Les écrits de Raphaël
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Cybermort


        L’histoire que voici est ma toute première nouvelle. Mon habitude d’écrire de longues histoires me faisait redouter ce genre...
        La présentation du jeu en ligne qu’on voit dans l’histoire est inspirée de programmes que j’écrivais pour mon plaisir en BASIC sur un Atari 1040 STE quand j’étais tout jeune (époque bénie...).



Lire l’histoire


   Florent Pasquier exerçait une profession qu’il détestait au plus haut point : banquier. Pourquoi l’avait-il choisie, au fait ? Eh oui ! Le plus fort, c’était qu’il l’avait choisie ! La crainte du chômage l’avait poussé à suivre cette voie, qu’il estimait comme sûre. Il sortait alors du lycée et se fichait bien de se taper un travail inintéressant ! C’était mieux que rien, non ? Aujourd’hui, à vingt-huit ans dont cinq au service de sa banque, il en doutait... C’était quoi, ce boulot, à part apprendre des numéros de comptes par coeur et proposer des offres aussi coûteuses qu’inutiles ? En chercnant bien, il arrivait à trouver des activités fort intéressantes : passer des coups de fil aux clients en situation de découvert, bloquer leurs cartes bleues... Bon, d’accord, Florent gagnait correctement sa vie, mais quelle vie gagnait-il exactement ?
    Une fois rentré du travail, c’était autre chose. Chacun son truc pour se détendre : les uns se faisaient couler un bain chaud, d’autres allumaient la télé, d’autres cuisinaient... Florent, lui, n’avait aucune de ces distractions à sa disposition. En guise de bain chaud, il n’avait qu’une douche à la plomberie capricieuse (en province, un banquier accédait à un niveau de vie correct, mais il était à Paris : même paye, vie plus chère !), supportait mal la télé (la qualité des programmes chutait tous les ans) et ne savait presque rien en cuisine (Ah, si ! Cuire des pâtes, mais c’était à peu près tout). Après un rapide repas, il allumait son unique loisir : le PC. Et c’était parti pour un bon surf !

    Ce soir-là, Florent regagna son studio. Sa journée avait été la routine : ennui à cent sous l’heure, nouveaux clients, blocages de cartes, coups de fil pour quelques offres à la noix... Il se déchaussa, ôta sa veste et sa cravate qu’il suspendit à un ceintre dans son placard et se lança dans un de ces dîners vite faits bien faits dont il avait le secret :  rillettes,  cassoulet en conserve  et yaourt.
    Et maintenant, le PC. Le seul vrai compagnon de Florent, dont les amis étaient restés dans sa campagne poitevine natale et avec lesquels il ne communiquait que par tchat ou téléphone. Sans parler de la copine, qui, pour l’instant, n’existait pas encore. Bientôt la petite Angélique, qui travaillait à l’accueil ? Elle était mignonne, quand même ! Contrairement à lui, qui souffrait de quelques kilos en trop, d’oreilles décollées et d’une acné qui n’en finissait pas de guérir, si ce n’était pas malheureux à l’approche de la trentaine... Non, c’était grillé.
    Florent lança son navigateur. Sa page d’accueil ne tarda pas à s’afficher.
Bonjour, Florent Pasquier. Vous avez un message.
    Par peur des virus, Florent n’utilisait aucun logiciel de messagerie, qui aurait sauvegardé le message sur le disque dur, donc infiltré un programme malveillant... Il n’était pas parano, mais avait entendu et lu trop d’histoires de mails suspects...
    Il cliqua sur le lien Messagerie .
Nouveaux messages.
Sujet : Un nouveau jeu en ligne !

