibles évènements, je me permets de les appeler ainsi bien que nous ne nous connaissions que depuis ce matin- et ne préfère pas imaginer ce que tu vas subir. Mais nous devons nous nourrir. Par conséquent, je t’en prie, ne panique pas quoi qu’il arrive.
    Toutes mes pensées vont à toi... mais aussi à Caroline et à son enfant.
Je crains fort qu’il ne soit naïf d’espérer que tu n’aies vu aucun phénomène...
(Mais si ! Les portes !)
Prisonniers d’un monde parallèle où chaque action déclenche dans le monde réel des phénomènes anormaux.
(Je vais cuisiner...
La cuisine ! C’était donc ça ?)
    Marylène reposa le message. C’était bien l’écriture de René. Ou son imagination qui lui jouait des tours de plus en plus délirants.
    Caroline. Son coeur et son cerveau réclamaient une voix familière. Elle se leva et parvint à marcher d’un pas décidé vers le téléphone. Quelque chose attira son regard vers la table. Des plats étaient apparus. Elle tenta d’oublier.
    Non. Quelque chose ne collait pas.
    Elle s’arrêta, tourna la tête vers les couverts.
Ils ont changé !
    C’était impossible. Ce n’était que du verre, de l’inox et de la porcelaine.
Ils ont changé !
    Oui, ils avaient changé. Ils étaient... sales, comme si on venait de les utiliser pour manger.
    Marylène se détourna de la table, effrayée. Ces couverts ne bougeaient pas, mais se salissaient ! Elle se précipita vers le téléphone, saisit le combiné. Sa main vibrait de peur, refusa d’abord d’appuyer sur le bouton du répertoire, mais finit par accepter. Un doigt daigna appuyer sur une touche fléchée, les numéros défilèrent.
Caroline
    Elle appela.
_ Allô maman ?
Sauvée ! Elle est là !
_ Caroline, je... je crois que je deviens folle !
_ Maman, calme-toi ! Je suis avec la famille Lerstraeke. Tu sais, l’ingénieur qui a disparu ! Ses parents habitent Lille.
_ Caroline, tu ne comprends pas ! Je perds la tête !
_ Bon, raconte-moi un peu ça...
    Marylène raconta les phénomènes de l’appartement.
_ Et ces couverts qui se salissent tout seuls !
_ Maman, ça veut rien dire. Comment t’expliques le coup de la plaque d’immatriculation ? Tu sais, c’est pas parce qu’il t’arrive des trucs que t’expliques pas que tu deviens folle ! En l’an mille, les gens qui dormaient avec une bête à...
_ Je connais les paralysies nocturnes, merci ! Ca n’a rien à voir !
_ Ce que je veux dire, c’est que la science peut pas toujours tout expliquer, mais qu’en évoluant, elle résoud des nouveaux mystères ! Maintenant, comme tu viens de le dire toi-même, on sait que les bêtes à cornes de l’an mille, c’était des paralysies nocturnes.


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Chapitre 38


    David serra un poing, prêt à frapper ce qui gueulait là-dedans. Dans son esprit se dessinèrent les trucs du métro.
    Sa main fermée trembla, il hésita à baisser la poignée.
_ Dites, Mancini, vous disiez bien que les saloperies derrière cette porte hésitaient à entrer ?
_ J’ai pas dit que je m’y fiais.
_ Super...
    David ouvrit brusquement la porte. La lumière du salon éclaira sur la moquette un triangle où se découpait son ombre.
    Les deux choses fuirent cette clarté en hurlant,
_ Putain de saloperies !
il bondit en arrière.

    Jean-François ne put retenir un sourire moqueur devant l’air effrayé de Costello.
T’es moins fier que dans le train, pauvre con !
_ Vous jouez plus les durs, maintenant ?
    Dans la chambre, les choses hurlaient toujours.

_ Marylène... souffla René.
    Des images de son épouse entre les mains, griffes ou crocs de ces monstres défilaient dans son esprit.
_ Marylène...
    Le visage lacéré. Le ventre ouvert sur des instestins luisants.

    Denis écoutait les cris, surmontait sa répulsion pour ces voix râpeuses qui semblaient une gélatine visqueuse sur ses tympans. D’un signe, il invita Lerstraeke à s’approcher.

_ Viens plutôt voir ça de près, qu’on rigole, balança Costello.
J’aurais peut-être pas dû faire le malin...
_ Pas de problème, s’entendit répondre Jean-François.
Merde ! C’est moi qui parle ? Je deviens taré ou quoi ?
    Il s’approcha de la chambre d’un pas hésitant, puis d’un autre... Un petit tambour battait un peu vite... Son coeur !

