Les écrits de Raphaël
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Adieu au Royaume des Morts


        Une courte nouvelle inspirée par l’image que voici :

Le baiser des anges


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    Un jour viendra sans doute où l’on coupera mes ailes, où l’on arrachera mon auréole. Pour l’heure, on me pardonne encore mes folies. Mais pour combien de temps encore ?
    Un jour viendra sans doute où je cesserai d’être un ange, où je deviendrai humain. M’ôtera-t-on les souvenirs de cette vie éternelle afin que je puisse vivre sans regret parmi les mortels ?
    Je le souhaite de plus en plus ardemment.
    Je suis le seul archange du Royaume des Morts à éprouver de l’affection pour ces âmes. Mes frères parviennent à demeurer froids. Eux se contentent d’accueillir les morts, de les guider vers leur nouvelle vie. Mais ils n’éprouvent qu’une vague sympathie.
    Tel n’est pas mon cas. Sans doute ai-je absorbé plusieurs de leurs sentiments à force de remplir cet office qui me semble plus pénible chaque jour.
    Je ne suis pas chargé d’accueillir les âmes défuntes. Bien au contraire. Je les prépare à se réincarner. La vie après la mort n’est pas éternelle. Elle n’est qu’une étape vers une réincarnation. Dès qu’une femme porte en son ventre l’embryon d’un enfant, une âme est choisie pour intégrer le corps du futur humain. C’est à ce moment que j’entre en scène. J’ai pour mission d’annihiler tous les souvenirs du mort sur le point de se réincarner. Ainsi, un enfant peut naître, et son corps est nanti d’une âme totalement innocente. Pour vider la mémoire, il me faut embrasser les lèvres.

    Je ne parviens pas à oublier un jour durant lequel je me suis acquitté de ma mission en provoquant malgré moi des horreurs...
    Ils s’appelaient Wilfried et Toby. Deux tout jeunes hommes qui moururent dans un accident de voiture. Presque des enfants... Chacun vouait à l’autre un amour fou. Aucun mort ne m’émut autant que ces deux garçons. Je ne sais que trop bien ce que les humains ont tendance à penser de l’homosexualité. Un trop grand nombre estime qu’il s’agit d’une infamie. Quelle erreur ! Et quelle honte ! Wilfried et Toby s’aimaient de toute la force de leurs jeunes cœurs. Une tendresse bouleversante les liait. Je voyais leur amour si pur, si beau... L’amitié dont je me liais avec eux fut encore plus forte qu’avec les autres âmes.
Les années passèrent. Mes deux amis me parlaient énormément de cette vie terrestre que nous, les anges, ne voyons que de très loin. Je leur appris bien des choses sur mes semblables et moi-même. Notamment que la plupart d’entre nous sommes nés anges. Il est en effet très rare qu’une âme se voie affublée de nos ailes et de notre auréole. Peu d’humains méritent cet honneur. Wilfried et Toby en auraient-ils étaient dignes ? Sans doute mon amitié fausse-t-elle mon jugement, mais aujourd’hui encore, je pense que oui.