    Intrigué, Florent l’ouvrit.
Spirit of Justice est un jeu révolutionnaire ! Jeu de rôle, jeu de stratégie... Spirit of Justice est tout cela à la fois ! Vous y créez votre propre univers en quelques clics et à l’époque que vous voulez ! Futur, Moyen-Âge... De nombreux adeptes vous attendent déjà ! Oserez-vous affronter nos champions ?
Cliquez ici
, concluait un lien tentateur.
    Les surfs de Florent se suivaient et se ressemblaient. Comme sa petite vie, d’ailleurs... Consultations d’E-Mails, un petit coup de Warcraft , quelques sites sexy -un célibataire se distrayait comme il pouvait... Il ne nourrissait pas trop d’illusions concernant Angélique : elle devait déjà être macquée. Une autre alors ? Moche comme il était, ça ne promettait rien de bon. Non, sa vie sexuelle se résumerait aux sites cochons...
    Voilà qu’on lui proposait, à lui dont tous les surfs se ressemblaient, quelque chose de nouveau ! Intéressant, ça...
    Il cliqua sur le lien. La barre d’adresse se remplit d’un http://www.spirit-of-justice.com.
    Au bout de quelques secondes, la page arriva.
Bienvenue sur le site SPIRIT OF JUSTICE. Montez le son à votre convenance, puis cliquez , lui ordonnait un texte.
    Il tourna le potentiomètre des enceintes de son PC.
Pouc ! émit le système audio en s’activant.
    Après un clic gauche, la suite se chargea plutôt vite.
Un écran blanc ? Qu’est-ce que c’est que ce....
    Les enceintes diffusèrent une musique étrange. Un son, unique. Qui se mouvait comme la voix d’un chanteur hindou, mais n’avait rien d’humain. C’était un mélange de sons : crissement, bruit de réacteur, respiration râlante d’un agonisant... Et ce magma étrange de bruits tendait vers l’un ou vers l’autre au gré de très lentes fluctuations.
    Dans le même temps, le blanc vira très lentement au bleu. Bleu qui s’obscurcit jusqu’au noir. Noir qui s’éclaircit jusqu’au rouge. Rouge qui devint orange. Orange qui se mua en jaune. Jaune qui pâlit lentement vers le blanc. Cette lente progression chromatique recommença.
    La présentation du jeu, sans doute. Mouais... Ils ne s’étaient pas foulés !
Bon ! Quand est-ce que je m’inscris, moi ?
    Une ligne noire scinda en deux l’écran aux couleurs mouvantes. S’encadra de deux lignes jaunes. Qui s’encadrèrent de deux lignes rouges. Puis vinrent deux lignes vertes, un peu moins rectilignes...
    Devant les yeux fascinés de Florent se forma bientôt une ellipse aux couleurs irrisées d’un arc-en-ciel. Qui rétrécit lentement jusqu’à sa disparition complète. Vinrent d’autres lignes aux multiples couleurs, qui formèrent à leur tour une ellipse. Qui disparut lentement.
    Par-dessus le fond aux couleurs mouvantes, par-dessus l’ellipse qui grandissait et rétrécissait comme une respiration chromatique, des cercles aux couleurs translucides et aux tailles variables apparurent. Ils se montraient n’importe où sur l’écran, grands ou petits. Aucune cadence régulière dans leur apparition et disparition.
Je sens que je vais zapper ! C’est de l’arnaque, ce truc !
    Mais il ne pouvait se détacher de la présentation du jeu. Elle était complètement nulle, mais... qu’est-ce qui l’attirait là-dedans ? Rien d’autre que des couleurs qui ne rimaient à rien !
Tu vas mourir, Florent Pasquier
    Florent sursauta. La voix sortait... des enceintes ! Elle n’était qu’un chuchotement, très bas et pourtant parfaitement distinct par-dessus le magma de sons étranges qui fluctuaient sans cesse.
Tu vas mourir, Florent Pasquier
Non !

    Terrifié, il voulut arrêter ce flot d’images et de sons, il voulut fermer le navigateur. Sa main, plus lourde que du plomb, ne daigna bouger la souris que très lentement. Le pointeur se déplaça d’un millimètre, puis d’un autre...
    L’image sembla se creuser comme un tunnel aux parois pleines d’aberrantes couleurs mouvantes, puis plonger. Florent eut l’impression d’avancer dans ce tunnel chatoyant et sombre, vif et mort, dans cet arc-en-ciel de cauchemar où l’ellipse ne cessait de respirer, où les cercles anarchiques dansaient une infernale sarabande.
Descend vers ta mort, Florent Pasquier. Laisse-toi glisser vers ta mort !
Non !