_ J’aurais besoin de votre avis de scientifique, dit Mancini.
_ Comment ça ?
_ C’est possible que ces...

    Rumiko se boucha les oreilles, ne perçut plus qu’une version étouffée des hurlements de ces monstres. Elle fut enfin capable de réfléchir.
Nous n’avons pas entendu ces monstres crier tout de suite. Un peu comme s’ils venaient d’apparaître...
    Ca ne tenait pas vraiment debout. Mais qu’est-ce qui tenait debout dans ce monde ?
A moins qu’ils ne soient entrés par...
    Par où ?
_ Marylène !
    Ce cri
(Monsieur Marcellin !)
l’arracha à ses réflexions.

_ Alors, c’est qui le dégonflé ? railla David.
    Le jeune flic marchait d’un pas lent, les jambes raides.
_ Allez, mon grand !
_ Fermez-la...

    Alors que Marcellin fonçait vers la chambre, Rumiko courut vers lui et
_ Ne faites pas ça !
le ceintura.
_ Marylène !
    Il se débattait, faillit échapper aux bras fins qui tentaient de le maintenir.
_ Elle va mourir !
_ Elle ne risque rien.
    Rumiko tira Marcellin en arrière
_ Marylène ! hurlait-il.
_ Monsieur Marcellin, écoutez-moi. Ecoutez-moi !
    Du coin de l’oeil, elle aperçut les deux choses dans la chambre, qui tendaient de longues griffes menaçantes vers cette lumière qui les repoussaient, comme pour la lacérer.
    Ces créatures ressemblaient vaguement à des silhouettes humaines. Leurs gestes furieux, féroces et désespérés creusaient des plis hideux dans leur peau fripée et grisâtre. La haine la plus abjecte brillait dans leurs yeux d’un étrange vert doré.
    Quelque chose semblait relier leurs deux corps. C’était luisant...
    Rumiko sentit Marcellin lui échapper. Elle voulut resserrer son étreinte, mais trop tard. Il fonça vers les monstres.

_ Déconne pas, l’artiste ! s’écria David en saisissant le cou de Marcellin dans l’étau de son bras.
    Il l’éloigna de la chambre.
_ Ca va aller, ma belle. Je gère.
    Le vieux gigotait, son cou se tortillait comme un serpent trop nerveux.
_ Vous allez l’étrangler ! glapit la japonaise.
_ Mais non, t’inquiète ! Putain, mais calme-toi, l’artiste !
_ Monsieur Marcellin, votre femme est dans notre monde, articula la voix de Lerstraeke. Elle risque rien !

    René voulut échapper à cette pince qui bloquait son cou. Il empoigna l’avant-bras, voulut le desserrer, n’écoutait qu’à peine le jeune ingénieur, se débattit encore. La voix de Rumiko Sunizuki lui parvint :
_ Votre épouse ne risque rien. Ecoutez-moi !
    L’avant-bras s’écarta de quelques millimètres, se resserra.
_ Votre épouse ne se trouve pas dans ce monde. Elle est en sécurité !
    Il cessa de se débattre. Il regarda le visage de Lerstraeke, puis celui de l’institutrice. Le bras libéra son cou.
    Rumiko lui posa ses mains sur les épaules.
_ Ca va aller.
    Puis seuls les cris des choses dans la chambre résonnèrent pendant plusieurs secondes dans l’appartement.
_ Je suis désolé... finit par dire René.