    Chaque jour, des anges lancent vers notre ciel des pierres bleuâtres. Les âmes qui les voient tomber à leurs pieds doivent quitter notre royaume et s’incarner dans un embryon humain.
    Je n’oublierai jamais ce qui arriva et ne cesserai jamais de le regretter. Ce fut le jour où j’aurais souhaité voir cesser mon existence...
    Wilfried vit tomber une pierre bleutée à ses pieds. Toby scruta le ciel du Royaume des Morts.
    Plus rien ne tomba.
_ On va être séparés, c’est ça ?
    Il posa d’abord cette question à Wilfried, puis se tourna vers moi et la répéta. Quelque chose scintillait dans ses yeux. Je sus qu’il s’agissait de larmes. Pleurer m’aurait peut-être soulagé. Mais même si j’en avais été capable, je m’en serais abstenu. J’ai clamé aux âmes :
_ Que tous ceux et toutes celles qui ont vu la pierre tomber à leurs pieds disent adieu à notre monde et me suivent !
    J’ai assisté aux habituelles scènes. Des familles et des amis sur le point d’être séparés s’embrassaient, se souhaitaient beaucoup de bonheur, bonne chance...
    Mais Toby s’agrippait à mes épaules.
_ Emmène pas Wilfried. S’il te plaît ! Emmène pas Wilfried !
_ Ce n’est pas mon choix.
    Son chagrin m’était insupportable. Verser des larmes m’aurait délivré, mais les yeux d’un ange ne le peuvent pas. Je ne pouvais rien, hormis regarder son corps secoué de sanglots.
_ Il faut partir, maintenant.
    Wilfried avait un tempérament bien moins ardent que celui de son compagnon. Ses yeux luisaient, mais sa voix parvenait à demeurer égale lorsqu’il le salua :
_ Tout ira bien, Toby. Je t’aime.
    Ma tristesse me poussa à commettre cette faute que je ne me pardonnerai jamais :
_ Toby, tout ce que je peux faire est te laisser nous suivre. Tu salueras Wilfried une dernière fois.
    J’emmenai les âmes vers la porte du Royaume des Morts.
    Alors que nous foulions le sol d’opale, je nous arrêtai au-dessous du ciel d’un gris lourd.
_ C’est ici que vous nous quittez.
    Un défunt s’approcha. J’embrassai ses lèvres. Son regard se vida. Ses pieds s’enfoncèrent dans l’opale, puis ses jambes, puis son bassin... Enfin, il disparut.
Un autre quitta le Royaume des Morts de la même manière. Une troisième suivit...
    Enfin, ce fut Wilfried. Il embrassa une dernière fois Toby, puis s’approcha de moi.
_ Je regrette de devoir oublier notre amitié et l’amour de Toby.
    Il me serra dans ses bras. Je lui rendis son étreinte. La tristesse ferma nos yeux.
    Je sentis des lèvres toucher les miennes.
_ Il est fou ! entendis-je. Fais pas ça !
    Surpris, je rouvris mes paupières.
    Toby m’embrassait. Les mains des autres âmes le saisissaient, l’arrachaient à ma bouche.
    Son regard était vide, son visage hébété.
    Mais il ne disparut pas dans l’opale.
    Je laissai mes bras tomber le long de mon corps. Wilfried, libre, se retourna.
_ Toby ? Toby... Toby, dis quelque chose !
_ Son âme est détruite.
_ Comment ça ?
_ Il m’a embrassé, ce qui a annihilé toute sa mémoire.
_ Non...
_ Je suis désolé, Wilfried...
_ Non !
    Wilfried ne comprenait que trop bien ce que cela impliquait. Jamais son compagnon ne se réincarnerait. Il demeurerait parmi nous sans prononcer la moindre parole, sans rien entendre, sans rien comprendre...
    Un idiot. Je venais de transformer Toby en idiot pour l’éternité.
    Horrifié par mon acte, je laissais un Wilfried fou de colère me frapper. Je n’entendais que vaguement ses insultes. Je tombais sur l’opale, le ventre douloureux, la respiration coupée. Un coup aurait sans doute écrasé mon nez si j’avais été un humain. J’aurais pu saigner... Tout ce que j’éprouvais, c’était une douleur que je méritais.
    Un ange intervint. Il saisit Wilfried par les cheveux, et je n’eus aucun mal à savoir où il l’emmenait.
    En Enfer. Cette âme serait détruite pour avoir osé me frapper.
    En Enfer. C’était là-bas ma place.

    Je fus sévèrement blâmé par mes frères. Les âmes que je n’avais pas embrassées ne s’incarnèrent pas dans les embryons, qui furent ainsi condamnés à devenir des êtres vides, des corps sans vie.
    Je n’écoutais que vaguement leurs voix furieuses. Mes pensées étaient rivées sur ces pauvres hommes. L’un devenu idiot. L’autre expédié en Enfer. Et ces pauvres petits qui ne vivraient jamais. Et ces parents qui subiraient la plus horrible des pertes.
    Tout était ma faute.
    J’aimerais pouvoir demander qu’on coupe mes ailes, qu’on arrache mon auréole, qu’on annihile mes souvenirs. Alors, je deviendrais un humain. Mais non, je ne le peux pas. Il me faut expier. Et pour cela, je n’ai d’autre choix que demander à être déchu, en échange du retour de Wilfried parmi nous...



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