    Sa main s’alourdit encore, refusa de bouger. Florent se concentra, chercha jusqu’au fond de son cerveau l’ordre du mouvement. Mais ses nerfs semblaient longs, infinis.
    Le pointeur disparut.
Allons ! Pourquoi résistes-tu ? Tu as raté ta vie... Au moins, tu auras réussi ta mort ! Tu ne l’aimes pas, ce travail à la banque... Je le sais, Florent Pasquier !
    Comment la voix pouvait-elle savoir qu’il travaillait à la banque et qu’il détestait ça ? Il se montrait toujours aimable avec les clients et sympa avec les collègues. Sa famille et ses amis étaient bien les seuls à savoir qu’il avait choisi ce boulot par prudence et qu’il ne l’aimait pas. Alors, cette voix, comment pouvait-elle savoir ?
Et Angélique ? Crois-tu qu’elle t’aimera, cette salope ?
    Le tunnel défilait, défilait, descendait, remontait...
    Comment cette voix pouvait-elle connaître Angélique ? Florent s’en moquait bien. Il écouta la voix poursuivre :
Non. Elle va te jeter comme une merde. Comme ce que tu es, en somme.
    Oui, c’était juste. Une merde. C’était tout ce qu’il était. Un ventre trop gros, des oreilles comme des chou-fleurs et des boutons plein la gueule à quasiment trente ans.
    Le tunnel défilait...
Allez, laisse-toi donc mourir ! Va au bout du voyage...
    C’était peut-être ça, la solution. Ca paraissait une bonne idée...
    Un point apparut, au bout du tunnel. Il s’élargit, puis une image s’agrandit. Une pièce que Florent avait l’impression de connaître. Ces quatre murs blancs... Ce lit recouvert d’une couette rouge décorée d’idéogrammes chinois noirs... Ce bureau... Cette chaise...
Mon studio !
Bien sûr que c’est ton studio ! La pièce où tu vas finir tes jours... Et maintenant, regarde-moi...

    De ses lèvres léthargiques, il parvint à articuler la question qui se pressait contre sa bouche :
_ Mais... Où êtes-vous ?
    Une silhouette aux contours fantômatiques apparut sur la chaise. Elle se précisa lentement, comme une photo en cours de développement.
    C’était bien lui. Lui, Florent Pasquier, le banquier qui ne voulait pas être banquier...
    Et son image se rapprocha, et lui fit face.
Es-tu prêt à mourir ?
_ Oui !
Il te suffit d’un clic...
    Une boîte de dialogue apparut :
Vous êtes sur le point de laisser ce site aspirer votre âme. Cette opération causera votre mort. Souhaitez-vous continuer ?
Confirmer. Annuler.

    Florent parvint à bouger la souris. Il glissa le pointeur vers Confirmer . Son index, si lourd et si las, parvint à cliquer sur le bouton gauche, qui semblait si dur.
    Il vit son image se rapprocher. Puis il entendit d’effroyables craquements lorsque l’écran se dilata, se déforma, adopta les contours de son visage et de ses mains. Les doigts de verre se tendirent, touchèrent son front, lui caressèrent la tête vers la nuque. Le visage lui sourit, tel un carnassier à sa proie. Puis Florent se sentit attiré par les mains de l’écran vers cette face. Ses lèvres touchèrent la bouche.
    Toute chaleur sembla soudaint quitter son corps...

    Florent laissait cette chose qui n’avait été qu’un PC s’emparer de sa substance. Il sentit son ventre diminuer de volume, sa chair s’évaporer de ses os.
    Il n’avait même pas conscience de son ventre creux, de son squelette saillant.
    La chose-ordinateur reprit sa forme originelle. Le pointeur, sans aucune aide, se dirigea vers la petite croix blanche sur fond rouge qui fermait le navigateur. Puis il cliqua sur le bouton Démarrer, sur Arrêter l’ordinateur, puis sur Arrêter.
    Florent Pasquier ne vit pas un seul de ses phénomènes. Il était aveugle. Il était sourd. Il était mort. Et son cadavre, si maigre que toute chair semblait avoir fondu, tomba de la chaise.


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