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Chapitre 39


Lille, rue des Gantois
Fin de la soirée


    Caroline Marcellin coupa la communication et rangea son portable, le visage froncé par l’étonnement. Dans ses yeux se lisait ce qui ressemblait à de la peur.
_ Si c’est pas indiscret, qu’est-ce que vous a dit votre mère ? demanda Michèle.
_ Si jamais c’est vrai, c’est pas rassurant. Mais on dirait que ça a un rapport avec les disparitions de votre fils et de mon père.
    La jeune fille raconta ce qui s’était passé dans l’appartement familial : les portes qui claquaient seules, le four et le réfrigérateur qui s’ouvraient et se refermaient. Tous la regardaient, à la fois fascinés et effrayés.
_ Et le couvert s’est mis sur la table. Enfin, il s’est mis...
_ Comment ça ? pressa Victor.
    Caroline hésita, soupira.
_ Il est apparu, comme ça. La table était vide, et la seconde d’après, pouf !
_ Bon. Les portes, ça ressemblait à des poltergeists, dit Marie.
    Sa bouche n’hésitait pas à articuler ses paroles, mais sa peau frissonnait.
    Elle avait peur, et elle n’était pas la seule.
_ Mais le coup du couvert qui se met en apparaissant sur la table ?
_ Vous vous y connaissez en paranormal ?
_ Rien du tout ! Je sais juste à peu près ce que c’est qu’un poltergeist.
_ On est tous plus nuls les uns que les autres dans ce domaine, expliqua Hubert. Michèle et moi, on est du genre à croire que ce qu’on voit ou que ce qu’on touche. Enfin, pour ce qu’on voit, des fois, avec les infos, on a des doutes...
_ Et... vous avez pas des amis qui s’y connaissent ? demanda Caroline.
    Tous secouèrent la tête.
_ Peut-être que ça nous servirait bien en ce moment, soupira Michèle.
On comprendrait peut-être quelque chose à tout ça !
_ On se racontait bien des conneries sous la tente entre copains, dit Victor, mais ça allait pas plus loin.
_ Doucement ! reprit Hubert. T’y vas un peu fort en employant un mot pareil !
_ Ouais, bon, c’était ce que je croyais à l’époque ! Mais on se racontait de ces trucs, aussi, faut voir... Bon, là, ça a pas grand-chose à voir.
_ Y a un truc qu’il faut que je dise, ajouta Caroline.
    Elle parla du mot trouvé par sa mère.
_ Ca ressemblait à l’écriture de mon père.
_ Il était où, ce mot ? demanda Michèle.
    Caroline baissa les yeux, puis les releva. Elle-même semblait à peine croire à ce qu’elle souhaitait dire.
_ Il est apparu sur la table. Comme le couvert.
    Seul le silence de la surprise lui répondit. Les visages se tournèrent les uns vers les autres, les regards cherchaient une explication qui ne viendrait pas.
_ Bon. En fait, ma mère avait écrit un mot et l’avait laissé dans l’appartement. Et elle a retrouvé un mot de mon père sur la même feuille.

    Au bout de plusieurs secondes, Marie ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Une angoisse froide bloquait ses mots dans sa gorge.
    Elle n’avait jamais été spécialement trouillarde. Mais là, trop, c’était trop. Des portes qui claquaient sans main pour les ouvrir. Des messages qui s’écrivaient tout seuls. L’image d’un drap blanc qui flottait traversa son esprit. Elle eut presque envie de rire, mais ses lèvres n’esquissèrent pas même un sourire. Cette image enfantine, bien ridicule, n’avait rien à voir avec ce cauchemar où son frère avait disparu...
    Elle toussota, puis parvint à dire :
_ Vous pensez qu’il lui a répondu ?
_ Attendez, mais c’est n’importe quoi ! s’énerva Victor. Comment il a fait pour être dans l’appartement sans y apparaître ?
    Marie soupira. Son grand frère pouvait vraiment être con quand il s’y mettait ! Tout à l’heure, il disjonctait presque parce que Benoît n’en finissait pas de se pointer, et maintenant...
_ Là, vous m’en demandez trop, regretta Caroline. Tout ce que je sais, c’est que...
_ Ouais, on sait !
_ Mais ça va, Victor ! Tu te calmes, OK ? Tu te calmes !
_ Ca, c’est le truc en trop ! Je crois que l’Homme Invisible, il arrivait à parler, au moins !
_ Oh évidemment ! Ca a quelque chose à voir, forcément !
_ Arrêtez ça tout de suite ! s’écria Hubert. C’est pas le moment !
_ Excusez nos enfants, dit Michèle. Je crois que ça nous rend tous un peu nerveux...
_ Y a de quoi ! Je vous avoue que moi la première, je me sens pas très fière...

    Caroline porta la main à son ventre.
Tu connaîtras peut-être pas ton grand-père...
    Elle aurait donné n’importe quoi pour chasser cette pensée de son esprit. Mais un fugitif instant avait suffi à l’enraciner dans son cerveau.
    La soirée d’hier défila devant ses yeux, dans ses oreilles. Le coup de téléphone à maman.
_ Caroline ! Tu vas bien ?
_ Pour l’instant, très bien. A part un gros retard dans mes règles, mais je m’inquiète pas plus que ça. Mais dans un mois ou deux, j’aurai de la fatigue, des nausées... Ou après, je sais plus...
_ Caroline, j’avoue que tes énigmes sont parfois un peu... Attends ! Tu es en train de me dire que tu es enceinte ?
_ C’est plus une énigme, alors !
_ Ton père rentre de Monaco demain matin.

Ton père rentre... Ton père rentre...
Non !

    Elle se leva brusquement
_ Faut que je rentre, maintenant ! Mon ami m’attend...
et se dirigea vers la porte de l’appartement. Des larmes commençaient à couler.
    Marie la devança.
_ Qu’est-ce qui vous arrive ?
_ C’est... C’est pas très important...
_ Ton père rentre de Monaco demain matin. J’en connais un qui va être heureux comme tout !
_ Mais dites toujours !
_ J’ai pensé à l’enfant que... que j’attendais.

    Michèle rejoignit les deux filles.
_ L’enfant que vous attendiez ? Votre père le sait ?
_ Je pense que oui. Il a dû appeler ma mère après son concert. Il fait toujours ça. Il a dû apprendre que j’étais enceinte...
    Elle ne sut qu’ajouter. La future mère voyait déjà son enfant grandir, l’entendait déjà demander Pourquoi j’ai pas de grand-père ? La phrase rassurante Je vous promets que votre enfant connaîtra son grand-père. On va tous se battre pour ça ! puait le mensonge.


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Chapitre 40


_ J’ai voulu... s’excusa René. J’ai cru que Marylène...
_ Va voir par quoi tu te serais fait bouffer, dit Costello en désignant la chambre. Non, je suis con ! Viaud se propose pour y aller. T’as dit pas de problème, c’est ça ? Ben vas-y, mec !
    Le lieutenant s’approcha, feignit d’ignorer ce type qui était son prisonnier ce matin encore.
_ Retenez bien ça : votre femme est pas dans notre monde, d’accord ? Oubliez jamais ça !

    Denis, plongé dans ses pensées, laissa ses pas l’emmener lentement vers la fenêtre.
Ce type a du bol d’être encore foutu d’aimer sa femme !
    Non. En fait, c’était d’être foutu de lui dire et de lui prouver son amour. Lui-même en était bien incapable, et ça lui avait coûté sa petite famille. C’était Catherine qui avait demandé le divorce. Et lui dans tout ça ? Il avait juste demandé si c’était bien ça qu’elle voulait, avait reconnu que leur couple se cassait la gueule... Suite et fin chez l’avocat pour un consentement mutuel.
    Le visage souriant de Morgane et celui, beaucoup plus froid, de Karine, flottèrent devant ses yeux. Deux filles si différentes ! Une cadette qui lui ressemblait beaucoup : elle non plus n’était pas bien douée pour dire tout haut ses sentiments. Une aînée sensible et passionnée qui rêvait d’être comédienne. D’ailleurs, elle était membre d’une troupe. Quand l’avait-il vue jouer pour la dernière fois ? Ca devait être alors qu’elle était encore au collège : elle était alors dans un club de théâtre. Mais le boulot bouffait tout : le temps, la famille...
    Des cris, feulements, grognements, gargouillis... lui râpèrent les tympans. Ca ne venait pas de la chambre.
    C’était de l’autre côté de ce store fermé.

_ Qu’est-ce que vous faites ?
    Benoît se retourna face à Rumiko Sunizuki.
_ Faut qu’on comprenne à quoi on a affaire.
_ Vous vous rendez compte de ce que vous risquez ?
_ Regardez : la lumière les éloigne.
    Il crut lire autre chose que de la peur dans les yeux de la belle japonaise.
Non, c’est pas possible. Je me fais des idées ! Elle doit avoir une tonne de mecs qui s’intéressent à elle !
    Si seulement ça avait pu être de l’amour ! Mais il n’était pas son genre. Comme si une fille pouvait aimer un binoclard foutu comme une arbalète !
Y a pas que de la peur !
Mais si ! C’est bon ! Elle a peur !

_ Bon, faut que j’aille voir de près.
_ Attendez-moi, alors.

_ Ca va pas, Mancini ? demanda David.
_ C’est pas pour moi que je m’inquiète. Ecoute ça.
    De l’autre côté du store retentissaient... combien de cris différents ? David ne put s’empêcher d’imaginer des milliers de créatures qui attendaient dehors. Les gueules garnies d’innombrables crocs. Les serres aux longues griffes.
_ Si vous vouliez sortir acheter des clopes, faut mieux attendre demain, tenta-t-il de plaisanter.
    Un vague sourire se dessina sur le visage de Mancini.

    Rumiko entra vivement dans la cuisine, ouvrit un tiroir. Des tire-bouchons, décapsuleurs et couteaux suisses s’y partageaient la place, en vrac. Rien de bien utile pour ce qui les attendait...
    Un autre tiroir. Dans un casier de plastique s’alignaient des fourchettes, des couteaux, des cuillères...
_ Qu’est-ce que vous cherchez ?
_ Il nous faudrait... Ah, je crois que j’ai trouvé !
    Au mur, au-dessus du lave-vaisselle, étaient aimantés des couteaux de cuisine.
_ Benoît et moi voudrions examiner les deux monstres de la chambre. Je serais plus tranquille avec un semblant d’arme. J’ai convaincu le lieutenant Viaud de nous accompagner.
    Elle prit deux couteaux.
_ J’espère que leurs équivalents dans le monde réel ne vont pas disparaître...

_ Bon, j’ai l’impression qu’il se passe des trucs sans nous, dit Mancini. Si on aid...
    Des gueules qu’il valait mieux ne pas imaginer feulèrent derrière la porte d’entrée. Tous sursautèrent.
_ Y a les mêmes dehors, si ça vous intéresse, dit David.
    Ca aurait bien voulu être une blague, mais la voix atone trahissait la peur.

_ Bon. Faut qu’on examine les monstres dans la chambre, dit Benoît.
    Sa voix ne couvrit pas vraiment les feulements sur le palier.
    Il prit un des deux couteaux
_ Merci.
tendus par Rumiko, faillit le laisser échapper lorsqu’un choc sourd retentit contre la porte.
Ces trucs essaient de rentrer !
    Comme les choses du métro voulaient traverser les vitres, comme les horreurs de la chambre voulaient en jaillir...
_ Le lieutenant Viaud est d’accord pour assurer notre sécurité, dit la jeune institutrice. Commissaire Mancini ?
_ OK !
_ Qui d’autre ?
    Costello s’avança.
_ Qu’est-ce que t’espères, Benoît ?
_ En savoir plus sur ces monstres. Ils font partie de ce monde, et ce monde, faut absolument qu’on le comprenne. Y a que comme ça qu’on pourra s’en sortir.
_ Si tu le dis...

    René regarda ses amis -c’était étrange pour lui d’appeler ainsi des gens qu’il ne connaissait que depuis même pas vingt-quatre heures- entrer dans la chambre et s’installa sur une chaise. Une idée lui vint au sujet de ces créatures. Mais laquelle ? C’était au fond de son cerveau, ça refusait d’en décoller.

    Rumiko ne put retenir un mouvement de recul.
_ Tout va bien ! rassura Benoît. Regardez : la lumière les repousse !
    Une grimace de dégoût crispait les jolis traits de la jeune femme.
Y a vraiment de quoi !
    Les yeux des deux monstres avaient la couleur luisante des mouches vertes. Les nombreux plis de leur peau grisâtre laissaient pendre d’affreuses poches. Leurs bouches ouvertes sur des cris sans fin laissaient voir des crocs luisants d’une épaisse bave, une langue d’une sinistre couleur de moutarde. Les longs bras s’agitaient, simiesques, les griffes acérées fouettaient l’air.
    Benoît remarqua le cordon qui les reliait. Il ressemblait à un gros intestin rouge fiché dans leur hanche.
_ T’as trouvé quoi ? demanda Costello.
_ Attendez ! La lumière les repousse, mais nous, on les attire. Et j’ai pas besoin de vous préciser pourquoi.
    Les deux abominations siamoises se tenaient dans l’ombre. Toutefois, elles ne cherchaient pas à se cacher, semblaient enrager de ne pas pouvoir s’approcher de leurs proies enveloppées de lumière. Oui, c’était bien de leurs proies qu’il s’agissait. Leurs yeux ne mentaient pas, Benoît le comprit : ces monstres voulaient dévorer cette chair humaine vivante et inaccessible...

La lumière les repousse...
    Cette phrase
mais nous on les attire
résonna dans la tête de René, et la vibration atteignit ce recoin du cerveau où l’idée se cachait.
_ Attendez ! cria-t-il. Sortez tous de cette pièce, vite !
_ T’inquiète, on gère ! répondit Costello.
_ Non ! Vous ne gérez rien du tout !
_ Tant qu’on reste dans la lumière...
_ Je viens de comprendre quelque chose ! Venez vite et fermez cette porte !


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